‹ La Duchesse GhislaineChapitre 1 sur 1 · FORSAN · texte numérisé non relu

FORSAN

OF New York,

— Vous parlez de Tainour, comme un aveugle des couleurs, sans en comprendre la réalité. Ne vous en déplaise, ma chère, vous auriez dû naître à THôtel de Rambouillet et apprendre à épeler sur les genoux de Catherine de Vivonne. Puis avec ce goût d'aventures guerrières qui animait les femmes d'alors, vous seriez devenue une des romanesques héroïnes de la Fronde, quitte, dans votre vieillesse, à passer au jansénisme et à discuter la question de la grâce avec les plus savants évoques de France.

— Suis-je donc aussi démodée que cela, Aurélie ?

— Démodée n'est pas un mot poli. Vous êtes

quintessenciée. Voyons, Ghislaine, avoi]ez-le. Quoi!... Vous froncez le sourcil?... Préférezvous que je vous compare à une de ces châtelaines des tennps gothiques qui faisaient bâtir des cathédrales et accompagnaient leurs époux aux croisades? Vous en avez le nom et le port, mais avec plus de mouvement dans l'esprit et moins de naïveté dans le cœur. La Renaissance est trop païenne pour vous, le dix-huitième siècle trop badin... Quant au dix-neuvième...

— Eh bien, demanda celle que l'on venait d'appeler Ghislaine, ne puis-je y occuper la plus petite place?

— Je ne vois pas trop... Cependant oui... Au fait, sans vos convictions politiques, vous auriez pu être une femme de mil huit cent trente^ qui aurait cru au parlementarisme et tenu un salon doctrinaire.

— Mais, reprit son interlocutrice, à quel propos, chère amie, cette revue des siècles écoulés?

— Simplement pour vous faire comprendre que vous appartenez à la race des femmes disparues. Vous n'êtes pas de votre époque ; c'est le secret de votre malaise moral. Vous rêvez à des combinaisons de sentiments impossibles, vous aspirez aux sérieux dévoue-

ments, aux longues et respectueuses attentes...

— Vous vous trompez, Aurélie, je n'aspire à rien, je vis uniquement dans le souvenir et le regret du passé. Si Adrien avait vécu...

"— Vous seriez parfaitement heureuse... C'est en quoi vous faites erreur^ ma chère. Le duc était un homme charmant^ mais vous aviez vingt-six ans quand vous Tavez perdu, aujourd'hui vous en comptez trente-deux ! Croyezmoi, ce qui vous satisfaisait à ce moment-là, vous paraîtrait incolore maintenant que votre esprit a saisi toute la gamme des nuances. Ce travail s'accomplit à la trentième année, d'où je conclus que les femmes qu'on marie trop jeunes ne sauraient être responsables des malheurs futurs de leur ménage.

La baronne Aurélie de Lésiade avait une façon précise d'énoncer ses théories, qui enlevait à ses interlocuteurs le courage de les discuter. Elle possédait sur toutes choses des idées fixes, bien à elle, nettes toujours, originales souvent et y conformait la conduite de sa vie. Elle ne ressemblait à personne, et ce crime, le plus irrémissible de tous, lui aurait créé dans le monde une position difficile, si la clairvoyance redoutable de son esprit n'avait effrayé ses détrac-

teurs, tandis que sa bonne grâce charmante contraignait ses amis à lui pardonner la vivacité de sa franchise. Elle s'était mariée tard et avait épousé un homme de vingt-cinq ans plus âgé qu'elle. On ignora toujours ce qui décida ce mariage. M^^^ Aurélie de Ribemont avait, jusquelà, obstinément refusé tous les partis qui s'offraient. On la croyait ambitieuse ; quelques-uns affirmaient qu'elle ne se marierait jamais, qu'elle méprisait les hommes aprèsJes avoir trop clairement jugés. Quand elle annonça son choix, Tétonnement fut général ! Le baron de Lésiade ne portait pas un grand nom, ne possédait pas une fortune considérable ; il avait, en outre, des attaches dans le monde officiel, ce qui contrariait la famille de W^^ de Ribemont. Malgré son opposition, le mariage se fit, et la baronne Aurélie affirmait partout et toujours qu'elle ne s'était jamais repentie de son acte d'indépendance. Son attitude le prouvait ; elle était parfaite pour M. de Lésiade qu'elle appelait son meilleur ami. Aucune aventure galante n'occupait sa vie. Laide de visage, avec une taille de déesse et des mains célèbres, elle parlait de sa I personne comme d'un épouvantait et avait coutume de dire que l'amour était un manque

de dignité de la part des femmes laides, qui risquent toujours d'être accusées d'avoir fait naître Toccasion. Les hommes, en général, se le tenaient pour dit. Un seul, plus téméraire ou plus naïf que les autres, ayant osé un jour lui exprimer des espérances, elle l'avait si prestement et si ouvertement ridiculisé que l'histoire courait encore Paris.

