‹ La douleurChapitre 15 sur 53 · XXII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XXII AVANT-PROPOS

De crainte qu'une foule d'hommes ne prennent en haine leur destinée, il faut peut-être de nouveau leur expliquer le mystère de la vie.

M. de Chateaubriand faisait déjà cette remarque eu 1802 : « Les persécutions qu'éprouvèrent les premiers fidèles augmentèrent en eux le dégoût des choses de la vie. L'invasion des Barbares y mit le comble, et l'esprit humain en reçut une impression de tristesse qui ne s'est jamais bien effacée. De toutes parts s'élevèrent des couvents, où se retirèrent des malheureux trompés par le monde, et des âmes qui aimaient mieux ignorer certains sentiments de la vie que de s'exposer à les voir cruellement trahis. Mais, de nos jours, quand les monastères, ou les vertus qui y conduisent, ont manqué à ces âmes ardentes, elles se sont trouvées étrangères au milieu des hommes. Dégoûtées de leur siècle, effrayées peut-être parla Foi, elles sont restées dans le monde sans se livrer au monde. Elles sont alors devenues la proie de mille chimères, et l'on a vu naître cette coupable mélancolie qui s'engendre lorsque les passions sans objet se consument elles-mêmes dans un cœur solitaire. »

Ces âmes se trouvent maintenant engagées dans les

AVANT-PROPOS XXHÎ

voies où le cœur ne rencontre que des sacidfices à faire, et la volonté que des obstacles à surmonter. Elles ne vivent au milieu du monde que pour voir croître leur abnégation, car elles y sont entourées de caractères vains, chez qui la personnalité a pris l'avance sur le cœur, et qui demandent à être portés ou admirés plutôt qu'à être aimés. Erifm, l'absence trop générale d'éducation, l'égoïsme croissant, l'impuissance provenant des maladies et l'instabilité des fortunes créent des états sans compensation ici-bas et donnent cours à des douleurs dont la piété elle-même se trouble, et que la charité à chaque instant s'étonne de ne pouvoir guérir.

11 ne faut pas s'étonner trop de certaines douleurs. Les hagiographies disent aussi que les âmes favorisées de grâces extraordinaires sont très souvent destinées à souffrir pour celles qui ne sauraient pas supporter ia douleur. Elles traversent alors des circonstances qui deviennent pour elles-mêmes une école de renoncement parfait. Entrant en lutte avec leurs faiblesses propres, elles acquièrent les vertus qui leur coûtent le plus et qui coûtent le plus aux hommes, pour qui elles se voient offertes à Dieu comme victimes expiatoires. Mais de telles âmes, il est vrai, ne se lamentent pas.

Page 1