‹ La douce enfance de Thierry SeneuseChapitre 1 sur 1 · La douce enfance de Thierry Seneuse · texte numérisé non relu

La douce enfance de Thierry Seneuse

Je donne ce livre à Toinon comme gage de ma reconnaissance et de mon infinie tendresse.

On mayne en toy très noble et bonne vie; Du royaume es le droit chief et l'onnour. Si me fait mal de toy la départie, Et n'aray bien jusques à mon retour; Devers Saint-Lié me suis mis en destour Et tant com j'ay pu véir tes clochiers T'ay regardé, et par agenoulliers Piteusement fu de dire contrains :

Adieu te dy, noble cité de Rains.

Eustache Deschamps (Ballade CCCCLXXXIX)

DE THIERRY SENEUSE

Par les soirs nonchalants de son arrière-saison, souvent Thierry Seneuse appelle et cherche à préciser les images tremblantes de son enfance. Le Passé répond à l'évocation et bientôt, devant le rêveur visité par le souvenir, une maison joyeuse apparaît, blanche avec un toit d'ardoises, dans un grand jardin qui descend vers une mince rivière...

Et Thierry se revoit lui-même tout petit avec sa figure sage, la moue réfléchie de ses lèvres, et ses larges yeux écartés et candides. Assis à terre sous une voûte de tilleuls, il porte un costume écossais à la jupe bariolée. Sur sa veste bleue luisent des boutons en losange, ornés de chardons, que par instants il contemple et admire. Les

rubans sombres de la toque se mêlent à ses boucles pâles. Avec des gestes menus, appliqués, il puise le sable de l'allée, le sable soyeux et brillant de mica, qui moule ses jambes nues ; et il le laisse couler entre ses doigts pour actionner une drague en miniature dont les seaux se remplissent et se vident tour à tour.

La torpeur de l'été pèse sur les feuillages immobiles, sur les fleurs bourgeoises qui encadrent les pelouses d'une triple bordure. Le son des cloches rémoises, incapable de se prolonger, tombe exténué de la ville prochaine. Laiteuse et sans rides, la Vesle exhale une odeur chaude et triste, une odeur de souches pourries qui se mêle au parfum des abricots et des roses. Et l'enfant, las de son jouet, se demande s'il ira visiter l'Amalthée de plâtre dont la chèvre semble brouter les iris qui se haussent autour du piédestal, ou si l'heure est venue d'arroser les marronniers par lui plantés le précédent automne, à l'ombre de la faisanderie, dans l'enclos jalousement délimité qui est son domaine. Il songe aussi à réaliser un vieux projet téméraire : affronter seul le mystère de la « sallette » où l'on enferme les paillassons habités par les souris, où dans le demi-jour la grenouille du tonneau délaissé ouvre sa gueule comique et pourtant redoutable.

Longtemps Thierry savoure ces incertitudes et ce désœuvrement léger.

Mais à travers les massifs de fusains, le petit voit venir ses parents qui se donnent le bras. Le père, vêtu d'alpaga, fait tournoyer sa badine à pommeau d'or; il parle, et au-dessus de la cravate La Vallière, entre ses favoris soignés, son visage sourit, un visage délicat et flétri, où brille un étrange regard. Toute sa jeunesse, cet aventureux a couru le monde à la poursuite des plus décevantes entreprises : exploitation de terres vierges, création de factoreries, découverte de gisements et de placers. Tantôt dupé par ses rêves ou ses phrases, et tantôt distrait ou rebuté, jamais il n'est parvenu au terme, et il a dû regagner son gîte, vaincu, moqué de ses compatriotes dont il ambitionnait l'admiration. Aux lointains pays il a contracté des fièvres qui le minent, mais par un suprême désir de plaire, ou pour se rassurer lui-même, le voici qui hâte le pas et redresse sa taille voûtée. Bientôt cet effort l'épuisé, et il s'affaisse sur un banc, les mains moites, le regard traversé de flammes mourantes.

Sa femme s'est assise à ses côtés. Longue et fine, elle semble une créature de songe, une ombre de mélodies populaires. Sur son ovale effilé flotte une pâleur diaphane. Ses traits reflè-

tent la fidélité pieuse, la douce simplicité d'autrefois. Elle est sereine et sage comme les horizons que ses ancêtres contemplèrent. Si la gaieté l'a quittée avec l'espoir, on ne lit pas d'amertume au coin de ses lèvres recueillies ; mais elle porte sur tout son être jeune et fragile le charme mélancolique de la tendresse contenue, silencieuse. De temps en temps, sous l'ombrelle étroite, elle incline vers l'épaule tombante sa jolie tête serrée de bandeaux ; elle tousse alors en petites quintes précipitées et discrètes ; mais elle relève bien vite sur l'époux son œil vigilant.

Thierry s'approche, et tous deux l'enveloppent de caresses émerveillées. Le père, qui s'est ressaisi, commence à lui raconter des histoires. En prenant ses comparaisons dans le décor familier il évoque les paysages qu'il a parcourus, la bouillonnante forêt tropicale avec sa faune redoutable, sa flore splendide et délétère, le silence affolant de la brousse, les montagnes dont jamais on ne distingue les cimes. Il décrit les campements gardés la nuit par de grands feux, et les embûches des sauvages avec le crépitement des revolvers et des rifles. De bonne foi il enjolive et dramatise, jaloux peut-être de justifier par un grossissement épique son passé inutile, enivré aussi d'entendre une fois encore chanter son illusion.

LA DOLTCE ENFANCE DE THIERRY SENEUSE 13

Thierry est peu séduit d'abord. Sa petite drague l'intéresse plus que les pagodes, le crapaud domicilié sous les bégonias plus que les alligators, et aux flamants il préfère les courlis invisibles qui rappellent chaque soir avec des cris d'essieux fatigués par delà les marais. Aussi espère-t-il toujours dans les récits paternels l'intervention des êtres connus : sa bonne, François le jardinier bavard et savant, les animaux et les arbres qui sont ses amis. Ils n'apparaissent jamais. Alors l'enfant se résigne, mais il réclame les histoires déjà racontées, les plus simples et les plus touchantes, celles qui ont le délicieux attrait de l'habituel, du prévu.

Puis on va se promener sur la Vesle, dans la barque bleue. François rame, et Thierry, avec son doigt, déchire la moire de l'eau où ondulent les chevelures des herbes. Les événements se précipitent : un martin-pêcheur file comme un trait d'azur ; une demoiselle plane, immobile au-dessus des nénuphars; au loin chasse le brochet. Du haut de leurs terrasses bordées de phlox mauves, des voisins qui pèchent à la ligne saluent, engagent de brefs dialogues. Mais un peu de fraîcheur se lève, les ombres grandissent; et l'on rentre à l'embarcadère. Les mains dans celles de ses parents, Thierry traverse le jardin, gravit les

marches du perron, trop élevées pour ses petites jambes. Dans le soir laissé derrière lui, il entend le jardinier qui enroule autour du pieu la chaîne mouillée de la nacelle, et les bruits de l'écope qui s'alentissent et décroissent.

Seul dans le grand salon avec sa mère, Thierry lui demande de jouer l'air qu'il aime entre tous. Soumise, elle s'assied devant le piano d'acajou qu'ornent des moulures ruchées. Elle ouvre les Echos de France, et ses mains, lasses à l'ordinaire, se font tout à coup alertes et joyeuses. Après un soupir d'effort, c'est d'une voix douce et brisée qu'elle chante la ronde de Camille ou le Souterrain, de Dalayrac :

Notre meunier chargé d'argent S'en allait au village...

Le sens des paroles, Thierry ne l'a jamais bien saisi, mais il a brodé sur elles une légende qui escorte en sa tête le vol des notes connues. Quand la ronde est terminée, sa mine devient si piteuse que la mère sourit et recommence. Concentré et ravi, il écoute, debout dans le cercle de la lampe d'où il n'ose sortir. Et lorsque le refrain répète le conseil :

Amis, si vous voulez m'en croire, N'allez pas, n'allez pas clans la forêt noire!...

il évoque la sombre allée de tilleuls, les saules bossus et suspects de la Vesle, et les grands peupliers se livrant soudain à de furieux colloques. Les ténèbres s'accumulent aux angles de la pièce, et sur la tablette du piano, dans leurs cornets de faïence peinte, les gynériums séchés agitent singulièrement leurs panaches. Une angoisse délicieuse le saisit alors, il voit s'approcher la Peur... Mais la reprise allègre des couplets chasse le spectre menaçant.

L'instrument s'est tu. Derrière la vitre que son haleine couvre de buée, Thierry regarde se tisser de grands voiles noirs au-dessus des parterres. Les couleurs agonisent, les arbres perdent leurs contours, entrent dans le mystère de la nuit. Au faite de l'acacia la chouette jette sa plainte ; et on entend flûter le crapaud qui se traîne le long des lierres mouillés. L'obscurité se peuple de frayeurs. Que va-t-il advenir des petits marronniers si chétit's ? que va-t-il advenir du rougegorge si soucieux l'après-midi de compagnie affectueuse ?

L'enfant prête l'oreille car il croit que l'appellent toutes ces menues existences confiantes et chères, tapies sous les feuilles ou perdues dans l'immensité du gazon. Mais le sentiment de sa propre sécurité le réconforte bientôt; et seul per-

siste en son cœur le regret confus, un regret qui dépasse son âge, de voir se fondre ainsi dans le soir vorace tant de splendeurs.

Et les jours s'écoulent tous pareils. C'était au temps où les reflets semblaient plus vifs, où le soleil luisait plus fort qu'aujourd'hui. Dans la câlinerie des êtres et des choses, Thierry savourait la béatitude, l'innocence des joies instinctives. Tout souriait, tout mentait à ses yeux, tout lui apparaissait candide, éternel. Sur la figure môme de ses parents, il n'avait jamais deviné la souffrance. Il était heureux, il ne connaissait pas encore l'espoir.

Soudain la guerre éclate. L'enfant n'en continue pas moins ses jeux paisibles, et il ne pleure pas au départ de son père tant il est satisfait de le voir en costume de mobile. Mais un dimanche que sous les tilleuls il aide sa maman à faire de la charpie, une sourde explosion ébranle l'air calme et torride : c'est le pont du canal qui saute. Epouvanté, le petit demande où il doit cacher sa tirelire, et s'inquiète de savoir si l'on pourra dissimuler sa volière...

Peu après les casques à pointe arrivent et s'installent comme chez eux. Ils s'emparent des plus belles pièces, occupent le salon, et le soir on se

barricade avec les deux bonnes dans la chambre jaune. Puis l'hiver se déroule si terrible que des loups viennent rôder jusqu'à Gormontreuil. Thierry maintenant sent peser sur ses frêles épaules une atmosphère indéfinissable de contrainte et d'angoisse.

Un soir de juin, le père — hâve et maigri — rentre après une cruelle détention dans une forteresse de la Baltique. Mais durant des mois encore c'est l'esclavage de l'occupation, chacun vivant chez soi pour ne pas rencontrer dans la rue l'envahisseur qu'il doit tolérer à sa table. Et Ton ne respire que le jour où le dernier Prussien a quitte le sol de la patrie. Alors on savoure la joie d'être réunis. Le jardinier regarnit les corbeilles; des amis viennent goûter sur la terrasse ; petite mère rouvre son piano.

C'est plus lard. Il y a moins de lumière sur la maison. Dans le jardin embrumé, silencieux, le petit se croit oublié. Le père y descend rarement et ne conte plus d'histoires. Et un matin on annonce à l'enfant que le voyageur s'en est allé dans l'étrange pays où les arbres sont si grands, les fleurs si belles, dans le pays du bon Dieu.

Dès lors sa mère le réclame sans cesse ; à tout

instant elle le couvre de baisers plus forts, presque douloureux. Et dans le salon où l'on parle bas, elle hésite à lui jouer, quand il la réclame, la ronde de Camille ou le Souterrain.

De nouveau la solitude. Maman est malade et Ton défend au gamin d'être bruyant. A des heures fixes on le conduit dans la chambre où elle repose. Poussé par sa bonne, l'enfant, à pas craintifs, s'approche du grand lit, hasarde la tête sous le dais qu'éclaire la blancheur du crucifix d'ivoire. Et dans l'ombre il entend sa mère qui lui demande de venir plus près, encore plus près. Elle s'incline pour l'embrasser, et l'odeur de son haleine rappelle la pharmacie dans laquelle, le dimanche après la messe, Thierry va acheter du jujube. Puis le silence plane. Le petit n'ose toucher à rien, ni au nécessaire de toilette, ni aux torsades en chenilles qui pourtant attirent ses mains. Debout, feignant l'attention, il contemple longuement une vieille gravure, Y Observateur distrait, où un enfant qui est, paraît-il, « tout son portrait », s'amuse à souffler des bulles de savon. Il cherche à se reconnaître, puis à comprendre le secret du jeu.

Petite mère lui demande s'il n'a pas oublié son Pater et son Credo; et tandis qu'agenouillé sur

le prie-Dieu de tapisserie il psalmodie avec effort, se perd et se rattrape, il écoute la cuiller d'argent qui fait le tour de la tasse et, sans s'arrêter, chemine. Parfois on introduit un monsieur rasé qui lui tapote les joues, et qui s'en va après avoir griffonné quelques lignes sur la table couverte de flacons.

Thierry n'a pas revu la malade depuis trois jours, et voici qu'un soir il se réveille dans son petit lit où l'enferme une claire-voie de palissandre. A la lueur de la veilleuse il s'aperçoit que Rosalie n'est pas assise à son chevet; longtemps il se défend contre l'effroi; mais comme il vient d'entendre dans le couloir des murmures et des heurts, il appelle, crie désespérément. Sa bonne arrive enfin, pâle et tout en larmes; elle essaie de le rassurer avec des phrases insolites, puis brusquement elle sanglote : petite mère à son tour s'en est allée dans le beau pays...

Thierry pleure longtemps puis finit par s'endormir. Le lendemain il est tout désemparé, mais curieux aussi, car à moitié habillé il a pu voir, du haut de l'escalier, le vestibule transformé en un jardin merveilleux où s'étagent des fleurs de toutes les saisons, où les roses thé et les lilas blancs fléchissent et retombent sur les dômes des anthémis et des chrysanthèmes, un jardin fée-

rique et capiteux qu'il ne retrouve plus deux heures après et qui a laissé une odeur d'église...

On vient le voir. Parents et amis l'embrassent; des barbes le piquent, des larmes se collent à ses joues, et chacun le plaint en d'incompréhensibles discours. Le soir son grand-oncle Georges- Jacques Seneuse qui, toute la journée, adossé à la cheminée du salon, a reçu les intimes, le prend par la main; et Thierry, sans protestations, se laisse emmener.

Tous deux ils quittent la jolie maison de Cormontreuil, et ils traversent le faubourg où des fillettes, que Thierry connaît bien, s'arrêtent de jouer et s'écartent muettes et graves en l'apercevant. Par les rues étroites, tandis que des gens saluent avec de mornes figures, Seneuse conduit l'enfant dans son logis à lui, situé dans le vieux Reims, rue des Toussaints, contre la cathédrale.

Quand ils arrivent, le dîner est servi, et ils se mettent à table, mais Thierry ne trouve à sa place, ni sa timbale guillochée, ni son petit couvert. Assis sur une chaise trop basse, gêné par une serviette nouée derrière la nuque, et inquiet des taches, il s'efforce de goûter aux mets qu'on accumule sur son assiette. Mais il ne peut avaler, et il demeure penaud, découragé par cette abondance de nourriture. En face de lui l'oncle, le

regard fixe, ne touche à aucun plat et bat nerveusement la table avec son couteau que par instant il envoie glisser au loin, dans un geste d'impuissance et de découragement.

Gomme on ôte le dessert, Rosalie entre et invite l'enfant à la suivre. Par un escalier de pierre aux vastes repos, elle le mène vers une chambre où de lourds phalènes heurtent gauchement le plafond. Il se laisse dévêtir, puis coucher dans un lit trop élevé, trop large, gardé au chevet et au pied par des visages de cuivre solennels et glacés. Quand il s'est enfoncé dans la plume, la tête devant l'énorme édredon, Rosalie le borde soigneusement, l'embrasse en l'appelant son Jésus et le quitte.

Thierry n'ose bouger ; la crainte des araignées, des chauves-souris, le hante tout d'abord, puis il songe : l'explication qu'on lui a donnée du départ de sa mère, obscurément il la devine simplifiée à son usage et réduite à sa taille. Pour les grandes personnes, il doit en exister une autre. Longtemps son imagination erre dans le noir. Pourquoi petite-mère est-elle partie sans l'emmener, sans l'avertir? Comment, hier encore si faible, pourra-t-elle supporter ces dangereux vroyages contés par le père, affronter les tempêtes, marcher seule la nuit dans les forêts habitées par les

brigands et les bêtes féroces? Où est-elle à cette heure?

Quand Rosalie revient, il la supplie de laisser la lampe allumée, d'ouvrir la porte du cabinet voisin où elle doit coucher. Bientôt, rassuré par la paisible clarté, par la respiration de sa bonne, l'enfant cède à la curiosité. 11 repousse l'édredon, se soulève et contemple les roses du papier de tenture, les sièges raides sous leurs housses empesées, la carpette en peaux de renards. Mais c'est la garniture de cheminée qui l'étonné surtout : entre deux urnes de marbre un nègre se cambre dans un uniforme de gala brodé de palmes. Il tient à la main un long calumet et sur son gros ventre un cadran s'arrondit. Sa tête bonasse et stupide qui salue d'un mouvement continuel forme balancier; à chaque seconde les yeux blancs se ferment puis s'écarquillent, les dents d'ivoire se cachent et se découvrent dans un large rire. Mon Dieu, qu'il est comique et amusant!

Peu à peu ces nouveautés distraient Thierry et le consolent. Il s'endort, et il rêve qu'il s'est mis en route, lui aussi, et que cette nuit est la première étape de son premier voyage.

Les archives, les minutes notariales de Reims nous montrent les Seneuse établis dès le moyen âge marchands drapiers à l'enseigne du Pourpoint d'Or. Avides de franchises et de libertés ils prennent part sous Louis XI à la sédition de la Micmaque, et pendant la Régence ils figurent au premier rang de ces bourgeois fiers et turbulents que les gens du roi surnomment avec ironie les « Nous-Serons ». Puis ils abandonnent le commerce, acquièrent des charges. Et quand la Révolution éclate, Denys Seneuse, Tarrière-grandpère de Thierry, est avocat au présidial. Ancien élève des Oratoriens de Juilly, nourri de Diderot et d'Helvétius, il devient l'apôtre des idées nouvelles. Député de la Marne à la Convention, il y subit le prestige et l'empire de Danton avec le-

quel, sept ans auparavant, il avait pris sa licence à l'Ecole de Reims. Son âme réfléchie et malicieuse fut bientôt fanatisée par ce brûlant génie, par cette parole toute vibrante de sublime antique. Dans les mâles sentences du « Titan », dans ses véhéments appels à l'union traditionnelle et à l'audace nationale, il lui semblait entendre la voix même de la Patrie. Et quand, au cours de la harangue, surgissaient de grandes images de nature, le député de Reims se sentait parcouru d'un frisson, revoyait la plaine natale, infinie sous le ciel pâle, et croyait respirer l'air libre de la Champagne.

D'un élan irrésistible, il se donna au « souverain révolutionnaire » et malgré ses talents il renonça à toute ambition personnelle pour le mieux servir.

Après le supplice de Danton, Seneuse, bravement, poursuivit Robespierre de sa haine. Aussi fut-il accusé d'athéisme par l'Incorruptible. Le 9 Thermidor le sauva. Et durant le Consulat et l'Empire, plein de mépris pour les sans-culottes devenus barons et « magnats chamarrés », il reprit sa place au barreau de Reims.

En 1809, à quarante-cinq ans, il épousait une jeune noble, orpheline et ruinée, Charmette de Gerzicourt. Deux fils lui naquirent : l'aîné reçut

les prénoms de Danton, Georges-Jacques, et le second fut appelé Camille, en mémoire de Dèsmoulins.

Le vieux républicain menait une vie orgueilleuse et paisible, quand, brusquement, la loi de 1816 qui exilait les Conventionnels « votants » le chassa de sa province bien-aimée. Il accepta ce coup du sort avec une résignation hautaine. Sous les huées et les menaces de toute une ville à nouveau monarchiste il quitta Reims en plein jour. Des raisons de proximité, de parentés de races, lui firent choisir Liège comme résidence : là palpitait l'âme wallonne, sœur de l'âme champenoise. Il s'y entoura d'anciens collègues, proscrits comme lui, Marc-Antoine Baudot, Charles Duval, Thuriot, Valdruche. Le conventionnel passa ainsi neuf années, instruisant lui-même ses deux fils, et plus tard Georges-Jacques aimait à se représenter son père, toujours en bas de soie et en bel habit bleu, avec son allure fine et pensive, ses yeux très clairs, sa bouche à la fois dédaigneuse et tendre. 11 se souvenait des leçons en plein air où Denys prodiguait les trésors de son universel savoir : on s'asseyait sur le gazon, et le régicide, tout en caressant des primevères qu'il n'osait pas cueillir, parlait de l'antiquité et de la terre natale, d'Aristide et de Démosthène, de La Fon-

taine et de Racine, devant la Meuse venue de France...

Au milieu de février 1825, Denys Seneuse prit froid et dut s'aliter. Bientôt il devina que la fin approchait, mais il se soumit stoïquement aux lois de la nature. Il appela un soir ses enfants, leur adressa ses recommandations suprêmes :

— Dès que je serai mort, sans vous embarrasser de ma dépouille rentrez à Reims. Dans la maison où, plus heureux que moi, s'endormirent nos parents, vous vivrez laborieux et justes, comme de vrais Seneuse. Surtout, si vos petits compatriotes vous accueillent mal, ne montrez pas de colère, et tolérez dignement leurs avanies. . . Et maintenant, jurez-moi de conserver à jamais I le culte sacré de la Révolution. Que tous les actes de votre existence assurent le prochain triomphe de nos efforts ! Ayez toujours devant les yeux l'exemple de Danton. Comme lui, adorez la France d'abord, et la Champagne ensuite. Répétez-vous avec lui qu'on n'emporte pas son pays à la semelle de ses souliers. Ayez la religion des aïeux, l'amour des « grands arbres qui nous ont vus naître... »

Vers l'aube Denys se mit à délirer. L'agonisant s'imaginait réentendre les cris de haine proférés par la canaille de Reims le jour de son départ

pour l'exil. L'une après l'autre, sur un ton amer, il répétait chaque injure. Puis il resta muet un grand moment durant lequel les assistants se regardèrent. Tout à coup, il se dressa et lentement, tristement, il murmura le vers d'Ovide que son cher camarade Baudot aimait à citer :

Barbarus ille ego sum, quia non intelligor illis.

Il retomba. C'était fini.

Le retour fut plus cruel encore que ne l'avait prévu le défunt. Huit mois auparavant Charles X était venu se faire sacrer à Reims, et l'antique cérémonie, renouvelée selon les rites que l'on pensait perdus, avait provoqué en Champagne une terrible fièvre royaliste. On croyait que les siècles allaient reprendre leur ancien cours; les ultras étaient maîtres de la province. Partout la veuve du régicide trouva porte close. Moquée des riches, injuriée des pauvres, .elle fut le jouet de la ville. Les fournisseurs refusaient de la servir, et quand, la tête basse, elle s'aventurait dans les rues, montrée du doigt par les gamins, poursuivie par les ivrognes, tous la hélaient de son prénom. Des mégères la menaçaient du supplice de Théroigne, et, la nuit, sa maison se couvrait d'inscriptions abjectes.

Peu à peu, la persécution se lassa, mais non le mépris et l'hostilité. Vieillie avant l'âge, Charmette vécut solitaire, se consacrant toute à ses enfants qui bientôt quitteraient le collège, leurs caractères trempés à jamais par les quarantaines et les horions.

Fidèle à sa promesse, Georges-Jacques avait supporté les affronts sans une plainte. Dans l'intolérance de ses concitoyens il ne voulait voir quun effet de leur humeur taquine. Ils étaient bien les héritiers de ces Champenois qu'en un jour chagrin La Fontaine avait dénoncés et qui peuplaient :

... un bourg plein de gens dont le cœur Joignait aux duretés le sentiment moqueur.

Au surplus une passion fleurissait dans sa jeune âme pour la terre chérie de ses morts, pour les horizons et les "ciels confidents de leurs amours, de leurs tristesses. La Champagne, c'était l'aïeule longtemps perdue que tous les jours il retrouvait et reconnaissait davantage. L'accueil de la nature lui faisait oublier l'accueil des habitants, et par tendresse pour les champs, il pardonnait aux hommes.

Il dut cependant se séparer une fois encore de

la ville natale pour aller faire son droit à Paris. Après trois années nostalgiques, il regagna Reims où la monarchie du roi-citoyen, sans abolir les préjugés, avait rendu les mœurs plus débonnaires.

Georges-Jacques commençait à plaider quand un jour il fut invité par un confrère à assister dans la « Montagne » à la fin des vendanges.

C'était une de ces fêtes de l'ancienne France comme on en voit sur les tapisseries de la suite de Gombaud et Macée. Vignerons et vigneronnes menaient des rondes autour des dernières hottes; en soupesant les grappes des vieillards prédisaient la linesse de la récolte ; et des chants venaient de très loin dans l'air sonore parfumé de l'odeur qui s'échappait des pressoirs. Avec les teintes plus vibrantes de l'automne, sous le beau ciel gris, vaporeux et paisible, tout semblait ordonné, soumis à un rythme d'autrefois. La nature était lasse et satisfaite, les gens heureux.

D'un jardin appuyé au coteau, les invités suivaient le spectacle. Et parmi eux se trouvait Mademoiselle Cécile Jozeiet, une toute jeune fille qui s'élançait comme une rose de printemps audessus des dahlias et des asters. La lumière délicate faisait vivre de fragiles reflets sur les boucles noires de ses anglaises, et longtemps Georges- Jacques l'admirait, hésitante et gracieuse, dans

sa robe de mousseline blanche, sous le grand chapeau de paille enrubanné.

Gomme elle ressemblait à ce précieux fragment de la cathédrale, brisé par les organisateurs du dernier sacre, à cette tête de pierre que possédait le jeune avocat! Le pur visage offrait un ovale pareil, les yeux, à peine enchâssés, bridés à peine, rêvaient du môme regard limpide; entre la menue fossette du menton et le sillon qui surmontait les lèvres, la même petite bouche s'entrouvrait, candide et recueillie...

Bientôt on les présentait l'un à l'autre, et ils se parlaient en longeant les vieux buis. Attentif, Georges-Ja:ques lui faisait éviter les feuilles mortes qui retenaient en leurs volutes un peu d'eau où se mirait le couchant. Devant eux la plaine s'endormait dans un crépuscule vert, et quand ils se retournaient ils voyaient les vignes s'élever en flammes pourpres, en fusées d'or, vers les grands bois roussis par l'octobre. Ils s'asseyaient loin de tous, et longtemps ils savouraient la mélancolie de la saison, le charme langoureux de ce beau soir. Troublés et ravis, ils écoutaient le son de leurs voix. Et celle de Cécile tantôt montait cristalline, semblait chanter avec des trilles de source, des arpèges de rouge-gorge, et tantôt retombait assourdie, délicieusement voilée.

Pendant les mois d'hiver ils se rencontrèrent chez d'autres amis. Tout de suite il l'avait chérie, tout de suite elle lui avait donné son âme religieuse et conliante. Mais le père interrompit l'idylle. Magistrat pusillanime, courhé devant le pouvoir, il trembla pour sa carrière à l'idée d'avoir comme gendre le fils d'un régicide et il interdit sa porte à l'amoureux.

Georges-Jacques avait engagé à jamais la foi des Seneuse. Estimant que sa présence à Reims compromettrait peut-être l'avenir de Cécile, il se sacrifia, retourna à Paris.

D'abord il accumula les diplômes, sans but; puis, quand il fut écœuré des examens, quand les livres stériles cessèrent de le réconforter, il essaya de l'agitation politique. Victime facile et distraite des agents provocateurs, il fut impliqué dans toutes les grandes causes de sociétés secrètes et de banquets révolutionnaires. À plusieurs reprises il fut l'hôte philosophe des prisons d'Etat, de Loches et du Mont-Saint-Michel.

Modeste à son habitude il refusa les récompenses et les honneurs que lui offrit le Gouvernement Provisoire, et il continua à vivre loin de la province et de l'amante perdues.

En novembre 1851, à la veille du Coup d'Etat, la maladie et la mort de sa mère le rappelèrent

en Champagne. Cette coïncidence lui épargna l'exil ou la déportation, Bruxelles ou Lambessa. Et comme Reims saluait le nouveau régime du même enthousiasme dont il accueillait jadis le retour des Bourhons, les commissions mixtes oublièrent le doux agitateur.

Après cette nouvelle faillite de ses espérances républicaines, Seneuse ne retrouva plus le courage de s'arracher à la demeure ancestrale, de la laisser toute seule, fermée pour jamais. Son frère Camille et sa belle-sœur n'étaient plus; et leur fils unique, hanté par tous les mirages, appelé par toutes les chimères, explorait les continents en de périlleuses équipées. Alors le célibataire se décida à finir ses jours rue des Toussaints, et, dans la mélancolie de son âge mur, il inaugura cette vie quiète et silencieuse qu'il avait rêvée jadis.

Il s'était résigné à vieillir ainsi solitaire, quand un jour son neveu revint, crevant de fatigue et de misère sur l'entrepont du navire qui le rapatriait.

Durant sa convalescence, l'enfant prodigue s'éprit d'une cousine pauvre, une Châlonnaise sage et pensive. Ils se marièrent et eurent un fils, le petit Thierry. Dès lors, l'oncle se montra l'hôte exact et choyé de la maison que le ménage avait

acquise aux portes de Reims, sur la vieille chaussée qui relie le village de Gormontreuil au faubourg de Fléchambault.

Plusieurs années passèrent aimables et paisibles. Ravi de se trouver enfin une famille, Seneuse, quel que fût le temps ou la saison, venait déjeuner là-bas les jeudis et les dimanches. Par les beaux après-midi indolents, il aimait à bavarder avec le couple sur la terrasse qui domine la Vesle, et l'hiver il s'attardait longtemps dans le salon tiède tandis que sa nièce lui jouait du piano. Rercé par les mélodies de son enlance, il s'abandonnait au plaisir de contempler cette douce créature. Dès le premier jour le révolutionnaire avait été conquis par les chastes attraits d'une âme ancienne et pieuse. Il s'enchantait de ce visage où se lisaient à la fois les simples vertus des aïeules et les grâces hères et douloureuses des jeunes lamartiniennes. Elle lui rappelait ce qu'il avait aimé ici-bas, sa mère, sa fiancée, et il lui semblait qu'elle portât sur son être fragile tout le charme délicat et pâle, toute la pureté de la plaine natale...

La guerre mit fin à cette intimité que ne rétablit pas pour longtemps la paix, la triste paix : deux ans après le retour de Georges-Jacques qui malgré son âge avait pris part à tous les combats

de l'armée de la Loire, coup sur coup la mort visita la blanche demeure de Cormontreuil. Seneuse supporta courageusement la disparition de son neveu, un loyal et vaillant garçon, mais un « gobe-lune » dont les lointaines tentatives lui avaient toujours paru autant d'infidélités et d'offenses faites à la Champagne. Par contre, la perte de sa nièce l'anéantit, car elle était devenue sa fille selon son esprit et son cœur. Aussi jura-t-il d'élever lui-même l'orphelin qu'elle laissait.

Et voilà comment, un soir tiède d'octobre, l'oncle emmena dans son vieil hôtel un petit enfant, le dernier de sa race.

Au lendemain de la guerre de 1870, Reims est une cité de soixante mille âmes environ, construite en mol amphithéâtre sur les bords d'un canal ombragé de peupliers toujours bruissants et d'une étroite rivière, la Vesle, dont les eaux prestes ont la couleur de l'acier.

Pâle et blonde, elle émerge de la plaine, semblable à ces villes ouvrées que portent en leur dextre les statues gothiques des portails.

Ses demeures douces et modestes et dont la plupart n'ont qu'un étage, paraissent moutonner autour de son énorme cathédrale et se serrer contre elle comme pour en implorer assistance. Et le prodigieux vaisseau domine de toute sa hauteur le champ de toits aigus où se marient les teintes usées des tuiles et les reflets bleuâtres des ar-

doises. Notre-Dame, selon le cours des heures, distribue successivement aux maisons les plus proches sa belle ombre mystérieuse, tandis qu'à travers les baies étirées de ses tours aériennes apparaît le ciel blanc et délicat de la Champagne.

Elle règne et elle protège, elle bénit et elle absout. Sauf la basilique romane de Saint-Hemi, sa rivale vénérable et pourtant délaissée qui s'élève à l'écart, les autres monuments observent vis-àvis d'elle un maintien soumis et respectueux. Satellites très humbles, le campanile municipal, les clochers des églises et des couvents osent dépasser à peine les pignons qui les entourent. Et le Palais archiépiscopal que coiffent de hardis faîtages, l'hôtel de ville dédié à Louis XIII, le séminaire et son préau de la Régence, l'ancienne douane avec ses entablements doriques, tous ces bâtiments gardent entre eux un air de famille, fait de sages proportions et de pompe discrète.

Les anciens quartiers si différents par l'âge, la physionomie et les mœurs, se répartissent autour de la cathédrale. La « Couture » et son champ de foire conservent leurs galeries couvertes du moyen âge, leurs « loges » bordées de boutiques obscures et de petits cafés. Fière de ses ordonnances du temps de Louis XVI, la Place-Royale abrite au rez-de-chaussée de ses immeubles à

balustres de vastes magasins et détache au loin ses perspectives. Vers le nord s'étend le « Marc », aristocratique et plein de silence, où les hôtels du grand siècle, parés de mascarons aux froids visages, alternent avec les hautes murailles de la Ligue, en briques fanées, que dépasse la sombre mâture des épicéas. Derrière le chevet de Notre- Dame se tassent les quartiers de Gérés et de Sainte- Marguerite où domine l'acre odeur du suint, où fument multicolores les ruisseaux des teintureries : là s'enchevêtrent des logis bourgeois, réunissant côte à côte la petite fabrique, le comptoir, l'habitation, tels que les édifia jadis le chef de la dynastie, le vieux maître drapier. Enfin, à l'est, c'est le « Barbâtre », une cité populaire, jadis florissante, à présent déchue, mais toujours jalouse de ses traditions et de son langage et toujours glorieuse, la mécréante ! de posséder dans sa noble église le tombeau de saint Rémi, patron de la ville. Quelques rares ouvriers s'y obstinent à tisser, sur les anciens métiers de bois, la laine des moutons de Champagne et l'on entend parfois encore s'élever d'une « courée » profonde, le rythme des battants et le claquement de la navette.

Seuls les quartiers bas qui semblent prendre source dans les porches des églises et glisser

mollement vers la rivière renferment de grands espaces libres et agrestes, clos d'abbayes, vergers d'hospices et de pensionnats. Emprisonné derrière des murs, se dresse çà et là quelque grave survivant de l'antique promenade du Jard, un ormeau centenaire dont les pigeons et les corneilles de Notre-Dame se disputent au temps des brumes les ramures dépouillées.

Plus on s'éloigne de la cathédrale et plus les rues s'élargissent et se coupent à angles droits. Mais elles restent charmantes, grâce à la variété d'époque et d'aspect de leurs constructions irrégulières. Presque toutes sont intimes et pâles et l'on marche sans fatigue sur leurs trottoirs pavés de petites dalles bleues de Givet. Sommeillantes à l'ordinaire, quand sonne l'heure de la sortie des ateliers elles s'emplissent brusquement d'un peuple qui bavarde peu, ne flâne jamais, et qui s'écoule sur toute la largeur de la chaussée avec un sourd piétinement de troupeau. Le flot passe, et c'est de nouveau le grand calme provincial.

Les hauts remparts de terre et de craie, contemporains de Jeanne d'Arc, se dressent encore vers l'est, du côté où Reims ne s'accroît pas. Les gamins y jouent à la petite guerre, et de la butte Saint-Nicaise, de la tour du Puits, le promeneur peut découvrir à la fois la belle plaine que limite

le feston violet de la Montagne et la ville que partage la nef de Notre-Dame. Le reste de l'enceinte a été rasé peu à peu et sur son emplacement s'étendent des mails plantés de marronniers, des boulevards flanqués de résidences cossues, souvent banales, rarement vaniteuses.

Des faubourgs ouvriers se répandent au delà, dans la campagne. Longtemps fidèles aux procédés ancestraux, les Rémois se sont enfin décidés, vers le début du second Empire, à édifier liors de la cité d'immenses filatures dont les sveltes cheminées, vues de la plaine, semblent des cierges géants fichés autour de la cathédrale, châsse vénérable, prodigieuse monstrance. Une rumeur de travail, continue comme une plainte d'écluse, monte de ces manufactures où toujours dédaigneux de la mode et des élégances à bas prix, les jeunes patrons produisent à meilleur compte que dans les petites fabriques de naguère et avec une abondance jusqu'alors inconnue les étoffes loyales qui ont fait la réputation séculaire de la place : le cachemire et la popeline, les molletons, les serges et la flanelle. Pourtant l'œil n'est pas offensé ici par la misère des pays usiniers. Les déchets et les scories ne souillent pas l'herbe des terrains vagues où s'élèvent les cerfsvolants. Il règne une lumière bienfaisante, une

sorte de mélancolique gaieté sur les petites maisons proprettes, bâties en carreaux de terre et sur leurs grêles jardinets. Les fumées légères ne profanent pas le ciel. A Clairmarais, à la Haubetté, à Courlancy, dans les carrefours où tournoient les martinets, persiste parfois durant les soirs d'été l'haleine des roses.

Tel est Reims vers 1873, toujours conforme au plan cavalier, d'une précision naïve, que grava sous Louis XIV un artiste de Hollande. Partout dans la vieille ville s'inscrivent, en dépit du caprice des styles, les qualités essentielles des habitants : mesure, équilibre, hardiesse réfléchie, fantaisie raisonnée. La cité se transforme tout en gardant sa figure d'autrefois. Et le présent s'y montre respectueux envers le passé.

Desservie par des trains dont on vante la rapidité mais qui pour gagner Paris mettent encore près de six heures, Reims alors se développe à l'écart et loin du siècle. Les voyageurs ne s'y rendent que pour conclure en hâte des marchés. De temps à autre cependant, un archéologue débarque à la gare; mais quand il a admiré Notre- Dame et Saint-Remi, visité les maisons que signale son guide et acheté biscuits et pain d'épice, il repart la nuit venue tandis que les couvre-feux dialoguent sur la cité endormie...

Incurieux et satisfaits, épanouis dans leurs préjugés, les Rémois de ce temps-là ne voyageaient guère et une méfiance ombrageuse les préservait des étrangers qu'ils excellaient à dérouter par des plaisanteries continuelles. Orgueilleux de leur pays et de leur race, convaincus de leur supériorité, ils exagéraient à plaisir une certaine vulgarité naturelle d'accent et de gestes. Mais dans leurs esprits modérés, remplis d'indécisions amusantes, fleurissait une légendaire clairvoyance, une bonhomie imperturbable. Ils demeuraient les fils de ces Champenois des fabliaux chez qui la finasserie s'accorde avec la loyauté et dont la verve s'exerce tour à tour triviale et pétillante. Le génie du terroir leur interdisait de prêter aux mots une valeur excessive et leur inspirait sur le sérieux de la vie des doutes ironiques.

Quoique marchande, la ville avait échappé jusque-là au nivellement des caractères et des mœurs et sa personnalité morale demeurait presque intacte. Les érudits étaient nombreux et des travailleurs hantaient la bibliothèque et les archives, rédigeaient sur les antiquités champenoises de pieuses monographies. Reims avait une académie, un théâtre, une société des Amis des Arts et des concerts d'abonnement.

Les notables — industriels, commerçants ou rentiers — possédaient en général des fortunes moyennes lentement édifiées. Pourtant on citait déjà les noms de quelques fabricants de vins de Champagne dont on dénombrait volontiers les millions assez promptement acquis. Mais on pardonnait à ces privilégiés parce qu'ils observaient une simplicité relative. Dans l'ancienne métropole royale et religieuse de la France, le règne de l'argent, superbe et despotique, n'avait pas encore commencé.

Parmi le calme familial, les bourgeois se recevaient sans tapage, inquiets de la seule rivalité de leurs tables et de leurs caves. Les femmes aimaient les toilettes sobres et presque personne ne roulait équipage. Le matin, les négociants en laine les plus huppés « faisaient la place », portant sous le bras leurs échantillons roulés dans du gros papier bleu. Sauf pour aller à leurs affaires, les gens riches s'abstenaient de courir les rues, abandonnées au petit monde, un petit monde jovial mais peu bruyant.

Eprise de ses monuments et consciente de ses gloires, la grande sous-préfecture savourait sagement son travail, sa paix, son ordre délicieux et très ancien.

Or, cette cité toute parfumée d'histoire, n'avait

pas de fils plus tendre ni plus dévot que Georges- Jacques Seneuse. Lame du passé vivait en lui. Il gardait intactes la politesse de l'ancien régime, les belles manières du siècle défunt. Pourtant, sa courtoisie affectait quelque sécheresse, une réserve un peu sauvage : délicat et secret, il tenait à se parer de mystère. Bien qu'il fût anticlérical, ou plus exactement libertin, les cérémonies de Notre-Dame ravissaient cet incrédule qui pleurait d'émotion, quand, les soirs de Noël, dans la rue feutrée de neige, il entendait les gamins chanter de naïfs cantiques. Membre de l'académie rémoise, il s'abstenait de paraître aux séances depuis que l'archevêque présidait l'assemblée ; mais le prélat et lui se voyaient en cachette, chacun d'eux attiré par les façons et le savoir de l'autre.

Quand il parlait politique, il se montrait tour à tour enthousiaste et doctrinaire, respectueux et frondeur. Une des thèses favorites de son esprit passionné d'unité et d'harmonie consistait à prétendre que la Révolution, aboutissement logique de l'effort des siècles, s'incorpore tout entière dans la tradition française. L'idéal des Cordeliers lui semblait l'expression suprême de notre tempérament et de notre âme généreuse.

Cependant le dogme de 93 ne convenait guère à sa nature. Exigé par la piété filiale, fondé sur

des préférences théoriques, il régentait chez le vieillard beaucoup plus l'attitude que le caractère, et ce républicain des temps héroïques, ce montagnard optimiste, tout en s'imaginant garder intacte la foi des Baudot, des Soubrany et des Romme, avait pris avec 1 âge, et bien à son insu, l'humeur et les goûts d'un simple bourgeois voltairien. Sa seule passion vraiment farouche était celle de la Revanche. Il témoignait une grande fierté de caste, un complet dédain des « chimères démocratiques » et du « paradoxe égalitaire », et il reconnaissait volontiers les privilèges qu'engendrent les talents, l'expérience, la fortune honnêtement acquise. Il tirait orgueil de ces humanités qui faisaient l'ornement de sa vie ; et la compagnie des beaux livres, la familiarité des langues anciennes constituaient à ses yeux un apanage sur lequel il interdisait au vulgaire de s'aventurer. Au surplus, ses hardiesses de pensée s'annihilaient dans une timidité d'action insurmontable. Et quand, par devers ses fidèles et luimême, il éprouvait le besoin d'absoudre sa modération, il recourait aux sentences et citait le précepte de Thraséas : « Pas de haine ! Qui hait les vices hait les hommes. »

— C'était, mes enfants, la maxime favorite du citoyen Georges-Jacques Danton !

En réalité, Seneuse avait soif de discipline. Epris de l'autorité et détestant la tyrannie, il réclamait comme le Vieux Cordelirr « une liberté pure de licences ». De tous ses vœux, de toutes ses illusions, il appelait cette république de Périclès que jadis son père avait honorée...

Enfin, le fougueux classique subissait le lyrisme enchanteur de 1 830. Quand il se détendait et jetait le masque, on le surprenait sentimental et rêveur. Paladin de toutes les causes romanesques et touchantes, il tenait compte à Napoléon III d'avoir gracié La Roncière ; et, ardent lafargiste, jadis il avait traversé le Soissonnais pour visiter à Villers-Hellon la demeure natale de iMarie Gapelle ! Malgré son âge, il projetait même vaguement de se rendre dans les Pyrénées ariégeoises pour y pèleriner au cimetière d'Ornolhac où reposait son héroïne.

Tel était ce généreux vieillard dont tous estimaient les vertus, respectaient les originalités, et chez lequel, disaient ses adversaires, Horace avait pour toujours vaincu Plutarque.

Avant l'arrivée de Thierry rue des Toussaints, Georges-Jacques menait une vie précise, régulière. Le matin, il travaillait à cette Histoire de la Réaction Thermidorienne dans les Pays de l'Est qui, toujours annoncée, ne parut jamais ; et

l'après-midi, selon un itinéraire immuable, il accomplissait son tour de ville.

Parfois, la promenade terminée, il flânait dans la boutique de l'antiquaire, le seul magasin avec la librairie dont sa dignité bourgeoise lui permît l'accès.

Seneuse s'était fait le collectionneur passionné de tous les objets où se manifestait la volonté d'art de son pays. Les plus humbles bibelots ne le laissaient pas indifférent pourvu qu'ils eussent été fabriqués naguère dans sa province : mesures et tasses à vin, navettes et « couperons » s'alignaient sur ses étagères, et bien qu'il les jugeât barbares et criardes, il avait décoré son vestibule de faïences patriotiques des Islettes.

Mais il chérissait par-dessus tout la sculpture aiguë, mystérieuse du xme siècle rémois.

Dans les émouvants débris qu'il en avait pu recueillir, il prétendait retrouver les lignes du décor natal ; dans les sourires fûtes, les tièdes regards, il voyait la finesse de ses ciels et la douceur de ses champs. Et c'étaient les ondulations molles et larges de la plaine qui, selon lui, avaient dicté leur rythme aux plis harmonieux des draperies.

Pour terminer sa journée il gagnait le « Salon de lecture » où se réunissaient autour des ga-

zettes les camarades qu'il avait l'habitude d'inviter à dîner chaque vendredi.

Entre temps Seneuse s'inquiétait chez lui de la cuisine et vérifiait le choix des provisions. Maintes fois ses convives l'avaient surpris retournant lui-môme quelque salade au lard ou veillant à la stricte observation de ces vénérables recettes auxquelles participe toute la flore de la Champagne. Mais plus que de ses livres, de ses antiquités et de sa table, il se montrait fier et préoccupé de sa cave, une profonde et vaste salle en ogive où s'engerbaient les demi-queues et les feuillettes et autour de laquelle les retraits affectés aux vins fins rayonnaient comme les chapelles d'une crypte.

Avec une farouche intransigeance le vieillard avait banni tous les crus étrangers, le bordeaux <( bon pour les malades » , et le bourgogne « qui vous casse la tête » ; mais il possédait le musée le plus complet qui fût à Reims des « blancs de blanc », des « vins de rivière » et des « rouges de montagne ». Les casiers se succédaient dans l'ordre chronologique et des numéros renvoyaient à un catalogue détaillé, véritable historique des vendanges champenoises, et qui avait été ouvert, une année de comète, par un aïeul de Georges-Jacques.

