La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits;
Si M"" de Duras a dit vrai : « On connaît mieux quelqu'un par les sentiments qu'il inspire, presque, que par lui-même », Chateaubriand ne saurait être pénétré à fond et bien démêlé dans la complexité de son être et de sa vie par une étude strictement personnelle et directe. Il le faut rechercher et retrouver dans les confidences de ceux qui le connurent et le pratiquèrent d'intimité.
Quels que soient les défauts qu'il tenait de son siècle et de son milieu, de son enfance rudoyée et négligée, de son penchant morbide à la solitude et au repliement sur soi, de sa tendance à ce que les médecins spécialistes appellent maintenant Tégocentrisme, si, malgré les désillusions, inévitables avec lui, il fut aimé plus que personne, aimé jusqu'au dernier soupir par ces nobles et belles âmes dont on connaît les noms, c'est donc qu'il y avait en lui un fond très riche et 1res attachant, des qualités très réelles et de premier ordre, une séduction qui n'était pas seulement du génie, du pouvoir et delà beauté. C'est l'homme même qui était séduisant.
En quoi il le fut, et plus particulièrement pour chacune de ses adoratrices, il serait intéressant de le dégager, au profit d'une psychologie complète de René.
2 Là duchesse de DURAS ET CHATEAUBHIAND
Lorsque nous disons qu'il .y a deux manières d'étudier les grands hommes. Tune directe et en eux-mêmes, l'autre dans les sentiments qu'ils inspirèrent, ne nous payons-nous pas d'apparences ?
Dès que Thomme illustre a disparu dans un rayonnement de gloire, emportant avec lui son secret, peut-être ignoré delui-raême, nulle étude directe n'est « presque » plus possible : ses actes, ses œuvres, sa correspondance, lesjugemenls publics des contemporains, toutes ces voies d'accès, tous ces moyens d'atteindre le héros et de faire son histoire, sont bien les éléments premiers et nécessaires d'une information objective ; mais ils n'épuisent pas les voies et moyens. Et d'ailleurs, sont-ils toujours absolument directs et intimes ? Surtout s'il s'agit de surprendre le secret de l'être moral, le vrai fond, l'arrière-fond — l'homme fût-il vivant, — peut-être sont-ils moins révélateurs que les sentiments éprouvés par les familiers à l'égard de cet homme. « Une infaillibilité s^attache dWdinaire à ces sortes de jugements qui se font en nous malgré nous. » Actuels et vivants reflets de celui qui en est l'objet, si ces impressions, reçues par plusieurs, et réparties sur nombre d'années, se ressemblent, nonobstant les variations de l'humeur et de l'âge, c'est qu'elles sont comme des instantanés d'âme, multipliés à l'infini ; c'est qu'elles contiennent des vues autrement véridiques et naïves que les actes et les écrits plus ou moins étudiés en vue d'un effet à produire, plus ou moins influencés par la pensée du public, ne serait-ce que par l'idée d'un seul témoin ou d'un seul correspondant.
Ces réflexions me sont suggérées par la correspondance de la duchesse de Duras avec Rosalie de Constant ; et c'est là aussi que se rencontre le mot cité : « On connaît mieux quelqu'un par les sentiments qu'il inspire, presque, que par lui-même. » Nuls documents ne pourraient nous rendre la physionomie morale de Chateaubriand aussi véridiquement, aussi naïvement que les impressions de M™® de Duras, confiées à son amie de Lausanne, — si ce n'est les lettres de Chateaubriand à M"® de
Duras eUe-mème. J'ai sous la main près de quatre cents lettres ou billets de lui à la « chère sœur », les plus confidentiels que je connaisse ! U s'y peint en traits heurtés et saillants. C'est l'homme de désir qui domine^ l'homme d'humeur, de passion, de combat, d'orgueil. Il parle comme en famille, et à une sœur ainée, aussi peu soucieux que possible d'éloquence et de poésie. Et cependant, que d'éloquence et de poésie dans l'expression de ses colères, de ses ambitions, de ses amertumes, de ses découragements^ de ses désirs plus ou moins changeants et contradictoires ! Quelles impulsions de caractère et quelles mobilités d'humeur !