On ne lui connaissait qu'une passion : la curiosité. Non la curiosité malsaine, mesquine ou malveillante, mais le désirde tout apprendre, de tout savoir. Ce hesoin de sa nature l'avait poussée aux études les plus diverses. Mais comme la promptitude de son intelligence l'amenait rapidement à la compréhension des choses, elle ne s'y attardait jamais, et, une fois le point élucidé, passait à un autre sujet d'investigation. Cette variabilité la sauvait de tout pédantisme monotone. Les sciences sociales l'occupèrent un instant, puis la politique avait eu son heure, maisrien ne l'intéressait comme Fêtre humain. Elle éprouvait delà volupté àfouiller une âme, à saisir les battements d'un cœur, à suivre les mouvements d'un esprit,à discerner,àtravers ses contradictions, la logique d'une nature. On l'accusait souvent de manquer de sensibilité.

— Quelle erreur ! répondait-elle. Personne ne lient à son prochain autant que moi. Je n'aime ni la chasse, ni la gloire, ni l'amour ; je n'aime que lui.

Ce qui ne Fempêchait pas d'apercevoir ses faiblesses et ses vices et de les juger hautement.

M""^ de Lésiade avait peu de goût pour la société des femmes. — Certains de leurs petits côtés l'impatientaient. Elle les prenait comme sujet d'étude, puis, l'horoscope tiré, les mettait au rebut avec ses livres de géologie et ses cahiers d'histoire. C'était un système qu'elle avouait d'ailleurs franchement, disant pour s'excuser : « Je suis comme Diogène, seulement je cherche une femme. Est-ce ma faute si je ne la découvre pas? »

Elle semblait cependant l'avoir trouvée dans la duchesse de Saverdun, car une fidèle amitié unissait leurs deux vies. Cette amitié n'était pas sans causer un certain étonnement dans le cercle de leurs intimes. Jamais deux natures plus diverses n'avaient vécu si rapprochées. La duchesse, rêveuse, romanesque, prenant tout au sérieux dans la vie, paraissait créée exprès pour exciter les sarcasmes de Tespeit railleur et positif de son amie. Il n'en était rien pourtant.

A part quelques plaisanteries sur ses aspirations transcendantes, Aurélie entourait M"'^ de Saverduii d'une affection tendre et admirative. C^était la seule personne au monde qu'elle parût respecter.

Cette année-là elles étaient venues ensemble au bord de la mer et habitaient en commun. La duchesse avait amené avec elle ses deux fils et leur précepteur. C'étaient de grands garçons de douze à quatorze ans. L'aîné, Victor, turbulent et gai, ressemblait à son père. Le second, qu'on appelait Roger, possédait les yeux bleus de sa mère, mais sans leur clarté d'expression. Il y avait dans ce regard d'enfant des profondeurs troublantes, comme si l'avenir éblouissant et court qui lui était réservé et dont tout Paris se souvient, jetait déjà une ombre sur son jeune visage. Quant à la baronne Aurélie, elle n'avait point d'enfant et ne s'en attristait pas ; une éducation à faire l'aurait forcée de surveiller son langage.

M. de Lésiade allait et venait entre Deauville et Paris, passait deux jours à la villa Sandor, puis repartait, laissant les deux femmes aux ressources de leur amitié, Elles vivaient à l'écart, ne se mêlant guère au mouvement de la plage,

ne prenant qu'une part discrète aux plaisirs organisés par la coterie élégante. Celle-ci se composait d'hommes à la mode et de jeunes femmes fort lancées, très vives dans leurs allures, dont le genre déplaisait à la duchesse. M"*® de Lésiade était moins absolue ; cependant elle se conformait sans regret aux désirs de son amie et se renfermait volontiers dans les limites de leur cercle intime. Elles avaient retrouvé à Deauville quelques anciens habitués, des amis de Paris qui venaient passer leur soirée sur la terrasse de la villa Sandor. On y causait de toutes choses, librement, mais avec une mesure par« faite dans la parole et dans la pensée. Sauf quelques boutades de M^'"^ de Lésiade, le ton de la causerie était plutôt sérieux, légèrement quinlessencié, grâce à la duchesse, qui avait le goût de l'analyse sentimentale et qui ne craignait pas de séparer un fll en quatre.

Le salon des deux amies s'ouvrait sur une vaste terrasse, ayant vue sur la mer. Elles y pas* saient la seconde partie de la journée, après les heures chaudes. C'était là, qu'abritée sous une tente et se balançant sur un fauteuil à bascule, la baronne Aurélie passait en revue les siècles écoulés.

— Décidément nos réunions du soir tournent à la cour d'amour, où l'on ne résout, bien entendu, que les cas platoniques. Je crois que nous avons trouvé un nouvel adepte, ne vous semble-t-il pas, Ghislaine ?

-— Qui donc, chère?

— Le jeune homme que Ton nous a présenté hier.

— M. Maurice de Trênes? Il n'a pas dit un mot de la soirée...