Presque chaque matin, Seneuse descendait

l'escalier glacial. Il inspectait ses tonneaux, en caressait les douves, se penchait pour voir si la « flourence » ne les moisissait point. Parfois il enlevait une bonde, plongeait son « tuteau », remplissait la tasse d'argent. Très grave, presque sacerdotal, il buvait à petites gorgées et « pioulait » le jeune liquide, en savourant son bouquet.

Puis lentement, parmi l'atmosphère engourdie où flottaient de violents parfums, il suivait les allées de sable jaune, s'arrêtant de temps à autre devant les pupitres pour admirer les colorations à la lueur de sa chandelle ou pour pratiquer « le remuage » avec un tour de main que lui enviaient les professionnels. Et il ne remontait jamais sans un suprême coup d'œil orgueilleux et tendre vers les Bouzy centenaires qui, par un singulier privilège, conservaient sous ces arceaux les vertus de leur enfance.

Et c'étaient de véritables fêtes que ces dimanches d'été où Seneuse mettait lui-même son vin en bouteilles. 11 entendait que personne ne l'assistât, et il s'encourageait à voix haute par les formules consacrées, les simples plaisanteries chères en l'occurrence aux tonneliers de Reims. Elles faisaient rire tout seul l'humaniste, enchanté d'en mieux saisir chaque fois la jovialité brutale et naïve.

La besogne terminée, un enthousiasme débordait de son âme. Il marchait à grandes enjambées, et, pour se ravir de la sonorité de la voûte, il entonnait d'une voix aiguë et fausse le Ça ira, la Carmagnole.

Par l'ouverture des soupiraux, ces refrains assourdis s'entendaient de la rue comme des menaces d'outre-tombe. A les ouïr, les dévotes en route pour les vêpres se représentaient dans les souterrains du conspirateur les plus sacrilèges cérémonies ; et, se signant en hâte, elles détalaient vers la cathédrale.

Le vieillard adorait l'antique logis où le retenaient tant de soins charmants. Mais chaque soir, au dernier branle du couvre-feu, il quittait la salle à manger, passait dans la bibliothèque où il installait sur le bureau, face à la fenêtre et bien en évidence, sa lampe allumée ; puis le temps écoulé de fumer une cigarette, il enfermait à double tour la lumière toute seule avec les vieux livres et la tête de pierre, et serrait la <lr dans sa poche. A pas de loup il se glissait dans la cour, s 'évertuant à calmer par des objurgations chuchotées les abois de son épagneul lequel, avec stupidité ou malice, s'entêtait à réclamer bruyamment son droit à la promenade.

Dehors le vieillard poussait un soupir de collé-

gien évadé. Le col relevé et le chapeau sur les yeux, il rasait les murs, et s'abstenait de répondre aux passants facétieux, réjouis de lui crier en l'interpellant par son nom des « Bonsoir ! » qui vibraient dans les rues étroites.

Tout Reims savait qu'à cette heure M. Seneuse allait visiter sa digne amie Mademoiselle Jozelet, mais la liaison de ces deux êtres n'avait jamais provoqué les vilains commentaires.

La noblesse de leurs vies protégeait la touchante intelligence de leurs âmes. Et les haines politiques se taisaient devant l'amitié du libre penseur et de la dévote. Seul l'innocent mystère dont Georges-Jacques se plaisait à envelopper ce commerce persistait à divertir l'esprit narquois de ses concitoyens. Mais, chevaleresque, Seneuse estimait que le déclin d'une femme ne saurait diminuer le culte dû à sa réputation par un galant homme. Il eût considéré comme une barbare offense de prouver à son amie par un empressement indiscret qu'elle avait passé l'âge d'être compromise. Et les précautions, il les exagérait encore, dans un hommage délicieux et continuel rendu aux lièvres d'autrefois.

Cécile ne s'était jamais mariée. Jadis, après le départ de Seneuse, M. Jozelet, sans pitié pour sa fille, lui amena force prétendants qu'il recrutait

dans la société officielle et bien pensante. Il en vint d'aimables et de riches, elle les éconduisit avec douceur. Chaque nouveau refus exaspérait davantage le père qui s'était juré de mater la rebelle, mais toujours traquée, toujours respectueuse, Cécile puisait dans la fidélité de son cœur une énergie maîtresse.

Sa fraîcheur et sa beauté la quittèrent avec ses derniers espoirs. Et elle traîna des jours amers, uniquement soutenue par la dévotion. Nommé président peu avant sa retraite, le magistrat eut une vieillesse farouche. Bien que Cécile s'assouplît à toutes ses exigences, il ne cessa de l'humilier, de l'accabler d'injustes reproches pour avoir, disait-il, compromis sa carrière par une amourette scandaleuse.

Le tyran était mort enfin, frappé d'apoplexie, un soir de colère plus violente. Reims apprit la nouvelle avec satisfaction, car tous aimaient la douce et charitable demoiselle, et les plus rigoristes plaignaient son destin. Il y avait alors quinze ans que Georges-Jacques était revenu et depuis quinze ans, observant les rues, se devinant au loin, les fiancés d'autrefois s'évitaient.

Deux mois après les obsèques, un soir gris de novembre, comme Mademoiselle Jozelet sortait du cimetière et suivait l'allée centrale du bou

lingrin dépouillé, elle se trouva face à face avec Georges-Jacques. Après avoir songé à fuir, Cécile brusquement tendit sa petite main, glacée sous la mitaine noire. Longtemps ils restèrent sans parler.

Autour d'eux la litière nouvelle des feuilles mortes remuait faiblement, et tout là-bas, audessus de Glairmarais, un soleil jaune disparaissait entre les ramures des peupliers.

Préoccupés de retrouver le timbre de leurs voix, ils échangèrent enfin des propos vagues, comme des gens qui se sont rencontrés la veille. Mais au moment de se quitter, une angoisse douloureuse les étreignit, et ils décidèrent de se revoir maintenant que rien ne s'opposait à leur intimité. Seneuse, de cinq ans plus âgé que Cécile, touchait à la soixantaine ; ils n'avaient plus à craindre les méchants propos, ils étaient à l'abri de tous les orages.

Dès lors, le vieux garçon gagna chaque soir la maison de l'impasse de la Renfermerie. Il s'arrêtait devant un portail que surmontaient deux adorables figures de pierre du moyen âge : un jeune homme aux cheveux ondulés, une jeune femme aux longs yeux hardis, qui s'adressaient depuis des siècles l'appel de leur sourire. A la lueur tremblotante d'un réverbère Georges-Jacques ne

manquait jamais de les saluer du regard, tandis que d'un pas traînant une vieille servante venait ouvrir.

Elle l'introduisait dans un salon dont les magnificences dataient du règne de Charles X. Vêtus de reps, les fauteuils d'érable à lilets d'ébène s'alignaient en ordre strict, décrivaient devant la cheminée un grand cercle autour du guéridon couvert d'albums. Sur le papier de tenture aux volutes crème, des portraits de famille regardaient avec des yeux lourds de la fatigue des poses. Aux angles, des caoutchoucs haussaient vers la corniche leurs feuilles sans grâce, métalliques et bien lavées. Sous la table, devant le canapé et le foyer, des carpettes d'un vert agressif étalaient leurs mousses irréelles semées de fleurs écarlates. Longtemps, cette pièce ne s'était ouverte que le 1er janvier, à la rentrée du tribunal, et le jour de la fête du monarque. Chaque aprèsdîner maintenant, les bougies roses des candélabres, allumées comme pour une véritable réception, brûlaient en répandant un parfum de vanille. Les pieds rivés à un « couveau » — la chaufferette champenois — Mademoiselle Jozelet attendait son ami. Coiffée selon les modes de sa jeunesse et toujours vêtue de noir, elle échangeait avec lui des formules cérémonieuses. Et

pour ménager les convenances, toutes les fois elle se plaisait à annoncer l'arrivée de visiteurs qui ne parurent jamais. S'asseyant en face de Cécile, Seneuse épiait ses gestes étroits, les pauvres mines qui erraient sur son visage fripé. Ses anglaises maintenant étaient toutes blanches. L'ancien amoureux s'ingéniait à retrouver la ressemblance, jadis si iidèle, avec cette tête provenant de la cathédrale et qu'il avait laissée là-bas dans son bureau, sous la lampe, la jolie tête au regard jeune, dont la mentonnière pressait les joues pleines, dont le chaperon enserrait le front pur. Mais la vieille demoiselle parlait, et Georges- Jacques revoyait aussitôt la Cécile d'autrefois, la Cécile des heureuses vendanges.

Certes, l'âge avait banni de ses propos les espoirs et les serments ; mais elle avait gardé le cœur ingénu, l'âme sereine et tendre de ses fiançailles.

Indifférente au cours des choses, et vivant solitaire, elle s'obstinait dans ses habitudes et ses idées. Elle reprenait sans cesse les petits livres aux couvertures gaufrées où s'étaient éveillés ses premiers rêves, s'absorbait devant les cuivres des keepsakes de sa mère, feuilletait les mêmes années du Musée des Familles. Avec la foi de son enfance, elle se consacrait aux pratiques édifiantes, aux œuvres pies. Pèlerinant à tous les

sanctuaires de la province, elle marquait une dévotion particulière et touchante aux patrons démodés, trahis par les fidèles : Saint Aubœuf et Sainte Eutropie, Sainte Pudentienne et Saint Lié.

Après avoir savouré à nouveau l'éternelle surprise de se retrouver, les deux amis causaient. Seneuse donnait des nouvelles de la mère de Thierry, vantait ses découvertes de bouquins et de bibelots, relatait la chronique de la ville. Jaloux de plaire comme à vingt-cinq ans, et heureux de provoquer l'admiration de Cécile, il apportait une coquetterie charmante à soigner son discours, à semer son récit de fines remarques, d'anecdotes curieuses et spirituelles.

Et il éprouvait ensuite un plaisir non moins vif à entendre Mademoiselle Jozelet lui dire par le menu ses occupations quotidiennes, ses frôles soucis, ses chétifs projets. Elle lui racontait ses visites à l'ouvroir et le faisait juge dans ses débats avec les fournisseurs. Et comme, après des années d'insistance, elle avait enfin obtenu de son confesseur la permission de lire les Mystères de Paris, elle mettait Seneuse au courant des exploits de Pipelet et du Maître d'Ecole, du Chourineur et de la Louve. Elle avouait d'ailleurs que ces aventures lui paraissaient d'un intérêt médiocre : l'unique curiosité de sa vie était déçue.

En prêtant une oreille attentive à ce compte rendu fleuri des mots, des tournures et des sentiments de jadis, le vieillard demeurait sous le charme.

Pourtant lorsque Mademoiselle Jozelet narrait ses dévots exercices, neuvaines, retraites et pardons, Georges-Jacques ne pouvait s'empêcher de sourire. Et malgré son respect, il laissait échapper quelques ironies empruntées au Dictionnaire Philosophique ou au Citateur, et qui venaient troubler la quiétude de la pauvre demoiselle. Ces idées sacrilèges avaient compromis leur union dans ce monde, elles les sépareraient peut-être dans l'autre, et pour l'éternité cette fois.

Néanmoins, la vieille fille se rassurait assez vite; elle savait à quels accommodements se prêtait l'intolérance verbale du mécréant : la veille de la dernière Fête-Dieu, ne lui avait-il pas prête pour orner son reposoir une grande verdure des Flandres ?

La venue du thé et des « grivoles » de Troyes, envoyées par une ancienne bonne et servies sur des assiettes de Fismes, incitait le couple à des entretiens plus familiers et réconciliait momentanément la tradition révolutionnaire et la tradition catholique. Plus expansifs devant les tasses fumantes, les deux amis revivaient le roman

de leurs fiançailles. Comme, dans l'intervalle des visites, chacun d'eux explorait sa mémoire lointaine, ils se confiaient le soir leurs découvertes nouvelles. Ils s'aidaient dans leurs souvenirs, complétaient les silhouettes disparues, précisaient les anniversaires, détaillaient les moindres événements de leurs pauvres mois d'amour. Et cette brève période finissait par se trouver si pleine et si enjolivée qu'ils en demeuraient stupéfaits et ravis.

Las enfin des paroles, ils attaquaient leur partie d'impériale. Le dantoniste perdait régulièrement, et, — l'ignorait-il? — son argent amassé dans une tirelire servait à payer des messes pour sa conversion.

Au réveil de sa première nuit rue des Toussaints, tandis qu'il trempait dans son café la croûte blonde et mince d'un gros pain au lait, Thierry vit apparaître l'oncle, le chapeau sur la tête, portant la haute cravate blanche à l'ancienne mode et la redingote immuable où se cambrait sa taille restée jeune.

Georges-Jacques Seneuse était un vieillard élancé et de fine silhouette, aux attitudes surveillées, aux gestes un peu solennels. Sur sa figure scrupuleusement rasée un grand nez busqué, pourtant délicat, descendait vers une bouche aux lèvres minces, une bouche spirituelle et narquoise. Ses petits yeux bleus vivaient prompts et subtils, enfoncés dans des orbites que baignaient de belles ombres. Bien qu'il se fût évertué toute

5a vie à prendre un masque insensible, ses traits •espiraient la bienveillance timide et la bonhomie nalicieuse. La présence d'un étranger ou d'une emme faisait battre avec précipitation ses pau- )ières, et la moindre émotion était aussitôt iénoncée chez lui par l'afflux du sang qui cololait les veinules des narines et des pommettes.

Obligé de retourner chaussée de Cormontreuil, 1 offrit à l'enfant de lui rapporter un de ses jouets )référés ; puis il lui recommanda d'être bien sage, ;t l'autorisa à visiter la maison en ayant soin de îe rien déranger.

Rempli de crainte à l'idée de s'aventurer seul lans la vieille demeure ignorée, Thierry tout l'abord hésita à profiter de la permission. Naguère, il ne venait rue des Toussaints que le prenier de Tan et le jour anniversaire de la nais- >ance de l'oncle. Aussi ne connaissait-il que le ;alon où, durant l'échange des souhaits, il s'amu- ;ait à regarder les sièges de Beauvais, semblables i ceux de ses parents, mais dont les tapisseries •acontaient d'autres fables, et à écouter, aux juarts, le timbre en fausset d'une horloge reproluisant le grand portail de la cathédrale.

Incertain et les bras ballants, longtemps il deneura sur le palier. Enfin Rosalie survint. Très curieuse elle-même d'explorer leur nouvelle ha-

bitation, elle eut tôt fait de l'entraîner par la main. Tous deux partirent à la découverte des chambres où ils ne se hasardaient que timidement.

Celles de l'oncle et de l'enfant exceptées, toutes gardaient leurs volets clos. Et Thierry avait grande envie de les pousser. Qui sait si ces fenêtres ne donnaient pas sur le beau pays où habitaient maintenant son père et sa mère? Mais la peur d'être grondé le retenait. Insensiblement, ses yeux s'accoutumaient à la pénombre ; grâce aux rayons filtrant entre les lames des persiennes, il distinguait les boiseries sculptées, corbeilles pleines de fruits, ceps de vigne chargés de grappes, lourdes guirlandes et couronnes de roses. L'or bruni des baguettes luisait doucement; au-dessus des portes, dans les trumeaux, des peintures s'encadraient imprécises. Et le jour qui tombait des cheminées éclairait sur les « taques » des scènes mystérieuses. Certaines pièces étaient encombrées d'armes, de faïences et de tableaux. D'autres, au contraire, étaient simplement meublées d'un ciel de lit qui pendait au plafond; alignées sur le parquet couvert de paille, des doyennés et des calvilles y mûrissaient avec une bonne odeur rustique.

La visite terminée, l'enfant voulait la refaire tout seul, en détail. Effrayé et ravi, il confondait

m trois escaliers, s'égarait dans le dédale des 3uloirs, ouvrait les cabinets ménagés sous les aliers ou près des alcôves, pénétrait dans la hamhre de la Revue des Deux-Mondes et dans elle du Dalloz. Partout il découvrait des recoins lutilisés; et il s'empressait de choisir une écurie our son cheval mécanique, une magnanerie pour es vers à soie.

Enfin, au grenier mansardé, il se glissait dans e « met-tout », dans le « chosier », où les généations avaient soigneusement remisé les objets stropiés et caducs, les « baffuteries » d'un usage iémodé ou perdu. Pour l'enfant que de précieuses nerveilles ! Des métiers à broder côtoyaient des >erceaux, des jouets se mêlaient à des flacons de oilette, des tapisseries inachevées s'enroulaient »ur des nécessaires vides... Beaucoup, parmi ces jpaves, avaient été admirées en leur temps ; elles Lvaient réjoui des yeux, et des mains les avaient caressées. Puis, quand les souvenirs qui vivaient sur elles avaient cessé de parler, l'une après l'autre elles étaient venues dormir dans cette né- :ropole leur éternelle retraite, leur mélancolique sommeil de pauvres choses délaissées.

L'enfant passait ses après-midi dans la cour. La maison y prenait grande allure avec ses trois

façades symétriques, ses hautes fenêtres de pierres blondes, ses portes cintrées où des visages de femmes formaient clés de voûtes. Sur le sol, de gros pavés entre lesquels pointait l'herbe rase entouraient un carré de sable jaune où s'alignaient des grenadiers taillés en sphères. Tout au fond, un massif de lauriers et deux vieux tilleuls masquaient les communs. Sur des gradins verts, des fleurs anémiques haussaient vers le ciel leurs tiges trop longues. Et c'était là le jardin qui devait remplacer pour Thierry le parc nuancé de la Vesle. Jamais le soleil ne descendait dans cette cour envahie par l'ombre de la cathédrale, et le peu de vie qui animait son calme conventuel, elle l'empruntait à l'antique église. Le vent qui soufflait autour de l'édifice s'engouffrait en furieux remous; les matins d'été on entendait glisser dans l'azur les souples guirlandes des pigeons, habitants des ogives et des gables ; et les soirs d'hiver étaient déchirés par le croassement des corneilles qui tournoyaient au-dessus des platesformes. Les carillons et les sonneries marquaient la mesure au silence.

Tel était le logis français, modeste de proportions mais si noble en son équilibre, qu'avait édifié vers la fin du xvne siècle un Seneuse ami des arts. Aucun détail de la construction n'avait

été sacrifié. Les menuiseries des portes, les sculptures agiles des cheminées et des lambris, les mosaïques des parquets, la ferronnerie légère des balcons et des rampes, tout, jusqu'aux plombs délicatement ouvrés des épis de faîtage, révélait le goût limpide, le soin patient, la fierté bourgeoise de l'aïeul. Seule, la façade sur la rue, avec son mur immense et troué çà et là de jours grillés, avait été délibérément condamnée à la laideur par un mépris local pour l'ostentation, une préférence intime pour la vie discrète et repliée. Cette vieille demeure semblait quelque grande dame d'autrefois, sévère en ses atours, distante et cérémonieuse, une belle personne hantée de pensées austères et curieuse de docte savoir.

Dans ce décor, Thierry se sentit mal à l'aise, humilié. A Cormontreuil, il lui semblait que les choses et les gens eussent été créés avec lui, et pour lui seul. Sauf Rosalie, tous étaient disparus qui n'avaient d'autre souci que de provoquer ses joies et de partager ses peines. Petit roi déchu, il regrettait son cortège dispersé, son père et sa mère, les domestiques de la maison et les enfants du faubourg, ses courtisans ravis et ses esclaves dociles. Certes, ici les êtres et les choses lui marquaient des égards, mais la civilité de ces étrangers ne le réchauffait point. Il se serait consolé

de ne pas les commander, il les boudait d'avoir vécu si longtemps sans lui...

La saison s'avançait, et il grelottait dans ces vastes pièces inégalement chauffées par des feux auxquels sans cesse on devait ajouter des bûches. Ses joujoux lui apparaissaient moins tentants ; et à travers les carreaux verdâtres, longuement il regardait la cathédrale noyée de pluie et les fumées qui couraient entre les toits, chassées par la rafale. Une girouette figurant la tête d'un monstre grinçait au faîte d'une maison, et les tilleuls de la cour se dépouillaient de leurs feuilles qui se plaquaient au sol humide, toutes brunes. Le soir tombait sans crépuscule, brusque et sordide. Et l'heure faisait chanter dans la mémoire de l'enfant une mélodie qu'il hésitait d'abord à reconnaître, une mélodie naguère alerte, et maintenant plaintive :

Notre meunier chargé d'argent S'en allait au village...

Par bonheur Rosalie entrait, et Thierry lui sautait au cou, embrassait tout son passé sur les joues fraîches delà jeune fille. C'était une brune fluette à la figure épanouie et semée de taches de rousseur; ses yeux en vrille luisaient espiègles,

et sur sa bouche un rire continuel volait, sans effronterie. Ingénument coquette, elle savait se friser et s'attifer en vraie demoiselle. Thierry l'admirait comme une grande sœur, oubliait près d'elle l'abandon et ses tristesses. Avec l'accent nasillard, le parler nonchalant du Barbâtre où son père était trieur de laines, tantôt elle posait des énigmes et des devinettes, et tantôt elle racontait de naïves histoires romanesques, sorties de l'imagination populaire. Elle lui enseignait aussi tous les jeux auxquels on s'amuse après vêpres, sur le pas des portes, au milieu des rues vides, et les rondes que mènent les petites filles sur l'herbe courte du rempart devant le couchant teinté de marjolaine. Et tous deux tournaient, frappaient du pied les vieux parquets infléchis, aux accents du Grand Vivier et de Cécilia. Puis, dans des albums coloriés, elle faisait lire l'orphelin qui s'appliquait à épeler, impatient de savoir plus avant me exploits de l'Oiseau Bleu ou de Friquet l'Écureuil.

Seule, dans leurs propos et leurs ébats, et scandant leur quiétude, intervenait la cathédrale. Ils se levaient au premier branle du réveil, s'endormaient à la dernière vibration du couvre-feu. Ils connaissaient la signification de toutes les sonneries et devinaient sans se tromper la solennité qui

La ENFANCE DE THIERRY BENEl

faisait gronder le bourdon. L'appel précipite du tocsin les remplissait de terreur, et ils comptaient avec angoisse le nombre de coups qui précisait le quartier de la ville où venait d'éclater J'incendie Quand s'envolaient allègres les carillons de mariage, Rosalie les accompagnait en chaulant un épithalame naïf et très ancien qui célébrait la félicité des unions chrétiennes ; et lorsque tintait le glas des enterrements, elle psalmodiait d'après la cadence des cloches, suivant la tradition que les enfants de Reims observent depuis des siècles :

Va-t'en, corps mort, la terre t'attend.

Ainsi, Notre-Dame était à la fois le mémento qui leur détaillait l'emploi du temps, et la gazette qui leur résumait la vie du dehors.

Pourtant, lorsque le soleil montrait derrière les brumes son disque pâle, Thierry sortait. Le cou plusieurs fois entouré d'un écheveau de laine, préservatif infaillible des rhumes, il marchait, fier de donner la main à Rosalie ; et tous deux s'en allaient jouer au cerceau dans les promenades, sous les platanes gémissants, ou bien ils se fixaient un but plus lointain, se rendaient à l'extrémité de la ville, place Saint-Timothée, pour y acheter, dans une boulangerie fameuse, des

LA DOUCE ENFANCE DE THIERRY SENEUSE l'iï

chaussons aux pommes, des « rabotes » encore brûlantes que le petit emportait en les serrant dans ses mains glacées. Les dimanches enfin, ils gagnaient rue du Grand-Cerf un pauvre théâtre d'enfants où dos marionnettes jouaient la Tentation de Saint Antoine. Le spectacle enchantait Thierry, mais dès qu'aux éclats du tonnerre la foudre menaçait l'ermitage, il se cramponnait à la jupe de sa bonne, exigeait de sortir. Rougissante sous les moqueries des autres bambins, •lie l'emmenait.

Grâce à la sollicitude de sa camarade, Thierry se familiarisait peu à peu avec son existence nouvel! \

Un jour que Rosalie était allée visiter ses parents, il se risquait, descendait à la cuisine. Elle n'était pas reléguée au sous-sol comme celle de Cormontreuil. Convaincu du rôle qu'elle doit tenir la vie domestique, le bourgeois sagace et gourmet, architecte de l'hôtel, l'avait installée au rez-de-chaussée, de plain-pied avec la salle à ^er. C'était une pièce resplendissante, et, qui parut à l'enfant aussi belle que les appartements ;>tion. Le cuivre des chaudrons et des bouillotes, l'étain des casseroles et des poissonnières se reflétaient dans les buffets de noyer astiqués avec scrupule. Sous l'ample manteau de la

cheminée, derrière la broche qu'actionnait un mouvement d'horloge, un grand feu de bois léchait la plaque aux armes de France. Dans ce temple des recettes précieuses, flottaient, avivés par. la chaleur, le parfum des aromates, les senteurs apéritives des plantes potagères. Philomène, une vieille cuisinière des Ardenncs belges, y officiait depuis un quart de siècle, soupçonneuse et bougonnante, la tête serrée dans la « colinetle », la coiffure de son pays. Pour les pâtés de jars, la blanquette de lapin et le cervelas de brochet, on ne lui connaissait pas de rivale. Mais les fournisseurs la redoutaient à cause de sa promptitude à démasquer les fraudes, Rosalie et le frotteur à cause de sa malveillance.

Flattée par la visite de l'héritier du maître et touchée de sa gentillesse, elle faisait à Thierry un accueil aimable, lui révélait l'usage de tous les ustensiles, l'initiait au maniement des balances, lui permettait d'embrouiller le jeu des mesures alignées par rang de taille sur les crédences. Puis elle l'affriolait par des promesses de gaufres et de « tantimoles ».

Dès cette première entrevue elle était gagnée; et comme, le lendemain, poussé par la gourmandise, l'enfant revenait, elle déployait pour le captiver toutes ses roueries paysannes, toutes les

ressources de ses talents. Elle l'affublait d'un grand tablier, et ensemble ils cuisinaient.

Dorénavant, aux heures de repos, on n'entendit plus Philomène réciter son chapelet, installée en

rdienne contre l'armoire au sucre sur une chaise liante. ïntarrissable elle narrait à Thierry des légendes de sa foret natale, des légendes farouches et merveilleuses. Près d'elle, le petit délaissait les fraîches histoires sonores de rossignols et lleuries de verveine que lui contait Rosalie. Il pénétrait dans les clairières hantées par les revenants, longeait les halliers que percent les yeux du loup-garou, s'enfonçait dans les futaies où l'on entend passer au loin la chasse dllérode.

L'enfant en rêvait la nuit, et appelait Rosalie dans ses cauchemars. Quand avait fui la vision m '»chante, ensemble ils se moquaient de Philomène, singeaient ses gestes, riaient de ses locutions paloises, de ses mots de « rouchi » ; mais Bitôt levé, Thierry redescendait à la cuisine, gourmand de friandises nouvelles, et curieux de terribles récits.

Souvent la vieille emmenait le gamin dans l'office où s'accumulaient les provisions toujours «ml Lmées av. m- parcimonie, mais à chaque saison profusément renouvelées. Thierry en revenait

portant dans ses bras un pot de cette gelée de norbertes, d'une pulpe si ferme et savoureuse et qui est la confiture préférée de la Champagne.

D'autres fois ils pénétraient dans la lingerie qui servait aussi de fruitier. On y respirait une odeur subtile où l'antique bergamote se mariait tour à tour au bouquet naïf de la lavande, et à l'haleine embaumée des pommes mûres. Ce parfum appelait les plus doux souvenirs, et dans les soirs d'hiver, alors qu'on se glissait sous les draps qui en restaient imprégnés, il évoquait l'automne, les cueillettes au verger, la mélancolie des vacances Unissantes. La longue main de Philomène plongeait entre les piles de serviettes, tendait à l'enfant « une pomme douce pour mettre à sa bouche », comme dit le vieux Noël, une reinette grise dont la pelure ridée crissait sous les doigts...

Ainsi les deux bonnes le gâtaient à l'envi, chacune de son côté, jamais ensemble; et comprenant qu'elles se détestaient, Thierry tantôt auprès de 1' « écervelée », tantôt auprès de la « sorcière », profitait de leur rivalité.

Autre distraction appréciable : un chien habitait l'hôtel de la rue des Toussaints, Favori, épagneul à robe grise, coiffé de bandeaux noirs sur de larges yeux sablés d'or, et qui affectait à l'or-

dinaire des poses sentimentales on faraudes. Il méprisait les serviteurs, dédaignait ses congénères et aboyait aux loqueteux. Néanmoins il était populaire dans le quartier car au temps de l'occupation, dans sa haine du Prussien, il avait joué aux envahisseurs des tours devenus légendaires. Au surplus on le représentait comme le héros d'une foule d'exploits dont le récit enthousiasmait Thierry : à diverses reprises, il avait sonné à la porte pour se faire ouvrir, et un jour — les employés de la gare l'attestaient — il était monté tout seul dans le train pour rejoindre à une station prochaine sa bonne amie. C'était un animal ponctuel qui faisait le marché deux fois la semaine, se promenait à ses heures, et, dés la fin d'avril, s'en allait, le matin, se baigner dans le canal.

Sacrifiant certaines habitudes, il se lia avec l'enfant, l'enfant sans camarades, dont il écoutait patiemment les discours, en laissant pendre un petit bout de langue. Bientôt môme, l'égoïste bellâtre s'attacha violemment et connut la jalousie. Il finit par insulter les bonnes quand elles s'approchaient trop à son gré du jeune maître.

Thierry avait amadoué Philomène, séduit Favori, et il était assez fier de ses victoires. Pourtant L'abdication de la cuisinière, la fidélité de

l'épagneul ne comblaient pas son cœur. Par bouffées plus fréquentes le souvenir du passé lui revenait. Les caresses de Rosalie n'effaçaient pas sur ses joues les baisers incomparables de petite-mère : jamais plus on ne l'embrasserait comme elle! Ah! si seulement il avait pu conquérir l'oncle, retrouver dans son amour un peu de la passion que lui témoignaient naguère les disparus! Dans sa petite tête il imaginait des avances, préparait une phrase câline. Mais au dernier moment la physionomie et l'attitude du vieillard le figeaient, paralysaient tous ses élans.

Depuis quelques années, les coups du sort en s'acharnant avaient triomphé du bel optimisme de Seneuse et abattu cette âme si longtemps vaillante et juvénile. La guerre était survenue, et la défaite ; les plaies de la France l'avaient bouleversé et soudainement vieilli. Et au milieu de ces angoisses, la mort atteignit le dernier foyer des Seneuse. Tant de disgrâces avaient anéanti Georges-Jacques, et il ne luttait plus, désormais la proie d'une taciturnité sans bornes et d'un invincible découragement.

A l'humiliation de Philomène, les repas étaient dépêchés. Seneuse, tout en mangeant distraitement, posait à Thierry quelques interrogations machinales, le rappelait à la politesse, au respect

LA DOUCE ENFANCE DE THIERRÏ SENEUSE 73

du pain, faisait une réponse brève et fatiguée aux questions du petit. Enfin il déployait son journal. Oh ! la maudite feuille qui empêchait Thierry d'épier sur le visage du vieillard la minute d'abandon, la détente fugitive ! Mais le dessert était enlevé que la lecture durait encore.

Pourtant, sans en rien laisser paraître, Georges- Jacques avait conscience de ses maladresses. Maintenant qu'un enfant vivait auprès de lui, il doutait parfois des disciplines théoriques, à la romaine. Mais il ne savait comment se lier avec l'orphelin, et son vieux cœur ignorant se cabrait devant les effusions. Vis-à-vis de la petite âme si frêle, le sexagénaire éprouvait une surprenante timidité.

L'hiver s'acheva en journées de dégel jaunâtres et molles où l'eau pleurait des toits avec un sanglot étouffé; et cette plainte continue était plus douloureuse encore que le lourd silence de la neige.

Quelque temps après le mardi gras, une voiture de déménagement s'arrêta rue des Toussaints. Le tuteur venait de vendre la jolie maison de Cormontreuil mais il avait tenu à conserver à Thierry les plus beaux meubles recueillis par ses ancêtres et à reconstituer dans l'hôtel patrimonial

les ensembles jadis détruits par les hasards des successions.

Debout sous le porche obscur, Thierry reconnaissait l'un après l'autre ses vieux amis et leur envoyait des bonjours affectueux. Il retrouvait en sa mémoire la place et le rôle de chacun : dans cette commode aux pieds encore chaussés de paille, son père rangeait les armes auxquelles il défendait de toucher ; cette table, c'était le bureau de sa maman, le bureau toujours fleuri et chargé de bibelots menus. Et l'enfant, les yeux pleins de larmes, considérait sur le maroquin pâli l'endroit où les belles mains jointes avaient coutume de rêver...

La veille, il avait entendu son oncle raconter comment ces meubles, après tant d'années d'éloignement, rentraient vivre près de leurs frères, en famille. A la pensée qu'ils allaient se revoir, que le Renard et la Gigogne seraient réunis au Loup et à l'Agneau, que les chiffonniers et les consoles auraient de nouveau leur pendant, Thierry s'attendrissait. Quelle joie pour eux et comme il les enviait! L'enfant imaginait leurs expansions dès qu'ils seraient seuls derrière les portes closes. Sûrement ils se confieraient tous leurs souvenirs : qui les avait soignés, qui les avait aimés. Et la nuit quand tout le monde fut couché, Thierry,

pieds nus, se glissa furtivement dans les corridors. Anxieux il colla son oreille aux serrures, mais dans le silence livré au tic-tac des cartels et des horloges il ne surprit ni les confidences du paravent ni le cailletage du bonheur-dujour...

Mars finissait; et Thierry, à la suite d'un gros rhume, était obligé de garder la chambre. Un malin que près de sa fenêtre il essayait vainement de situer un clocheton d'ardoises dépassant les toits voisins, son oncle lui amena un grand diable d'homme vêtu tout en noir. L'enfant reconnut aussitôt le visiteur qui dans les derniers jours de Cormontreuil venait à heure fixe chez petitemère. Après une longue auscultation, le docteur Parfait, en termes joviaux et brusques, rassura son ami; pas besoin de médicaments; mais comme le bambin était pâlot, il fallait lui faire prendre l'air.

— Allons, emmène-le dans tes promenades, et il sera vite guéri. Et puis il te changera les idées, je t'en réponds ! Quand on a un pareil camarade, il est défendu d'être triste, tu m'entends?

Le Lendemain, précédés de Favori balançant

plus de suffisance son lourd panache, l'oncle

et Le neveu sortirent au début de l'après-midi et,

par les boulevards, gagnèrent la butte Saint-Nicaise, un des derniers tronçons du rempart qui, naguère, cernait la ville. En se donnant la main, ils gravirent la pente abrupte, faisant halte pour reprendre haleine aux plates-formes crayeuses. D'abord ils dominèrent un quartier de pauvres masures construites en torchis, des cours d'auberges désertes, un préau d'école au fond duquel on voyait jouer des enfants dont les piailleries de moineaux montaient et s'éparpillaient dans l'air. Puis, sillonnée par les larges canaux ou les couloirs d'ombre que les rues et les venelles creusaient entre les toits, la ville entière apparut tassée autour de sa cathédrale. Et Thierry s'évertua vainement à découvrir entre les contreforts les tilleuls de l'hôtel Seneuse. Enfin, arrivés aux courtines, les promeneurs contemplèrent la campagne par-dessus les parapets, le long desquels séchaient, multicolores, des écheveaux de laine récemment encollée.

Sauf vers l'occident que ferme la falaise de la Montagne, la plaine s'étend à perte de vue coupée par des chaussées romaines impitoyablement droites et plantées d'arbres malingres. Entre le massif de Berru, la butte de B ri mont et les hauteurs de Merfy — modestes éminences que grandit leur isolement dans l'étendue — les ondula-

lions du sol accourent des lointains blêmes et, rythmées comme des vagues, semblent déferler vers Notre-Dame, orgueilleux navire e'choué au milieu de l'Océan mélancolique. Parmi le steppe seuls projettent leurs ombres çà et là une vieille meule de paille, la carcasse d'un moulin à vent, un pauvre orme rabougri et amputé par la foudre. De loin en loin une butte se soulève, tantôt couronnée d'un calvaire de mission et tantôt recouverte d'une toison drue et rectangulaire, un semis de pins rampants où s'entremêlent des aulnes. Puis c'est un village qui égrène au bord d'un chemin ses maisons et ses granges couleur de la terre, ses haies trouées, ses vergers poussiéreux et chétifs. Enfin par delà des chaumes maussades, la Vesle serpente au ras du sol parmi de blonds marais que dénonce une étroite procession de peupliers, de bouleaux et de saules, caravane e en marche à travers le pâle désert.

Sur cette morne étendue règne l'absolu silence. Jamais le vent ne s'y attarde pour rôder ou pour ^émir : sans que rien l'arrête, il court muet sur l'herbe maigre des « savarts ». Parfois seulement dans les sonores dimanches d'automne, la voix de Notre-Dame emplit les champs, traîne jusqu'à linfini sa lourde oraison. Mais la monotonie de ce paysage blafard et rêveur est rachetée par la

78 LA DOUCE ENIAV.I. Dl TIUKRIlY SBNKUM

délicatesse dos ciels. Sereins et voilés, ils palpitent des grâces Les pî lis subtiles. Dans les petits nuages qui s'étirent comme des fils de la Viei et se promènent avec nonchalance, la Champagne dénudée trouve ses architectures graciles. Enfin l'adorable lumière calcaire, candide et nacrée, transfigure les plus modestes événements de la solitude...

Trop jeune pour être sensible à la poésie de ce décor, Thierry se fit nommer les clochers, les hameaux et les fermes. Mais un instant, il cessa d'écouter son oncle : au delà du canal et à travers le réseau des branches, il avait cru distinguer le belvédère et les girouettes de la maison où jadis l'attendait petite-mère. Et, timide, il réprima un gros soupir...

Une fois en bas du rempart, l'oncle et le neveu, la figure violacée, s'astreignirent à errer quelques instants sur le marché aux chevaux, Favori manifestant pour l'herbe qui y croissait une préférence évidente. A pas très lents, ils rentrèrent par le Barbàtre. C'était un soir de printemps triste et fin où, sur le seuil des cours, les petites filles jouaient au volant. Plus les Scneuse se rapprochaient du centre de la ville plus les rencontres se multipliaient. Des gens les saluaient, les accostaient en quête d'un entretien, mais le vieillard

LA DOUCB ENFANCE DE THIERRY SENEl . 79

courtoisie parfaite les décourageait vite : il n'aimait guère les importuns ni les mis donneurs de bonjour ».

Comme de coutume, il s'arrêta chez le libraire [avelot Ce dernier, un petit homme onctueux et isert, et qui portait un crayon d'or pendu à son du, les introduisit dans l'arrière-boutique, pomment baptisée le « Cabinet des Amateurs ». les bibliophiles s'y trouvaient déjà, et tandis que îs conversations s'éternisaient, Thierry, dans un oin, feuilleta des in-folio grands comme lui, et absorba devant les planches de Gustave Doré. A l surprise générale, sept heures sonnèrent, et eorgcs-Jacques, confus de s'être ainsi attardé, ntraina son neveu. Tous deux se hâtèrent en ronostiquant les gronderies de Philomène, le a m in ravi au fond de son cœur d'être le complice u vieillard.

A table ils bavardèrent de ce qu'ils avaient vu nble, l'oncle séduit par les remarques du ctit, et le neveu captivé par les commentaires et îs anecdotes de Seneuse. Et quand ils eurent chevé le dessert, c'est avec regret que Thierry it sortir son tuteur.

Le lendemain, le surlendemain, et chaque jour ésormais, ils retirent la même promenade. Leur itimité était fondée.

Un après-midi que l'enfant rangeait ses joujoux, Seneuse l'appela d'en bas : c'était l'heure de partir. Thierry se hâta de descendre, mais dans sa précipitation il fit un faux pas, roula plusieurs marches et vint frapper de la tête sur le carrelage du vestibule. A la vue du sang qui coulait de son front, il poussa des cris déchirants. L'oncle l'enleva dans ses bras, et courut d'une traite chez le docteur.

Ce n'était pas grave. Un point de suture au sourcil, et il n'y paraîtrait plus. L'opération terminée, un large bandeau lui barrant la figure, Thierry rentra rue des Toussaints. En remontant l'escalier Seneuse fut pris d'un tremblement à l'idée du malheur qui aurait pu se produire. Et ce fut lui qui, dans la chambre, faillit se trouver mal et réclama un verre d'eau sucrée.

Bouleversé par une émotion aussi visible, l'enfant se jeta au cou de son oncle. Mais quand il voulut se dégager l'étreinte se resserra, et il entendit ces mots prononcés avec fièvre :

— Reste, mon chéri, oh ! reste encore ; on est si bien ainsi !

Et Thierry sentit des larmes glisser dans sa nuque.

— Ecoute, dit le vieillard, en reposant son pupille à terre, pour que nous ne pensions plus

à ton mal, nous allons nous amuser ensemble comme deux bons camarades.

Installant alors ie gamin dans un fauteuil, il dressa lui-même le guignol et improvisa une pièce fort drôle qui dura très longtemps. Et de se complaire à ce divertissement l'emplissait d'une mrprise délicieuse. Emerveillé, reconnaissant, Thierry ouvrait de grands yeux.

A partir de ce jour, avec une gaucherie touchante, Seneuse se complut à jouer au petit papa. Prodiguant les surnoms câlins que sa mère leur donnait jadis, à son frère et à lui, sans cesse il s'inquiéta de l'enfant. Tour à tour il l'interrogeait sur sa santé et son humeur, admirait ou corrigeait sa toilette, partageait ses joies, écartait ses tristesses. Avec une intarissable fantaisie, il inventait de jolis propos pour l'égayer, de belles histoires pour l'endormir ; et plein du remords de n'avoir pas su choyer Thierry dès son entrée rue (fes foussaints, afin de multiplier les gâteries, il excitait des convoitises qu'il brûlait de satisfaire. Comme c'était l'époque de la grande foire annuelle, on vit le vieux philosophe fréquenter avec assiduité loteries et dioramas, et on le surprit même au premier rang des cirques, applaudissant lr> prestidigitateurs, les chiens savants et les paillasses. Puis s'étant avisé que le bonhomme serait

bientôt en âge de comprendre, il songea à des distractions moins puériles. Seul, il se rendit chez Navelot d'où il rapporta sous son bras un gros volume rouge, dore sur tranches. Avec des paroles solennelles, il remit à l'enfant ce premier livre, « persuadé que toute sa vie il en écouterait les leçons ». A soixante ans passés, lui, Seneuse, ne connaissait pas d'œuvre plus pathétique que les Romans Nationaux d'Erckmann-Ghatrian.

Georges-Jacques et son pupille ne se quittaient plus. Ils s'adoraient. Et l'orphelin eût été pleinement heureux si, dans sa jeune tête, ne s'était glissée un jour la pensée déchirante que l'oncle pouvait mourir.

C'était le jeudi saint où l'on avait coutume d'aller à l'hospice visiter les petits « charitiaux », les petits sans famille...

Bannissant les contraintes et comme délivré, Thierry, dans l'élan de sa tendresse, s'abandonnait tout entier. Au cours de leurs entretiens, l'oncle, avec d'infinies précautions, se penchait sur la fragile intelligence pour assister à son éveil qu'annonçaient des appels mystérieux. La singulière précocité de Thierry enorgueillissait trop ce vieillard — qui n'avait pas eu d'enfants — pour lui causer la moindre alarme ; et c'est avec une joie sans mélange qu'il vit s'épanouir tour à tour chez le petit les fleurs précieuses du sentiment. Lyrique, il les comparait à ces violettes, à ces anémones d'avril qui, du sol engourdi, pointent et se déplient l'une après l'autre, expressives et parfumées. Dans les remarques

84 LA DOUCE ENFANCE DK THIERRY SENEUSE

malicieuses et les curiosités charmantes de son pupille, l'oncle s'enchantait de reconnaître successivement toutes les jolies et nobles parures de sa race. Et, transporté d'enthousiasme, il résolut de se consacrer tout entier à faire de Thierry un vrai Seneuse. Digne de l'aïeul, cet enfant serait un jour, à Reims, le défenseur de la jeune République qui venait de naître. Avec quel soin le fils du Conventionnel allait cultiver dans ce cœur vierge le double et magnifique amour de la terre natale et de la Révolution !

Pour demeurer le seul guide de son neveu, Georges-Jacques refusa de faire appel à une gouvernante : il redoutait la faiblesse, l'incertitude des femmes, lesquelles « pensent toujours à des curés ». Patiemment il enseigna l'orthographe, le calcul, les connaissances usuelles. Deux années passèrent, et quand Thierry eut l'âge d'entrer en huitième, il ne l'envoya pas à ce vieux collège où jadis lui-même avait goûté tant de fortes amertumes. A coup sûr, il respectait l'Université. La discipline militaire, l'uniforme, et jusqu'aux roulements du tambour séduisaient en lui le patriote; et son civisme classique était encore flatté par l'égalité des soins donnés au pauvre comme au riche. Mais, dans une de ses contradictions familières, le dantoniste se montrait l'en-

Demi de l'éducation en commun : il trouvait dangereux de prodiguer une même nourriture à tant d'âmes div» rses, de tenir peu compte des dons personnels, de trop mépriser l'imagination. Et le vieux docteur ès-lettres reprit son De Viris et son Jardin des Racines grecques.

Les leçons se donnaient dans le cabinet meublé à la fin du Directoire, selon le goût de l'époque. Sur la ceinture du bureau et des consoles filaient des ciselures de Thomire ; des danseuses entouraient des autels fumants, et des cortèges de triomphe se déroulaient sous le vol de longues victoires. Derrière les grillages des bibliothèques, les basanes de la Restauration alternaient avec les maroquins du xvinc siècle parés de fleurons agrestes ; ça et là un volume en habit janséniste semblait s'isoler dans sa pensée intérieure, tandis j|ue, plus loin, des fers romantiques étiraient une ogive flamboyante. Sur le trumeau de la cheminée, au sein de nuages, l'abbé llaynal, plus grand que nature, foulait aux pieds l'Idolâtrie, et tendait avec un geste noble son manuscrit dont le titre se lisait tout au long : Histoire philosophique et politique des Établissements et du Commerce des Européens dans les Deux-Indes.

Les tableaux se détachaient sur le papier de tenture qu'ornait un semis de bonnets phrygiens :

une toile du wallon Defrance évoquait les enrôlements volontaires, et un tragique dessin de David célébrait le sacrifice de Brutus. Près de la fenêtre, deux pastels se faisaient pendant : le portrait de « l'admirable » Baudot, et celui de Denys Seneuse dans son costume de représentant aux armées, œuvre naïve et convaincue d'un artiste rémois. Sous un lourd tricorne à panache le père de Georges-Jacques avait une physionomie martiale et glacée.

Une vitrine renfermait l'écharpe et le baudrier de l'aïeul, ainsi que des sauf-conduits et des commissions signés de noms fameux sur lesquels s'étalait, impressionnante de sublime laideur et cerclée d'or, une miniature de Danton.

L'enfant s'asseyait dans un petit fauteuil de damas rouge broché de soie jaune, et, doucement, caressait les mufles de lions qui terminaient les accotoirs.