Le Chateaubriand de 1' « arrière-iond », l'être de nature, on m le connaît qu'imparfaitement quand on n'a pas lu ses lettres à M"* de Duras. Comme il sait bien que le dévouement de la chère sœur ne lui fera jamais défaut, il ne se gêne pas avec elle, et c'est sur elle qu'il décharge sa bile. H a des duretés de paroles auxquelles on refuserait de croire, si les autographes ne faisaient foi. Telle est sa confiance en M"* de Duras qu'en fait de mots cruels, il suppose que tout lui est permis.
Ces lettres de Chateaubriand combleront fort heureusement une lacune qui va de 1814 à 1823, dans la correspondance de M~ de Duras avec Rosalie. Lettres de frère à sœur, ai-je dit, simples et naturelles, où les billets comptent pour beaucoup, non moins révélateurs que les lettres. Un billet est trop court pour se prêter à des arrangements de phrase ; l'état d'âme s'y trahit, surtout quand on désire et qu'on est impressionné avec la véhémence d'un Chateaubriand : véritables jets de flamme, éclairs jaillis d'un cœur éternellement inquiet et orageux. Par la concision forcée de ces petits mots, ils disent, avec plus de relief, la nature et le caractère de l'homme, les embarras et les tristesses de sa vie, la violence de ses convoitises et de ses rancunes, l'orgueil des longs espoirs enfin réalisés, ses faiblesses et inconstances de cœur, niées en dépit de l'évidence, et d'ailleurs l'affection sincère et reconnaissante que des entraîne-
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ments passagers n^étoufferont pas dans le cœur de René. On croit le voir et Tenlendre. C*esl son attitude ; c'est le jeu changeant de sa physionomie ; c'est le timbre harmonieux ou courroucé de sa voix ; c'est tour à tour l'air sombre et le sourire, soit du tyran, soit de l'ami. « T>Tannique enfant gâté b : ce mot de M** de Duras a presque la valeur d'une définition. Entendez4e : « Vous radotez » ; « ne me grondez plus b ; m ayez pitié de moi B ; ce je ne suis pas mort, mais bien malade b ; « que vous êtes injuste! c'est votre habitude b; «r* votre billet était un chef-d'œuvre de déraison et d'injustice b ; « cette violence est bien peu fondée b. — 11 l'osait dire, en 1823, à propos de sa folie amoureuse pour M"* de C*** — : « Vous me ferez renoncer à vous voir B ; « quand calmerez-vous votre tête? » ; « ne recommencez pas vos tracasseries » ; «c je veux bien que vous me disiez des tendresses et en répondre b ; « oui, ma sœur et mon amie, et pour toujours b.
Lettres et billets ne sont pas moins caractéristiques de l'àme qui les avait provoqués et inspirés : « Vos lettres me font vivre b. Ils se renvoyaient ce mot l'un à l'autre. Le cœur de M*"* de Duras biittait plus fort en les recevant, en les lisant, en les relisant, parfois dilaté de joie, plus souvent serré de tristesse. Sa vie y est engagée et comme prise autant que celle de son correspondant. « Depuis quinze ans, lui écrit-elle, je préfère ce qui est vous à ce qui est moi ; vos intérêts et vos affaires passent mille fois avant les miennes, et c'est tout naturellement, sans que j'y aie le moindre mérite. » Lettres de frère à sœur n'est pas assez dire. 11 est à croire que M"' de Duras pensait à Chateaubriand quand elle écrivait dans son roman d'Ourika : « J'avais cru autrefois aimer Charles comme un frère ; mais depuis que j'étais toujours souffrante, il me semblait que j'étais vieillie et que ma tendresse pour lui ressemblait plutôt à la tendresse <fune mère. »
Ces billets palpitent donc d'une vie double et très intense. Et, d'autre part, dans leur brusquerie elliptique, ils sont tour-
nés on ne saurait mieux : au point de vue littéraire, ils gardent belle et fière mine. En les parcourant, le lecteur se surprendra à sourire ; et, s'il est initié à la vie intime de Chateaubriand, ce sourire parfois s'aiguisera d'incrédulité. Tandis que M"* de Duras est invariablement franche et « vraie », Chateaubriand, du moins quand il s'agit d'affaires de cœur, nie, équivoque, ment sans vergogne : « Les Rois m'ont empoché de vous écrire ».0r, le même jour, et « minuit sonnant », il ajoutait deux pages à une lettre d'amour qui en comptait déjà quatre de grand format, et cette lettre adressée à M"** de C... (la correspondance ajoutera à cette initiale toutes les lettres qui forment le nom) portait ceci : (c Ma main est fatiguée, mais mon cœur ne Test pas. »
Les deux manières de connaître quelqu'un, Tune directe et par SCS propres confidences, Tautre d'après « les sentiments qu'il inspire », nous les aurons Tune et l'autre dans les conditions les plus parfaites avec les lettres de M*"' de Duras à Rosalie de Constant, et avec celles de Chateaubriand à M"* de Duras.
