X.IV
des peintres de mœur^? Non , mille fois non, vous n'êtes que des MœiSTESI »
Après cette belle apostrophe, je m'étais incliné pour rendre mes devoirs à la verre tourbillonnante de mon improvisateur. Quand je relevai la tête, il avait disparu, voulant me laisser sans doute sous l'impression de son éloquence. Je le vis de loin qui gesticulait encore, tenant à la main une petite corde de soie noire qui se tortillait dans l'air conune un aspic : c'était sa cravate qu'il venait d'arracher de son cou pour respirer.
Une Exposition universelle pour les gensd^ lettres, un Palais de cristal pour les auteursmodistes I ce fut là, dès que j'eus respiré moimême, la seule idée nette que je recueillis dan.s ce pêle-mêle singulier de déclamations et d'images, où s'étaient glissés pourtant, à travers une multitude de rapprochements forcés, quelques aperçus judicieux et quelques plaisantes boutades.
Hélas 1 mon cher Asselineau, j'aurais beau me tàter, je ne réussirais jamais à trouver eu
moi rétofie d'un auteur-modiste. Et vous, mœ bons Païens innocents, quelle mine feriezvous dans les galeries d'une Exposition universelle? Un peu d'humilité, un peu de fierté, mes amis! Ce n'est pas pour vous qu'on bâtira le Palais de cristal des modes littéraires.
Pour moi, je l'avoue, si peu romancier que je sois, je n'ai nulle envie de coudoyer les peintres de masurs qui secaient admis d'emblée à l'Exposition. Parmi les romanciers du jour, malgré ma bonne volonté d'être optimiste, je ne vois que gens de peine et gens de service des romanciers de la veille. Qui ne connaît le grand chasseur d'Alexandre Dumas, et le porteur d'eau de Balzac, et tous ces Figaro-Frontiri qm ont tour-à-tour coiffé, poudré, habillé et déshabillé Mérimée, Stendhal , Balzac, Dumas?
Ces gens-là, mon cher ami, comprennent le roman d'une façon bien singulière ! Prêtez , pour une heure, au premier venu de ces peintres de mœurs la Princesse de Clèves^ Gil^Blas, Candide, ou Manon Lescaut, dès les premières pages, il se croira mystifié : « Vous moquez-
vous de moi?dira-t-il, sont-ce là des romans? » Et vous de lui répondre, en toute bonne foi . « Oui certes, et des meilleurs ! » Ainsi le pensaient du moins Madame de la Fayette, Le Sage, Voltaire et Tabbé Prévost.
Se sont-ils trompés? C'est possible ; mai5 alors, mettons leur illusion au compte de leui> contemporains, qui partageaient cette erreur avec une incroyable naïveté. Ces lecteurs d'autrefois, ces âmes d'enfant, ces esprits de Fâ^ d'or, voyaient et cherchaient le roman où nous ne voyons aujourd'hui qu'une satyre sociale, une pastorale éthérée, un tableau de genre, un pamphlet. Dès qu'ils rencontraient un joli récit, léger d'allure, et qui donnait carrière à leur imagination, ils le baptisaient du nom de roman, sans prévoir le moins do monde qu'ils seraient un jour taxés d'igaorance ou de naïveté. Un roman, chez nos bous aïeux, un roman de l'ancien régime, n'allait pa^ sans un peu. de romanesque, ou, ce qui est ia même chose, sans un peu de merveilleux qui ravît doucement le lecteur au spectacle banal de la vie quotidienne. Oui, roman et féerie, ces deux mots, en ce temps-là, étaient à peu près
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synonymes. Le conteur et le romancier étaient presque toujours des êtres à demi fantastiques. Ils faisaient songer au divin étranger des époques homériques, aux célestes visiteurs de la Bible, aux pèlerins inspirés du moyen -âge, à ces filleuls de fée qu'une vie aventureuse a longtemps séparés du reste des hommes. On les accueillait sur terre comme des esprits aériens ; on les écoutait parler, en levant les yeux, et quand le son de leur parole s'était évanoui, quand on avait entendu le dernier mot' du roman, on était jusqu'au soir sous Tinfluence d'un rêve ; on avoit eu dans sa chambre une vision I
Le siècle a changé : le roman s'est agrandi outre mesure, et l'on n'étonnerait plus personne en lui apphquant désormais le mot de l'abbé Sieyès sur le tiers-état : « Qu'était le roman ? presque rien. Qu'estril aujourd'hui ? presque tout I B La bulle de savon est devenue un monde. On regrettera peut-être la bulle de savon.
Quoi I les romans lyriques, épiques, historiques, apostoliques, sociaux, ne seraient donc pas un progrès sur le roman primitif!