Avec un sourire tendre, Seneuse l'interrogeait, le faisait réciter, corrigeait le thème ou la narration. Puis commençaient la lecture et l'analyse de ces fables de La Fontaine qui apparaissaient à l'oncle comme l'encyclopédie de sa province. En môme temps que la vision juste et rapide des paysages, il y découvrait, saisis sur le vif, les traits particuliers et substils du caractère ré-

gional. Et volontiers il eût consulté pour tous les débats de la vie sa petite édition de Cazin, sûr d'y trouver la réponse péremptoire de la sagesse champenoise. Il s'ingéniait à supposer le canton où se déroulait le drame, le bois où le bûcheron rencontrait la Mort, la ferme de Perrette, le village de Philémon et Baucis ; et ces identifications hardies, qui interrompaient un moment le travail, amusaient prodigieusement le gamin...

L'après-midi ils sortaient très tôt, et dehors la leçon continuait. Ils descendaient leur rue des Toussaints, fraîche et tortueuse, où des auvents ardoisés et des encorbellements rétrécissaient le ciel au-dessus de leurs têtes. Et par le chemin le plus long, ils se dirigeaient vers la cathédrale, s'arrètant pour contempler une façade de bois parce de statuettes, le tympan trèfle d'une fenêtre gothique, la frise corinthienne d'une blanche maisonnette de la Restauration que l'on apercevait au fond d'une cour entre des branches de mûrier. Le moindre vestige sollicitait les deux amis, une enseigne, une girouette, un blason, mais L'enfant s'intéressait surtout à ces petites niches où, derrière une grille, sur un fond bleu Berné d'étoiles, un vieux saint de pierre, debout parmi les fleurs renouvelées, protégeait la demeure.

Ils débouchaient enfin sur le parvis, et Notre- Dame se dressait devant eux, telle une falaise géante. Les pinacles et les gables se découpaient comme des roches gercées, mangées par les pluies et la lune. L'échancrure des tours semblait une broche faite par la poussée du ciel, et les porches, en bas, s'ouvraient comme des puits d'ombre où pleurent des stalactites.

Longtemps, le nez en l'air, ils contemplaient le divin ensemble. Puis, tandis que Georges- Jacques exaltait la hardiesse de la conception et sa solidité légère, ils se rapprochaient de l'édifice. L'oncle expliquait alors le groupement des grandes statues qui décorent les ébrasements. Les unes exprimaient, selon lui, la gravité sereine des âmes, la certitude recueillie de tout un siècle ; tandis que d'autres, avec leurs traits accentués, leur sourire tantôt paterne, subtil ou inquiétant, semblaient des portraits fidèles...

— Regarde tes ancêtres, disait le vieillard, et souviens-toi de venir les interroger lorsque je n'y serai plus. C'est ici la plus grande réunion de ton conseil de famille...

Très sage, Thierry écoutait les commentaires enthousiastes, ouvrait de larges yeux appliqués et admirait, plein de confiance. Par contre, il se divertissait franchement quand le vieillard inter-

prétait les scènes menues et vivantes qui sont racontées sur les soubassements et les chambranles : gestes professionnels des artisans, travaux des mois dans la campagne parmi les plantes et les fleurs familières. A chaque visite, l'enfant se faisait répéter la légende du drapier déloyal, riait de bon comr devant la ruse de l'aspic qui, pour ne pas entendre, se bouche l'oreille av< c sa queue. Et en longeant la façade nord et le chevet, parmi les séraphins qui se déploient autour de Noire-Dame comme pour veiller sur elle, il cherchait toujours à reconnaître son ange gardien dont Mademoiselle Jozelet lui avait certilié la présence dans la glorieuse cohorte. Mais, soupçonnant l'incrédulité de l'oncle et redoutant ses moqueries, il n'osait faire appel à son aide.

Ils varièrent leurs heures de pèlerinage, afin d'assister au réveil de la basilique, quand elle > « tire dans les nuées blafardes, pour la saluer toute brûlante du soleil du midi, embrasée par les crépuscules d'or, et sous le pâle clair de lune.

Au printemps, lorsque l'atmosphère plus limpide rend les objets plus nets, ils faisaient l'ascension des tours. Ils grimpaient l'escalier obscur.

rrêtaienl pour reprendre haleine devant les baies encadrant un petit décor. Tantôt c'était un

coin de ville, précis comme une miniature, une cour insoupçonnée, ou l'enfilade d'une rue déserte, et tantôt un fragment de banlieue, un carré de jeune blé au bord d'un chemin sans arbres, un pan d'herbe acide où se traînait la cotte bleue d'une cueilleuse de pissenlits. Déroutés, ils hésitaient un instant avant de reconnaître le paysage, se trompaient souvent, et riaient de leurs erreurs. Ils parvenaient à la galerie, suivaient le chemin de ronde, et gagnaient enfin la plate-forme de la tour nord, vacillante parfois du branle des cloches.

Sous un ciel languide, la plaine, toute parée de couleurs légères, s'enfuyait avec des mouvements souples vers des lointains gris perle, tandis qu'aux pieds du vieillard et de l'enfant les marronniers et les platanes de l'archevêché offraient leur encens vert aux archanges de l'abside. Des lichens, des mousses piquées de frêles étoiles blanches veloutaient les balustrades; et dans les gargouilles et les chéneaux des giroflées balançaient au vent leurs touffes d'un beau jaune marbré. Au-dessus du transept et se chauffant en espalier contre le pignon, une aubépine étalait ses mystiques blancheurs. C'était le bouquet que tous les ans, à Pâques, le bon ouvrier Printemps plantait au faîte de l'édifice. Thierry chérissait

l'arbuste ingénu, tremblait pour lui durant les rafales de l'hiver et s'enchantait de son renouveau. Et à chaque ascension il lui montait dans ses poches un peu de terre pour remplir les anfractuosités où plongeaient les racines.

Dans les longues journées d'été, Georges- Jacques et son neveu recherchaient la fraîcheur de la basilique. Comme une ténébreuse futaie, la triple nef s'enfonçait vers la nuit du chœur. Les piliers projetaient des ombres confuses; et la clarté de juillet, filtrant à travers les grisailles fenêtres latérales, baignait les grands murs livides.

Ils erraient dans la somnolente atmosphère où lit le parfum de l'encens attiédi, et leurs pas maient dans le silence qu'animait seul le cri dolent des chauves-souris invisibles. Georges- Jacques s'arrêtait de temps en temps et, à voix i, respectueuse, contait les événements qui ient déroulés sous ces voûtes. Car l'idée que sa chère ville natale avait été le centre dynastique il" la France enchantait ce révolutionnaire. Aussi énumérail-il avec une savante précision tous les de la cérémonie du sacre, indiquant même !••< places qu'occupaient ce jour-là les hauts dignitaires; aussi dépeignait-il avec un coloris romantique le somptueux déroulement du cortège

royal, l'aspect bigarré de la foule criant : Noël Et en traversant le chœur, le dantoniste d'm geste religieux ne manquait jamais de désigne] l'endroit sacré où jadis s'était agenouillée Jeanm d'Arc...

Mais les monarques et les évêques qui s'alignaient hiératiques sur le fond bleu froid des verrières avaient une expression si hostile el cruelle que Thierry, esquivant le regard fascinateur de leurs gros yeux blancs, entraînait l'oncle. lui demandait de s'asseoir devant la perspective fuyante de l'église. C'était l'heure où le soleil déclinant s'attardait sur la rosace du portail. Dam la fleur prodigieuse toutes les couleurs vibraient, enrichies par le savant désordre de leurs contrastes. L'aube qui pénètre la forêt mouillée, 1< crépuscule sur la prairie élyséenne, n'engendrenl pas de symphonies plus sublimes. Et, la mail dans la main, le vieillard et l'enfant demeuraienl sans paroles, s'abandonnaient au rêve.

, Il fallait pourtant s'arracher au magique spectacle si l'on voulait terminer avant le dîner h promenade quotidienne. Les deux amis sortaienl par le portail Saint-Sixte, traversaient la place Royale et s'engageaient dans le quartier Cérès. Tantôt ils longeaient des façades de pierres, décorées de guirlandes et de flots grecs, et tantôl

des murailles où les moellons de craie alternaient avec les assises de brique. A travers les fenêtres sans rideaux des vieux hôtels transformés en maisons de commerce, ils apercevaient souvent des salons blancs et or avec des pièces de drap empilées jusqu'aux plafonds. Et parfois, sur la place des Marmousets, ils saluaient une demeure bosselée dont le fronton s'ornait d'un écu aux trois fleurs de lis : là s'était édifiée la fortune des Seneuse.

De loin en loin, une grande voiture de livraison stationnait devant un « chartil » et encombrait la rue déserte, où s'élevait la vapeur des eaux de teinture. Les solides chevaux avaient le poil luisant et la crinière nattée ; les cuivres des harnais Hincelaient et l'on pouvait se mirer dans les panneaux vernis, aveuglants sous le soleil. Les fasricants rivalisaient à qui promènerait ses étoffes ians le plus luxueux équipage. C'était l'unique 'éclame que jugeaient honnête les concurrents le l'époque.

Puis l'oncle et le neveu atteignaient le quartier Saint-Remi, côtoyaient les petites maisons sans corniches, douces et plates comme le visage les madones rustiques. Souvent une vigne loueuse, une glycine effeuillée festonnait la porte, encadrait les volets clos de l'étage. Toute la

vie semblait réfugiée dans les salles basses, mais le regard n'y pouvait plonger car des fuchsias et des géraniums, gardiens vigilants de l'intimité, s'alignaient entre les rideaux et les fenêtres. Devant le seuil des anciens ateliers de fileurs, devant les petites fabriques et les échoppes des « couverturiers » dont les produits séchaient sur des perches, Georges-Jacques s'arrêtait volontiers pour expliquer à son pupille les vieux procédés de tissage, célébrer la chanson de la navette, vanter la poésie du labeur héréditaire, accompli au foyer domestique.

Les jours de trop forte chaleur, les Seneuse, en quittant la cathédrale, gagnaient les allées de tilleuls qui bordent la Vesle. De ce cours négligé, ils découvraient vers la gauche l'un des plus harmonieux aspects de leur ville. Le port du canal retenait en son miroir l'indolent cortège des petits nuages à travers l'élher couleur de pervenche, et reflétait toute une flottille de chalands heureux dont les violents bariolages se prolongeaient dans l'eau dormante. Au delà, Reims étageait doucement ses maisons, alignait face au couchant tous les frontispices de ses églises. Et, nimbé de lumière, celui de Notre-Dame apparaissait plus doré dans le poudroiement du recul.

Sur leur droite, entre les saules retroussés par

l brise molle, ils regardaient le courant de la fière pousser les champs de marguerites d'eau, t ils s'amusaient de la clarté des fonds, de la race e!os remous. xV l'avant de sa barque plate n pécheur dormait, sa ligne emmêlée parmi >s herbes, et, au loin, dans l'atmosphère torde, on entendait le murmure rafraîchissant 'une vanne.

Invariablement leur itinéraire les conduisait orte Dieu-Lumicre. A pas lents, ils montaient avenue de Châlons, mais ils quittaient bientôt i route pour escalader le tertre chenu des mouns de la Housse. La plaine alors s'étendait evant eux, simplifiée, grandie encore par le créuscule.

— Comme elle est belle! s'écriait le vieillard. k coup sûr, elle n'a rien d'aimable, et je comrends qu'elle paraisse fastidieuse au voyageur idilîerent. Mais quel calme et quelle poésie dans Çfl lignes! Quel rythme dans son harmonie clas- Lque! Comme une phrase du Grand Siècle, elle st superbe et dépouillée... Et ne dirait-on pas ifuu potier génial a modelé comme des flancs 'amphore ses guôrets et ses vallonnements?... •epuis bien des années elle est mon univers! Miami }<' la contemple, tantôt mon esprit s'enivre e pureté racinienne, et tantôt mon cœur se for-

tifie des fières leçons de vertu et de patriotisme qu'elle me prodigue. Car à travers les siècles, des champs catalauniques à Valmy et à Montmirail, elle fut rougie du sang de nos ancêtres. Elle conserve la mémoire des prodiges accomplis par ses enfants pour la défense du sol national. Et dans l'avenir comme dans le passé, elle demeure l'arène sacrée des destinées de la France... Ah ! mon père avait bien raison quand il nous ordonnait en mourant de prendre pour amis et de garder pour uniques confidents les purs lointains de Champagne et « ces grands arbres qui nous ont vus naître ! » Mon enfant, je tiens, devant ce paysage, à te transmettre ces paroles suprêmes. Je leur fus soumis durant toute mon existence. A ton tour tu sauras leur obéir pieusement...

Les récréations des jours pluvieux formaient un plaisant contraste avec ces promenades où l'oncle allait demander aux pierres éloquentes et aux horizons pathétiques des sujets d'enthousiasme.

Durant des heures exquises, on musait en camarades à travers l'hôtel. Seneuse montrait ses antiquités, étalait ses livres, tâchant déveiller chez Thierry le goût des choses surannées et des belles images, des fines reliures.

Puis dès que le petit, lassé, semblait moins ttentif, son oncle, pour le distraire, lui révélait ;s rites charmants et puérils des intimités dauefois.

Tout ce qui peut développer dans une jeune me le culte de la tradition apparaissait au vieilml également utile et noble. Et avec bonhomie

initiait son élève aux jolis soins qui embelssent la vie provinciale, lui apprenant quelle oit être l'économie, la surveillance d'une maim bien-aimée. Il expliquait l'entretien du fruier, l'art d'encaustiquer les meubles et faisait ssister son neveu à la fabrication des confitures t du cassis. Un jour enfin, il l'emmena dans îtte cave où nul n'était admis. Il fallait que héritier connût ses richesses futures, apprît Dmment on traite son vin quand on est honnête omme. Et l'oncle confiait à Thierry le meilleur ilage du vignoble :

Bien met l'argent qui en bon vin l'emploie : Qui bon l'achète, bon le boit.

Cette atmosphère naïve, le petit Seneuse la aspirait plus condensée encore les jeudis où il liait rendre visite à Mademoiselle Jozelet. Chez lie, ni collection ni livres précieux : un intérieur

d'antique aisance bourgeoise, ignorant de luxe superflu.

La vieille fille recevait l'enfant dans sa cha; au mobilier de frêne. Sur la cheminée, la per figurait un giaour enlevant une captive ; il 1 dissait son cimeterre, faisait cabrer sa mon sans effaroucher d'ailleurs les paons et le gognes de verre filé, alignes sous le globe. ] jardinières de porcelaine complétaient la g ture, étalant sur leurs panses des scènes de I de Lammermoor. Et de chaque côté de la g dans des cadres de fausse écaille, s'étageaier daguerréotypes et les photographies de fan

Cécile était toujours assise à la même p dans un fauteuil de tapisserie préservé pa « anti-macassar ». Le coude sur le gazon de qui feutrait le bord de la croisée, tantôt ell citait son rosaire, tantôt elle regardait p? fenêtre son jardinet négligé, hospice pou plantes d'appartement qui attendaient dans pots une résurrection improbable. Avec ses tiges d'embellissement, sa tonnelle éventr< son rocher en ruine, il s'allongeait mélanco entre des murs décorés de perspectives pe qui déroulaient en trompe-l'œil leurs treil et leurs portiques. Au bout de l'allée pavé carreaux rouges, une Notre-Dame de Liess

làtre se drapait dans son manteau bleu. Une >rtue se promenait à travers les anciennes coreilles envahies par l'herbe; et, avec un roucoulaient continu qui emplissait la maison, des mrterelles se poursuivaient d'une marche à sacidos derrière les petits squelettes des azalées, oit indifférence soit économie, Cécile n'entresnait pas ce coin paisible, éloigné du salon et ngneusement soustrait aux investigations des isites. Par-dessus le gros chat endormi de l'autre )ié de la vitre où il appuyait son œil clos (une etitc ligne nette, plus noire dans la blancheur u poil), la vue de la Vierge suffisait aux méditions de la bonne demoiselle, les manèges des [îimaux à son plaisir.

Thierry entrait, et bien vite elle préparait orangeade, servait les « darioles », le pain d'épice t les poires tapées de Rousselet, la plus délicate es friandises locales.

Quand l'enfant avait mangé et bu, Mademoi- )Ue Jozelet lui posait d'interminables questions îr le caractère et les habitudes de l'oncle. L'abmt réunissait la vieille fille et le petit dans un mcert d'éloges, et tous deux renchérissaient à envi sur ses vertus. Puis ils s'installaient sur liaises à dossiers très hauts encadrés de commettes noires et feuilletaient côte à côte les

1CTHECA vlan»*!

livres aux cartonnages gaufrés, les histoires morales approuvées par monseigneur l'archevêque de Tours, les revues où ils cherchaient les devinettes et les rébus. Et c'était là pour l'enfant une diversion aux lectures plus fortes qu'il faisail dans le cabinet de l'oncle.

D'autres fois, avec beaucoup de verve, Cécile racontait les cérémonies de sa jeunesse, les voyages où lavait entraînée le président sor père. Elle confondait souvent les lacs de Savoie avec ceux des Vosges, et l'Exposition de Londres avec les musées de Rome, mais elle avait su notei nombre d'incidents menus, des mésaventures bouffonnes, des ridicules typiques.

Auditeur facile à conquérir, Thierry s'amusail infiniment ; et Mademoiselle Jozelet trouvai) pour la première fois du charme à ses réminiscences.

Cécile montrait ensuite à l'enfant les souvenirs rapportés de tant de vacances lointaines, humbles objets consacrés par le choix nécessaire des foules. Sur les étagères d'olivier s'alignaient des verres gravés de Kreuznach et de Bade, une noix sculptée par un forçat de Toulon, des chalets suisses en miniature, tout un monde de boîtes, de figurines et de pétrifications, un bazar touchant à force de niaiserie.

A la manière dont Cécile vantait ces futilités, à émotion de sa voix, un visiteur moins jeune eût iscment deviné qu'elle les avait acquises en soncant à Seneuse et pour les lui offrir plus tard, uand au soir de leurs existences elle avait revu )n ancien iiancé et mieux connu ses goûts, elle

avait plus osé lui faire un si médiocre homîage. Et elle conservait, ordonnait et époussetit pieusement ces babioles dont l'heure n'avait rs sonné...

Mais, les jours de grandes fêtes et d'anniverrires, au moment où Thierry partait, elle en Moisissait une, la dernière convoitée par l'enint. Silencieuse et recueillie, Mademoiselle Jodet la contemplait en interrogeant sa mémoire. Ile l'enveloppait longuement de façon à la ca- 3sser encore à travers le papier de soie, elle la ouait d'une faveur, puis la donnait.

Ainsi les reliques de la vieille demoiselle s'en liaient quand même l'une après l'autre rue des oussaints.

Elevé, instruit chez Seneuse, Thierry n'avait

de camarades de son âge. Les petits garçons

u'il rencontrait au catéchisme, à la promenade,

les fuyait avec une timidité insurmontable, et .

ne se sentait à l'aise qu'avec les amis de son

oncle qui venaient régulièrement dîner le vendredi rue des Toussaints.

Depuis sa première communion Thierry était admis aux agapes qui réunissaient les survivants à Reims de ce culte dantoniste si longtemps observé dans nos villes de l'Aube et de la Marne. Connaissant l'indulgence de ces vieux célibataires, chaque fois l'enfant descendait de bonne heure au salon pour les recevoir.

Maître Framery arrivait généralement le premier. Son élégance et son flegme fascinaient Thierry. Avec ses mèches plaquées sur les tempes, ses moustaches teintes, relevées en croc, l'avocat gardait des allures de beau ténébreux. Toujours absorbé, il jouait d'une main rêveuse avec un cachet de cornaline où était gravé le panta rcei du divin Heraclite. On racontait ses liaisons et son duel; il possédait sa légende.

Le notaire Pichotel le suivait de près : un petit vieillard aux favoris rouges, qui sous des dehors endormis cachait une lucidité finaude. Comme tous ses confrères d'alors, il ne se montrait qu'en frac et en cravate blanche.

On annonçait ensuite Simon Létinois et son inséparable Victor Thuillot. Létinois fabriquait des vins mousseux et, bien qu'il en vendît beaucoup, il était le meilleur client de sa marque.

Sans s'effrayer d'aucun paradoxe, d'aucun cynisme, il promenait dans le monde ses mystifications et son insatiable désir d'étonner. Lettré d'ailleurs et poète, ses plus chers amis étaient les abbés valants et les chansonniers du dernier

MÔcle, compagnons fidèles de toute son existence, et dont l'inspiration revivait en lui. Seneuse ne tenait pas rancune à ce boute-en-train de ses goguenardises : « Il n'est pas de bon vin sans lie », absolvait-il.

Autant l'humour de Létinois paraissait énorme, autant la fantaisie de Thuillot semblait raffinée et subtile. En lui tout était délicatesse et nonchaloir. Après de longues études, ce Champenois insouciant avait passé une vie discrète à goûter lo grand repos de son petit jardin, à versifier sous la voûte de sa charmille, et à badiner avec des amis qu'enchantait son dilettantisme.

Très exactement à sept heures on se mettait à t:il)lo. Et l'on entamait déjà le poisson quand le docteur Pariait entrait comme un boulet de canon. 11 s'excusait avec des gestes véhéments, tutoyait Tiburce — le concierge du tribunal et L'unique serveur de la ville — et, soit pour préserver sa redingote usée jusqu'à la trame, soit pour cacher sa chemise sans boutons qui bombait hors du gilet, il nouait sa serviette autour de

son cou. 11 avalait bruyamment le potage, pi dès qu'il avait rattrapé les convives, il prenai parole et la gardait, bavardant à tort et à 1 vers, mais avec une précision de termes qui notait chez cet hurluberlu une admirable cuit générale. De ce flux de paroles ses amis conn; saient la cause : trente-cinq ans de prati< n'avaient pas endurci son cœur pitoyable ; ap s'être penché durant le jour sur tant de misé il essayait de s'étourdir et d'oublier les tourn d'où chaque soir il revenait harassé et la bou vide.

Au rôti, quand on versait le champag Thuillot se levait et portait à la louange de l'u phitryon un toast paré de fleurs toujours n velles. Alors la conversation se généralis chacun plaçait une anecdote, trouvait un i savoureux, exposait adroitement ses préférer et ses sophismes. Tantôt Seneuse évoquait qi que souvenir en regardant travailler le vin d sa flûte, et tantôt il s'échauffait, soutenait convictions avec des arguments ingénieux. L'h reur du progrès scientifique excitait surtout V quence de ce républicain qui, d'une belle indig tion, stigmatisait les hygiénistes, les sociolog et les mauvais politiques dont les attentats r fileraient les paysages et feraient périr Tintim

— Pauvre Champagne ! les barbares l'auront tôt flétrie ! Que restera-t-il de son clair et délicat visage quand mon Thierry aura des yeux damant?

Et pour célébrer sa province, le puriste laissait volontiers prendre à sa voix ce vieil accent de la plaine qui se perd de jour en jour...

L'amitié des convives du vendredi reposait non seulement sur une sympathie ancienne mais sur une parfaite communauté de goûts et de tempéraments. Fils de la plus bourgeoise des provinces de France, ces bourgeois résumaient à merveille l'esprit de leur race ; ils en possédaient les qualités et les grâces: le cœur fidèle, le joli savoir et la politesse traditionnelle. Tous adoraient leur terroir, appréciaient le vin vieux et la bonne chère, et prenaient le temps comme il vient. C'étaient les derniers représentants d'une société délicieuse et Unissante, et Thierry comprit plus tard qu'il avait alors recueilli des paroles qui jamais plus ne seraient dites.

Depuis quelques mois, tous essayaient de décider l'oncle à poser sa candidature aux prochaines élections législatives; mais le charmant sybarite qui traînait dans son joli havre de Reims une vieillesse amusée de lectures et divertie de regrets certifiait ne pas être né pour l'action :

— Votre homme est ici, ajoutait-il, c'est Médéric Parfait : il a toutes les qualités qui me manquent. Et son succès est certain puisque le faubourg de Laon lui est acquis.

Le docteur se récusait : s'il partait, que deviendraient tous les pauvres gens habitués h ses soins ?

On finit cependant par lui arracher son consentement. Dès l'ouverture de la campagne électorale, ses clients riches, effarouchés par sa profession de foi, rompirent avec lui; mais il ne s'émut point et c'est en riant qu'il raconta l'inscription crayonnée une nuit sur sa porte :

Médecin qui politique Perd la pratique C'est Parfait !

Néanmoins, le soir du scrutin, à l'annonce de sa victoire, il ne ressentit que l'amer regret de quitter sa ville natale...

L'institution du vendredi survécut au départ du vieux docteur. Chaque fois, le dîner terminé, on s'installait dans la bibliothèque, et, Thierry ayant souhaité le bonsoir, on attaquait les sujets grivois devant le « blanc de blanc » mousseux dont les bouteilles vides allaient s'aligner l'une

après l'autre sur la cheminée, aux pieds de l'abbé Kaynal. Chacun à son tour débitait les farces que dans le vignoble ou le faubourg il avait récoltées durant la semaine. Et malgré les protestations de Seneuse, rebelle à la médisance et défenseur des femmes, on ressassait les scandales locaux.

Enfin, on récitait des vers.

Ceux de Thuillot, moqueurs et légers, s'écoulaient vers un trait final toujours galant. C'étaient dos odes anacréontiques aux nymphes de la Vesle et aux dryades des sapinières, de petits poèmes où les divinités de l'Olympe, victimes de gais quiproquos, visitaient Reims et ses habitants.

Ignorante des apprêts, la muse de Létinois se montrait plus dévergondée. Sans marcher toujours droit, la ribaude célébrait les plaisirs bachiques, persiflait la vertu des ménagères, la sobriété des curés et la clairvoyance des spirites. Brutal et pimenté, le plat emportait la bouche, mais les délicats eux-mêmes en redemandaient.

A minuit tous sortaient, et, clans la cour, interrogeaient le ciel. Préoccupés du halo de la lune, des étoiles bout lies ou trop « clartives », les amis auguraient de la vendange et les mots terribles

de gelée et de coulure étaient proférés. Puis 1 convives gagnaient la porte que l'hôte referma doucement pour ne pas troubler le sommeil < son neveu.

Eté comme hiver Thierry se levait à sept heur et après le petit déjeuner il se mettait au travai L'oncle poursuivait alors l'éducation qu'il ave \ rêvée, toute consacrée à l'histoire, aux langu anciennes et à la littérature. Et toujours il s'e forçait de passionner son élève pour les gloir de leur province. A mesure que l'intelligence < Thierry se développait, il le faisait remont plus avant à travers les âges, lui révélant et 1 expliquant tous les écrivains de leur petite patri depuis Diderot jusqu'à Chrestien de Troyes, < passant par les auteurs de la Ménippée, Coqui lart, Eustache Deschamps, Guillaume de Machau et ce comte Thibaut qu'admirait Dante.

— Regarde combien tous ont su chérir, pr sente ou lointaine, la terre qui fut leur nourrici Quels magnifiques exemples ! Vois Robert Gass exilé en Rretagne, auquel le souvenir seul de Champagne donne le courage de chanter ! Voi à l'assemblée du clergé, Maucroix, chanoine < Reims, regrettant son « benoît préau ! » Vo Joinville s'en allant à la Croisade, et qui ne ve

point retourner ses yeux vers son pays, vers le beau château qu'il abandonne, « pour que le cœur ne l'attendrie pas trop !... »

Un printemps enfin, quand Seneuse jugea son neveu capable d'en conserver une éternelle mémoire, il l'emmena faire ce pèlerinage d'Arcis que » lui-même autrefois avait juré d'entreprendre. Pendant tout un après-midi ils erraient le long de l'Aube, la plus limpide des rivières, qui s'enfuit dans un frissonnant cortège de peupliers et de saules vers un paradis d'oiseaux. Et assis sur le pont, parmi le grondement des moulins aux toits blancs de farine, ils considéraient la douce maison de Danton avec son portail, ses épis de faîtage, son bouquet d'ormeaux et de tilleuls. C'était donc la demeure où venait se reposer celui qui acheva de culbuter l'ancien monde, la demeure où le demi-dieu faisait le vieux rêve humain de linir ses jours en péchant à la ligne et en plantant ses choux ! Elle avait été l'unique faiblesse de ce cœur formidable. La joie de la revoir entre deux batailles, il l'avait payée de sa tête !

Très ému, Thierry s'étonnait : ces murs paisibles et bourgeois, pareils à tous les autres, qui abritèrent le Cyclope et entendirent sa voix tonnante, la voix même de la France, n'avaient gardé de lui ni une empreinte ni un écho...

Telle fat jusqu'à sa quinzième année l'existence de Thierry. C'était alors un garçon poussé trop vite, aux yeux écartés, distraits et tendres sous lare dru des sourcils, aux traits légers et pâles. Une lourde mèche brune s'enroulait en volute sur le front où le rêve, déjà, avait marqué sa trace, laissé un peu de ses langueurs, de ses alarmes, de ses ivresses.

Toujours vêtu du costume de marin qu'il affectionnait et qui le faisait plus mince encore, Thierry s'avançait vers la vie d'une démarche musarde et ballante.

11 avait une nature étrange, ce petit, élevé par un bon imprudent qui lui avait fait absorber trop jeune des notions trop fortes. Grandi loin du contact de ses pareils, il était grave, innocent, et peu curieux des réalités. Savant et candide, il se montrait à la fois beaucoup plus vieux et plus enfant que ne le comportait son âge. Il réunissait en lui l'hérédité de sa mère, la Champenoise sentimentale et douloureuse, et l'hérédité de son père, le chimérique voyageur. Et les lyrismes de l'oncle avaient ajouté encore à son impressionnabilité maladive.

Dès l'enfance, il avait possédé une facilité singulière à se créer des désirs et des souffrances et témoigné aux choses et aux existences proches

un attachement éperdu qui déconcertait. Longtemps après l'avoir brisé, il ne pouvait parler sans larmes d'un vulgaire flacon aux couleurs rives, souvenir de petite-mère, et quand, le lendemain de sa première communion, il trouva dans la cuve aux copeaux son pauvre épagneul Favori mort de vieillesse, la violence de son chagrin avait inquiété un instant son entourage. Et maintenant encore lorsque, la leçon finie, l'oncle sommeillait devant le feu, à pas furtifs Thierry venait embrasser la tôle de pierre que le vieillard lui avait appris à aimer. Bien souvent aussi, on le surprenait pleurant devant les gravures de Théophile Schiller qui illustraient les Romans Nationaux d'Erckmann-Chatrian, représentaient les paysages de la terre annexée, et ces intimités alsaciennes, hier si débordantes de joies paisibles.

C'était toujours le gamin qui, un dimanche feus la plaine, écoutant Seneuse et Médéric Parfait rappeler les horreurs de la guerre, se jetait entre eux, et le visage chaviré : « Oh ! je vous en supplie, assez! assez! Dites un peu maintenant si les avoines poussent!... » le gamin qui, au cours de certaine promenade en voiture, gardait, pour traverser un pont de bois, les yeux clos derrière les paumes de ses mains : une vieille usine près

de là barrait la rivière, et l'enfant ne supportait pas la vue des bâtiments sordides interrompant le cours enjoué de la Vesle...

Ah ! Seneuse pouvait s'enorgueillir de lui avoir infusé jusqu'aux moelles son amour des ciels et des arbres, son fanatisme de la tradition, et son esclavage de la Champagne ! Il avait bien rempli sa tâche déveilleur d'imagination. Mais parviendrait-il jamais à atteindre l'autre but qu'il s'était proposé : faire de son neveu un homme d'action et de combat? L'oncle qui avait su concilier, équilibrer en son cœur ingénieux ses deux passions maîtresses pour la terre natale et pour la Révolution, commençait à craindre que, chez son élève, la première ne dominât l'autre.

Thierry errait dans la vallée des songes. De plus en plus grandissaient en lui la tendresse, la molle douceur; et maintenant qu'il était en âge de comprendre l'idéal des dantonistes, sa nature lui criait que jamais il ne saurait calquer son existence sur celle des héros prodigieux de la Convention qui lui semblaient distants comme les géants de la fable. Toujours, oui toujours, il resterait « le petit Seneuse ». Dans l'espace limité par le feston blême des collines qui, naguère, contenait tous ses décors de Robinson l'adolescent continuait à situer ses rêves, ses visions d'avenir,

on espoir d'un grand amour emplissant la vie ntière...

Un vendredi d'octobre, comme Thierry reganait sa chambre, les convives assemblés dans la ibliothèque entendirent sonner et Tiburce surint annonçant M. Chardonnet. Il y eut une seonde d'étonnement. Un peu vexé d'être surpris lans cette pièce solennelle transformée en estaûinet, Seneuse, après avoir enfoui trois boueilles sous le bureau décoré de Renommées, >rdonna d'introduire le visiteur.

Professeur de seconde au lycée, Chardonnet tait un excellent humaniste de l'ancienne Université. Dans sa modestie, jamais il n'avait voulu [uitter la chaire où, depuis sa sortie de Normale, — depuis trente-cinq ans — pénétré de sa misiion, il professait en robe. Et les Rémois respecaient la fierté de son caractère, son mépris de 'argent et son goût du silence.

A des minutes invariables, on rencontrait aux nèmes endroits ce petit vieillard chétif et fragile, lont le visage s'ornait d'une longue barbe jaune >ous un nez socratique. Le dos voûté, la pomme canne ou le manche de son parapluie à haueur de l'épaule, il marchait avec précaution, sur a pointe des souliers, évitant la boue et choisis-

sant ses pavés. Soucieux de son humble tenue, de temps en temps, il s'arrêtait pour épousseter son veston de maintes pichenettes.

Il entra et franchit le nuage de fumée avec une moue intrépide. A la fois perplexe et résolu, il ne vit pas ou fit semblant de ne pas voir les visages congestionnés, les verres vicies, les bouchons épars. On lui tendit une flûte, et il la refusa d'un geste qui dispensait de toute insistance. Puis il s'assit, tira à lui son pantalon afin d'éviter les plis du genou :

— Cher monsieur, dit-il, je ne m'excuse pas d'une démarche que me dicte ma conscience. Je regrette seulement que l'urgence de ma visite m'ait contraint à troubler cette réunion. Je tenais absolument à vous parler aujourd'hui môme et en l'absence de Thierry. Mais ces messieurs, qui sont mes amis comme les vôtres, ne sauraient me gêner. Au contraire. Permettez-moi donc de vous dire ce qui m'amène, je serai bref.

Il saisit entre le pouce et l'index la garniture de ses lunettes pour les braquer sur le maître de la maison, et ainsi campé :

— Georges-Jacques Seneuse, je suis venu pour vous demander d'envoyer votre pupille au lycée. Comme il doit avoir près de quinze ans il peut entrer dans ma classe et c'est à moi que vous h

confierez. Croyez-moi, vous n'avez pas le droit de turder plus longtemps...

L'oncle ne voulut pas en entendre davantage : <( Jamais il n'abandonnerait son élève, car il s'était juré de le conduire jusqu'au baccalauréat ! Est-ce que par hasard, on le jugeait incapable de terminer sa mission? N'avait-il pas conquis des grades au moins équivalents à ceux des professeurs de l'État? » Et pour la première fois il s'enorgueillissait de son titre de docteur es lettres.

A son tour, Ghardonnet lui coupa la parole :

— Nul ne sonçe à diminuer vos mérites. La vérité c'est que votre abstention cause un préjudice à notre lycée et à ces idées que vous pensez défendre.

— Je les défends aussi bien que vous ! Car votre neutralité n'est, à vrai dire, qu'une abdication ! Ali ! si vous enseigniez réellement la République, je ferais peut-être le sacrifice de vous donner Thierry...

— Mais, cher monsieur, si vous blâmez certaines de nos doctrines officielles vous n'en savez

moins que l'Université demeure la grande école révolutionnaire. C'est bien ainsi d'ailleurs qu'elle est jugée par nos ennemis, et tous nos déboires viennent de là.

— Vos déboires? Je serais curieux de les connaître !

— Vous ignorez donc que des prêtres libres, tous jésuites en réalité, viennent d'ouvrir au faubourg Gérés un établissement dont le confort humilie sans peine notre vieille maison. Jusqu'à ces derniers jours, je n'ai pas cru à leur succès. Mais le sot préjugé d'une caste qui prétend se substituer à la noblesse, ou tout au moins frayer avec elle, a eu raison du bon sens de cette ville. Par vanité, les richards de Reims nous retirent leurs enfants, et nous venons de perdre à la rentrée quatorze pensionnaires, vingt-neuf externes. Méditez ces chiffres! L'an prochain, par la contagion de l'exemple, ce sera l'irrémédiable défaite, et nous ferons la classe devant des boursiers.

— Je suis sincèrement navré de ce que vous m'apprenez là, mais ce n'est pas la présence de Thierry qui empêchera de nouvelles défections.

— C'est ce qui vous trompe ! Dans toutes les familles qui nous abandonnent (et Ghardonnet citait leurs noms) je savais que les pères, mes anciens élèves, résistaient par une vieille sympathie. Et c'est aujourd'hui seulement que j'ai découvert l'argument suprême qui triomphe de leurs hésitations. Fidèles à un mot d'ordre du cardinal, les mamans répètent partout : « Si au

lycée l'instruction n'est pas médiocre et l'éducation déplorable, pourquoi donc M. Seneuse, à la fois un « savant » et un « rouge », refuse-t-il d'y envoyer son neveu? » Vous le voyez, l'instant est grave pour l'antique maison où vous fûtes élevé. Vous ne voudrez pas que vos convenances personnelles lui portent le coup de grâce...

Le lendemain après-midi Seneuse mettait son chapeau haut de forme et ses gants noirs, et conduisait Thierry chez le proviseur.

Héritier de l'antique collège des Bons-Enfants, le lycée dressait le long de la rue de l'Université ses hautes murailles lépreuses que flanquait une tourelle dont la cariatide représentait un captif. Les Seneuse avaient franchi un portail de la Renaissance, puis une sorte de « patio » vétusté surplombé de galeries de bois. Et maintenant, sans rien se dire, ils attendaient dans le parloir qui sentait la souris et le pain frais. Un badigeon verdâtre couvrait les murs mal réchauffés par la dorure du tableau d'honneur, et, dans un coin, une dame de campagne morigénait un enfant aux pantalons trop courts qui baissait la tôte sournoisement. Georges-Jacques se raidissait, très digne, et Thierry, nerveux, inquiété par les clameurs de la récréation finissante, appréhendait les prochains contacts.

Mais une porte s'ouvrit et on les introduisit chez le proviseur. Avec ses longues jambes et son buste court, son nez camus et ses yeux de pachyderme, M. Housset semblait sorti d'un album de Tôpiïer. Il avait appartenu à l'enseignement spécial et pour se rehausser dans l'estime des normaliens, ses subordonnés, il abusait des citations latines. Gomme il en démêlait rarement le sens, il les appliquait à tort et à travers. Ignorant leurs provenances , il avait trouvé tout simple de leur prêter une origine commune et il les accompagnait indistinctement de la même formule : « comme dit le poète ! » Ceu fumus in auras, comme dit le poète... contraria contrariis . . . dura lex sed lex, comme dit le poète... il prononçait poate, et « le Poate » lui était demeuré comme surnom.

Malgré l'heure tardive, il tint à montrer sa maison et tous trois traversèrent la cour d'honneur, récemment enlaidie par de fâcheux placages. Puis en passant sous une voûte ils gagnèrent le préau des études qu'entouraient sur trois faces d'anciens bâtiments conventuels. Une fontaine muette s'élevait au milieu, entre des parterres de gazon pauvre et des ifs qu'on ne taillait plus. Et tout au fond, derrière une grille d'un beau style, les de récréation s'étendaient dans la brume

du soir, plantées de vieux ormes dont les feuilles bruissaient sur la grève avant d'aller s'entasser contre la porte de la chapelle.

Devant les classes, l'universitaire s'arrêta un instant et, d'un geste large, désigna les derniers agrandissements et se félicita des améliorations. Enfin, il précéda les visiteurs dans un long couloir mal éclairé par des becs de gaz en veilleuse et les accompagna jusqu'à la loge du concierge.

Ahuri par la décision imprévue de l'oncle, Thierry ignorait encore ce qu'il devait penser de son nouvel avenir ; mais il souffrait par avance dans sa timidité et n'osait l'avouer.

Le lendemain, il subissait un examen d'ensemble. Par leur étendue, ses connaissances latines et françaises surprirent les maîtres. Toutefois, son ignorance de l'allemand, sa faiblesse en sciences, ne lui permirent d'entrer qu'en troisième.

Le mardi qui suivit la Toussaint, il se rendit au lycée et fut introduit par le censeur dans l'étude des demi-pensionnaires et des externes surveillés. 11 s'installa à une place libre qu'on lui indiqua et il demeura le regard arrêté sur son Thésaurus, ouvert pour se donner une contenance. A la longue, gêné de se sentir épié de tous, il se tourna vers le mur et se mit à ranger, le plus si-

lencieusement possible et en bel ordre, ses livres dans sa case. Mais le tambour annonça le départ pour la classe et les rangs se formèrent.

Avec ses condisciples, Thierry pénétra dans une salle en gradins où le poêle, allumé pour la première fois de Tannée, répandait des vapeurs jaunes et puantes. Le professeur, M. Lairette, un petit homme déjà âgé, pansu et rubicond, avec de gros yeux naïfs toujours pleins de larmes, arriva en soufflant, se hissa sur sa chaise trop haute. Et une fois perché, les pieds sur les bâtons du siège, il demeura immobile, roulé en boule comme un moineau. Il était à la fois scrupuleux, chagrin et débonnaire. Les moqueries l'affligeaient sans diminuer son indulgence. On lavait baptisé Calebasse.

Il envoya le nouveau s'asseoir sur le banc supérieur, récemment purgé de tous les cancres qui, le jour de la rentrée, l'avaient envahi. La place, difficile à surveiller, était l'objet de maintes convoitises : on espérait pouvoir s'y livrer impunément à toutes les tricheries, à toutes les dissipations.

De là, l'œil plongeait sur un petit enclos humide qui séparait le lycée de l'impasse de la I;leiir de Lys. L'été, les pensionnaires y accédaient par les fenêtres, s'étendaient sur l'herbe

caillouteuse et, cachés par les framboisiers, fumaient des cigarettes en regrettant leur campagne.

La récitation commença par une scène de Polyencte, tantôt menée d'une haleine, avec un débit monotone, tantôt scandée d'ânonnements douloureux.

— Au suivant! se bornait à dire Calebasse, le regard fixé sur la pointe de son crayon.

Quand tout le monde eut sa note inscrite au cahier de correspondance, le professeur corrigea le dernier devoir remis, une narration. La niaiserie du sujet avait engendré de traînants récits, aux piètres développements, aux conclusions immuables. Calebasse, d'une voix pâle, se contentait de relever dans chaque copie les fautes d'orthographe ; et si, par hasard, une remarque personnelle, un détail original attirait son attention, il esquissait un sourire méprisant et résigné.

— Maintenant, prenez vos Virgile...

Et Ton continuait l'explication d'une églogue. Jamais Lairette ne manifestait d'admiration, jamais il ne signalait au passage la hardiesse d'une figure ou la beauté d'une image. Le génie du poète ne le regardait point, et il n'avait point à l'apprécier en ses commentaires. Par contre, le mot-à-mot lui importait terriblement et l'un

après l'autre le petit homme soumettait les vocables à un examen se'vère, glacé. La grammaire avait été son unique maîtresse; il n'enseignait quelle, il l'enseignait bien.

Songeant aux paraphrases enthousiastes de l'oncle, Thierry s'ennuyait à l'idée qu'il lui faudrait aborder avec Lairette les splendeurs promises par Seneuse ; il perdait tout son courage...

De la rue de Contrai monta la ritournelle d'un orgue de Barbarie, puis se succédèrent les ambulants en tournée qui avaient coutume de passer aussi rue des Toussaints. L'enfant reconnaissait les voix, évoquait les types. Le cri du vitrier succédait à celui de la poissonnière, et l'appel du marchand de peaux de lapins à la sourde mélopée du rempailleur de chaises.

Alors Thierry pensa tristement au décor d'hier: que faisait l'oncle en cette minute?

— A quoi rêvez-vous, là-haut? demanda le professeur.

Le nouveau sursauta, et il s'appliqua dès lors à suivre la leçon tout en déchiffrant les noms gravés sur la table, les hémistiches qui stigmatisaient Calebasse et sa femme, ou célébraient les vacances. L'heure de la récréation sonna.

On traversa l'étude. Au bout d'une fourchette à deux dents, un garçon tendait à chacun le mor-

ceau de pain du goûter. On retrouva la division des pensionnaires dans la cour des grands, et tous se précipitèrent vers la grille derrière laquelle le portier, un gendarme retraité, vendait à prix notable gruyère et sucres d'orge, chocolat et pains dépice, ceux-ci baptisés « bœufs » depuis des temps immémoriaux et sans qu'on ait jamais su pourquoi.

Une fois servis, certains se mirent à tourner sous les portiques, dans le même sens, et par front compact, heureux de frapper l'asphalte d'un pas sonore et militaire. D'autres jouèrent aux barres, au cheval-fondu; mais le plus grand nombre se promenèrent sous les arbres, devisant ou blaguant, les mains aux poches, dans le crépuscule de novembre paisible et froid.

Thierry se tint d'abord à l'écart, contemplant les fines ramures des ormes qui s'étiraient sur des nuages rosés, immobiles et longs, comme des navires à l'ancre dans le ciel vert. Là-bas, les élèves au « piquet » battaient la semelle contre le mur, et, par instants, quand s'apaisait un peu la rumeur de la cour, on entendait grincer, s'échappant d'une classe, une phrase de violon, toujours la même. Pourtant la crainte d'être taxé de couardise ou de pose l'enhardit et il se rapprocha des groupes en affectant des allures désinvoltes.

Aussitôt il se sentit perdu au milieu d'un petit peuple où détonaient des accents insolites, où se confondaient Marnais et Briards, Ardennais et Thiérachiens. Les figures lui semblaient refléter une veulerie narquoise, une placidité hostile. On feignait de ne pas s'inquiéter du nouveau et cependant Thierry se devinait toisé par des regards en dessous. Nul ne lui adressa la parole, mais on gouailla derrière son dos, et quelques épithètes blessantes et triviales, saluées de ricanements, lui parvinrent aux oreilles. On ridiculisait son costume, on narguait sa tournure d'enfant bien élevé : il avait l'air d'une fille.

Tel fut l'accueil, ni brutal ni cruel, mais désagréable et rebutant.

Thierry errait fiévreux, s'exagérant la goujaterie des pensées, la bassesse des caractères. Et, sans être une Agnès, il devenait fort rouge, juand au passage l'éclaboussait une locution l'argot grossière et canaille. Il souffrait. Non jamais il ne s'habituerait à vivre parmi cette foule néprisable et vulgaire ! Par son éducation, 3eorges-Jacques, le vieux révolutionnaire, avait ait de son neveu un aristocrate !

Thierry se décida enfin à aborder un garçon mx cheveux roux qu'il avait aperçu en classe, it dont il se rappelait le nom. Il lui demanda de

vagues renseignements, la date de la composition prochaine, l'heure du cours de dessin. Le Meusien Noizot, qui s'évertuait à repasser sur le mur un eustache de berger, ne détourna pas la tête :

— Tu pourrais bien me tutoyer, dit-il, je ne suis pas ton domestique !...

Après cette déclaration, il s'exécuta volontiers, d'une voix meilleure, nonchalante.

Mais les « trois-quarts » tintèrent au campanile et la récréation prit fin. En un instant la cour fut déserte ; dans la pénombre et le silence elle apparut plus vaste, presque majestueuse. Les ramiers branchés aux cimes des vieux arbres et qui épiaient le départ des élèves plongèrent dans le soir avec un gros bruit d'ailes et récoltèrent hâtivement les miettes éparses sur le gravier.