En dépit de tant de passions successives, les témoignages des mieux renseignés — des plus intéressés — le prouvent : Chateaubriand resta fidèle en ami à toutes les personnes qui eurent le droit de lui reprocher ses infidélités d'amour. Est-ce qu'il était libre — je pose la question sans essayer de la résoudre — vraiment et pleinement libre de fixer en une beauté de chair, et d'ailleurs en un objet quelconque, ses changeants désirs, ses élans vite lassés ? Cœur mobile et inquiet, cœur de malade que torture et dévore le spleen. Toujours est-il qu'il n'oublia jamais, qu'il n'abandonna jamais celles qu'avait un jour enflammées le feu de sa passion. 11 leur garda un attachement profond et généreux ; il ne manqua jamais de les soutenir de son mieux, de les consoler dans leurs peines. Suprême désir ! S'il devait se survivre, il voulait partager avec elles cette seconde vie ; il les voulait a emmener avec lui » au sein de la gloire ; il les voulait immortelles de son immortalité.
Dans l'échange des sentiments, et à travers la rapide succession des années^ il est clair qu'il reçut incomparablement plus qu'il ne donna. 11 ne se contentait pas de s'en adresser le reproche; il formait le projet de renverser la proportion et de rendre le centuple dans l'immanence du grand avenir.
Entendez la voix du génie ; et, dans la sonorité superbe de cette voix, distinguez les vibrations que lui communiquent les battements d'un cœur ému :
<c Beau privilège attaché à l'amitié du génie de donner une existence impérissable à tout ce qu'il a aimé. »
ce En m'occupant de la pensée d'écrire mes Mémoires^ je sentis ce prix que les grands attachaient à la valeur de leur nom. Il y a peut-être une réalité touchante dans cette perpétuité de souvenirs qu'on peut laisser en passant. »
a Rien de plus vain que la gloire au delà du tombeau, à moins qu'elle n'ait fait vivre l'amitié. »
ce Si je suis quelque chose dans l'avenir, mes amis y auront un nom beau et respectable. »
« Si je devais vivre, et si je pouvais faire vivre dans mes ouvrages les personnes qui me sont chères, avec quel plabir j'emmènerais avec moi tous mes amis ! »
« Oui,... vous prendrez place parmi les ombres de femmes qui naissent autour du poète, lorsqu'il rêve au son de sa lyre. Ces ombres délicates, orphelines d'une harmonie expirée et d'un songe évanoui, restent vivantes entre le ciel et la terre, et habitent à la fois leur double patrie !... »
M"*' de Caud, de Beaumont, de Custine, de Mouchy, de Duras, de Lévis, Récamier, belles âmes qui nous sont comme présentes et familières : c'est à la flUélité imprescriptible de son affection et de son souvenir qu'elles doivent cette vie d'outretombe.
Adoratrices du ce génie », peut-être avaient-elles assez compté sur le cœur de l'homme pour caresser en secret l'espoir sublime de vivre éternellement avec lui et par lui.
