JEAN-DE-L*OURS
^e pressaient respectueusement autour de lui, tandis que les méchantes gens baisaient à ses pieds la poussière, comme pour Tadorer. En voyant qu*iJ inspirait déjà la crainte et Tamour, sa mère ellemême se prosterna devant lui, en l'appelant mon prince et mon roi. Jean-de-l'Ours releva brusquement sa mère, en lui disant d'un ton bref :
— Que cela ne vous arrive plus ou je vous quitterai avant le temps.
A cette menace, la pauvre femme se mit à pleurer abondamment ; on vit tout de suite que ce terrible enfant était un bon fils , car il essuya les larmes de sa mère avec un air de soumission et de repentir, ce qui attendrit dans la foule tout ce qui avait un cœur honnête. L'enthousiasme du village était à son comble. De tous côtés on vint offrir des présents à Jean-de-rOurs : c'étaient d'inmienses quartiers de porc, de mouton et de bœuf ; c'étaient de vastes tonneaux de vin et d'eau-de-vie.
~ Remportez, dit-il, remportez tout cela ! jamais je ne mangerai ce qui a vécu, jamais je ne boirai ce qui a fermenté.
n ne voulut accepter que des raisins, du miel, des olives et de la farine de maïs. La veuve ayant eu le malheur d'insister pour qu'il retînt aussi les autres présents, il la regarda cette fois en rougissant de colère ; puis il devint triste et pleura.
— Quittons-nous, cela vaut mieux ; vous me feriez faire quelque péché.
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Apr6l» ces paroles d'adieu , malgré les supplica* tiops de sa mère , malgré les prières de tout le village, le fils de la veuve quitta le pays sans se retourner. On le vit franchir la rivière comme on franchit les ruisseaux; un bûcheron ou un mendiant, qui le rencontra de Tautre côté de l'eau , répéta le soir que le fils de la veuve avait dit : « Allez trouver ma mère, et annoncez-lui de ma part qu'à l'endroit oli je suis né... je reviendrai mourir.»
Ici commencent les grandes prouesses et les merveilleuses aventures de Jean-de-l'Ours. Les travaux de l'Hercule de la Fahie pâliraient aisément devant les siens. Hercule n'a jamais fait reculer un torrent en soufOant dessus ; Hercule n'a jamais éteint une montagne de feu comme on éteint une lampe, avec un simple mouvement dos lèvres; Hercule n'a jamais arrêté un tremblement de terre en frappant la* terre d'un coup de poing ; Hercule n'a jamais tenu la lune dans sa main comme une lanterne qu'on décroche en sehausjsantsurla pointe du pied ; Hercule enfin n'a jamais combattu avec l'Àrchidiable d'enfer.
Qu'est-ce que l'Archidiable? Je ne le sais pas au juste. Est-ce Satan lui-môme, ou n'est-ce qu'un de ses plus redoutables lieutenants? Daùs quelles circonstances eut lieu ce combat titanique entre l'Archidiable et Jean-de-VOurs? Je crois bien que ce fut en pleine mer,devantles cimes sacrées du Liban, qiii frémissait sur sa base au retentissement des coups que se portaient les deux adversaires.
S02 JEA;f-DE-L*OOftS
Jean-de-rOurs s'était embarqué sur sa peau de bête, miraculeusement bercé par les flots, pour aller en Terre-Sainte affranchir le tombeau du Christ. Il voguait sous le ciel, plein de confianoe dans Tissue de son entreprise, malgré vents et tempêtes, malgré les furieuses attaques des monsires marins, lorsqu'il rencontra rArchidiable à cheval sur un requin dont la gueule vomissait des flammes. « Retourne en arrière ou meurs t » lui dit le démon en le menaçant de son trident de fer. Jean-de-rOurs plongea sous le ventre du requin, et, d'un vigoureux coup d'épaule, renversa sur le dos TArcbidiable avec sa^monture. H enleva le trident de fer, qu'il planta au bout de son peuplier ; mais dès qu'il fut remonté sur sa peau de bête , il s'aperçut qu'elle s'emplissait d'eau ; alors il arracha le trideot et le rejeta dans la mer, qui fut un instant toute bouillonnante.
L'Archidiable renouvela vingt fois ses assauts » essayant d'épouvanter l'Hercule chrétien par de hideuses transformations. Celui-ci ne trembla jamab; il rendit coup pour coup,durant une journée entière, silencieux devant les clameurs du démon, repous* sant la force par la force, la ruse par la ruse, et la magie infernale par des. actes de foi. L'héroïqoe lutteur commençait pourtant à se lasser, lorsqu'il 6ut l'idée de crier vers les cieux : € Grand saint Michel! prête-moi ta lance : vous êtes le seul fort, ^ mon Dieu ! »
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Cet acte d'humilité le sauva; car au nom de saiot Michel, l'Archidiable s*eDgouffra dans la mer avant que la lance de Tarchange ne descendit du ciel sur une nuée lumineuse. Jean-de-l'Ours s^agenouilla devant Tarme céleste, la baisa religieusement, la brandit une seule fois, et se sentit raffermi jusque dans la moelle des os. « Je n'étais qu'un enfant, dit-il , et maintenant je suis un homme. Toute force vient de vous, Seigneur; toute force et toute jostice I >
Une éblouissante fusée passa sous ses yeux; c'était la lance de l'archange qm remontait vers le flrinament. Délivré de l'Archidiable, Jean-de-l'Ours aborda enfin en Palestine. Combien tua-t-il de Sarrasins pour se frayer un passage jusqu'au Saint Sépulcre ? Rien ne lui résiste désormais : Jean-derOurs semble invulnérable, et il est invincible 1 Ce qui est certain, c'est qu'il s'empara du Saint Sépulcre, et le garda jusqu'au jour oh une voix d'en haut lui ordonna de s'en aller par le monde faire justice. . .
Jean-de-l'Ours marcha devant lui, solide comme un temple et léger comme les nuées. En relevant la tête, il s'aperçut qu'il avait une escorte aérienne. Des bataillons d'oiseaux de proie, d'aigles, de vautours, de corbeaux, accompagnaient sa marche en tourbillonnant devant le soleil.
— n paratt que je travaillerai à l'ombre, se dit gaiement Jean-de-l'Ours, et que l'ouvrage ne me manquera pas.
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Comment énumérer tous les exploits du grand justicier ? Il allait chercher les monstres dans les bois , les brigands dans leurs caTemes , les tyrans dans leurs chAteaur. Il était partout Fanii des Petits-Poucets , partout Tennemi des Ogres. Ceux-ci le fuyaient avec leurs bottes-fées dès qu'ik entendaient prononcer son nom. Il en tua deux qui étaient la terreur du petit peuple. Le premier avait déroré tous les prêtres, s'était établi dans une grande église, et buvait dans son calice du sang de chréCien. El c'était lui seul qui chantait la messe, qui baptisait, qui mariait, qui enterrait. L'autre avait mangé tbus les magistrats. Et c'était lui seul qui jugeait, mettant toujours fin aux procès par le moyen le plus expéditif, en dévorant les plaideurs.
Les exécutions sanglantes de Jean-de-rOurs auraient pu faire croire qu'il était cruel ; mais quand son bras s'étendait, il avait la justice dans son coeur. Il était d'ailleurs doux et bon. Les femmes l'adoraient; timide comme une vierge, modeste et chaste comme un ange gardien , il ne leur permettait d'approcher, en toute occasion, qu'à la distance mesurée par la longueur de son peuplier. Les jeunes filles venaient quelquefois lui confier leurs plaintes, leurs chagrins, leurs désirs, leurs amours. Us les écoutait en souriant, et faisait volontiers ce qu'elles demandaient , si elles ne demandaient pas l'impossible.
Il y en eut une qui vint un jour le trouver tout
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en larmes : « J'ai un amoureux , dit-elle ; mais il ne m'épousera que si je deviens riche , trèsriche. — Pauvre fille ! Il ne t'aime guère , répondit Jean-de-rOurs. — Pourvu que je sois riche , il m'aimera bien. — Je désirerais bien t'enrichir, mais que faire? Je n'ai pas môme les cinq sous du Juif-Errant. — Si vous le voulez, j'aurai demain une fortune. J'ai une grand'mère qui sait bien des choses, et qui m'a conté souvent qu*il y a dans une grotte, à dix lieues d*ici, une salamandre qui garde ma dot ; mais vous seul pourriez la lui prendre : car ma dot est dans ses yeux, qui sont les plus brillantes et les plus jolies pierres précieuses ! Âh t si je pouvais tenir les yeux dO serpent!... » Jean-derOurs combattit la salamandre et lui arracha les yeux. — Et voyez un peu comme il est bon ! dirent alors toutes les jeunes filles.
Cependant les monstres disparaissaient de la terre, et, de jour en jour, les méchants recevaient le prix de leurs crimes, lorsque Jean-de-l'Ours rencontra sur un pont le Juif-Errant : « Quelles nouvelles du Nord , et quelles nouvelles du Midi ? lui demanda-t-il en souriant. Connais-tu par le monde quelque monstre à immoler, quelque criminel à punir? — Tu peux te reposer, la terre respire ! » Et le Juif-Errant passa.
Jean-de-rOurs s'essuya le front et se lava les mains dans la rivière en se penchant légèrement sur le parapet. Il regarda le ciel avec une inquiète
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curiosité, comme s'il eût adressé une question au bon Dieu. Pour la première fois depuis longues années il lui était permis de songer à sa mère. < Je pourrai, disait-il, la serrer entre mes bras, maintenant qu'ils ne sont plus teints de sang. Tirai donc au pays de ma mère , et je me reposerai en paix sur le seuil de sa maison. »
n congédia d'un geste les oiseaux de proie : c Allez, ma besogne est finie, je n'ai plus rien à vott> donner. » Une grande agitation se fit aussitôt dans le bataillon aérien. Les aigles partirent les premiers et dirent fièrement : « Nous chasserons pour notre compte I » Les vautours les suivaient à peu de distance en poussant des 'cris sinistres. Les corbeaux seuls, restèrent et firent dans l'air un cercle noir qui se resserra peu à peu, comme pour une secrète délibération. Ds croassaient en sourdine, tous h la fois, et semblaient répéter le môme mol : « Qu'ailons-nous devenir? »
Comme le cercle noir s'abaissait, Jean-de-TOurs exécuta avec son peuplier quelques terribles moulinets, au milieu des croassements les plus opiniâtres. « Partez, vilaines bêtes, laissez-moi en repos , j'ai assez longtemps travaillé pour vous. — Donnanous à manger, nous avons faim ; il y a encore des criminels dans le monde. » Et le plus hardi des corbeaux se mit à réciter une longue liste d'honnêtes gens qu'il noircissait de ses dénonciations et de ses calomnies, c LAches et menteurs, laissez-moi , vous
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dis-je , » répéta Jean-de-VOurs en faisant encore tournoyer violemment son peuplier.
Us partirent enfin d'un vol pesant et sinistre. Un seul qui avait encore le bec sanglant, continua à planer sur la tête de Jean-de-l'Ours, en criant de temps en temps : « Tai faim I »
Ayant terminé sa mission , Jean-de-l'Ours n*en poursuivit pas moins sa route ; il songeait toujours à sa mère. Un peu avant d'arriver auprès de sa caverne natale, il demanda des nouvelles de la veuve è un passant. On lui répondit que la pauvre femme était morte. Brisé de douleur et de fatigue, Jean-derOurs s*écarta de son chemin et s'étendit tout de son long dans une belle prairie, après avoir planté son peuplier dans le sol. D était h peine endormi que le corbeau descendit en tournoyant et criant : c Puisque tu n*as rien à me donner, je vais te crever les yeux et me nourrir de ta chair. » Hais avant que rhorrible oiseau ne pût accomplir sa menace, la prairie se replia comme un livre ouvert qui se referme, et abrita miraculeusement sous un tapis d'herbe et de fleurs le sommeil de Jean-del'Ours.
L'Hercule chrétien dort encore, et sur son lit de repos, sous les rameaux immenses du peuplier qu'il a planté, les enfants du pays viennent en jouant essayer leurs forces naissantes. Quelquefois l'un d'eux s'incline jusqu'à terre, criant à pleine voix : « Jean-
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de-l'Ours I JeaD-de-FOurs ! » Hais Fathlète endormi ti*a pas encore répondu.
- Se réveillera-t-il un jour ? Je ne l'espère guère, car il est évident que la civilisation fait son œuvre, et que notre siècle de progrès a mis déflnitivement la force aux mains immaculées de la justice !
La légende de Jean-de-l'Ours est restée populaire dans la vallée de Diane. Quand il naît dans ces cantons un enfant musculeux, brave et alerte, avec le bouquet de poils roux sur la poitrine, on lui donne amicalement le surnom de Jean-de-rOurs. J'ai connu plusieurs jeunes gens baptisés de ce surnom, et tenant à honneur de suivre les enseignements de l'héroïque légende.v Ce sont les filleuls de Jean-derOurs, les véritables héraclides de l'Hercule chrétien!
Le dernier de tous s'appelle de son vrai nom Pierre Azam. Il est aujourd'hui maire de son village et propriétaire d'un moulin à vapeur. Mais il ne faudrait pas croire que la civilisation moderne ait effacé en lui la croyance au monde surnaturel de la vallée de Diane. Pierre Azam se moque de la science, et s'il fait travailler la vapeur c'est comme les Kabyles font parler la poudre.
Laurac est un hameau sinistre, les pigeonniers même y sont noirs. A quatre ou cinq lieues du mont Alaric, dont le nom visigoth insulte encore ce pays, on s'arrôle devant une immense brèche, un entonnoir si profond que la lumière du soleil paraît s*y engloutir et s*y éteindre. La vallée de Diane pourrait s'appeler, en cet endroit, vallée d*Hécate : un lecteur de Virgile se croirait aux portes de Tenfer païen. Les savants de Montpellier et de Toulouse affirment que Laurac a été bâti sur les cendres d*un ancien cratère. Les murs des habitations et des enclos y sont
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en effet tout hérissés, de pierres noires, etchaqae sentier a Faspect d*une coulée de lave refroidie. Les terrains volcaniques, de couleur très-brune ou trés-pâle , se déroulent, presque sans ondulation, entre les parois du cratère. De loin en loin seulement, on distingue, un peu au-dessous des contours derhorizon, de petites éminences symétriques et détachées : ce sont les MuseUires de Laurac. A la pointe de ces monticules tournent et grincent des moulins à vent.
Tout autour des Muselières, ainsi nommées k cause de leur forme, cuisent au soleil, les trois quarts de l'année, des êtres moroses, passionnés, ruminants et taciturnes. On les dirait craquelés de sécheresse et d*ennui. Pour que leur mélancolie se dissipe, il faut que les cataractes du ciel crèvent sur leurs toits. Quand les gouttières bavardent, ils ôtent leur chapeau pour remercier Dieu. Un Lauraguais qui sourit, c'est dans tout le canton signe de pluie.
Pauvres Lauraguais I ils céderaient volontiers leur bataillon criard de moulins à vent contre le plus mince filet d*eau courante. Dix arpents de terre à froment, ils les troqueraient avec joie contre une mouillette de terre arrosable ; car ils économisent lentement sou à sou de quoi acheter, à deux lieues du village, un carré de Jardin ou de prairie. A deux lieues du village, hélas ! tout autour de leur territoire ou plutôt de leur terme , comme ils disent en leur patois latin, et non loin du peuplier de Jean-
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de-rOurs, il y a ea effet une belle rivière intarissable, et par conséquent des jardins, des prés, de la verdure. C'est là que s'épanouit fièrement, au milieu d'un .petit Éden, le joli bourg de Tourouzelle, ou Petite-Toulouse. Les Lauraguais sont do vrais damnés sur le seuil du paradis.
Le dernier filleul de l'Hercule chrétien était de Laurac. Le vieux médecin à qui je dois la légende de Jean-de-rOurs me raconte ainsi l'histoire de Pierre Azam.
n avait un an de moins que moi et me dépassait de la tète. C'était déjà un grand garçon à Vâge oii les enfants sont encore vêtus d'un fourreau. Orphelin de bonne heure , il avait été gâté par une^ser vante qui le laissait libre de suivre en tout sa (an* taisie : elle le craignait comme un maître, elle l'aimait comme un fils, elle était fière de lui comme si c'eût été un petit dieu. Nos maisons se touchaient: il venait me prendre chaque matin pour aller à Fécole, oh j'arrivais triomphalement, campé sur ses épaules et les pieds pendants sur sa poitrine. Ma mère lui tiisait : « Prends garde, Pierre, » quand il m'enlevait ainsi, à la force du poignet. « Madame, n*ayez peur , répondait le grand garçon en souriant; je suis une grosse fourmi, et je ne porte qu'un grain de blé. » Nous passions devant l'église, nous traversions la grande rue, et comme il était gros et fort, tandis que j*étais chétif et mignon, chacun s'é
criait : « Venez donc voir saint Christophe avec le petit Jésus 1 » Saint Christophe entrait à l'école en Taisant sonner le talon do ses bottes et la molette de ses éperons, car il avait eu déjà la fantaisie de mar* cher botté et éperonné, quoiqu'il n*eût pas encore dix ans.
Nous avions pour ii^tituteur un ancien sergent, presque aussi brutal on classe qu*il avait dû Tôtre en garnison. Je ne crois pas qu'il fût possible au* jonrd'hui de rencontrer en France un maître d'école semblable à M. Ramel. J'ai parlé de sa brutalité, j'ai eu tort ; car il n'était pas brutal, H. Ramel : il était tout bonnement féroce. Injures, menaces, coups, système d'enseignement à trois degrés, il n'en a jamais connu d'autre ! Son silence nous dojnnait la chair de puule, et son regard le frisson. Quand il quittait sa place, nous avions envie de sautée par les fenêtres ; quand il ouvrait la bouche, nous baissions la tête par un sentiment de terreur que nous appelions naïvement la peur du tonnerre ; quand il levait la main en gesticulant devant nous, tous les bancs étaient vides en un clin d'œil : l'eiTroi nous précipitait sous les tables. Le troupeau ,- accroupi et tremblant, n'osait se relever qu'après cinq minutes d'angoisse mortelle, ce qui amusait singulièrement M. Ramel. Il riait à gorge déployée en nous voyant presque évanouis, et nous disait alors avec douceur : « Qu'avcz-vous donc à grelotter, poules mouillées? relevez-vous donc, polissons. »
i{6 PIERRE AZAM
le fironi bas, comme si le poids des heures las eûi écrasés. Tous ces pauvres gens, blêmes de fatigue, semblaient littéralement porter le joug, tandis que nous marchions les cheveux au vent, le nez en trompette et toujours sifflant ou chantant. Si quelqu'un d*entre. eux nous reconnaissait, entre le salut et Fadieu, il échangeait avec notre bande des propos naïfs et railleurs, comme il s'en rencontre dans les vieilles chansons du pays.
— Voici la nuit qui tombe, jeunesse ! oii courexvous donc sans lanterne ? oîi courez-vous donc sans lampion T
— Le safran se cueille à la lune, et la marjolaine aux étoiles ; nous allons cueillir le safran, nous allons cueillir la marjolaine.
— Plus loin que Paris, la marjolaine fleurit ; çius loin que Madrid, le .safran s'épanouit ! Rentrez, rentrez donc : car j'entends déjà vos mères qui iar* moient, et vos pères inquiets qui demandent leur fouet
— Le fouet est caché, nos pères peuvent le chercher... Quand nous reviendrons, nos mères n* rontl
Tant que les reflets du soir couronnaient la cime des Muselières, tant que l'aile des moulins à vent scintillait comme un bouclier mobile et renvoyait coup sur coup ses flèches d'or au soleil,|nos chants, nos cris, notre marche, tout en nous était enthousiasme, courage, expansion, insouciance, bravade!
Hodomonts de bonne foi, nous aurions escaladé le ciel, sauté dans les abîmes, ou livré bataille à une armée de géants, pour peu que notre chef en eût témoigné le désir. Hais, quand l'occident pâlissait, nous nous retournions avec inquiétude du côté des beaux nuages resplendissants qui s*en allaient en fumée. L'horizon assombri reflétait en nous les tristes lueurs du crépuscule. « J'ai froid, disait Tun. — J'ai faim, disait l'autre. — J'ai les pieds en sang, disait un troisième. — Avouez donc tous que vous avez peur, » s'écriait Pierre Azam.
Les plus résolus essayaient encore de chanter; le silence pourtant ne tardait pas à s'établir , silence «fanxiété, de crainte instinctive et nerveuse qui donne h chaque sens une élasticité des plus alarmantes. No)& pas ralentis devenaient légers et furtifs, comme si la route eût été pavée de serpents endormis. Les voleurs et les démons, les revenants et les assassins, les ogres et les loups, les licornes et les sorcières, tout nous menaçait à la fois : le monde xéel et le monde imaginaire, le possible et l'impossible, la vie, la niort et le rêve ! Pierre Azam se moquait des voleurs, des assassins et des loups ; il aurait attendu de pied ferme les ogres les plus monstrueux ; mais, (levant une sorcière, il se serait signé en tremblant. Étonnantes chambres noires que ces petites têtes enfantines, oli la vision engendre la vision, oh les «'déments les plus opposés s'amalgament soudainement pour tirer du fantastique lui-même un fantas-
le front bas» comme si le poids des heures les eût écrasés. Tous ces pauvres gens, blêmes de fatigue, semblaient littéralement porter le joug, tandis que nous marchions les cheveux au vent, lo nez en trompette et toujours sifflant ou chantant. Si quelqu'un d*entra eux nous reconnaissait, entre le salut et Tadieu , il échangeait avec notre bande des propos naïfs et railleurs, comme il s'en rencontre dans les vieilles chansons du pays.
— Voici la nuit qui tombe, jeunesse ! oU courezvous donc sans lanterne ? ou courez-vous donc sans lampion T
— Le safran se cueille à la lune, et la marjolaine aux étoiles ; nous allons cueillir le safran, nous allons cueillir la marjolaine.
— Plus loin que Paris, la marjolaine fleurit; plus loin que Madrid, le .safran s*épanouit ! Rentrez, rentrez donc : car j'entends déjà vos mères qui larmoient, et vos pères inquiets qui demandent leur fouet.
— Le fouet est caché, nos pères peuvent le chercher... Quand nous reviendrons, nos mères riront 1
Tant que les reflets du soir couronnaient la cime des Muselières, tant que Taile des moulins à vent scintUlait comme un bouclier mobile et renvoyait coup sur coup ses flèches d'or au soleil,[nos chants* nos cris, notre marche, tout en nous était enthousiasmOf courage, expansion, insouciance, bravade!
