‹ La duchesse de Malfi. Traduction de Georges EekhoudChapitre 17 sur 20 · ACTE V SCENE F · texte numérisé non relu

ACTE V SCENE F

Une place publique à Milan.

Entrent ANTONIO et DÉLIO

Antonio. — Que penses-tu de mon espoir de réconciliation avec les frères aragonnais ?

DÉLIO. — Je me métie. Les sauf-conduits qu'ils vous ont envoyés pour vous permettre de vous rendre à Milan, me semblent des filets pour vous attraper. Le marquis de Pescara qui tenait quelques-unes de vos terres en fief, s'est laissé persuader, malgré son noble caractère, de s'emparer de ces possessions et j'apprends que plusieurs de ses vassaux intriguent auprès de lui pour être investis de vos domaines. Je ne pense pas que ceux qui vous dépouillent de votre vivant avec tant d'empressement soient bien heureux de vous voir en vie. . .

Antonio. — Tu m'enlèveras donc toujours mes illusions sur un avenir moins orageux!...

DÉLIO. — Voici justement le marquis. Je vais solliciter une partie de vos terres, afin de savoir où en est le partage.

Antonio. — Oui, fais cela. (Il se tient à l'écart.)

Entre PESCARA

DÉLIO. — Seigneur, j'ai une demande à vous adresser...

Pescara. —a moi?

DÉLIO. - O il vous sera très facile de me satisfaire! Vous connaissez la citadelle de Saint-Benoît et les quelques terres qui en dépendent, autrefois en la possession d'Antonio Bologna; vous plairait-il de m'en accorder la jouissance?

Pescara. — Vous êtes mon ami. Pareil don serait aussi indigne de celui qui le fait que de celui qui l'accepte.

DÉLIO. — Pourtant Monsieur...

Pescara. Je justifierai plus longuement mon refus, lorsque nous serons seul à seul. Voici la maîtresse du cardinal.

Entre JULIA

JULIA. — Monseigneur, vous voyez devant vous une humble solliciteuse qui serait, sans doute, fort mal accueillie si elle n'était munie d'une lettre d'introduction d'un haut personnage. Le cardinal, en personne, me recommande à votre faveur (Elle remet une lettre à Pescara )

PESCARA. — Il réclame pour vous la citadelle de Saint-Benoît appartenant à Bologna, le proscrit.

JULIA. — En effet.

Pescara. — Je cherche en vain parmi mes amis quelqu'un à qui j'eusse pu en faire don. Elle est à vous.

JULIA. — Seigneur, je vous remercie. Le cardinal saura combien je suis touchée non seulement par votre don, mais aussi par la promptitude que vous mettez à me l'accorder. {Exit.)

Antonio. — Comme ils s'engraissent de mes dépouilles!

DÉLIO. — Seigneur, je ne vous suis guère obligé...

Pescara. — De quoi?

DÉLIO. — De ce que vous accordiez à pareille créature ce que vous veniez de me refuser.

Pescara. — Savez-vous bien ce que vous me demandiez? C'était le bien d'Antonio ; un bien qui ne lui a pas été enlevé par l'autorité légale, mais qu'on lui arrache arbitrairement à la requête du cardinal. Il ne me convenait pas d'associer mon ami à une pareille iniquité. C'est une gratification due seulement à une prostituée; car c'est une flagrante injustice. Me va-t-il falloir bientôt répandre le sang innocent pour que mes partisans, mes amis, s'en désaltèrent et paraissent plus sanguins? Je suis bien heureux que ces possessions arrachées par une si noire ingratitude à leur propriétaire légitime ne représentent plus que le salaire de la luxure. Mon bon Délio, ne me demande que de nobles choses, et tu trouveras en moi un noble donateur!...

DÉLIO. — Vous m'édifiez complètement, Seigneur.

Antonio. — Voici un homme qui materait le cynisme des mendiants les moins vergogneux !

Pescara. — Le prince Ferdinand arrive à Milan, malade, dit-on, des suites d'une apoplexie; mais d'autres prétendent qu'il est tombé en démence. Je me porte à sa rencontre. [Exit.)

ANTONIO. — Le noble vieillard!

DÉLIO. — Que comptez- vous faire, Antonio?

Antonio. — Exposer cette nuit à la pire méchanceté du cardinal ma pauvre vie languissante et ma fortune précaire. Je me suis assuré les

moyens de pénétrer secrètement dans sa chambre; je le visiterai, vers minuit et à l'improviste, comme son frère visita autrefois notre noble duchesse. Il se peut que la crainte subite du danger — car je me présenterai sans déguisement — aussitôt dissipée par mon attitude respectueuse et sympathique, extraie tout poison de son cœur et provoque même une réconciliation entre nous. Si cette suprême tentative échoue, je serai du moins débarrassé de cette misérable existence. Car mieux vaut tomber brusquement que déchoir par degrés.

DÉLIO. — Va, je te seconderai dans tout danger. Ma vie n'est-elle pas liée à la tienne?

Antonio. - Tu es toujours le meilleur et le plus aimé des amis.

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