Dans l'étude, où les abat-jour de tôle projetaient les disques d'une lumière jaune, on entendait le sifflement du gaz et le bruissement des dictionnaires feuilletés. Un gamin dessinait l'Italie au tableau, faisait crisser la craie en s'appliquant à figurer les montagnes : souvent il s'écartait pour jouir de son œuvre et, agitant le torchon, disparaissait dans un blanc nuage. Puis le maître, un grand gaillard efflanqué, déambula de long en large, s'arrêtant devant le poêle. Il faisait des vers, disait-on, ce qui paraissait à ces petits bons-

liommos positifs une occupation à la fois mystérieuse et saugrenue ; mais comme il se montrait bon enfant, on lui pardonnait presque cette originalité, ses fonctions, son indigence. Toute l'élude s'intéressait à sa promenade, convaincue qu'il y cherchait des rimes alors que le malheureux songeait simplement à sa licence, à sa bourgade provençale, à quelque humble goguette...

Après un travail consciencieux, Thierry mettait au net sa version latine, gêné par son camarade de droite lequel insensiblement lui chassait le coude et se rapprochait de plus en plus. Jusqu'alors le nouveau ne s'était occupé de son voisin que pour admirer l'intérieur d'un pupitre, véritable bazar défendu par un cadenas à lettres, où les articles de bureau, les sucreries et les objets de toilette s'alignaient avec méthode. La tête sous le couvercle, le possesseur de ces richesses s'isolait, chez lui, loin du monde. Et là, en toute tranquillité, il limait ses ongles, interrogeait sa glace, ou bouquinait quelque roman. Mais tout à coup, ayant consulté sa montre d'or, il marquait une agitation inquiète...

Thierry maintenant sentait un soufile près de sa joue, et bientôt il eut la certitude que le flâneur copiait son devoir. Blessé de ce sans-gêne, mai4; flatté aussi de l'indiscrétion, il ne bronchait

pas, redoutant à la fois d'être puni de sa comj sance et de se révéler mauvais camarade. D leurs, le manège le divertissait : chaque fois le copiste avait saisi une phrase, il s'écartait e hâtait de l'écrire, sans même faire de hrouil Thierry alors le considérait du coin de l'œil.

L'adolescent avait un gentil visage, une j très blonde, un profil délicat et menu. Il portai cheveux soigneusement taillés en brosse, et c coupe virilisait à peine des traits aux lignes gulières, trop douces. Quand il se devinait gardé, il se présentait de trois quarts. Tantôt levant de lourdes paupières, il laissait errer < le vague ses grands yeux pâles, et tantôt il : riait avec langueur, faisait avec ses lèvres fraîi une petite moue dédaigneuse, fort drôle. 1 d'indisposer, ces affectations naïves resta charmantes. Le veston clair, bien ajusté, laû échapper de la poche un coin chiffré du n choir, et le nœud de la régate mauve était i prochable. D'instinct le petit Seneuse cédai prestige de ces élégances.

La version terminée, Thierry, pour ranger Quicherat dans sa case, se retourna un peu i et les deux collégiens se trouvèrent nez à Pris en flagrant délit, le fraudeur ne chercha à dissimuler et, pour toute excuse, il se ir

ire, mais d'un rire si léger, si plaisant que Phierry, amusé de l'aventure et rassuré par l'éo igné ment du pion, riait à son tour.

— Tiens, tu es un frère ! murmura le coupable. 7A tu sais, pas de danger que nous soyons pinés : j'ai changé tant que j'ai pu! Veux-tu voir?

Il tendait sa copie, en tête de laquelle il avait noulé, d'une écriture complaisante : Pierre Velerive. Mais Thierry repoussa la feuille, satisfait l'avoir pu lire à la volée le nom du camarade, in nom bien connu à Reims, et qui le rensei- ;nait aussitôt. Le père de son voisin, riche négoiant, habitait dans le quartier du Jard une vaste naison blanche à l'italienne, admirée par le petit leneuse dans ses promenades. Quant à la mère, me mondaine très fêtée, on ne l'appelait en ville ue la « belle madame Vellerive ».

L'étude était terminée. La prière, lue sur un rand carton, fut expédiée au milieu des niches »ar un galopin qui éclata de rire pendant le lonfiteor et attrapa une retenue. Pierre et Thierry e mirent ensemble dans les rangs.

I ne fois dehors, les élèves escortés par le répéiteur suivirent la rue jusqu'à la petite place aux îai-ons déjà endormies. Là cessait la surveilmce réglementaire, et chaque soir, à la grande Lireur d'un chien qu'on entendait renifler sous

le « chartil », tous se précipitaient au retrait d'une porte pour y allumer leurs « sèches » à l'abri du vent d'hiver.

Pierre sortit de sa poche un étui de maroquin, un briquet d'argent, et, ravi d'exhiber pareil faste, il offrit une cigarette à Thierry.

Puis ils causèrent en marchant côte à côte, Seneuse d'un pas indécis et traînard, enveloppé dans sa pèlerine vosgienne, Vellerive, délibéré et fluet, et se dandinant, une serviette toute neuve sous le bras.

Le fils du commerçant voulut s'excuser de l'emprunt qui les avait rapproches, et comme Thierry déclarait la chose toute simple, Pierre avoua ingénument que copier ses devoirs était chez lui un péché assez habituel. Il n'aimait point à se donner de peine, jugeait superflu l'application et le zèle, les élèves peu travailleurs arrivant comme les autres... lorsqu'ils possédaient, cela va sans dire, des dons naturels ! Certes, les succès et les prix avaient du bon, mais il y fallait trop d'effort. L'unique ambition de Pierre Vellerive était d'échapper aux pensums et de ne pas se voir placé à la queue de la classe, après tous ces campagnards qu'il méprisait...

S'étant demandé leur âge, ils constatèrent le môme retard dans leurs études. Vellerive, plus

eune de quelques mois, était depuis longtemps tu lycée, mais on l'avait contraint à redoubler sa îinquième. Il ajouta que son idéal était bien irrêté : succéder à son père, et, comme lui, gamer beaucoup d'argent, acheter des chevaux, oucr des chasses...

A son tour Thierry exposa ses projets : il espé- •ait travailler suffisamment pour devenir dans ïinq ans, et selon les vœux de son oncle, un étuliant en droit. Ensuite? Il n'y avait jamais songé! Wocat peut-être... à Reims naturellement!

Vellerive accompagna son ami jusqu'à la rue les Toussaints, et là il lui dit adieu après de genilles protestations.

Durant le dîner Thierry répondit évasivcnient lux questions de l'oncle. Il ne voulait pas enîère se prononcer. Mais il se plaignit de l'ensei- ;neiueiit de Lairette juste assez pour satisfaire 'amour-propre de Seneuse. Quant à ses condisciples, il évita d'en parler. Décidé, voici une teure, à supplier le vieillard de le reprendre, naintenant il différait. La rencontre de Vellerive, m balayant les plus gros nuages, lui avait donné [unique espoir. Cependant, comme les théories te Pierre sur l'existence et ses ambitions d'esprit lui plaisaient médiocrement, il préférait ne pas parler encore de leur camaraderie naissante.

Peu après, seul dans sa chambre, il retrouva avec émotion ses vieux compagnons fidèles, le nègre de la pendule, les cariatides du lit, les gravures, le bureau de petite-mère. Une bougie à la main, il les visita l'un après l'autre comme pour leur demander pardon des sympathies prochaines où bientôt s'éparpillerait son cœur. Il lui parut que ces choses lui répondaient d'un sourire indulgent et triste. Et jamais il ne les aima comme ce soir-là, d'une tendresse pareille, et d'une pareille mélancolie.

Le lendemain il s'habilla rapidement à la clarté de la lampe, déjeuna dans la cuisine toute pleine de l'odeur des mets servis la veille. Dans le jour hésitant d'avant l'aube, il avala en hâte son chocolat et, tout en repassant une leçon, il franchit le seuil. Les réverbères brûlaient encore, et l'on n'entendait que le tombereau du boueur cahotant au loin sur le pavé gras.

Inquiet d'être en retard, Thierry pressait le pas quand derrière lui il entendit un rire bref, un cri léger d'oiseau. En fermant le guichet, il n'avait pas vu, adossé à l'autre vantail, Pierre Vellerive qui l'épiait immobile :

— Je t'attendais, dit-il simplement avec une voix charmante.

— Il n'y a pas longtemps, au moins?

— Pas tout à fait vingt minutes... Je suis ar- •ivé à six heures et demie pour être sûr de ne pas ;e manquer.

Ce fut tout. Thierry était définitivement conjuis. À l'idée qu'un enfant de son âge lui offrait tinsi son affection, à l'idée qu'il allait connaître a jeunesse, un transport ineffable, presque dououreux, le soulevait. Dans sa petite âme bouilonnèrent les illusions, les confiances, les enthouàasmes. Des larmes lui vinrent aux yeux, et il îc songeait pas à les cacher. « J'ai un ami », se répétait-il intérieurement, et le mot lui paraissait magique et délicieux. Mais il ne put articuler me parole

Pierre lui aussi resta muet, sa jolie figure épalouie, triomphante. Ils s'étaient donné le bras, ;t le savoureux silence durait encore quand ils entrèrent au lycée.

Désormais ils furent inséparables. Vellerive >btint sans peine de Lairette, avec lequel il prelait des répétitions, la faveur d'aller s'asseoir en lasse sur le banc supérieur, auprès de son camaade. Et les boutiquiers de Reims purent voir [uatre fois par jour les deux amis faisant côte à lôte le trajet de la rue des Toussaints au lycée et lu lycée m la rue des Toussaints.

Les défauts de Vellerive, sa légèreté, sa coquetterie de dameret, son éternel souci d'imiter les grandes personnes, Thierry ne voulut même pas les constater. Et il ne sut jamais que dans son premier élan Pierre avait obéi à une secrète gloriole, l'accaparement du petit-fils du régicide constituant à ses yeux la plus flatteuse et la plus singulière victoire.

Par contre, Thierry ne se lassait pas d'apprécier les qualités de son ami. Elles étaient réelles. Alerte, vivant, et toujours de belle humeur, Pierre se montrait volontiers spirituel. En lui, aucune des grossièretés du « potache » ; sa douceur était si plaisante qu'on la respectait, et sa gaieté se tempérait d'une sage prudence, d'une certaine timidité féminine. Autant par délicatesse que par couardise, il n'incita pas Thierry à décrocher le soir les écriteaux et à tirer les cordons de sonnettes.

Mais son plus grand mérite, c'était sa serviabilité. Depuis des années, il se chargeait des commissions des internes ; il était devenu l'élève le plus populaire du lycée et il exerçait sur tous un empire qui l'enchantait.

Sous son égide, Thierry pénétra dans ces petites associations fermées qui peuplent une cour de collège et il y fut accueilli favorablement.

ïràre au prestige de son intimité avec Pierre, 1 finit par apprivoiser jusqu'à ce Noizot abordé c premier jour; et le Meusicn lui parla de son aoulin natal, de ses prairies, de son ruisseau »oissonneux, en des termes qui lui plurent.

Thierry maintenant envisageait avec sérénité i condition nouvelle, s'accommodait presque du uilieu, le jugeait au moins indifférent et toléable.

En résumé, la geôle était amusante et pittoesque. On s'attachait à ces bâtiments où les [ècles avaient laissé leur empreinte, où chaque retrouvait le souvenir de ses parents. Et Q&lgré tout on ne se sentait pas trop exilé du noiide, trop séparé du cher Reims, puisqu'auessus des portiques des cours, Notre-Dame semilait se pencher comme si elle continuait à veiler sur vous, la tendre aïeule, et à vous bercer le l;i chanson de ses cloches. Et elle était si voiine que, par les jours menaçants de pluie, on ►ouvait distinguer tous ses traits, reconnaître ou tes les statues de sa façade méridionale : les prophètes de la galerie, la blonde Assomption du ûgnon, et, couronnant le transept, le hardi Sailtiiire se cabrant sur le ciel.

Quand on montait à l'amphithéâtre de phyique ou à L'atelier de dessin, un paysage plus

humble et plus intime attirait les rêveurs. Des fenêtres, on dominait un quartier pauvre, des toits rouges ou bruns de toutes les formes, de tous les âges. En s'accoudant, on apercevait, très près, quelques mansardes festonnées de capucines, des lucarnes noires avec des linges séchant sur une corde. Dans l'ombre passaient furtivement des silhouettes claires et l'on restait là avec le vague espoir de découvrir quelque intimité malpropre. Des chats sur les gouttières bombaient leur dos , des pigeons se rengorgeaient aux faîtages et Ton se retirait enfin, aveuglé par le reflet d'une vitre incendiée de soleil.

Au collège des Bons-Enfants régnait la discipline la plus bénigne. Les professeurs, connus de toute la ville, se montraient paternels. L'aumônier, jadis curé dans le vignoble, ne répugnait pas aux hardis propos; on exploilait sa mansuétude, et il se faisait l'avocat jovial, toujours heureux, des causes désespérées. Quant aux pions, c'étaient de vieux étudiants sans amertume qui, le dimanche, dans la cour plantée d'acacias d'un estaminet mystérieux, se réunissaient à leurs élèves en des parties de boules égalitaires, et se laissaient payer le vin blanc. Les lycéens, tous originaires de l'Est, étaient en général de tempérament régulier et moyen. Leur

esprit pondéré dédaignait l'initiative et l'effort personnel. De cancres invétérés il n'en existait guère, pas plus que de vrais « bûcheurs ». On s'acquittait des tâches obligatoires et on s'en tenait là.

D'ailleurs la pensée de la guerre hantait alors tous les esprits. Certes, on ne la désirait pas : on était trop près des champs de carnage et d'horreur; chacun voyait sa ferme en feu, sa rivière toute rouge, les siens morts; et on se souvenait des heures de l'occupation qui avaient pesé sur l'enfance de tous. Mais le choc semblait imminent. On s'y résignait non sans crânerie, on s'y préparait avec un froid courage.

Il en résultait pour le maître de gymnastique, pour le sergent moniteur, une considération sans bornes. L'amitié des enfants de troupe qui suivaient les cours faisait prime. Les professeurs, tous patriotes, évoquaient fréquemment les batailles prochaines, et le samedi, vers la fin de la classe, lisaient des pages qui exaltaient les cœurs : les Chants du Soldat, les Contes du Lundi. Mais coi orage toujours prêt à éclater engendrait une ardeur médiocre au travail : pourquoi peiner, puisque le sort commun serait de marcher bientôt à la frontière, de se faire casser la figure? Par contre, tous dans les exercices militaires rivali-

saient d'endurance ; certains apprenaient à sonner du clairon; la salle d'armes regorgeait, et durant de nombreuses années la cavalerie du manège municipal fut insuffisante. Des rhétoriciens s'engageaient avant la fin de leurs études, et quand, un an plus tard, ils venaient en permission saluer les camarades, le galon d'or sur leurs manches provoquait l'envie.

Thierry fit preuve à la barre fixe d'aptitudes contestables, mais au tir réduit il fut classé le troisième de sa division : il se voyait déjà montant la garde près d'un canon, au lever de l'aube, sur un tertre planté de sapins qui commande la voie romaine de Suippes.

Les semaines passèrent. L'oncle essaya d'abord de jouer le rôle modeste de répétiteur, et il s'efforça, les jours de congé, de garder son neveu afin de s'exalter avec lui en relisant les chers classiques. Mais l'adolescent ne tenait plus en place ; une seule idée le possédait : rejoindre Pierre. Tantôt il accompagnait son ami au patinage sur le canal, tantôt il l'entraînait à travers la ville, flatté de lui révéler les curiosités du vieux Reims. Ensemble ils pénétraient dans les arrière-cours d'où les locataires les expulsaient, redoutant quelque farce. Ensemble ils visitaient la bibliothèque où Pierre flairait immédiatement

a possibilité de copier une version et s'attirait os affronts du conservateur.

À plusieurs reprises ils explorèrent la cathé- Irale, errant dans la charpente du comble, grand tmetière d'arbres, antique foret triste qui proette dans la pénombre ses bras terribles, chargés le poussière. Vellerivc y captura une corneille : m en eut pitié, on la relâcha.

Et devant les édifices, les sculptures, les ta- ►leuux et les livres, Thierry répétait les explicaions et les histoires de l'oncle, sans résister touours au plaisir de les enjoliver.

Insensiblement, l'intimité des deux lycéens cvcuait si forte que Pierre la préférait à tout iitrc plaisir. Son tour était venu d'être enjôlé. Iliaque jour son âme légère subissait davantage e charme sensible et rêveur de Thierry. Il admiait son camarade, lui obéissait, et le suivait Kirlout avec une docilité ravie. Et il retenait ai mieux les propos du petit Seneuse, afin s rapporter le soir à ses parents. Modeste >our la première fois, il tentait de les émervciler, non par sa propre science, mais par la supéioi i(é de Thierry qu'il jugeait irrésistible.

Le malin de l'Ascension, Pierre montait chez

H'iieuse.

— Ma sœur reçoit tantôt des amies, et maman veut que je reste à la maison. Je t'en prie, viens me tenir compagnie pour que je ne m'assomme pas avec ces gamines. Maman sera enchantée de faire ta connaissance.

Thierry accepta et gagna vers trois heures l'hôtel de la rue des Minimes. Mal à l'aise dans sa jaquette, et fort intimidé, il salua la maîtresse de maison qui, très entourée, se borna heureusement à lui tendre la main. Et Pierre l'emmena dans un jardin anglais où l'on avait réuni jadis les arbres les plus divers et multiplié les accidents de terrain. A travers la pelouse, piquée de « faux » de Verzy, une rivière serpentait, baignant la chevelure d'un bouleau-pleureur. Entre les massifs de rhododendrons et de mahonillas se dressait un oratoire romantique transformé en volière, et une ruine factice, donjon minuscule qui servait de remise aux outils. La perspective était fermée par une butte que surmontait un kiosque chinois aux vitrines multicolores.

Laissant les fillettes jouer et se poursuivre dans le petit parc, les deux inséparables pénétrèrent dans un vaste clos récemment acquis par M. Vellerive en vue d'un lotissement.

Parmi les herbes blondes persistaient les vestiges d'une ordonnance ancienne. De vieux pom-

miers, autrefois taillés en gobelets et en quenouilles, indiquaient les alignements disparus, mais leurs branches improductives étaient envahies par le lichen, leur feuillage pauvre livré aux araignées et aux chenilles. Dans un angle, une salle de verdure étouffait sous les clématites; un sureau poussait au beau milieu, culbutant la table vermoulue. Et, tout près de là, un des derniers survivants dune essence locale jadis fameuse, un poirier de Rousselet, délicat et fragile comme un souvenir, ombrageait un banc de pierre grise. Quand on regardait par-dessus les murs bas, on découvrait à l'infini des jardinets humbles et paisibles, des folies bourgeoises avec leur rond-point jaune, leur sallette aux volets verts, leur bassin où reposait une eau mordorée.

Dans cet asile de solitude heureuse, Pierre et Thierry oublièrent l'heure jusqu'à ce qu'un domestique vînt les avertir qu'on avait presque fini de goûter et que les invités partaient déjà. Ils rentrèrent au plus vite.

Le buffet était dressé dans la grande salle à manger qu'ornaient des trophées de chasses, hures de sangliers, massacres de cerfs, oiseaux p«ndus par la patte, sous des verres bombés, dans des cadres noirs. Agitées et bruyantes, les mères, désireuses d'aller en ce jour de fête exhi-

ber leurs robes claires, pressaient les enfants qui se bourraient de gâteaux et buvaient délibérément des flûtes de « tisane ».

Peu à peu la maison se vida. Thierry lui-même se dirigeait vers la porte, mais la voix de Pierre l'arrêta :

— Reste encore un moment, je veux que tu connaisses ma sœur!

Proche de ses treize ans, et petite pour son âge, Blanche Vellerive ressemblait beaucoup à son frère ; mais elle avait les cheveux plus dorés, les lèvres plus étroites et vives de couleur, et ses longs yeux en amande, variables et mouvants, miroitaient d'un beau vert sous des sourcils noirs.

Lorsqu'on lui amena Thierry, elle se sauva d'abord, timide et folâtre, les joues en fleur. Mais, sa mère l'ayant saisie par la main, quand elle fut de nouveau en présence du collégien, elle marcha vers lui, grave et résolue, et, hardiment, l'embrassa.

— Tu vas bien ! Ne te gêne pas ! s'écria Madame Vellerive en riant de l'audace.

Interloquée par cette observation, Blanche s'enfuyait, allait se cacher au jardin.

Les baisers de la fillette surprirent Thierry et le flattèrent. Néanmoins, ils ne lui parurent pas un événement considérable, ni un présage, et

bientôt il n'y pensa plus. Et pourtant, il devait plus tard évoquer avec précision le souvenir de cette entrevue. Il se rappela les mines et les gestes, la couleur de la robe et de l'écharpe ; il revit les azalées dominant les nappes blanches, les jeunes verdures se balançant derrière la fenêtre ouverte, le rayon de lumière qui glissait sur le parquet... Et alors seulement il savoura la candeur de la scène, la naïveté de l'élan, l'innocence et la fraîcheur de la caresse.

Juin survint avec ses journées de plénitude et de splendeur. Appelés par l'inconnu, Pierre et Thierry couraient la campagne.

A travers la plaine rayée de colzas et de seigles, ils suivaient la route monotone le long des fossés fleuris de résédas, de boutons d'or. Ils atteignaient un village au clocher trapu, engoncé, aux maisons construites en bois et en carreaux de terre. Parfois au delà d'un porche on apercevait un coin de basse-cour avec un coq s'épouillant sur un maigre fumier. Mais presque toujours les fermes étaient closes et, sur leurs hauts battants, mangés par la pluie, rapiécés comme des houppelandes, achevait de pourrir quelque oiseau nocturne crucifié. Cà et là, par une fenêtre ouverte, on distinguait un tisserand actionnant son

métier et chantant à la cadence de la navette. Dans la rue aveuglante, rien qu'un troupeau d'oies qui arrivait en sifflant à la rencontre des voyageurs. A droite et à gauche, de minces venelles gagnaient les champs. Des murs bas, coiffés d'orpins, séparaient des jardinets, tristes carrés de légumes où végétait un petit noyer et que parait un rosier épanoui au-dessus des choux verts et des betteraves.

Mais la soif et la faim poussaient les deux amis vers l'auberge, et ils s'installaient dans la salle déserte, éclairée seulement par les cœurs des volets.

En regardant sur les murs les affiches d'instruments aratoires, ils mangeaient un « bouchon » de pain, lampaient un petit vin blanc servi dans une cruche à fleurs, une « rebèche » âpre et légère qui les grisait. Et Thierry, excité, célébrait alors avec plus de feu les beautés de la plaine, le charme de la lumière, la grandeur de la vie rustique.

Le soir venu ils rentraient par la même route, en comptant les bornes.

Quand la chaleur se fit plus lourde, ils explorèrent les rives de la Vesle. Pour les atteindre, ils s'engageaient dans les marais jaunes et cendrés, sautaient les minces canaux que dénoncent les

ouppes cotonneuses des joncs, contournaient les aques où tremblent les lentilles agitées par la jite des dytiques et où l'œil d'or des grenouilles ait sur les feuilles des nénuphars. Et, pendant es heures, ils longeaient les eaux mates de la ivière qui coulent avec une sourde chanson entre îs « vordres » et les saules.

Ils tentaient de suivre à la course les flocons ui fuient dans les rapides, tournoient aux îéandres, et, griffés par les branches, vont s'aréger en îles neigeuses et flottantes dans un eniblement, près d'un barrage. Le plus modeste icident les divertissait ; la tête pointue d'un rat mdant le miroir et laissant derrière elle un sil— ige en triangle, le nid de sarcelles découvert ntre les roseaux, la hutte pour l'affût au canard auvage, tout alimentait leurs rêves de vie indéendante.

Parfois, levés dès l'aube, ils entreprenaient de 3ngs voyages d'exploration. Dans ce pays où les ccidents de terrain sont si rares, le vallon le lus paisible avait pour eux l'attrait des sombres éfilés et le plus humble monticule leur donnait illusion des cimes.

Successivement ils visitèrent toutes les curioités des environs, les simples décors que la lé- «■inle ou l'histoire embellissaient dans leur ima-

gination. On les rencontra à Louvois et à Sainte- Imoges, au monastère de Saint-Basle et aux pierres pouilleuses de Bezannes, au pont de Berryau-Bac et sous le porche d'Hermonville. Ils avaient le goût des maisons incendiées, dos auberges en ruines à la croisière des routes et où, disait-on, des crimes s'étaient commis autrefois. Renseignés par un vieil almanach, ils poussèrent un dimanche jusqu'aux Petites-Loges pour y reconnaître l'emplacement où, vers 1820, on avait guillotiné un pauvre diable.

Ses plus fortes joies, Thierry les goûtait au sommet d'un grand « haute », dans les mélancoliques pineraies que bordent les champs maigres de sarrazin. Baissant la tête sous les arbres, les deux amis foulaient prestes et joyeux la mousse élastique. Des lapins s'enfuyaient, et Vellerive relevait en connaisseur les passages du renard et du blaireau, les housures du sanglier. Ils parvenaient enfin à une lande inculte, à un grand « savart » aromatisé de genêts et de marjolaine, de thym et de serpollet.

Avec les ondoiements infinis de sa robe, toute la blanche Champagne s'étendait à leurs pieds, caressante et silencieuse. Ils s'asseyaient à l'ombre courte de la lisière, ouvraient un volume de poésie et déclamaient à pleine voix dans la

LA DOUCE EiNFANCE DE THIERRY SENEUSE 147

solitude énorme. Puis, envahis par un bien-être ineffable, ils rêvaient en fumant des cigarettes. Et, quand ils se renversaient sur le dos, ils ne voyaient entre leurs paupières mi-closes que le ïiel immense et délicat comme la plaine, le ciel l'un bleu perlé, languide, où un busard, éployant >es ailes couleur de rouille, planait immobile.

Mais peu à peu le soleil déclinait, et ses rayons )bliques traversaient les aiguilles miroitantes des sapins. Une bande de corbeaux fendait l'espace, sortant sur l'aile des reflets de couchant; là-bas 'or des seigles commençait à rosir et, au fond de [horizon, debout parmi les brumes héliotropes, la cathédrale lointaine avertissait les amis de la longueur du retour, les appelait. Il fallait partir sans attendre davantage, en ce bel endroit, le soir doent et parfumé. L'extase était finie. Ils gagnaient ;n hâte la station prochaine, sautaient dans le ;rain et rentraient à Reims, Thierry plein du regret de cette inoubliable journée, et tout vibrant mcore du paysage splendide, Pierre assailli par me tristesse vague, et maudissant la composi- ;ion du lendemain.

Harassés, poussiéreux, ils arrivaient rue des Minimes. Le plus souvent Thierry était retenu à iîner. Il courait prévenirl'oncle, se débarbouillait, revenait en hâte. Et, durant le repas, Blanche

restait muette, couvant des yeux le compagnon de son frère. A force d'entendre Pierre vanter l'intelligence et le goût de Thierry, l'enfant s'était prise pour ce dernier d'une admiration secrète, fervente, respectueuse. Et, tout en lui trouvant un étrange prestige, elle était séduite encore par la modestie de ses allures, la douceur de ses paroles.

Eblouie et se sentant plus petite, elle écoutait les histoires du collégien, certaine qu'au monde il n'en existait pas d'aussi amusantes ni d'aussi belles. Tant que Thierry était là, elle n'osait rien dire, mais elle souhaitait ardemment que son héros devînt chaque jour davantage le frère de Pierre pour qu'il fût aussi un peu son frère à elle...

Personne ne remarquait l'attitude de la fillette et ne lisait en son cœur. Et, quand Thierry, rue des Toussaints, s'étendait dans son lit, il ne rêvait jusqu'à l'aube que des ciels et des champs, des fleurs et des arbres.

A la distribution des prix Pierre qui, comme d'habitude, n'obtint aucune nomination, fut comblé de joie par les succès de Thierry. 11 était sans envie, il était heureux puisqu'on rendait justice à celui qu'il admirait. D'avoir su choisir pour intime un si brillant élève suffisait à contenter son amour-propre.

Durant toutes les vacances les deux amis attendirent impatiemment le jour de la rentrée, où ils se retrouvèrent assis l'un près de l'autre, dans la classe de seconde. Thierry, naguère si déconcerté par les méthodes chères à « Calebasse », apprécia singulièrement les leçons de Chardonnet. Ce petit vieillard hésitant et maniaque, sitôt monté en chaire n'était plus le même; il vous initiait avec une sûre conscience aux chefs-d'œuvre des an-

cicns; les nobles perspectives, les harmonieux méandres, où il vous promenait avec lenteur et qu'il connaissait si bien, chaque fois il semblait les découvrir à nouveau tant son émotion était sincère. En articulant, en nuançant certains mots, la voix grave et profonde qui s'échappait de ce corps frêle tremblait d'un amour irrésistible et d'une piété communicativc. Par la grâce des humanités souveraines, l'apôtre Chardonnet enseignait le goût des réalités, l'horreur des abstractions et des sophismes, formait des esprits clairs et trempait des cœurs honnêtes.

Souvent, à la sortie de la classe, il retenait Thierry. Le regard lointain, presque timide, et avec de petites phrases sobres, ce vieux solitaire, tendre peut-être, questionnait l'adolescent, lui donnait des conseils de réflexion et d'équilibre, lui signalait certaines lectures, le gardait contre les enthousiasmes intempestifs d'un romantisme menaçant. Mais, plein d'humilité, il terminait en recommandant au petit Seneuse d'en appeler toujours de ses conseils aux exemples et aux jugements de l'oncle : « Un homme admirable ! » concluait-il. Puis, sans un mot d'adieu, et comme s'il se fût repenti d'avoir marqué quelque préférence pour l'un de ses élèves, il s'échappait soudain, s'évanouissait comme une ombre.

Thierry travailla de son mieux avec ce bon maître. Quant à Pierre, malgré des résolutions et des velléités fugitives, il persista dans son indolence d'écolier futile et correct. Toutefois, par crainte d'être méprisé par un ami si cher, il s'efforça très gentiment de partager les curiosités d'esprit de son inséparable.

Durant un hiver et un printemps humides, tous deux s'enfermèrent les jours de congé dans une mansarde de la rue des Toussaints où Thierry, avec des meubles estropiés et de vieux tapis, tait aménagé une retraite de libre solitude, que décoraient des images empruntées aux marines d'alors, sujets patriotiques et nudités innocentes. Cet asile poussiéreux, cette cellule mal réchauffée par un antique poêle de faïence, enchantait les lycéens. Ils s'y sentaient parfaitement chez eux, séparés de l'univers et bien l'un à l'autre. Jamais personne ne venait les troubler; ils n'avaient pour compagnons que le chat Bclzébuth et Germinal, le successeur de Favori. Aucun bruit ne parvenait de la rue, et l'on n'entendait, selon le temps, que le piétinement des pigeons sur les tuiles ou la chanson de la pluie dans les gouttières.

Ce fut là qu'ils dévorèrent leurs premiers romans défendus, se communiquant avec une honte

agréable les passages scabreux et s'inquiétant à les comprendre.

Pourtant ils demeuraient timides et modestes. Et les cynismes juvéniles auxquels chacun d'eux se laissait entraîner, dans la cour du lycée, avec leurs condisciples, les gênaient et les faisaient rougir dès qu'ils étaient seuls. Par respect pour leur douce intimité ils les bannissaient de leurs entretiens ; et l'affection qui emplissait si bien leurs existences les préservait l'un et l'autre des aventures louches. Quand le dimanche, malgré la neige ou les ondées, leurs parents les forçaient à prendre un peu d'exercice, ils n'étaient jamais tentés de rejoindre ces camarades dont ils redoutaient les grossièretés. Sous prétexte de continuer l'exploration de leur vieux Reims, longtemps ils erraient tous deux par les rues boueuses et solitaires. Néanmoins, au fond de son cœur et sans oser l'avouer, le fils du négociant commençait à souhaiter d'autres distractions : c'était l'heure où un casino, mis à l'index par les familles, donnait sa matinée « extraordinaire »...

L'amitié chaque jour plus étroite des deux lycéens devait fatalement conduire l'oncle rue des Minimes. Longtemps il était demeuré sur la réserve, car ses préventions, ses antipathies étaient

extrêmes contre les parvenus, et il s'attristait à l'idée que sa fière et fine cité subirait bientôt peut-être le honteux despotisme de l'argent. En effet, avec une rapidité démoralisante, des fortunes énormes s'édifiaient depuis peu dans le commerce du Champagne. Toutes, hélas ! n'étaient pas réalisées par des Français. Et le vieux patriote s'indignait que moins de quinze ans après la défaite il se rencontrât des gens assez aveuglés par le prestige des millions pour s'incliner devant les envahisseurs d'outre-Rhin, rechercher leur compagnie et flagorner leur morgue. Certes, Georges-Jacques ne rangeait pas les Vellerive parmi les thuriféraires des intrus. Mais il leur tenait quand même rigueur, sachant que leur veulerie, leur soif de sociabilité et d'élégances, leur interdirait toujours de réagir, comme c'était le devoir de chaque Rémois. Au surplus, les parents de Pierre travaillaient de tout leur cœur et semblaient mettre toute leur gloriole à saccager les intimités anciennes et à détruire les mœurs et la bonhomie provinciales.

Prosper Vellerive était le fils de braves vignerons de Sermiers qui, là-bas, mangeaient à la cuisine et continuaient à cirer leurs chaussures devant leur porte. Au sortir de l'école primaire, leur garçon s'était placé chez un courtier en laines de

Reims. Il succéda à son patron, créa des comptoirs à Melbourne et à Buenos-Aires et, servi par une chance persistante, arriva bientôt à la fortune. Mais il ne songea nullement à imiter les vieux collègues qui dissimulaient leurs bénéfices; devenu un monsieur, il s'offrit une jolie femme, une belle maison, invita à des chasses et à des dîners, mena grand train.

C'était un gros homme, assez majestueux somme toute, et qui par son flegme magnifique faisait d'abord illusion. Très soigné de sa personne, il s'évertuait au chic des baronnets qu'on voit sur les estampes sportives, avec leurs favoris courts et leurs joues écartâtes. Fashionable, il s'habillait à Paris, baisait la main des femmes et aurait pu réciter par cœur l'annuaire des cercles et le calendrier des courses. Aux époques obligées il s'imposait des villégiatures élégantes. Il y avait fréquenté de hauts personnages et des gentilshommes assez authentiques dont il ébruitait négligemment les familiarités à son endroit. Le « beau monde » ne lui avait pas tourné la tête : il l'affirmait du moins.

Par malheur, il n'avait pu complètement dépouiller ses origines; et souvent des «cuirs », des locutions fâcheuses lui échappaient, à l'hilarité narquoise de camarades qui ne lui étaient

point toujours supérieurs. Comme il se flattait avant tout d'être pratique, il marquait au Pouvoir une certaine estime, et il avait su résister à sa femme qui voulait confier Pierre aux Jésuites. Dans les milieux libéraux il aimait à rappeler cette circonstance; mais il évitait d'ajouter que, le lendemain, lui-même avait placé sa fille à l'externat de l'Assomption. Vellerive siégeait au conseil municipal et se réservait, sans impatience ni lièvre, des destinées plus grandioses. Il se savait l'étoffe d'un parfait conservateur comme d'un excellent radical. S'enrichir encore et toujours, recevoir à sa table les gros bonnets de l'industrie, les officiers, les hobereaux et les politiques, tel était en réalité le but de sa vie. Ainsi se résumait l'individu : brave homme, pas méchant mais fort sot, et qui, resté chez lui à recoucher ses vignes, fût demeuré peut-être un paysan cordial ot simple.

La blonde Madame Vellerive n'avait pas médiocrement contribué à son succès. Malgré ses quarante ans, elle passait pour la plus jolie femme de Reims. Quand elle entrait au bal, tous admiraient l'éclat de sa chair nacrée, la ligne ferme et pure de ses épaules tombantes, le regard chaud et lointain, le cerne tendre de ses yeux.

Très soucieuse de se montrer « fin de siècle »

et renseignée, elle révolutionnait la ville par l'audace de ses toilettes et l'éblouissait par la variété de son savoir. Et comme elle achetait tous les ouvrages récemment parus et en citait les titres avec à-propos, elle avait conquis une réputation de bas-bleu.

En réalité, elle était d'humeur folâtre et primesautière ; elle possédait le don des mots grivois, des plaisanteries équivoques, et son plus grand mérite était d'oser tout dire. Les Rémois, friands de gaudrioles, la jugeaient d'un esprit irrésistible. Tous les hommes la courtisaient.

La légèreté de ses propos faisait croire à la fragilité de sa vertu. Maintes fois, pour le malicieux plaisir d'aguicher les soupirants, elle avait failli se compromettre; mais c'est impunément qu'elle côtoyait le danger. Elle restait malgré tout une honnête femme, une mère parfaite. Naguère, dans sa longue et pénible attente du riche prétendant, cette fille sans dot avait acquis un sens trop exact des réalités pour courir les risques d'une aventure. Aussi des deux aristocraties d'argent qui se partageaient la ville, celle du vin, plus orgueilleuse et plus fermée que celle de la laine, après avoir longtemps tenu à l'écart Madame Vellerive commençait à l'accepter.

Un soir de juillet où Georges-Jacques feuilletait chez le libraire un superbe Coutumier de Reims aux armes de Le Tellier, Madame Vellerive, agitée comme à son habitude, pénétra dans la boutique. Sous sa robe en batiste à tleurs, ses jupons amidonnés faisaient un bruit de (oie. Un parfum musqué s'exhalait de sa personne.

Elle reconnut Seneuse pour l'avoir souvent croisé dans les promenades, et tout de suite elle décida de frapper un grand coup. S'informant des publications dernières, mais confondant parfois les rééditions et les nouveautés, elle demanda à tort et à travers de la philosophie, de la critique, de l'histoire. Avec un dédain superbe, elle repoussa tous les romans. Puis, satisfaite de son geste, elle voulut emporter les volumes, se déclarant impatiente de s'y plonger sur l'heure. Tandis que le libraire, ravi de l'aubaine, ficelait le paquet et l'installait dans la voiture arrêtée devant la porte, Madame Vellerive, en traînant son ombrelle de moire, flânait le long des rayons. Adroitement elle se rapprocha du vieillard et, quand elle fut près de lui :

— Pardon, dit-elle, je ne me trompe pas, vous êtes bien Monsieur Seneuse ? Je souhaite trop de faire votre connaissance pour laisser échapper

celte heureuse occasion. Excusez-moi de me présenter moi-même : je suis Madame Vcllerive.

Et elle saluait, gracieuse.

Les joues empourprées et les paupières battant très vite, le vieillard essayait de se ressaisir, de tourner un des compliments où excellait toujours sa belle politesse d'autrefois. Mais, sans plus l'entendre, elle lui jetait à la face une bordée de louanges assez vulgaires qui choquaient la modestie de Seneuse. Elle s'en aperçut, comprit aussitôt son erreur :

— Laissez-moi dire ! Je vous connais beaucoup mieux que vous ne pensez. Notre Thierry, qui est l'enfant de la maison, nous a tant parlé de vous !... et le cher petit a une nature si franche, si noble, que sa tendresse même est incapable d'exagérer.

Cette fois, elle sentit qu'elle touchait juste. Elle poursuivit son panégyrique. Tour à tour elle vanta le savoir de Thierry, son esprit et sa bonté. De tous les enfants qu'elle recevait, lui seul était bien élevé, original, vraiment instruit.

— Je vous assure, monsieur, que votre neveu, malgré sa jeunesse, est déjà l'un de nos plus charmants causeurs. Il faut voir l'animation qu'il met à raconter un livre, une histoire ! Et quand il décrit un paysage !... Avec cela, jamais l'ombre

le pédanterie ou de suffisance ; il est la grâce et la simplicité mêmes. Ah ! vous pouvez être fier de lui ! Quant à moi, son amitié pour mon fils tranquillise et réjouit mon cœur de mère. Et de cela, monsieur, je tennis à vous remercier depuis des mois.

L'oncle n'entendait plus que les éloges dont Dn accablait Thierry. 11 avait oublié qui lui parlait, et sur son visage s'épanouissait l'orgueil, l'allégresse dernière de sa vieille âme. Madame Vellerive profita de la minute et, avec coquetterie :

— Maintenant que la glace est rompue, que diriez-vous, monsieur, si nous imitions nos entants, si nous essayions à notre tour d'être ;i.mis? N'en restons pas là, et faites-moi le grand plaisir de venir dîner jeudi prochain sans cérémonie. Ne refusez pas! C'est Pierre qui invite Thierry, et vous, vous accompagnez votre neveu. Allons! je compte sur vous et cours porter la bonne nouvelle à mon mari. A jeudi !

Sans attendre la réponse, l'élégante sortit et remonta vivement dans sa Victoria.

Il y eut un silence dans la boutique, toute parfumée encore.

— Je ne crois pas qu'elle vous parle beaucoup es achats ! hasarda enfin Navelot d'une voix

ironique.

Furieux, humilié comme un gamin surpris en faute, Seneuse voulut détourner une conversation indiscrète et marchanda le Coutumier avec une âpreté nerveuse. Afin de se faire pardonner sa remarque, peut-être déplacée, le brave libraire céda bientôt :

— Allons, emportez-le... mais vous pouvez vous vanter d'avoir fait une riche affaire ! Si je n'avais gagné tout à l'heure quelques sous avec Madame Vellerive, je perdrais ma journée à vous consentir un pareil rabais.

Son emplette sous le bras, le vieillard quittait le magasin en maudissant l'invitation. Mais dehors la joie que lui causait le marché le calmait peu à peu. Bientôt même il renonçait à sa première idée d'écrire à Madame Vellerive. Une lettre d'excuses risquerait de nuire à l'intimité des enfants. Non, vrai, il n'avait pas le droit de refuser à son Thierry ce léger sacrifice ! Et comme, après tout, un jour où l'autre il tomberait dans un nouveau piège, mieux valak se résigner dès maintenant. Il irait donc à cette fâcheuse soirée... Tout en songeant il flattait de ses longs doigts le précieux maroquin, et cette caresse l'emplissait de mansuétude.

A l'heure dite, Seneuse pénétra dans le salon de la rue des Minimes où Madame Vellerive Tac-

cueillit avec des phrases qu'elle avait répétées et mimées devant sa glace. Tout en les écoutant, l'oncle inventoriait la pièce de prompts coups d'œil, et le cadre aussitôt justifiait ses préventions.

Sur le tapis à ramages, c'était un encombrement de sièges disparates, aux lignes molles, compliquées. Ici des fauteuils lilas et des tabourots chinés semblaient bavarder en cercle ou mener une ronde. Plus loin, un robuste confortable s'isolait avec une causeuse toute rose, sous la voûte d'un palmier, contre la fenêtre aux triples rideaux. Entourée de gros poufs jaunes, une rotonde s'assoupissait, pesante ; et, dans un angle où veillait une lampe, un vaste canapé rouge feu, propice aux doux entretiens, disparaissait sous les coussins et les voiles. Le piano se drapait d'un cachemire, et les paravents étaient tendus de soies où s'accrochaient des miniatures. De cet intérieur on avait impitoyablement exilé le bois, et partout c'était une affluence de passementeries, li' valons et de franges. Néanmoins, dans ce temple de l'étoffe on découvrait ça et là de petits [meubles exotiques alors en faveur: un guéridon ilgérien incrusté de nacre, un écran japonais aux nonstres grimaçants. Sur la cheminée habillée le brocart, des vases de Vallauris flanquaient une

statue en marbre; elle figurait une jeune femme peu vêtue s'intéressant aux amours de deux colombes qui se becquetaient à ses pieds ; et le rêve que lui inspirait ce spectacle se devinait sans effort.

Un instant, le maître de la maison accapara son hôte pour lui faire admirer les tableaux pendus dans le boudoir ; bien qu'authentiques et signées de noms illustres, ces œuvres étonnaient par leur insignifiance, et Seneuse comprit que le marchand de laines les avait acquises avec une arrièrepensée de spéculation. Déjà Vellerive supputait des bénéfices considérables ; et il se disposait à citer des chiffres lorsque, par bonheur, on annonça de nouveaux arrivants. Et Georges-Jacques rentra dans le salon, non sans avoir aperçu les livres achetés chez Navelot : poignardés de coupepapier bizarres, souvenirs de villégiatures distinguées, ils gisaient bien en évidence, comme des pièces de gibier au tableau d'une chasse.

On se mit à table. Seneuse ne connaissait les convives que de nom. Presque tous commerçants, les hommes parlaient affaires, et, fanatiques de chevaux et de chiens, ils vantaient leur betes avec complaisance. Ils tranchaient en termes exprès avec la certitude et la désinvolture que donne une grande fortune. Quant aux femmes, elles

semblaient hynoptisées par Madame Vellerive qu'elles jalousaient et redoutaient visiblement. Toutes enviaient ses audaces, son brio, et toutes eussent souhaité s'émanciper à son exemple; nais la crainte du ridicule et leur vieille timidité provinciale les paralysaient.

Dérouté par les mets compliqués et médiocres, et lassé par les conversations fastidieuses, Georges- Jacques ne levait pas les yeux de son assiette, si bien qu'un moment vint où les commensaux se trouvèrent décontenancés par la présence muette du nouvel invité. Quelle drôle d'idée avait eue les Vellerive de convoquer ce revenant ! Un silence embarrassant se prolongea, et la maîtresse de maison, très crâne tout à l'heure, sentit passer la gêne. Une dame se sacrifia et demanda des nouvelles de Blanche qui dînait dans sa chambre avec l'institutrice. Et à ce propos elle discourut sur l'éducation des filles. Depuis dix ans, c'était son habitude de placer, dans une feinte improvisation, le même parallèle entre Mademoiselle La Quinlinie et Sibylle. Oublieuse des opinions de l'oncle, elle avait entamé allègrement son monologue ; tout à coup, au milieu d'une phrase, elle découvrit le péril, mais, incapable maintenant de modifier le texte de sa récitation, entraînée par le vertige, elle glissa à l'abîme et, les yeux pleins

d'angoisse, elle se précipita vers l'apologie agressive de l'éducation religieuse. Les convives, qui savaient par cœur la diatribe, se regardèrent entre eux : Vellerive, multipliant les pataquès, risqua d'incohérentes digressions et son épouse, qui toussait avec nervosité, brusqua le dessert et se leva tandis qu'on passait les sucreries.

Contrairement à l'usage de Reims, on prit le café au salon où Vellerive offrit de plates liqueurs baptisées de noms exotiques ou conventuels. Se refusant aux expériences, Georges- Jacques avisa une eau-de-vie d'aine, chaude de couleur comme le feuillage d'un bouleau à la Saint-Martin, et d'où s'échappait le parfum des grappes foulées. C'était un marc délectable et très ancien, unique souvenir en cette maison des vieux parents laissés là-bas.

— Ça vient de chez vous, pas vrai ? questionna-t-il avec naïveté.

Mais l'hôte, soudain très rouge, affirma sur un ton vexé qu'il en ignorait l'origine. N'importe, le merveilleux petit verre faisait oublier ce mauvais repas. Tiédissant l'alcool entre ses mains, Seneuse le dégustait lentement, transporté en songe au doux pays des vignes, sur la grise falaise qui domine la plaine.