Rodomonts de bonne foi, nous aurions escaladé le eiel, sauté dans les abîmes, ou livré bataille à une armée de géants, pour peu que notre chef en eût témoigné le désir. Hais, quand l'occident pâlissait, nous nous retournions avec inquiétude du côté des beaux nuages resplendissants qui s'en allaient en fumée. L'horizon assombri reflétait en nous les tristes lueurs du crépuscule. « J'ai froid, disait Tun. — J'ai faim, disait l'autre. — J'ai les pieds en sang, disait un troisième. — Avouez donc tous que vous avez peur, » s'écriait Pierre Azam.
Les plus résolus essayaient encore de chanter; le silence pourtant ne tarddit pas à s'établir , silence «Panxiété, de crainte instinctive et nerveuse qui donne à chaque sens une élasticité des plus alarmantes. Nos pas ralentis devenaient légers çt furtifs, comme si la route eût été pavée de serpents endormis. Les voleurs et les démons, les revenants et les assassins, les ogres et les loups, les licornes et les sorcières, tout nous menaçait à la fois : le monde réel et le monde imaginaire, le possible et l'impossible, la vie, la mort et le rêve ! Pierre Azam se moquait des voleurs, lies assassins et des loups ; il aurait attendu de pied ferme les ogres les plus monstrueux ; mais, t levant une sorcière, il se serait signé en tremblant. Étonnantes chambres noires que ces petites têtes rufantines, oh la vision engendre la vision, oh les éléments les plus opposés s'amalgament soudainement pour tirer du fantastique lui-même un fantas-
tique nouveau 1 Les loups nous parlaient, les diables galopaient à quatre pattes et hurlaient; un bandit tombait à genoux et me demandait des prières ; un revenant me couchait en joue et me demandait la bourse ou la vie. Les âmes des morts changés eo bétes nous regardaient avec des yeux de phofipbore. En voyant passer un corbeau, nous disions : < Cest un mauvais prêtre ; » une corneille : « C*esl use mauvaise nonne I » Nous causions tout bas entre nous de ces mystérieuses punitions des âmes. Il nous arrivait quelquefois de demander à Piene Â2am ce que deviendraient tel ou telle après leur mort. Le filleul de Jean-de4'0urs nous répondait toujours sans hésiter : « Un tel , chauve*souris. — une telle, vipère I » Je me souviens encore qor nous terminions invariablement notre revue de$ gens malhonnêtes et détestés par cette question ; « Et que deviendra M. Zacbarie Bellemanière ? >
Ce M. Zacbarie Bellemanière était un étranger, un Normand , qu'on avait envoyé de Paris avec It* titre déjuge de paix, et qui depuis trente ans était célèbre dans toute la vallée de Diane par son égoïsme sordide et féroce. On lui reprochait un mot effroyable sur les pauvres gens : < Les pauvres, disait-il, sont autant de marteaux accrochés à la porte des riches ; pour vivre tranquiUe chez soi . li faut être sourd de naissance, ou se boucher le^ oreilles avec du coton. »
Pierre Azam, qui avait Tâme généreuse, ne pot-
vait souffrir cet homme sans cœur. Aussi, quand DOttft lai demandions ce que deviendtait le juge de pak: € Ohl pour celui-là, lépo&daitwl, vous le verres un jour marcher à quatre pattes, et vous l'entandrea aboyer à la lune : ce sera un chien galeux, mes eniants, ce sera un chien enragé I » Nous Dots serrions involontairement Tun contre Tautre, et nous promons le galop, comme si déjà le chien Rellemanière eût soufQé son écume, sur nos, talons.
n était nuit close quand nous arrivions haletants sons le peuplier de Jean-de4*0urs.
Là, nous respirions comme dans un lieu d*asile. 1/idéal de la force et de la justice ne planait-il pas tlans les rameaux de Tarbre sacré ? Piejrre Âzam embrassait le tronc du peuplier séculaire, il criait: < >ean-de^rOurs ! Jean-de-rOur&I » et nous répétions en chœur après lui cet appel mystérieux à l'Hercule chrétien. Nous grimpions ensuite de branche en branche comme une nichée d'écureuils. Pierre Âzam, aussi leste que fort, montait par dessus nos tètes jusqu'au dernier bouquet de fouillage» jusqu'à ce qu'il pût s'écrier : « Enfants, j'aperçois les lumières de Laurac. »
Nous redescendions alors, armés de baguettes <(ue nos mains avaient détachées du peuplier. Ces baguettes, je ne Tai pas oublié, avaient à nos yeux ia puissance d'un talisman, elles nous rendaient iiers comme les héros, intrépides comme les saints, vuvulnérables comme les anges. Chacun de nous»
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au retour» eût voulu rencontrer une de ces fées qui vont au devant de tous les souhait*^ « Bonne fée, je ne désire qu*une chose, être fol pour faire le bien 1 » Pierre Azam était bien he^ reux d'être fort. Nous le contemplions avec respecj il nous inspirait un sentiment d'envie générease | d'orgueil fraternel. Le robuste filleul de Jean-él rOurs n'avait pas besoin de la fée, lui , pour r| commencer dans le monde la merveiUeuse exister de son parrain. On inventa un soir .des litanies ( ' nous l'appelions : Protecteur des faibles^ appui d opprimés^ etc...
Il justifia bientôt, par un coup d'éclat, les brillac versets de nos litanies. Une victime à venger, bourreau à punir, quel plus beau début pour d< Pierre I
La première impression tragique, pour un Parisien, date d'une certaine soirée passée en famille dans une bonne loge au ThéÂtre-Français. Elle date pour moi d'une sombre journée d'hiver oii j'eus la première révélation de la justice executive, au fond d'une ancienne étable à bestiaux. Cette étable ^ qui formait le vestibule de la salle d'école, ancienne «cuisine d'auberge, conservait encore les traces de sa destination antérieure. Sous des râteliers délabrés, on voyait des mangeoires en bois oti étaient fixées des chaînes de fer. C'est avec ces chaînes que notre maître d'école Ramel nous attachait aux crèches lorsqu'il nous avait condamnés à recevoir les étrivières pour les plus légères peccadilles. Nous restions quelquefois deux ou trois heures dans l'attente du châtiment. Notre exécuteur paraissait enfin, tenant sous l'aisselle, non pas un fouet, mais une poignée de verges ou un nerf de bœuf. Nous ren-
trions en classe tout marbrés de coups et le visage inondé de larmes. Aucun enfant n'aurait eu Fidée de se plaindre à ses parents : Ramel nous avait façonnés au régime de la terreur. Greffier du juge de paix en môme temps que maître d'école, il était vraime^ le roi de Laurac. Nous étions d*aiUeurs accoutumés à considérer Técole, en ce temps-là, non pas comme une maison d'éducation, mais comme une maison de correction. Les parents qui battaient leurs enfants chez eux, permettaient à Ramel d'exercer l'autorité paternelle dans toute son étendue. Une seule restriction limitait l'exercice de cette autorité ; ils disaient stoïquement à l'instituteur : « Battez nos enfants quand ils le méritent, mais ne les frappez jamais injustement { » Personne ne sDupçomiait à Laurac que l'ancien sergent mar tyriMt ses élèves sous prétexte de les moraliser. Nous subissions en silence, nous subissions eau» protester l'horrible code pénal de Ramel. Les enfants ne sont pas grands criminalistes ; Pierre Azam était loin 'de deviner qu'en stricte justice la peine doit être proportionnée au délit. Il n'y avait pas un seul Beccaria en herbe parmi nous. A chaque nouvelle exécution, Pierre se contentait de dire en serrant les poings : « Tant qu'il nous prend en faute, le maître est dans son droit ; mais, s'il nous punit injustement, malheur à lui I »
Or, il arriva qu'aux yeux de ious le mettre commit un jour une injustice, et voici à quelle occasion :
PIERaB AZAiM •« S93
Durant la saison d*hiver, Ramel percevait sur les ^reats de ses élèves, outre la rétribution en argent, une espèce d'impôt quotidien en bois de chauffage. Tous les' matins les fagots de sarment, les branches de saule, les souches de vigne, les racines d'osier ou d'oliTter s'amoncelaient à sa porte en bûcher pyramidal. Ramel faisait rentrer le bois et le mettait sous clé, hormis un maigre fagot qui jouait dans la cheminée le rôle des pâtés de carton dans If^ comédies. Brûler ce fagot eût été à Técole un acte aussi in4)révu que de manger du carton au théâtre. Ramel le plongeait dans l'eau et le rendait incofnbustible. «Vos parents, nous disait-il, m'envoient des sarments si humides qu'il serait impossible au diable d*y mettre le feu. Ah 1 petits misérables^ vous m*apportez du bois vert; eh bieu, soufflez, soufflez, et boucanez-vous à la fumée comme des jambons. » Nous serions devenus asthmatiques avant de faire suer la pierre de l'âtre. Les yeux rouges, les doigts bleuis, les membres grelottants, nous attendions avec impatience le moment oii l'instituteur irait s'étendre sur son lit pour digérer tranquillement son déjeûner. Au premier ronflement de la hôte engourdie, nous entendions comme un léger frémissement dans l'escalier. Une chatte blanche se glissait de marche en marche et venait nous montrer son mufle rose. Dès que nous voyions la chatte, nous nous disions Tun à l'autre, de banc en banc: « Chut I chut I Mion va venir I »
224 PIERRE AZAH
Miou ou Marion était la femme de Ramel. CéUiit presque une jeune fille, avec des airs de jeune mère. Elle avait à peine vingt ans; on l'aurait prise pour notre sœur aînée. Mion était toute tendresse et toute bonté ; comme elle n'avait point d'enfants, elle nous regardait comme sa famille. Je la vois encore descendre pieds nus et la jupe relevée dans sa main, afin que l'écho 4e ses pas discrets n'éveillât point le monstre. Nous n'avions plus froid dès qu'elle souriait. Elle nous portait un à un dans se^ bras jusque dans sa chambre, oU ses baisers nous ranimaient dans son giron, bien plus que le rayonnement du foyer : Mion avait la pénétrante et douce chaleur des oiseaux. Que de fois elle descendait et remontait l'escalier! toujours souriante et ravie comme un ange qui délivre les âmes du pui^toire ! toujours escortée dans son va-et-vient par la douce chatte blanche qui suit amoureusement la trace de ses beaux pieds nus I Le seul d'entre nous qu'eUe n'eût jamais ranimé dans son giron, c'était Pierre Âzam ; il eût été beaucoup trop pesant pour ses bras délicats, et d'ailleurs, avec son caractère un peu fier, il ne se prêtait jamais que de très-mauvaise grâce aux caresses féminines. « Pierre, lui disait* elle quelquefois, ce n'est pas ma faute si je ne puis rien faire pour vous. » Elle finit cependant par trouver un moyen de nous réchauffer tons ensemble sans continuer ses périlleux voyages dans Tescalier.
Un matin de décembre, oU nos plumes remuaient
des glaçons dans les écritoires, Mion se fra[)pa joyeusement le front en regardant du côté de Pierre. Le doigt sur les lèvres et sans dire un mot, elle substitua dans la cheminée au fagot incombustible une brassée de bois sec comme Tamadou. Pour la première fois, les flammes entraient en danse dans l'immense cheminée de Técole. Nous étions éblouis, silencieux, recueillis ; ce fut une sorte de cérémonie religieuse. Tous rangés en cercle, inclinés à genoux sur la briqtie, nous semblions adorer le Dieu nouveau. Mion nous embrassait par-dessus l'épaule : e*était un enchantement, un triomphe !
Tout à coup voilà un grand bruit sur nos têtes, la chute d*un corps lourd, des pas précipités, et puis des cris d'enragé à Fagonie : « Mion ! Mion ! MioQ I » Presque au même instant Ramel apparaît à rentrée de la salle« Il avait roulé de son lit sur le plancher dan$ Tagitation d'un sommeil fiévreux, eo qui l'avait mis en fureur contre sa femme et contrr^ nous. Impatient* de décharger sa colère sur le premier venu, il s'était élancé dans l'escalier avec le désir de trouver quelqu'un à châtier. Sa stupéfaction dépassa la nôtre. On l'entendit grincer des dents avant qu'il ne songeât à nous saisir. Tous les écoliers craignirent un instant d'être jetés péle-mélo dans le feu. La terreur nous donna des ailes, ce fut un sauve-qui-peut général. Nous sautâmes parla fenêtre en cassant les vitres : jamais les moutons de
Panurge ne bondirent de si grand cœur. Mion cllo-
même disparut avant que son mari ne pût Fatteindre.
Quand nous fttmes au bout de la me, Piem Âzam compta les fugitifs pour savoir si personne n'était tombé dans les mains de Ramel. c Antoineti Ântoinet! ob est donc Toinet? » s'écria-t-il, et d^è il était rentré dans la salle. Toinet, pauvre petit boiteux, presque impotent, Toinet, le plus doux, le plus timide et le plus inoffensif des écoliers, n*avait pas même eu Tidée de s'enfuir. « Je suis innocent, monsieur, je suis innocent, je n'ai rien fait I » Malgré ses protestations et ses supplications, la pauvre victime est emportée dans l'étable, attachée à h crëéhe et cruellement menacée du nerf de boMif. c Puisque les autres ont fui, tu vas pajer pour les autréis I » Ramel lève le bras pour frapper; mais, saisi^ V la gorge et terrassé d*un seul coup, il est encliàtné à' son tour et fustigé impitoyablement. c Ab ! bourreau, je te tiens f criait Pierre Asam, tu n'as pas un quart d'heure à vivre I » Des mugissements de bœuf qu'on >issomme nous rappelèrent un  un du côté de l'étable. Nous avions reconnu la voix de notre tyran, et nous étions curieux d^assister à son supplice. Il nous épouvanta d'abord par ses convulsions, puis il nous fit pitié par ses larmes. Azam ne se lassait pas de frapper ; il l'aurait tué si nous n'étions tombés à genoux, et s'il n'avait senti sur son bras la main toute tremblante de Hion qui demandait la grâce de son mari.
PIERRB AZAM 237
La nouvelle de cette exécution s*était répandue dans le hameau. Toutes les mères de Layrac, éclairées désormais sur la cruauté de l'instituteur, arrivèrent en foule, les ongles en avant, comme des lionnes blessées : elles auraient voulu le déchiqueter, le mettre en pièces. On ne put le sauver qu'en le faisant transporter aussitôt chez M. Zacharie Bel* lemanière, d'oU il ne sortit le lendemain que pour être conduit dans un charriot couvert à l'hôpital de Narbonne. On fut obligé de retenir Mion, toute prête à monter dans le charriot. c Reste ici, lui dirent ses pu'ents. Ce monstre t'étranglerait dès qii('il. aurait la force de, remuer les bras. »
▲i» bout de trai3 mois, Rajpel sortit de, l'hôpital; niaîsitf q/ttand.la grille s'ouvrit,, il aper{[ui deyant lui Pierce Azam, qpi lui mit la main ^ur Vépaujle et lui interdit froidement de remettre jamais \q^ pici4.s à I.«urac
Ilf
Le peuple des campagnes adore la force, il 7 voit une émanation de la tonte-puissance et de la justice divines. Après Texpulsion de Ramel, Pierre Azam devient tout naturellement un héros; on acoourt le dimanche des points les plus éloignés du canton pour admirer le jeune prodige de Laurac , et les pèlerins s*en retournent en disant « C*est Jean-derOurs qui est revenu I »
On s*habi(ue peu à peu à regarder ses deux poings comme deux juges souverains et infaillibles. Aver une baguette du peuplier sacré , recouverte d*une peau de couleuvre, Pierre Azam s*est fabriqué une espèce de caducée qui figure le sceptre de la justice. Les plaignants affluent dans sa maison comme en un tribunal. — « Pierre, on m'a fait tort, tu me feras droit ! » tel est Tappel que lui adressent vingt foi^ pnr jour les bonnes gens. Tantôt il s*agit d'une filh^ .«déduite, tantôt d'une femme battue, tantôt d'un
marché frauduleux , tantôt d'une borne enlevée ou d'une promesse violée; un père s* est dépouillé pour son fils,, et ce fils ingrat le laisse mourrir de faim.; une nche marâtre laisse mendier sur les chemins les enfants du premier lit de son mari ; un impitoyable usurier a mis sur le pavé toute une famille de travailleurs ; un tuteur libertin a dévoré le bien de ses pupilles ; un maquignon a livré une vieille rosse pour un bon cheval ; un boucher a afBché de la vache pour du bœuf; un mercier a vendu du coton pour du fil ; un boulanger a donné un coup de pouce à sa balance l — Pierre Âzam écoute ces plaintes et les vérifie ; puis il se transporte chez les coupables'ou les somme de. venir à sa barre. C'est le petit Toinet, monté sur une Ânesse , qui va porter au loin les sommations. Et quand le justicier fait grftce , c'est toi\jours sur la prière de Mion , de cette âme pure et tendre , de ce cœur maternel et naïf, de ces jolis yeux si doux qui feraient, dit-on, fondre la hache dans la main d'un bourreau. Un avertissement, un conseil , une menace , un simple mouvement de sa baguette suffisent quelquefois à Pierre Azam pour donner gain de cause au bon droit. Mais quand il est nécessaire de frapper, Mion elle-môme serait impuissante à détourner le bras levé pour le châtiment. Le coupable est atteint partout , dans les champs , dans la rue , sur la porte des églises, sous le quinquet fumeux des cabarets. On a vu des malades en ce temps-là qui appelaienr
le prêtre ou le médecin , et qui n*osaient arouer qu'ilâ gardaient le lit en exécution d'une sentence k la Jean-de-rOurs.
L'Age d'or régnait dans la vaUée de Diane, lorsque après six années d*études au collège des jésuites de Friboui*g, je revins en 4840, passer mes racances à Laurac. Plus d'audiences tumultueuses à' la justice de paix du canton ; on ne se querellait plus , on ne plaidait pIus,on ne péchait gu^res, et l'on ne se confessait presque pas. Les curés plantaient, bâtissaient, cultivaient les fleurs , apprenaient le plain-chant aux linottes ; les gendarmes oisifs se promenaient en petite vestô dans les campagnes, souriants et rêveurs comme des amoureux ; les gardes champêtres flteient à la quenouille sur la lisière des bois. If. Zacfaarie Bellemanière allait bien encore, pour la forme, s'asseoir tous les jeudis à son prétoire de « Tourouzelle; mais il rentrait toujours sansaivoir eu le moindre prétexte pour déranger le coton qm bouchait hermétiquement ses oreilles. « 0 budrait, disait-il , envoyer notre Jean-de l'Ours en Norman die. Pour moi , je n'oublierai jamais ce que je dois è ce brave garçon qui , après m'avoir débarrassé de mon grefRer, me débarrasse encore de mes fonctions , sans que je perde un centime de mon traitement. » Aussi, quand il rencontrait Pierre, c'étaient des compliments et des saluts , comme on en faisait à l'ancienne cour. Il ôtait son chapeau, il ôtait ses lanelles,il se mouchait et crachait par précaution avant
de l'aborder; du plus loin qu'il le voyait, il baissait le 4iez , puis » feignant de l'apercevoir subitement comme on verrait Napoléon du pied de la colonnoi il jetait sa tète en arrière et s'écriait : «^«Bonjour, mon grand, grand, grand ami ! bonjour. Pierrot! bonjour, Jean-de-l'Ours t C'est toi qui es le véritable et le seul juge de paix du canton de Tourouzelle ; le vieux Zacharie Bellemanière,avec ses lunettes,avec sa canne, avec sa tabatière, avec son expérience, n'est en vérité que ton humble suppléant! Et comment se porte le jeune Toînet, ton lieutenant infatigable? Et comment va la jolie petite Mion T» — Au fond , le mielleux juge de paix craignait beaucoup plus son grand ami qu'il ne le chérissait. Quand on venait , par hasard , dans sa maison lui raconter quelque beau trait de Pierre , le rusé normand secouait les oreilles et ne répondait que deux mots de son ancien patois de Falaise, deux mots admirables qui lui servaient de garde à carreau dans la conversation i c n a fait ceci ,. en vérité! il a dit cela , mazette ! » Tous ces détails , et bien d'autres , je les appris sans les demander, le jour même de mon arrivée à Laorac. C'était le soir vers djx heures que je quittai la diligence à Tourouzelle pour gagner à pied mon triste hameau. Comme je n'avais averti personne , mes parents étaient couchés. La nuit était noire , le village à peine reconnaissable au milieu de l'obscurité. J'allai tout droit cependant à la maison paternelle. Je soulevai discrètement le marteau pour
ne pas éveiller ma mère qui ne dort jamais qii*â demi. Le cœur me battait; j'éprouvais un besoin irrésistible d*embrasser sur les deux joues quelqu'un de Laurac, fût-ce une vieille dévote racornie et toute ridée. Oui, j'aurais embrassé du parchemin, pourvu que ce parchemin fût de mon pays. Et il n'y avait pas une lumière aux fenêtres, pas une flme dans les rues ! Si les cloches avaient sonné ! Ob ! j'eusse été capable de tomber à genoux ! Toute ma crainte en ce moment (je m'arrête avec plaisir à ces enfantillages} , toute ma crainte était de voir paraître, quand la porte s'ouvrirait, une figure d'étranger, un visage inconnu. — « Ma mère a peut-être pris une nouvelle servante. » Cette seule pensée me glaçait le sang.
La porte s'ouvrit enfin , mais si mystérieusement et si doucement ! Je me précipitai , les bras en avant, et j'embrassai à tout hasard , les yeux fermés.
— Ah! c'est M. René! dit une voix fraîche comme les joues que j'avais trouvées sous mes lèvres.
— C'est Mion , c'est Mion !
J'embrassai coup sur couples mêmes joues savoureuses ; mais j'avais cette fois les yeux bien ouverts. Le bruit des baisers n'éveille que les jaloux. Nous traversâmes le long corridor en nous caressant comme deux enfants, tout en hiarchant sur la pointe du pied; Mion à reculons, et tenant sa
lampe haute pour ne pas me brûler, et moi, poursuiyant à tout risque, sous la lampe tremblante, son front, ses joues, ses mains, ses petites mains de bonne Vierge qui m'avaient tant choyé autrefois, quand elle montait et descendait le froid escalier deRamel.
— Comme vous avez embelli !
— Comme vous avez gprandi !
