S LES PROMESSES DE TIMOTHEE
C'est ainsi que je lus sauvé, non pas du suicide, je n'y songeais pas, mais d'un désastre qui certes eût été pour toute ma vie un souvenir amer.
Quant à Timothée, que depuis lors je pris l'habitude de ne plus saluer, il n'a cessé de se plaindre de mes obsessions et de mon ingratitude.
J'ai su qu'un jour, entendant parler de moi, il dit :
— Ce garçon-là n'arrivera jamais à rien ; que voulez-vous 1*. . . pas d'ordre ! !
PHYSIONOMIE D UN PHILHELLENE
ES coutumes, les institutions, les usages ne disparaissent point seuls dans les révolutions. Leur action (je parle des révolutions) ne s'arrête pas même aux idées, qu'elles emportent souvent. La morale, que les philosophes disent éternelle, en reçoit aussi de graves modifications. Telle vertu périt, se déplace, se transforme; des vices nouveaux s'engendrent, d'autres s'oblitèrent ; de même qu'en suivant les âges on voit certaines maladies disparaître, d'autres se développer tout-à-coup. Et de même aussi qu'on peut faire l'histoire d'une idée, on peut faire l'histoire d'une vertu ou d'un vice.
Le Courage, cette vertu spontanée, agissante, irréfléchie, qui ne connaît ni préjugés, ni lois, et précipite l'homme vers son but au mépris de toute considération et de tout danger, qu'en avons-nous fait? Comment s'exercerait-elle d'ailleurs à travers les protections sans nombre qui nous entourent ! protections abstraites ou matérielles : protection du magistrat sur son siège, du soldat dans sa caserne, du sergent de ville dans la rue, de la police partout ! Je demande si à cette heure l'homme le plus lâche ne peut pas mourir sans avoir eu l'occasion de s'apercevoir de ce qui lui manque ?
Certes, je ne veux pas calomnier mon temps, et la recherche puérile du paradoxe est aussi loin que possible de ma pensée. Non, le courage n'a pas disparu de nos âmes. Cet homme qui passe, courbé sous son chapeau de soie, portant dans son cœur le champ de bataille de son ambition et de ses faiblesses ; cet autre qui chemine avec un front stoïque au milieu de difficultés inextricables, d'hostilités permanentes, et sous la perpétuelle sentence de mort du besoin ou de la faillite, ne sont pas, à mes yeux, moins héroïques que les Ariodant et les Membrin.
Mais au moins ce courage-là, que j'admire autant que qui que ce soit, est- il une transformation assez capitale de l'autre. D'une vertu tout en dehors, nous avons fait une vertu latente, patiente, pleine de circonspection et de calcul. L'autre, l'an-
MON COl'SIN DON QUIXOTH 7.J
cien courage, dans les rares occasions ou il pourrait ôlre (lo mise, ne peut plus môme garder son nom. Il s'appelle vanité sur le terrain du duel, orgueil ou même entêtement dans le débat. Partout ailleurs il est tombé au-dessous d'un vice, et n'est plus qu'un ridicule. Miguel y Cervantes a conduit sa pompe funèbre et l'a enterré solennellement dans la tombe de son héros. Le Huron de Voltaire, pris sans cesse dans la contradiction des lois de l'honneur et des lois sociales, en est la caricature. Dans mon Musée des vertus disparues, je propose de placer dans une cage de verre la lance du héros de la Manche et le squelette de Rossinante, avec celle légende : l'héroïsme.
Pauvre Don Quixote , avec ta lance toujours en arrêt et ta rosse toujours en marche, essaie donc de reprendre parmi nous ton œuvre de redresseur de torts ! Aujourd'hui l'homme qui prendrait Ja défense d'une femme inconnue ne trouverait même plus d'adversaires : on se contenterait de le plaindre comme un malade d'illusions, à moins qu'on ne déshonorât son dévouement par des interprétations avantageuses à sa vanité. Quant à celui qui s'aviserait d'entreprendre sur le rôle de la justice, en redressant les torts de la société ou de l'opinion, — on le conduirait chez le commissaire.