Cependant, grâce aux fumées du Champagne

et au bien-être de la digestion, l'animation renaissait peu à peu. Madame Vellerive en profita pour bondir au piano où elle attaqua les danses viennoises à la mode, valses rapides tout en trilles et en arpèges, mazurkes pesantes aux basses monotones. Enfin, à la demande générale, elle exécuta une insipide polka du maestro Fahrbach : Tout à la joie ! dont la vogue étonnante survivait à deux saisons de casinos. Et la stupéfaction de Seneuse fut grande d'entendre tous les assistants, y compris le président du tribunal et l'admiratrice de Sibylle, renforcer d'un commun accord la troisième mesure par un : « Ah, ah, ah ! » lancé à pleine voix, sur un rythme obsédant.

Cette manifestation assurait le triomphe de la soirée : Madame Vellerive avait atteint son but. Tranquille désormais, elle jugea bon de se divertir un peu pour son compte et rejoignit deux de ses admirateurs dans un coin familier, sous les plantes vertes. Avec une pose nonchalante, et qui offusqua le vieillard, elle s'étendit sur le divan, les mains jointes derrière la nuque, le dos tourné à la petite lampe dont la lueur discrète se jouait parmi les irisons cendrés, miroitait aux émeraudes et aux rubis des bagues.

Assis devant elle, les deux hommes en arrêt idaient à son décolleté les ragots polissons et

les calembours égrillards. Une cigarette aux lèvres, elle se ravissait de ce dévergondage simpliste.

Seneuse, qui écoutait Vellerive célébrer la Côte d'Azur, s'ennuyait. Quelques femmes étaient venues se plaindre à lui de l'esprit mesquin, du manque de distractions de Reims, puis le maire, riche filateur, avait cherché à l'amadouer en lui soumettant un projet d'embellissement de leur chère cité natale : il souhaitait démolir toutes les vieilles maisons sculptées éparses dans la ville pour réédifier et grouper ensuite leurs façades rue de Tambour, « qui deviendrait ainsi la voie moyenâgeuse la plus épatante de France ».

Incapable de supporter plus longtemps ces blasphèmes, Seneuse étudiait le moyen de se retirer poliment. En le voyant interroger le cartel, Madame Vellerive abandonna ses courtisans, et les cils humides encore d'avoir tant ri, elle courut au vieillard : à aucun prix elle ne voulait laisser en lui une impression de futilité, et avant qu'il partît elle tenait à l'éblouir par les envolées de sa conversation.

— Pardonnez-moi, cher monsieur, lui dit-elle. Au dernier moment mon mari a invité quelques amis et je n'ai pas pu me consacrer à vous comme je l'eusse souhaité. Mais un de ces jours vous

viendrez dîner tête-à-tèie, et nous pourrons deviser à loisir de tout ce qui élève et vaut la peine de vivre. En attendant, voulez-vous que nous irdions quelques minutes ensemble?...

Elle prit place à ses côtés et, remplie d'assurance, parla histoire, littérature et musique, se heurtant aux sujets les plus divers avec des élans et des gaucheries de guêpe bourdonnante. Elle se bornait à énumérer ses préférences, à les classer selon une hiérarchie enfantine en appelant à son aide les épithètes consacrées. Cependant, sur le théâtre — sa grande passion — elle se montra pins explicite. Dans ses fréquents séjours à Paris, elle ne manquait pas une nouveauté. Mais elle se targuait de n'aimer que les œuvres sérieuses, i vécues », les comédies à thèse, qui donnent à penser. Et elle obligea le vieillard à approfondir avec elle les états d'âme des héroïnes fatales.

Seneuse impatienté répliqua vivement : depuis trmle ans il n'avait pas quitté la Champagne, et il n'allait applaudir les comédiens en tournée que dans les bons vaudevilles de jadis. Il n'était qu'un bourgeois, et, comme les négociants du Sentier, 1 rendait au théâtre uniquement pour se distraire cl se gaudir ! Il développa le paradoxe avec une violence pincée, tant et si bien que le vieil amant de Bérénice conclut en célébrant le génie

168 LA DOUCE ENFANXE DE THIERRY SENEUSE

de Scribe. Cette boutade outrancière déconcerta Madame Vellerive, qui ne soupçonna point la mystification. Mais, Seneuse parti, toute à sa victoire, elle se déclara enchantée d'avoir la première possédé à sa table le « terrible dantoniste »... qu'elle apprivoiserait comme les autres!

Elle tint à recueillir les avis de groupe en groupe. Tout en blâmant les idées malsaines de l'idéologue, tout en dédaignant son incapacité à faire aucun trafic, les invités s'avouèrent surpris de ses belles façons; et, bien que Seneuse fût demeuré silencieux pendant le repas, on convint de l'originalité de son caractère et de son esprit. Pourtant son intelligence n'était pas aussi extraordinaire qu'on le disait; et le lieutenant de louveterie en fournit la preuve.

Les femmes enrageaient, car cette soirée allait rehausser encore le prestige de la belle Madame Vellerive, qui lisait avec volupté la jalousie dans leurs yeux.

Dehors, Georges-Jacques au bras de son neveu regrettait sa calme partie d'impériale avec Mademoiselle Jozelet, mais, pour ne pas chagriner Thierry, il pestait en secret: « Quel milieu! Si tels sont les bourgeois actuels de Reims, comment sera leur postérité?... Ceux-là encore se

complaisent dans une vanité inoffensive. Mais qui leur succédera, grands dieux? Ah! l'amour du passé ne réchauffe guère le cœur de ces pauvres gens!... Quant à la dame, au lieu de s'adonner aux problèmes psychologiques, elle ferait mieux de surveiller sa cuisine!... »

Mais aussitôt le souvenir de son apologie de Scribe le détendit et l'égaya. Et, ravi de la charge, dans la nuit immobile et argentée du poudroiement confus des étoiles, tout à coup il se prit à entonner, comme action de grâces au vaudevilliste, ces couplets qu'il avait ouïs jadis :

J'ai deux habits clans ma valise, L'un chocolat, l'autre abricot, Habillez-vous à votre guise, Vous serez toujours comme il faut!

Mon habit abricot, je pense, Le matin aurait trop d'éclat, Aussi, tout réfléchi d'avance, Je vais prendre mon chocolat.

Thierry regardait son oncle avec stupeur.

— Ne fais pas attention, mon petit, conclut Seueuse au milieu d'une quinte, c'est idiot, mais si bon enfant!...

Depuis qu'il habitait chez son oncle, Thierry allait chaque été « respirer le grand air » à Vauharlin, la vieille propriété de famille que Seneuse possédait tout en haut de Fraisenay, petit village situé sur la rive droite de la Marne, aux confins du vignoble. Cette année-là, Pierre Vellerive fut invité à y passer les vacances.

Bien que par Epernay le chemin de fer franchît la distance en quatre heures, le vieillard, avide de rechercher au long des routes les souvenirs de sa jeunesse, tenait à effectuer, comme autrefois, le trajet en voiture. On écrivit une huitaine à l'avance pour s'assurer des relais, et, le lendemain de la distribution des prix, une calèche hors d'âge dont le drap exhalait une odeur nauséeuse stationnait dès l'aube rue des Toussaints. On sortit de la ville par la porte de Paris et l'on roula

bientôt à travers la campagne. Dans le matin brumeux et pâle, les seigles n'avaient pas un frisson ; les alouettes se taisaient, et, rasant les sainfoins, les martinets poursuivaient leur chasse omette.

Aux limites de la plaine, les voyageurs mirent pied à terre pour gravir la falaise. Les deux amis [liaient en avant, le long des vignes, et Seneuse, i les considérer, se revoyait escaladant pour la première fois avec son frère ces mêmes pentes. [1 se remémorait ce jour léger, évoquait le visage de son cadet et le sien, leurs képis à visières plaies, leurs tailles sanglées dans la longue tunique à boutons de cuivre. En s'élançant vers le faîte il leur semblait alors prendre d'assaut l'avenir. Gomme c'était loin! Gomme la vie avait été rapide et pauvre !

Parvenu au sommet, l'oncle héla les enfants, et tous trois remontèrent en voiture, non sans envoyer un dernier salut à Notre-Dame de Reims, sphinx du désert champenois, qui se dressait à l'horizon.

La calèche filait maintenant sur un grand plateau échancré de vallons. Vers dix heures, après ies cahots d'un ruban de pavés, on fit halte en Dlein Tardenois, à l'orée d'un bourg, devant une intique auberge.

Sur les bâtiments dont les murs lépreux suaient l'abandon, on pouvait lire encore des inscriptions à demi effacées : Poste aux chevaux, Messageries royales, qui seules attestaient la prospérité d'autrefois. Un gai desséché se balançait au-dessus du portail, la cour était herbeuse, l'écurie « pour cent chevaux » habitée par des volailles étiques.

L'omelette et le ragoût de « bilot », jadis fameux dans la région, n'étaient pas aussi délectables que Seneuse l'avait prédit. Et pourtant les deux camarades les dévorèrent avec un fier appétit, heureux de planter dans la miche de pain bis les couteaux neufs avec scie, alêne, greffoir et serpette, achetés la veille en prévision d'une existence rustique. Et puis le vin du cru, une « bibine » rêche, les enchantait par sa sauvagerie même! Et tandis que, debout sur le seuil, ils mangeaient en vrais paysans le fromage dui comme plâtre, leur cocher relayait, attelait deux haridelles sorties d'une ferme prochaine.

Sur le tard, après une longue descente, on atteignit la Marne, et une autre Champagne s'offrit aux regards, moins majestueuse et mélancolique, plus aimable et cordiale. Au désert succédait ub paysage onduleux, verdoyant et baigné d'une lumière transparente. Cependant il y régnait I même harmonie subtile, le même charme parti

îulier, la même douceur. Entre les berges dorées )ar les tanaisies, la rivière dessinait des méandres, lànait autour des îles, et ses eaux s'animaient du •ellet des nuages vagabonds. De loin en loin, des mirants brasillaient au soleil, et de larges miroirs frôlés par le zéphyr se plissaient de rides ugilives.

La vallée se rétrécissait entre des collines plus sautes, et sur leurs pentes abruptes s'étalaient m damier d'étroites parcelles de vignes et de céréales, des vergers et des buissons d'épines. De temps à autre on traversait des bois. Après de blonds taillis d'acacias s'ouvraient de grandes :oupes où se traînaient les vapeurs du soir éteignant les fusées du bouillon-blanc, adoucissant l'éclat des digitales. L'humidité sonore s'emplissait de parfums, et l'on entendait crisser le sable sous les roues. Puis on retrouvait la tiédeur des moissons.

A la nuit close la calèche tourna brusquement vers la droite, commença de gravir une côte rapide. Des voix résonnèrent dans l'ombre, et l'on entrevit des intérieurs éclairés sur le repas du soir.

— Nous voilà à Fraisenay, déclara l'oncle. Et vi certitude, il ajouta : — C'est le chemin montant, sablonneux, malaisé, du bon La Fontaine que nous grimpons pour l'instant.

Enfin, on parvint à la crête. Dans l'obscurité plus opaque d'une avenue les chevaux trottèrent une dernière fois, et l'on s'arrêta devant la façade blanche que glaçaient les rayons d'une lune jeune. Les collégiens sautèrent de voiture et, d'un pas engourdi, hésitant, gravirent les degrés du perron entre les deux rangées de fuchsias. Ils s'attablèrent dans la salle à manger, mais, le corps recru de fatigue et la tête lourde de sommeil, avant le dessert ils montèrent dans leur chambre, la « grande chambre jaune », s'abattirent sur les lits aux rideaux semés d'iris. Et ils s'abandonnèrent au sommeil, nullement troublés par le va-et-vient que nécessitait l'installation, par le bruyant cortège que l'oncle et ses bonnes, chandelles en mains, à travers les couloirs pavés de carreaux, menaient dans la vieille demeure arrachée à sa léthargie d'un an.

Un peu avant l'aube, un choc saccadé dressa les amis sur leur séant. Bien vite Thierry en expliqua la cause : l'équipe des moissonneurs belges frappait au portail de la ferme ; inutile de se rendormir. A peine habillés, ils couraient au dehors, les yeux tout neufs. Déjà le soleil dominait la cime des arbres, et du rose uniforme de l'aurore les couleurs jaillissaient une à une; l'eau du bassin devenait verte, le parc bleu, les allées blondes.

merles ihïtaient sur le gazon étincelant de rosée; dans les noisetiers et les lilas, fauvettes, pinsons et mésanges gazouillaient éperdu ment, 'i parmi les rayons qui perçaient les ramures nombres, des papillons blancs festonnaient.

Oh ! le vertige et l'extase des matins de campagne au temps de l'adolescence! D'instinct, les ieux jeunes gens devinaient qu'un souvenir imsable se fixait en eux, et ils restaient là, immobiles et muets devant le trop beau spectacle.

Puis ils gagnèrent la terrasse plantée de tilleuls pii s'accoude sur la vallée.

Comme un ruisseau, le village serpentait, dégringolait entre les noyers et les grisards. Une :oilî'e de joubarbe à leurs toits, des broderies laliers à leurs murailles, les petites maisons •s formaient un cortège endimanché descenliint vers la Marne qui s'avançait telle une épousée dans ses voiles de brumes légères.

De l'autre côté de l'eau des gerbes en moyettes s'alignaient comme les tentes d'un campement. Et l'horizon était barré par une côte violette, apissée de bois où le soleil faisait luire des troncs ie bouleaux. Çà et là saignaient des éraillures de ueulières, et a la cime courait la route d'Alsace, lont on pouvait, sur le ciel, compter les peu- •liers.

Tout ce paysage de la France classique observait la cadence à la fois nuancée et délicieusement monotone de ces complaintes populaires que chantent les fillettes en dansant des rondes ; ses proportions sages exprimaient l'équilibre heureux, et il se parait dans la nouveauté matinale, de tout l'enjouement de la jeunesse.

Lorsque les amis eurent contemplé la riante vallée, Thierry fit les honneurs du domaine.

Il avait été créé sous Louis XV par un chanoine de Meaux, prédicateur à la cour, qui, au temps de son diaconat, fut l'hôte de Bossuet dans cette charmante et proche résidence de Germigny où le grand évêque se reposait en surveillant « l'accroissement des blés et le succès des arbres ». L'abbé avait voulu finir son existence au sein d'une solitude qui lui rappelât tout à la fois les précieux séjours de sa jeunesse et une auguste intimité.

Accotée à une ferme plus ancienne, l'habitation étageait ses lucarnes à la Mansart, ses toits d'ardoises et ses lourdes cheminées de maçonnerie. Un épais rideau de sapins qui l'abritait du nord avivait la blancheur de la façade de plâtre. Svelte et crâne en son maintien, elle était modeste eu sa parure. Sauf les coquilles surmontant les œils-debœuf, sauf les moulures de la corniche et des

pleins, aucun ornement n'altérait la sobriété de son style. Et les rides et les soufflures qui la fanaient ajoutaient à sa grâce.

Par les fenêtres étroites et cintrées, à travers les vitres verdàtres, on apercevait de grandes pièces sans rideaux, des lambris mauve ou soufre tendre. Un long vestibule conduisait à l'escalier auquel l'architecte avait donné une ampleur inattendue. La tradition voulait que sous sa coupole sonore l'abbé se plût naguère à faire chanter, le samedi saint, aux enfants de chœur la prose 0 filii et filiœ.

Les appartements étaient décorés avec une simplicité froide, mais on pouvait apprécier cependant le goût et le soin des artisans de village qui avaient exécuté les volets à compartiments, les lines boiseries, les cheminées de pierre fleurissant leurs rocailles d'un modeste bouquet d'anémones ou de roses. Et la salle à manger était tendue de naïves toiles peintes qui, disait-on, Tentaient des vues de Fraisenay à l'époque le la Régence.

Par respect pour l'ensemble qu'avait chéri sa nère, Seneuse tolérait dans la vieille maison le coudoiement de tous les styles. La plupart des neubles avaient habité jadis l'hôtel de Reims; ondamnés par la mode, ils avaient été successi-

vement relégués à Vauharlin comme en une paisible sépulture de famille. Dans les chambres de l'étage, tapissées de damas rouge ou de gourgouran gros vert, de papiers romantiques ou de cretonnes Louis -Philippe, les chaises Directoire voisinaient avec les fauteuils Voltaire, les lits en bateau avec les ottomanes et les duchesses.

Les commodes et les armoires à glace restaient imprégnées des parfums de leur temps qui, sous Finiluence mystérieuse des heures, de la température et de la lumière, triomphaient tour à tour et se répandaient dans la maison. Toutes hs pièces s'ouvraient sur un vaste corridor que le soleil visitait de l'aube au crépuscule, craquelant les portraits de famille, gondolant les plans cadastraux appendus aux murs. Les odeurs vivantes de la ferme y venaient combattre les effluves du passé, et les rumeurs éternelles de la vie agricole y troublaient le vieux silence. Tel souriait ce logis d'autrefois, si fin et si touchant en sa sagesse et sa mesure.

Quant au parc, d'allure moins bourgeoise, c'était, perdu dans les champs, un asile de verdure où planaient des arbres plusieurs fois centenaires.

Ses arbres, Georges-Jacques Seneuse les adorait comme des frères meilleurs et les célébrait

avec des transports de panthéiste. Le lendemain même de son arrivée il courait à eux.

Certains régnaient au milieu des clairières en décrivant sous leur ombre des cercles chauves. D'au 1res se cachaient pensifs parmi le taillis trop âgé. Étalant sur le ciel leur tête formidable et paisible, les chênes et les frênes incrustaient leurs racines dans la meulière, et leur bouquet, que l'on découvrait de plusieurs lieues, était comme l'enseigne vivante et toujours chantante de Vauharlin.

Ces géants avaient leur histoire. Tous rappelaient à Georges-Jacques un souvenir de son enfance, une méditation, une lecture. Et chacun d'eux portait un nom évoquant un héros de la fiction ou de la réalité, ou commémorant quelque pauvre événement humain, fragile épisode d'une longue et sereine existence d'arbre. Dans archives des Seneuse ils avaient leur livre de iaison où, de loin en loin à travers le siècle, on inscrivait exactement la hauteur de leurs fûts et pleur de leurs troncs.

Le vieillard les saluait l'un après l'autre, et, de

nain chaque année plus hésitante et plus sèche,

loi nt il caress il leur écorce bien portante,

rs ridi . Il terminait par un vieux

m, un ancêtre majestueux et grave, feutré de

lichen vers le nord et couvert de cicatrices. C'était le chef suprême et vénéré du parc. Avant de partir pour l'exil, le conventionnel l'avait baptisé Danton. Seneuse s'approchait comme pour une solennelle audience, et il interrogeait jusque dans leurs brindilles les maîtresses branches qui de là-haut semblaient le bénir. Du regard il fouillait les massifs, et quand il était certain que nul ne pourrait surprendre son geste religieux et pudique, Georges-Jacques se collait au pilier d'argent, et de ses longs bras, pourtant trop courts, il étreignait le patriarche.

Bordées de charmilles à l'abandon, des allées en voûtes, toutes droites, des allées de bréviaire, traversaient la futaie noire et aboutissaient à une grotte que surmontait un labyrinthe. A son faîte, quatre ormes qui ombrageaient un banc, marquaient les points cardinaux; et, par-dessus les murs chaperonnés de lierre, la vue s'étendait sur le paysage agricole d'un plateau briard, sur une nappe immense de cultures où l'on pouvait suivre le soir les perdreaux se rassemblant dans les chaumes.

Les oiseaux du pays élisaient domicile dans ce vieux parc, à l'abri des émouchets. Seuls ils animaient le palais d'arbres toujours dormant dont, chaque année, se rétrécissaient les couloirs mys-

ter i eux et se ruinaient davantage les salles de verdure où jadis le chanoine rédigeait ses épîtres latines.

Thierry mit un naïf et charmant orgueil de jeune propriétaire, tantôt à égarer son ami dans les dédales du hois, tantôt à lui présenter les merveilles du jardin, les statues de plâtre envahies par la mousse, la rivière parée d'iris qui serpentait à sec autour du kiosque. Et ensemble ils traduisirent joyeusement la menaçante inscription du cadran solaire dont le socle habité par un lézard émergeait au-dessus des dahlias.

Dés le second jour ils se sentirent impatients de dépenser leur force, leur gaîté juvénile. Pierre remisait ses soucis d'élégance, et Thierry donnait congé à ses ambitions littéraires. L'instinct les appréhendait, les enrôlait sans merci.

Sous les ordres du jardinier, durant les aprèsmidi torrides, ils bêchèrent les carrés du potager. Et, quand tombait le jour, ils inondaient les salades et les petits pois. Le balancier de la pompe gémissait dans la paix du soir avec une plainte d'oiseau nocturne, et la cloche du dîner sonnait que les arrosoirs s'emplissaient et se choquaient encore.

Selon un protocole fort ancien, les habitants de Fraisenay feignaient d'ignorer la présence de

Seneuse tant que, retenu par son installation, il demeurait enfermé à Vauharlin. Tous le savaient là, mais personne ne se serait permis la moindre démarche avant que le châtelain eût fait, à son heure, les visites d'usage. Dans cette attente, les femmes fourbissaient les étains, tandis que les maris inspectaient leurs caves à la recherche de la meilleure bouteille.

Quand Georges-Jacques eut enfin acclimaté ses manies, il coiffa, pour effectuer sa tournée, son chapeau haut de forme, et les jeunes gens durent, à contre-cœur, reprendre leurs beaux habits. Afin de « se montrer », on descendit d'abord la grand'rue jusqu'à la rivière. Là, on fit volteface, et tout en remontant la côte, on entra dans chaque maison.

Le compliment d'accueil ne variait pas :

— Quelle bonne surprise ! Depuis quand donc êtes- vous par chez nous?

Et, après les phrases larmoyantes d'une oraison funèbre ou les plaisanteries délicates d'un épithalame, les propos habituels défilaient. On parlait récolte, santé du bétail et on citait des anecdotes sur le temps des Prussiens que d'aucuns s'obstinaient à appeler le temps des Cosaques. Puis il fallait trinquer, sous peine d'offense grave.

Le gosier en feu, on parvenait tout en haut du

village chez les Guyard, les représentants de la branche paysanne de la famille; et cette halte dernière durait à elle seule autant que toutes les autres.

Cousin germain du conventionnel, le père Guyard était né avec le siècle. Pendant cinquante ans il avait cultivé lui-même ses bonnes terres du plateau, et lorsque, l'âge venu, il avait dû les affermer, il s'était réservé l'exploitation de quelques parcelles de vignes étagées sur les côtes.

Le cru de Fraisenay, assez réputé jadis, était devenu si bâtard que les autres paysans avaient peu à peu défriché. Seul Guyard s'entêtait. 11 ne pouvait admettre que le terroir dont on vendait naguère le vin aux « marques » de Reims produisit maintenant de la tocane pour les cabarets. Ou bien Fraisenay était victime de spéculations louches, ou bien les dégustateurs « au jour d'aujourd'hui » ignoraient leur métier. Chez ce terrien, le cultivateur enrichi s'effaçait volontiers devant le petit vigneron, et on savait tout de sa vie quand une seule fois on l'avait entendu s'écrier :

— Je suis réeoltant !

S mots, il les jetait sans cesse dans la conversation, d'une voix bourrue. Ils résumaient sa foi, son orgueil de posséder des vignes au soleil, i prétention de les défendre.

Le Château-Neuf, sa maison par lui construite selon le plan immuable des demeures carrées où se retirent après fortune les fermiers de la région, flattait aussi sa vanité campagnarde.

La façade, toute nue, s'érigeait derrière une grille peinte en bleu, au centre d'un enclos privé d'ombre. Par une rancune tenace, Guyard avait proscrit de son jardin les arbres inutiles : cultivateur, il accusait naguère leur feuillage de nuire aux récoltes ; rentier, il ne voulait pas se priver de la vue des moissons. Pour pénétrer dans Pavant-cour, on franchissait un portail de pierre dont le faste étonnait parmi les murs délabrés de la rue. Fantaisie unique d'une existence parcimonieuse, ce monument avait satisfait pour toujours chez Guyard les appétits de luxe et d'ostentation.

A l'intérieur, de vastes couloirs desservaient des pièces symétriques où les meubles semblaient perdus. Les parquets de chêne, encaustiqués avec rigueur, faisaient l'admiration de la contrée.

Depuis quelques années le vieux ne sortait plus l'hiver, et, du dehors, on pouvait l'apercevoir installé au coin du feu, dans sa cuisine qu'il ne quittait jamais, par crainte de « salir les chambres ».

L'été, il allait s'asseoir devant le porche et,

fier du repos gagné, il restait là des après-midi entières, velu dune antique redingote, un chapeau de soie sur la nuque, et les pieds dans des galoches. Son petit visage en toile cirée qu'entourait un collier de poils rares se tendait, comme pétrifié, vers les routes qu'il surveillait au loin. Des passants approchaient :

— Père Guyard, paraît que vos cousins les bourgeois vont arriver. Ils viendront souhaiter le bonjour à votre vin blanc!

Lui méprisait l'ironie et ne répondait pas, comptant les jours, attendant, ravi, cette flatteuse visite, la dernière peut-être.

L'octogénaire vivait avec sa bru, une dame de campagne à la fois discrète et cossue en sa robe noire, et son fils Paulin, un rude gaillard à la face joviale encadrée d'une chevelure et d'une barbe rouges, aux grosses lèvres enfantines, au nez verni par le soleil.

Dans sa jeunesse, on avait envoyé Paulin au collège d'Epernay. Elève déplorable, après quatre à cinq ans traînés dans l'enseignement spécial il rentrait au village, redevenait bien vite simple paysan. Marié jeune par ses parents qui redoutaient de plus graves sottises, et demeuré sans héritier, il vivait insoucieux, dans le bien-être de ses douze mille francs de rente. 11 ne connaissait

pas l'ennui; aux veillées d'hiver, ne s'interrompant que pour faire une réussite — toujours la même — il dévorait des feuilletons, bientôt oubliés. Buvant sec et amateur de cotillon, bien que proche de la cinquantaine, il allait encore, au scandale admiratif de la commune, faire ses farces à Reims ou à Paris.

Quatre fois l'an il rendait le gâteau à l'église, et le dimanche il rejoignait au cabaret les villageois. Il les tutoyait tous, et, patoisant avec eux, les récréait de sa verve irrésistible. Franc luron et la main large, il se montrait impitoyable aux seuls braconniers, le délit de chasse le plus véniel égalant à ses yeux les pires attentats. Personne n'amorçait comme lui et il passait pour le meilleur fusil du canton. Sans Paulin Guyard, pas de véritable fête ! Enorme était sa popularité. Il n'eût tenu qu'à lui d'entrer au conseil municipal et de devenir maire. Mais il refusait obstinément tout mandat : il méprisait les politiques !

L'entretien commença par des questions banales que précédait cérémonieusement un « mon cousin » bien appuyé ; mais en apprenant que Seneuse, au lieu des trois semaines habituelles, passerait les vacances entières à Fraisenay, le père Guyard témoigna une joie, une émotion un peu séniles, et il réclama du Champagne pour

>oire à cette bonne nouvelle. Le vin frais mousait encore dans les flûtes, que Paulin manifesait un enthousiasme bruyant à l'annonce que ette année les jeunes gens auraient leur permis le chasse : en multipliant les conseils de prulence, l'oncle lui confiait leur éducation cynégéique. Glorieux d'une telle mission, le brave garon ne tenait plus en place,, offrait fusils et car- < niches, vantait ses chiens qui rêvaient devant 'être et qui geignaient sans bouger quand le feu eur rôtissait le museau. Jaloux d'exercer aussiôt son commandement, il brusqua Thierry et Merre avec des mots familiers et des tapes sur la nique, puis il les entraîna au dehors.

— x\llons, les enfants ! en attendant l'ouverure, je vous emmène à la Marne poser des filets. Vu galop! nous avons tout juste le temps...

Chaque jour dès lors les collégiens le suivirent. Jans le matin frémissant, la barque plate déchiuit la nappe de la rivière où glissaient des )rouillards. Parmi les joncs, des poules d'eau s'éreillaient, et, quand cessait le bruit des rames, )ii n'entendait que le broutement des vaches qui ondaient l'herbe de la berge. Avec une pluie de 5routh'h>Urs, les verveux et les nasses s'nbattaient lu fond du bachot, et quels cris de triomphe

quand on voyait sursauter les chevesnes, les barbeaux moustachus, ou mieux encore, un brochet à la longue gueule frappant les planches de sa queue en furieuses détentes!

L'après-midi, les jeunes gens s'entraînaient sur le gazon à lancer l'épervier, ou bien ils gagnaiont de lointains villages pour jouer d'interminables parties de quilles dans la cour déserte de quelque auberge. Une fois, au cœur d'un boqueteau, ils coupèrent un jeune tremble qu'ils parèrent de rubans et de bouquets, de croix et de couronnes en paille, pour fabriquer un « mai » commémorant la moisson.

Chaque lendemain apportait son improvisation rustique, révélait un plaisir nouveau. Et ainsi jusqu'à l'ouverture.

Elle arriva, après quelle nuit de fièvre ! Thierry et Pierre s'habillèrent au crépuscule de l'aube, descendirent à tâtons. Et comme ils s'attardaient dans le jardin à contempler leurs costumes de trappeurs, leurs buffleteries et leurs armes, audessus du potager une voix tonna, formidable dans le silence. Les jurons se mêlaient aux invectives cordiales :

— Sacrés feignants ! Secouez-vous ! Faut-il que je vous monte de l'eau chaude?... Qu'est-ce qui

m'a bâti des gringalets pareils, tonnerre de bon ?ang ! Croyez-vous que pour s'éveiller les cailles vont attendre les mauviettes?

Les amis coururent vers Paulin en faction devant la grille.

— Allons ! ouste !

Et l'on se déployait en ligne dans une luzerne, Dn attaquait la plaine. Bravant la rosée qui les trempait jusqu'à la ceinture, les collégiens avançaient muets, avec de terribles battements de MBur, la main crispée sur le canon.

Oh ! la première caille pelotée ! le premier perdreau qui tombe comme une masse, l'œil clos 3t le bec ouvert! le premier lièvre boulé qui se relève, fuit, et que l'on trouve raide mort à la lisière d'un champ de betteraves ! Quels souvenirs consacrant, magnifiant pour la vie entière tel pli de terrain, telle « roie » de guéret, telle borne d'héritage !

Les deux chiens de Guyard, Gora, une épa- :iiciile marron, et Phanor, un vieux braque truite, étaient de nobles animaux. Dociles, patients, mais les prunelles en feu, ils quêtaient sagement (mire les jambes, rampaient le nez à terre lans les regains, s'immobilisaient soudain pour tenir l'arrêt pendant des secondes émouvantes où les jeunes tireurs se piétaient, la sueur au front.

Et quel admirable guide que ce Paulin! Durant des semaines il avait recensé tous les gîtes, étudié toutes les remises, tous les couverts. Si bien qu'à la première sonnerie de la messe les carniers étaient déjà bondés.

On déjeuna auprès d'une source obscure et timide, et tandis que l'on dépêchait les victuailles, le cousin trouva moyen de narrer des chasses prodigieuses. Les néophytes l'écoutaient crédules, javis à l'idée qu'ils s'attribueraient cyniquement au lycée ces exploits fabuleux. A dix pas de là, les chiens tiraient la langue et ne s'interrompaient de haleter que pour attraper les mouches d'un brusque claquement de mâchoires.

Mais bientôt on repartait dans l'air embrasé, et la fusillade crépitait jusqu'à la nuit close. On revenait alors, en traînant le pied meurtri d'ampoules, à travers les chaumes où les vieilles perdrix rappelaient dans l'ombre, à plein gosier...

Le lendemain, et tous les jours suivants, sous le soleil ou la pluie, les chasseurs explorèrent le terroir de Fraisenay et des communes voisines. Parfois on faisait halte au bord d'une marnière plantée de saules où les chiens se baignaient dans des flaques jaunâtres, et souvent on s'asseyait à la lisière d'un bois, devant le crépuscule

splendide qui provoquait chez le cousin des accès de lyrisme inattendus, naïfs et délicieux.

On dînait à Vauharlin où l'oncle, tout l'aprèsmidi, avait travaillé à son histoire de la réaction thermidorienne.

Vautré dans un fauteuil, mais toujours exubérant, Paulin se frappait les cuisses et s'écriait:

— Ah bravo ! Ce qu'ils sont « résouds » mes petits champenois !

Et les deux amis qui, n'ayant plus un « fiiot » de sec, se chauffaient au « roux » du feu, se redressaient tout fiers d'un pareil hommage.

Après le repas, délassés par la nourriture, les jeunes gens escortaient le fils Guyard jusqu'au Chàteau-Neuf, et tous trois en devisant s'en allaient dans la douée nuit de septembre où le refrain nasillard d'un accordéon entrecoupait la rumeur du barrage.

Enfin, très tard, Thierry et Pierre rentraient

se coucher, et jusqu'au moment du sommeil ils

ient aux larmes des grosses histoires, des

its solidement obscènes que tantôt le cousin

leur avait contés.

Le dimanche, éveillés par le bruit hebdoma-

du râteau sous les fenêtres, ils revêtaient

leurs jaquettes neuves pour accompagner Seneuse

à l* église, car dans son village le libre penseur ne

manquait jamais la messe. Un jour qu'enfant, Thierry s'en était étonné, l'oncle lui avait répondu d'un ton vif :

— A la campagne, il n'y a que les galvaudeux qui n'assistent pas à l'office. Et comme ici nous sommes les seuls bourgeois c'est à nous de donner le bon exemple.

Et d'une voix plus douce Georges-Jacques ajouta :

— Tu comprendras plus tard qu'il faut une religion pour le peuple... En nous abstenant, nous risquerions de diminuer chez de pauvres gens l'espoir d'une vie meilleure. Et c'est là une responsabilité qui répugne à ma conscience...

On descendait le village et l'on pénétrait sous le porche où, pendu à la corde, le bedeau faisait tinter le dernier coup. Les fidèles — moins nombreux que Seneuse ne l'avait affirmé — garnissaient à peine la grand'nef. L'oncle marchait à la tête des siens, plongeait d'un geste décidé sa main dans le bénitier et gagnait le banc de la famille où il prenait la place du maître. Le père Guyard, le ménage Paulin et les jeunes gens s'asseyaient à ses côtés.

La messe commençait. Dans un paroissien moisi, Georges-Jacques gravement suivait l'office interminable. La bouche ouverte, le menton écra-

sant son faux-col, il participait aux chants, et l'on entendait la voix du vieux voltairien dominer le fausset des dévotes et le soprano des enfants de chœur.

En l'honneur du propriétaire de Vauharlin, le curé soignait particulièrement son sermon. Tandis qu'il s'égarait dans des développements trop copieux, Paulin s'ingéniait, pour la plus grande joie des collégiens, à le distraire, à le trouhler par de froides grimaces. Mais l'oncle intervenait, foudroyait du regard le géant à barbe rouge, et le figeait dans une attitude soumise d'enfant grondé.

A la sortie on bavardait avec les paysans, parmi les tombes, devant la Marne dont le cours luisait entre les peupliers. Mais bientôt le prêtre, dépouillé de ses ornements, survenait, et, selon une habitude immuable, on le conviait au repas dominical que donnaient les Guyard.

On ralliait au passage le maître d'école, un vieillard plein de bonhomie, modeste et discret, qui avait appris à lire à toute la commune, et l'on se hâtait, car le pain bénit était déjà loin, et la faim se faisait sentir.

Au milieu de l'allée du Chàteau-Neuf la mateote, cuisinée en plein air d'après la recette tralitionnelle, mijotait sur un feu de sarments.

Dans la salle à manger la table était dressée près des fenêtres ouvertes sur le jardin. Les rayons du soleil, réverbérés par les murs aveuglants et les châssis des couches, papillotaient au plafond, allumaient sur la nappe le cristal des verres à facettes. Paulin se mettait à l'aise, étalait sa veste au dehors sur le dos rond dun groseillier, et tous prenaient place. Les mets défilaient dans un ordre prévu, la volaille alternant avec le poisson. Après l'ouverture de la chasse, on ajoutait toutefois du « yeuve », du « quat' pattes » servi en pâté chaud dans une daubière de terre vernissée.

Selon l'usage, la maîtresse de la maison, la bourgeoise à Paulin, ne s'asseyait pas et servait les convives, un tablier blanc noué sur sa robe des dimanches. Les bouteilles de Fraisenay et de Grouttes éveillaient le père Guyard comme l'afflux d'une jeune sève. Il s'exaltait et, frappant la table d'un poing autoritaire, il réclamait des crus plus fameux :

— Paulin, donne not' Villers de 75 !... Paulin, va nous chercher le Dormans de l'ami Thyébaut... l' tire à sa fin, qu' tu dis ? Et pis après ? Quand y en aura pus, y en aura pus ! La vie n'a qu'un temps ! Allons, détale, prop' à rien !

Et le gaillard filait doux, tremblant comme ja-

dis devant son père, lequel maintenait rigoureusement sur la cave toutes ses prérogatives, les seules qu'il n'eût pas abdiquées.

La serviette au cou, Paulin disparaissait un instant, revenait, les mains noircies et des toiles d'araignées dans les cheveux. Il débouchait lentement les bouteilles, flairait le liège, versait avec précaution le vin fragile.

Le silence était solennel. Par-dessus ses lunettes, le père Guyard guettait sur chaque visage les marques d'approbation. Malheur à l'indifférent, au profane ! Mais de toutes parts des louanges s'élevaient, sagaces, enthousiastes, ponctuées de bruits de lèvres et de claquements 9e lingue. L'ancien buvait le dernier, se recueillait, les yeux clos. Et il semblait que le vin, son giand ami, son confident, appelât dans sa mémoire les joies simples et claires de sa jeunesse. Avec une moue satisfaite et un peu méprisante :

— Il est encore meilleur que vous ne le croyez, déclarait-il. Vous autres, vous ne savez pas ce qui est bon !

Vers trois heures, on se levait enfin. Et le curé, congestionné, se hâtait vers l'église fraîche et presque vide pour y chanter les vêpres aux petits du catéchisme...

Ainsi passèrent les vacances, partagées entre les joies primitives et les intimités paysannes. Les deux camarades avaient le sentiment de couler alors les meilleurs jours de leur existence et de semer pour leur vieillesse la flore vivace des souvenirs. Ils souhaitaient arrêter la fuite des heures. Thierry proposait à son oncle de s'établir à Fraisenay, d'y cultiver la terre; et Pierre Vellerive ambitionnait d'entrer au service de Paulin comme garde-chasse.

Septembre finissait. Les marronniers de Vauharlin jaunissaient à leur cime, et dans le potager le parfum des fraises d'automne se mariait à celui de la quarantaine. A travers le soir, les moineaux rassemblés en bande déchiraient l'air sonore où s'attardait l'angélus.

Le matin du départ, afin de se donner du cœur, on alla au chais goûter le premier vin doux. Puis, les chevaux attelés, on s'évada pour faire en courant le suprême tour de parc.

Et silencieux, les jeunes gens voyagèrent tout le jour sans mettre le nez à la vitre, pour conserver plus intact dans leur mémoire l'image de la vieille maison, du cher pays qu'ils quittaient avec tant d'amertume et de mélancolie...

Le premier mardi d'octobre, Pierre et Thierry, tout à leur nostalgie et pleins de révolte, assistaient dans la chapelle du lycée à la messe de rentrée, une messe de condamnés à mort. Mais peu à peu leurs âmes dociles acceptèrent la vieille discipline, et bientôt ils s'intéressèrent à la nouveauté de leurs études.

Leurs loisirs aussi avaient changé.

Pierre commençait à rôder au seuil des ateliers de modistes, et Thierry, poète de la Saint-Charlemagne, rimait des alexandrins. Il remporta un souci aux Jeux floraux, élabora le plan de géorgiques champenoises.

Maintenant, les deux amis allaient le dimanche écouter à la Patte-d'Oie la musique municipale. Tandis que le bourdon de Notre-Dame accompa-

gnait de sa grosse voix les pots-pourris d'opérettes, les allégros et les mazurkas, ils frôlaient les élégances bourgeoises, admiraient les viveurs fameux. Puis, à la tombée du soir, ils s'engouffraient dans une brasserie, s'aventuraient au « beuglant » pour y applaudir les muses de la tyrolienne. Enfin, les jeudis, un « manille » aux lèvres, et un vieux numéro du Gil Blas dépassant négligemment la poche, ils erraient sous les « loges », ces antiques galeries couvertes qui bordent la rue de l'Etape et la place Drouet-d'Erlon.

Là s'exhibaient les beautés professionnelles et flânaient les petites ouvrières; et les rhétoriciens se précipitaient à leur suite avec une hardiesse que paralysait au moment décisif une timidité plus grande encore.

Et pourtant, après bien des billets et des rendez-vous, les intrigues nécessaires s'ensuivirent. Avantageux et raffiné, Pierre obtint les faveurs d'une chanteuse du Casino qui tenait les Amiati et triomphait dans la romance patriotique.

Quant à Thierry, plus tranquille en ses goûts, il paya par billets mensuels une machine à coudre à une rentrayeuse accueillante et mûre, pas trop occupée de son état, et qui habitait une impasse solitaire.

Ni pour l'un ni pour l'autre, la première par-

lie du baccalauréat qu'ils passèrent à Nancy ne souffrit de ces conquêtes.

Aux vacances, les Seneuse allèrent seuls à Vauharlin. Madame Yellerive désirait garder Pierre 5 Deauville où elle avait loué un chalet pour la saison. Et tandis que sa mère flirtait, tandis que Blanche courait les bals d'enfants et nouait des amitiés, le jeune élégant se montrait assidu aux réunions hippiques.

De loin en loin, il envoyait sur les rives paisibles de la Marne un naïf bulletin de victoire : il avait échangé une poignée de main avec un entraîneur célèbre, une actrice connue lui avait souri...

Septembre venu, il rentra à Reims. Et, traité maintenant comme un homme par les camarades de son père, il assista à des chasses où il abattait plus de gibier en un jour qu'à Fraisenay en une semaine.

Au début de l'hiver, Thierry apprit que Madame Yellerive emmenait sur le littoral de la Méditerranée sa fillette dont la santé donnait quelques inquiétudes. Depuis la rentrée, Blanche subissait des crises de faiblesse et de mélancolie; peu à peu elle avait perdu sa joie légère, sa gen-

tille espièglerie; et à certaines heures elle se jugeait si laide qu'elle s'enfermait pour pleurer. Difficile et sauvage, presque honteuse, elle considérait la présence des amis de son frère comme un supplice. Les roses de ses joues disparues, elle s'anémiait à vue d'œil. Après une consultation décisive, elle partit pour Cannes avec sa mère.

Leur absence dura cinq mois.

Le dimanche des Rameaux, Thierry venait chercher Pierre pour assister à la sortie de la messe de l'Annonciation, un couvent aristocratique fréquenté par les mondaines qui hantaient les rêves des lycéens.

— Monsieur Pierre n'est pas là, mais si Monsieur veut prendre la peine de monter, Mademoiselle, qui est revenue d'hier, lui indiquera sûrement où le retrouver.

Et Thierry n'osait pas décliner la proposition faite par la domestique. Résolu à se libérer promptement, il grimpa l'escalier.

Il atteignait les dernières marches, apercevait déjà la porte entr'ouverte de la salle de travail, quand des accords s'élevèrent comme une invocation gracieuse et triste. Une voix chanta alors, fraîche, ailée, inconnue de Thierry. S'appuyant à la rampe, le jeune homme reconnaissait la Noce,

une des mélodies qu'il préférait parmi celles du divin Schumann, son compositeur favori, le musicien des arbres, des eaux et des nuages.

L'hymne à la nature glorieuse, à l'amour coniiant s'exhalait dans les premières mesures; puis, le ciel se fermait lentement et la voix défaillante pleurait la fin de l'extase. A pas étouffés, Thierry pénétra dans la chambre tendue de cretonne rose qu'inondait le soleil d'avril. Sur des rayons s'entassaient les jouets abandonnés la veille du départ, le stéréoscope, la lanterne magique et la boîte de prestidigitation.

Blanche était assise au piano; elle se retourna.

— Hé ! Thierry ! Gomme c'est gentil de venir, dit-elle dans un élan joyeux qu'il ne lui avait jamais vu.

Elle se leva, et — femme maintenant — lui tendit la main avec aisance. Comme le jeune homme ne pouvait cacher sa surprise d'une pareille métamorphose, elle reprit coquette :

— Vous me trouvez changée, n'est-ce pas? Svelte et grande, le buste délicat, elle penchait

son cou flexible qu'entourait un ruban de velours sombre. L'ovale de sa figure s'était effilé, les joues se paraient de couleurs plus vives; et les longs yeux verts semblaient jeter des éclats mordorés.

Telle apparut Blanche, et elle était ainsi très douce à regarder, accorte et fine, souriante à la vie, presque belle.

— Vraiment, affirmait Thierry, votre séjour là-bas vous a joliment réussi!

Alors, elle lui parla, non sans lyrisme, du pays qu'elle venait de laisser, évoquant la claire villa de la Californie, sa flore surprenante, les couchers de soleil sur l'Estérel.

Après avoir écouté avec étonnement la gamine taciturne d'autrefois, Thierry dut lui réciter la chronique de Reims. 11 lui apprit les « présentations » à la grand'messe de Saint- Jacques et pronostiqua les mariages qui en résulteraient; il énuméra les pièces jouées par les troupes de passage, conta le bal de bienfaisance et la fête de nuit sur la glace.

Succédant aux descriptions enthousiastes de Blanche, ces racontars paraissaient au jeune homme vulgaires et lamentables. Thierry souffrait dans son amour-propre. Mais vainement il s'efforça de découvrir une anecdote intéressante, de placer un mot d'esprit : il ne trouva rien. Gauche, paralysé, il se rappela avec amertume l'empire que ses propos exerçaient naguère sur la petite. Comment allait-elle le juger? Le prestige qui lui était indifférent jadis, il redoutait au-

jourd'hui de le perdre. Pour dissimuler son em-

rras, il demanda à Blanche de se remettre au piano.

Elle ne se fit pas prier. Debout près d'elle, Thierry contemplait par la fenêtre ouverte le jardin où triomphait le jeune printemps. Sur le gazon blanc de pâquerettes alternaient les corbeilles de tulipes et d'anémones, et, plus loin, des muguets se haussaient à l'ombre des lilas croulants sous les grappes. Des bordures de jacinthes longeaient la maison qu'entourait à la hauteur de l'étage une guirlande de glycine. Un parfum enivrant montait de ce bouquet de fiançailles. Thierry sentait une angoisse singulière s'emparer de tout son être, un vertige délicieux. Qu'avait-il donc? Etait-ce les ileurs écloses au nouveau soleil, l'ensorcellement du lied mélancolique, était-ce la présence de cette jeune fille inconnue?

C'était tout cela : son cœur s'éveillait.

La mélodie terminée, les jeunes gens restèrent un instant silencieux. Soudain Thierry vit Pierre onir par la porte du clos. Alors, il n'eut plus qu'une idée : fuir le camarade qu'il était venu chercher. Il brusqua l'adieu. Blanche lui prit la main.

— Vous reviendrez? dit-elle d'une voix lente et basse.

Et dans l'accent de cette parole, Thierry crut deviner un aveu.