— £t la belle chatte blanche t
— Vous vous en souvenez? Oh I le bon petit cœur!
Nous étions au bout du corridor, et nous n*avions pas encore songé à refermer la porte... Une véritable scène de ballet pastoral!... Vous voyez d*ici notre pantomime ; mais ce que je ne saurais vous exprimer, c*est l'ivresse naïve où je demeurai plongé à la suite de ce badinage enfantin.
— Vous me regardez. . . vous me regardez sans parler... A quoi songez-vous donc? me dit Mion dès que nous fûmes assis l'un près de l'autre dans la belle cuisine dallée, devant une cheminée flamboyante. Vous êtes étonné peut-être de me trouver chez vous ? C'est que je raccommode le linge de la maison , et je veille aujourd'hui parce que les lavandières viendront prendre ce linge demain matin... Mais vous ne m'écoutez pas, vous me regardez toujours!... Ah! je vois maintenant ce qui vous surprend : c'est ma robe noire, et mon fîchu noir,
et ma coiffe blanche ! . . . Je ressemble à une pie , n'est-ce pas?
— Mion , chère Mion , vous êtes donc reoTe?
— Oui , ce pauvre Ramel est mort , que la sainte Vierge l'assiste I II s*était fait matelot sur un bâtiment de commerce. Mais on dit que sur mer il n'était pas meilleur que sur terre. Il battait les mousses comme autrefois les écoliers. Le bon Dieu Ta puni , ou les mousses se sont vengés. Une nuit de gros temps , vers deux heures , presque en face du port de La Nouvelle , on a crié sur le bâtiment : € Un homme à la mer I » Ramel s'était endormi sur lo pont ; une vague Ta entraîné , ou peut-être que les mousses Tout eux-mêmes jeta à Teau. C'est une mauvaise fin, n'est-ce pas? Mourir sans se reconnaître , sans avoir le temps de dire un Pater ou un Are/ Je ne puis y penser encore sans frémir. Oii est-il maintenant , le pauvre homme? Dans le feu éternel , peut-être ! Dieu veuille qu'il ne soit qu'en purgatoire I J'ai bien prié pour lui, allez; j'ai fait dire des messes à l'église de la paroisse et à Notre-Dame -do-Pitié. Je n'ai rien à me reprocher, Dieu merci t Que de fois votre ami Pierre Azam m'a grondée en me voyant tout en larmes I — c Priez , me disaitril un peu rudement , priez , si vous voulez, mais ne pleurez pas. On ne doit regretter que les gens de bien. » Si je l'avais écouté, je serais déjà remariée.
Mion était émue ; ses lèvres tremblaient, et par
je ne sais quelle impression enfantine , je me sentais moi-méme remué jusgu*au fond du cœur ; j'étais prêt à pleurer avec elle ce pauvre Ramel mort sans confession. La voix de Mion, attendrie ou joyeuse , avait pour moi un tel charme que je n^avais pas encore pensé à lui demander des nouvelles de Pierre. Mion était veuve , et Pierre Azam lui conseillait de se remarier... Avec qui donc? Avec lui sans doute? Mon amitié se refroidit un peu quand ce soupçon me traversa l'esprit. J'avais dix-huit ans» et je sortais de chez les jésuites; mon âme engourdie s'éveillait, mon cœur respirait ; en face de Mion, libre aujourd'hui et pour quelques jours seulement peut-être , eh face de Mion plus jeune, plus aimable et plus touchante qu'autrefois, en face de Mion velue de noir et coiffée de blanc, j*éprouvais quelque chose comme un premier amour furtif, inquiet , combattu entre l'espoir et la crainte , entre la mélancolie et l'allégresse , entre le regret et le désir.
— Vous remarier, MionT Et avec Pierre, sans doute?
Elle piqua son aiguille dans la toile , et me montra en relevant la tête ses jolis yeux tout alarmés. Une légère rougeur couvrit ses joues, une ombre de tristesse passa dans son regard.
— Avec Pierre, avec Pierre? dit-elle... ohl j'aurais été trop heureuse I Mais Pierre n'a jamais songé à moi ; il n'a jamais songé à une femme , je le jure-
rais. Oh croyez-vous qu'il soit maintonanl? Il est à la chasse à Tours dans les Pyrénées. Pourvu qu*il se serve de son fusil... mais il est capable de se battre avec la bête corps à corps . Pierre e^t toujours fier de sa force et de son courage. Ah! quand nous lui parlons de mariage , il faut voir de quel air il nous répond ; c'est comme si on lui proposait une poupée. — « Il n'y a pas de femme pour moi dans ce pays , dit-il. Vous n'avez enoage par ici que des cailles ou dos mauviettes (il paraît que je suis une mauviette, moi}... La femme de Pierre Azam sera une donzelle de - cinq pieds , capable de porter sur l'épaule, un sac de blé au moulin par un jour d'orage, une créature tout muscles et sans nerfs, qui sera forte et courageuse tout ensemble, qui pourra m'enlever dans ses bras sans^ fléchir, et qui entendra le tonnerre sans trembler ! En rencontrerait-on beaucoup comme cela dans la vallée de Diane I » J'ai grand'peur du tonnerre , hélas 1 et mes bras , comme jadis , ne pourraient enlever de terre qu'un enfant. Aussi Pierre Azam m'a-t-il fiancée avec Toinet ^ vous souvenez-vous de Toinet , de ce pauvre petit Toinet qui semblait le plus jeune de vous tous et qui était pourtant le plus âgé , de trois ou quatre ans au moins T Eh bien , depuis ce tempslà , il a un peu grandi , il s'est dégourdi , il a tant étudié qu'il sera bientôt maître d*école à Laurac. J'aime tant les enfants! Je ne serai pas malheureuse , et Toinet sera bien heureux : du moins , il
ue le dit, et c*est un garçon qui ne sait pas ofientir. Au reste , vous verrez mon fiancé tout à Theure , je l'attends pour me reconduire ce soir. Il n'a pas du tout mauvaise façon , il a même une jolie figure , et quand je le regarde marcher, il ne boite presque pas.
— Et vous allez TépouserT
— Au retour de Pierre, c'est-à-dire après-demain. Je demandai à Mion un grand verre d'eau fraîche,
et je l'avalai bravement, d'un seul trait. La fatigue du voyage me servit de prétexte pour me retirer dans ma chambre avant l'arrivée de Toinet. Un (|uart d'heure après , de ma fenôtre entr'ouverte , à la lueur d'une lanterne, j'aperçus dans la rue les deux fiancés. Ah ! comme il boitait, le pauvre amoureux ! et comme il aurait trébuché s'il n'avait été soutenu par le petit bras de Mion ! Je ne dormis pas tout de suite cette nuit-là ; mais je fermai l'œil sur une bonne pensée.
— Pierre Azam , me dis-je , connaît le cœur de Mion : il a bien faiti
Mon père, qui se lève avec V Angélus, vint le lendemain me réveiller à cinq heures pour me demander des nouvelles des bons religieux de Fribourg. Le digne homme adorait les jésuites : il aurait voulu les voir installés dans toutes les villes de France. Selon lui , les gens de l'Université ne faisdent que des mauvais sujets et des libertins, tandis que les jésuites étaient les angqs gardiens de la
jeunesse. « J'espère , me dit-il, que tu nous reviens pieux et savant! » Ma mère se jeta dans mes bras sans dire un mot : elle sanglotait de joie , elle souriait à travers ses larmes , elle ne se lassait pas de baiser une petite cicatrice que j'avais à la tempe gauche : € Tu as failli mourir, me dit-elle, de la chute qui t*a laissé cette jolie marque roijige. Ah I mon cher René , que ces six ans de collège ont été longs I tu ne nous quitteras plus, n'est-ce pas? — Roné a fait sos classes , dit mon père ; mais il n'a pas encore d'état, et mes rhumatismes s'en plaignent! Il me tarde déjà qu'il soit médecin. — Médecin I médecin ! René sera ce qu'il voudra ; il est encore trop jeune d'ailleurs pour se décider. Et puis, n'y a-t-il pas un bon médecin à Tourouzelle? -* Je veux un médecin dans ma maison , reprit mon père, et René, je pense, est trop bien élevé pour me contrarier. Mon fils partira pour Montpellier après les vacances; il suivra roligieuse-* ment les cours de la Faculté , il passera vite docteur, et nous le marierons à son retour avec mademoiselle Roseline Bellemanière , une honnête fille et une belle dot! Tu vois, mon cher René, que la sollicitude de ton père a tout prévu. Tu serais un ingrat si tu avais seulement la pensée de t'opposer aux projets que j'ai formés pour ton bonheur. Les enfants ne savent jamais ce qui leur convient : c'est aux pères à régler d'avance la destinée de leurs fils. — Et les mères, les mères? Elles ne comprennent
PIERRE AZABI 939
donc rien 1 elles ii*oot donc rien à faire pour le bonheur de leurs enfants ! » Ma mère tourna le dos h mon père 9 qui s*en allait en haussant les épaules et en déclarant que les femmes n'étaient bonnes qu'à gâter les meilleurs naturels.
— Il est toujours le même , il n'a pas changé , tu le vois , me dit-èlle en prenant ma tète entre ses deux mains. Tu n'en feras pas moins ce que tu désireras ; mon cœur est plus fort que tous ses raisonnements. Est-ce qu'il te tarde beaucoup d'être médecin? Montpellier est-il bien loin de Laurac? Et cette lloseline... est-ce que lu songeais à elle, à Frib'ourg?... Ce n'était qu'une enfant quand tu es parti... Elle ne te reconnaîtrait peutêtre pas... Et puis, et puis, il y a autre chose : Roseline est une personne très-singulière. Elle a été élevée à Paris, chez une tante qui fait des romans. Imagine-toi qu'elle s'est mis en tête une belle passion qui l'empêche de dormir et de manger : elle adore comme une folle ton ancien camarade d'école, Pierre Azam. « Il est beau, il est grand , il est sublime !» Voilà ses propres mots quand elle parle de lui , et , depuis qu'il est aux Pyrénées , il n'y a pas de jour qu'elle nos*en aille bras dessus bras dessous avecMion rendre visite au peuplier de Jean-de-l'Ours. M. Zetcharie Rellemanière n'en sait rien, comme tu penses ; mais cela fait beaucoup causer dans le pays. — Âh ! vraiment ! Eh bien , ma chère mère , tout ce que vous me dites me donne la plus grande
envie de renouer connaissance avec Roseline. — Tu pourras la voir après-demain^à la noce de Hicn, qui est son intime amie. — Non, non, je la verrai dans la journée, car j'aime toujours comme autrefois les personnes un peu folles et les choses extraordinaires.
Dans l'après-midi , en effet , après le dîner de famille , je m'acheminai vers le peuplier de JcaD-dcl'Ours pour rencontrer Roseline.
Quand je vis devant moi les premières maisons do Tourouzelle , il était à peu près deux heures. Je tournai sur la droite et m'engageai dans un étroit sentier au bout duquel j'aperçus deux jeunes femmes assises sur Therbe : citaient Mion et Roseline! J*aTais marché vite ; mais, quoique la journée filt d*uno sécheresse brûlante, j'avais jusque-là respiré librement. Une bouffée d'air chaud me frappa au visage; mes oreilles bourdonnèrent, mes jambes fléchirent; la sueur ruissela sur mes tempes, et j'eus coup sur coup deux éblouissements. Je reconnus le souffle des démons aériens de ce pays; je n'essayai pas de résister, je me couchai à plat ventre derrière une haie d'amandiers. Il était probable que la journée serait coupée ou terminée par un de ces terribles orages méridionaux qui ressemblent aux grandes batailles des éléments pendant les premiers temps du monde. Cependantl'orageétaitloin encore;
il s^anaonçait à peine par de légers tourbillons de poussière qui s'en allaient blanchir la cime échevelée des grands arbres, tourmentés en sursaut par je ne sais quels tressaillements de fièvre électrique. Une réserve menaçante de gros nuages se tenait immobile au fond de Thorizon, comme une batterie qui se démasque : il devait suffire d'un coup de vent pour Tenflammer ou la dissoudre. Mon abattement passager ne m'empêcha pas de souhaiter qu'elle s'enflammât, pour renouveler à mes yeox un des plus terribles et des plus beaux spectacles de mon enfance. J'aurais voulu pourtant me donner le plaisir, avant l'orage, de causer tout à mon aise avec Roseline. A demi caché par lesamandicrs^ je l'examinais cui^ieusement par dessus la coiffe blanche de Mion.
Ce qui me frappa avant toute réflexion , c'est que Roseline avait l'air d'une Catalane. La petitesse de ses pieds et de ses mains, la perpétuelle animation de sa figure, oU tout palpite, le front, les jeux, les joues, les lèvres ; l'élasticité singulière do son cou un peu bombé qui se déploie et se reploie sans cesse ; l'élégant dessin de ses f^paules fuyantes ; la grâce mignonne de son corsage d'enfant, presque débordé par le double contour du soin, comme le serait une jeune branche par deux fruits accouplés; la richesse splendide des hanches, oîi vient s'engager un buste si fin : que faut-il de plus pour rappeler son origine ? Je me souvins tout de suite que
PIERRE AZAM âl3
sa mère était la fille d*un négociant de Perpignan établi à Narbonno. Roseline, la plus jeune dos trois filles de M. Bellemaniôre, avait le caractère et le sang du midi, tandis que ses deux sœurs, fraîches comme des pommes, semblaient deux Normandes dépaysées. Par coquetterie sans doute, ou par un sentiment instinctif de sa nature méridionale, elle gardait encore sur ses cheveux noirs la pittoresque coifiure des Narbonnaises : le piquant de celte coiffure tient surtout à une large dentelle plate qui reste suspendue en auvent sur le front, et qui, des deux côtés, se relève par un pli sur les tempes en découvrant le bout de l'oreille garni de bijoux ; la dentelle n'empêche jamais de voir le front, encadré de bandeaux lustrés , elle y jette seulement un attrait de mystère qui permet aux beaux yeux de se tenir en embuscade et de faire feu par éclairs, ce qui sied merveilleusement à ces regards de Joconde, aussi pleins de hardiesse que de langueur. Roseline est, par le regard, une Joconde française. Oh ! je a'exagère pas, vous pouvez vous en convaincre, car vous connaissez Diane Laurac I Oui , mon cher ami, pâmez-vous de surprise, si cela vous platt : Roseline et Diane, Diane et Roseline, c'est tout un. Et je suis précisément en train de vous raconter comment de cette Roseline ignorée a jailli un beau jour la célèbre Diane.
Hion tricotait. Roseline avait une espèce de cahier ouvert sur ses genoux : elle dessinait au
crayoD sur une page blanche en s'inlerrompant de temps à autre pour rôver ou pour jeter un regard impatient du côté de Tourouzelle. Quelques mots échangés entre les deux amies passèrent par dessus la haie ob je me tenais caché.
— Viendra-t-il aujourd'hui ? ne viendra-t-il pas? — Puisque lu te maries demain, comment veuxtu qu*il n'arrive pas aujourd'hui ?
— Et s'il lui était arrivé malheur ?
— Ah ! petite poltronne que tu es ! ne m'as-tu pas dit qu'avec sa baguette il est invulnérable?
— Plus l'heure s'avance, plus je tremble î Oh ! d'abord, je ne me marierai pas demain s'il n'est pas là.
— Et ce pauvre Toinet, qu'on pensera-t-il?
— Il ne pensera rien ; il attendra.
Un aveugle n'aurait rien compris à cette conversation ; il fallait plutôt voir qu'entendre pour on saisir le vrai sons. La moins calme dos deux amies, et la plus impatiente, n'était pas Mion : la main qui tenait le crayon paraissait beaucoup moins tranquille que celles qui manœuvraient les longues aiguilles bleues. A mon premier pas hors de ma cachette , deux exclamations vinrent me frapper n la fois, presque à bout portant :
-^ Ënfm, le voilà 1 s'écria Roseline.
— Non, ce n'est pas lui, c'est M. René.
Je sus gré à Mion de m'avoir nommé tout de suite, n n'y avait plus de glace à rompre ; le hasard
s'était chargé de me préseuter à Roseline, qui me fit, du reste, le meilleur accueil. Elle me reçut en grande personne , pleine d'indulgence pour la timidité d*un enfant.
— Asseyez-vous là, me dit-elle, et soyez bien - gentil. Ne me tirez pas par la robe comme autrefois,
quand nous nous poursuivions en criant dans les rues de Laurac. Vous avez passé six ans à Fribourg ; et moi, Je reviens de Paris, oU j'ai demeuré quatre ans chez ma tante, derrière une grille des Champs- Elysées. Nous ne sommes donc plus la petite Rose- Une et le petit Rcué que nos bons parents s'étaient promis d'unir un jour, vous en souvenez-vous? Vous avez été élevé chez les jésuites, je crois, et vous allez sans doute vous faire prêtre ? Avez-vous terminé vos classes ? Savez-vous dessiner un peu ? Tenez, regardez ces croquis; cela vous amusera peut-être.
De quel air elle me tendit son album I mais aussi de quel geste je le repoussai !
— Mademoiselle, lui dis-je avec fierté, je ne suis plus assez jeune pour aimer les images.
— Bah I me répondit-elle en ouvrant de grands yeux.
— Qu'est^e que cela signifie? demanda Mion. Au lieu de vous embrasser tout simplement comme de bons amis d'enfance, vous vous querellez ? Ah I çà, mais. . . vous êtes donc fous !
^46 PÏFJWKE AZAM
— Oui, ma chère Mion, tout k fait fous î dil Roselino.
Et changeant brusquement de ton, elle se mita rire aux éclats ; puis elle me lendit la main a?ec une franche cordialité , en ajoutant que , si elle avait été un peu méchante, je m'étais vengé en homme d'espritj par une épigramme.
En homme d'esprit ! ... Je serais tombé à ses pieds pour ce mot-là. Roseline s'aperçut de mon bonheur et mo rendit son album, tandis que la naïve Mion répétait tout bas :
— Une épigramme ! une épigramme ! qu'est-ce que c'est que cela ?
— C'est un mot do Pribourg, dit plaisamment Roseline.
— C'est un mot de Paris, m'écriai-jo.
— Parlons de Fribourg.
— Parlons de Paris.
La conversation ne s'arrêta plus. Qui de nous deux avait été humilié? qui de nous deux impertinent? nous l'avions complètement oublié. J'étais redevenu, comme autrefois, l'égal et l'ami de Roseline. Par amitié pure, en parlant de Fribourg, je lui sacrifiai mes instituteurs, les bons pères jésuites qu'elle n'aimait pas. Elle me fit on revanche une très-jolie peinture satirique du salon de sa tante, madame de Rochette, qui recevait chez elle beaucoup de personnages célèbres et par conséquent beaucpup de gens ridicules.
Cette madame de Rochette, aujourd'hui, passo pour uue madame Campan attifée à la mode de en siècle. Elle a dans le quartier Beaujon une maison d'éducation dont personnellement elle ne s*occupe guère, et qui est pourtant fort renommée. Un certain public la connaît sous le nom d'Ëlisa-Marie : elle signe de ce pseudonyme des^romans distingués, ingénieux et précieux, oli les idées modernes sont adroitement mises à la portée des gens du monde. Trois amitiés illustres qu'elle a ou l'industrie ou la bonne fortune de cultiver à propos lui ont donné une espèce de notoriété fort enviablo. Madame Récamier Ta tenue un instant sous sa discipline ; madame de Girardin Ta un pou défroquée, et madame Sand l'aurait tout à fait émancipée si les souvenirs de l'Abbaye-aux-Bois ne l'avaient protégée contre les hardiesses du lyrisme romantique et social. Ces trois influences heureusement assorties ont fait de madame de Rochette, après tout, une personne presque enthousiaste, assez indépendante, (|uasi spirituelle et à peu près morale : « Un charmant petit bout d'arc-en-ciel, » disait parfois madame de Girardin.
Je comprends à merveille maintenant pourquoi Roseline parut d'abord si originale à mes yeux ébahis de collégien. Sur un fond de nature toute méridionale, un prisme avait jeté le reflet tout parisien d'Élisa-Marie : Roseline , c'était madame de Rochette au soleil ! Elle avait dû trouver sur la table
marquetée de sa tante les Courriers moqueurs du vicomte de Launay, parmi les paysages et les églogues de l'auteur de Lélia, Aussi la jeune Lauragûaise persifflail-elle devant moi, à la mode cavalière du vicomte, les élégances plaquées, les vulgaires dandysmes , les platitudes reluisantes, et les grâces amollies, et les excentricités bourgeoises de la belle jeunesse de Paris. Aussi me peign(iit-eUe avec des rayons d'éloquence les personnages de la i/are-ou-Diadte, alors dans sa nouveauté, en insistant sur lo caractère de Germain, l'énergique et fin laboureur. Un souffle de lyrisme rustique, un élan d'enthousiasme pastoral l'avait ramenée, pour deux mois, de Paris & Laurac.
— La vallée de Diane, c'est ma Mare-au-Diable î me dit-elle. Ah ! si vous saviez avec quel délice j'ai revu ce calme pays, ces étranges Muselières, ce bataillon fantastique de moulins-à-vent , et ce bel arbre sacré, le peuplier de Jean-de-l'Ours î Si vous saviez comme .j*ai repris avec joie la pittoresque coiffure narbonnaise ! Ne pensez-vous pas avec moi, René, que le Germain de mad<ame Sand est bien inférieur au héros de notre vallée, à notre Pierre Azam 7 Mes deux sœurs se sont mariées loin d'ici : elles ont épousé, à Cette, deux fabricants de vin de Madère , les sottes I Celui qu'il eftt fallu épouser, n'est-ce pas Pierre Azam-? — Venez, ajouta-t-elle en me prenant par la main, entourons le peuplier, et criez comme autrefois avec Pierre : « Jean-do-
l'Ours I Jean-de-rOurs I » Et, si vous obtenez une réponse, je vous donnerai un merle blanc.
La face tournée vers rOrient, c'est-à-dire vers Laurac, j'appelai deux fois Jean-de-I'Ours, comme l'avait demandé Roseline. A la seconde fois, Mion s'écria : « Je vois Pierre I » En nous retournant brusquement, nous le vîmes en effet sur le chemin de Tourouzelle, à cent pas de nous. Mion était partie comme un trait, en chantant sur tous les tons : « Voici Pierre I » Et Roseline, immobile, me disait tout bas : « Vous aurez votre merle blanc. » J'étais devant elle, prêt à m'élancer, lorsqu'elle me pria de rester et de lui servir un instant de pupitre. Elle mit son album sur mon dos, l'ouvrit, le referma, le rouvrit pour me montrer l'ébauche qu'elle venait de faire en trois coups de crayon. Cette ébauche était un portrait presque fidèle de Pierre Azam. Le geste, l'attitude, la figure, la taille, le costume, aucun trait caractéristique n'avait été oublié. Je demeurai confondu de cette improvisation.