A coup sûr, ce fut le rêve du fi^rand rêveur; et celui-là n'aura pas été déçu. Li^s noms de ses amis, de tous ses amis, resplendissent d'un reflet de sa gloire. Sans lui, combien seraient éteints. Elles aussi se seraient à jamais perdues dans la fuite et la profondeur du passé, les charmantes « Ombres » ; ni leurs noms, parure de la vieille France, ni leurs lettres ni leurs œuvres, si douces à lire, n'auraient pu les sauver de l'oubli. Assurément, il avait beaucoup à se reprocher vis-à-vis d'elles, de chacune d'elles, et sans exceptiQn. C'est encore lui qui l'avoue en d'admirables paroles, où le repentir est trempé de larmes, et précisément à propos de M™' de Duras : on les trouvera au terme de ces études.
Entre autres éléments d'intérêt, les lettres à Rosalie de Constant traduisent avec une grande simplicité, gage d'une égale sincérité, les sentiments qu'inspira à M"™* de Duras l'auteur du Génie du christianisme. Dès la première rencontre, le cœur fut pris tout entier, l'imagination étant déjà séduite et complice. Elle admirait depuis longtemps l'écrivain. Elle aima l'homme, mais avec une plénitude qui fut comme une ivresse. De quelle nature était le sentiment qui la possédait? Et quel nom pouvait bien lui convenir ? Elle n'eut pas Tidée de s^en enquérir, et. encore moins de s'en inquiéter. Elle ne songea pas plus à le dissimuler qu'à le combattre. Aussi, tout de suite, l'admiration et la passion, excitées et redoublées Tune par l'autre, montèrent-elles au plus haut point. Elles ne firent qu'un dans l'exaltation du plus vif enthousiasme. Or, cet enthousiasme, elle le déclarait à tout venant; elle le laissait éclater et déborder sans réticence comme sans embarras.
C'est que, dans l'idéalité de cette affection indéfinissable, elle ne surprenait rien qui fût de nature à troubler sa délicatesse d'épouse, rien qui pût alarmer sa conscience de chrétienne. Mœurs d'avant 1789 : la rentrée en France des émigrés les avait plutôt ravivées, en rapprochant des sociétés longtemps séparées par les rigueurs de l'exil.
L'extrême tolérance du xviii* siècle en fait de fréquentations reparut dans le premier tiers du xix% au sein des grandes familles reconstituées. On redisait, dans ces milieux de traditions et de souvenirs : « Liberté, c'est ma devise ». Ce qui n'empêchait pas, comme bien Ton pense, de jaser et de critiquer.
Mais, pour de telles intimités, il n'y avait ni révolte de l'opinion, ni jugement formel, ni exclusion prononcée. De cette sociabilité poussée à l'excès et qui ne subsiiste plus, du moins à ce degré et avec sa nuance, il serait facile (sans oublier beaucoup de désordres) de citer d'illustres exemples : un seul suffira, le plus connu, celui de Mathieu de Montmorency, ami très intime et très familier de M°" Récamier, du vivant de M. Récamier et de M"* de Montmorency.
Les lettres de M"* de Duras, aussi bien que ses conversalions, revenaient d'instinct, et comme par obsession, à ce sujet favori, Chateaubriand. Sa chère correspondante de Lausanne dut se passer quelques sourires en lisant de telles déclarations, où la candeur le dispute à la flamme. Mais ce sourire lointain ne laissait aucun reflet moqueur dans ses réponses.
Bien autres étaient les droits et la liberté des amies de France. D y eut des allusions discrètes, et puis des avertissements directs, et puis des reproches formels. La plus intime amie, M"" de La Tour du Pin, fut aussi la plus sévère. Rien n'est typique comme les lettres que cette femme de caractère et d'esprit ose bien, jeune encore, adresser sur ce sujet délicat à celle qui rappelait « ma raison » et se rangeait volontiers à ses avis. Peine perdue : sur le chapitre de ses rapports avec Chateaubriand, M"' de Duras n'en veut faire qu'à sa guise ; elle n'écoute et ne suit que les mouvements de son cœur.