Gomme un voleur portant son larcin, il se précipita hors de la maison. Et sa hâte était si grande de s'enfermer chez lui afin de se recueillir, qu'il se prit à courir au milieu de la chaussée, sans souci des bourgeois endimanchés qui le regardaient.

Chaque jour désormais il inventa des prétextes pour se rapprocher de Blanche. Tantôt s'échappant du lycée pendant les récréations, il passait et repassait rue des Minimes, et tantôt il venait veiller chez son ami, sous couleur de revoir avec lui les matières de leur second examen.

Un instant les deux candidats « se poussaient des colles », mais bientôt Pierre, les mains au front, entamait quelque roman, et Thierry, les yeux sur le ciel plein d'étoiles, écoutait la maison s'endormir.

Rentré rue des Toussaints, il se couchait en hâte et à la lueur de sa veilleuse, il s'efforçait d'évoquer l'image de la jeune fille.

, Il parait Blanche de tous les charmes. Il avait découvert qu'elle réincarnait fidèlement le type de femme exalté par la France d'autrefois, la France des trouvères et des cathédrales. Avec ses blonds cheveux ondes, ses sourcils noirs et son regard d'émeraude elle était la damoiselle,

la fée des chansons courtoises et des romans merveilleux; avec son fin visage triangulaire, ses pommettes hautes, le joli sourire moqueur de ses yeux obliques et de ses lèvres minces, elle était aussi l'attirante prophétesse Anne du grand portail de Reims...

Rompu de fatigue, il ne s'assoupissait qu'à l'aube. Le mal délicieux était en lui.

Ces ineffables tourments, Thierry les savoura quelque temps sans rien dire. Mais une nuit, tout à coup le soupçon l'effleura : là-bas, dans les jardins de Cannes, au bord de la mer latine, Blanche avait peut-être engagé sa foi ? Et Thierry se demanda si quelqu'un ne lui avait pas d'avance ravi un bonheur qu'il comprenait trop tard. Dans son imagination fiévreuse, il se représenta la scène des aveux, le décor du serment... L'autre dimanche, avec Schumann, douloureux consolateur, la jeune fille ne pleurait-elle pas une séparation première? Il essaya de lutter contre cette idée méchante, mais plus il la repoussait, et plus elle le traquait. Le doute lui devint un supplice ; son cœur affolé exigeait une certitude. Il comprit alors qu'il devait parler à Blanche sans retard : suivant sa réponse il serait pleinement heureux ou bien il se réfugierait pour jamais dans la mélancolie des amants légendaires.

Mais comment s'y prendre? Sa timidité le désespérait, et aussi son inexpérience. Un jour c'était l'occasion qui le préoccupait, et le lendemain c'étaient les termes mêmes de sa déclaration. Lorsqu'on s'engage pour la vie, ne faut-il pas recourir à des mots pathétiques? Il cherchait, et toutes les formules le désolaient par leur banalité.

Il était à bout de forces quand enfin le sort le favorisa : un jeudi après déjeuner, il aperçut de loin, place Royale, la mère de son amie en toilette de visites. Il savait qu'à cette heure M. Vellerive avait regagné son bureau, et il n'ignorait pas où ce farceur de Pierre devait passer l'aprèsmidi. Il était donc à peu près certain de rencontrer Blanche seule chez elle ; sans plus hésiter et animé dune vague confiance, il alla sonner rue des Minimes.

Un livre à la main, la jeune fille errait le long des pelouses.

— Je suis bien contente de vous voir, dit-elle. Je viens de terminer la Vie Inquiète de Paul Bourget, je ne sais quoi lire maintenant. Vous qui êtes poète, vous pourrez sûrement m'indiquer quelques titres... J'aime tellement les vers!

Il énuméra d'abord pêle-mêle les noms qui s'offraient à son esprit, glorieux ou ignorés du vulgaire, cueillis au hasard des siècles. Blanche

en connaissait le plus grand nombre; mais pas une seconde Thierry ne la soupçonna d'avoir uniquement pratiqué les anthologies, et il demeura confondu par l'abondance de ses lectures et la précision de ses souvenirs.

Excité, ravi, il s'enflamma peu à peu, récitant les poèmes qui peuplaient sa mémoire, s'attardant de préférence à ceux qui glorifient les désirs, les servages de l'amour. Et il disait aussi ceux qui célèbrent la terre natale, Je verger intime, la demeure des aïeux, les Lire et les Milly.

A tous ces amis, compagnons des promenades à travers la plaine, il demandait de venir attester la pureté et l'élan de son cœur; tous il les appelait à son aide pour exprimer le don de son être.

Blanche et Thierry marchaient côte à côte dans l'enclos abandonné où tiédissaient les dernières violettes.

Seuls, loin du monde, ils s'assirent sur le banc de pierre que le poirier de Rousselct abritait de ses blancheurs tardives. Aucune rumeur n'arrivait de la ville. L'ombre frêle des jeunes pousses remuait à peine. Et par intervalles, un loriot plongeait d'arbre en arbre et glissait comme un rayon d'or. Thierry continuait à déclamer, et Blanche écoulait, les yeux fixes, déchiquetant les pétales qne la brise déposait sur sa robe. Le

jeune homme épuisa son répertoire sans obtenir ni une parole ni un sourire, et il commençait à désespérer, quand il songea soudain aux lais de Thibaut de Champagne. Successivement il vanta avec le poète la rose si belle au point du jour, et le rossignol qui à force de chanter tombe mort au pied de l'arbre. Puis il dit l'amertume des adieux, les chastes constances, les épreuves endurées au pays d'outre-mer. Il exalta enfin la dame plaisante et modeste, la dame de fine amour, la plus sage de France, dont le souvenir fait oublier « le voir et l'ouïe à l'amant féal ».

Il n'était plus Thierry Seneuse, il était le comte de Provins ; et Blanche lui apparaissait toute semblable à la Blanche du poète, à la sainte reine des portails et des verrières.

Cependant un doute l'assaillit : Mademoiselle Vellerive comprenait-elle ? Était-elle initiée à la vieille langue française ? Un instant il trembla que l'obscur archaïsme de ces cantilènes n'eût rebuté la jeune fille. Mais gagnée par l'émotion de Thierry, Blanche s'écria avec feu :

— C'est exquis ! C'est tout à fait charmant !

Puis, détournant la tête, elle posa sa main sur la main de son ami.

Et muets, sans oser se regarder, ils demeurèrent ainsi très longtemps.

Les leçons de Blanche et ses réunions de jeuîesse absorbaient tout son temps. Et Thierry, à a veille de son examen, travaillait avec ardeur : amais l'humiliation d'un échec ne lui était ap- >arue aussi redoutable. Cependant ils ne ceslaient de penser l'un à l'autre. Pour dissimuler eur secret ils devaient s'astreindre à une surveillance continuelle, et ils multipliaient les ruses >our se ménager de rares tête-à-tête ; mais cette existence compliquée, pleine de menues alarmes, eur valait des joies infinies. Le jeune homme se prisait de ce premier, de cet éternel amour, iclos, selon ses rêves, devant les paysages chéris.

Blanche s'abandonna aux enfantillages de circonstance : elle coupa une mèche de ses cheveux lue Thierry porta dans un médaillon ; elle colla iu boîtier de sa montre une photographie du ycéen découpée dans un groupe, et tous les jours ille changeait de cachette un sonnet que le jeune )oète lui avait adressé. En présence de la famille, i tour de rôle, ils fredonnaient avec détachement a Noce, de Schumann.

En dépit de sa légèreté, Madame Vellerive l'était dépourvue ni de perspicacité ni de finesse. -Ile excellait à pressentir l'amour chez autrui, et

écouvrit rapidement le penchant de sa fille.

e roman la séduisit et aussitôt elle le favorisa.

Depuis quatre années elle choyait Thierry d'une affection indulgente car l'aimable tournure et les façons polies du neveu de Georges-Jacques, son intelligence fraîche et sa douceur honnête l'avaient conquise. Quel gendre délicat et soumis il ferait plus tard! 11 réunissait tout ce qu'une mère peut désirer. Sans être aussi riche que Blanche, il possédait une fortune bien assise. Et si l'aïeul avait voté la mort du roi, la famille n'en demeurait pas moins l'une des meilleures de Reims. Au surplus, le jeune homme pourrait s'anoblir selon la coutume de Champagne en ajoutant à son nom celui de son arrière-grandmère : Seneuse de Gerzicourt, cela ne sonnait pas mal!... Joli garçon enfin, Thierry semblait fait pour inspirer ce bel amour que tant de femmes ignorent.

Madame Vellerive souffrait trop d'avoir un époux médiocre pour ne pas souhaiter à Blanche un mariage d'inclination. Mais elle était aussi trop avisée, trop Champenoise, pour permettre à sa fille de mépriser la question d'argent. En choisissant Thierry tout s'arrangerait au mieux.

Et maintenant que l'accord des deux enfants semblait certain, son rôle de mère l'obligeait à veiller sur leur idylle, à s'assurer contre les imprudences.

(iràce à l'empire qu'elle exerçait sur sa fille, Madame Vellerive s'estimait capable de diriger et de maintenir durant des années les sentiments de Blanche. Mais elle connaissait trop peu Thierry pour deviner s'il resterait fidèle jusqu'à l'époque lointaine du mariage. Il lui fallait donc étudier le petit Seneuse et lire en sa jeune âme. Sans larder, elle inventa un prétexte pour écarter ses onfants et pouvoir causer en toute tranquillité avec Thierry. Elle l'interrogea sur ses projets d'avenir.

— Ils sont encore bien vagues, répondit-il, sauf sur un point : oncle Georges-Jacques m'a toujours dit qu'après mon volontariat j'irai faire mon droit à Nancy... à Paris peut-être. Et je ne vous cache pas que la perspective de quitter Reims me navre !...

— Gomment cela? Songez à la situation que vous pourrez vous créer à Paris ! Avec votre nom, votre fortune, votre goût des études, vous êtes certain de réussir ! Tandis qu'ici, n'étant pas dans le commerce, vous n'arriverez à rien.

— Pardon ! Je préférerais devenir un des premiers avocats de Reims (où de toutes façons j'entends m'établir) que végéter dans quelque ministère, ou user ma jeunesse dans les cafés d'artistes et les bureaux de rédaction...

Ces dispositions enchantèrent Madame Vclle-

rive qui, néanmoins, à différentes reprises sonda encore le jeune homme.

Un soir, comme Blanche montait se coucher, Pierre alléguant une migraine s'excusa de renvoyer son ami.

— Mais non, qu'il reste ! Je suis toute seule, il va me tenir compagnie...

Et tandis que son fils, étonné, courait à quelque rendez-vous, Madame Vellerive, appétissante dans son fin peignoir garni de blondes, s'allongeait au milieu des coussins du divan. Tout en feignant de badiner elle questionna hardiment Thierry sur l'amour, et comme, avec sa liberté gauloise, elle s'évertuait à lui arracher des confidences, le jeune homme, amusé du tour que prenait la conversation, mais rougissant jusqu'aux oreilles, dut enjoliver à plaisir les mérites et les grâces de sa rentrayeuse.

Un dimanche enfin où Blanche avait accompagné son père à Sermiers, Madame Vellerive s'ennuyait rue des Minimes, quand elle entendit dans le vestibule la voix du petit Seneuse. Elle savait que son fils venait de sortir et, enchantée de l'occasion, elle en profita pour retenir le lycéen. Heureux de respirer l'atmosphère de la bien-aimée et décidé à prolonger l'entretien jusqu'à son retour, Thierry suivit la mère de Blanche

au boudoir où, adroitement dosée par la coquette, la lumière filtrait sous les lourds baldaquins.

— Savez-vous, mon grand, que notre conversation de l'autre soir m'a joliment intéressée ! Avec ce cachottier de Pierre, il n'y a jamais moyen de rien apprendre, et sans vous je ne connaîtrais que par Faublas la première aventure d'un garçon.

Ils se mirent à parler littérature légère, sujet où Madame Vellerive se révéla infiniment mieux documentée que le jeune philosophe. Et quand elle eut conté quelques anecdotes de Casanova et quelques traits de Crébillon le fils :

— Mais c'est tout le temps moi qui parle!... Puisque vous vous prétendez si peu au courant du xvme siècle galant, dites-moi au moins quelles sont actuellement vos victoires !

A ce coup direct, le sentimental Thierry se troubla. Depuis qu'il était amoureux de Blanche, il consacrait à la jeune fille toutes ses pensées, sa vie entière. Comment se tirerait-il de ce mauvais pas sans se trahir? comment égarer les soupçons de la mère sans risquer la perte de sa conliance présente et future? 11 fallait, pour plaire à la dame, ne se montrer ni coquebin ni ribaud, mais friand d'un gentil libertinage bourgeois, net de périls.

Thierry, qui ne mentait jamais et n'avait encore possédé que son ouvrière, fut contraint, bon gré mal gré, de s'attribuer plusieurs équipées galantes. Il essaya de lancer la curieuse sur les pistes à la fois honorables et rassurantes de boutiquières patentées et de veuves circonspectes.

Gomme Madame Vellerive savait lire dans les yeux du jeune homme, elle n'était pas dupe de telles vantardises ; mais elle les encourageait avec jubilation, ravie que l'accomplissement de son rôle de mère pût émouvoir sa maturité en toute innocence.

Le buste renversé et les beaux bras nus hors du peignoir, elle savourait la gêne naïve de l'amoureux et les histoires embrouillées où il s'égarait. Aux endroits scabreux elle souriait de sa bouche narquoise, et de temps à autre elle soulevait ses paupières, coulait vers Thierry son chaud regard luisant dans l'ombre.

Soudain cette attitude fourvoya le pauvre garçon : où voulait-elle en venir? Un doute le parcourut, une idée folle, chatouilleuse pour sa vanité, et que le souvenir de Blanche lui fit rejeter aussitôt... Sur ces entrefaites, la spirituelle Madame Vellerive le congédia brusquement en l'invitant à ne pas trop négliger son bachot.

Maintenant elle se trouvait renseignée. Dans

ces fanfaronnades de chaste elle avait aisément démêlé toute la candide et sérieuse tendresse d'un cœur fidèle. Malgré lui, et avec une voix sincère qui ne trompait pas, Thierry était sans cosse revenu au rêve du grand et véritable amour, unique, exclusif, qui l'asservirait jusqu'à la mort! Pas de doute, il était bien le sentimental, le romanesque qu'elle avait deviné. Se jugeant édifiée sur la vocation matrimoniale de Thierry, elle prit une décision inébranlable : sitôt licencié en droit, le petit Seneuse deviendrait son gendre ! Et ce mariage lui apparut comme le but suprême de son existence. A l'atteindre elle mettrait toute son adresse, toute sa subtilité et ce même acharnement qui lui avait assuré la domination de Reims. Certes, elle ne se dissimulait pas les embarras de l'entreprise : l'extrême jeunesse des enfants, cette séparation où se prolongeraient les fiançailles, la perspective enfin de tous les dan-

rs qui menacent au Quartier Latin un jeune provincial. Mais loin de la rebuter, l'idée de ces obstacles stimulait son goût de la lutte, exaltait confiance. Elle se croyait sûre de l'avenir de Blanche... Ali! si celui de Pierre ne lui causait jamais plus de tourments!...

Pendant la foire de Pâques, le gaillard s'était sournoisement épris d'une écuyère qu'un riche

protecteur retenait à Reims. Des négociations précises ayant succédé à une littérature infructueuse, Pierre devint l'amant dominical de la belle. Et depuis trois mois, le chapeau sur IV reille, content de lui et fier de vivre, le fils Vellerive abordait crânement à l'heure de la promenade la maison garnie de la rue de l'Arquebuse.

Pour entrer dans le corridor qui le conduisait chez la voltigeuse, il attendait le passage de familles bourgeoises flanquées de leur progéniture, et la pensée du scandale le dilatait, le traversait d'un premier frisson sensuel. En dehors des moments qui lui étaient attribués, le lycéen, de plus en plus épris, grappillait sans cesse des entrevues, et le jour où il se rendit à Nancy pour la seconde partie de son baccalauréat il se fit suivre de l'amazone dont l'amant était allé placer du Champagne en Russie.

Convoqué pour la même date que son ami, Thierry voyagea avec le couple. La veille du départ, Blanche, toute tremblante, lui avait remis comme porte-chance sa médaille de première communion ; et durant quatre soirs, dans la pénombre de la cathédrale, Mademoiselle Jozelet et la petite Vellerive se retrouvèrent à l'autel de Notre-Dame de Lourdes. Gomme elles n'étaient pas en relation, elles ne se parlèrent point. Mais

elles s'agenouillèrent côte à côte afin d'unir et de fortifier leurs prières.

En dépit d'une préparation distraite par tant d'émois, Thierry fut reçu. Quant à Pierre, il échoua dès l'épreuve écrite. Pour se consoler de la partialité des juges, le fêtard emmena son amie au théâtre, et bien qu'il ne connût personne à Nancy, il loua une baignoire et l'exigea grillée. Furieuse d'être ainsi dissimulée, la demoiselle maugréa jusqu'à la fin du spectacle. Pierre subit ses injures avec détachement, tout à la volupté de sentir, pendant les entr'actes, les lorgnettes de l'orchestre braquées sur le trou noir de leur loge. Après la sortie, il entraîna sa maîtresse dans un restaurant que lui avait vanté un Nancéien, pion au lycée de Reims. La salle était vide, le gaz sifflait au-dessus de la caissière assoupie, et l'unique garçon s'évertuait à faire rapporter sa serviette par un caniche perclus. Vellerive réclama un salon, et connut la gloire de souper en cabinet particulier. Le menu, improvisé avec des arlequins, lut lamentable; mais satisfait de révéler bientôt ces débauches aux camarades du collège, Pierre approuva le poulet coriace et les écrevisses peu fraîches, célébra un bourgogne tourné et un Champagne ruineux.

Pendant cette orgie Thierry rôdait sur la place

Carrière. La nuit était sereine et bonne, toute parfumée des effluves de la Pépinière voisine. La lune qui baignait les allées symétriques et les palais uniformes simplifiait les décorations pompeuses, donnait un rythme plus tendre aux belles lignes classiques. Sur le sol argenté, les grilles projetaient l'ombre de leur dessin capricieux, et le long des voûtes de tilleuls, entre les feuillages immobiles, les enfants de pierre se dressaient comme de petits fantômes. Dans cette paix langoureuse le murmure continu des vasques semblait la chanson molle du silence.

Satisfait de consacrer à des joies pures, spirituelles, sa première soirée de bachelier, Thierry s'enchantait pleinement de cette solitude royale. Exalté, orgueilleux de ses sensations, il marchait à grands pas sous les arbres et jetait à la nuit le nom de la bien-aimée. Vers l'occident il chercha la direction de Reims et longtemps sa pensée hanta la maison de Blanche. Puis il s'assit sur le mur bas qui limite le mail. La tête dans les mains, il s'efforça d'imaginer son avenir : ils habitaient ensemble rue des Toussaints, et les années se déroulaient belles et calmes comme les perspectives qui l'entouraient.

Le temps n'existait plus pour lui et, à suivre la même image, il n'entendait pas les horloges sonner

au loin. Mais le ciel commença de pâlir. A mesure que les choses se dégageaient, quittaient leurs enveloppes nocturnes, le songe du bachelier s'obscurcissait de vapeurs, s'effaçait lentement... Après un frisson, Thierry regagna l'hôtel .

Les deux camarades revinrent de Nancy avec l'écuyère, mais à partir de Bar-le-Duc Pierre jugea prudent d'installer sa bonne amie dans un compartiment voisin.

Cela fait, et ne redoutant plus d'être contredit, il énuméra aussitôt à Thierry ses désordres de la \ fille. En insinuant qu'elle avait trouvé à qui parler, longtemps il célébra les ardeurs de « sa femme » et s'enchanta de sa propre perversité. Il conclut :

— Toi aussi tu as dû faire la noce ! car tu m'as l'air joliment claqué, mon vieux ! Oh ! inutile de protester : je t'ai entendu rentrer à trois heures!... Je ne te blâme pas, tu sais; dame, tout le monde n'a pas une jolie maîtresse sous la main!... Mais à ton tour tu vas me raconter ce que tu as fabriqué. Allons! ne fais pas l'hypocrite, cela ne prend pas avec moi.

Thierry n'était pas bégueule ; et pourtant il fut choqué par le cynisme des propos et la brutalité de l'indiscrétion. Ce Pierre fraternellement aimé, ce Pierre élégant et délicat que transfor-

mait une aventure canaille, il le jugea tout à coup si lointain et vulgaire qu'à l'idée de lui révéler le chaste emploi de sa nuit, une honte l'étreignit.

Sans doute il eût été plus sage en avouant jadis sa passion au frère de Blanche; mais aujourd'hui il trouvait son ami indigne d'une telle confidence, et, à la fois par pudeur de ses ivresses et par crainte des quolibets de son ancien disciple, il résolut de ne pas profaner un souvenir si pur.

Néanmoins, comme il fallait répondre, il transposa l'aventure contée par un camarade. Elle parut si normale, si traditionnelle, que Pierre ne douta pas un instant de sa vérité. Pour la première fois Thierry mentait à son ami ; et de ce mensonge il lui gardait aussitôt rancune, car, tandis qu'il parlait, il avait nettement senti quelque chose se fausser dans leur vieille affection...

Mais Vellerive, jusqu'alors désinvolte et supérieur à son échec, changeait peu à peu de visage. Sa jactance en déroute, et tarie sa faconde, maintenant il s'affalait sur la banquette, la crête basse, l'œil rond et la bouche entrouverte. A l'idée de comparaître tout à l'heure devant les siens, « le retoqué » ne dissimulait plus son inquiétude.

Après Ghâlons on bifurqua, et le train, quittant la Marne, s'engagea dans la plaine éclairée

d'un crépuscule violet ; puis l'ombre descendit, veloutant les sapinières, ne laissant qu'une lueur pâle au contour des buttes arides.

Le nez collé à la vitre, Thierry, avec une émotion, une joie grandissantes, fouillait la nuit du regard. Bientôt il reconnut les murs blancs d'une auberge où il s'était souvent arrêté. L'un après l'autre, il nomma les villages et il appela son ami pour lui désigner la large voie romaine où tous deux se promenaient naguère et qui s'écoulait tranquille sous la lune comme un fleuve de lumière.

— Sale pays ! murmura sans se déranger le pauvre diable.

Eniin à l'horizon surgit une constellation nouvelle : c'étaient les feux du faubourg Cérès.

Rue des Minimes, l'orage fut de courte durée. Comme il fallait s'y attendre, le père Vellerive manifesta d'abord une certaine violence. Atteint dans sa vanité, oublieux de son instruction à la « Mutuelle », il se crut obligé d'adresser à son fils une mercuriale soignée. La tête rejetée en arrière et les pouces dans les entournures, il déambulait le long du billard, prodiguant les lieux communs. Mais à force de s'écouter, il eut une absence et bredouilla. Perdant alors toute me-

sure, il accabla Pierre des épithôtcs qui, là-bas dans la Montagne, flétrissent la paresse, l'ignorance.

— Pas la peine de te justifier, mon garçon ! Je ne suis pas dupe de tes contes à dormir debout. Tu n'es qu'un propre-à-rien, un « jacquedal », un vrai « beutier », m'entends-tu?

Outrée de ces expressions de manant, Madame Vellerive toisa son époux avec mépris.

— Ah ! mon cher, vous parlez comme un vigneron !

Le gros homme ne demanda pas son reste, s'apaisa aussitôt.

D'un ton radouci, sa femme poursuivit :

— A quoi bon gronder ce malheureux enfant, victime, j'en suis persuadée, d'une injustice. Gela ne. changera rien au résultat. Ne vaudrait-il pas mieux songer à nos vacances ? Car ce n'est plus le moment d'emmener Pierre à Aix-les-Bains comme nous en avions le projet...

— C'est bien simple : fourrons-le dans une boîte à bachot !

— Ça, jamais de la vie! Je concède qu'il lui faut piocher ferme cet été afin de mettre tous les atouts dans son jeu pour la session de novembre ; mais que ça ne soit pas au détriment de sa santé ! En ce qui me concerne, je ferai volontiers le sa-

cri lice de ma saison pour l'accompagner dans un endroit où il pourra travailler à l'abri des distractions mondaines.

— Tu es bien bonne!... Enfin, je te laisse libre, si le cœur t'en dit, d'aller pendant trois mois t'enterrer avec ton fils je ne sais où...

Les recberches commencèrent dès le lendemain. Chaque jour on rentrait fourbu, après avoir vainement explore la banlieue, visité sous le soleil implacable des villas sans ombrage et des gentilhommières à l'abandon.

Un soir que Thierry venait aux nouvelles, la nervosité toujours croissante de Madame Vellerive l'encouragea :

— Puisque vous ne découvrez rien aux environs de Reims, vous devriez venir vous installer à Fraisenay. Voilà plusieurs années que le Chep, la maison des Heurtevin, est à louer ; pourquoi ne la prendriez-vous pas? Je me chargerais de faire travailler Pierre...

— Quelle idée! vous n'y pensez pas...

Le petit Seneuse — qui y pensait ! — partit, la mort dans l'Ame, après avoir échangé avec Blanche un «oupd'œil désolé. Mais il n'était pas dehors que déjà Madame Vellerive envisageait sérieusement ivantages d'un séjour à Fraisenay : deux mois d intimité sur celle terre familiale, au milieu des

champs et des bois chers à Thierry et parmi leur solitude complice, suffiraient à transformer une passion juve'nile en un attachement durable. Làbas germeraient des habitudes tenaces d'esprit et de cœur; et les clairs souvenirs de Vauharlin protégeraient à jamais la tendresse des amoureux. Donc elle allait s'efforcer d'organiser cette villégiature ; et la malechance de Pierre servirait le bonheur de Thierry et de Blanche.

Sans souffler mot à personne, Madame Vellerive se rendit à Fraisenay entre deux trains et visita la maisonnette qui, bien que dénuée de tout confort, lui parut assez plaisante. Mais, au retour, elle estima qu'avant de traiter, et sous peine de tout compromettre, elle devait obtenir l'adhésion plus ou moins sincère de l'oncle. La politesse comme la diplomatie exigeait une démarche.

Le matin suivant, vêtue de sa toilette la plus simple, elle se rendit chez Seneuse, le mit au courant, feignit de le consulter :

— Quelle aubaine si mon idée se réalisait ! Jugez donc : nous serions installés dans un pays admirable, près de vous, cher monsieur, que nous aimons tant... Et Thierry m'a si gentiment proposé de surveiller le travail de ce pauvre Pierre !

Cette perspective confondait le vieillard. La dame n'avait pas terminé son couplet, que déjà elle lui apparut gravissant par une journée d'automne chaude et silencieuse la longue côte de Fraisenay : elle s'arrêtait à l'ombre des fermes et, sous les pots à moineaux, formulait d'une voix criarde des remarques navrantes. Plein d'inquiétudes, il envisagea ses joies rustiques, ses tranquilles songeries, tout cela scandalisé, défloré par les enthousiasmes à faux, par l'agitation turbulente de cette pécore.

Il se contint, mais avec une parfaite urbanité multiplia les objections. D'abord, il fit un tableau affligeant de la villa : une baraque où tout manquait, et qu'une personne délicate ne pouvait habiter. Puis, il trouva le courage de dénigrer son cher Fraisenay, un pays sans ressources, maussade, dépourvu de pittoresque. Et confessant pour la première fois un désagrément dont il avait souffert toute sa vie sans jamais en convenir, il certifia à Madame Vellerive qu'elle y serait la proie des « aoutins », parasites invisibles qui pleuvent des arbres et provoquent d'intolérables démangeaisons.

— Une plaie d'Egypte ! un vice rédhibitoire pour les jardins de la vallée. Durant deux mois vous passerez des nuits blanches à vous gratter, à

vous déchirer la peau; et ce serait dommage! ajouta-t-il, d'un ton galant.

Maîtresse d'elle-même, le sourire aux lèvres, Madame Vellerive réfuta chaque argument. Elle se déclara gourmande de vie paysanne, aité. de solitude et de mélancolie, et indifférente aux piqûres. Sans trop de ridicule, elle se faisait petite fille, affichait une ohstination mutine. Et le vieillard, peu à peu accablé par les insistances et les cajoleries, commença de plier. Dès qu'elle s'en aperçut, elle conclut plus hardiment :

— Allez ! ne vous tracassez pas, je saurai m'accommoder de tout. Vous ne me connaissez guère : au fond je suis restée une bonne provinciale, beaucoup plus simple que vous ne l'imaginez. Vous en serez stupéfait !...

Et sans laisser à l'oncle le temps de répondre, brusquement elle changea de conversation, se mit à vanter les beaux meubles de la bibliothèque, les toiles et les sculptures admirées tout à l'heure dans le vestibule et le salon. Que de merveilles !

Seneuse comprit nettement le péril. Il éventa le piège qu'on lui tendait, et cependant une force souveraine, invincible, l'y précipita : l'orgueil du collectionneur. Et il ne sut pas résister au plaisir de faire les honneurs de ses trésors. Prolixe, impitoyable, il stationna devant chaque ob-

jet, célébra sa rareté ou ses grâces, conta les péripéties de son acquisition. Loin de le presser, Madame Vcllerive s'attardait encore aux examens et réclamait plus de commentaires. Elle écoutait avec une docilité remarquable, féconde en intert prompte aux dithyrambes. Si bien que l'oncle en arrivait à oublier l'ignorance et le goût

;i eux de la visiteuse pour ne retenir que ses louanges !

Ils s'arrêtèrent enfin devant une tapisserie du siècle qui représentait l'histoire de la « bonne Susanne ». Dans un lointain naïf, et cernée de villages dont les noms flottaient sur des banderôles, la cité de Reims se reconnaissait à ses clochers et à ses tours. Et plus bas, parmi les ancolies et les violiers géants, on voyait la baie, sortie toute nue d'une piscine, et fuyant les honteuses caresses des vieillards. Une licorne

sait sa tète à travers les feuillages et regardait, béate.

Bien que divertie et chatouillée par l'impudeur de la scène, Madame Vellerivc s'abstint de toute

narque équivoque. Prenant au sérieux son rôle d'archéologue, <>l jalouse d'éblouir Seneuse, elle

ventura à déchiffrer les vers inscrits sur un

(1 rouge. Comme les deux premiers se devinaient aisément, elle avait jugé la tache facile :

Les luxurieux vieillars virent Susanne au haing toute seulette...

Mais elle dut en rester là. Plus elle s'acharnait, plus elle ânonnait, confondant les lettres, estropiant les mots. Elle se sentit grotesque et crut échouer au port.

L' « avertissement » de midi carillonnant à Notre-Dame la délivra :

— Comment! déjà? Dieu que je suis en retard! Et que je vous ai fait perdre de temps! Mais au milieu de ces chefs-d'œuvre on oublie d'être discrète : on se croit dans un musée.

Répondant aux horloges de la ville, toutes les pendules de l'hôtel sonnaient à la fois, unissant leurs timbres disparates. Entre la double haie de grenadiers fleuris, Madame Vellerive traversa la cour pleine de soleil, comme une reine superbe.

Sous le « chartil », Seneuse ouvrit la porte, s'inclina, baisa le gant jaune :

— Et surtout, chère madame, ne vous préoccupez de rien, j'écrirai moi-même au propriétaire.

D'un pas victorieux elle rentra rue des Minimes où on l'attendait pour se mettre à table.

— Mes amis, j'ai une grande nouvelle à vous annoncer! Je sors de chez Monsieur Seneuse. Je

viens de m'entendre avec lui pour passer les vacances à Fraisenay où il nous entraîne. Il doit écrire aujourd'hui même afin de nous louer une maison...

Elle jeta un regard circulaire pour juger de l'effet produit : M. Vellerive félicita sa femme d'avoir enfin trouvé une villégiature qui lui convînt; Pierre manifesta une joie bruyante et sincère, car il redoutait en fin de compte qu'on ne l'expédiât dans un four à bachot. Gomme si elle restait étrangère au débat, Blanche garda le silence ; mais durant tout le repas elle ne put rien manger.

Le Chep, la villa louée par les Yellerive, était une sage demeure paysanne que des croquants s'étaient évertués à défigurer. Ils l'avaient flanquée sous Louis-Philippe d'une tourelle à poivrière et coiffée sous le second Empire d'un belvédère à créneaux. Cependant l'intérieur gardait un aspect vétusté et cordial.

En une semaine l'habitation se trouva parée de meubles choisis dans le galetas des Vellerive, et qui marquaient les étapes de leur fortune. Pour rajeunir ces « baffuteries » on les décora conformément à l'esthétique qui sévissait alors sur les plages et dans les ateliers de peintres. Les cadres des glaces furent drapés d'étoffes à gros bouillons et les cheminées, ornées de fausses terres cuites, bustes langoureux dont le nez com-

mençait à noircir. Des lanternes vénitiennes se balancèrent aux solives et des parasols chinois s'arrondirent dans les coins des plafonds. Le plâtre des murs, où persistaient encore les laborieux calculs, les grafitti enfantins crayonnés par les premiers hôtes, disparut sous un étalage de bazar exotique. Les broderies tunisiennes, les écrans kabyles et les tambours de basque, les chéchias et les babouches s'y confondirent en un savant pêle-mêle, formèrent des trophées.

Dans la salle à manger Madame Velierive accrocha quelques gravures révélatrices de ses préférences, des chromolithographies d'après des toiles contemporaines et momentanément illustres : les yeux clos et la bouche pâmée, une blonde se renversait, chatouillée par une invisible caresse; un couple s'enlaçait sur le siège étroit dune escarpolette; dans le parc automnal un officier de marine aidait sa fiancée à dévider un écheveau.

Quand tout fut en place, Madame Velierive célébra son bon goût :

— Regardez comme à peu de frais on égaie une maison! Un rien suffit quand on sait s'y prendre. Avouez que tout cela est d'une originalité exquise et d'un cachet très artiste. Allons, félicitez-moi, mes enfants!

Contente de tout, sauf du pays qu'elle n'appréciait guère, elle s'habitua promptement à ne point franchir le seuil du Chep.

Le jardin était d'une quiétude charmante. Devant la maison vêtue de pampres toujours bourdonnants d'abeilles, subsistait un ovale de gazon, renflé ça et là par les buttes d'anciennes plates-bandes et bousculé par les taupes. Palais des merles et repaire des loirs, un vieux massif de rhododendrons en décorait le centre ; et à l'entour, témoins suprêmes d'ambitieuses tentatives, quelques arbres d'agrément aux essences rares, un catalpa travaillé par le ver et un peuplier d'Italie « qui piquait de la tête » finissaient de mourir. Seul un noyer d'Amérique se dressait crâne et vigoureux, plus formidable au-dessus de ces déchéances; on le voyait de très loin, et sa chevelure ronde, sensible à la moindre brise, répandait à ses pieds une nuit fraîche et amère.

Par delà le mur éboulé où se cramponnait encore une treille sèche, on découvrait le village, Vauharlin, et l'église au milieu de son bouquet d'acacias.

Étendue dehors sur une chaise longue, Madame Vellerive passait ses journées à lire des romans et à rêver. Les paupières baissées sur ses beaux yeux et les lèvres entr'ouvertes, elle

s'abandonnait à des regrets ; mais elle se plaisait mssi à songer que, par ses soins, Blanche accueilait sans doute au même moment les paroles l'églogue, précieuses, immortelles, qu'elle-même, lans sa mélancolique jeunesse, n'avait jamais mïes.

Sauf les rares visites de M. Seneuse, rien ne renait interrompre ses méditations. Soit par tacique, soit par lassitude, elle affectait vis-à-vis du vieillard une réserve inattendue. Pour qu'elle acceptât de venir sous les charmilles du parc, il fallait la supplier, et, bien que l'oncle l'invitât à lîner plusieurs fois la semaine, elle n'accompagnait presque jamais les enfants. Ravie de favoriser les duos de sa fille et de Thierry, et soucieuse de ne pas importuner le châtelain dont îlle devinait fort bien à son endroit les sentiments véritables, elle se résignait à la solitude. Et elle s'imposait ce sacrifice avec d'autant plus le bonne grâce qu'après quinze ans d'agitation mondaine, sans haltes ni relais, elle éprouvait un invincible besoin de repos.

Au surplus les heures coulaient légères dans sette paix sommeillante des champs, bercées par le ronron d'une batteuse, la plainte du barrage du le bruit amorti de la forge distante. Parfois encore, s'échappant des vitraux démaillés, une

musique incertaiue montait jusqu'au Ghep à travers les haies d'aubépines : c'étaient les notes de l'harmonium sur lequel le curé, parmi l'enviable fraîcheur des nefs, s'appliquait à étudier Y Ave Maria de Righini.

La glace à épouvanter les loriots suspendue au faîte d'un cerisier et où s'accrochent les rayons du soleil, le bourdon voluptueux qui rôde autour de la hampe d'un bouillon-blanc, la chute hésitante et gracieuse d'un fruit de tilleul, tous ces minces événements rustiques distrayaient un instant la belle nonchalante.

Puis elle se levait, s'en allait délivrer son fils qui, dans la chambre à grain, « trimait comme un nègre » tandis que les autres prenaient de l'agrément.

Le gaillard, en réalité, paressait tout le jour et quand sa mère survenait à l'improviste il avait juste le temps de glisser sous le traité de Paul Janet un roman de Madame de Montifaud qui scandalisait alors les provinces et faisait ses délices. Son congé obtenu, il filait d'une traite chez Paulin Guyard, et tous deux baguenaudaient, dressaient le jeune chien, descendaient à la Marne pour tendre les verveux.

De Thierry, Pierre ne s'inquiétait plus. Jamais un franc désir de bavarder avec lui, jamais la

tentation de l'aller rejoindre. Un fossé se creusait entre eux où sombrait doucement leur amitié. Dès l'arrivée à Fraisenay, les platoniques imours de Blanche et de Thierry s'étaient brusquement, naïvement étalées sous les yeux du Tère. Aussitôt, avec un superbe dédain, il les ugeait d'une puérilité, dune niaiserie ridicules, aussitôt il y trouvait la cause de la récente tiédeur de son ami. Quelle misère et quelle bêtise! rout ensemble possédé d'une obscure jalousie et tionteux d'un si long aveuglement, il tenait ranîune aux « tourtereaux » de leurs cachotteries, observait vis-à-vis d'eux une discrétion méprisante, sceptique, ricaneuse...

Quant à M. Vcllerive, incurieux des plaisirs bucoliques, il ne vint jamais au Chep. Tous les samedis, régulièrement, il inventait un nouveau prétexte pour ne pas abandonner le cercle où son whist lui faisait oublier les villégiatures fashiotuibles dont il était sevré cette année-là. En même ps que sa lettre d'excuse, le courrier apportait la Vie Parisienne, et madame y trouvait c quelque consolation.

Thierry et Blanche ne se quittaient guère. Dans le matin léger et frais encore où les dernières vapeurs grises s accrochent aux lianes argentés

des saules, le jeune homme errait longtemps à l'aventure, sans but, attendant l'heure de se présenter au Ghep.

Elle sonnait enfin à l'église, dix coups lents, martelés d'un rythme inégal, et Thierry poussait la clôture, la grille de bois enguirlandée de capucines dont les fleurs, secouées par son passage, se détachaient, pleuvaient sur ses épaules.

Devant la façade avenante et muette il s'arrêtait, le cœur délicieusement angoissé, lançait un appel timide que sa gorge serrée étouffait encore. Un rire lui répondait de l'intérieur, un rire perlé, allègre, tout pareil au cri des alouettes qui se noyaient dans l'éther, ivres de soleil et d'espace.

Blanche descendait, le visage aussi empourpré que les roses du perron, et serrait la main de son ami. Au même instant Madame Vellerive entr'ouvrait ses volets, apparaissait les yeux en compote, le front couronné de bigoudis et agitant les manches de son large peignoir mauve :

— Adieu les enfants! Amusez- vous bien!... Et laissez-moi dormir jusqu'au déjeuner.

Sûr d'obéir, on s'en allait vers la nuit du parc tout proche, loin du monde.

L/après-midi, le jeune homme revenait chercher Blanche au moment où, parmi la ronde des

guêpes, on enlevait le dessert. Quelques minutes, ous devisaient ensemble, puis Thierry offrait à Pierre de jeter un coup d'oeil sur sa dissertation, [ls montaient sans entrain, et là-haut le recalé iccueillait avec aigreur les conseils de son ami ju'il congédiait rapidement par un :

— Fiche-moi donc la paix ! Après tout, tu n'es pas si malin que cela!...

A la fois vexé de l'affront et satisfait d'être libéré, le bachelier battait en retraite, et après avoir échangé deux ou trois phrases polies avec Madame Vellerive, il proposait à Blanche une promenade.

— Tâchez au moins de rentrer pour le goûter ! Les premiers jours, le couple explora Vau-

harlin.

Là-bas, à Reims, l'amoureux s'était souvent inquiété de l'impression que produiraient sur la bien-aimée le château et son parc. S'éprendraitelle vraiment de cette demeure sereine, de ce vieil héritage dont tous les Seneuse avaient emporté au cercueil le regret suprême, et auquel Thierry se sentait cousu par les fibres de sa chair? La grandeur de la vie ancienne et rustique s'imposerait-elle à cette jeune tête, à la fille de Madame Vellerive ? Quelle détresse si Blanche dédaignait ce qu'il avait appris à chérir et ché-

rirait jusqu'à la mort ! Quelle alternative devait opter entre sa fiancée et ses idoles, Yï mité, la tradition, la terre!

Et le soir, dans sa chambre de la rue des Te ts où pendaient sous verre des photograpl de Fraisenay, il avait étudié son rôle, se ré tant les apologies émues et les couplets pat tiques par lesquels il s'efforcerait de dévoile Blanche tant de beautés délicates et profondes

Ces craintes se dissipèrent promptement : jeune fille ne connaissait pas la vraie campag celle qui est loin des faubourgs et des casir Dès le début, elle perdit cette petite suffise qu'elle affichait volontiers et retrouva son a charmante de fillette. Thierry lui montra et expliqua la propriété dans ses moindres déi et docilement elle se laissa conduire. Tout plut, la maison et la charmille, les communs le verger.

Le soir, en regagnant le Chep, elle indiquait améliorations qui, à son idée, feraient de la g tilhommière un séjour enchanteur: on amène: l'eau de la source dans le cabinet de bains, leq serait tendu comme autrefois de pékin jonquil on créerait sous les frênes une prairie à F glaise; on réparerait le carrelage du pavillon musique...

Et il semblait au jeune homme que tout en fameurant affectueux et cordial le simple visage la Vauharlin avait, cet été-là, une expression l'allégresse triomphante et des beautés nouvelles. Le bois lui paraissait respirer plus largem între les murs, et Thierry ne se rappelait pas r jamais vu autant de fleurs dans les corbeilles, de papillons nattant leurs vols sur les pelouses. Les choses reprenaient pour l'amoureux ces proportions et ces parures que jadis, enfant, il leur prétait de si bon cœur. Une lumière intense et fine les auréolait, leur donnait une B*isten e de rêve. Et quand survenait le crépuscule, des nuances exquises muaient en joyaux Itf plus humbles cailloux. Une magie avait effleuré le calme décor : peut-être la voix de Blanche dans l'air, son parfum de verveine, son regard couleur d'étang?

Lorsque la petite Vellerive fut familiarisée avec le domaine, quand elle en eut visité tous . ecoins et admiré tous les aspects, elle ne voulut plus le quitter. Et dans un isolement perpétuel, les jeunes gens coulèrent des jours miraculeux, tout un

Hâtivement ils lon^ aient la riante façade où les belles ombres des épicéas se miraient dans ta petits carreaux. Bravant les rayons torrides,

ils traversaient le jardin à la française, gagnaient le potager désert. Là, ils commençaient à compter les jeunes pêches, bouillantes sous les feuilles et meurtries par le plâtre des murs; puis côte à côte, sages comme des dimanches, et pâles de bonheur, ils erraient dans les allées aréneuses où se rapprochaient peu à peu les empreintes de leurs pas. Ils n'échangeaient que des phrases sans importance, mais enivrés par la seule musique de leur voix, ils découvraient au moindre propos un sens merveilleux. Tout flambait dans l'enclos pâmé de soleil. Les vitres de la serre aveuglaient, et, autour des légumes qui se fripaient sur le sol fendillé, les glaïeuls inclinaient leurs girandoles roses. Ni choc de bêche, ni grincement de pompe, le rucher lui-même semblait mort; et le silence était si profond que l'on croyait entendre grésiller les buis.

Soudain la jeune fille, défiant Thierry à la course, s'enfuyait vers le parc. Tous deux se poursuivaient comme des écoliers, et plus ils s'éloignaient du château, plus ils laissaient fuseï leurs rires, rires d'eux-mêmes, rires de confiance à la vie. Des taches de soleil dansaient sur leurs vêtements et l'odeur du lierre terrestre froisse s'élevait dans leur sillage. A bout de souffle ili atteignaient le rond-point de charmille. Là il*

s'installaient sur un banc vermoulu, et parmi l'intimité plus solennelle des arbres ils éprouvaient tout à coup la sensation délicieuse et troublante de la solitude. Ils se regardaient avec admiration, et leurs mains se cherchaient, timides. Ils hésitaient encore à parler, mais bientôt Blanche osait la première, et à tour de rôle ils proféraient des mots éternels, soupires à peine.

Dans l'ombre de la futaie, entre l'écorce tigrée des charmes et les gaules luisantes des noisetiers, les grands chênes bienveillants observaient. Et le gentil chimérique avait envie de leur crier :

— Réjouissez-vous avec moi! Voyez la jolie reine que j'ai su vous choisir. J'espère qu'elle vous chérira. Protégez-nous!

Un jour vint où Thierry voulut faire connaître à son amie tout le terroir de Fraisenay.

Ils suivirent alors au hasard les vieux chemins de culture, fleuris d'origans et de scabieuses. Trébuchants dans les ornières, ils parvinrent sur le plateau où une petite mare, dénoncée par les saponaires, tarissait au pied d'un tremble. Un instant ils se penchèrent sur le vert manteau de lentilles, moutonnant et soulevé par la course des grenouilles invisibles, puis ils regardèrent les blés lourds et fauves, chatoyants au loin et bercés

sous le ciel immobile par une houle mystérieuse. Là-bas une équipe commençait la moisson, et l'on apercevait les premiers andains qui s'ali-; gnaient sur le chaume.

Ensuite ils s'en allèrent reconnaître la vallée, descendirent les pentes blondes et sablonneuses du ravin où parfois un lièvre, gîté sous une épine, détalait à leur approche. Ils atteignirent la prairie, et le troupeau de bœufs se déployait, s'avançait doucement à leur rencontre. Thierry rassurait Blanche avec des moqueries tendres et lui donnait le bras jusqu'à la rivière. Ils s'assirent sous les peupliers dont le feuillage répandait un frais murmure. Tout près, des libellules se bar lançaient au-dessus des tanaisies, et un roitelet familier, gros comme une noix, voletait dans les aulnes. Une odeur sucrée, un peu fade, s'échappait des roseaux, et l'on entendait derrière l'île gémir la poulie d'un chaland.

Très longtemps ils regardèrent la Marne couler d'un mouvement ininterrompu, la Marne aux eaux d'été paisibles et sombres, plus bleues sous l'azur cendré. Oh ! l'aimable pays, varié, élégant et facile!