« Le reconnais-tu ? » demanda Roseline à Mion en lui présentant son esquisse, tandis que Pierre Azam me serrait avec effusion contre sa robuste poitrine. Et Mion, pour toute réponse, mit aussitôt le dessin sous les yeux de Pierre. Je vis mon ami se troubler et rougir comme un enfant candide dont une parole trop vive alarme la simplicité.
— Qui a fait cela ? dit-il sévèrement.
— C'est mademoiselle Roseline : nous étions ve-
nues ensemble vous attendre, et M. René, arrind*hier, avait eu sans doute la même idée.
Âzam salua froidement Roseline ; il s'assit au milieu de nous un peu triste, parla de sa chasse en termes très-brefs, et nous engagea à regagner Laurac au plus vite parce qu'il amenait l'orage.
<r* Partons, partons, dit Mion avec un empresse* ment enfantin.
— Non, non, l'orage sera magnifique, répliqua Roseline, les yeux tranquillement fixés à Thorixon. Attendons ici les premiers coups de foudre.
— Vous n'avez donc pas peur du tonnerre ?
A cette question d'Azam, la jeune fille redressa la tôte^vec un air de défi :
— Moi, peur? s'écria-t-elle en riant. Qu'est^e donc que le tonnerre pour me faire trembler? On rappelle dans notre vallée, je crois, le tambour des escargots. Eh bien, ma chère Mion, si ton ami Pierre veut me^préter sa baguette, je vais donner le signal des premiers roulements.
Elle saisit la baguette sanB plus de façons, l'éleva, la fit tournoyer à droite et à gauche avec la plu5 amusante étourderie. L'orage montait déjà par grandes masses noires se poussant l'une l'autre en désordre. Les champs se couvraient au loin do taches immenses ; l'ombre des nuées marchait devant nous ; un coup de tonnerre résonna sourdement du côté de Tourouzelle.
— Partons, mes amis, répéta Mion toute frissonnante.
Mais la baguette tachetée décrivait encore de nouveaux cercles, se jouant au milieu des éclairs et dirigeant en apparence le formidable orchestre qui commençait à ébranler les profondeurs de Tespace. Une espèce de fascination magique attachait mon regard et celui de Pierre à la main éblouissante de Roseline. Cependant les hauteurs du ciel se déchiraient coup sur coup pour donner passage^ à d'effrayantes nappes de lumière, à des cascades d'explosions et de détonations qui auraient pu faire supposer que le ciel et la terre croulaient ensemble... Nous regardions toujours, Pierre et moi, la main fascinatriee de Roseline. Un cri de Mion rompit le charme : c'était un cri de folle qui va s'échapper. Azam prit la jeune femme sous son bras en essayant de la rassurer par de bonnes paroles.
— Marchons, dit-il, nous aurons peut-être le temps (le gagner Laiirac avant la pluie.
Je proposai de demander un abri aux gens de Tourouzelle, le village le plus voisin. Aveuglée par la peur, Mion s'écria qu'il valait mieux courir vers Laurac, oh nous trouverions toutes les portes ouvertes, tandis qu'à Tourouzelle on était fort inhospitalier pour les Lauraguais.
— Et si la pluie tombe par torrents, comme cela arrive souvent dans ce pays les jours d'orage T Si une inondation nous coupe le chemin?
— Ob 1 pour ceci , tranquillise-toi, me'dit Pierre avec un sourire. Il n'y a d*ici à Laurac qu'un passage dangereux, celui du ruisseau des Tamarins qui fait une brèche au travers de la route. Ce ruisseau, toujours à sec, peut devenir un torrent en cas d'inondation ; mais il ne roulera jamais assez d'eau pour mouiller un poil de ma barbe. Je vous passerai tous, s'il le faut, en vous portant dans mes bras.
Mes prévisions se réalisèrent encore plus rapidement que je ne pouvais m'y attendre. Une pluie diluvienne succéda bientôt aux éclats assourdissant de la foudre. Une immense chute d'eau barrait rborizon du côté de Laurac. Imaginez-vous le Niagara s'épanchant du haut des nues par d'invisibles écluses, et ce grand rideau aérien frappé de seconde en seconde par des éclairs flamboyants. L'orage fut court; il s'écoula tout entier vers Laurac. Nous avions craint un moment d'être submergés par uq déluge ; nous reçûmes à peine quelques gouttelettes de rosée. D est vrai qu'après une demi-heure de marche nous trouvâmes les arbres brisés, les tertres abattus, les rochers en poussière, les moulins à vent ne battant plus que d'une aile, et le ruisse<iu des Tamarins changé en petite rivière tournoyante. 0 merveille des mer%'eilles ! il y avait un cours d'eau à Laurac t Aussi, une grande quantité de Lauraguais, accourus après l'orage, se tenaient-ils debout sur la rive dans l'attitude de la plus naïve admiration. Sur leur face brune, un large sourire
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épanoui disait hautement que Laurac deviendrait le plus beau pays du monde si le ruisseau des Tamarins était toute Tannée , non pas une rivière en fureur, mais un véritable petit ruisseau.
— Nous n*aurions plus besoin de nos puits, disaient ces bons visages, et nous pourrions faire la figue aux gens de Tourouzelle.
Pierre Azam se mit dansTeau jusqu*à la ceinture, et nous porta sans eiïort d*une rive à l'autre, aux applaudissements de nos méridionaux.
< Mion se marie, Mion se marie 1 » c'était dis le matin le cri public à Laurac. On savait que Pierre Azam devait faire les frais de la noce. Une fête carillonnée n'eût pas mis plus de monde en mouvement Quelle animation et quel bruit dans les rues ! L'église et la mairie ont presque disparu sous les guirlandes de feuillage ; des boîtes d'artifice éclatent aux quatre coins du hameau ; Lauraguais et Lauraguaises courent, en habits des dimanches, celles-ci vers l'église, et ceux-là vers la mairie, ou, pour parler comme eux, vers la maison commune. Tandis que les jeunes gens drossent, à l'entrée de Laurac, une grande tente pour le bal, les enfants s'amusent & soufSer dans les instruments des ménétriers, déjà installés au cabaret devant les dames-jeannes au large ventre oli pétillent les buUes du vin blanc. Le temps est
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magDÎfique : le ciel et le soleil, rajeunis par Torage, égaient de leur rayonnement le toit des maisons noires qui reluisent en s'échauffant comme des diamants. L'atmosphère est si pure qu*on voit distinctement brouter les chèvres sur la cime violette du mont Alaric. Un vent doux et frais résonne dans la vallée de Diane comme l'accompagnement d'une lointaine chanson dont on ne pourrait entendre les paroles.
— Un ciel et un soleil tout neufs! s* écrie joyeusement Toinet en s'errant la main do Pierre Azam.
Et Mion dit de son côté & Roseline qui l'habille :
— Ne vous semble-t-il pas que le bon Dieu est content de ce mariage? Voyez doqc la belle journée ! toutes les poules sont dehors et tous les oiseaux sur les toits. Quel plaisir de sortir en robe blanche; il n'y a ni poussière ni boue ; jamais le village n'a été si gai ; c'est par un temps pareil qu'il faudra aussi vous marier, Roseline.
— Me marier, moi 1 j'y ai toujours songé, en effet, comme j'ai pu songer quelquefois à passer ma vie en prison.
— Seigneur Jésus, est-il possible ! On ne se marie donc pas à Paris ! Et quand vous aimerez quelqu'un, Roseline, quand vous l'aimerez bien, que deviendrez-vous, que ferez-vous?
— Ce que je ferai? je tâcherai qu'on m'aime. -^ Et quand on vous aimera ?
— Ohl alors, je n'aimerai peut-être plus... ou je ferai des folies.
— Roseline, Roseline, vous n'avez pas de bon sens, et vous avez trop d'esprit : cel&oac fait peur.
Quand la toilette de la mariée fut termina, on s'achemina vers la mairie au milieu d'une double haie de curieux. Il était convenu que Mion prendrait le bras de Pierre Âzam, et que je donnerais la main à Roseline. Je ne sais comment cela se fit ; mais, au milieu de la confusion du départ, ce fut tout le contraire qui arriva.
— Dépêchez-vous donc, dit un parent, M. le Maire s'impatiente.
— Vite, vite, partons ! s'écria Roseline.
Et déjà elle était suspendue au bras de Pierre. Je me trouvai dans la rue presque sans m'en douter, en tête du cortège, ayant par hasard le rôle important qu'on avait réservé à mon ami.
— Cette Roseline est à demi folle, me dit Mion Âh ! monsieur René, j'aimerais cent fois mieux la voir occupée de vous que de Pierre. Si Pierre se laisse tenter, hélas ! comment tout celafinira-t-il?
Derrière une table h peine rabotée, mon père, ceint de son écharpe municipale, attendait gravement les deux époux. Il avait la cravate un peu plus large cl un peu plus empesée que d'habitude : c'était un maire de campagne tout à fait digne de ses fonctions. D s'exprima d'abord en magistrat solennd, en dépositaire majestueux des actes de l'état civil ;
mais le simple citoyen reparut bientôt avec sa bonne figure toute paternelle. En complimentant les deux époux, U trouva le moyen de glisser une délicate allusion à un autre mariage qu'il lui serait encore plus doux de cimenter. L'allusion était transparente, elle fut rapidement comprise, et tous les regards se portèrent sur moi d'abord, puis sur Roseline. U me sembla que Roseline n'avait rien compris aux derniers mots de mon père ; elle avait un air indifférent «t distrait, tandis que Pierre Azam nous considérait l'un et l'autre avec une étrange attention. Toinet prit alors le bras de sa femme, et tout le village lui servit d'escorte jusqu'à l'église. Après la cérémonie religïense, Pierre se rapprocha de moi, et* me dit h voix basse :
— J'ai à te parler. Laissons passer devant nous les gens de la noce, qui s'en vont en promenade, selon l'usage , jusqu'à la chapelle de saint Sicre , nous les rejoindrons à mi-chemin.
Roseline, inquiète, se retourna plusieurs fois, et môme s'arrêta un instant comme pour nous attendre. Hais notre immobilité obstinée ne lui laissa bientôt plus aucun doute sur nos intentions. Elle secoua la tète avec un geste de résignation ironique, ot so mit ensuite à courir de l'air le plus insouciant du monde.
— Fille diabolique ! dit Pierre en la regardant courir. Elle se moque de tout, elle n'a peur de rien !
— Non, de rien, pas même du tonnerre! répondis-je en souriant. Elle a plus do courage que les autres femmes; mais crois-tu par hasard qu*eU<* ail plus de force ! serait-elle capabb de porter u/t sac de blé sur ses épaules ?
— Oh I je te comprends, René : lu veux dire que ce n'est pas la femme qui me convient, n*esl-€e pas? Il me faudrait une fille robuste, solide, muscalense, une espèce de géante : je Tai cru jusqu'ici, je Fa voue; et pourtant, depuis hier... je ne sais ce qui se passe en moi, je me sens tout changé, toutboulevorsé, j'ai envie de me battre, je uo me reconnais plus.
— Tu es amoureux de Roseline...
— Moi, l'aimer? non, je la déteste ; j'ai eu la tentation de lui briser la tôto contre une pierre, au mo ment oli nous traversions hier le ruisseau des Tamarins. Quoiqu'elle soit légère comme une plume, elle me semblait plus lourde que toi lorsqu'elle élail suspendue à mon cou. Ses mains entrelacées, ses mains blanches comme la cire me brûlaient, et s(^ cheveux noirs on touchant ma joue m'ont glacé. Roseline a le froid du serpent et la chaleur du diable. As*tu remarqué ses yeux, les as4u remarqués* des yeux de toutes les couleurs, do vrais yeux de sorcière, qui demandent tout, qui peuvent tout, qui savent tout ! Et, lorsqu'elle parle, c'est comme lorsqu'elle regarde : sa parole vous commande et vou> prend ; on ne sait que répondre, on est pris. < Je
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fais ce qui me convient, faites ce qui me platt ! » voilà le fond de son âme, j'en suis sûr. Quelle fille, René, quelle fille ! elle m'épouvante par sa hardiesse . As-tu TU, pendant l'orage, comme elle s'est emparée de ma baguette sans la demander? et comme elle a crayonné sur le papier une image qui me ressemble I et comme elle a saisi mon bras en allant à la mairie ! Ne dirait-on pas que je lui appartiens? Mais toi, mon ami, mais toi, que penses-tu de Roseline, sois franc? Ton père veut que tu l'épouses, n'estce pas? Garde-toi bien de l'épouser, elle ferait ton malheur. C'est une fille dangereuse, vois-tu ? fuyonsla tous les deux, fuyons.
J'admirais en môme temps l'éloquence de Pierro et sa merveilleuse candeur. Lui qui parle si peu d'ordinaire, il ne me laissait plus parler; il m'adressait vivement question sur question, et il y répondait lui-même avant que j'eusse ouvert la bouche. Sa langue s'était déliée ; mais sa pauvre tète, ou plutôt son cœur, battait la campagne. Il croyait me donner des conseils d'ami, et il était innocemment jaloux de moi. n me disait avec emportement : « Fuyons Roseline, fuyons 1 » et, sans s'en rendre compte peut-être, il m'entraînait à gfrands pas vers celle que nous devions fuir I Nous ne l'avions jamais perdue de vue en causant, et nous étions presque derrière elle quand la svelte chapelle de Saint Sicre nous montra les fines broderies de son clocher h jour.
Cette chapelle, que j'ai souvent visitée dans mou enfance, m'a laissé des souvenirs que rien ne peut effacer. Il y a sous le porche une image de boi> toute noire représentant saint Sicro. Devant cetto statue, è chaque nouveau mariage, les filles du pays viennent défiler une à une en menaçant le saint d'une petite hachette rayonnante qui passe rapidement do main on main. La hachette levée sur la statue, elles disent toutes Tune après l'autre, cellesci presque furtivement, celles-là d'une voix francbo et sonore :
Grand saint Sicre, si, dans le coûta de l'ao. Tu ne me donnes nu galant, Voici pour t'enlaiUer le flanc!
Pourquoi donc nos jeunes filles adressent-elles à saint Sicre de pareilles sommations? Voilà ce qu'ao Parisien, un Normand ou un Breton ne devinerait jamais. Vous qui n'avez pas oublié cette belle langue du Midi que les savants allemands enseignent aujourd'hui dans leurs universités, vous qui avez parcouru dans tous les sens le pays de Minerve, vous allez comprendre tout de suite cette bizarre coutume de la vallée de Diane.
Elles sont païennes, mon ami, et païennes sans le savoir, ces jeunes Lauraguaises qui, au sortir de f église, s'en vont balancer une hachette sur un front canonisé ! Mais le grand saint Sicre lui-même n'est-il pas un peu païen avec sa couronne d'épis
sur la tôle et sa faucille pendue à la ceinture? A l'examiner de près, on serait tenté de le saluer fils de Cérès et de le prendre pour le dieu des moissons. Saint Sicre, en langue d*oc(1], signifie littéralement : c le Saint moissonneur. » Sous la première République on eût fort bien pu rappeler le dieu Messidor. C'est donc le dieu des moissons ou le dieu do Tété qu'on invoque. . . en invoquant le grand saint Sicre àLaurac ; et il faut, en vérité, que le saint ou le dieu soit très-débonnaire, il faut que le temps de la moisson soit en ce pays le temps de l'amour , car j'ai toujours remarqué fort peu d'entailles au flanc d'une statue si menacée. Les laiderons môme, à ce qu'il paraît, n'ont jamais prononcé en vain le grand nom du Saint moissonneur.
Je retrouvai la cbapelle et le saint, tels que je les avais connus, avant mon séjour à Fribourg. Les jeunes Lauraguaises défilaient encore devant la statue, la hachette levée comme autrefois. Quand ce fut au tour de Roseline, elle mit dans sa pantomime tant de gentillesse guerrière, elle prononça si fièrement les mots consacrés, qu'on ne put s'empêcher de l'applaudir à grands cris. Enhardie par ce sucvèSf elle eut l'idée de compléter la cérémonie en faisant défiler à leur tour les garçons de Laurac, ce qui ne s'était jamais vu jusqu'à ce jour. Une proposition aussi imprévue étonna d'abord tout le monde ; mais, en saisissant brusquement la hachette dans la
(I) San Segairé.
26i2 PIBRRE ÀZAM
rnaiu de Roseline, Pierre Azam leva tous les doutes. Il fut dans ce pays le premier homme qui osét dire à saint Sicre :
Si dans le cours de l'aunée Je n'ai pas une bien-aimée.
Ton flanc, ton flanc ^entaillerai !
Malheureusement, son émotion était si forte, que a petite hachette s*échappa de sa main tremblante et alla s'enfoncer dans le flanc de la statue. Au lieu de menacer le saint, Pierre l'avait frappé. On fit dans cet accident un mauvais présage : « Puisqu'il a frappé saint Sicre, disait-on, Pierre ne sera jamais aimé! y> Quoique Roseline se fut empressée d'arracher la hachette, comme pour fléchir saint Sîcre outragé, Azam reprit tristement le chemin de Laurac. il marchait devant nous, la tête dans ses mains, sans rien voir et sans rien entendre. Nous le suivions à quelque distance sans parler. Roseline, qui commençait à ressentir le contre -coup delà tristesse générale, se mit à entonner le De profundis sur no air du Barbier de Sécille, Cette singulière diversion eût un plein succès ; on se regarda et oo sourit : nous avions tous des figures d'onterrement, et nous assistions à une noce ! La gaieté revint, grâce à Roseline, qui s'élança du côté de Pierre, en me faisant signe de raccompagner. Nous le ramenâmes, ou plutôt Roseline toute seule le ramena ; car elle n'eut qu'à lui frapper doucemenl sur l'épaule et à lui dire de son air d'enchanteresse :
PIERBE A2AM 263
« Qui m'aime, me suive 1 » Azam hésita une seconde, il est vrai ; mais ici, comme dans certaines féeries, il suffit d'un brin d'aimant pour attirer une roche de fer. Pierre se retourna, Pierre se laissa consoler et gronder , consoler par un mot : « C*est moi qui ai retiré la hachette, » et gronder longuement, comme un enfant charmé qui dans chaque reproche sent une caresse.
— Mien, pardonne-moi, dit-il, et il s'adressait à Roseline bien plus qu*à Mion : j'ai eu le vertige un instant, et j'ai attristé tout le monde, comme si ce n'était pas aujourd'hui un jour de fête ; mais tu sais que je suis un bon compagnon quand il le faut, et quft je n'ai pas la réputation d'engendrer la mélanix)lie. A partir de ce moment, je serai gai comme un pinson, tu verras; rien ne me coûtera pour vous divertir; je vous conterai mes chasses à Fours, je lutterai avec dix hommes, je chanterai nos vieilles chansons au dessert, et même, si lu veux, je terminerai la fôte ce soir en dansant sur la corde, aux flambeaux.
— Vous danserez sur la corde, vous ! s'écria Roseline avec un joyeux étonncment.
— Cela vous surprend? dit Toinet. Mais attendez «n peu, et cela vous ravira. Ignorez- vous donc, mademoiselle, que notre ami Pierre est aussi leste que vigoureux, et qu'il a pour le moins autant d'a- <lresseque de force?
— Oh! la danse de corde! un art primitif, un
i64 PIERRE AZAM
art perdu I me dit tout bas Roseline. J*ai souvent rêvé d'Hercule aux pieds d'Omphale, René; mais qu'est-ce donc que THercule filant auprès d*ua Hercule dansant, et dansant sur une corde, à trente pieds en Tair, aux flambeaux? Ce sera prodigieux, magnifique, sublime ! Ab I ma tante Rochette, que ne donneriez-vous pas pour assister à un tel spectacle !
— Magnifique ! sublime l'Et si notre ami se casse les reins?
— Taisez-vous, René, taisez-vous. Si l'on vous écoutait, homme sage, vous empêcheriez les plus belles folies.
Elle ne riait pas, Roseline ! Ses paroles, ses gestes, ses yeux, tout en elle exprimait Tenthousiasme. Comme je lui reprochais le mouvement de curiosité qui la poussait à travestir en funambule celui qu'elle avait appelé un héros, elle se contenta de hausser les épaules en me disant :
— Vous n*ôtes qu'un écolier. Si vous aviez tanl soit peu l'instinct du beau, ou, ce ^ui est la même chose, le grand sentiment de l'art, vous ne m'accuseriez pas en ce moment de curiosité vaine et maligne. Est-ce que vous ne devinez pas les prodiges de grâce et d'harmonie que les luttes du gymnase réalisaient chez les Grecs? Phidias eût-il été possible s'il n'eût pas longtemps étudié les ondulations des belles formes humaines dans les jeux physiques des Athéniens? J'ai ri quelquefois, je l'avoue, en voyant
DOS dandys parisiens sauteler en mesure sur un parquet, ou bondir à l'anglaise sur une selle plate, ou s'escrimer gentiment dans une salle d'armes avec des fleurets inoffensifs; mais, devant des basreliefs représentant un groupe de lutteurs enlacés, un cavalier qui dompte son cheval écumant, ou une forme héroïque animée par les mouvements et les périls de la danse aérienne. Dieu me garde de céder jamais à une tentation de raillerie I Laissez donc Pierre Azam lutter et danser en face de ce peuple du Midi qui adore naïvement les jeux de la grâce et de la force, comme les adorait autrefois le peuple d'Athènes ou de Rome. Loin de s'abaisser, il se poétise et grandit ! Quoi 1 je l'admirerais terrassant un monstre ou châtiant le crime 1 et je rirais de lui quand il me donnera le reflet d'un des plus beaux tableaux qu'on puisse imaginer, la danse d'Herculel Roseline était de bonne foi, j'en suis sûr; elle s'enivrait innocemment des théories sonores qu'elle avait recueillies de la bouche môme des grands artistes et des grands écrivains dans le salon de madame de Rochette, sa tante. L'imagination méridionale ajoutait encore à cette ivresse que je fus sur le point de partager sans trop la comprendre. J'étais ébranlé, j'étais ébloui peut-être, mais non pas convaincu. Quant à Pierre Azam, il était en extase I Un ange parlait du haut des cieux : Pierre écoutait la voix ; il n'entendait pas le langage céleste.
