ACTE II S C È N E P
Malfi. — Un appartement dans le palais ducal.
Entrent BOSOLA et CASTRUCCIO
BOSOLA. — Ainsi vous souhaiteriez ardemment d'être pris pour un éminent magistrat?
Castruccio. — C'est le but même de mon ambition.
BosOLA. — Voyons ; vous avez déjà le physique de l'emploi et votre
serre-tête dégage suffisamment vos longues oreilles. Apprenez encore à chiffonner avec bonne grâce les brides de votre rabat et lorsque vous prononcez un discours mesuré ne manquez pas de tousser trois ou quatre fois à la fin de chaque période et de vous moucher avec fracas jusqu'à ce que le nez vous démange et que la mémoire vous soit revenue. En présidant une audience criminelle, s'il vous arrive de sourire à un prisonnier, faites le pendre; mais si vous lui lancez des regards courroucés et menaçants, qu'il soit certain d'échapper au gibet.
Castruccio. — Je ferais un président bien joyeux...
BOSOLA. — Ne soupez pas le soir ; votre esprit n'en sera que plus lucide le lendemain.
Castruccio. — Cela me fournirait plutôt un estomac de querelleur; car à ce qu'il paraît les casseurs d'assiettes mangent rarement de viande et c'est ce qui les rend si vaillants. Mais comment saurai-je si le peuple me prend pour un sujet éminent?
BosOLA — Je vous fournirai le moyen de l'apprendre : Faites répandre le bruit de votre agonie et si la populace vous maudit, soyez certain d'avoir joué un rôle tapageur. (Entre une vieille dame.) Tu viens de peindre ?
La vieille dame. — De peindre quoi?
BOSOLA. — Autrement dit, tu viens de droguer ton visage. Ce serait presque un miracle de te rencontrer non maquillée. Ton visage retrace les profondes ornières et les fétides bourbiers rencontrés durant le dernier voyage de la cour. TJne dame de France ayant eu la variole, se fit écorcher le visage pour le rendre plus uni ; mais alors qu'avant l'opération elle avait l'air d'une râpe à muscades, après elle ressembla à un hérisson venu avant terme.
La vieille dame. — Appelez-vous ceci de la peinture ?
BOSOLA. — Non, non, appelons-le plutôt le carénage d'une vieille dame dartreuse, qui lui permette de courir à de nouveaux abordages. Voilà la définition brutale de votre plastique.
La vieille dame. — Mon cabinet de toilette vous est donc bien familier?
BOSOLA. — On le prendrait pour un laboratoire de sorcière à y trouver du gras de serpent, du frai de reptiles, de la bave de Juif et des excréments d'enfants circoncis : et tout cela destiné au visage. Je préférerais manger un œil de perdrix extrait de la plante des pieds d'un malade de la peste, qu'embrasser, même à jeun, une de vos pareilles. Vous voilà deux sujets dont le péché de jeunesse sert de patrimoine au médecin; il lui permet de renouveler au printemps le harnais de son cheval et de remplacer sa courtisane haut-cotée à la chute des feuilles. Je m'étonne que vous ne vous abhorriez pas vous-même. Suivez encore le cours de cette méditation :
Que doit-on priser dans la forme extérieure de l'homme ?
Nous considérons comme de mauvais augure la naissance d'un poulain, d'un agneau, d'un faon ou d'une chevrette ressemblant, en quelque membre, à l'homme, et nous fuyons ce produit de la nature comme un prodige. L'homme est consterné de retrouver sa difformité dans d'autres créatures que son espèce. Mais quoique nous portions en notre propre chair des affections dont on emprunte la nomenclature aux bêtes, telles que la lycanthropie et Téléphantiasis, quoique nous soyons mangés de poux et de vers, et quoique nous promenions partout un corps usé et pourri, nous aimons dissimuler celui-ci dans de riches étoffes; toute notre crainte, non, toute notre terreur provient de l'arrêt du médecin qui nous enterre pour nous convertir en fumier! Votre femme est partie pour Rome. Vous deux, accouplez-vous et allez récupérer vos forces aux eaux de Luques. J'ai d'autre besogne sur le chantier. [Exeunt Castruccio et la vieille dame.)