Il serait assurément bien puéril de regretter pour son temps des vertus dont il n'a pas besoin ;
mais de ces vertus même il doit être permis d'étudier les dernières et rares manifestations. C'est ce que je viens faire à cette heure, à propos d'une brochure de vingt pages, retrouvée au fond d'un carton, et qui ne contient pas autre chose que l'épanchement d'une àme généreuse et noble, la profession de foi d'un gentilhomme, d'un vrai chevalier, qui, comme Don Quixote et comme le Huron de Voltaire, expia par beaucoup de ridicule, sans parler d'autres infortunes, le malheur de n'avoir pas su trouver le rapport de sa propre vertu au temps et à la civilisation dans lesquels il vécut.
Ce pauvre Don Quixote était , quoique gcntilhom.me , mon cousin , cousin par alliance, je n'ai donc pas besoin d'excuse pour déguiser son nom. Il datait d'avant 89, et avait joué la comédie chez madame de Montesson, étant capitaine au régiment des dragons de Bourbon. Comment s'était passée sa jeunesse? C'est ce que je n'ai pu savoir, ne l'ayant connu que sexagénaire et déjà grand-père : on peut sans témérité parier pour do grandes folies, jamais vulgaires pourtant ; car c'est le privilège de ces natures étranges de pouvoir aller aussi loin que possible dans le ridicule, sans jamais tomber dans le commun. A coup sûr, s'il émigra, ce fut à la façon de Chateaubriand, pour courir les aventures, après un court engagement sous les drapeaux de l'armée de Condé ; à lui, pas plus qu'au gentilhomme breton, ne pouvaient convenir l'agitation frivole et la vie
cancanière des centres do l'émigration. Les tendances libérales de son esprit, qui se manifesteront tout à l'heure, font d'ailleurs supposer un tout autre rôle que celui de ces courtisans de l'exil si violemment caricaturés dans les Mémoires d'outre- tombe. Evidemment Lafayette avait dû le séduire, s'il ne l'avait pas entraîné; sans doute il avait été de ces gentilshommes à qui un reste d'indépendance féodale avait fait saluer la destruction de la Bastille, et que l'amour immodéré de l'humanité rendit d'abord suspects à la cour de Coblentz.
J'ai dit que je l'avais connu sur le tard : j'étais moi-même alors enfant; et c'est sans doute à la surprise profonde que ses singularités causèrent h. mon sens tout neuf, que je dois le souvenir si vif que j'en ai conservé.
Il vivait en ce temps-là retiré, à vingt lieues de Paris, dans une vaste propriété que son imagination mobile lui faisait bouleverser sans cesse sous prétexte d'améliorations. Tantôt c'était un bassin qu'il creusait et maçonnait lui-môme au beau milieu d'une allée, tantôt un belvédère qu'il rasait pour se livrer sur le même emplacement à des essais d'agriculture. Dans la partie la plus découverte de son jardin, il avait élevé de ses mains une construction bizarre, consistant en deux pans de murs qui se coupaient à angle droit. En transportant successivement son siège dans chacun des angles formés par cette rencontre , il pouvait être assis à l'ombre
à toute heure de la journée. Dans ses travaux, il avait coutume de se faire assister de ses fils comme tâcherons, car c'était un de ses principes qu'un homme doit savoir tout faire, et que pour être libre il faut savoir se passer de tout le monde.
Mais ces améliorations par lesquelles il gâtait sa propriété n'étaient que la réduction en petit de ce ([u'il rêvait pour l'embellissement et la grandeur de son pays. « La France, disait-il, en usant d'une forme de raisonnement qui fait songer au Pédant de Cyrano de Bergerac, la France est le plus beau pays du monde, Paris est la capitale de la France : il faut donc que Paris soit la plus belle ville de l'univers ! »
Oh ! les belles choses que nous verrions aujourd'hui, si le plan de Paris lui eût été confié ! Quelle bonne collection de curiosités et d'extravagances offriraient nos rues et nos places pour l'ébahissement des cockneys !