— Elle parle de moi, cfue dit-elle ?
Comment aurais-je pu lui traduire un langage si
nouveau pour nous ? Une seule impression me restait de ces théories étranges et subtiles, c'est que, malgré tout, il y avait quelque chose derisible dans Talliance de ces deux mots : c Hercule funambule. »
— Tu ne comprends pas plus que moi, ajouta Pierre, et pourtant elle t*enchante, toi aussi I
Pierre ne pouvait remarquer un vague sentiment d'irritation qui se mêlait dans mon esprit à une espèce de fièvre morale. La joie de son âme illaminait son visage. Ses désirs le transportaient arec Roseline vers l'époque merveilleuse de Jean-derOurs.
— Que ne puis-je , me disait-il , lutter avec les dragons comme mon parrain, ou avec les salamandres, lés ogres et les plus terribles monstres du vieux temps I Sous les yeux de Roseline, j'aurais combattu TArchidiable lui-môme.
n marchait sur les nuées, couronné d'étoiles, le filleul de Jean-del'OursI Quand il entra devantnous dans sa maison, où devaient festiner les convives, il trébucha fort heureusement au seuil, car il aurait pu frapper du front au-dessus du cadre de la porte, et se briser la tète contre le mur.
Le dîner eut lien , dans une grande cour, à ciel OQ?ert. Pierre Azam était assis au centre de la table principale, à droite dos époux, tout juste en face de Roseline, auprès de laquelle on m'avait placé. Une foule de petites tables, éparpillées au hasard, attendaient les convives de bonne volonté, les passants ou les curieux qui, voyant une maison en fête, auraient le désir de prendre part à notre joie. Quoiqu'il n'eût jamais roulé sur l'or, Pierre était assez riche pour jie pas trop s'inquiéter des suites d'une hospitalité homérique ou évangélique. Durant tout le dtner, nous vîmes entrer dans la cour, non-seulement des gens de Laurac, de Tourouzelle et des divers cantons de la vallée de Diane , mais encore toute sorte de petits marchands ambulants, des rémouleurs savoyards, des colporteurs et des étameurs d'Auvergne, des bohémiens espagnols nommés dans le pays caracos^ des rôdeurs de campagne,
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parasites empressés comme des diats à l'entour des plats fumants, des meadiants-prieurs qui s'en toqI de maison en maison réciter les sept psaumes et les antiennes funèbres pour la délivrance des Ames da purgatoire. Tous ces visiteurs étaient les bienvenus. Us se débarrassaient en riant de leur attirail pittoresque, de leurs roues et de leurs meules, de leurs boîtes, de leurs caisses, de leur ferraille retentissante et de leurs besaces, tantôt sur la margelle d*an puits, tantôt sur la crôte d'un mur, tantôt sur le toit d'un appentis, tantôt enfin sur des cordes tendues ou de grandes échelles dressées. A ce mouvement et à ce bruit se joignaient le mouvement et le bruit des bergeries et des étables placées tout au fond de la cour. On apercevait les bœufs avec leurs fanons, tendant le cou vers les auges oti les moineaux insolents trempaient leurs ailes; on entendait le cariHon des grelots et des sonnettes, le piétinement des chevaux de labour, et la voix étranglée des coqs dominant par une note impérieuse les bourdonneiùents et les commérages de leur sérail emplumé. Une barrière à claire-voie nous défendait contre lesfamiliarités de la ménagerie domestique. En enlevant cette barrière, on aurait renouvelé quelque scène naïve et confuse de la vie des héros ou des patriarches, quelque pittoresque épisode de la Bible ou de l'Odyssée.
Chansons alternées et redoublées, questions et récits des survenants,compliments de ceux-ci,remer-
ciemeDts de ceux-là , brusques et sonores appels d*une table à Tautre, emphatiques défis de buveur à buveur, et de galant à galant; aucun agrément ne Gt défaut à cette joyeuse fôte en plein air, qui se prolongea tout naturellement jusqu'au lever de la lune. On injuria le soleil qui se couchait trop vite, en regrettant que Josué ne fût pas du banquet. Les épaules, çà et là, se balançaient comme de petites ondes, et les voix avaient bien perdu quelque chose de leur harmonie quand on se leva d'inspiration pour boire solennellement à la première étoile, à Tétoile du berger.
Roseline et moi, je dois le dire, nous allâmes au bal, un peu assourdis. Pierre, jaloux d'effacer tous les chanteurs, avait fait ronfler sa voix comme un tonnerre. Il avait raconté peut-être avec trop d'abondance comment, dans son voyage aux Pyrénées, il avait forcé - des izards à la course, renversé des taureaux de combat en les saisissant par les cornes, étranglé des ours sur le sommet des pics, au-dessus des nuages. Etait-ce encore la Lauraguaîse, n'étaitce pas plutôt la Parisienne qui parlait , lorsque Roseline me dit sur le seuil de la maison de Pierre Azam :
— Quelle fête charmante, René I J'ai pourtant un brin de migraine.
Et en pénétrant sous la tente du bal , elle ajouta qu'elle ne danserait qu'avec moi, parce qu'elle avait peur, mais grand'peur, de toutes ces mains rugueuses
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et de tous ces grands pieds. Je rentendis aussi avec surprise me supplier de lui épargner le spectacle d'une scène de pugilat.
— Que Pierre ne lutte pas ce soir, me dit-elle. Ce sera bien assez de danser sur la corde, n'est-ce pas?
-" Si vous le désiriez, Roseline, on pourrait aussi supprimer ce divertissement ?
— Non, non, j'y tiens, fy tiens, me répondit-elle avec vivacité. C'est la plus belle partie du programme ; ce sera le bouquet de la soirée. Et d'ailleurs,ajoutat-elle en me lançant un regard froid , je suis plus entêtée dans mes admirations que vous ne paraissez le croire ! J'ai éprouvé tout à l'heure une espèce d'abattement nerveux : mais je me sens tout à fait bien maintenant, et je suis capable de danser pendant deux heures sans perdre haleine.
L'orchestre préludait : Roseline fut des premières à marquer impatiemment la mesure. Elle posa la ihain sur l'épaule de Pierre, et les voilà tous deux ouvrant le bal, sans attendre que les autres couples fussent en place. Adossé à l'un des piliers de la tente , je cherchais à me démontrer, assez philosophiquement déjà, que Roseline blessée me laisserait toute la soirée dans mon coin, lorsque de droite et de gauche on me tira doucement les oreilles en cadence , de sorte que ma tête aUait et venait comme si elle eût été traversée par un fil à marionnettes.
— Nigaud 1 me dit-on à droite ; et en môme temps, du c6té opposé, une autre voix m'appelait: — Mazette i
J^allais me ficher, lorsqu'on me retoumaot je reconnus mon père et M. Zacharie Bellemanière qui me considéraient, celui-ci avec un air de compassion narquoise , celui-là avec une espèce de tendresse courroucée.
— H. René fait donc le ûer avec Roseline? me dit M. Bellemanière, il me semble pourtant que cola n'eût étonné personne de voir danser le fils du maire avec la fille du juge de paix. Comment avez-vous permis à Pierre Azam. . . ?
Roseline s'était arrêtée devant nous, à la fin de la première contredanse. En me voyant aux prises avec les deux pères do famille, elle s'empressa de me disculper.
— Grands parents, ne nous grondez pas, dit-elle. Vous voulez toujours nous marier, comme jadis, et vous ne vous apercevez pas que nous n*avons aueun goût l'un pour Tautre , n'est-ce pas, René ? D'ailleurs, nous ne sommes plus des enfants et nous n'appartenons presque plus à Laurac. Moi, je suis une Parisienne, et René un citoyen de .Fribourg. Si vous nous tyrannisez, René épousera une jeune Suissesse, et moi, un vieux comédien du Théâtre- Français !
Les deux pères , ainsi morigénés, courbèrent la tAte avec une résignation comique.
— Je vous Tavais bien dit , c'est Tesprit de ma sœur ! marmotta le juge de paix en soupirant.
— Je remercie Dieu, répondit mon père,detfaToir ni sœur ni cousine qui ait cet esprit-là.
— Désormais, je ne m'en mêle plus, reprit M. Bellemanière. Si vos idées de mariage vous reprennent encore, faites le voyage de Paris, adressez-vous à madame de Rochette.
— Moi, courir à Paris 1 Ah ! miséricorde ! j'aimerais mieux que René moui'ût garçon.
— Vcuez, venez donc, René, me dit Roseline ; je vous ai promis une contredanse, et je veux tenir ma promesse avant do donner ma main aux mains calleuses et de me faire écraser par tous ces grands pieds.
C'était un dédommagement à la double mercuriale que je venais d'essuyer. Je remerciai Roseline et je fîs honneur de mon mieux à son invitation, pendant que Pierre Azam allait veiller aux préparatifs de ses exercices aériens. Le bal se prolongea plus d'une heure encore, à la vive satisfaction des gros souliers de Laurac qui eurent en effet le plaisir de meurtrir les petits brodequins de Roseline.
Un coup de pistolet donna le signal du dernier acte de la fôte. Aussitôt on se précipite en désordre dans la grande rue, oii l'on avait tendu, à la hauteur des toits, une forte et longue corde entre la maison de M. Rellemanière et la demeure de Pierre Azam,
les deux maisons les plus élevées du hameau. Les étages inférieurs étaient reliés par une seconde corde, à laquelle on avait suspendu toutes les lampes romaines de Laurac : illumination merveilleuse pour une apothéose de campagne 1
Lorsque Pierre hasarda le pied sur son fragile théâtre, il se fit un silence universel d'admiration. Yétu d*un pantalon de velours noir serré à la taille par une ceinture rouge à bouts flottants, les cheveux épars, le cou libre, le buste modelé par une chemise de toile éblouissante de blancheur, n'ayant pour tout balancier que sa mince baguette chatoyante , éclairé d'en bas par une gerbe de lumière, il se dessina sur le ciel comme un jeune dieu. Ce que ses traits avaient d'un peu trop mâle, ce que ses épaules et ses bras avaient de trop athlétique, se fondait et disparaissait au milieu des prestiges de Tillusion. En trois pas il franchit l'espace ; il avait bondi comme s'il eût volé : ce fut un éblouissement.
— Qu'il est beau I qu'il est beau , Mion ! s'écria Roseline.
Mion détourna la tète en tremblant ; elle battait des mains avec la foule, mais elle n'était guère plus rassurée que moi, pendant qu'Azam, libre et gracieux comme une force souveraine de la nature, se jouait dans l'air sur un brin de chanvre avec une inébranlable sérénité. Elle et moi, nous étions en ce moment plus alarmés que ravis , car nous avions pour notre ami encore plus d'affection que d'enthou-
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siasme. Cette forme bondissante qui se balançait en hant sur un si frôle appui, à nos yeux c'était toujours Pierre ; aux yeux de Roseline, c'était un bomme divin, un être surnaturel et miraculeux... c'était Tidéal I Son exaltation, si romanesque qu'elle pût être , la foule la ressentait avec ses instincts, aussi puissants dans les races méridionales que les poétiques élans d'une imagination cultivée : elle devinait le miracle, elle le voyait clairement , tandis que Roseline, avec ses souvenirs de lecture , ses reflets de conversation parisienne et ses rêves d'artiste, avait élevé d'avance sa féeriejusqu'aux régions fabuleuses de la mythologie héroïque. Pierre Azam, je dois le dire, ne démentit pas alors cette vision réfléchie : dans ses mouvements spontanés, d'une naïve élégance , rien ne trahit l'éducation laborieuse du saltimbanque ou les artifices savants de l'histrion. Il dansa comme une source jaillit, comme une onde se déroule, comme un éclair se déploie , comme un lion s'élance 1 Et pourtant la tendre Mion ne put se défendre d'une vague crainte ; elle me dit tout bas, en se serrant contre Toiuet :
— La ceinture de Pierre est trop longue , la corde n'est peut-être pas assez forte. Si le bout de la ceinture s'engageait dans la corde 1 si la corde cassait !
Mais le bout de la ceinture voltige dans l'air, mais la corde bruissante décrit régulièrement des arcs symétriques. Oii est donc le danger? Tout à coup,
cependant, il me semble que Pierre s'embarrasse et faiblit. Est-il pris de vertige? on croirait qu'il chancelle. Son pied glisse, et la foule s'entr'ouvre comme si elle prévoyait une chute. U tombait, en effet, lorsque d'une main il se rattrape à la corde, se redresse et la saisit encore de l'autre main : le voilà sauvé sans doute ; car, à l'aide de ses deux poignets qui le maintiennent tour à tour, il atteint bientôt à la plus haute fenêtre de la maison du juge de paix, et là il trouve une main tendue vers lui, la main pâle et nerveuse de Hoseline.
Par une imprudence comparable à celle de Psyché, Roseline , qui avait voulu voir de près son demidieu, avait gravi l'escalier de sa maison et s'était montrée à la fenôtre du dernier étage. Pierre Azam l'avait vue, et c'est à ce moment qu'il avait chancelé. Quand il redescendit par l'escalier de M. Bellemanière, appuyé sur l'épaule de Roseline, quand nous le revîmes sur le seuil de la maison avec sa figure toute blanche et toute lumineuse , il nous fit l'effet d'un homme qui , par une prodigieuse sensation de bonheur, remonte subitement d'un évanouissement profond à la vie. L'ombre de la mort luttait sur ses traits avec la splendide auréole de la résurrection.
— Cruelle ! vous avez failli le perdre I
. Deux larmes roulaient sur les joues de Roseline, qui ne comprenait que trop le reproche de Mion.
S76 PIERRE AZÀM
— Tais-toi , mon amie, dit Pierre. Ne m'a-tdie pas sauvé ?
Dès qu'il eût assez de force pour échapper aux bruyantes félicitations , aux empressements tumultueux et aux violentes embrassades, je le ramenai dans sa maison et le portai presque dans son lit.
— René, mon cher René, je suis bien nvant, n'est-ce pas ? me dit-il alors avec une sorte d'égarement fébrile. Je n*ai rien rêvé, j'en suis sûr : c'est elle qui m'a sauvé?... Mon Dieu! quel moment!... Elle m'a reçu dans ses bras, elle m'a baisé de ses lèvres, et elle pleurait I
vu
Ce qui me reste à vous raconter de cette histoire ne sera pas bien long. Quinze jours après le mariage daMion et deToinet, je recevais à Limoux^ob j*étais allé rendre visite à des parents de ma mère, une longue lettre de Roseline, qui fut suivie de plusieurs billets très-courts qui ressemblaient presque à des bulletins de maladie morale. La correspondance était curieuse : j'en ai gardé Odèlement copie.
ROSELINE A RENÉ.
90 août 184...
Vous avez bien fait de partir, mon cher René, sous le plus léger prétexte. Il était grand temps pour notre malade que votre amitié prît cette généreuse résolution. Condamné au silence dans les premiers jours de sa fièvre , toujours exposé à des accès do délire, il ne pouvait assister avec calme à nos longues causeries. Mion seule , la tendre Mion> était
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une bonne garde-malade : mais vous, convenez-en, vous ne remplissiez guère mieux vos fonctions de frère infirmier que je ne savais remplir moi-même mon petit rôle de sœur de charité. Si vous aviez eu une longue robe et si Ton m'avait donné le voile et la guimpe, peut-ôtre nous serions-nous tirés à notre honneur d*une tâche aussi imprévue. Ce qui nous justifie ou du moins nous excuse , c'est notre jeunesse et notre inexpérience. On nous avait assuré, d'ailleurs, que la maladie de Pierre n'offrait pas de danger sérieux. Gomment résister au plaisir de causer entre les deux fenêtres de sa chambre, en jetant de temps à autre un regard vers ses rideaux blancs?
Nous causâmes d'abord à voix basse; mais nos chuchottements l'irritaient. Il fallut parler un peu plus haut, et ce qu'il ne pouvait comprendre, Pierre l'interprétait dans son lit avec la logique de la fièvre ; il s'imagina que vous étiez devenu amoureux deRoseline [y avait-il une ombre de vérité dans ce soupçon ?) et que Roseline prétait l'oreille à ce bel amour naissant.
Le voilà maintenant délivré de ses appréhensions, gratuites sans doute. Depuis que vous n'êtes plus là, cher René, le pauvre malade est convalescent, et peut-être même guéri. Nous nous rencontrons tous les jours chez Mion, dans la petite cour intérieure, lians le ctel-ouDert. Vous savez que la maison de Mion n'est, de ce côté, séparée delà nôtre que par un
vilain gros mur dans Fépaisseur duquel s'ouvre la gueule toute noire de ce qu*on appelle ici un puits miioyen. Du côté de Mion, comme du nôtre, le puits est fermé par une espèce de volet en forme de tabatière, qui s*accroche et se décroche trôs-aisément. Un figuier dans sa cour, un laurier dans la nôtre, dérobent l'accès de ce puits mystérieux. A la môme heure de l'après-midi, je me penche sous mon laurier , et Pierre Azam sous le figuier de Mion. Les deux volets s'ouvrent à la fois : je hasarde sur la margelle la pointe de ma bottine, je fais le gros dos, et crac! je franchis d'un bond le noir abîme. La première fois que cela m'est arrivé, Pierre était tout pâle de ma hardiesse ; il me pria instamment de ne pas recommencer; mais je n'écoute jamais un bon conseil , et puis il est inutile de s'exposer au babil des commères de Laurac, qui viendraient peut-être ennuyer mon père de leurs rapports ; ce qui forcerait M. Bellemanière, qui n'aime pas notre ami, à me harceler de ses remontrances. Grftce au puits mitoyen, il n'y a point de conte à broder sur nos rendez-^vous.
Ëtes-vous curieux à présent de savoir à Limoux ce qui se passe à Laurac , entre deux et trois heures, dans le ciel-ouvert de Mion ? Nous causons fort peu, fort peu, infiniment moins qu'avec vous; car Pierre est taciturne, et vous étiez presque aussi babillard que moi. J'avais avec vous toutes sortes de discussions aigrelettes et de petites querelles de
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chats de salon ; je ne craignais pas de vous égratigner, et vous me donniez fraternellement pins d'un coup de griffe. Avec Pierre, sur quoi discuter ?
Les héros ont des idées toutes simples, et nos Ûlées à nous sont si alambiquées! H m'humilie quelquefois, je vous le jure, quand de ses grands yeux de lion pensif, il me dit très-clairement : € Je ne comprends pas votre caquet parisien. » Je voudrais penser et parler comme Mion , et je ne le puis. Azam et Mion se comprennent, comme nous nous comprenions , vous et moi. Hélas ! hélas ! je commence à croire qu*il ne faut pas aborder les héros de plain-pied, et qu'il faut les voir suspendus en l'air, entre ciel et terre, à la lueur des étoiles et des lampes romaines.
Vous avouerai-je toutes mes faiblesses, René? Le lendemain de la noce de Mion, j'en ai griffonné le récit sur quatre belles pages blanches, en joignant à ma description le menu des prouesses de Jean-de-l'Ours avec le détail des belles actions de son dernier filleul Pierre Azam , et j'ai envoyé prestement le tout à madame de Rochette, croyant la régaler de féerie. 0 ma tante , ma tante 1 vous qui êtes si enthousiaste quand il fait beau , tous avez sans doute reçu ma lettre par un temps de pluie fine ou de brouillard noir !
Madame de Rochette, mon cher René, a répondu aux beaux sentiments de sa nièce par un grand éclat de rire, et j'en suis encore toute transie. Fi*
g<jrez-vou$ qu'elle m'a signifié en propres termes que je n'avais pas le sens commun, et que M. Zacharie Bellemanière, son cher frère atné, était un niais ou un poltron.«Si j'étais à la place deZacharie, je ne souffrirais pas que ce rustre athlétique de Pierre Azam, que ce justicier à manches retroussées, que ce don Quichotte du coup de poing usurpftt une seconde mes fonctions déjuge de paix. Relisez le roman de Cervantes, ma belle. Il y est question <l'an certain chevalier de l'âge d'or qui se nomme, je crois, don Kyrie Eleison. Eh bien, toutes proportions gardées, avec ses poignets au lieu de lance, votre Pierre Âzam est un Kyrie Eleison de bourgade. Et un Kyrie Eleison en plein dix-neuvième siècle, quand il y a des gendarmes et des juges de paix, cela est absurde, cela est impossible, cela est révoltant. Pourquoi Zacharie ne le fait-il pas arrêter?... » Depuis que j'ai lu cette lettre, René, cette lettre si méchante, les moulins à vent de Laurac me rappellent toujours don Quichotte, et je crains parfois en appelant votre ami de laisser échapper ce nom si grotesque de Kyrie Eleison.
Et cependant j*admire encore Pierre, et , ce qui est bien plus grave, Pierre est à mes genoux, Pierre m'adore. Pourriez-vous me dire , mon cher René, ce que deviendra mon terrible amoureux et ce que deviendra aussi
Votre pauvre Roseline.
a septembre.
Nous voici encore dans le ciel-ouvert. Mon album est déployé sur mes genoux. Je cherche h terminer ce portrait d*Azam dont j'avais crayonné Tesquisse sur votre dos, mon cher René. Hion est très-froide pour moi depuis quelques jours. Pierre, ennuyé de poser, bâille avec d*énormes soupirs qui mettraient en branle une demi-douzaine de moulins à vent. Il n*est pas très-beau comme cela, notre ami Pierre : il a Vm d'une bète féroce mise en cage. Je le lui ai dit en plaisantant, mais il a fort mal pris la plaisanterie; il s*est renfrogné, s^est gratté la tète avecles ongles, et me regardant d'un air barbare : « Qui m'a mis en cage, si ce n'est vous? » m'a-t-il demandé les bras croisés sur h poitrine. Et à propos de moulins à vent, il m'a déclaré fort brusquement que si mon père , qui possède la plupart des moulins de Laurac, ne diminuait pas le prix exagéré des moutures , il dépenserait, lui, jusqu'à son dernier sou pour construire une moulin à vapeur. « Un moulin à vapeur ! ai-je dit, vous connaissez donc cette chose-là, bon Dieu 1 — Parce que je ne sais rien, m'a-t-il répliqué, vous croyez peut-être que je ne connais rien ? J'ai vu des moulins à vapeur à Toulouse, en allant aux Pyrénées, et j'en ferai construire un à Laurac, à la barbe du juge de paix. » Il était sauvage tout à l'heure, et le voilà presque brutal. C'est peut-être ma faute. Je deviens chaque jour un peu plus réservée, après
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avoir relu la lettre de ma tante, cette maudite lettre <|ui m'a tant désenchantée !