L'amie renouvelle ses avertissements; et c'est plaisir de voir avec quelle vivacité et, tout ensemble, quelle tendresse. La voici qui parle avec un enthousiasme d'ailleurs sincère, et point naïf, de ses deux flUes qui sont parfaites, et qui font sa vie et son
bonheur, — heureuses elles-mêmes de se sentir aimées, de leur mère, par-dessus tout. C'est une manière, à peine détournée, de rappeler à M°^ de Duras qu'elle doit placer son bonheur dans le petit cercle de la famille et que sa vraie gloire sera de s^adonner toute entière au bonheur des siens. Et, comme pour fortiiier, par un effet 'de contraste» l'insinuation qui n'a Tair que d'une confidence, elle cite un mot de naïve jalousie échappé à l'enfance de Clara, seconde fille de la duchesse. Et combien d'autres leçons, coulées en douceur, sous les formes aimables du moi épistolaire. Plus habituellement, le reproche est direct et le ton sévère, car elle croit à l'imminence du danger.
La franchise autoritaire de l'une n'a d'égale que l'imperturbable sécurité de l'autre. Heureuse et fière d'aimer Chateaubriand et d'en être aimée, sûre d'elle-même et appuyée sur la droiture de ses intentions. M"* de Duras accueille les gronderies avec liberté d'esprit et bonne gr&ce. Elle discute les motifs qui font jaser et critiquer. Nul indice de révolte intérieure ; nulle ombre de mauvaise humeur. Pourvu qu'elle puisse voir Chateaubriand à son aise, causer et correspondre avec lui, le reste ne compte pas.
Que lui font les critiques du monde ! que lui importent même les soupçons ou les blAmes de ses amies ! Ni M"*" de La Tour du Pin, ni M"' de Sainte-Maure, ni les autres, ne lui seront moins attachées parce qu'elle sera aussi l'amie du brillant a chevalier ».
Ainsi connattra-t-elle toutes les formes, tous les degrés, toutes les nuances, toutes les délices de l'amitié. La preuve que les sermons sur le danger ou même sur la « culpabilité » de sa passion ni ne la changent ni ne l'inquiètent, on la trouve dans les épitres dithyrambiques qu'elle adresse à Rosalie après toutes ces mercuriales.
M"* de La Tour du Pin a beau redoubler de sévérité : elle ne gagne rien sur la passion qui emporte M"* de Duras ; elle ne perd rien non plus de l'affection que lui garde à jamais le cœur de sa <c chère Claire ».
II y avait donc passion. Mais encore, quelle passion ? Si entraînée qu'elle fût vers Chateaubriand, M"® de Duras gardait, vis-à-vis de lui, toutes ses franchises et toutes ses fiertés. EUe retenait le droit de penser librement, et de parler comme elle pensait. De ce droit, jamais abandonné, elle usa largement, sur tout sujet, à tout propos, à toute heure.
Très éprise de cœur et très dépendante de sentiments, elle est tout ce qui peut s'imaginer de plus indépendant en fait d'opinions.
Chateaubriand, par violence de réaction et par impulsion de caractère, se range parmi les ultras. Elle est et demeure libérale. Il écrit dans le Conservateur^ et mène Tassant. Elle admire le talent déployé et en déplore les violences.
Le duc de Richelieu meurt. Elle le regrette et le loue dignement. Lui, répond en adversaire implacable. Decazes est frappé dans ses plus chères affections, en même temps que disgracié. EUe s'apitoie, tandis que lui, de cette pitié, s'étonne et s'indigne, elc.
Comme elle a ses franchises de paroles et son indépendance d'opinions, elle s'attribue des droits sur lesquels elle ne transige pas. Respirer, aimer, se dévouer, c'est tout un pour elle, surtout à l'égard de Chateaubriand. Mais elle veut être payée de retour; elle revendique une réciprocité d'affection. Oublieuse d'elle-même en tout le reste, fortune, crédit, santé, méchants propos de cour, elle ne demande, en récompense de son dévouement, que de se retrouver, à l'état d'influence ou de cause avouée, dans le bonheur de Chateaubriand. Penser qu'il lui devra en quelque façon le succès de ses persévérants efforts, ou l'aboutissement de ses longs espoirs, ou quelqu'une des joies de sa vie tourmentée, et qu'il l'en payera de sa recon-
LA DUGHESSe DE DURAS ET CHATEAUBRIAND li
naissante affection, et qu'il lui dira merci, c'est le seul salaire auquel elle prétende. Mais celui-là, elle l'attend, elle le veut, elle l'exige : « Mon cœur a beaucoup souffert, et il en reste malade ; et si on ne le berce un peu doucement de temps en temps, toutes ses vieilles douleurs lui reprennent. Pensez à me dire quelquefois que je suis votre première amie. » Première, en un sens meilleur que celui de Tancienneté.