J'ai remarqué que notre duchesse est malade par intermittences; elle a des nausées et des crampes ; la bordure de ses paupières est bleue comme chez les femmes enceintes ; ses joues se creusent et son flanc s'arrondit, et, contrairement à notre mode italienne, elle porte une robe flottante. Je crois tenir un joli stratagème pour savoir de quelle affection elle souffre. J'ai acheté quelques abricots, les premiers de la saison. (Entrent Antonio et Délio.)
DÉLIO. — Mariés, et depuis si longtemps! Vous me stupéfiez.
ANTONIO. — Que tes lèvres demeurent scellées pour jamais! Car si je supposais un instant qu'une autre chose que l'air pût aspirer ces paroles, je souhaiterais que tu n'eusses plus de souffle. — Eh bien. Monsieur, toujours en contemplation ? Vous étudiez le moyen de devenir un grand sage.
BOSOLA. — O, Monsieur, le sentiment de la sagesse est un vilain mal cutané qui recouvre tout le corps de l'homme. L'ignorance est une garantie de bonheur. La plus subtile folie provient de la plus subtile sagesse. Soyons simplement honnête.
ANTONIO. — Je lis en vous-même.
BOSOLA. — Vraiment.
ANTONIO. — Ne voulant point paraître ébloui, aux yeux du monde, par votre subite promotion, vous vous obstinez dans cette mélancolie hors de saison. Abandonnez-la !
BosOLA. — Accordez-moi d'exprimer mon honnêteté dans le mode qui me convient. Faut-il me confesser à vous? Je ne regarde pas au delà de ce que je puis atteindre. Les dieux seuls chevauchent des coursiers ailés. Une mule d'avocat, au pas tranquille, convient à la fois à mes dispositions et à mon emploi ; car remarquez que lorsque l'esprit d'un cavalier court plus vite que son cheval ne galope, tous deux sont bientôt fourbus.
ANTONIO. — Vous faites semblant de contempler le ciel, mais je crois
que le diable offusque constamment vos regards,
BOSOLA. — O, Monsieur, vous éies maître du pouvoir, l'homme de confiance de la duchesse, cousin germain d'un duc détrôné. Descendriezvousen droite ligne du roi Pépin ou seriez- vous celui-ci, que cela reviendrait au même Remontez auxsources des plus grands fleuves, vous ne irouverezque quelques bulles deau. D'aucuns s'imaginent l'âme des princes d'essence plus noble que les âmes du commun des mortels. Ils se trompent, toutes sortent du même moule. Des passions identiques les gouvernent. Le mobile qui incite un vicaire de campagne à réclamer des tribunaux le cochon de la redevance et à ruiner ses paroissiens, détermine aussi les princes à ravager une province entière, à saper des cités florissantes à coups de canon.
Entrent la DUCHESSE et ses FEMMES
La duchesse. — Votre bras, Antonio. N'ai-je pas pris de l'embonpoint? Je deviens asthmatique. — Bosola, pourriez-vous me procurer une litière semblable à celle qu'employait la duchesse de Florence?
Bosola — La duchesse s'en servait durant sa grossesse.
La duchesse. — Je crois, en effet. -- Viens ici, toi, rajuste ma fraise. Que tu es lente! Ton haleine fleure les pastilles de citron. Auras-tu bientôt fini ou me faut-il défaillir sous tes doigts? Mes vapeurs me tourmentent à ce point...
Bosola (à part). — - Des vapeurs! Assez solides ces vapeurs (i)!
La duchesse. — Je vous ai entendu dire que les seigneurs français gardaient leur chapeau devant le roi...
ANTONIO. — En effjt.
LA DUCHESSE. — Lors d'une réception?
ANTONIO. — Oui.
La duchesse. — Pourquoi n'introduirions-nous pas cet usage? Donnez l'exemple au reste de la cour. Remettez votre chapeau le premier.
ANTONIO. — Pardonnez moi de n'en faire rien. J'ai vu dans des pays plus froids que la France les nobles demeurer découverts devant le roi, et cette contenance était la plus digne.