5 neptembre.
Aujourd'hui nouvel épisode dans notre lugubre roman. J'avais terminé le portrait : Pierre Ta arraché de mon album et l'a déchiré avec colère. « Vous Tauriez emporté un de ces jours à Paris, m'a-t-il dit, et vous auriez ri de moi avec votre tante, pendant que j'aurais pleuré ici'votre départ. » Le portrait était bien venu : c'est une œuvre à recommencer.
10 sepiembiie.
Plaintes et reproches, plaintes surtout : ^ «Vous ne m'aimez pas, vous ne pouvez pas m'aimer. Ceux qui ont vu la petite hachette dans les flancs de saint Sicre me l'avaient bien prédit. Ah I tenez, j'aurais dû TOUS noyer dans le ruisseau des Tamarins, quand je vous portais comme une pierre au cou. » €ette terrible galanterie ne m'a pas déplu. J'ai souri de bon cœur; nous nous sommes réconciliés; j'ai recommencé le portrait.
14 septembi'e.
Hion ne me parle plus; tout se gâte. J'ai eu le malheur, ce soir, de me moquer de la superstition des Lauraguais, qui s'imaginent que les &mes de certains morts passent dans le corps des bétes. A la vue d'un corbeau qui hante le toit de notre maison, je me suis écriée en riant : «Bonjour, monsieur Tab-
béy bonjour ; est-il vrai, comme on le dil, que tous soyez M. Reverdy, l'ancien curé de Tourouzelle, cq curé trop indulgent, qui... » Le corbeau est parti en croassant. «Taisez-vous, malheureuse! m'a dit Pierre Azam d'un air courroucé, vous insultez les Ames des morts : prenez garde, les morts se vengent, et le bon Dieu punit toujours ces outrages ! » Je me suis mise à chantonner, puis j'ai demandé i Pierre s'il croyait sérieusement aux revenants. Il m'a regardé avec surprise, comme si j'eusse nié sa propre existence. «Vous croyez aussi que les âmes des morts passent dans le corps des bétesT Tous croyez qu'un mauvais prêtre devient corbeau, une mauvaise religieuse corneille?... Et vous voulez construire un moulin à vapeur?.. .Comment arranger tout cela? Pensei^-vous encore, avec les Lauraguais, que M. Bellemanière deviendra un chien enragé? Hais cette croyance est horrible : elle n'est pas d'ua chrétien. Et vous, mon cher Azam, que deviendrezvous? serez -vous quelque jour taureau ou lion? Je suis sûre que vous serez lion, et que vous ferez peur aux jeunes Lauraguais qui traverseront en pantalon rouge les déserts de l'Afrique. » Pierre s'est mordu les poings et m'a quittée sans un mot d'adieu. Mioo s'est dressée comme un ressort et m'a demandé si j'étais folle. « Roseline, allez-vous-en, retournez à Paris, si vous ne voulez pas amener un nialheur. » J'ai une furieuse envie de rester maintenant : quo me conseillez-vous?
90 sq>teinbn*.
Je suis raisonnable, je pars. A Theure ou vous recevrez ce billet, je serai sur la route de Paris, en passant par TAuvergne, que je veux voir, à cause de ses volcans éteints et de ses fontaines pétriBantes. Je suis moi-méme à peu près éteinte et, cela est triste à dire , quasi pétriGée. Savez-vous bien, René, que votre sauvage ami a tenté hier de me noyer dans le puits au momentoiij*allais encore sauter par-dessus, et que la tendre Mion, s'est écriée fort paisiblement que je n'aurais pas volé mon malheur? Ah I l'aimable galant que H. Pierre I Ah 1 Texcellente amie que cette Hion I Quittez au plus vite cet affreux pays, mon cher René ; quittez les Lauraguais, ce sont des barbares I Pour moi, je ne remettrai de ma vie l'ombre de mon pied à Laurac.
En foi de quoi, cher René, voici ma blanche main.
ROSELINB.
A cette nouvelle, je quittai Limouxà franc étrier. En arrivant à Laurac, je trouvai Hion et Toinet tout en larmes. Pierre Azam s'était rendu à Narbonne, avait pris du service dans un régiment d'Algérie, et laissé à Toinet l'ordre de vendre tous ses biens pour bire construire un moulin à vapeur sur l'emplacement de sa maison, en face même des croisées de H. Bellemanière.
— Tu n*épouses plus Roseline, n'esl-ee pas? me dit ma mère en m'embrassant.
— Mais tu vas toujours étudier la médecine à Montpellier, et tu reviendras l'exercer à Laorac, ajouta mon père d*un ton souverain.
Un sourire de ma mère biffa sur-le-champ ce décret. Au bout de six semaines, mon père décida que j'étudierais la médecine et l'exercerais à Paris... Les rhumatismes de Laorac acceptèrent les soios de la faculté de Tourouzelle.
Huit ans après ces événements, Pierre Azam était maire de son village, et Toinet, secrétaire de la mairie; on avait élu par acclamation le nouveau magistrat à son retour d'Afrique le lendemain du 24 février 4848, et si la vallée de Diane eût obtenu le droit de nommer un représentant, on Taurait envoyé siégera l'assemblée constituante. Pierre avait été décoré sur le champ de bataille d'Isly par le maréchal Bugeaud en personne, et le maréchal, qui connaissait la bravoure et la force prodigieuse de cet héroïque soldat, avait formellement dit en lui attachant la croix sur la poitrine :
— Voilà un gaillard qui a tué aujourd'hui plus de Marocains que Samson n'a jamais tué de Philistins.
Le seul ennemi do Pierre (et encore était-ce un ennemi secret), M. Zacharie Bellemanière, était mort de peur en entendant proclamer la République. Le moulin à vapeur d'Azam n'avait pas eu de peine
à détrôûAr les moulins à vent du juge de paix. Il fonctionne toujours à merveille, et, tout en reconnaissant la puissance du grand moteur^ le filleul de Jean-de-FOurs , le maire de Laurac, croit encore aux revenants de toute Ténergie de son âme.
— Sais-tu que M. Bellemanière revient? me ditil un jour avec mystère.
— Bahl et sous quelle forme? lui demandai-je on riant.
— Il marche à quatre pattes, il aboie à la lune.
— Etc*estun chien galeux, c*est un chien enragé?
— Tu parais étonné I Qu*y a-t-il de plus simple? Tout le monde l'a rencontré dans la campagne, à l'entrée de la nuit. Il est de couleur foncée, comme les redingotes de l'ancien juge de paix. Il éternue à chaque pas, comme s'il était condamné à priser de mauvais tabac. Et quand on lui dit : < Dieu vous bénisse I » il remercie du bout de la patte, comme M. Bellemanière remerciait du bout des doigts.
— A-t-il une tabatière, une canne, des lunettes? Parle-t-il de son expérience, et dit-il à tout propos : En térité, Mazeite ? Enfin l'as-tu vu de tes yeux, toi le maire du village, toi le propriétaire d'un moulin à vapeur, toi l'ancien africain du maréchal Bugeaud?
•» Parfaitement vu, de ces yeux que voilà! Et même j'ai été témoin d'un fait extraordinaire qui est connu de tous les gens de Laurac. Une jeune fille de Tourouzelle, une écervelée, une mauvaise bogue, ayant rencontré le chien-fantôme, l'a menacé
SOUS le museau et Ta injurié .: « Ah t te voilà, misérable I tu pfttis eu purgatoire, et tu voudrais qu'on chantât des messes pour le salut de ton âme ; tu n'en auras pas, tu n'en auras pasl »Le soir même, la méchante fille était cruellement punie de son péché. Depuis ce jour-là, elle aboie chaque nuit comme un chien.
— C'est un cas de zoanthropie.
— C*est une punition de Dieu.
— ^Tu n'as guères changé depuis huit ans, je le vois. Tu es revenu d'Afrique enfant de Laurac et filleul de Jean-de-l'Ours, tel que tu étafs parti. Je te retrouve, mon cher Pierre, avec le même visage et les mêmes idées.
— Le même visage ?. . . sans doute 1 . . . Les mêmes idées?... à peu près I... Il y a pourtant quelque chose de changé depuis huit ans. Comment suis-je parti pour l'Afrique?... Tu l'as su, René, tul'assu... Eh bien I depuis ce temps-là, quand ma chandelle est éteinte, la nuit, je ne puis écarter de mes yeux une apparition, une vision : c'est une main de femme pâle comme la cire et toute brillante pourtant; la main qui a tenu ma baguette pendant l'orage, la main qui a balancé la hachette sur le front de Saint Sicre, la main qui m'a été tendue du haut d'un grenier, cette main longue et pâle qui a fait deui fois mon porfrait f
— Roseline, Roseline !
— Qu'est-elle devenue? Fas-tû revue par hasard à Paris ?
— Oui, c'est une artiste célèbre. EDe sliabille ea homme et méprisant sans doute le nom bourgeos de BeUemanière, elle s'en est fait un antre qu'elle a emprunté à notre village et à notre vallée : on rappelle aujourd'hui Diane Laurac. Depuis la mort de sa tante, Diane a exposé des peintures qui ont obtenu un succès fou : ses meilleurs liibleaQx sont le Puits mitoyen et la Danse d' Hercule,
LA
— Vous avez connu mon oncle le Malédictin ?
— Si je Tai connu, votre grand-oncle! Mais c'est lui qui m'a fait épeler le Tityre, lu paluke; c'est lui quim'a expliqué le Justum ae tenacem! Il mo serait impossible de songer une seule fois à Horace ou à Virgile sans songer en même temps au révérend dom Bazin.
^ Avouez , mon cher, que c'était un drôle de corps.
— n a toujours passé pour un saint homme.
— Oui , mais un drôle de saint, convenez-en
J'étais son unique héritier : il meurt. Avant d'ouvrir le testament , j*endosse mon plus bel habit noir, je mets un crêpe à mon chapeau, et je donne solennellement . une poignée de main au notaire. H n'y a que les niais ou les parvenus qui accueillent no héritage avec des transports de joie. Le notaire me jette de bas en haut un regard fin : rien à dire snr ma tenue ; mes habits et ma figure étaient d'une tristesse irréprochable. Je portais mon deuil saos faiblir, mais je le portais convenablement. Quand le notaire, en me regardant toujours , dénoua gravement son rouleau , j'éprouvai une petite suffocation assez agréable ; il me semblait que j'avais avalé par mégarde une liasse de billets de banque -, le papier- Joseph me chatouillait la gorge et me coupait la respiration ; j'étouffais délicieusement, mon cher ! Mais pas un muscle de mon visage ne bougea ; un voile de mélancolie s'était abaissé sur mes yeux. Je promenai sur les assistants un regard vide et terne, j'avais pris tout-à-fait l'air d'un idiot de bonne maison I Eh bien ! mon ami, savez- vous comment j'ai été remboursé de tous ces frais de douleur cârémonieuse?
T— Le testament de votre oncle vous déshéritait T — Non pas : j'étais au contraire proclamé légataire universel, à la charge par moi de payer ceci à l'hôpital, cela au séminaire, ceci aux frères de la doctrine chrétienne, cela aux sœurs de charité, ceci aux enfants trouvés, cela aux orphelins, le reste au
bureau de bienfaisance. Et quand j*ai eu tout payé , de Fimmense fortune de mon grand-onde il me restait... Devinez quoi I... Trois mauvaises toiles et trois petites statues représentant de vilaines saintes!
— ^^De vilaines saintes ! m*écriai-je avec étonnement.
— Des croûtes, mon cher, de simples ci*oûtes que je vous donnerai pour le prix des cadres, quand il vous plaira.
Lè-dessus Maxime Bazin me laissa pour donner le bras à un jeune courtier marron. Les deux amis gravirent ensemble le perron de la Bourse, après avoir montré, au tourniquet, leurs cartes d'abonnés. Maxime s*en allait sans doute demander à la roulette des agioteurs le trésor qu'il n'avait pu saisir dans la cassette de son grand-oncle. Ah I que dom Bazin avait eu raison de mystifier, à sa dernière heure, ^on coquin de neveu 1 S'il avait livré ses écus à ce petit mal-vivant, k ce camarade des héros de M. Barrière , à ce compagnon des héroïnes de M. Dumas fils, ils auraient dansé une jolie sara* bande , les loyaux écus de dom Bazin 1 Avec cet argent mignon du chanoine, si longtemps gardé, couvé et accru, Maxime aurait hardiment spéculé sur les ballons roses de l'empire de Siam, sur les petites voitures du Sahara , sur le Pré-Catelan de Pékin, sur le crédit mobilier du Groenland, sur les chemins de fer de la lune, que sais-je 7 Et peut-être môme
le drôle aurait-il encore épilogue avec ses inCratas» dans quelque brillant mauvais lieu , sur les raies et précieuses vertus économiques de son oncle le Malédictin.
Je fus enchanté, je Tavoue, en apprenant la déconvenue de Maxime, et je vis devant moi, comme dans une glace , le dernier sourire de dom Basin signant de sa main blanche son malicieux testament. La figure ouverte et railleuse du chanoine ne me quitta plus : elle me poursuivit toute la journée malgré les distractions que je trouvab à chaque pas, dans la rue Vivienne , dans les galeries du Palais- Royal, dans la rue Rivoli. J'arrivai sur les quais par le Louvre, en compagnie du chanoine, et je pris le parti de le mener aux champs tout le long de la Seine, afin de le laisser parler librement dans ma tête, avec la voix doucement tyrannique de mes souvenirs. J'eus bien quelque léger soupçon, le soir, que j'avais promené dom Bazin de Paris à Auteuil, et d' Auteuil à Meudon, et de Meudon à Saint-Cloud. Mais, en réalité, c'était lui qui m'avait enlevé pour me promener à sa guise dans les bois de hêtres et de châtaigniers, sur les bords du Clamous , entre Cabrespine et Castans , deux villages de la montagne Noire qui dominent de haut les plaines sans fin du Bas-Languedoc. J*avais passé quatre bonnes heures dans le Minervois , à deux cents lieues de Paris.
Comment s'y était donc pris mon Revenant pour
me dépajBer à ce point , et si vile ? Oh I très-sim-. plemeot: il n'avait eu qu*à balancer dans n^on esprit, comme des sons de cloche , les mots dédaigneux de Maxime, à propos de son héritage : Trois Tilaines toiles, trois méchantes statuea, de vilaines saintes I
A force de tourner dans mon imagination ob j'entendais, pour ainsi dire , la lumière chanter, ces mots de mépris devinrent tout à coup des mots de louange et de triomphe : Trois tableaux merveilleux , trois statues magnifiques , trois saintes adorables!
Et je me souvins en effet qu'au village de Castans, dans la maison du chanoine, au premier étage, il y avait une chambre mystérieuse qu'on appelait la chambre des Belles Saintes. — C'est là que je veux t'emmener, murmura dans mon esprit dom Bazin. A partir de ce moment, je l'atteste, mon Revenant, qui n'avait d'abord été qu'un sourire, une figure, une voix, devint à mes yeux une physionomie, un caractère , une forme arrêtée , un homme vivant. Nous nous reconnûmes alors. — Tu n'es qu'un enfant, me dit-il, et je suis ton mattre.
Je ne répliquai pas, car je m'aperçus que j'étais tout petit. Je suivis dom Bazin partout oh il m'entratna, tantôt docilement, tantôt avec une résistance d'écolier entêté ; mais il me sembla bientôt que je parcourais avec lui, sur des chemins dorés, une de ces existences antérieures dont on entre-
voit quelquefois en songe le lointain rayonnement. Je n*ai presque rien à raconter; j'essaierai de peindre.
Cher Malédictin , doux fantôme I que de fois j*ai tremblé dans mon enfance à la seule pensée de vous voir ou de vous entendre 1 Vous avez été bien longtemps mon Croquemitaine , aimable dom Bazin ! Comme tous les enfants précoces, j'ai ou de bonne heure tous les privilèges d'un enfant gâté. Mes espiègleries ou ma paresse ne m'ont jamais attiré, que je sache, la plus légère punition. Ma famille aveuglée se contentait de me gronder en me caressant : € Flavien, méchant Flavien, disait-on, prends bien garde à toi. Si tu n'es pas sage, à ta première incartade, nous t'enverrons à dom Bazin. » Cette menace se répéta si souvent que je finis par la braver et que je m'échappai jusqu'à dire un jour : « Votre dom Bazin n'existe pas. C'est pour m'offrayer seulement que vous prononcez son nom. — Ah! dom Bazin n'existe pasl s'écria mon père; eh bien , monsieur, demain, au* point du jour, vous partirez pour Cas-
tans. » On appela Guillaume, noire domestique de confiance, et il reçut Tordre d'amener à sept heures du matin le chariot tout attelé devant la porte de la maison.
— Oti m'envoie monsieur? demanda Guillaume.
— Nous allons chez dom Bazin, à Castans, répondis-je moi-môme avec un air de triomphe.
— Je crois, en vérité, dit tout bas mon père, que ce drôle-là est enchanté de nous quitter.
Ma mère attendrie me prit parle cou et me regarda fixement au milieu du front :
— Petit entêté, me dit-elle en frappant du doigt entre mes deux sourcils, petit entêté, vous partirez donc avec plaisir ? Vous ne nous aimez donc pas, Flavien, nous qui vous aimons si tendrement ?
«— Je ne vous aime pas I m*écriai-je avec des sanglots.
Palpitant de remords, les yeux noyés de larmes, j'étreignis ma mère de mes deux mains et je Tembrassai avec. une espèce de furie ; puis je m*élançai vers mon père, je sautai sur ses genoux et roulai ma tète échevelée sur sa poitrine, en murmurant :
— Pardon ! pardon I
— Allons, tu resteras, me dit mon père. GuiUaume, je n*ai rien ordonné.
Que se passa-t*-il dans ma cervelle en ce moment? Je ne sais. Hais, par une espèce d'héroïsme enfantin , je me relevai tout glorieux d*une résolution soudaine que j'avais trouvée dans mon cœur. Les
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larmes encore ruisselantes sur mes joues, les lèvres frémissantes d*émotion, et ma petite Ame balbutiant sur mes lèvres ses premières paroles d'énergie, je dis bravement à Guillaume :
— Vous attelerez le chariot, entendez-vous ? Et à mes parents :
— Je vous aime bien, je vous jure ; mais je partirai, il le faut.
On ne me résista plus qu*en tremblant. Mes parents désolés essayèrent de me convaincre qu*habUué k gouverner chez nous je ne pourrais me plier à la volonté de dom Bazin, . un homme terrible, ni aux fantaisies de la tante Bénigne, sa sœur, une vieille fiUe trop sévère peut-être pour les enfants ; que je périrais de langueur , à mon âge, entre ces deux figures de vieillard ; que d'ailleurs, étant si frileux, je souffrirais du froid , même en automne, sur la montagne de Castans; que je ne trouverais pas un seul camarade à mon gré dans ce pays de loups et de chèvres, oU il n'y avait ni fleurs ni fruits, ni vignes ni jardins , mais rien que de grands bois noirs I
— Bah I dis-je avec gaieté, ces grands bois de Castans ne sont pas aussi noirs que vous les faites : ils sont vert foncé, voilà tout ; il y a des fleurs, puisque j'ai vu dans nos foires de jeunes Castagnols qui avaient un muguet à. la boutonnière, et le muguet sent si bon, n'est-ce pas, maman ? Il y a des fruits, puisqu'il y a des châtaignes, des nèfles, de petites
fraises, des pommes d'api , des poires d'hiver, des noix, des noisettes... Vous savez, maman, que je suis fou des noisettes ; je les aurai là meilleures qu'ici. Et puis, nous ferons des échanges, si vous voulez. On vous enverra le3 fruits de la montagne et vous nous expédierez les fruits de la plaine : les cerises douces, les figues^ les grenades, les pèches, les raisins. Guillaume n'a pas oublié le chemin de son pays ; il ne Foubliera pas davantage, je pense, lorsque je serai devenu Castagnol. Les raisins me paraîtront plus croquants et plus sucrés quand je ne verrai plus de vignes. Haman, maman, quand vous viendrez me voir à Caslans, je serais vêtu en Castagnol, en 6avache(4]; j'aurai une dalmatique de bure, un bonnet de laine, des sabots pointus et, sous mou bonnet , les cheveux sur les joues, tombant des deux côtés en tire-bouchons. Je dirai en gazouillant: Bandxaur, Tzanette;}e ferai toutes sortes de grimaces en parlant gavache, et vous me trouverez gentil à croquer, c'est moi qui vous le dis. Voulez- vous parier qu'avant la fin de la. semaine la tante Bénigne m'adore, et qu'avant un mois je trouve le moyen d'apprivoiser dom Bazin?
— Ah 1 si tu réussis, dit mon père, ce sera on miracle.
— La tante Bénigne, peut-être ! ajouta ma mère en caressant mes longs cheveux déroulés ; oui, la
(I) Govaeki, du mot f9ve, torrent.
tante Bénigne, je le crois ; mais, mon pauvre petit, comment viendras^tu à bout de dom Bazin? Aucun de ses neveux n'a pu se faire aimer de l'oncle Malédictin. Il est vrai que les enfants de son frère Tennuient: « Ce sont des héritiers, ce sont des mendiants, » dit-il avec dégoût.
— Puisque tu veux partir absolument, reprit mon père, je peux te garantir du moins que tu ne seras pas mal reçu ; j'écrirai à dom Bazin, et je n'aurai qu'à lui rappeler ce qu'il m'a dit vingt fois à Castans : «Envoyez-moi donc votre petit Visigothl ».
— n m'appelle Visigoth? Et pourquoi?
— Parce que, d'après lui, tous les noms terminés en ie sont des noms visigoths. Ne t'appelles-tu pas Flavien Héric, du village de Puicheric, sous le montAlaric?
— Ah I nous sommes des Visigoths dans la • plaine I Et dans la montagne, que sont-ils? des Ostrogoths?
— Non, ce sont des Romains, comme le prouvent les noms de leur pays qui. dérivent du latin : Castans vient de castanea, châtaigne ; le Clamom, un joli nom de torrent par parenthèse, vient de Clamoms^ bruyant. On pourrfit en citer dix autres qui donnent complètement raison à dom Bazin.
Je savais, quoique très-paresseux, assez d'histoire romaine et de latin pour comprendre sans efforts ces rapprochements.