Je regrette de ne retrouver dans ma mémoire qu'un seul échantillon de ses visées sur ce sujet. Il s'agissait de la place Louis XV, dont la décoration a toujours été, sous la Restauration comme sous le gouvernement de Juillet, un grand embarras pour la commission municipale. Les uns, les uKras , voulaient à toute force un monument expiatoire du supplice de Louis XVI ; les autres, les libéraux, tournaient la difficulté en invoquant des raisons pratiques, telles que la nécessité d'avoir au
milieu d'une grande ville une vaste plac(î pour les revues, les fétos, etc. Voici comment mon cousin Frauchevillc tranchait la difficulté. Il creusait au milieu de la place un bassin immense, pourvu de jets d'eau fantastiques ; puis à ce bassin, il adaptait un grand couvercle, qu'aux jours de cérémonie on faisait glisser dans des rainures : par là, jugez du reste !
Dès les premières phrases de cet article, j'ai été amené à parler de Don Quixote ; c'est que mon cousin Francheville ne lui ressemblait pas seulement par les côtés aventureux et extravagants de son caractère, il le rappelait encore par l'analogie de la figure et de toute la personne; par sa haute taille, par sa maigreur, par la courbure impérieuse du nez, par la fierté avec laquelle il rejetait la tête en arrière, en promenant incessamment à l'horizon ses regards toujours en quête d'une aventure qui sollicitât son intervention.
Sa tenue, généralement fort négligée, était au besoin relevée par le grand* air et les belles façons du plus courtois gentilhomme. Un madras, roulé sous le col de sa chemise et noué en dépit du bon sens, laissait à nu son cou maigre et nerveux comme le manche d'une contre-basse; ses habits, ses guêtres (indice d'anglomanie), ses mains même n'accusaient que trop la nature de ses occupations ordinaires. Mais qu'une femme se montrât à la porte de la salle, ou du jardin, il avait bientôt fait de se lever,
de s'épousseter, de croiser sa redingote; et la grâce de son salut, la galanterie de son sourire étaient autant de mouches qui attiraient l'œil et le faisaient glisser sur le désordre et la malpropreté du costume. Il faisait beau surtout do le voir, aux jours de gala, faire avec une parfaite élégance, les honneurs de sa large table ; beau encore de l'entendre, au dessert, entonner d'une voix chevrotante ce couplet, qu'il ne refusa jamais à la sollicitation de sa voisine :
Français et militaire, Dans l'âge du plaisir.
Aimer, combatlrc et plaire, Voilà mon seul désir 1
Sa déférence obséquieuse pour le sexe n'est qu'une nuance de plus qui achève de l'appareiller à son type. Don Quixote dansant au château de Tordesillas, n'avait pas meilleure volonté que no l'avait mon cousin Francheville à chanter sa chanson. Et de son côté, le comte de Francheville n'eût pas supporté avec une docilité moins grave les lutineries des filles de chambre de la Duchesse. Pour lui, le sexe faible était toujours, en raison de sa faiblesse même, le sexe le plus noble ; et s'il n'avait pas quelque part une Dulcinée à qui envoyer ses madrigaux et ses soupirs, c'est qu'à côté du culte qu'il professait pour la femme idéalisée, le vieux patriarche féodal avait le culte pratique de la famille et le zèle de
l'éducation. Les principes de Ronsscuiu, dominant à l'époque où il avait quille la France, avaient bien pu aussi laisser leur levain dans celte tête enthousiaste que séduisaient toutes les excessives grandeurs, l'emphase du discours, comme la témérité de l'action.
Le comte de Francheville avait huit enfants, garçons et filles ; il en avait eu douze ou quatorze. Le développement le plus large de la population était un de ses principes en économie politique. Dans la brochure que j'ai sous les yeux, et dont je possède peut-être aujourd'hui l'unique exemplaire, je lis cette belle phrase, qui paraîtra à plus d'un de mes contemporains avoir devancé de vingt ans le style des polémiques de 1848 :
« Ce n'est pas en supputant et l'importation et l'exportation, en balançant et la production et la consommation, — et la population, — en trouvant le point où il faut défendre ou ordonner à la femme d'être féconde, ce n'est point ainsi que l'on détermine le bonheur des nations.... La nation la mieux régie est celle où l'on ne redoute pas le nombre de ses enfants — trésor au-dessus de tous les biens de la terre !!! »
Au moins le bon M. de Francheville savait-il n'être pas inférieur dans la pratique à ses théories.