Pour assurer les visées ambitieuses de son ami et son bonheur, s'il faut conseiller, avertir, blâmer, telle est la sincérité de son dévouement, et telle, Tindépendance de son caractère, qu elle n'hésitera pas à conseiller, avertir, blâmer : affection de sœur aînée, un peu sermonneuse, protectrice en vertu des situations, et, d'autre part, jalouse comme serait l'amour. Elle veut donc la première place ; elle y a droit, et n'acceptera jamais d'en déchoir. Aussi, l'ami étant René, quelles épreuves ! quelles souffrances ! Jamais résignée, ni soumise, à ce point de vue, tout partage l'indigne; toute rivalité l'exaspère. Elle se plaint directement, et non pas à mots couverts. Elle proteste ; elle en est malade, et elle le dit à l'ingrat ; mais le mal que cela lui fait dépasse de beaucoup ce qu'elle en dit. Loin d'exagérer les choses du sentiment, elle se contente d'en laisser entrevoir les profondeurs.
Cette indépendance d'opinion et cette fierté d'attitude, qui s'allient chez elle à la vivacité et aux exigences de l'amitié, font, de ce conmierce, quelque chose de très original, et peut-être d'unique.
L'affection ne saurait être plus ardente, ni l'enthousiasme plus vif, ni le dévouement plus absolu, et, non plus, la liberté des pensées plus entière, ni l'indépendance des opinions plus large, ni les conseib, agréables ou non, plus fermes, ni les critiques plus directes, et ce, nonobstant les protestations et les colères de Chateaubriand. Car celui-ci n'est ni un prodige d'humilité, ni un modèle de patience. Habitué aux adorations féminines, il supporte mal les divergences, les critiques, les reproches de la « chère sœur ».
Lui, « Félemel orage », lui ce qui aime les crises », il répond qu'il a surtout besoin de « paix », « qu'il cherche surtout le repos dans la vie » ; « il veut que sa sœur ne le gronde plus ». Ses colères viennent de ses passions et de ses torts, autant que de son orgueil : colères traversées de splendides éclairs ; et la pauvre femme, qu'elles terrifient et blessent, ne peut s'empêcher tout à la fois de souffrir, d'admirer et d'aimer. Et puis, il a de si beaux et de si prompts retours ! Douces comme des caresses sont les paroles qu'il prodigue alors, paroles d'enchanteur.
Aussitôt, on la voit émue et reconnaissante, quoique peu convaincue, et encore moins résignée.
Elle continuera de se plaindre et de blâmer, quand bon lui semblera, sauf à recevoir de nouvelles rebuffades qui la feront souffrir, et puis de nouvelles assurances d'amitié qui lui seront un baume. Et ce sera toujours à recommencer.
Reconnaissons aussi, car il faut être juste, que M"** de Duras ne ménageait pas toujours assez la susceptibilité de Torageux Breton.
D lui arrivait souvent de passer la mesure, et de la passer aussi bien vis-à-vis de M. de Duras que vis-à-vis de Chateaubriand.
Elle écrit à son mari : « J'humilie ma tête de tout mon cœur. Vous savez que^ si j* offense souvent, je ne suis pas récalcitrante à reconnaître mes fautes. » Si promptes et si généreuses que fussent les réparations, encore est-il qu'il y avait lieu d'en offrir, et qu'en ce genre les fautes étaient fréquentes.
Très simple et très droite, et, en même temps, très franche et très expansive, ardente <c comme les climats des tropiques où avait mûri sa jeunesse » et d'où sa mère était venue, « orageuse comme les mers sillonnées par Kersaint », comme cet océan sur les bords duquel elle avait vu le jour, ses origines, de tous côtés, la prédisposaient aux impulsions de sentiments, aux vivacités les plus irrésistibles.
Les extraits qui suivent illustreront, pour ainsi dire, les divers points de cette analyse.