Le roman de ce siècle enfaute La Comédie Humaine, et il se trouverait eucore des gens \x>ur redemander les marionnettes et la foire Saint- Germain ! Oui, les marionnettes, oui la foire Saint-Germain, plutôt que ces romans à grand fracas qui traînent le public à la barre des tribunaux, <iui arrivent au succès par la porte du Palais de Justice!
Mon audace serait grande sans doute de venir après Balzac, après George Sand, après Mérimée, après Stendhal, contester les glorieuses conquêtes des modernes romanciers. Je ne les conteste pas, tant s'en faut; je sais que le roman a dû s'élargir, s*émanciper, se transformer, recueillir nécessairement rhéritage des vieux genres littéraires mis au rebut depuis trente ans. Je sais que le public actuel, étant le plus beau de tous les publics, aime passionnément à se mirer en famille dans ces immenses glaces qui ornent les cafés du boulevard ou que la main d'un tapissier littéraire dresse amicalement dans sa chambre à coucher. Je sais que n'ayant ni le goût ni le loisir d'étudier, il n'est pas fâché d'apprendre tant bien que mal la philosophie, la politique, Véoo-
nomie sociale, la physiologie, l'industrie, Tbistoire naturelle, la jurisprudence, et même la géographie, entournantrapidementles feuillets d'un roman. Je sais que notre siècle ayant réalisé à la Bourse le problème du bonheur, il a mis l'imagination, la folle du logis, à la porte, comme un locataire dangereux, irrégulier, broyant, et toujours prêt à déménager par les toits ou par la fenêtre. Je sais tout cela, et j'en ris.
Mes goûts romanesques, mes goûts de l'ancien régime n'en persistent pas moins, mon ami, et lorsqu'il me tombe sous les yeux quelques, romans ou contes à ma guise, cavaliers ou rêveurs, naturels ou subtils, élégants sans mollesse, sincères sans impudence, quelques livres d'imagination où l'imagination règne et gouverne par la grâce de Dieu; lorsque ce plaisir-là m'arrive, j'oublie volontiers les gloires pipées, les succès de raccroc, les réputations de boue et d'écume, je condamne sans appel le public^ ou plutôt j'espère qu'il ï^ste toujours au milieu de cette foule corrompue, non pas dix justes pour sauver la Cité utténûre, mais vingt, mais cent, mais milh^
et dix mille, rhonneur du temps présent, la garantie et la richesse de l'aveûir.
Ce n'est pas dans les journaux pour tous, dans les publications qui ont des correspondants et des abonnés jusque dans la lune, non. ce n'est pas là que nous avons la chance d'entrevoir des lueurs de féerie romanesque. Elles brilleront peut-être, ces lueurs si rares, dam les rares recueils où la pure imagination est encore reconnue à son sourire, à son vol, à sa main blanche. Ne les cherchez pas ailleurs, mon ami, la Société des gens de lettres tou( entière battrait le briquet , il n'en sortirait pas un éclair d'imagination.
Je tiens donc malgré tout pour le vrai romanesque : car, à mon avis, rien n'est plus saisissant, dans les œuvres d'imagination, que l'éternelle influence du monde imaginaire sur les phénomènes du monde réel. Les esprits forts, qui sont des esprits secs, ont beau se révolter, en littérature, contre l'emploi du merveilleux. Les âmes tendres et passionnées, les cœurs dévoués à qui le don de seconde vue ne manque jamais, les esprits imaginatifis et vibrants qui ont toujours admis le merveilleux
dans Tépopée, dans les contes de chevalerie, dans les poèmes tragiques et lyriques, le souhaitent et le réclament encore dans le roman, comme un moyen d'échapper un instant au cachot de la vie réelle. Puisque la vérité dans lart ne peut être en fin de compte qu'une aspiration, pourquoi craindrions- nous de livrer au lecteur, avec la clef des champs, la clef d'or du mondé invisible et inexplicable? I.es passions poétiques, imagination et sentiment, ne sont, après tout, ^ue flanmie et lumière. Or toute lumière vient du ciel et toute flamme y remonte.
Ces idées-là ou plutôt ces opinions, vous les retrouverez entre les lignes, mon ami, à chaque feuillet des Païens innocents. Il me reste maintenant à vous dire quelques mots sur le sens et le titre de ce livre. Mes Païens tnnocerUs sont des païens sans le savoir, et de plus ce sont des païens qui ont reçu d'avance l'ab* solution. Il y a en effet des raisons d'origine et des raisons de climat pour que les chrétiens de la Vallée de Diane et du Pays de Minerve soient restés païens. La philosophie de Thistoire elle-même les justifie. Quelque chose