Le peu que j'en ai dit plus haut a déjà pu faire préjuger son système d'éducation. Pour ce brave.
aux yeux de qui l'idéal de l'homme était le guerrier, et la femme accomplie l'héroïne, les meilleurs moyens d'éducation étaient les plus propres à développer indistinctement chez tous l'énergie et l'intrépidité. Cette intention éclatait jusque dans le choix des noms qu'il donnait à ses enfants au baptême. H appelait les garçons, Jean-d'Arc, Maurice, Henri ; les filles, Camille, ou Sabine. Tout petits, il les lançait lui-même à la rivière, sans autre secours qu'une botte de paille, et les hissait tant bien que mal sur les chevaux les plus difficiles. Le palfrenier, le carossier même n'avaient pas plus affaire chez lui que le maçon ou le terrassier. C'était, à vingt ans de distance et dans une exécution plus sévère, l'organisation de la colonie de Ménilmontant. On peut croire qu'avec une telle direction, les accidents n'étaient pas rares et que plus d'une fois fils ou filles furent rapportés à la maison, les uns à moitié noyés, les autres plus ou moins marqués du fer de leur monture. Jamais peut-être mère ne fut plus éprouvée dans sa tendresse que M""® la comtesse de Francheville. De ce que M. de Francheville vivait, comme je l'ai dit, à vingt lieues de Paris, dans une petite ville, il ne faudrait pas inférer qu'il eût résolu de priver ses concitoyens du concours de ses lumières et l'humanité tout entière de sa protection. Ce qui pour tout autre eût été une retraite, n'était pour lui qu'un camp d'observation. Sa lunette toujours tendue vers Paris ne lui laissait pas per-
dre le plus petit incident des môlées parlementaires, et l'on eût incontestablement trouvé plus d'un député beaucoup moins bien informé qu'il ne rélait de ce qui se passait à la Chambre. Il s'en fût trouvé un bien plus grand nombre qu'il eût fait rougir de leur inertie par l'intérêt actif qu'il apportait aux affaires publiques. Il faisait à la lettre litière de journaux et de brochures, et la meilleure partie de ses matinées, il la passait assis sur un trône de paperasses, un pied sur une chambre, un pied sur l'autre, dévorant, analysant, comparant, non sans interrompre fréquemment ses méditations par des exclamations, par des sourires amers, et par de véhémentes apostrophes à l'adresse des députés qui ne partageaient pas ses opinions. De là des correspondances, lettres, réponses, rectifications, démentis, défis, adresses qu'il expédiait sans hésitation, après les avoir rédigés sans ratures sur son genou. Plus d'une fois les presses de l'imprimeur de la ville en gémirent.... Projet sur la liberté de la Presse, Projet sur l'Éducation, Projet sur l'organisation et la distribution de la Force publique, ce dernier conforme (je cite la brochure) aux principes du général Tarayre. « A la barre de la chambre, ajoute-t-il, je ne craindrais pas d'en soutenir la discussion ! » Je crois, en effet, me rappeler qu'il fut un jour expulsé du palais Bourbon, pour avoir voulu, du haut d'une tribune, haranguer l'Assemblée. Ses éternelles requêtes avaient fini par
lasser la patience des membres du comité des pétitions, qui de temps à autre se permettaient dans leurs rapports d'égayer la Chambre à ses dépens. Mais c'est au sujet de ces attaques félonnes d'ennemis cachés derrière une tribune, que se réveille dans toute sa hauteur le mâle courroux du Don Quixote.
Il apprend qu'un jour... le 20 décembre 1821, — il donne la date ! — un de ses projets a été irrévérencieusement traité par M. deR... etc.. d'I..., députes. — Vite un cheval! (a horse ! ) et le voilà sur le perron de la chambre, attendant imperturbablement MM. de R... et C... d'I... pour leur donner une leçon de gravité!
Pauvre M. de Francheville ! qu'alliez-vous faire dans une assemblée d'orateurs constitutionnels ? Vous, l'homme tout d'une pièce, pour qui les mots n'avaient qu'un sens, qu'alliez-vous faire dans cette galère, ou plutôt dans cette volière de geais babillards et de perroquets moqueurs? Quelle réception firent MM. de Riancourt et Cornet d'Incourt, desquels il s'agit ici, au cartel du chevalier-patriote? je ne l'ai pas su ; mais quant à lui, j'en suis bien sûr, il s'en revint la tête basse avec son affront, — son épée sous le bras, et au pas de son cheval. Car ce n'est pas de nos jours que les épées ont barre sur les langues, et qu'une contenance héroïque triomphe du laço de la rhétorique et des lazzis d'une assemblée parlementaire.