— Ainsi nous sommes des Visigoths à Puicheric, et les Castagaols sont des Romains ! Eh bien, mon père, le Romain dom Razin n*a qu*à se l^en tenir; car le petit Visigoth s'en va-t-en guerre chez les Romains!
Quoique je fusse bien déterminé à quitter Puicheric, la scène des adieux me navra. Quand je vis le chariot attelé, Guillaume sur le siège et le fouet en main, je n'osai plus lever les yeux vers la fenêtre oh s'étaient accoudés mes parents, qui me criaient tout éplorés I « Bon courage 1 » Il me fallut autant de fermeté, j*en suis certain, pour monter en voiture, qu'il en faut à un jeune soldat pour affronter la première décharge de mousqueterie. J'enfonçai ma casquette pour cacher mon émotion. Durant cinq minutes, je n'aperçus que deux panaches blancs qui semblaient m'éventer à travers un brouillard avec un singulier bruit de grelots. Les mules de notre chariot trottaient régulièrement devant moi en agitant leurs queues ondoyantes et faisant sonner le carillon suspendu à leur cou.
— Nous sommes sur la grande route, me dit Guillaume en glissant familièrement son poing sous
mon menton. Relevez votre visière çt plantez Totre casquette sur l'oreille. Vous avez neuf ans passés, monsieur Flavien. A cet Age, on est presque un homme, que diable! Regardez en l'air, si vous vous sentez les paupières mouillées. Rien n'essuie la rosée comme le vent du matin.
Je suivis machinalement le conseil de Guillaamo qui n'essaya pas de me desserrer les dents ; si l'on m'eût forcé à parler, j'aurais éclaté en sanglots. Guillaume le comprit sans doute, car il garda un instant le silence ; mais le silence aussi me pesail, et déjà quoique soupirs me gonflaient la poitrine, lorsque mon compagnon de voyage, comme s'il eût lu dans ma pensée, se mit à siffler du bout des levres, en s'accompagnant de son fouet, une des pins jolies marches militaires que j'aie jamais entendues. Sans y prendre garde, je marquai d'abord la mesure, puis je chantonnai, je sifflai, me laissant bercer et me berçant moi-même au son de cette leste musique de régiment.
— En avant! nous voilà sauvés! s'écria Guillaume, qui était un ancien soldat de la grande armée. En campagne, rien ne vaut un peu de musigne. Cela vous remet le cœur en place, n'est-ce pas? Allons, monsieur Flavien, chantez, chantez plus haut. Le chagrin s'en ira comme la fumée de ma pipe. Holà I hé I dia 1 voici que nous quittons la grande route ; tenez-vous bien aux ridelles, car ici les chemins commencent à devenir mauvais.
'Mais, soyez tranquille, vous n*y perdrez rien, vous -aurez à chaque secousse un morceau de pays nouveau, et, plus les chemins seront affreux, plus le pays deviendra magnifique. Vous autres gens des terres basses, tant que vous n'avez pas vu les monlagnes, vous n*avez rien vu. Je ne méprise pas votre Pulcberic, loin de là; mais. Dieu me damne 1 vous me direz ce soir ou demain ce que vous pensez de mon Castans.
« Du pays nouveau I Dieu me damne I » La pro* messe de Guillaume m'était garantie par son juron I Ce juron de montagnard, autrefois en honneur cJiez les marquis à rapière, di'annonçait énergiquement que nous ne tarderions pas à entrer dans la contrée des Gavaches. Un Gavacbe établi dans la plaine oublie peu à peu de jurer; il se -met à sacrer par crainte du ridicule. Quand il s'en revient du paysbas, aux premières touffes de buis ou d'ajoncs, il respire à pleins poumons l'air natal et s'écrie à plein gosier : « Dieu me damne ! » Ce goddam de la montagne Noire, comme le goddam des Anglais, se prête d'ailleurs à toutes les sensations ; il exprime la joie, la colère, la surprise, ledoute,ledéfi,maisla joie avant tout. Le contentement de Guillaume était presque de l'allégresse, de l'enivrement, de la folie.
— Ah I si la montagne étiait riche, me disait-il, elle ne serait pas la servante de la plaine, mon mignon ! Par malheur, elle ressemble exactement aux filles sans dot : elle n'a pour elle que sa bonne mine
et sa belle santé. Ce n'est pas que, pour mon compte» j*aie à me plaindre do mon sort. Votre père est un homme juste : il me traite plutôt eu ami qu'en yalet. Je le sers fidèlement depuis six ans, et je le setvirai bien encore six autres années, pourvu qu'il s'en accommode, et quand je prendrai ma retraite, Dieu me damne ! soyez sûr que j'irai de grand cœur remercier dom Bazin, car c'est lui qui m'a pris parla main. Dieu me damne, pour me faire entrer chex H. Méric.
Quand Guillaume commençait à purler de sa montagne Noire et de Castans, il ne tarissait plus. Cotait comme lorsqu'il entamait le chapitre delà campagne de Moscou. Chemin faisant, je lui -demandai, pour entretetnir sa verve, ce qu'il y avait de plus beau et de plus curieux à Castans.
— Tout est beau et tout est curieux, me réponditil. Mais ce qu'il y a de plus beau, c'est le Pavillon; ce qu'il y a de plus curieux, ce sont les personnes qui habitent le Pavillon : la tante Bénigne et dom Bazin 1 Je défie qu'à vingt lieuea à la ronde on me montre une habitation aussi agréable et des 6tres aussi étonnants. La tante Bénigne, lente et douce comme l'huile, aimant les cachotteries et les chuchotteries, détestant le bruit, le grand jour, toutes les odeurs,méme celles des roses et des violettes, ne pouvant soufirir ni le froid ni le chaud, malade l'hiver, malade Tété, simple et innocente comme un enfant qui vient de nattre, et disant toujours qu'elle
s*ea va mourir parco qu'elle est fatiguée de vivre, parce que les hommes sont méchants, parce qu'elle a trop vécu; Dom Bazin, au contraire, tout bouillant et tout pétillant comme le vin nouveau, aimant avec passion le bruit, le mouvement, les longues promenades au grand soleil, les mets épicés, les odeurs fortes, enchanté de vivre et ne songeant pas du tout à mourir. On ne conçoit pas comment ces deux êtres ont pu demeurer vingt-quatre heures ensemble. Mademoiselle Bénigne a pourtant suivi 9on firère en Espagne et en Italie, au temps de la Révolution, pendant que les nobles et les prêtres s'enfuyaient de tous côtés à Tétranger. Dom Bazin, si je ne me trompe, était alors simple moine dans un couvent de Bénédictins, à la Grasse, et j'ai entendu marmotter, sans y rien comprendre, que, dans sa famille, aussi bien qu'au couvent, on lui avait donné, à cause de son esprit malicieux, le sobriquet de Halédictin. Ah ! ce sobriquet, il ne l'a pas volé, je vous en réponds. C'est bien le meilleur des hommes ; mais qu'il est méchant ! On le craint à l'évêché peut-être plus qu'on ne Taime, car il a son franc- parler, surtout avec monseigneur, et pourtant monseigneur l'appelle souvent pour le consulter, d'abord parce qu'il est très-savant (il a le nez toujours fourré dans les livres, comme s'il y avait entre les pages d'excellent tabac à priser), et puis parce qu'il n'est ni complimenteur, ni flatteur. Oui, la franchise pure, et la vérité nue, la méchanceté
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âiissez en Tair quelque chose de très-joli qui soit mtrè-fait à votre gré : ce sera jusqu'à ce soir le avillon 1
— Guillaume, vous vous moquez de moi. Com< lOni voulez- vous que je devine?...
— Ce que c'est que le Pavillon ? En effet, la chose tun peu difBcile, et je vais, par pure compassion, )us' aider un tant soit peu. Figurez-vous donc ..
Guillaume débourra sa pipe, la bourra de nouau, battit le briquet en mesure, enflamma Tamau, le rapprocha lentement du fourneau, et se mbrant sur ses hanches, aspira et respira deux trois bouffées, la tête en arrière, les paupières )8es, avec le recueillement volufîtueux d'un extaue oubliant l'univers entier.
-^ Figurez-vous donc, reprit-il du ton nonchalant m homme qui s'éveille, figurez-vous donc. . . a s'était redressé, avait rouvert les yeux et les tet attachés sur un point fixe.
— Ah 1 Dieu me damne I s'écria-t-il, je ne peux i vous laisser plus longtemps le bec dans l'eau ; on aperçoit d'ici le Pavillon.
^ Comment, comment donc, Guillaume? ce 9t que cela ? Une maison blanche à deux étages, t unie, avec quatre fenêtres de façade sentent?
. — Vous trouvez que c'est bien petit, n'est-ce pas ? . bien ! c'était la résidence d'été de madame la rquise de Villerambert , qui s'en contentait, dit-
et la bonté môme, voilà tout le portrait de dom Bazin 1
— Et le Pavillon, Guillaume, vous ne me pariez pas du Pavillon ?
— ChutI nous sommes trop près du chAteaa de ViUerambert. Tenez, le voilà devant vous, le cblteau , avec ses deux grosses tours carrées. Il faut nous arrêter ici forcément pour remiser le chariot. De ViUerambert à Castans , on n'a jamais vu rouler une voiture. Il n*y a place sur b route que pour les pattes d'une chèvre ou les pieds d'un mulet.
Je ne jurerais pas assurément qu'aujourd'hui la montagne Noire n'ait comme la plaine ses routes impériales et ses chemins vicinaux. Mais, à cette époque, on abandonnait Tentretien des routes au sabot ferré des Gavaches qui ne remplissaient, hélas 1 que bien imparfaitement les fonctions de cantonnier. Aussitôt que Guillaume, à califourchon sur sa bote, m'eût solidement planté sur la mienne, 0 se souvint de lui-môme que j'avais l'oreille tendue, car il n'avait encore apaisé qu'à demi la curiosité qu'il avait éveillée.
— Maintenant que vous connaissez les oiseaux du Pavillon, me dit-il, vous désireriez bien, mon mignon, que je vous fisse plonger la main tout de suite jusqu'au fond du nid 7 Eh bien I non, vous en sauriez trop, et rien ne vous intéresserait en arrivant à Castans. Cherchez dans votre tôte, réfléchissez,
bâ^tissez en Tair quelque chose de très-joli qui soit toutnà-fait à votre gré : ce sera jusqu'à ce soir le Pavillon I
— Guillaume, vous vous moquez de moi. Comment voulez- vous que je devine?...
— Ce que c'est que le Pavillon? En effet, la chose est un peu difBcile, et je vais, par pure compassion, vous' aider un tant soit peu. Figurez-vous donc ..
Guillaume débourra sa pipe, la bourra de nouveau, battit le briquet en mesure, enflamma l'amadou, le rapprocha lentement du fourneau, et se cambrant sur ses hanches, aspira et respira deux ou trois bouffées, la tète en arrière, les paupières closes, avec le recueillement voluptueux d'un extatique oubliant l'univers entier.
— Figurez-vous donc, reprit-il du ton nonchalant d'un homme qui s'éveille, figurez-vous donc. . .
Il s'était redressé, avait rouvert les yeux et les tenait attachés sur un point fixe.
— Ah 1 Dieu me damne 1 s'écria-t-il, je ne peux pas vous laisser plus longtemps le bec dans l'eau ; car on aperçoit d'ici le Pavillon.
— Comment , comment donc , Guillaume ? ce n'est que cela ? Une maison blanche à deux étages, tout unie, avec quatre fenêtres de façade seulement?
— Vous trouvez que c'est bien petit, n'est-ce pas ? Eh bien ! c'était la résidence d'été de madame la marquise de Villerambert , qui s'en contentait, dit*
on, parce qu'elle avait des goûts simples. La marquise n'a guère dépensé pour cette maison qu'une cinquantaine de mille francs.
— Cinquante mille francs, Guillaume, cinquante mille francs I mais alors ce doit être un palais.
— Non pas , c'est une grange , dit Guillaume en aCTectant un air sérieux. Car madame de Villerambert a voulu en mourant faire cadeau d'une grange au meilleur de ses amis, à celui qui, soit en France, soit à l'étranger, n'a jamais cessé d'être son confesseur.
— Je m'étais trompé, Guillaume, j'avais forf mal va. Je distingue maintenant des colonnes et des balcons, exactement comme à l'évèché. Ohl ma foi, c'est très-beau, très-beau l
— EnGn donc, la petite botte vous jMU ^ i^'^^ pas malheureux : elle vous pI^B^ra bien davantage, allez, quand vous tournerez autour et que vous la verrez par dedans. Il y a tant de beV^ choses dans les corridors, dans la salle à manger, di^is le salon I II vous faudra bien quinze jours, sans exagérer, pour passer en revue toutes les curiosités. Et encore, et encore, je me permettrai de vous avertir qu'il y en a une qu'on ne vous montrera pas... qu'on ne montre à personne... qui est inconnue à la tante Bénigne elle-même. C'est la chambre des Belles Saintes. Dom Bazin en a seul la clef; il y entre seul... toujours seul I
Si Guillaume avait calculé , avec sa finesse de
gavache, qu'en jetant un brandon dans mon imagination , il me sauverait l'ennui de la route et me ferait oublier les émotions du matin, il avait deviné juste, car, en arrivant à Castans, je ne songeais plus à Puicheric.
— Souvenez-vous bien, me recommanda mon mentor quand nous mîmes pied à terre, souvenezvous bien, avant de frapper à la porte du Pavillon, que la tante Bénigne déteste les gens bruyants et que dom Bazin n*aime pas les chuchoteurs. Si voua parlez baut à la tante , elle vous regardera comme un sacripant ; si vous parlez bas à son frère , il vous traitera de sainte-nitouche. Maintenant vous êtes averti , le reste n'est pas mon affaire ; allez donc et n'ayez pas peur. J'entre à l'écurie avec les mules, et de là j'irai tout doucement flairer lea marmites à la cuisine. Quant à vous, tenei-vaos droit, Dieu me damne I et présentez-vous tout seul au salon.
«c .... Romancier mon ami, un peu de répit, s*il vous platt ! Vous imaginez-vous par hasard que M. Flavien Héric, -professeur de botanique, puisse raconter ses impressions tambour battant, comme un Alexandre Dumas? Vous m'avez demandé avec instance l'histoire de dom Bazin le Malédictin, et je vous la donne bien volontiers, détail è détail, sans trop me presser et sans prendre la peine de rien inventer. Hais voilà que, dès les premières pages, tourmenté sans doute du désir de tout apprendre à la fois ou vous rappelant peutrétre les sots contes que d'autres vous ont fait sur mon mattre, vous me lancez étourdiment question sur question :
« — Est-il vrai que dom Bazin fumfltia cigarette? Juraii-il par le nom de la Vierge comme les Espagnols, ou par le sang du Christ comme les Italiens? Quelles étaient bien précisément ses relations avec la marquise de Villerambert? N'était-il pas un peu
irrégulier, un peu hérétique, un pou fou ? ne Ta-ton jamais interdit?
< — Il fumait la cigarette (soyez satisfait !} depuis son retour de Témigration : mais quant à ses mœurs, à ses croyances, dom Bazin n'a jamais donné prétexte au plus léger soupçon. II avait la tête fort bonne, et ne jurait pas plus en espagnol ou en italien qu'il ne jurait en français.
« Maintenant, je vous en prie, ne me troublez plus mal à propos. Ce n*est pas un récit cavalier que je vous donne : c'est une vision dorée qui se détache par degrés et lentement sur le fond lumineux de mes souvenirs. Vous voudriez déjà pénétrer dans la Chambre des Belles Saintes, et nous ne sommes encore, Dieu merci ! que devant la porte du Pavillon ! Je ne vous écoute plus, écoutez-moi vous-même, puisque vous m*avez prié de parler. »
Sur rindication de Guillaume, j*avais traversé une vaste pelouse et m'étais arrêté un instant , pour respirer, devant Feutrée de Tancienne demeure de madame de Villerambert. Cette belle habitation, avec son perron de marbre blanc où s'appuient, deux à deux, quatre colonnes de marbre rouge, m'inspira un sentiment d'admiration et de respect, mêlé de je ne sais quelle appréhension involontaire^ Ëtais-je réellement intimidé ? je l'ignore ; mais j'avais un peu d'inquiétude, j'hésitais, j'aurais voulu rétrograder, et je Taurais peut-être fait s'il m'eût fallu soulever le marteau. Heureusement la porte était entrebâillée ; je me résignai à monter de côté les marches du perron, et, le front appuyé contre une colonne, je hasardai un regard entre les deux battants à demi clos. Mes paupières tremblaient, mes pieds fourmillaient. Si j'avais aperçu la soutane de dom Bazin, il est fort possible que j'eusse
rejoint Guillaume. A l'extrémité d'un large corridor ouvrant par une porte vitrée sur un grand jardin, et tout à fait au milieu d*un pâle losange dessiné sur le mur par le soleil couchant, j'aperçus une coiffe blanche et des lunettes bleues. La coiffe avait exactement la forme d'une coquille d'œuf que vient de percer le bec d'un oisillon; elle encadrait le front, elle pressait les joues, elle cachait presque le menton d'une figure amaigrie dont on ne distinguait que les sourcils, le nez et la bouche. Sans les lunettes bleues, ceite ébauche de figure eût très-bien pu, à distance, passer pour une vraie tête d'oiseav. Qui donc, excepté la tante Bénigne, avec son horreur du bruit, aurait eu l'idée de clottrer ainsi ses oreilles ? La coquille de mousseline devait avoir été inventée pour protéger une ouïe trop délicate. C'était donc la tante Bénigne qui m'apparaissait au fond du corridor.
Je glissai comme une anguille entre les deux battants de la porte, et, l'haleine suspendue, je m'avançai finement sur la pointe du pied. Une biche ne m'aurait pas soupçonné; la tante Bénigne poussa un cri d'alarme.
— Ah t mon Dieu I qui est là f dit^elle. ^ Et les lunettes roulèrent sur ses genoux qui se mirent à trembler, à se choquer, à sauter, ce qui fit que le cri de Bénigne fut suivi d'un petit son cristallin. Les lunettes s'étaient sans doute brisées en tombant sur le parquet.
— Qui est là ? répéta dans le jardin une voii fine et sonore. A qui en avez-vous, sensitive ma sœur, à qui en avez-vous?
— C*est, c*est, c*est... balbutia la pauvre fille effarouchée.
Mais sa voix défaillante se replia aussitôt dans une espèce de roucoulement.
— Voyons, ma tourterelle, est-ce quelque vautour? est-ce un ravisseur, est-ce un voleur?
J'entendis une chaise grincer sur le sable. Un homme en soutane parut à la porte vitrée du côté du jardin.
— Eh bien donc, qu'y a-t-il, plaintive? Fille de Sion, pourquoi gémissez- vous?
— Ce n'est rien, mon Dieu! ce n'est rien ! ne vous dérangez pas, je vous prie.
— Comment? s'écria dom Bazin d'un ton sentimental et railleur. Mademoiselle Bénigne pousse un cri d'alarme, ses narines palpitent, ses genoux sautent, ses lunettes se brisent, et ce n'est rien i Hy < un criminel, j'en suis sûr, il y a un criminel 1
Comme dom Bazin riait des yeux «t des lèvres, quoique sa voix parût courroucée, je marchai résolument vers lui, et, sans trop élever le ton ni trop l'adoucir, je me confessai du péché d'imprudence.
— Le criminel, monsieur, c'est moi. J'aurai, par mégarde, heurté quelque chaise en entrant : j'aurai, sans le vouloir...
. — Allons, ne mentez pas, petit drôle I me dit
dom Bazin en me tirant Toreille, tandis que la tante Bénigne me lançait de son œil bleu un rayon de tendresse reconnaissante. Il est évident que vous n'avez pas pénétré ici comme une tempête. Regardez'le, ma sœur : il n*a pas la mine d'un ouragan, ce garçon-là !
— Oh ! sûrement non, roucoula Bénigne rassurée. Il a plutôt Tair d'un enfant docile et sage.
— Est-ce vrai, marnfot, que vous êtes sage et docile? Je ne m'y f5r»rais pas; vous avez sur le front un épi rebelle qui n'annonce rien dn bon. Mais qui êtes-vous, mon fils? que me voulez-vous? je ne vous ai jamais vu, je crois. Et vous, Bénigne, le connaissez-vous?
— Je m'appelle Flavion Méric.
— Ah I le fils de Méric I le petit Visigolh de Puicbericl Viens ici , pendard, viens sur mes genoui, et sens tout de suite les poils de ma barbe. Je ne suis pas un père Boniface, comme ton père, moi. Je suis un tyran, entends-tu bien? et, puisque tu viens à mon école...
— Vous me donnerez le fouet si je le mérite. J'ai besoin d'être corrigé, je le sais.
— Bah ! vraiment ! Et, sachant que je te corrigerais, tu es venu ici de ton plein gré ?
— Guillaume m'a accompagné, vous pouvez questionner GuiUaume.
— Non, non, j'aime mieux te croire sur parole. Il ne faut jamais questionner les domestiques sur
leurs maîtres. Si tu m'as trompé, ravenir me le dira. Comment se portent tes parents ? A merveille, n'est-ce pas? Tu ne serais pas à Castans, si Puidieric était malade. Ah l petit Visigoth, tu viens à l'école chez les Romains : gare à la férule, gare aui étrivières! Sais-tu quelques bribes de latin, d^i?
— Un pou de latin, un peu d'histoire, un peu de géographie...
— Assjdz, assez 1 D'ailleurs, peu importe. Il ne s*agit pas seulement d'instruction , il s'agit sortout entre nous d'éducation, c'est-à-dire de correction. Tu es un petit sauvageon qui crott de travers, à ee que dit ton père. Nous te grefferons, mon ami, nous te taillerons en éventail, en quenouille, ou nous te * mettrons tout simplement en espalier, comme ces poiriers de mon jardin que tu peux voir d'ici crucifiés sur le mur.
— En éventail, en quenouille, en espalier. . . Taillezmoi comme il vous plaira, vous êtes le maître.
— Ah 1 le gentil enfant ! dit Bénigne : voyez-vous comme il. est résigné, comme il est docile !
— Ne le flattez pas, je vous en prie : son éducation va commencer, ma sœur ; et , par parenthèse , c'est vous qui aurez amené sa première punition.
Dom Bazin me fit mettre à genoux et tendre la langue. Il tira de sa soutane une boîte d'écaillé blonde remplie jusqu'au bord de pastilles rouges, vertes, jaunes, bleues, orangées, et il en suspendit une au bout de ses doigts, sur la pointe môme de
ma langue déjà émoustillée par le rayoïmement de ces sucreries.