Dans ses enthousiasmes, Thierry apparaissait h Blanche plus séduisant encore. Et comme elle st trouvait très heureuse et désirait plaire, la jeune fille vantait à son tour les charmes du ciel et dt

la plaine avec de gentilles phrases simples, ingénues et bigarrées de plaisanteries. Jamais un secret calcul n'altéra son lyrisme candide. D'instinct elle s'associait aux transports de son ami; et elle partageait ses ivresses avec une loyauté, une bonne foi absolues. Sa subtilité naturelle, son aisance féminine guidaient ses élans. Mais alors que le jeune homme se passionnait plus volontiers pour les amples visions, Blanche était surtout conquise par le détail vivant des choses. A chaque instant l'écolière renaissait en elle. Pleine d'une fantaisie naïve, elle avait le don des comparaisons ingénieuses : le clocher de l'église, avec son chapeau d'ardoises et ses deux lucarnes cintrées au-dessus du cadran, ressemblait à un clown; et le pivert au bonnet rouge qui auscultait un ormeau lui rappelait le bibliothécaire de Reims interrogeant ses rayons, le crâne sous sa chéchia. Elle adaptait des paroles à tous les chants d'oiseaux et traduisait en assonnances comiques la plainte crépusculaire du hibou. Thierry s'amusait de ces inventions puériles. 11 y voyait la marque d'une observation primesautière, d'un humour divertissant, et il se mettait très vite à l'unisson. Non loin d'une source, parmi les bouleaux de la Couarde, ils possédaient une cachette de verdure où ils voyaient l'image de leur inté-

rieur à venir. Blanche embellissait de fleurs « la maison » et, comme un symbole, posait à la fourche d'une branche le vieux nid de fauvettes découvert tantôt. Au fond de son chapeau de paille, sous un mouchoir, elle installait le « grillon du foyer », mais hélas! l'insecte ahuri s'obstinait au silence. Puis elle préparait le goûter : une longue dînette de mûres et de cornouilles servies en pyramides sur des feuilles ; et durant le repas les amoureux demandaient des présages aux marguerites et aux coccinelles, interrogeaient leurs lignes de cœur, prétexte pour se caresser les mains, jouaient à « qui rira le premier », occasion de mirer leurs yeux dans leurs yeux. Ainsi l'interprète troublée de Schumann et le sentimental imaginaire se grisaient d'innocence.

Mais la cloche du château sonnait le second coup du souper; ils revenaient en hâte et se séparaient, le cœur plein du regret de cette journée bleue.

Un dimanche, la messe dite, ils s'attardèrent dans l'église ; puis au lieu de rejoindre leurs familles ils osèrent monter lentement la grand'rue, côte à côte, ainsi que des promis.

Maintenant encore, après tant d'années, Thierry peut évoquer fidèlement, avec l'émotion des bonheurs révolus, cet instant solennel où il semblait présenter au village sa future châtelaine.

Ils feignent le détachement et l'indifférence, mais du coin de l'œil ils s'encouragent, amusés de l'effet produit. Lui, porte un complet neuf, à carreaux blancs et noirs, qui moule le torse, un pantalon serré du bas, des bottines longues et pointues. Au-dessus du plastron crème, son col très haut l'oblige à maintenir raide sa tête pâle, et avec le duvet qui estompe ses lèvres, son canotier un peu incliné en avant sur la lourde mèche brune, il a juste l'air qu'il souhaite, un petit air mâle et correct que poétise une rêverie distinguée.

Quant à Blanche, elle arbore une toilette de foulard aux tons crus où s'impriment des bouquets d'églantines, une robe à multiples volants et dont le « pouf » fait paraître la taille plus fine encore. Ses talons Louis XV la grandissent un peu, rendent sa démarche hésitante, et elle s'avance, alanguie et penchée sous la capote en paille de riz dont les rubans noués au menton lui pressent doucement le visage. La lumière que tamise l'ombrelle caresse ses joues moites, baigne son profil délicat, modèle sa nuque ambrée. Et la hardiesse de l'escapade fait briller davantage ses yeux, sous la frange qui carhe son front. Jamais elle ne lui a semblé aussi gracieuse, élégante et fière...

Devant les maisons on les salue gaîment ; des

marmottes se haussent par-dessus les haies et des bonnets de coton guignent aux lucarnes des fenils. Les amoureux saisissent au vol un lambeau de phrase : c< Quelle jolie paire ! » a dit une voix ; la jeune fille rougit et voudrait être loin tandis que l'amoureux, flatté, cherche une contenance.

Puisqu'ils avaient bravé les commentaires du village, rien ne les empêchait plus d'aller visiter ensemble la ferme de l'oncle. Ils s'y rendirent dès le lendemain, franchirent le porche sous la voussure mobile des hirondelles et traversèrent l'immense cour où le fumier brillait comme de l'or. Du trou noir de la grange s'échappait avec une poussière blonde le ronflement monotone de la batteuse, et tout là-bas, près du cadran solaire à demi effacé, un « mai » encore vert, s'appuyant au mur tapissé d'un Maréchal Niel, célébrait la fin de la moisson. Ils gravirent le perron et, après avoir enjambé le braque qui dormait les pattes roides, ils pénétrèrent dans la salle obscure. Un nuage de mouches s'enleva, frémit au plafond, et peu à peu dans la pénombre on vit se préciser les formes, s'éveiller des reflets sur les casseroles de cuivre et les pichets d'étain, sur le buffet poli et la huche fauve.

Les fermiers accoururent, et, dans leur sécu-

laire prudence, ces Champenois feignirent de ne pas juger étrange l'indépendance du jeune couple. La femme, une courtaude aux cheveux jaunes et aux lèvres épaisses, leur offrit du lait dans des bols à ileurs. Blanche en vanta le parfum, puis, curieuse d'être initiée aux travaux rustiques, elle pria l'hôtesse de leur montrer les hàtiments. On parcourut les bergeries et les étables, la buanderie, les greniers poudreux où fuyaient les rats. Au départ, la jeune fille sut trouver des remerciements et des éloges propres à flatter l'orgueil de la fermière. Et Thierry s'émerveilla de la grâce de Blanche, du tact avec lequel elle savait se concilier ces âmes défiantes. En réalité, la jeune iille ne se forçait pas : dès les premiers jours, elle s'était sentie en accord avec ces petites gens. Très sincèrement, elle souhaitait vivre le plus possible au milieu d'eux. Et déjà elle présageait la réussite de ses couvées et de ses ruches, le succès de ses fromages.

Thierry l'emmena aussi voir la mère Louvet, une ancienne à profil de chèvre qui allait chez les bourgeois pour faire des gaufres et des beignets dV qui coulait la lessive, veillait les accouchées cl prédisait l'avenir. Elle avait son histoire : le ! août 1870, son petit-iils étant parti pour l'armée, l'aïeule avait allumé dans l'alcôve

un cierge qu'elle renouvela ensuite avec soin. Mais, le 18, jour de Saint-Privat, il s'éteignit tout à coup mystérieusement. Jamais depuis on n'avait entendu parler du conscrit...

Très flattée de recevoir les amoureux, la brave femme leur narra quelques fables de la vallée, leur apprit les cérémonies et les traditions de la paroisse et les exploits de ces revenants de Fraisenay dont elle citait exactement les noms.

Ainsi Thierry initiait Blanche au délicieux attrait du vieux pays. Jalouse de répondre à son désir, la petite nota dans un album les rondes et les complaintes, les énigmes et les dictons qu'elle recueillit. Elle entreprit une collection de modestes objets rustiques, acheta un rouet, des tasses de vigneron, et se fit donner par les bergers les naïfs bibelots qu'ils fabriquaient à la pointe de leur eustache. Et elle demanda au jeune homme de passer à Vauharlin l'année entière de leur mariage pour assister au complet déroulement des saisons et des coutumes. Les soirs brumeux de la semaine sainte ils entendraient les crécelles des enfants de chœur ; dans le calme blanc de la Fête-Dieu ils dresseraient un reposoir, sous l'avenue de tilleuls; en juin, à la Sainte-Aulde, ils présideraient la fête patronale ; et la nuit de Noël ils se rendraient à la

messe fameuse que l'on célèbre encore à Fraisenay, et pendant laquelle on lâche des passereaux dans la nef.

Thierry se félicitait des dispositions de la bienaimée et ne doutait pas de sa constance. Il aspirait à fuir avec elle le siècle pour jamais, et, tel Merlin l'enchanteur, il rêvait d'un superbe retour à la Nature, où le suivrait fidèlement Blanche- Viviane.

Un jour que l'orage les surprit dans le parc, ils se réfugièrent au château, s'intallèrent dans la chambre de « madame » où nul, depuis la mère de Thierry, n'avait logé. C'était la seule pièce qui eût conservé son unité balzacienne. Tous les sièges étaient brodés au canevas, et le papier de tenture — des ramages blanc sur fond perle — s'encadrait de baguettes gainées de feutre.

Blanche courut aux armoires d'acajou qui lui soufflèrent leur fraîcheur au visage. Là reposaient, ensevelis dans des linges, les suprêmes vestiges des élégances bourgeoises de plusieurs générations. La jeune fille fouilla au hasard, sortit des guimpes et des corsages à la Vierge, essaya un châle à palmes vertes et un mantelet de taffetas. Elle déplia enfin un costume de faille hanneton accompagné d'une pèlerine « Talma » en cachemire bleu-impératrice : la toilette que

s'était commandée la mère de Thierry pour assister à la messe en plein air, un 15 août, au camp de Châlons.

Sur les tablettes supérieures s'entassaient des capotes ornées de blonde et des bavolets de tulle. Un carton regorgeait de voilettes, de gants en chevreau, d'écharpes et de brides écossaises. Ces défroques, presque neuves encore, semblaient pourtant sales et rétrécies. A les toucher Blanche éprouvait une vague pitié et un attrait irrésistible.

Les tiroirs du bas recelaient des pelotes et des aumônières brodées, des missels en velours gonflés d'images pieuses, des boîtes de baptême décorées de « fixés », toute une camelote enfin, une pacotille cosmopolite et surannée : broches en mosaïque, colliers de verre de Venise, camées, boutons en lave et breloques de corail. A chaque objet, Blanche poussait des exclamations de joie. Quel plaisant étalage pour la vitrine de leur futur salon !

Ensuite ils fouillèrent un secrétaire rempli de vieux faire part et de correspondances nouées de faveurs défraîchies. C'étaient des lettres d'amies de pension nouvellement mariées. En rapprochant leurs têtes, Blanche et Thierry suivaient les lignes pâles et fines, avec l'espoir d'y surprendre des confidences, mais ils n'y lisaient que

de fades emplois du temps joints à des protestations d'éternelle amitié : la veille on avait applaudi l'Alboni aux Italiens ; en plein hiver on écrivait la fenêtre grande ouverte devant la baie de Castellamare ; on allait rentrer à Reims , quelle joie de se retrouver !... L'été venu, c'étaient d'interminables journaux de vacances avec le récit d'un bal champêtre, d'une promenade dans l'américaine neuve ; Gustave avait tué douze perdreaux à l'ouverture ; bébé pleurait toute la nuit...

Ces insignifiances, dont ils étaient trop jeunes pour saisir la mélancolie, ces évocations d'existences inconnues et lointaines, toutes tièdes encore, les déconcertaient. Mais les signataires aux noms oubliés, qui elles aussi a voient aimé [\ champs, les Heurs et la vie, étaient mortes. Et instinctivement les amoureux se serraient l'un contre l'autre...

L'oncle appela Thierry du dehors. Tous deux descendirent le rejoindre dans le jardin où le soleil faisait scintiller aux branches les dernières goutelettes.

lit sou nie Veil» i sa

filli

Blanche tenait compte de la recommandation.

D'ailleurs, elle était tîère de se voir traitée en dame par le vieillard et accueillait radieuse ses compliments où défilait tout l'Olympe.

Dès l'arrivée à Fraisenay, Georges-Jacques avait aisément surpris le tendre commerce de son neveu et de la petite. Et la liberté que Madame Vellerive laissait à Blanche le scandalisait un peu. Pour le prin ipe, il eût souhaité une surveillance plus étroite : de son temps !...

Quant à l'aventure elle-même, l'oncle la jugeait normale. C'était l'inévitable rendez- vous de la jeunesse et des vacances auquel sont conviés tous les adolescents. Intervenir ? A quoi bon ! La vie, dès demain, se chargerait de la besogne, et l'automne fini, il ne resterait aux héros de cette historiette qu'un souvenir charmant. Et Seneuse, oubliant qu'il lui avait suffi d'un beau soir de vendanges pour donner à jamais son cœur, ne s'imaginait pas que cette idylle pût engager l'avenir de Thierry ! Nullement inquiet d'un épisode si banal, le vieillard s'amusait à épier le couple du coin de ses petits yeux pâles, adoucissant son regard et se répétant des déclamations de l'an III sur l'éternité de la Nature.

Ravi de faire avec les jeunes gens un tour de parc, l'ancien leur indiquait ses projets de plantations et de jardinage, puis, avec une admirable

mémoire et une bonhomie tranquille, il leur contait de curieuses anecdotes, des plaisanteries d'autrefois. Mais trop ému par le spectacle du couchant, il interrompait sa narration, ne pouvait résister au plaisir d'épancher la joie sereine, la béatitude de son esprit :

— Ah ! mes enfants ! Est-il permis de débiter des balivernes devant ce soir virgilien ? Vous ne sauriez croire l'allégresse que j'éprouve à retrouver mes arbres, mon enclos et ma vigne ! J'ai tant à leur dire avant de disparaître... Et ce qu'ils me répondent est tellement plus intéressant que les rabâchages dont je vous ennuie... Quelle singulière douceur pour moi de pouvoir respirer à longs traits l'air limpide qu'ont respiré ceux que j'admire par-dessus tout ! Songez donc : Vauharlin est à égale distance de Château-Thierry, de la Ferté-Milon, de Germiny-l'Evêque ; deux heures de voiture dans un sens ou dans l'autre, et me voilà chez La Fontaine, chez Racine, chez Bossuet ! Quel endroit privilégié, unique : le cœur même de la plus belle France !

Subtil à force d'amour, il découvrait entre le paysage et les œuvres des concordances inattendues. Et d'une voix sourde, presque religieuse, il célébrait les rythmes de cette terre qui avait enfanté ou inspiré ses dieux.

Quand il ne trouvait pas l'expression suffisamment bienséante ou l'image assez noble, il se baissait, arrachait une mauvaise herbe, écartait de l'allée une branche morte, puis, aussitôt relevé, il continuait son discours, plus éloquent et vigoureux d'avoir touché le sol...

Mais la nuit descendait, et Thierry, après avoir accompagné Blanche jusqu'au Chep, rentrait à Vauharlin.

D'habitude, l'oncle se couchait après le dîner. Et les heures difficiles, mauvaises, commençaient pour le jeune homme. Durant le jour, l'idylle se déroulait harmonieuse et chaste. Nul geste, nulle parole n'en altérait la décence. Et cependant, Thierry vivait dans une sorte d'inquiétude qu'il ne s'avouait point. Parfois ses yeux s'attardaient à deviner les précieux contours des genoux à travers la jupe, ou suivaient la fuite de la chaînette d'or vers la gorge qui se dessinait sous la chemisette : un trouble l'envahissait alors, secret et profond, qu'il essayait de chasser tout en essuyant du revers de la main ses tempes humides.

Au cours de leurs promenades se faufilaient souvent en lui des images voluptueuses, toujours suggérées par des asiles propices. Plus tard il ne manquerait pas d'entraîner sa femme dans cette

clairière perdue, vers cette pente ombreuse et gazonnée...

Il se reprochait aussitôt ces visions trop précises et les éloignait avec honte comme indignes de son amour. Pourtant l'idée du premier baiser l'inquiétait par avance. ïl n'avait jamais embrassé Blanche, bien que chaque jour il se promit de s'enhardir le lendemain. En attendant il se délectait à contempler les traits de la bienaimée, le front poli, l'oreille diaphane, le regard glauque sourdant entre les cils noirs ; et il se bornait à effleurer les bras veinés de bleu, à caresser le petit doigt où s'enroulait une « semaine » d'argent.

Mais le soir, tout le monde étant couché, il avait peine à s'endormir dans la lourde tiédeur de la chambre aux pivoines. Et lorsqu'il y parvenait enfin, la sensualité drue de ses dix-neuf ans se révoltait, lui imposait des cauchemars, tourmentait sa chair sevrée de plaisirs. Le sommeil léger se dissipait bien vite, et Thierry se retournait sur sa couche, jusqu'au moment où,

icé, il repoussait les draps, allait ouvrir la fenêtre. Des bouffées chaudes entraient, agitant les gerbes de folle-avoine dans les urnes de Campan. Et il demeurait longtemps accoudé sur l'appui, les yeux dans la direction du Ghep. Une paix

profonde régnait sur le jardin et l'on n'entendait que les carpes de la mare happant les rayons de lune.

Il n'osait rejoindre son lit d'où les méchants rêves l'expulseraient de nouveau. Et cependant, il ne pouvait demeurer là jusqu'au matin, les jambes nues, le visage frôlé par les papillons nocturnes. A pas furtifs il se dirigeait vers la bibliothèque voisine, une salle où l'on pénétrait rarement. Des feuilles de noyer, des fleurs de tilleul y séchaient sur le carrelage.

Tout d'abord il avait pensé y dénicher d'antiques bouquins à la gaillardise plantureuse et capables de procurer quelque apaisement aux fièvres qui l'aiguillonnaient. Hélas ! il ne trouva sur les rayons que les paroissiens et les prix des parents morts, les œuvres dépareillées de Voltaire et de Bulïon, Y Encyclopédie y transformée en herbier. Les vers légers de la Pucelle semblèrent au jeune homme une maigre pitance !

Une nuit enfin, il atteignit dans un placard une rangée de petits volumes ornés de filets à la du Seuil ou portant sur les plats une couronne de lauriers : les œuvres de Jacques Yver, de du Souhait, d'Hélisenne de Grenne, toute la collection jadis réunie par l'oncle et oubliée là, de ces discours inspirés de l'italien, mais nés en France

et habillés à la française. L'œil écarquillé, le jeune homme eut un moment d'espoir : le xvie siècle! l'époque de Brantôme et de Bonaventure Desperriers ! C'était bien là ce qu'il cherchait...

Mais ces mémorables histoires ne contenaient que des récits de passion frémissante et chevaleresque où le dogme de la constance exerçait un merveilleux empire. A travers de lentes métaphores on y exaltait le bon ton et la galanterie, la langueur et la fidélité. Les scènes intimes de nos anciennes provinces s'y déroulaient naïves et telles qu'on les voit reproduites sur les tapisseries. Ce n'étaient que devis et propos courtois sous les tonnelles de jasmin, jeux plaisants à l'ombre des « feuillades » rectilignes, concerts de vertueuses damoiselles sur le bord des viviers, danses au son du luth. Les héros s'appelaient Bel- Accueil, Fleur d'Amour ou Ferme-Foy et tous, nobles ou bergers, arboraient les couleurs de leur dame et parlaient le langage de la France du bien-dire; tous entretenaient avec soin leurs angoisses et, afin de conquérir l'élue, s'astreignaient à des stages pénibles; tous enfin, honnêtes et féaux, suivaient la même route : la belle sente Je mariage.

Thierry accepta en riant sa déconvenue et, faute de mieux, il se mit à dévorer ces livrets

dont les fureurs sentimentales comme les touchantes descriptions satisfaisaient les exigences de son âme, sinon de sa chair. Et cet écho d'autrefois, venu des manoirs se mirant dans les douves, lui apparut comme le plus poétique des encouragements et des présages. A la flamme de la bougie il s'aveugla en déchiffrant les menus caractères. Peu à peu la fatigue le gagna et il alla se recoucher plus tranquille quand déjà l'aube blêmissait le fond de la vallée.

Le charme se prolongea ainsi durant six semaines. Blanche et Thierry n'avaient plus la notion du temps, ils oubliaient la course des heures.

Un soir que le jeune homme sortait de la villa, il croisa sur la route Pierre et le cousin Guyard.

— Dis donc, Thierry, tu n'as pas oublié que c'est demain l'ouverture? Nous comptons bien sur toi! As-tu pensé à tes cartouches?

— Gomment? Déjà! Ce n'est pas possible!... Mais je n'ai rien préparé.

— T'inquiète pas, étourneau, reprit Paulin, j'ai veillé au grain heureusement ! Hier le sous-préfet a envoyé ton permis au maire. J'ai nettoyé ton flingot et fabriqué des cartouches pour toi. Seulement, tu sais, rendez-vous dès l'aube à la grille du parc ! Nous venons de faire

le tour du terroir; je connais trois lièvres derrière le rû, une compagnie au « Pigeonnet », une autre à la « Femme-Morte ». Faut pas nous les laisser souffler!

Atterré, pris au dépourvu, le jeune homme se sentit incapable d'abandonner Blanche toute une journée. S'ingéniant à trouver une défaite, il s'arrêta à la plus saugrenue et articula piteux :

— C'est que je ne peux pas marcher... J'ai des ampoules. Vous partirez sans moi, je vous rejoindrai à la fontaine de Villebard.

— Des ampoules? depuis quand?

Et les lurons échangèrent un regard gouailleur.

— Rater l'ouverture, quelle pitié tout de même ! ronchonna le frère de Blanche.

— Allons « si c'est tant » conclut l'homme au poil rouge, frotte tes talons avec de la couenne de lard, et fais souffler dessus par ta bonne amie !

Et à voix plus basse il marmotta entre ses dents :

— Non, vrai ! Ce que tu es arrangé mon salaud ! On se quitta. Indifférent aux sarcasmes, mais

bouleversé par la révélation brutale de la date, Thierry erra au hasard dans les chaumes, à travers la nuit.

Le 9 septembre tout de même!... et ils s'étaient dit si peu de choses !... Dans trois semaines, adieu

la liberté! Là-bas à Reims, il verrait encore Blanche quelquefois en visite ou à dîner rue des Minimes. Puis novembre venu, le grand trou noir : Thierry s'en irait faire son droit comme l'oncle l'exigeait. Et ce serait le dépareillement, la séparation pour des mois et des mois... Allons! il fallait se hâter, jouir de l'heure !

Le temps n'était plus des promenades au village et des visites à la ferme, des innocentes poursuites, des ébats enfantins. Jaloux de ne plus perdre une minute de tête-à-tête, dès qu'ils étaient réunis les amoureux couraient au parc, s'asseyaient sous bois, loin des regards. Ils ouvraient un livre de vers, Lamartine, Hugo, Musset. Ce qu'ils réclamaient maintenant, c'étaient les lamentations et les sanglots romantiques ; ce qui les transportait, c'étaient les stances où avaient pleuré leurs grand'mères, que Thierry savait par cœur et qu'il croyait entendre pour la première fois.

Ils lisaient tour à tour, lui de son accent pâle, elle d'une voix un peu précieuse, avec cette intonation chantante du pays de Reims. Les fastueuses orchestrations précipitaient leur trouble et, durant de liévreux silences, c'étaient de longues caresses du regard, qui aspiraient jusqu'à la surface de l'être leurs âmes candides. Ils sou-

piraient les mains étreintes. A la fin les larmes jaillissaient des yeux de Blanche, et le jeune homme, détournant le visage, savourait lui aussi la volupté des pleurs.

Autour d'eux la futaie ardente et moite s'enfonçait dans des perspectives d'église. Le soleil, par endroits, la trouait de rayons obliques où planaient des mouches fauves. Et là-haut les ramiers prolongeaient leur chant rauque et velouté, un chant qui semblait venir de très loin, renforçait l'impression de solitude et de mystère dans le parc agrandi.

Quelques jours passèrent. L'arrière-sais^n commença. Dans le matin plus frais, les toiles d'araignée, lourdes de rosée, disposaient le long des sentes leurs jattes de diamant. Les après-midi limpides et tièdes s'éclairaient d'une lumière enveloppante qui jaunissait les cimes des tilleuls et des frênes, dorait les pots-à-feu de la grille et les balustres en ruine du perron. Une douceur flottait dans l'atmosphère sonore; le murmure du jet d'eau se percevait dans chaque coin du bois, et de l'allée verte on entendait distinctement les quilles s'abattre dans la cour du cabaret. Partout s'éveillaient les nuances et les parfums, et, avec les senteurs pénétrantes des charmilles, des ifs et des buis, les jeunes gens croyaient respirer

tous les anciens rêves d'amour jadis éclos dans le vieux domaine.

L'avant-veille du départ, afin de mieux jouir du couchant rapide, ils grimpèrent le « colimaçon », le labyrinthe qui surmontait la grotte et d'où l'on dominait à la fois Vauharlin, le plateau et la vallée. Ils s'assirent sur l'antique manteau de cheminée orné de godrons et de rocailles qui servait de banc, et comme les collines là-bas n'échancraient pas encore le disque rouge du soleil, ils s'occupèrent à déchiffrer les inscriptions gravées dans la pierre par des mains maladroites. Alors que Thierry se penchait davantage sur les lettres moussues, il sentit tout à coup la joue de Blanche allant et venant sur la sienne. Le cœur arrêté par une angoisse subite, il releva la tête, éperdu. Ils se regardèrent, lui haletant, elle décidée. L'espace d'un éclair et la jeune fille le baisait au front, d'un baiser pur, envolé.

Le soleil était tombé à l'horizon. Ils rentrèrent

silencieux par l'allée des mélèzes et brusquement

ils se quittèrent devant le Ghep, comme si chacun

. avait hâte d'être seul pour penser à son bonheur.

Le lendemain, le tertre les revit encore à son sommet. Les épaules minces serrées dans leurs manteaux, derrière la haie où la symphorine égrenait ses boules blanches ils contemplèrent la

campagne violette rayée par les labours. Dans l'air humide crépitait un feu d'herbes. La fumée triste arrivait jusqu'à eux. Une buse dans la grisaille épandue piaulait toute seule... Pourtant il fallait rentrer; mais, au moment de s'engager dans le lacet, Blanche se retourna. Une fois encore ses yeux embrassèrent les coteaux, les champs, les dômes du parc, comme si elle voulail leur crier sa reconnaissance. Elle chercha une phrase qui ne vint pas, et son regard s'abaissant vers le sol :

— Adieu, banc! — dit-elle.

A Reims, Thierry organisa son départ san grande conviction, avec le secret espoir qu l'oncle, au dernier moment, ne pourrait se sépa rer de lui et trouverait le moyen de le gardei Néanmoins il choisit longuement les hibelots, le volumes à emporter et profita le plus possibl de ses visites chez les Vellerive.

Un soir d'ouragan qu'il rentrait après avoi dîné rue des Minimes, la pluie glaciale redoubl comme il traversait la place du Parvis. Déchir par l'énorme vaisseau, le vent hurlait en s'er gouffrant dans l'étroit couloir des rues voisines Les tuiles volaient et les monstres des gargouille vomissaient des cascades. Le jeune homme chei cha en vain à s'abriter sous un porche; il dut s résoudre à foncer contre la rafale. Lorsqu'il ai

riva chez lui, trempé jusqu'aux os, il ne parvint pas à se réchauffer; toute la nuit, il grelotta sous sa couverture et, le lendemain, une bronchite aiguë se déclara.

Le jeune docteur, peu tendre et toujours pressé, qui remplaçait Parfait, condamna Thierry à garder le lit. Et le malade, soigné par ses premiers compagnons, l'oncle, Mademoiselle Jozelet et Rosalie, revécut les heures lointaines qui avaient suivi son arrivée rue des Toussaints. Comme dans ce temps-là, il consuma ses après-midi à écouter les cloches, à regarder par la fenêtre les tours de la cathédrale se découpant sur le ciel blême. Et il renoua une amitié mélancolique avec la girouette qui figurait un dragon. Jamais il n'avait pu découvrir à quelle bâtisse voisine elle appartenait et cette énigme rattachait davantage au petit monstre mystérieux et agité.

Mais que faire la nuit venue? Il ne se plaisait ni à la lecture, ni au songe. Diminué, anxieux, il restait des heures entières à considérer les reflets du feu avivant la dorure des chenets.

Sa faiblesse persistait et après chaque auscultation bi> yeux de l'oncle trahissaient une inquiétude telle qu'un instant Thierry eut peur : allait-il partir comme son père et sa mère pour le beau jardin auquel il ne croyait plus?...

Puis la convalescence survint. Le dimanche de janvier où on lui permit de sortir, en parcourant sa ville qu'il avait pensé ne revoir jamais il ressentit au cœur une allégresse enfantine.

Le lendemain il se rendit chez les Vellerive et, en retrouvant sa petite Blanche, il fut aussi ému que le soir de Vauharlin où elle l'avait embrassé. Le soleil pale glissait sur le tapis, égayait le salon surchauffé, et, à travers les rideaux, on apercevait dans le jardin abandonné les roses de Noël épanouies le long des plates-bandes vides et boueuses.

Tout de suite l'amoureux informa son amie de la grande nouvelle : appréhendant une rechute, l'oncle renonçait à l'envoyer à Paris; et comme le docteur estimait qu'après une pareille alerte on le jugerait sûrement inapte au service militaire, Thierry nourrissait l'espoir de ne jamais quitter ce cher Reims qu'il adorait davantage encore depuis qu'il avait cru mourir! Il allait prendre ses inscriptions à la Faculté de droit de Nancy et entrerait comme clerc amateur chez maître Pichotel pour y « mener de front la théorie et la pratique ».

La maison du notaire était située à l'angle de la rue de la Pomme-d'Or et de l'impasse du Bro-

chot. En face se trouvait une auberge, qu'aux jours de marché fréquentaient les campagnards. Peu soucieux que Ton connût la durée de leur visite, ils entraient chez le tabellion par la rue et, leur histoire contée, sortaient par l'impasse encombrée des carrioles qui s'alignaient brancards en l'air. Cet avantage n'avait pas échappé à Pichotel lors de son installation, et il le vantait parfois, en se frottant les mains. L'étude occupait une vaste pièce mal éclairée par des fenêtres aux vitres dépolies et constellées de taches d'encre. Au vent de la porte, les affiches jaunes, vertes et roses, épinglées les unes sur les autres, s'enlevaient par le bas dans un bruissement.

Maître Pichotel n'avait pas moins de dix clercs, y compris le saute-ruisseau. C'étaient presque tous des gens ternes, silencieux, et pénétrés de l'importance de leur mission. Le principal siégeait dans un réduit attenant et ne se montrait guère. On le disait fort capable. Le caissier, un petit homme à figure militaire, ne s'asseyait jamais. Il possédait, assurait-on, une certaine aisance, et depuis sa jeunesse il n'était là que pour occuper son temps, pour son plaisir.

Parmi les clercs « aux actes », un seul « traiterait » plus tard, Maxime Pertois. Il terminait son stage et exerçait sur ses collègues, fils de

petits fournisseurs ou anciens élèves des Frères, l'autorité et le prestige que lui donnaient sa barbe en pointe, son monocle et son diplôme de licencié : d'aucuns le désignaient à mots couverts comme le successeur agréé par Pichotel. Il passait pour avoir mené la grande vie au Quartier Latin. En réalité, il y avait rêvé la carrière des lettres et, vers 1880, les Elfes, une revue éphémère, avaient publié quelques sonnets et un chant royal signés de son nom. Peu après, l'Odéon faillit jouer un à- propos de lui pour l'anniversaire de la mort de Corneille ; mais à la dernière heure Pertois fut supplanté par un protégé du ministre. On le dédommagea en lui accordant ses entrées. Plusieurs hivers à la Vendéenne il écouta les Hydropathes en fumant des pipes et en payant des bocks ; cependant, comme il ne manquait pas de bon sens, il se rendit compte assez tôt que ces fantaisies ne le pousseraient pas très loin : il revint dans sa province pour y travailler vraiment. Bien qu'il se fût vite résigné, parfois encore Pertois regrettait la déroute de ses ambitions. Puis brusquement et avec quelque mélancolie :

— Des bêtises, disait-il, des bêtises!...

Le type le plus original de l'étude était M. de Vincelet, le « liquidateur », un praticien qu'en-

viaient à Pichotel tous ses confrères, un vieillard au crâne chauve et à la barbe courte, à la physionomie inquiète et mystérieuse. On ne savait rien de lui, ni de sa famille, ni du lieu de sa naissance. On avait seulement appris qu'à Ghàlons, voici trente ans, les basochiens l'appelaient déjà « le père Vincelet ». Par économie peut-être, par sauvagerie à coup sûr, il prenait ses repas dans d'inlimes gargotes où il entrait fort tard afin de ne rencontrer personne. Malgré sa respectabilité, M. de Vincelet servait de plastron aux autres clercs ; en dépit de son âge on lui demandait des nouvelles de sa bonne amie, on souhaitait de connaître le costume qu'il porterait le jour du mardi-gras. Il s'interrompait de loin en loin pour répondre aux indiscrétions et aux quolibets par de courtes saillies qui n'allaient pas sans causticité. Penché sur son buvard, il écrivait d'une petite écriture de myope, l'esprit tendu vers le couronnement de sa liquidation, vers la page suprême qui la motive et la résume : le tableau des abandonncments. En hiver, il arrivait toujours le premier, et le soir, après le départ des autres, il ouvrait la porte au chien, son unique confident, et s'attardait jusqu'au moment où le poêle se refroidissait. Quelquefois, avant de s'en aller, il se glissait dans le cabinet de Pichotel et,

avec l'assentiment du patron, choisissait un tome de Voltaire. Tour à tour Zaïre, l'Orphelin de la Chine et Y Essai sur les Mœurs le distrayaient des récompenses dues à la communauté et du rapport de la dot à la succession du prémourant.

Tels furent les nouveaux compagnons de 1' « amateur ».

Dès l'abord, le petit Sencuse se sentit attiré vers Maxime Pertois lequel ne résista pas au plaisir de l'étonner et se lia volontiers, heureux de rencontrer un admirateur. Thierry ne tarda pas à lui soumettre ses essais littéraires. Le beau Max qui était son voisin de pupitre jetait do temps à autre un coup d'œil sur les manuscrits. A voix basse, mais de façon pourtant à être entendu par les voisins, il formulait critiques et conseils. Puis, d'un crayon sévère il sabrait les phrases avec une promptitude et une autorité devant lesquelles Thierry demeurait interdit. Mais comme Maxime, pour appuyer ses corrections, fournissait des raisons péremptoircs, le jeune homme le laissait faire, devinant au surplus chez lui une sympathie réelle.

Les autres clercs ne se préoccupaient pas du nouveau venu. Ils disaient volontiers que c'était un garçon riche, aimable, d'ailleurs aussi peu doué que possible pour le notariat. Et, de fait,

Thierry ne goûtait guère le Traité des Personnes el se divertissait modérément à rédiger des pouvoirs à « neuf nonante » ou à établir les certificats de vie des légionnaires. Tout d'abord, il s'était montré ponctuel, mais peu à peu son assiduité faiblit. Puisqu'il demeurait entendu que jamais on ne lui achèterait une charge, à quoi bon s'obstiner à des besognes ingrates? Et rapidement, il trouva des prétextes pour ne plus paraître que l'après-midi à l'étude où seuls le ramenaient le souci de ne pas contrarier son oncle et l'agrément de bavarder avec Pertois.

Les matinées, il les passait à la bibliothèque, située au dernier étage de l'hôtel de ville. Quelques flatteries adroites sur les innombrables brochures dont Franquin était l'auteur, quelques appels déférents à l'érudition de l'historiographe de Reims, avaient amadoué à la longue l'emphatique et grincheux conservateur qui les rudoyait m fort au temps où il les soupçonnait, Pierre et lui, de venir copier leurs versions. Franquin ne doutait pas que les collections de la ville ne lui appartinssent en propre. Amoureux et jaloux de livret, il cachait avec soin les plus rares; et, en dépit des injonctions du ministère, toujours il s'était refusé à un numérotage qu'il considérait comme sacrilège. Aussi bien par fétichisme

de bibliophile que par égoïsme de savant, il s forçait de décourager les lecteurs ; et, certain sa mission lui imposait avant tout de défera ses trésors contre les curieux et les profai afin de paralyser les recherches il s'opposait rédaction d'un catalogue. Les emprunteurs i vaient droit qu'aux romans !

Le vieillard crut trouver en Thierry un co; nuateur de ses travaux sur la Champagne, beaucoup plus par sollicitude inquiète pour œuvre que par amitié véritable pour le néoph il l'initia, non sans de méfiantes réserves, secrètes richesses du dépôt.

Thierry pénétrait avant l'ouverture dan!

salle du public, présidée par les bustes goun d'érudits locaux. Il trouvait le conservateur ; table, caché derrière des piles d'ouvrages dépassait à peine le haut de la chéchia. Rec naissant la voix qui le saluait, Franquin le la tête et dressait sa maigre carcasse envelop d'une redingote brillante où s'étalait une la rosette violette. Sans un mot, il quittait la « rule », et, dans ses chaussons de feutre, glis vers la porte qu'il fermait à double tour. Les nettes sur le front, il souriait de ses lèvres jaur

— Maintenant, nous sommes chez nous. E quelque client se présente, tant pis pour lui !

Aussitôt, tous deux grimpaient au cabinet du bnds champenois installé dans le campanile. 3uidé par Franquin, Thierry furetait les rayons ît les layettes. Il marquait une vive préférence Dour les mémoires bourgeois des derniers siècles; 1 se passionnait à y apprendre la vie des notables le Reims, leurs succès et leurs déboires, leurs ortunes et leur train de maison. Et lorsque par îasard il retrouvait dans un de ces manuscrits e vieux nom des Seneuse, il pâlissait d'émotion ît d'orgueil.

Le temps fuyait, scandé par les pulsations de 'horloge de ville dont le mécanisme apparent Hait placé au-dessus de leurs têtes. Après un -auque déclenchement midi sonnait tout à coup, ît à travers la lucarne qui s'ouvrait au ras du )lancher on apercevait la place brusquement mimée par la sortie des ateliers et des bureaux, ^es chercheurs se lavaient les mains et Thierry )renait congé, se hâtait vers la rue des Tousiaints, fier de rapporter à l'oncle le récit de quel- [ue découverte nouvelle. Seneuse l'écoutait ravi :

— Ah ! brigand, tu as encore lâché le papier imbrc ce matin !...

Souvent, après le dîner, Thierry entraîné par ilaxime, pour lequel son affection grandissait de our en jour, se rendait au Café d'Espagne, un

établissement naguère fameux, mais que la foule abandonnait depuis l'ouverture des brasseries.

Construit durant la période romantique, c'étail dans toute la région le modèle le plus opulent el le plus réussi de la décoration troubadour. Souf le règne de Louis-Philippe, on venait l'admirei des Ardennes et de l'Aube, et les Champenois acceptaient d'y boire un méchant vin que le cafetier, profitant de la vogue, leur vendait forl cher. Rentrés dans leurs fermes, les paysans célébraient son luxe, et à travers la France les commis voyageurs décrivaient ses merveilles. Bien des gens d'âge le trouvaient plus beau que la cathédrale, et, pour eux, Reims demeurait avanl tout la ville du Café d'Espagne.

La salle était étroite, mais les glaces se reflétant les unes dans les autres, on pouvait se croire au centre d'un labyrinthe infini. Partoul l'architecte avait prodigué les ornements en stuc. Des statuettes aux poses théâtrales flanquaient les montants, et sur les chapiteaux et les frises se déroulaient des cortèges qui empruntaient leurs costumes au moyen âge de Clotilde de Surville et à la Renaissance de Rigoletto. Un aigle portait dans ses serres le cadran où les aiguilles figuraient des couleuvres, et au milieu du caft un reître de bronze laissait tomber dans sa bouche

l'eau qui coulait goutte à goutte d'un hanap ciselé. Terminée par un orgue d'ébène, la galerie des billards s'enfonçait à la suite. Les murs disparaissaient sous de grands panneaux où l'on voyait représentés des cours d'amour, des tournois et des chasses. La châtelaine à sa fenêtre rêvait entre son lévrier et son page, ou bien, debout au sommet du donjon, elle agitait son voile et hélait le chevalier qui apparaissait tout là-bas dans le poudroiement du soir. Des fauconniers volaient le héron à la lisière des forêts, des seigneurs agaçaient des suivantes dans les beaux jardins de Touraine. Et sous le casque ou le hennin, l'aigrette ou le bonnet, toutes les figures reflétaient la même niaiserie sentimentale.

L'établissement ne végétait plus que grâce à une modeste clientèle. Une trentaine d'habitués s'y retrouvaient chaque soir, cordiaux avec le patron qu'ils admettaient à leurs whists et choyés de la patronne, une brune agréable et mûre, fière de trôner au comptoir.

De temps à autre, des étrangers en route vers la gare entraient afin de jeter un coup d'oeil sur les splendeurs du café. xMais, leurs consommations bues, ils déguerpissaient à la hâte, peu soucieux de troubler davantage une réunion si familiale.

La « bande » de Pertois se recrutait principa ment parmi les célibataires vivant en marge la société : des indépendants et des ratés, < avocats sans dossiers et des médecins sans n lades, des fonctionnaires, des basochiens, < journalistes, tous plus ou moins barbouilleu mélomanes, poètes, « artistes » en un mot ; u petite bohème qu'unissaient les aspirations et regrets, car la hantise de Paris où tous avai< quelque peu séjourné les traquait. Eux-mên avaient intitulé leur groupe le Cercle des Exil Ils répétaient sans trêve leurs propos d'étudian et ne songeaient qu'à évoquer le Quartier Lat Seulement, leur fantaisie ne s'était pas rem velée depuis le jour lointain où ils avaient qui la capitale; et tandis qu'à Montmartre dispara saient les derniers cabarets littéraires, ils souh taient encore transformer le Café d'Espagne une sorte de Chat-Noir sans se douter que lei balivernes et leurs quolibets se trouvaient aut ment démodés que les facéties séculaires du h roir ..

Comme admirateurs et thuriféraires, ils avait une douzaine de bacheliers, bons petits garço atteints de « murgérisme » héréditaire, et jalo d'une fréquentation qui les posât. Quand, à hi clos, le cénacle avait, par d'inoffensives bo

tades, tiré vengeance des dédains bourgeois, quand, grâce à quelques paradoxes habituels, il avait repris conscience de sa supériorité, Paris se levait dans l'esprit de chacun. Paris! Tous l'appelaient ou le pleuraient avec ivresse, et les aînés éprouvaient un plaisir amer à en célébrer les enchantements aux bienheureux qui s'y rendraient un jour. Certains de ces derniers finissaient par croire qu'ils avaient déjà habité le boulevard Saint-Michel, et en s'aidant d'anecdotes recueillies dans les livres ils n'hésitaient point à corser l'éloge de l'existence qu'on y menait.

Longtemps on pérorait et on tranchait sur les sujets les plus divers en glorifiant avec promptitude, en démolissant plus vite encore. Chacun brûlait de se distinguer à son tour. Les scies de rapins succédaient aux plaisanteries de salle de garde; un photographe blaguait avec irrévérence MM. Bouguereau et Cabanel ; l'agrégé de mathématiques énumérait les farces de Sapeck, et le rédacteur de Y Argus, un recalé de Normale, estropiait les calembours de Scholl et s'attribuait sans vergogne les jolis mots d'Adrien Hébrard.

Enfin, la poésie avait son heure. Pertois, cédant aux instances, récitait ses vers qui, dépourvus d'accent, mais corrects, mêlaient à tout ce débraillé une petite élégance parnassienne. Au

278 LA DOUCE ENFANCE DK THIERRY SENEUSE

dernier alexandrin, le patron se réveillait, apportait les tapis et les cartes, et plusieurs équipes de whist fonctionnaient paisiblement. Quand, à minuit, le garçon posait les volets, les tournées de bière, de marc et de quetsch se renouvelaient. C'était le moment des chansons ; tout le répertoire de la butte y passait. Le maître de chapelle de Saint-Pierre-les-Dames qui le possédait à fond, débitait les couplets en lançant les termes crus à gorge déployée. Les assistants reprenaient en chœur le refrain et le rythmaient avec leurs bocks sur les tables de marbre. Puis un vieux professeur de dessin, avec une mimique désopilante, entonnait les chansons faubouriennes de Colmance que cinquante ans auparavant il avait apprises à l'atelier Couture. Evidemment, il retardait. Qu'importe! C'était encore Paris!...

Heureux de prolonger l'illusion, les noctambules saisissaient tous les prétextes pour s'éterniser dans cette atmosphère d'estaminet qu'ils trouvaient si douce à respirer. Lorsque la patronne faisait remarquer pour la deuxième fois, et d'un ton suppliant, que ces « messieurs de la police » heurtaient à la devanture, il fallait bien déguerpir. Eclairés par le rat de cave du plongeur, les « Exilés » sortaient à la file indienne, en tâtonnant les murs d'un corridor dérobé. De-

hors ils s'éparpillaient; et clans le silence nocturne on entendait le peintre qui, le sombrero sur les yeux, et drapé dans sa cape, s'éloignait en sifflant une ancienne valse de Bullier.

Tout d'abord, quand il vit molester les préjugés et les manies de ses concitoyens, et qu'il entendit traiter « l'antique cité et université de Reims » de grand village maussade, Thierry se sentit profondément blessé dans son orgueil et dans son cœur. Se méprisant d'être trop jeune et timide pour défendre ce qu'il aimait, il voulut brûler la politesse à ces mufles et fuir en hâte. La crainte d'une brouille avec Pertois le retint. Puis, après réflexion, il témoigna plus d'indulgence. A quoi bon prendre au tragique de simples pantalonnades? Devait-on faire grief à ces gens, pour la plupart privés de famille, de tromper innocemment leur solitude sans raffiner sur la qualité des charges et des bouffonneries? En dépit de leurs travers, les habitués du Café d'Espagne étaient d'aimables et joyeux compagnons, et l'énormité de leurs plaisanteries amusait malgré tout les vingt ans du jeune homme. Sous la iv>erve de ne pas s'enliser comme Maxime dans leur société, il jugea qu'en fin de compte il pouvait très bien les rejoindre lorsqu'il souhaiterait se gaudir bruyamment.

D'ailleurs il rachetait ses stations au Café d'Espagne en obéissant à toutes les exigences du patriotisme local. Devenu moins sauvage et plus liant, il se mêlait volontiers à la vie commune, assistait fréquemment à des réunions amicales, charitables, sportives. Tantôt il contribuait à organiser une cavalcade de bienfaisance, et tantôt, sans réel enthousiasme, il se rendait à la Fédération Démocratique pour y élaborer des programmes, choisir un candidat au conseil d'arrondissement. Car l'oncle, qui tenait à le pousser vers la politique, désirait le faire connaître. Bien vite Thierry devint secrétaire-adjoint de la Société Archéologique, assesseur du Club des Egaux, et archiviste de l'Union Nautique, participant ainsi à la vanité provinciale qui s'ingénie à multiplier les fonctions et les titres.

Ces groupements se ressentaient de la crise que subissait alors l'industrie lainière. Trois ou quatre membres à peine répondaient à la convocation; encore discouraient-ils uniquement des faillites dernières et de la réforme urgente de l'outillage, des nouvelles grandes usines qui allaient se créer pour lutter contre la concurrence de Roubaix et de Tourcoing et qui achèveraient la ruine des petits ateliers. Et le jeune homme sortait tout triste, songeant à la misère d'aujourd'hui et à la

laideur de demain, à cette transformation fatale qui allait modifier la physionomie de sa ville, en souiller les charmes séculaires.