Elle écrit à Chateaubriand ambassadeur : « Vos lettres sont très bien pour un gentilhomme breton... Vous avez encore trop du vieil homme, cher frère; je désespère de vous..., vous mourrez à la peine de vous arranger à Tétofie d'un ministre. »
On imaginerait difficilement ironie plus cruelle pour Tamourpropre de Thomme qui nourrissait depuis longtemps l'ambition d'être ministre, et qui se sentait en passe de le devenir.
« 1822. — 11 est donc dit que vous ne pourrez vivre sans chaînes ! combien pourrai-je en compter ! j» — a 11 me semble que toutes vos folies ne sont guère de saison et que vous êtes assez vieux pour être sage. »
«Tyrannique enfant gâté. . . Vous voilà donc parti (il est ambassadeur à Londres) ; voilà lé succès de tous mes travaux et de toutes mes espérances I Voilà pourquoi nous nous donnons tant de peine depuis huit ans ! Vous me direz si cela vous fait grand plaisir qu'on Vous appelle Votre Excellence, d'avoir de beaux chevaux et de donner de grands dîners ; car c'est cela ; et puis cependant, une part dans les affaires de l'Europe, mais quelle part? Incomplète, tiraillée, ne vous donnant peut-être que le chagrin de voir de plus près l'impossibilité de faire le bien... Moi, je serai en train de regretter le temps où vous portiez le pauvre habit bleu si râpé, et où vous étiez si agité tous les premiers du mois... » et le reste, très piquant.
De son côté, il écrit le 3 avril, et sa lettre, réponse directe, ou réflexion spontanée, est en contradiction flagrante avec les spirituelles réflexions de M"' de Duras.
« Me voilà dans cette ville [Londres] où j'ai passé il y a vingt-deux ans. Vous ne sauriez croire ce que j'éprouve en songeant à cette destinée qui me renvoie ambassadeur dans un pays d'où je suis sorti pauvre émigré bien obscur, bien malheureux. Pourtant^ je ne suis pas sans quelque-vanité et avoir
fait moi-même ma destinée. Je ne Fui dû qtià ce que je por» tais au dedans de moi lorsque f ai passé ici. »
M"*' de Duras oubliait trop les travaux et les combats victorieux de rillustre publiciste. Et Chateaubriand ne tenait pas assez compte de la protection très efficace de son amie, et de ses interventions, sî instamment sollicitées par lui.
M"*® DE Duras : « Quand je sens tant de sincérité, tant de dévouement dans mon cœur pour vous, que je pense que, depuis quinze ans, je préfère ce qui est vous à ce qui est moi, que vos intérêts et vos affaires passent mille fois avant les miennes, et cela tout naturellement, sans que j'y aie le moindre mérite, et que je pense que vous ne feriez pas le plus léger sacrifice pour moi, je m'indigne contre moi-même de ma folie. »
« Il n'y a pas une ligne de vos lettres qui ne me dise : « Je « vous cache quelque chose ». Je vous connais comme moi-même, et tout vous est possible, hors de me tromper. Quoi ! cher frère, notre amitié serait-elle comme celle dont M. de Laval disait qu'ib n'avaient pas de quoi aller jusqu'à tt bout? Je regretterais bien alors de n'être pas morte dans une de ces grandes maladies qui m'ont mise au bord du tombeau. J'aurais du moins emporté l'illusion qui a fait le charme de ma jeunesse. »
« Je ne veux pas qu'on prenne toute ma place, parce que j'ai la certitude que personne ne la mérite : ce qui me pousse à bout, ce sont les cachotteries. On ne cache que ce qui est mal, et les secrets sont la mort de l'amitié. » [Allusion à M"" Récamier.]
Chateaubriand : « Si le courrier ne m'apporte pas une bonne lettre d'excuses, je ne vous écrirai plus. Rien n'est "plus absurde et plus faux que toutes vos idées. Je ne connais personne au monde dont l'esprit et le cœur soient plus en harmonie que le vôtre avec tout ce que je sens et tout ce que j'éprouve... Il y a dans mon caractère, avec quelque chose de fort, quelque chose de faible. Je me laisse aller. Prenez-moi donc tel que je suis, d
M"* de Dura^ : « Si je ne vous aimais pas, je ne me soucierais
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guère de ce que vous écrivez à d'autres. 11 est vrai que je vous aimais mieux avec votre habit râpé et vos bottes crottées. Ah ! chère adversité, que je la regrette ! Je donnerais ma vie pour la retrouver! Il me semble que rien ne doit vous fâcher dans mes lettres. Ne voyez-vous pas le fond de mon cœur ? Avez-vous oublié d'y lire ? ou n*avez-vous pas le temps ou la volonté d'y regarder?