— En entrant dans cette maison, me dit sévèrement dom Bazin, vous avez proféré un mensonge, et cela pour conquérir les bonnes grâces de la tante Bénigne, n'est-il pas vrai ? Quel autre motif aurait pu vous inciter à soutenir que vous aviez renversé une chaise? Il n*y avait pas de chaise au milieu du corridor, je l'ai fort bien remarqué, monsieur. Puisque votre langue a péché, nous niions punir votre langue, petit courtisan.
En voyant briller sous mon nez une pastille du plus joli rouge, il me fut d'abord à peu près impossible d'imaginer comment cette friandise pouvait se changer en instrument de supplice. Je la suçotai du bout des lèvres ; elle n'avait point d'amertume, elle était fondante et sucrée, elle sentait la menthe. Dom Bazin, les yeux étincelants de malignité, la promenait doucement sur ma langue tendue; elle m'effleurait à petits coups , elle me chatouillait, m'agaçait, me piquait, en laissant de seconde en seconde à mes papilles un atome de sucre parfumé. A force de se promener, elle fondit. Dom Bazin en puisa dans sa boîte une seconde qui sentait le citron, une troisième qui avait le goût du café, une quatrième qui rappelait la saveur de la vanille. La seconde passa sur ma langue comme une brosse, les deux autres comme un râteau; elles me donnaient en fondant une double sensation de plaisir et de dou-
leur. A la fin, la douleur l'emporta : une dialeur cuisante brûlait mes papilles. Je retirai ma langue sucrée et gonflée, parfumée et écorchée. Le diâtiment avait été plus violent que je ne pouvais m*j attendre; je me suis souvenu longtemps du sup* plice de la pastille.
— Tu ne mentiras plus, mon petit ami, me dit en riant dom Bazin.
— Vous ne mentirez plus, me dit Bénigne apitoyée sur mon sort ; non , je vous en prie , ne mentez [ilus, mon enfant, quand même ce serait pour me rendre service ou pour me faire plaisir.
Cette marque d'intérêt me toucha. Je baisai avec effusion la main glaciale de la bonne fille. Quant à dom Bazin, je le regardai sans rancune avec un mélange de déférence et d'étonnement Ce n'était pas un maître comme un autre : il avait une manière si originale de punir, que je lui pardonnai d*avance l'autorité qu'il allait exercer à mes dépens ; je crois même que je me promis tout bas d'être quelquefois indocile ou rebelle par pure curiosité. Mon maître, je le devinai bientôt , m'estimait déjÀ pour le courage que j'avais montré en subissant mon supplice.
— Petit Visigoth, me dit-il, je suis content de toi, tu as supporté la douleur en vrai Romain.
Un peu de fierté me passa dans l'âme et y fit en- •"©r un peu d'affection pour celui qui , tout en me
chAtiant, trouvait le moyen , on ce moment môme , de me rehausser à mes propres yeux. Lorsque dom Bazin m*eut entraîné à sa suite dans les divers appartements de sa vaste demeure ; quand j*eus visité le salon tendu de vieilles tapisseries à personnages, la salle à manger ornée de sujets de chasse, les chambres du premier étage oU les guirlandes fleuries couvraient les plafonds et les murs des couleurs les plus divertissantes ; quand j*eus admiré à loisir les commodes bombées en bois de rose, les épais rideaux-de damas, les lourdes et riches tentures, les pendules émaillées, les tapis éclatants, Targenterie pt les porcelaines, il me sembla que je n'étais plus un étranger dans cette maison. Dom Bazin, qui avait compris mes extases, remit le lendemain à Guillaume une lettre pour mes parents, oh il avait écrit ces propres mots :
« Laissez-moi Flavien pour un an, et no venez pas le voir avant que je vous y autorise. Je vous le rendrai presque parfait, j'en suis certain, et je vous garantis qu'il n'aura pas une minute d'ennui dans ma maison. »
Pour moi, je vis repartir Guillaume sans le moindre serrement de cœur.
^ Bien des compliments à Puicheric, lui dis-je du ton le plus joyeux.
J'avais assez bien profité en un jour des conseils et des indications de ce mentor gavache. Télémaque,
dont j'avais lu les aventures, me paraissait un niais auprès de moi. Et pourtant je n'avais pas encore vu la chambre des Belles Saintes.
Un an s'écoula. Je ne comptai ni les jours ni les lieures : ce fut un éclair. Quel charme avait donc le Pavillon, quelle séduction la tante Bénigne, queUe chaîne puissante dom Bazin, pour me retenir sans regret loin de mes parents et me les faire presque oublier? Je n'ai pu me rendre compte que longtemps après de la magie de certains lieux et de certains ôtres qui ont réellement la vertu d'enchanter. Pourquoi telle solitude nous a-t-elle paru si peuplée? comment l'univers entier a-t-il tenu pour nous dans une maison des champs ? d'oU vient qu'un ou deux ôtres humains ont plus largement rempli notre existence que des milliers de visages connus et de noms illustres? Les poussières de la vie nous effleurent à peine ; mais , nous rencontrons un esprit, une âme : la vie a ses flambeaux I
Je fus réchauffé par Bénigne, je fus éclairé par dom Bazin. Ils ne ressemblaient ni l'un ni l'autre
aux échantillons de l'espèce humaine que j'avais déjà vus. Bénigne avait Tinfluence sjmpathiciue d'un bon petit génie inoOensif qui ne peut qu'aimer et qui ne saurait nuire; c'était une fleur d'innocence édénique ; la simplicité d'un élément, la bêtise immaculée, une bêtise céleste, disait son frère. Dom fiazin jetait feu et flamme autour de lui : c'était un démon bienfaisant. Ds touchaient tous deux au monde surnaturel, à cause des traits singuliers qui les se* paraient du monde ordinaire. Dans ce Pavillon isolé, je sentais instinctivement, et je retrouve encore, plus j'y songe, un peu de merveilleux, un peu de féerie.
Quand la tante Bénigne me disait : « En Espagne, où Ton me nommait Bénigna , les femmes les mieux élevées fument comme les hommes , et les prêtres les plus respectables fument comme les femmes; » quand elle ajoutait à demi -voix en tordant le cou : « En Italie , un petit abbé à bas violets m'a adressé de jolis vers pour me demander à baiser ma main dans une église ; » quand elle me racontait naïvement qu'elle n'avait jamais pu terminer les bas qu'elle tricotait pour son frère depuis la première Révolution , parce qu'elle laissait tomber les mailles ou ne comptait pas exactement ses points , il me suffisait de fermer les yeux pour avoir des ailes et pour m'envoler aussitôt dans je ne sais quel monde invraisemblable ou fantastique. Dès qu*il faisait grand vent, elle s'écriait : « Les saints soufflent, »
comme si elle eut canonisé la troupe d'ÉoIe. Si elle essayait de me peindre le caractère de son frère , elle se contentait de cette simple réflexion : « Dieu est bon, vois-tu, quoiqu*il tonne. » Gomme elle demeurait toujours au rez-de-chaussée, et que dom Bazin avait Thabitude de se promener en lisant plusieurs heures par jour à l'étdge supérieur, elle déclarait très-sincèrement qu*à force de lui marcher sur la tête , le chanoine avait fini par la lui aplatir. Elle n*en voulait pas d'ailleurs à dom Bazin ; il avait trop de sang dans les veines , ce qui le forçait à être sans cesse en mouvement, tandis qu'elle se voyait, au contraire , forcée de rester sans cesse clouée dans son fauteuil. Elle entendait des voix, elle était souvent troublée par des apparitions ou des visions. Les moindres circonstances de la vie ordinaire la jetaient de plein vol dans le monde du rêve. Elle allait chaque jour en enfer, en purgatoire, au paradis.
— Donnez-moi des nouvelles de Dieu le Père, lui disait parfois dom Bazin.
Aussitôt elle récitait couramment sa gazette du ciel : elle avait vu le bon Dieu dans une espèce de chaire, à mi-corps, comme on voit un homme à sa fenêtre. Un jour que le curé de Castans avait parlé sur les péchés capitaux, en rappelant que le juste lui-même pèche sept fois par jour, elle s'endormit après le dîner, la tête encore ébranlée par le sermon , et voici ce qu'elle nous dit à son réveil avec la candeur d'un enfant :
« J'ai VU le Père éiernel, la Vierge Marie, le Saint- Esprit et saint Joseph. Notre-Dame avait sur ses genoux un chapelet en grains de raisin, jaunes comme Tambre. L'Enfant Jésus et le Saint-Espril se disputaient le chapelet. Déji^ le Saint-Esprit, avec son bec rose, avait picoté quatre grains, lorsque le petit Jésus lui serra le cou pour lui faire lâcher prise. Le Père éternel courroucé leva la main sur son Fils; mais saint Joseph se plaça devant TEoCuit et reçut le soufflet. Quand je me suis éveillée « le petit Jésus disait à saint Joseph : « Présentez, s*il vous platt, Tautre joue. »
Il résultait évidemment de ce rêve que les pédiés capitaux avaient leur entrée au paradis. Le Saint- Esprit avait péché par gourmandise, l'Enfant Jésus par envie, le Père étemol par colère, et peut-être Notre-Dame par paresse, car elle aurait pu tout empêcher en mettant adroitement le chapelet dans son sein.
— Entends-tu cette païenne , me dit en clignotant dom Bazin. Sans savoir la mythologie comme nous, elle place innocemment le paradis dans l'Olympe, elle travestit le bon Dieu en Jupiter.
— Qu'est-ce donc que Jupiter? demandait Bénigne*
— Dites à Flavien de vous enseigner le latin , et vous le saurez.
— Le latin , répondait Bénigne, n'est pas nécessaire pour mon salut.
•Alors dom Bazin entreprenait de démontrer que , pour être sauvé , il faUait entendre parfaitement le latin, n développait à l'appui de sa thèse tant de bons arguments, que la pauvre Bénigne, à demiconvaincue, était prête à écouter mes leçons. Mais , hélas 1 j'aurais été sans doute un professeur trèsmsufiBsant. J'étais paresseux, Je n'étudiais guère, et, comme j'avais un mattre fort distrait, les journées se passaient en promenades, en explications de vive voix, en récits et en causeries, en lectures commentées au pas de course. On avait rarement le temps de me faire réciter mes auteurs ou de vérifier mes devoirs écrits.
Dom Bazin m'entraînait à sa suite , du matin au soir, tantôt vers les cimes de Nôre , du côté des domaines du maréchal Soult, tantôt vers la vallée de Cannes, au fond des caa*ières de marbre, tantôt vers la grotte de Limousis , oii nous dînions à la lueur des torches, au milieu d'étincelantes cristalli* sations. C'estainsique j'ai recueilli les^meilleures leçons de ce mattre singulier qui me défendait de rien apprendre par cœur, parce que la mémoire , disaitil , n'est que la servante do l'intelligence , et n'est bonne qu'à faire le ménage des autres facultés. Dom Bazin procédait volontiers par sentences , par saillies , par maximes , résumant brièvement des idées générales ; il "mêlait volontiers tous les sujets, allant de l'un à l'autre avec la plus capricieuse éloquence ; et si je ne le comprenais pas , si Je l'interrogeais , il
m'imposait silence d*uD geste ou d'un mot. « Taistoi^ me disait-il, tais-toi ; je laboure , je sème et je plante ; il n'est pas nécessaire que le champ oU je travaille comprenne à Tinstant ce que je dais. » Il avait grandement raison , le Halédictin ! Ce qu'il a planté a grandi > ce qu'il a semé a mûri. Je me suis souvent émerveillé de retrouver dans mon esprit des fragments de conversation , des ét:lairs de raisonnement, des comparaisons ou des définitions lumineuses que j%vais à peine entendues autrefois , et que sûrement je n'avais pas comprises. Sur les Mathématiques , il me disait : « C'est Dieu qui a inventé le système décimal > en nous donnant dix doigts; » sur la Géographie : « C'est une science de surface , la science des courriers et des postillons! » Sur la Philosophie : « C'est la Religion mise à pied, sans ailes ; » Sur les Ordres moYiastiques : « Les franciscains étaient des mendiants , les jésuites des procureurs, les dominicains des avocats, les bénédictins des savants et des hommes de lettres. » Quelquefois il m'interpellait sans motif; plus souvent il oubliait tout à fait ma présence , et cessant de parler brusquement, tombait en méditation ou en rêverie. Alors devant les torrents en poussière, devant les prés suspendus entre deux rochers, devant ces maigres petits champs oli deux vaches étiques traînent la charrue , d'autres images s'élevaient à mes yeux des profondeurs de la plaine oh je comptais d'en haut dix-huit clochers. Je revoyais entre la
rivière d*Aude et le canal du Midi, mon joli village de Puichoric avec ses toits rouges, ses jardins entourés de cyprès pour briser FefTurtdes grands vents, mon. père et ma mère se promenant avec mon oncle Marc le long d*une immense pièce de terre , appelée Champ de la Barqw, oh travaillaient à raise,en môme temps, dix paires de mules fringantes. Plus souvent encore , je Tavoue ^ ma pensée se reportait vers Castans, vers le Pavillon, et dom Bazin m'ayant demandé deux ou trois fois par hasard : « A quoi soDges-tu? » Il m'est arrivé de lui répondre presque sans m'en douter : « A la chambre des Belles Saintes I » Dom Bazin se levait alors sans me répondre , ou me racontait toutes les catastrophes que le démon de la curiosité avait amenées, depuis la légende d*Adam jusqu'à celle de Barbe-Bleue.
Après le système d'enseignement du chanoine, ce qu'il y avait de plus curieux chez lui , c'étaient ses distractions. Elles étaient si involontaires, si fréquentes, si avérées, que la tante Bénigne en avait fait le sujet de ses meilleures plaisanteries : € Il prend le côté de l'Épitre pour le côté de l'Évangile. > Les méprises et les confusions de dom Bazin se renouvelaient presque tous les jours et de la façon la plus étrange. Il lui est arrivé devant moi de lire les odes d'Horace, croyant lire son bréviaire. Il faisait le signe de la croix en scandant ce vers :
0 foDs Blandusifle, splendidior vitru!
Les poètes de Tantiquité grecque et latine lui étaient aussi familiers que les Pères de TÉglise. Son front, séparé en deux parties , non par une ride (il n*en a jamais eu), mais par un sillon trèsr4éger, renfermait (c'étaient ses propres paroles) d'un o6tê la science profane, et de l'autre la science sacrée. Les deux compartiments devaient communiquer sans doute, n en prenait son parti gaiement, il en riait.
Son érudition abondante révélait tout de suite l'ancien moine ; il était resté moine d'ailleurs |^r ses préjugés contre le clergé séculier. Je l'enleDdis un dimanche , pendant que je jouais avec le tricot de la tante Bénigne , dire formellement au curé de Castans : « Vous autres , curés , vous ôtes des igno rants, des ambitieux, des gens en place. Nous étions la noblesse de l'Église, vous n'en êtes que la bourgeoisie ; l'évéque - est un préfet qui vous nomme maires ou adjoints dans une de ses paroisses. Et le chapitre lui-môme, son conseil général, croyezvous qu'il soit très-propre à l'édifier sur les affaires du diocèse? Les chanoines devraient éclairer lecr évoque : ils font la partie de whist avec monseigneur. — Vous êtes pourtant chanoine, répliqua doucement le curé. — Il y a chanoine et chanoine , comme il y a fagots et fagots. — Je ne l'ignore pas, croyez-le bien ; il y a môme tel chanoine qui serait digne d'être évoque. »
Dom Bazin ne répliqua pas, il rougit. Avait-il souhaité jadis la crosse et la mttre? Ce qu'il y a de
certain, c*est qu'il les aurait noblement portées. Par sa taille élevée , par son embonpoint majestueux, qui rappelait le contour d'un beau vase antique , par ses blanches mains de velours, par sa haute mine impertinente que j'ai retrouvée plus tard dans le portrait du cardinal de Rohan , par l'ensemble de sa physionomie et la dignité naturelle de sa personne , dom Bazin était né prélat. Madame de Villerambert lui aurait obtenu un siège, m'a-t-on dit , si la Révolution n'avait mis trop brusquement fin au crédit de la marquise. Quand il célébrait l'office divin aux solennités, on aurait cru qu'il officiait pontificalement.
Mais,en supposant qu'il eût étéprélat,le Malédictin aurait-il gardé son originalité? Monseigneur Bazin ne serait-il pas resté au-dessous de dom Bazin ? auraitil inventé le isupplice de la pastille? m'aurait-il forcé de lui servir la messe un dimanche, en me traînant par le collet jusque sur les marches de l'autel , en face des assistants , pour me punir d'avoir refusé par vanité la calotte d'enfant de chœur? m'aurait-il con* traint de casser devant six convives , à table , toute une pile d'assiettes de porcelaine tendre, parce qu'avec mon étourderie de sapajou j'avais renversé et brisé une soupière d'un coup de coude? Je faillis mourir de confusion ce jour-là , comme je faillis mourir de peur le jour où il me surprit dans la chambre des Belles Saintes.
Cette chambre mystérieuse dont m*avait tant parié Guillaume , la seule partie de sa maison que le réTérend malédictin ne m*eût pas ouverte, cette chambre oh Bénigne elle-même n'avait jamais pénétré, que de journées d'inquiétude elle m'a causées, sans compter les nuits d'insomnie ! J'avais observé qu'avant de se coucher, dom Bazin allait chaque soir méditer et prier dans cette chambre oh il avait tous SOS livres. J'entendais sa voix du corridor, je me creusais la tète pour inventer un prétexte qui me permît de frapper à la porte sans être grondé. Après mille hésitations, je frappais, dans l'espoir que la porte en s'ouvrant me laisserait voir des merveilles. Dom Bazin , pour toute réponse , me criait de l'intérieur : « Allez* vous-en , » et , le lendemain , il me traitait comme un étranger. Quand le démon de la curiosité s'est logé dans une cervelle de femme ou d'enfant , il faut que la curiosité soit satisfaite ou
que la cervelle éclate comme une chaudière à vapeur. Je résolus unjour, pour mon malheur, de céder à la tentation du démon.
Les croisées de la bibliothèque s'ouvraient sur le jardin. Or, au fond du jardin, il y avait un arbre assez haut, un sapin, si je ne me trompe, tout juste en face de ces croisées. Je grimpai sur Tarbre et ne vis rien ; mais j'avais été apergu : dom Bazin condamna le sapin au feu. Tandis que cet arbre brûlait, je rêvais criminellement d'échelles, de ballons, de sauts périlleux, de tremplins élastiques. Après des efforts redoublés de combinaison , je m'arrêtai au moyen le plus simple : « 11 faut enlever la clef de la chambre pendant la nuit I » Comment la distinguer des autres clefs? oti la trouver? Me voilà tout frémissant. Je me heurte le front , je regarde le ciel, je médite, je cherche , et, tout à coup , je devine en môme temps, par un éclair de logique sauvage, que la clef doit être très-petite et qu'elle doit se cacher dans la poche la plus secrète de dom Bazin , dans le gousset de sa culotte. En effet , c'est comme une clef de montre que je tflte au fond du gousset. Elle est dans ma main, ô triomphe! et dom Bazin repose, en ce moment, comme un bienheureux I
Je pénètre résolument dans la chambre,à la lueur d'un reste de bougie dérobé la veillaau salon. C'était bien la chambre des Belles Saintes I En face de la bibliothèque dont les rayons occupent tout le mur de droite, trois tableaux à cadre doré se détachent
merveilleusemeat sur une tenture de cuir un peu sombre. Je lis sur les cadres : « sainte Louise, sainte Marie rÉgypticnne, sainte Madeleine.» La première,
' le front noyé dans une ombre vaporeuse , lance vers le ciel un regard oblique , ardent et Toilé. La seconde , repliée sur elle-même , semble d'abord toute nue ; je me 'trompe; elle est revêtue d'un haint de lumière , d'une de ces robes couleur de soleil que les fées donnent aux princesses dans les contes. La troisième... oh! la troisième, qui se mire dans une glace en tordant sa chevelure d'or, c'est assurément la sainte pécheresse, mais la pécheresse avant sa conversion. Au-dessous des trois tableaux se dressent trois figures de marbre blanc, trois jeunes filles en groupe, soutenues par une large console eo forme de prie-Dieu. Une inscription en caractères noirs m'apprend que ce sont les trois Vertus théologales , la Foi , l'Bspérance et la Charité. Qu'cUes étaient gracieuses, les trois sœurs!
J'embrassais ou croyais embrasser la plus belle des trois, l'Espérance, quand j'entendis marcher derrière moi. Quelqu'un m'avait entendu et suivi. Je me retournai , c'était dom Bazin ; il avait l'air confondu de mon audace. Pour moi, je ne respirais plus, j'étais atterré. Dom Bazin, pâle de colère» me montra du doigt la porte et me dit : < Sortez à Tins-
'tant de cette chambre. Demain, vous sortirez de cette maison. »
La tante Bénigne pleura» supplia, demanda ma
^prâce au nom de tous les saints. Dom Bazin fut inflexible, n me renvoya le lendemain à mes parents sans leur donner par écrit la moindre explication.
Après la mort du révéread malédictia, quand je rencontrai son neveu Maxime sur la place de la Bourse, et qu*il m'offrit à vil prix les trois taUeaox et les trois statues qui formaient tout son héritage, vous imaginez si je m*empressai d'accepter. Quelle fut ma surprise, ou plutôt ma stupéfaction, lorsque, dans les Belles Saintes de dom Bazinr je saluai de très-bonnes copies du Corrége, du Titien et de Léonard; lorsque, dans ses trois Vertus théologales, je reconnus une reproduction du groupe classique des troia Grâces I Les tableaux et les statues avaient été légués à dom Bazin par madame de Villerambert, qui, par une faiblesse de dévote un peu mondaine , avait canonisé de son chef la Monna Lisa, TAntiope, la mattresse du Titien, et travesti les Grâces païennes en Vertus chrétiennes , uniquement sans doute pour no pas effaroucher les bonnes âmes de Castans. Dom Bazin avait-il pu ignorer cette pieu»e .
jse, lui qui dirigeait la conscience de la marquise?
s'était contenté de mettre sous clef tableaux et ;alues. Cependant, qui oserait le damner pour avoir lédité devant TAntiope et pour avoir fait sa prière evaut les trois Grâces?
Il a trop honoré la beauté profane, il a trop aimé antiquité ; oui, ce fut un païen, si l'on veut, mais , omuie tous les grands artistes de la Renaissance, m païen innocent.