L'étincelle qui devait faire éclater toutes les bor-
tlées d'héroïsme do mon cousin Francheville, c'était la question de l'indépendance de la Grèce.
Bien des gens peuvent se rappeler encore l'enthousiasme fou que la guerre du Péloponèse excita en France. Cet enthousiasme fut poussé jusqu'au délire par la société parisienne, toujours disposée à s'amuser de tout et à se passionner pour tout événement qui lui permet de changer sa toilette et ses habitudes. La République avait restauré le costume antique : on inventa en 1820 les étoffes à la grecque, les tentures à la grecque, les coiffures à la grecque. On dansa pour les Hellènes; on quêta pour les Hellènes. Les romances ne parlèrent plus que de klephtes et de janissaires. Quoique tout enfant à celte époque, j'ai gardé le souvenir de certains faits particuliers bien caractéristiques.
J'ai surtout mémoire d'un pâtissier qui pleurait en servant la pratique, et répétait sur un ton dolent digne des mètres d'Eschyle, à ceux ou à celles à qui il servait ses darioles : — Ah ! monsieur ! ah ! madame ! il n'y a plus de Grecs ! il n'y a plus de Grecs ! — C'était au lendemain de la nouvelle du massacre de Scio. — Je ne parle pas, bien entendu, des dithyrambes de l'auteur des Messéniennes et do l'auteur des Orientales.
M. de Francheville n'était pas homme à borner son dévouement à des larmes et à des odes. S'il
8i MON COUSLN DON QUIXOTE
publia une Cantate en faveur des Grecs (1), ce ne fut qu'un prétexte pour répandre dans le public les idées plus sérieuses qu'il méditait pour leur affranchissement. La Cantate — envers -—n'occupe que quatre feuillets de la brochure : ce sont, comme on peut l'imaginer, des vers de militaire et de gentilhomme campagnard, et la gaîté que l'on pourrait trouver dans quelques-uns ne vaut pas l'ennui de lire le reste. Mais ce qui dépasse comme grotesque et comme étrangeté la poésie des premières pages, c'est la prose des pages suivantes, dans lesquelles le bon gentilhomme entreprend de justifier les sentiments manifestés dans sa cantate. Dix pages d'un style fiévreux, hâtif, agressif, entrecoupé d'apostrophes, d'allusions, de réticences, oîi se succèdent les propositions les plus hétérogènes et oîi nous passons presque sans transition de la dissolution des cortès portugaises, par Don Miguel, à l'abolition de la peine de mort, et de la théorie du suffrage universel aux fusils à la Paoli ! Il me paraît clair que l'ardent philanthrope, comptant sur le succès de l'àpropos, avait cherché à fondre et à résumer dans les Notes toutes ses propositions précédentes. La première de ces propositions a naturellement trait
(I) Cantate sur tes Grecs, considérations sur le droit politique, et proposition d'une croisade eu faveur des Grecs, par le comte
de F — Se vend au profit des Grecs. Paris, Delaunay, au
Falais-Roval, in-8o ^827.
à la régéuéralion de la nation grecque pour laquelle il revo une république fédérative :
0 Grec ! retleviens grand, libre et républicain !
s'écrie-t-il; mais en bon royaliste, il ajoute en note: « Jadis la Grèce fut république, il y a ici légitimité. »
Vient ensuite une distinction ingénieuse entre Je gouvernement représentatif et le gouvernement intertentif, mot créé par l'auteur. « De gouvernement représentatif il ne saurait y en avoir. Les gouvernements peuvent se nommer intervenlifs, le peuple y intervient. Mais la souveraineté inhérente à la masse ne peut appartenir à aucun corps, à aucune autorité. »
Plus bas il ajoute : « L'on peut voir que je n'aime pas les Chartres octroyées. — Parlons de celle de Portugal ! » et il en parle !