Lui : « Vous écrivez les choses les plus injustes tout rondement, et sans vous en apercevoir. 11 faut vous aimer comme vous êtes. »
« N'espérez pas, quand vous m'avez grondé, que je puisse vous écrire immédiatement de bonnes et longues lettres, comme vous le voudriez. Ce mouvement dure ; il faut quelque temps pour me remettre. »
Elle : « Vous ne savez pas ce que c'est que l'amitié, et puisque je ne vous l'ai pas appris, vous ne le saurez jamais. »
« Si j'avais un peu de fierté, c'en serait fait de notre amitié ; mais aimer sincèrement donne les vices et les vertus de l'esclavage. »
€c Cher frère, ayez un peu pitié de moi. Causons comme autrefois ! Envoyez-moi un souvenir de Londres. Que je voie que vous pensez un peu à moi ! »
Lui : «c Depuis que vous êtes sûre que M. de Rauzan ira au Congrès sans moi, vous n'avez pas pris plus de souci de mon affaire que du Grand Turc. Vous avez mis huit jours à parler à ViDèle sur une demande de la dernière importance. Qu'importe après tout ! »
Elle : « Je suis découragée, je vous l'avoue ; et puisque je ne vous parais pas une amie dévouée, il faut que je renonce à ce métier qui m'a très mal réussi. »
Lui : « Quand je crois vous avoir fait de la peine, j'ai de tels remords que je ne dors pas jusqu'à ce que ma lettre d'expiation sait arrivée. »
Elle : cr Qu'est devenu votre petit grain d'ambition ? Il est
devenu un gros arbre avec des branches à l'infini. Pauvre frère ! je vous aimais bien mieux quand vous étiez proscrit et persécuté. Voilà votre élément et votre parure !... »
Lui : « Vous ne me dites pas un mot qui ne soit une folie, ou une injure, quand vous me parlez d'autre chose que de politique. . Je ne sais si mon ambition est, comme vous le dites, devenue un grand arbre ; mais je puis en dire ce que ma pauvre sœur [Lucile] disait de la joie pour elle : (c Ce n'est pas une plante du a sol ». Et croyez-moi, les arbres de mes premières forêts me plaisent et me convenaient mieux. Rassurez- vous donc ! Je ne vous parlerai plus de politique. Je vous parlerai de vous et de votre roman. [!!] »
Elle : « Victoire ! Victoire ! vous venez d'être nommé par le Conseil ; Marcellus vous en porte la nouvelle. Villèle est adorable. Vous devrez Taimer à la vie, à la mort. Il a été dans tout ceci ferme, simple, et votre ami autant qu'on peut Têtre. Arrivez donc, mais sans vous hftter, sans air de triomphe. Il faut être modeste dans le succès. Vous entendez cela mieux que personne. Je vous avoue que je ne me sens pas de joie. Enfin, vous voilà au premier, au plus beau poste, et à la face de l'Europe. Vous ferez voir que Fauteur d'Atala entend la politique... Ce qui me désole à présent, c'est que je sache cette nouvelle et que vous ne la sachiez pas... Je suis enchantée de Marcellus ; vous l'avez gagné, comme vous gagnez tout le monde en faisant le bonhomme ; mais vous ne l'êtes pas. Eh bien 1 cher frère, il y a loin d'ici au temps du Conservateur. Mais c'est bien lui qui a amené ce qui se passe aujourd'hui. La pauvre M""® de Staël a dit que vous seriez ministre, et vous le serez. Arrivez tranquille! » *.
Noble cœur ! et que d'esprit ! Parfois, il est vrai, l'esprit jette des étincelles qui donnent la sensation de légères brûlures. Mais, pour racheter ce charmant défaut, avec quelle ardeur et quelle