Bosola. — J'ai un présent pour Votre Grâce.
(i) Il m'a fallu trouver un équivalent au calembour que fait Bosola sur le mot mother, qui signifie à la fois mère et crise d'hystérie. L'original porte : La DUCHESSE. — I am so troubkd with the moiher! Bosola. — I fear too much ! C. h
La duchesse. — Pour moi, Monsieur (i)?
BOSOLA. — Des abricots, Madame.
La duchesse. — O Monsieur, où sont-ils? Je n'en ai pas encore vus cette année !
BOSOLA (à part). — A merveille. Son teint s'anime.
La duchesse. — Réellement, je vous remercie beaucoup. C'est qu'ils sont superbes, ces abricots. Quel gaillard malhabile que notre jardinier. Nous n'en aurons aucun ce mois-ci.
BOSOLA. — Votre Grâce ne désire-t-elle pas les peler?
La duchesse. — Non... Ils ont un goût de musc, me semble-t-il...En effet, ils ont bien ce goût. .
BosOLA. — Je ne sais pas. Toutefois j'aurais préféré que Votre Grâce les eût pelés...
La duchesse.— Pourquoi?
BOSOLA. — J'avais oublié de vous dire que ce coquin de jardinier, pour en tirer profit le plus tôt possible, les avait forcés au moyen de crottin de cheval...
La DUCHESSE. — Quelle plaisanterie! — Vous en jugerez. Goûtez-y...
Antonio. — N'en déplaise à Votre Grâce, je ne suis pas amateur de fruits...
La DUCHESSE. — C'est mal à vous, Monsieur, de dédaigner nos friandises. C'est un fruit délicat et on le dit nourrissant.
BOSOLA. — Un art ingénieux que la greffe!
La DUCHESSE — Dites plutôt un perfectionnement de la nature...
BosOLA. — Faire venir une pomme de reinette sur un sauvageon, une prune de Damas sur une épine noire! (A part. Comme elle les dévore! Puisse un ouragan soulever les paniers de cette p...! Car n'étaient ces atours et cette jupe flottante, j'aurais découvert ostensiblement le jeune garçon qui cabriole dans son ventre!
La DUCHESSE. — Je vous remercie, Bosola ! Ils étaient vraiment fameux. Pourvu qu'ils ne m'incommodent pas...
ANTONIO. — Eh bien. Madame?
La duchesse. — Ces fruits verts et mon estomac se combattent. Comme ils me gonflent!...
Bosola (à part). - Non, vous étiez déjà trop gonflée pour cela !
La duchesse. — O, il me prend une sueur froide!
Bosola. — Vous me voyez au regret...
(i) a Voyez dans Webster, Duchesse de Mal/i. une scène d'accouchenîent admirable ». dit H. Taine dans une note, page 52, tome II de son Histoire de la Littérature anglaise^
La duchesse. — De la lumière, dans ma chambre ! O mon bon Antonio, je suis perdue ! . . .
DÉLIO. — De la lumière ! holà ! de la lumière ! (Exeunt la duchesse et ses dames — Exit d'un autre côié Bosola.)
Antonio. — Omon très fidèle Délio, nous sommes perdus ! Je crois qu'elle est en travail d'enfant. Et nous n'avons plus le temps de la transporter !
DÉLIO. — Avez-vous préparé ses suivantes à l'assister? L'accoucheuse choisie par la duchesse a-t-elle été indroduite secrètement au palais ?
ANTONIO. — Tout était prêt.
DÉLIO. — Profitez alors de cetre conjoncture fortuite. Publiez que ce Bosola Ta empoisonnée avec ses abricots. Cela expliquera sa brusque retraite dans ses appartements
ANTONIO. — Gardons-nous en bien. Ce serait le moyen d'ameuter, autour d'elle, tous les médecins de la ville.
DÉLIO. — Vous les éloignerez en déclarant que la duchesse, craignant d'être empoisonnée une seconde fois par eux, a préféré prendre un antidote de sa préparation.
ANTONIO. — Ma consternation est telle que je ne sais à quel parti me résoudre.