M. de Francheville n'aime pas les Anglais, ou plutôt, comme il le dit, l'Anglais, dont il abhorre l'esprit de conquête,
Reste armé sur la terre, et ne la franchis pas !
s'écrie-t-il avec véhémence.
M Canning est sa bête noire, lord Castelreagh, son antechrist; quant à M. Pitt, c'est bien lui « qui solda (p. 15) tous les acteurs des crimes de la Révolution française avec les fonds votés par le Parlement. *
Le triomphe de la politique de mon cousin Don Quixole, c'est la création du Tribunal d'arbitrage suprême, destiné à vider pacifiquement les différends des peuples, et auquel devaient concourir trois envoyés nommés par chaque nation pour un temps déterminé. M. de Francheville s'empresse de reconnaître que la paternité de cette idée ne lui appartient pas absolument : « Après tant de sages, dit-il, je l'ai bien souvent proposée. » Il est fâcheux qu'ici l'homme d'état campagnard n'ait pas cru devoir nous citer toutes ses autorités. Peut-être ignorait-il que parmi les ancêtres de sa proposition il pouvait compter Henri IV, qui, à ses projets de monarchie européenne , avait joint l'idée d'un tribunal des souverains.
Ou l'infatigable ami de l'humanité, ce marquis de Riquetti de la Restauration, plaçait-il le siège de son tribunal? Je vais vous le dire, car à coup sûr vous ne le devineriez pas. C'était à l'isthme de Panama !
« La jonction qu'il forme des deux Amériques, une large voûte souterraine qu'il doit être possible d'y creuser, réunissant les deux mers et par là les deux hémisphères, eussent peut-être rendu ce lieu le plus favorable de la terre. »
En vain objecterait-on l'insalubrité de l'isthme : « Qu'est-ce que cela prouve, sinon qu'il faut en rechercher les causes pour les détruire! » — Oh ! fort bien ! — Un peu plus bas :
« Au momont où co trop faible écrit sort do dessous la presse, je l'y fais rentrer. J'ai besoin d'exprimer, etc., etc. » Il s'agit de réfuter un article de M. Avenel, dans la Revue encyclopédique, sur l'histoire d'Alexandre P*" de M. Alphonse Rabbe. — M. Avenel a dit trop de bien des Anglais.
En passant, nous accrochons la question de la peine de mort. Nous recevons dans les yeux une gerbe de noms propres : Volf-Tone, Riego, le duc d'Enghien, le maréchal Ney, M. de Villèle, M. Canning (toujours M. Canning) !
Mais le morceau capital de la brochure, le plus significatif, celui qui donne à la fois l'accent du Don Quixote et la mesure de l'homme de guerre, c'est la dernière page intitulée : Engagement et serment du croisé. Ici M. de Franche ville se redresse, et comme honteux de son bavardage, il met la main sur son épée. Il semble dire, pour me servir d'une expression soldatesque : Assez causé, debout!
« Nous suffira-t-il de faire pour les Grecs de stériles vœux? de leur offrir des secours pécuniaires? Nos ressources sont bornées. Aux Grecs il faut des bras, il faut du fer !
» L'hiver va s'appesantir: si, au P"" mars prochain (1827), l'indépendance absolue des Grecs par le Turc n'est pas proclamée,
» Que tout Français, brûlant du désir de servir l'humanité sainte, pénétré du principe sacré de l'in-
dépendance mutuelle des peuples, se croise pour voler au secours de la Grèce.
» Les journaux la Revue encyclopédique, le Courrier français, le Constitutionnel , le Journal des Débats et le Producteur sont priés de constater son serment.
» Au cas où le nombre des croisés atteindrait trois mille, tous, le 1" avril (quelle rencontre!) sont rendus à Marseille. Accourez, jeunes Français ! Leur nombre est immense...
»... Le croisé est muni d'une épée, d'un fusil à la Paoli, garni d'une baïonnette. Il a cent cartouches, une épée ou un sabre; une paire de pistolets, un poignard. Il solde sa subsistance; — il vit de peu, celui qui vit de son courage !
» ... Le duel parmi nous sera déclaré infâme...
» Le croisé se distribue par centuries. Chacune nomme son chef, etc. »