Cependant les séances de comités et les veillées du Café d'Espagne n'étaient pour lui qu'un simple pis-aller. Le plus souvent possible Thierry sonnait rue des Minimes au moment où M. Vellerive partait pour le cercle. La mère de Blanche ne tardait pas à gagner le boudoir voisin sous prétexte d'y achever sa correspondance. A peine avait-elle disparu que Pierre, avec un sourire et le doigt sur les lèvres, s'esquivait à pas furtifs; et les deux amoureux restaient seuls dans la grande salle à manger, assis l'un à côté de l'autre devant la table desservie, sous l'orbe étroit de la suspension, Il faisait chaud, et les perruches dormaient dans leur cage, près de la fenêtre. Aucune rumeur ne venait du dehors. Seulement, à neuf heures, on entendait passer l'omnibus de ville se hâtant vers la gare, et reconnaissable à un bruit de vitres secouées.

Résigné aux joies de l'attente, le couple bavardait interminablement. Blanche préparait son brevet, et elle se plaisait à commenter les matières de l'examen, s'appliquant à « coller » le jeune homme. Si bien que Thierry craignait parfois qu'elle ne devînt un peu pédante. Mais aus-

sitôt il s'accusait d'injustice : n'était-ce pas luimême qui la guidait et l'encourageait dans ses lectures? Sans répit il s'ingéniait à lui faire partager ses préférences et ses théories, celles qui lui étaient personnelles et celles, plus vivaces encore, qu'il tenait de son oncle. Abdiquant tout amour-propre, la petite ne demandait qu'à se laisser convaincre ; docile, elle renonçait à son indépendance d'esprit, adoptant les critiques de Thierry comme ses enthousiasmes. Et pleinement d'accord, c'était sans une discussion, sans un heurt, qu'ils suivaient leurs rêves et les précisaient chaque fois davantage. Toute leur vie était réglée à l'avance. Ils avaient même décrété qu'ils feraient de Pierre un collectionneur célèbre en le dirigeant dans ses acquisitions !

Bachelier en novembre et maintenant — croyaitil — seul maître de l'écuyère, le jeune Vellerive avait changé d'attitude à leur égard. Redevenu cordial et fraternel, il les protégeait avec un petit air de supériorité et favorisait leurs entrevues. Mais il imposait en retour ses confidences qu'il prodiguait, jouant d'une main désinvolte uvec la clé de la maison où il avait installé sa belle.

Pendant la foire, il consentit à chaperonner sous les galeries de bois du « Versailles », dans les baraques, sa sœur et son « petit beau-frère ».

Au début de l'été ils allèrent parfois goûter sur les pentes de Maco, trouées de crayères et tapissées de serpolet. Exagérant sa fatigue avec quelque suffisance, Pierre s'étendait et feignait de dormir tandis que le couple herborisait, cueillait des genêts rampants et des orchis rabougris ou encore, les yeux sur les lointains de la plaine, ébauchait des aquarelles qui « ne venaient pas ». Enfin ils reprenaient le chemin de la ville. Tous trois se donnaient le bras, Blanche entre son amoureux et son frère; et serrés les uns contre les autres ils marquaient le pas sur la route poudroyante, s'amusant à accélérer leur allure, sans dire un mot...

En juillet, les Vellerive décidèrent d'aller passer les vacances à Paramé. La mère de Blanche ne voyait plus de raisons pour louer le Ghep, le séjour à Fraisenay ayant porté tous les fruits qu'elle espérait. Puisque, grâce à ses soins, les amoureux avaient vécu là-bas d'admirables fiançailles, nul événement, pensait-elle, ne pourrait les désunir. Et môme elle jugeait préférable de les séparer quelques semaines : ils n'en goûteraient que plus de joie en se retrouvant.

A Vauharlin, durant deux mois, Thierry rôda solitaire autour de la villa aux volets clos. En

proie à ses souvenirs, il resta des heures entières dans le parc, assis sur le banc du colimaçon, et il n'eut pas de cesse qu'on ne revînt à Reims. Mais, sitôt débarqué, il apprit une grande nouvelle : Pierre, qui ne devait accomplir son volontariat que l'année suivante, rejoindrait dès la Toussaint la garnison de Sainte-Menehould.

Plutôt flatté lorsqu'on le félicitait au cercle sur la précocité de son rejeton, M. Vellerive, le jour où il découvrit les dettes occasionnées par l'amazone, entra dans une violente fureur, et, séance tenante, exigea l'engagement du galopin. Pour la première fois de sa vie il se montra inflexible et ne tint aucun compte des protestations de sa femme : on avait touché à son argent !

L'intimité des jeunes fiancés souffrit de cette aventure. Un soir que Thierry se trouvait rue des Minimes, Madame Vellerive comme autrefois le prit à part.

— Mon cher enfant, lui dit-elle, je suis obligée de vous demander un sacrifice. Jusqu'ici tout le monde a pu croire que vous veniez chez nous uniquement pour votre ami Pierre. Lui parti, les gens devineront sans peine la véritable cause de votre assiduité, et ils ne manqueront pas de clabauder. Puisque vous aimez ma petite Blanche — oh! inutile de protester! — donnez-

lui une preuve de votre tendresse en ne la compromettant pas. Espacez vos visites. Ne vous désolez point de ma requête, ce n'est pas un congé, loin de là! Pour vous tranquilliser, je puis même vous avouer que je suis entièrement favorable à vos espoirs... D'ailleurs nous vous recevrons bien volontiers chaque fois que Pierre viendra en permission.

Désormais, Thierry vécut dans l'attente du dimanche, anxieux des consignes qui pourraient retenir le cuirassier au dernier moment. Il allait le chercher à la gare, et après avoir déjeuné et diné rue des Minimes il l'accompagnait au train de nuit avec M. Vellerive et sa fille.

La semaine était longue, et pourtant chaque matin il s'arrangeait de façon à croiser Blanche dans la rue du Gadran-Saint-Pierre lorsqu'elle rentrait du cours, suivie de la femme de chambre. Il l'apercevait aussi au théâtre lors des représentations de Madame Agar et de Talbot, ou quand se donnaient les opéras du vieux répertoire. Et souvent les Vellerive l'invitaient à assister, dans le magasin du facteur de pianos, aux concerts de la « Philharmonique ».

Enfin, lors des grands froids, ils se retrouvèrent au patinage. Sur les prairies inondées qui bordent la Vesle, longtemps ils évoluaient entre les joncs

pâles et les verges des saules qu'emprisonnait la glace. Et quand arriva le printemps, Madame Vellerive, à deux reprises, les conduisit à Sainte- Menehould pour y passer l'après-midi avec le volontaire, lequel se montra joyeux de les piloter dans sa garnison et de les stupéfier par sa terminologie.

Et Thierry, qui s'accommodait fort bien de cette existence, s'avouait très heureux. Il s'étonnait du « schopenhauerisme » de sa génération : « l'universelle douleur » l'avait oublié sans doute! Tout lui souriait, tout s'enchaînait à merveille pour la facilité de son destin. 11 aimait Blanche et il en était aimé. Comme on l'avait exempté du service militaire il pourrait se marier aussitôt après sa licence. Et plus tard il habiterait en famille rue des Toussaints, sans autre ambition que de plaider et d'écrire... juste assez pour se distraire et contenter l'amour-propre de sa femme.

Libre d'inquiétude et de jalousie, il se laissait vivre et trouvait exquise l'attente de l'avenir. En grillant des cigarettes au soleil, en flânant sous les peupliers du canal, il savourait à petits coups les délices et la paix de sa sous-préfecture, le bien-être qui résulte de l'ordre. Il s'abandonnait à ce nonchaloir, à cette molle paresse des délicats de province, rêvassait et cristallisait à vo-

lonté. Pour cette âme lyrique et satisfaite, tendre et doucement égoïste, la passion devenait petit à petit une habitude ineffable.

Dans son esprit, Blanche habitait des sphères si hautes que rien, lui semblait-il, n'était capable de profaner sa dévotion pour elle. A la longue chez le gentil Champenois la fidélité du cœur cessa d'être un obstacle aux plaisirs de la vie d'étudiant. La pensée de la bien-aimée n'intervenait au cours de ses escapades que pour lui recommander de ne pas trop s'avilir ; et ses instincts raffinés obéissaient aisément.

Sa jeunesse s'accommodait de discrètes entrevues avec des couturières et des modistes employées dans les magasins les plus élégants. En ville on chuchotait de ses bonnes fortunes. Les amies de Blanche, renseignées par leurs frères, en apportaient l'écho à la jeune fille ; et celle-ci, dans son ignorance des réalités, s'avouait plutôt flattée des succès de Thierry.

Cette année-là encore, vers la fin de juin, Madame Vellerive et sa fille se rendirent en Bretagne.

Depuis leur départ, Thierry ne savait trop que faire de son temps. A cause des chaleurs, les réunions s'espaçaient, et les camarades du café, l'un après l'autre s'en allaient en vacances ; luimême se disposait à partir pour Vauharlin. Un soir, par désœuvrement, il entra chez le libraire à l'heure du couvre-feu. Un étranger était là, assis de biais sur le comptoir, et parlant d'une voix forte. Thierry gagna le « cabinet des amateurs » et, tout en maniant les reliures, il examina l'inconnu par la porte entre-bàillée.

C'était un bel homme aux allures de mousquetaire. Des traits de Latin, accentués et fiers, une

grande bouche spirituelle aux lèvres de fin gourmand et de joli buveur, des yeux profonds et alertes éclairant un teint basané. Proche de la cinquantaine, il portait une jaquette bleue très seyante, et un chapeau haut de forme gris aux larges ailes, rejeté en arrière sur des cheveux de jais, bouclants à la nuque. Un œillet à la boutonnière ne cachait pas la décoration. Le personnage se levait, arpentait la boutique comme une terre conquise, discourait avec aisance et bonhomie en prenant des attitudes de tribun. Au premier abord son autorité et sa faconde déplurent à Thierry, mais en écoutant les propos du voyageur bientôt il changea d'opinion. Jamais encore il n'avait entendu développer avec une telle fantaisie des idées aussi neuves. A coup sûr ce visiteur était « quelqu'un » ; et maintenant, attiré vers lui, le jeune homme souhaitait le connaître. Mais comme l'entretien menaçait de s'éterniser, Thierry choisit un livre et pria Navelot de l'inscrire à son compte. Il était déjà dans la rue quand le libraire le rappela :

— Mon cher maître, dit-il à l'étranger, permettez-moi de vous présenter M. Thierry Seneuse, l'arrière-petit-fils du conventionnel. C'est un futur littérateur. Bien qu'il n'ait encore rien publié, nous sommes tous fixés sur ses moyens

et, au risque de choquer sa modestie, j'ose dire que Reims attend ses débuts avec impatience. Vous entendrez parler de lui ! J'ajoute que M. Thierry Seneuse est un de nos meilleurs bibliophiles et qu'il fut votre premier abonné dans la région...

Puis se tournant vers Thierry :

— M. Rosesty, directeur de Paris-Moderne. C'était donc là l'ancien chroniqueur du Figaro

et du Gaulois dont les « Exilés » vantaient les réparties, racontaient les duels ! C'était donc là le fondateur de Paris-Moderne, ce magazine qu'illustraient les peintres de la jeune école et où écrivaient les survivants du Parnasse et les disciples de Médan ! La célébrité de pareils collaborateurs rejaillissait sur Rosesty, lui faisait une auréole. Intimidé, le jeune homme se sentit devenir gauche, mais le Parisien le mit vite à l'aise.

— Eh bien, mon cher abonné, puisque j'ai la chance de vous rencontrer, dites-moi ce que vous pensez de ma revue. Là-bas dans la bataille on n'y voit plus clair ! Allez-y carrément, vous m'obligerez.

Et sans laisser à Thierry le temps de répondre :

— C'est que, voyez-vous, il m'a fallu tout improviser ! J'ai voulu lancer une affaire sans précédent, créer une maison où nous autres, gens de

lettres, nous soyons bien chez nous. Je ne suis pas un marchand de papier, moi, je ne poursuis qu'un but: encourager des vocations. Lorsque je révèle un talent (et ça m'arrive quelquefois !) je me trouve payé... Pour réussir je ne recule devant aucun sacrifice. Ainsi, par exemple, demandez à Navelot ce qui m'amène ici : l'espoir de placer, au profit de leurs auteurs, quelques dessins originaux reproduits par mon journal. Car ces artistes, il ne faut pas leur demander de défendre eux-mêmes leurs intérêts!...

Rosesty n'ajouta pas qu'il était surtout venu pour négocier des contrats de publicité. D'ailleurs il laissa bientôt de côté sa revue pour narrer ses voyages et ses aventures. Tour à tour délicat et enthousiaste, érudit et jovial, il s'exprimait avec une aisance singulière. Servi par une méuioire incomparable il excellait à rapporter sur tous les maîtres de l'époque des anecdotes qui établis saient son intimité avec eux. Après avoir un ins tant redouté la solitude d'une soirée provinciale Rosesty se dépensait comme à ses grandes assise? de Tortoni.

Thierry l'écoutait, captivé. Il admirait l'étendue de son savoir, la pureté de son goût, la sincérité confiante, la joie spirituelle éparses dans ses discours. L'idée que ce familier des demi-

dieux mettait tant de bonne grâce à l'entretenir, le ravissait. Cédant au besoin inconscient de lui témoigner sa gratitude, il acheta sur-le-champ un des dessins.

Ils étaient amis maintenant, et comme on fermait la devanture :

— Allons, reconduisez-moi à l'hôtel, dit Rosesty, en prenant le bras du jeune homme.

Sur la route, le publiciste, noctambule déterminé, chercha vainement un café ouvert. Alors ils errèrent au hasard par les rues mortes, marchant à petits pas et devisant. Tantôt ils s'arrêtaient un instant pour considérer un effet de nuit, et tantôt Rosesty, les yeux sur le ciel qu'illuminait la pleine lune, psalmodiait la Confession de Baudelaire, citait Virgile.

Devant l'hôtel, après avoir décidé que le lendemain ils visiteraient la cathédrale et déjeuneraient ensemble, ils se quittèrent à contre-cœur.

Quand il fut dans sa chambre éclairée par l'aube hésitante, Thierry, fort agité, se remémora les opinions, les saillies, les bons mots du Parisien. Tout lui semblait également curieux, subtil, étincelant. Par contre les phrases que lui-même avait hasardées, il les trouvait si médiocres et ternes qu'elles l'inquiétaient un peu. Comment Rosesty l'avait-il jugé? De toute son âme Thierry

désirait plaire à cet homme qui passait. En Rosesty, d'un seul coup, il venait d'incarner ce qu'il regrettait obscurément aux heures où — quand même — la somnolence de la province énervait sa jeunesse. En prévision du lendemain, il feuilleta plusieurs numéros de Paris- Moderne à la recherche d'un article de son nouvel ami. Mais il ne découvrit rien : le directeur n'écrivait pas dans sa revue.

Fils d'un conseiller à la cour de Dijon, Rosesty, après sa licence es lettres, avait été envoyé à Paris pour visiter l'Exposition de 1867 : il n'était pas rentré. Par sa prestance, sa verve et sa bonne éducation, il se créa des amitiés en courant les cafés et, grâce à elles, il débuta dans le journalisme, ce qui réalisait ses ambitions provinciales.

Les premiers temps furent pénibles ; mais, comme il était brave, ingénieux et assez cultivé, peu à peu il força les portes des grands quotidiens. Durant des années il y signa des articles aimables et superficiels qui l'enrichissaient mal, car il restait délicat en matière d'argent. Mais on l'appelait « le beau Rosesty », on exagérait volontiers ses succès féminins et dans des mondes fort divers on le recherchait à cause de son intarissable gaîté.

Pourtant, sur le tard, un peu las et déçu, car la gloire ne venait pas plus que la richesse, il s'avisa de modifier son existence, certain que sa vocation était non pas d'écrire lui-même, mais de faire écrire les autres. Avec un optimisme intrépide, successivement il lança deux ou trois périodiques, bientôt disparus. Un jour enfin, nanti d'une solide commandite, il fonda un magazine dont le programme et l'aspect, originaux alors, obtinrent vite la faveur du public. Rosesty accueillit la fortune sans surprise. Le soir, à l'heure de l'absinthe, on le vit pérorant au milieu d'une cour attentive. Tutoyant les artistes, il s'était constitué le protecteur de ces grands enfants. Ravi de mettre son influence à leur service, il se chargeait de leurs démarches auprès des politiques et des mécènes. Pour obliger ses amis il dépensait sans compter et sa peine et son temps. En échange il estimait légitime de « taper » pour Paris-Moderne les uns d'une nouvelle et les autres d'un croquis. Telle était la carrière de ce hâbleur charmant.

Le lendemain, quand Thierry arriva au Chapeau-Rouge, Rosesty n'était pas levé. Après s'être fait longuement attendre, il apparut enfin, calamistré et le teint frais.

Ensemble ils allèrent au musée où le publiciste

critiqua tout haut le placement saugrenu des toiles et révéla à Thierry, dans les œuvres que celui-ci croyait le mieux connaître, des particularités d'exécution que jusqu'alors le jeune homme n'avait pas soupçonnées.

Puis il gagnèrent Notre-Dame et le petit Seneuse fit les honneurs de l'édifice avec méthode, en s'appliquant. Pour exprimer son admiration, Rosesty trouvait des phrases assez justes et sensibles, et, sous la voussure du porche central, en présence du groupe fameux de la Visitation, il manifesta un enthousiasme sincère. Abritant ses yeux de la main gauche il vanta 1' « enveloppe des visages » , la « répartition des lumières » , la « noblesse des plans ». Et pour accentuer ses paroles, avec un geste professionnel, de son pouce dressé et tendu en avant, il modelait dans le vide.

— Et maintenant passons à une autre joie : allons déjeuner!

Revenu au Chapeau-Rouge, Rosesty pénétra dans la cuisine pour y commander le repas. Tour à tour avec une gourmandise épanouie et une curiosité méfiante, il inspecta les poissons, les volailles et les légumes soumis, selon la tradition de l'hôtel, au choix préalable des clients. Lorsqu'apiès maintes hésitations il eut arrêté son

menu, il fit comparaître le chef. Prolixe, il multiplia les conseils et les objurgations. La taille cambrée, le poing sur la hanche, le visage grave et réfléchi, tel un général qui règle l'attaque, il était superbe à voir. Thierry le regardait ébahi. Qui donc avait prétendu que les Parisiens ne savaient pas manger ?

Il ne fut pas moins stupéfait à table lorsqu'il vit Rosesty consulter avec une science évidente la carte des vins naturels de Champagne. Cet étranger s'y entendait aussi bien qu'un gourmet de Reims. Encore une légende qui s'évanouissait!

Dès les hors-d'œuvre, le directeur de Paris- Moderne aborda son sujet de prédilection : la littérature. Il s'intéressait alors particulièrement aux tendances régionalistes, et il se vantait d'avoir groupé autour de lui les meilleurs écrivains normands et bretons, lorrains, provençaux et quercynols. Tous descendaient chez lui quand ils traversaient Paris. Et il prodiguait les détails sur leurs existences paysannes, dépeignait leurs retraites agrestes, où il allait parfois se reposer, où sa chambre l'attendait toujours! D'ailleurs, en ce moment, la province était à la mode. Elle amusait les Parisiens et son succès consolait et flattait les abonnés des départements. Au point de vue du tirage elle « rendait » énormément.

Rosesty se proclama un terrien convaincu. En retrouvant son accent bourguignon, il parla avec tendresse de sa petite ville de Saulieu, des vignobles de la Côte et des forêts du Morvan. De très bonne foi, il croyait tous ces paysages indispensables à sa vie ; et en l'écoutant on ne se doutait guère qu'il n'était retourné là-bas que pour vendre un lopin de terre ou hypothéquer la maison paternelle.

Frappé de la parfaite similitude de leurs goûts, Thierry admirait de plus en plus le boulevardier.

Désireux de savourer avec recueillement le cervelas de poisson — une merveille ! — Rosesty demanda au petit Seneuse quels étaient ses auteurs préférés. Timide et inquiet comme un candidat sur la sellette, le jeune homme énuméra les maîtres qu'il vénérait entre tous. Mais quand il en fut à Flaubert, plein d'une hardiesse soudaine, il le proclama son dieu.

On venait d'apporter la salade et Rosesty l'assaisonnait selon des rites personnels. Il avait exigé des condiments spéciaux, du vinaigre rouge, des herbes rares et maintenant il fatiguait les feuilles avec une lenteur précise.

— Ah! mon pauvre Flau ! mon vieux Saint- Pantaléon ! dit-il sans interrompre son travail, la jeunesse, quand il vivait, ne le jugeait pas

ainsi!... Et lorsqu'il y a sept ans nous somme allés à Rouen pour l'enterrer, nous n'étions pas nombreux, je vous assure !

— Vous le connaissiez donc?

— Si je le connaissais? Mais quand il était à Paris, tous les dimanches je me rendais rue Murillo ! Et si vous venez me voir un jour, je vous montrerai les lettres qu'il m'écrivait : de sacrés morceaux, je vous en réponds !

Bouleversé, la gorge sèche, Thierry considérait avec de grands yeux l'homme assis devant lui : il avait été le familier de Flaubert ! Et l'étudiant demeurait incapable de proférer une parole...

Le sommelier leur versait un « blanc de blanc » de premier ordre, et Rosesty tout en dégustant :

— Dites donc, mon camarade, et les femmes ici? On n'en trouve guère quand on veut rire un brin? Avec les bourgeoises, rien à faire ! Les rendez-vous sont trop dangereux... Les plus riches font leurs petites farces à Paris, deux fois l'an, lorsqu'elles vont chez la couturière : je connais ces escapades!... Mais comment diable passezvous vos soirées?

— Je lis, je travaille un peu, je vais au Café d'Espagne...

— Le Café d'Espagne?

Et Thierry esquissait une peinture, plutôt flat-

LA DOUCE ENFANCE DE THIERRï SENEUSE 299

;euse, du cénacle, et, avec une indulgence vouue, il en rapportait les divertissements, les propos coutumiers.

— Oui, oui! C'est bien cela! Je les vois d'ici /os fantoches : des fruits secs des grandes écoles, les justiciards ignorants, des ratés du journaisme ! Et tous ces gens-là s'imaginent être poètes 3arce qu'ils chantent les rengaines de Salis ! Quelle pitié ! Mais ce qu'ils vous servent remonte m déluge! Ils n'inventent rien; ils ne rajeuîissent môme pas les calembredaines des notaires mi les ont procréés ! Ces gaillards-là ont peut- Hre habité Paris, mais ils l'ignorent totalement. Et par-dessus le marché, ils humilient la province. C'est complet ! Tenez, si vous avez un peu l'amitié pour moi, vous allez me faire le plaisir le lâcher ces grotesques qui ne peuvent que vous ausser le jugement. Réfléchissez, mon bon, vous valez mieux que ça...

Cette exécution ne surprit pas autrement le eune homme. Mis en confiance par tant de corlialité, peu à peu il se livra davantage. Et son note n'eut pas besoin d'insister longtemps pour ui faire réeiler une ballade, qu'il avait dernièrement composée, à la manière d'Eustache Desmamps.

Par précaution, Thierry énuméra d'abord les

critiques générales que son ami Maxime avai formulées sur la pièce. Les yeux mi-clos et le* traits voilés par le nuage du cigare, Rosest) écoutait, et après l'envoi :

— Laissez-moi vous dire avant tout que votn Pertois est un pion ! Au contraire de lui, je trouve le poème d'une facture adroite, et l'idée me semble à la fois ingénue et précieuse. Bref ce n'est pas mal et je vous félicite... en vous confessant néanmoins mon peu d'enthousiasme pour l'archaïsme ! Voyons n'avez- vous écrit que des vers?... Pas le moindre petit roman sur le chantier... Observateur comme vous l'êtes, vous avez dû récolter ici de jolis sujets. Exposez-les moi, je vous dirai s'il y a quelque chose à en tirer.

Thierry s'exécuta ; et, tandis que Rosesty l'encourageait, approuvait d'une syllabe, d'un geste de la main, tour à tour il raconta, en les plaçanl dans leurs décors, les comédies et les drames rapides auxquels il avait assisté, les douces et émouvantes histoires de Champagne qu'il tenait de Mademoiselle Jozelet et de son oncle, et môme les simples farces du cousin Guyard. Tous ces récits d'ailleurs, il déclara les avoir notés sur ses calepins.

— Et moi qui vous parlais à l'instant de contes provinciaux! Mais vous en possédez une mine

népuisable, mon cher Seneuse ! Tout cela est di- -ect, pittoresque et prenant! Ne cherchez plus, ;'est bien là votre voie. Croyez-en mon expérience ! Lâchez tout le reste et bûchez-moi votre orme. Avec des sujets pareils, je vous certifie un 'ameux succès!...

Rosesty vida son troisième verre de marc, et iprès un silence :

— Seulement ce n'est pas à Reims que vous ;rouverez celui qui vous apprendra le métier.

— Que voulez-vous?... Je chéris par-dessus tout ma province, et pour rien au monde je ne voudrais la quitter.

— C'est un très gentil sentiment, mais si vous i'adorez tant que cela, votre Champagne, prourez-le lui donc! Personne ne la décrit : si vous Étiez un bon fils, vous viendriez à Paris pour la 'aire connaître et aimer. Allons ! Décidez-vous, je yous ferai travailler. Je m'engage à vous prendre ie la copie ! Certes, je ne vous couvrirai pas d'or, mais c'est bien quelque chose de débuter à Paris- Moderne! Tout le Café d'Espagne en crèvera de alousie !

— Ce que vous m'offrez là me tente infiniment, mais je vous ai dit ce qu'a été mon oncle pour moi, je n'oserais le laisser seul dans notre vieille maison...

— Réfléchissez quand même. D'ailleurs, puisque je dîne chez vous ce soir, j'en toucherai deux mots à Monsieur Seneuse.

Rosesty se leva, demanda une Victoria, et les deux amis se firent promener au petit trot dans la ville, déserte pendant les vêpres. Les rues s'étendaient, toutes blanches, arrosées de soleil, et çà et là, au milieu de la chaussée, des gamines sautaient à la corde ou jouaient à la raquette. Les cloches des couvents tintaient sans discontinuer.

Thierry ne songeait qu'à la gloire d'être rencontré en compagnie de Rosesty et lorsqu'il croisait un ami de son oncle ou des Vellerive, il saluait très bas pour mieux attirer l'attention, avec l'invraisemblable espoir que le bourgeois reconnaîtrait le directeur de Paris-Moderne.

Quand ils eurent stationné devant tous les édifices et admiré une fois encore Notre-Dame, plus éclatante et dorée dans ce bel après-midi de juillet, ils se rendirent rue des Toussaints.

Pendant le dîner, Rosesty se montra plein d'attention pour le vieillard, son hôte. N'avait-il pas été, lui aussi, républicain sous l'Empire? Il eut une phrase aimable pour les travaux d'histoire thermidorienne qu'il espérait bien lire un jour, et il plaça négligemment une anecdote sur

onventionnel, qui eut la chance de se trouver 3ii près exacte. Enfin il vanta le futur talent rhierry. estima les collections un chiffre fa- 3ux, et honora les vins de louanges lyriques. rges-Jacques n'avait invité le Parisien qu'avec ance, et pour être agréahle à son neveu. Contre te attente, Rosesty lui plut infiniment, si hien m Champagne , devenu presque expansif , cle lui fit jurer de revenir bientôt.

ssez tard dans la soirée, Thierry, embarrassé le traditionnel colis de pain d'épice offert voyageur, accompagna son ami jusqu'au chei de fer. Gomme ils atteignaient le Café d'Esne où il aurait tant voulu exhiber Rosesty il lya d'une petite ruse : on ne pouvait quitter ms sans traverser l'établissement romantique ; j minutes suffiraient pour en examiner la déition !

- Non, certes, j'ai trop bien dîné chez votre le pour boire un bock de méchante bière, et rue des habitués me gâterait le souvenir que îporte...

ur le quai tous deux se félicitèrent de leur contre, échangèrent les témoignages d'affeci les plus vifs. Et Rosesty, que n'effrayait aue exagération, alla jusqu'à citer une phrase îbre de Montaigne sur l'amitié.

— Adieu, Seneuse, s'écria-t-il au moment où le train démarrait. Surtout, écrivez-moi, j'y compte absolument!

C'était le coup de foudre.

Installé huit jours après à Vauharlin, Thierry, dans le désœuvrement des vacances, ne cessait de penser à l'absent. A toute heure sa silhouette lui apparaissait, à toute heure il retrouvait un de ses gestes, entendait sa voix. Et bientôt, derrière Rosesty, incertaine, craintive encore, l'image de Paris s'insinuait.

D'abord il tenta de réagir, s'enfonça dans le parc où chaqne tournant lui remémorait un épisode de son amour pour Blanche, erra sur les berges où si longtemps il n'avait songé qu'aux ivresses de la pêche et de la chasse... En vain! Pour cette imagination fiévreuse, pour ce cœur tendre et si prompt à se donner, l'engoûmeni devint une hantise; et Thierry souhaita toujours plus ardemment de revoir le publiciste. Mais alors il faudrait se rendre dans ce Paris que le petit provincial voulait dédaigner, et un tel voyage lui semblait encore odieux, presque sacrilège.

D'ailleurs, à quoi bon? Parce que, certain dimanche oisif, Rosesty lui avait marqué un peu

l'intérêt, était-ce une raison pour l'importuner? k coup sûr, dès le lendemain, parmi tant de sou- ;is, le directeur de Paris-Moderne s'était empressé le l'oublier... Ainsi allait la vie !

Pourtant, avant de se résigner, Thierry résolut l'écrire. Il s'enferma toute une matinée et après ivoir détruit maints brouillons, il burina une îpitre naïve et alambiquée où il déplorait son isolement, se plaignait de sentir moins vivement qu'autrefois les charmes de Vauharlin, évoquait m termes chaleureux cette journée de Reims lont il conservait jalousement l'impérissable mémoire... Il cacheta l'enveloppe sans grand espoir, se promettant, au cas où il n'obtiendrait pas de réponse, d'oublier à jamais sa désillusion. Et, pour s'affermir, s'entraîner d'avance à d'autres pensées, par le même courrier il écrivit longuement à Madame Vellerive.

Rosesty ouvrit la lettre à la terrasse d'un café où, par hasard, il se trouvait seul, Paris étant désert à cette époque. Le « papier » l'amusa, le flatta, au point que le journaliste regretta de n'avoir personne auprès de lui à qui le montrer. Sur-le-champ il demanda un buvard, décidé « à faire une bonne action » et à répondre en toute gentillesse, poste pour poste. D'abord il assurait

le jeune homme de sa profonde sympathie : « Je reste émerveillé de voir à quel point nous nous sommes vite convenus, si vite que cela avait l'air d'une de ces liaisons de voyage où l'on ne se livre à fond que parce qu'on est sûr de se reprendre la minute après. » Puis il ajoutait en terminant : « La meilleure preuve que vous puissiez me donner de votre affection serait encore de suivre mes conseils. Où en est votre travail ? Il me tarde de vous lire ! Profitez de votre séjour à la campagne et apportez-moi bientôt deux ou trois nouvelles. Car vous n'hésitez plus, j'espère, à venir ici en novembre. Je vous présenterai à mes amis. » Ces lignes enchantèrent d'autant plus Thierry qu'il ne s'attendait point à un pareil empressement. Il se garda bien de communiquer à l'oncle le précieux autographe et, pour le relire à son aise, il courut se cacher dans la charmille.

Le cœur épanoui, il aurait voulu se dévouer à Rosesty sur l'heure ; et désormais il envisagea avec plus de sérénité la perspective du départ.

xin

Trois sentiments d'une intensité presque égale l'enchaînaient à Reims : son amour pour Blanche, sa tendresse pour l'oncle, sa dévotion à la Champagne.

Déserter sa ville, dire adieu à la vieille maison, aux aspects intimes et aux choses fraternelles, l'angoissait. Mais qui sait si après un court exil il ne reviendrait pas avec des yeux tout neufs vers cette terre natale dont il aurait religieusement céléhré la poésie et la grandeur? Et son existence paisible, qui sait s'il ne lui découvrirait pas, après le tumulte parisien et l'ahurisseni ont des \oyages, une saveur plus fine et plus pénétrante?

Quitter l'homme admirable qui l'avait élevé le déchirerait encore davantage! Georges-Jacques

n'était-il pas son vrai père, toute sa famille? Et les soixante-dix ans de l'oncle ne rendaient-ils pas un tel projet criminel? Par contre si le vieillard se maintenait dans sa verdeur, comme il serait fier de voir bientôt son neveu sur la route de la célébrité ! Quel couronnement de cette incomparable éducation!... Car en garantissant le succès, un homme tel que Rosesty n'avait pas pu se tromper.

Mais Thierry ne se dissimulait pas qu'abandonner Blanche était de beaucoup le sacrifice le plus cruel... Cependant, la séparation ne serait jamais bien rigoureuse; trois ou quatre fois l'an la jeune fille accompagnerait sa mère à Paris; lui, passerait les fêtes en Champagne; et peutêtre, l'été, rejoindrait-il les Vellerive aux bains de mer.

Autant que jamais résolu à épouser sa petite fiancée, Thierry admettait bien que la date de leur mariage fût encore lointaine. Pour consentir à leur union, l'oncle exigerait sûrement que l'étudiant fût reçu docteur ; bien des mois s'écouleraient d'ici là. Puisqu'il s'estimait inébranlable en sa constance et assez maître de lui pour résister aux passions orageuses, n'avait-il pas le droit d'affronter le monde, d'en connaître les plaisirs et les mensonges? Quelle joie de retrouver en-

suite sa chère promise ! Blanche d'ailleurs, comme toutes les femmes, était secrètement ambitieuse; elle accepterait une épreuve capable d'assurer le renom à son futur époux. Et ne l'aimerait-elle pas mieux encore lorsqu'il aurait montré le chemin que sait faire à Paris un provincial fort d'un bel amour... Quelle reconnaissance ne lui vouerait-elle pas s'il sacrifiait ensuite sur l'autel son jeune prestige?

Ainsi, tout le mois de septembre, Thierry chercha à se donner du courage, argumentant, ergotant avec lui-même, et multipliant les contradictions et les sophismes.

Certain jour de pluie qu'il ruminait dans la bibliothèque, il ouvrit par hasard un recueil d'aphorismes et y trouva cette pensée banale : « L'absence, quel puissant auxiliaire de l'amour ! » Il en admira la profondeur. Elle devint sa formule d'excuse, et il se la répéta sans cesse.

Cependant, rentré à Reims, il balançait encore, en proie à l'indécision champenoise, à cette faiblesse du vouloir dont il souffrait depuis l'enfance, et toujours plus tiraillé et meurtri par le combat de ses habitudes et de ses curiosités, de ses préférences anciennes et de ses tentations récentes.

Un lundi après déjeuner, l'oncle, qui semblait

taciturne depuis le retour de Vauharlin, prit affectueusement Thierry par l'épaule et l'entraîna dons le cabinet de travail.

Avec les mêmes gestes, les mêmes manies qu'au temps où il expliquait à son élève les fables de La Fontaine, il s'installa à son bureau tandis que le jeune homme se retrouvait dans son fauteuil d'enfant, sous le portrait de l'abbé Raynal. D'une voix plus grave qu'à l'ordinaire, mais tremblante d'émotion, le vieillard commença :

— Cher petit, tu sais combien je t'aime, et tu me pardonneras le chagrin que je vais te causer ; mais je ne puis plus me taire. Ton intrigue avec Blanche Vellerive dure depuis trop longtemps. Au début je ne t'ai fait aucune observation, car je ne voyais là qu'un caprice de votre âge, une idylle sans lendemain. Les mois ont passé, et votre roman est devenu la fable de Reims. A mots couverts on y fait allusion devant moi. Bientôt on m'arrêtera dans la rue pour me féliciter. Il est tout juste temps que cela finisse ! Comprends-moi bien : je ne me reconnais nullement le droit d'enchaîner ta liberté et de t'interdire de faire un jour le mariage de ton choix. Mais tu es jeune, novice, enthousiaste ; tu ignores tout de la vie et de toi-même, et j'ai le devoir d'exiger que tu réfléchisses avant d'engager ton avenir et de com-

mettre peut-être une erreur que tu me reprocherais plus tard. Tu sais ce que je pense des Vellerive; mais je tiens à te le redire. Ils ne me plaisent pas. Certes, je les crois honorables, mais ils sont dépourvus de tout caractère, de tout idéal. Chez eux, pas le moindre respect pour ce que nos morts ont vénéré. Je ne leur en fais pas un crime : ils ne savent pas ! En dehors de leur vanité et de leurs plaisirs, ces parvenus ne voient rien. Ce sont des gens sans tradition et sans parti, des gens de n'importe où. Et quelle tenue! quelles allures, grands dieux! Regarde, écoute ce gros homme vulgaire et prétentieux, cette coquette acharnée et frivole, et songe à ce que furent les nôtres, ta mère, la mienne... Je revais pour toi une famille mieux posée et plus grave. D'autant que, riche comme tu le seras, tu n'as pas besoin de courir une dot... Pardonne ma franchise, elle était nécessaire. Et maintenant laissons les Vellerive et parlons de toi : tu es dans une impasse, tu dois en sortir. A tout prix il faut te reprendre. Or, j'ai beau y réfléchir, je ne vois qu'un moyen : tu es mieux portant à cette heure, va finir ton droit à Paris, comme je le voulais naguère. Tu y passeras ta licence, puis ton doctorat. Pendant trois ou quatre ans, rien ne te forcera à revenir ici. Aux grandes vacances, aux congés de janvier

et de Pâques, nous ferons chacun la moitié du chemin et nous nous rejoindrons à Fraisenay. Crois-moi, cette absence te fera dn bien. Depuis quelque temps je te vois inquiet et nerveux. Gela te changera les idées. Là-bas tu retrouveras Rosesty, tu t'amuseras, tu apprendras à connaître les hommes. Et si, une fois docteur, tu viens t'inscrire à notre barreau, avec l'ambition de succéder à Parfait comme député et de défendre après lui la vraie République, ton vieil oncle aura le sentiment d'avoir bien rempli sa tâche! J'ajoute que si, à cette époque, tu as toujours la ferme intention d'épouser ta petite Rlanche, eh bien! libre à toi! j'irai gaîment à la noce... Tu viens d'avoir vingt et un ans, elle en a tout juste dix-huit. Vous pouvez patienter un peu, que diable ! Voilà le sacrifice que je te demande, mon cher enfant. 11 me sera aussi cruel qu'à toi-même. Mais consens-le, je t'en supplie. C'est mon cœur seul qui te parle. Allons ! un bon mouvement, donne-moi ta parole. Et soyons braves l'un et l'autre, comme des Seneuse.

Georges-Jacques avait récité tout d'une haleine ce discours si souvent ajourné. Il s'attendait à d'émouvantes protestations, redoutait une scène pénible ; et le vieux tendre, si prompt à capituler devant l'enfant gâté, demeurait sceptique sur sa

victoire. Thierry n'avait qu'un mot à dire, Seneuse s'était simplement mis en règle avec sa conscience, car au fond de son âme il déplorait déjà la fin de leur bonne communauté de vie, source de tant de joies. A son âge ! est-ce qu'on savait ?

— Soit, mon oncle, je vous obéirai, répondit le jeune homme d'une voix triste, mais en même temps soumise et décidée.

Et pas l'ombre d'une résistance ou d'une plainte ! Au point que l'ancien amoureux de Cécile Jozelet, l'espace d'un moment, méprisa quelque peu la nouvelle génération.

Néanmoins, Thierry vécut une heure déchirante, quand, le soir même, il apprit à Blanche l'ordre qui l'éloignait : son oncle était persuadé que s'il restait chez Pichotel il ne pourrait jamais préparer le doctorat.

La jeune fille devint toute pâle et de grosses larmes coulèrent sur ses joues. Elle croyait si bien que Thierry ne la quitterait jamais !

Bouleversé par ce chagrin silencieux, avec un élan de passion, il s'accusa de lâcheté et proposa de courir chez l'oncle, le supplier à genoux :

— Et si je n'obtiens rien par la prière, tant pis ! je suis majeur, après tout.

Mais, à la fois effrayée et satisfaite par ces paroles excessives, Blanche se montra courageuse:

— Puisque nous avons confiance l'un dans l'autre, le plus digne est de nous soumettre avec héroïsme.

Et, résolue, elle monta demander la permission de recevoir Thierry tous les jours jusqu'au départ, fixé à la Saint-Mari in.

Au cours de ces dernières entrevues, Blanche arrêta le plan de leur existence nouvelle. Gomme sa mère lui avait promis de l'emmener dorénavant lorsqu'elle irait à Paris, la jeune fille se réjouissait par avance de retrouver l'étudiant à chacun de ses voyages. Avec lui elle assisterait au Concours hippique et visiterait le Salon ; il les accompagnerait au théâtre, au Bois, aux courses, et leur offrirait à goûter dans des pâtisseries élégantes !

Puis ce furent des exhortations à se bien conduire, à ménager sa santé, à écrire ponctuellement, des avis et des recettes de petite femme pratique. Chaque fois qu'il s'en allait, Blanche le forçait à accepter de menus objets qui lui rappelleraient l'absente, quelque attendrissant souvenir de leurs enthousiasmes pour leur chère province. C'étaient des broderies où déjà s'emmêlaient leurs initiales, des bibelots par elle

iécorés au vernis Martin et ornés de fleurs champenoises, un cadre tressé en paille, avec sa photographie, une vue de la ville qu'elle avait peinte mr le rempart Saint-Nicaise, une provision de ces porte-plumes qu'elle s'amusait à fabriquer avec les brins de bouleau, l'arbre de la petite patrie. Un jour enfin, elle remit à Thierry un long écheireau de laine peignée, rapporté tout exprès du magasin paternel : au premier symptôme de 'hume il devait l'enrouler autour de son cou, le >uint opérerait et le guérirait infailliblement...

Chargé de paquets, le jeune homme rentrait lîner chez son oncle. Après le repas il accompagnait le vieillard jusqu'à la porte de Mademoiselle Jozelet ; puis il rôdait seul à travers la ville locturne.

Toutes ces rues, tous ces carrefours, où voltigeait devant lui le fantôme de son enfance, il j'était imposé le devoir de les parcourir une derrière fois. Et, chose étrange, il n'éprouvait à ce Pèlerinage aucun plaisir, aucune douleur; tout tu plus une mélancolie singulière, car il s'avisa ]ue certains coins familiers prenaient déjà à ses feux de déserteur une physionomie nouvelle. Cependant il s'efforçait de graver tous les aspects lans sa mémoire afin de pouvoir les évoquer làsas, aux heures de découragement. Peut-être

même — et il n'osait se l'avouer — lui seraientils de quelque utilité littéraire !

Enfin le grand jour arriva. Thierry bouscula ses préparatifs pour se rendre rue des Minimes. Sous prétexte d'admirer les premiers chrysanthèmes, les amoureux errèrent longtemps dans le jardin, considérèrent sans rien dire leur poirier de Rousselet, si lamentable et grêle avec ses ramures défeuillées. Mais comme, le soir venu, le brouillard de la Vesle montait rapidement, Madame Vellerive les rappela.

Machinalement le jeune homme tira sa montre :

— Cinq heures déjà! Allons, c'est fini...

Ils s'acheminèrent vers le perron. Leurs yeux se cherchaient dans l'ombre grandissante.

— J'aurais pourtant bien voulu entendre encore cette mélodie de Schumann que vous chantiez le matin des Rameaux, à votre retour de Cannes...

Aussitôt elle s'enfuit, monta chez elle, heureuse de cacher ses larmes et de pouvoir, grâce à la musique, donner libre cours à son émotion.

Sur le seuil du vestibule, Madame Vellerive souhaita un heureux voyage au jeune homme. Celui-ci répondit distraitement, absorbé par les notes légères qui remuaient le fond de son âme et, l'espace d'une minute, lui faisaient vraiment sentir tout ce qu'il laissait.

Il sortit. Dans la rue, emplie maintenant de brumes opaques, il s'arrêta, regarda la maison presque indistincte. Au premier étage, seul le halo d'une lampe indiquait la chambre de la jeune fille. Blanche jouait toujours la Noce, et les accords parvenaient assourdis aux oreilles de Thierry. Enfin, tout se tut et il s'éloigna dans le silence.

D'abord il courut embrasser Mademoiselle Jozelet, qu'il surprit occupée à lui préparer une caisse de confitures de norbertes, puis il passa à l'étude pour y faire ses adieux.

Le notaire fit introduire dans son cabinet le futur docteur et lui adressa un discours plein d'emphase sur la noblesse des sciences juridiques.

— Ah! mon jeune ami, conclut-il, quel bonheur pour vous d'aller entendre ces admirables maîtres ! Surtout promettez-moi de vous faire inscrire au cours de Vuatrin que j'ai suivi moimême il y a trente ans...

En règle avec le patron, Thierry entra dans la salle commune, et s'assit à sa place pour rassembler les bouquins que contenait son pupitre.

Or ce soir-là, tous les clercs « aux actes », Maxime en tête, accablaient le père Vincelet de brocards encore plus saugrenus et irrévérencieux que de coutume. Même ils n'avaient pas craint de

s'adjoindre le saute-ruisseau, un petit garçon bien peigné, lequel s'émancipait depuis quelque temps. Excité par eux, le galopin lançait, à laide d'un élastique, des boulettes de papier mâché contre l'abat-jour du doyen. Lune d'elles manqua le but, vint s'aplatir sur le crâne chauve. On se tordit. M. de Vincelet qui n'avait pas bronché jusqu'alors, interrompit sa liquidation, posa sa plume, s'essuya de son mouchoir à carreaux. Puis, d'une voix tranquille, et avec un sourire étrange, il dit en se frottant les mains :

— Vous êtes jeunes, messieurs!... Ça ne vous servira pas à grand'chose...

A cette heure décisive, où il se sentait lourd d'illusions, Thierry entendit avec une inquiétude singulière cette petite phrase qui affirmait si tranquillement l'inutilité de tout, l'éternelle faillite de nos rêves...

Le train partait à minuit. Longtemps d'avance Seneuse et son neveu firent les cent pas sous la marquise de la gare où s'engouffrait un vent glacial. Le vieillard se raidissait, affectait de parler de choses indifférentes, mais en marchant il gardait dans la poche de son pardessus la main de Thierry et la serrait contre lui. Qu'allait-il devenir, seul rue des Toussaints?

Enfin, sous le pont du faubourg de Laon, apparurent les feux de la locomotive.

Le jeune homme monta dans un compartiment vide et s'accouda à la portière...

Parce qu'un beau soir de juillet un inconnu avait traversé cette ville, l'élève de Seneuse, le petit traditionnaliste, l'amoureux fanatique de la Champagne abandonnait sa vieille demeure, sa province, sa fiancée, son oncle admirable... Il n'avait pas résisté au premier frôlement de la vie ardente.

Le train s'ébranla, contourna Reims. Le brouillard s'était dissipé, la lune brillait sur le canal, et Thierry regarda fixement la masse noire de Notre-Dame jusqu'au moment où elle se fondit dans l'ombre.

Valero issant, novembre 1 913,

PARIS — IMPRIMERIE MICHELS FILS 6, 8 et 10, Rue d'Alexandrie.

La Bibliothèque

Université d'Ottawa

Echéance

The Library

University of Ottawa

Date due

CE PQ 2627 .LBOb 19L9 CCO NEVEUX, ACC# 1238532

PCL CCUCE ENFANC

Page 1