SCÈNE IV
Rome. — Un appartement dans le palais du cardinal.
Entrent LE CARDINAL et JULIA
Le cardinal. — Assieds-toi. Tu es l'objet de mes meilleurs désirs. Conte-moi, je te prie, le tour que tu inventas pour venir à Rome sans ton mari.
JULIA. — Mais, Seigneur, je lui ai simplement dit que j'allais visiter ici, par dévotion, un vieil anachorète...
Le cardinal. — Tu es une malicieuse et fausse pièce, — j'entends, à son égard.
JULIA. — Vous avez prévalu contre moi en dépit de mes plus fermes résolutions. Au moins, ne soyez pas inconstant.
Le cardinal. — Ne te mets pas voloniairement à la torture; tes propres torts te rendent soupçonneuse.
JULIA. — Comment cela, Monseigneur?
Le CARDINAL. — Tu te défies de ma constance, parce que tu as éprouvé toi-même ces revirements étourdis et sauvages.
JULIA. — Les avez-vous jamais constatés?
Le cardinal. — ' En vérité, l'homme parviendrait plus aisément à rendre le verre malléable qu'à fixer le cœur de la généralité des femmes.
JULIA. — Vraiment, Monseigneur?
Le cardinal. — En recourant à la lunette fantastique inventée par Galilée le Florentin, on trouverait peut-être une femme constante dans la lune.
JULIA. — De mieux en mieux, Monseigneur.
Le CARDINAL. — Pourquoi pleurez-vous? Des larmes sont-elles votre justification? Les mêmes larmes tomberont sur la poitrine de votre époux, Madame, avec une éloquente protestation que vous l'aimez par-dessus toute chose. Viens, je t'aimerai sagement, étant très certain que tu ne pourras me faire cocu.
JULIA. — Je veux retourner à la maison, auprès de mon mari.
Le cardinal. — Au moins, me remercierez-vous de vous avoir détaché de votre perchoir pour vous camper sur mon poing, vous montrer du gibier, et vous laisser voler à lui. Je t'en prie, embrasse-moi. Quand tu étais avec ton mari tu étais surveillée comme un éléphant apprivoisé. Oui, tu me dois de la reconnaissance ! Tu n'en obtenais que des baisers et une nourriture relevée. Mais quel délice représentait cela? C'était comme quel-
qu'un qui sait un peu pincer du lulh, mais ne sait pas accorder son instrument. Tu vois bien que tu me dois de la reconnaissance.
JULIA. - Vous me parliez d'une pitoyable blessure au cœur et d'un foie malade, quand vous me fîtes la cour pour la première fois ; vous aviez l'air d'un incurable.
Le cardinal. - Qui est là? (Entre un domestique.) Rassure-toi, car, en comparaison de mon affection pour toi, la foudre est frigide.
Le domestique. — Madame, un gentilhomme, venu de Malfi, désire vous voir.
Le cardinal — Faites-le entrer, je me retire. (Exit.)
Le domestique. — Il dit que votre mari, le vieux Castiuccio, est arrivé à Rome, mis dans un état lamentable pour avoir couru la poste... [Exit.)
Entre DÉLIO
JULIA (à part). — Le Seigneur Délio ! Un de mes anciens adorateurs !
DÉLIO. — C'est hardi à moi de me présenter à vos regards.
JULIA. — Vous êtes le bienvenu, Seigneur.
DÉLIO. — Couchez-vous ici !
JULIA. — Vous n'ignorez pas que nos prélats romains ne donnent pas à loger aux dames.
DÉLIO. — Fort bien. Je ne vous ai pas apporté de lettres de recommandation de votre mari, car sa recommandation n'ep aurait pas été une pour vous.
JULIA. — J'entends qu'il est venu à Rome.
DÉLIO. — Je n'ai jamais connu bête de somme et son faix, cheval et cavalier, plus fatigués l'un de l'autre; s'il avait eu meilleur dos il aurait fini par charger l'animal sur ses épaules, tant le postérieur lui cuisait.
JULIA. Votre rire est toute ma compassion pour lui.
DÉLIO. — Madame, j'ignore si vous avez besoin d'argent, mais je vous en ai apporté un peu...
JULIA — De mon mari?
DÉLIO. — Non, de ma propre caisse.
JULIA. — Avant de me décider à l'accepter, il me faut savoir vos condition.
DÉLIO. — Regardez, c'est de l'or. N'a-t-il pas jolie couleur?
JULIA. — J'ai un oiseau plus merveilleux...
DÉLIO. — Ecoutez quel soi. mélodieux!
JULIA. — La corde d'un luth résonne beaucoup plus agréablement. Votre or manque du parfum des fleurs de cassie ou de la civette. Il ne possède même aucune vertu médicale, quoique certains docteurs à la mode en préconisent l'infusion dans le pot-au-feu. En vérité, c'est une créature engendrée par. . . (Rentre le domestique.)
Le domestique. — Votre mari est arrivé. Il a remis au duc de Calabre une lettre qui me paraît l'avoir jeté hors de ses gonds. [Exit.)
JULIA. — Vous entendez, Monsieur Je vous prie de me faire connaître, aussi brièvement que possible, vos affaires ici et ce que vous voulez de moi,
DÉLIO. — Pour le faire court, voici. Je voudrais vous avoir pour maîtresse aux heures où vous ne vivez pas avec votre mari.
JULIA. — Monsieur, je cours demander l'autorisation de mon mari et vous rapporte instantanément sa réponse... [Exit.)
Delio. — Admirable ! Est-ce sa malice ou son honnêteté qui parle ainsi? Ne viens-je pas d'entendre dire par quelqu'un que le duc était excité au plus haut degré par une lettre envoyée de Malfi. Je crains qu'Antonio ait été trahi. Que son ambition paraît redoutable aujourd'hui ! Fortune infortunée! Ils franchissent des gouffres et s'épargnent de profondes calamités ceux qui pèsent l'événement avant de commettre l'action.