— Oui, mais il a écouté et avait l'air très désireux de s'instruire dans la a doulce et docte science.» Et vous ne vous en êtes pas aperçue?... Voilà ce que j'appelle un manque d'observation et même de politesse envers un nouvel hôte. Je parie que vous ne l'avez seulement pas regardé !

M™^ de Saverdun se mit à rire. Elle était fort distraite, on le lui reprochait souvent.

— Vous faites erreur, mon amie. Je l'ai si bien regardé que je pourrais vous donner une description exacte de sa personne. Il est aussi grand que M. de Lésiade, avec des cheveux foncés et des yeux qui m'ont paru bleus. Beaucoup de désinvolture dans la tournure, et puisque vous aimez les comparaisons, il ressemble à un

portrait de Philippe de Champagne, qui se trouve au château de Saverdim.Un mousquetaire gris, au profil fier. . .

— Je vois que vous l'avez consciencieusement examiné, répondit Aurélie, et c'est la première fois que cela vous arrive, ma chère. En général, vous ignorez Tair du visage de vos amis les plus intimes.

Elles se levèrent pour sortir. M™® de Saverdun avait amené ses chevaux, et, chaque jour, les deux femmes faisaient une promena à|dans la forêt de Touques. Le grand bois romantique plaisait à la duchesse. En traversant une des avenues, elles se trouvèrent en face d'un groupe nombreux et bruyant. Des éclats de rire partaient en fusées à travers les taillis sombre»; les jupes des femmes faisaient des taches claires sur la mousse verte. Les élégantes de Deauville étaient venues déjeuner dans le bois. La voiture de la duchesse cheminait lentement. Les ronces de la route entravaient la marche des chevaux. De part et d'autre on eut le temps de se regarder.

— Yoici l'ancien régime qui passe I fredonna à demi voix une blonde rieuse.

Les hommes saluèrent. L'un d'eux s'avança de quelques pas^ s'isolant du groupe général.

C'était Maurice de Trêiies ; il suivit du regard la voiture qui s'éloignait. Une main frappa sur son épaule.

— Ne rêvez pas à la Chimère, ce serait peine perdue, mon ami!

Il se retourna et rencontra le regard plein d'expérience de M. de Coursan, celui qui, la veille, l'avait présenté à la villa Sandor.

— La Chimère! Qui? murmura Maurice déconcerté.

— Qui? Parbleu! M'^^ de Saverdun, répondit le vieux diplomate. Une femme exquise, mais qui raisonne trop sur l'amour, pour jamais savoir aimer!

M""® de Lésiade avait deviné juste, Maurice était un adepte. Avec l'intimité rapidement croissante qu'autorise la vie des eaux, il devint un visiteur assidu du salon des deux amies. Le raffinement intellectuel et mondain de leurs habitudes d'esprit et de vie l'avait charmé et surpris comme une expérience nouvelle, une retraite mystérieuse qu'il aurait découverte, loin du monde frivole et bruyant où sa jeunesse l'avait conduit jusqu'ici. C'était le seul homme jeune de leur coterie. Il n'avait que vingt- deux ans, l'âge où l'on recherche le moins les plaisirs de l'esprit. Mais soit par un goût inné de la bonne compagnie, soit parce qu'ayant commencé la vie trop tôt, il subissait une réaction momentanée, Maurice fuyait les ressources faciles que JJeauville offre aux chercheurs de

plaisirs, et régulièrement, chaque soir, apparaissait sur le balcon de la villa Sandor.

La baronne Aurélie lui donnait sa main à baiser. Elle Pavait pris en affection et Taccueillait en ancien ami, avec le ton confiant, la bonhomie enjouée qu'elle employait vis-à-vis de ceux qu'elle voulait gagner et qui étaient remplis de séduction chez cette femme mordante et railleuse. C'était comme une distinction particulière qu'elle accordait, une place à part qu'elle semblait donner dans son intimité. Ce piège tendu à la vanité humaine réussissait toujours et l'expérience des autres ne sauvait personne.

M""^ de Saverdun, qui connaissait les tactiques d' Aurélie pour les avoir vues pratiquées souvent, lui demanda un jour, après le départ de leurs hôtes :

— Et votre nouveau sujet, cela marche-t-il?

— Qui? quoi?

— Mais Maurice ! L^analyse est-elle complète?

Les deux femmes étaient seules dans l'appartement de la duchesse. C'était là que chaque soir, après avoir renvoyé leurs femmes, elles prenaient congé l'une de l'autre. M"'^ de Lésiade fronça le sourcil.

— Complète? pas Je moins du monde ! Je n'ai

jamais rencontré pareille résistance intérieure. C'est une triple cuirasse, faite de fierté, de pudeur morale, de défiance instinctive. Avec cela un caractère absolu.

— Voilà de bien grands mots pour définir un enfant silencieux et timide, répondit indifféremment M^' de Saverdun. Yotre goût de découverte vous égare...

— Et votre distraction vous aveugle. M. Maurice de Trênes n'est nullement le petit jeune homme insignifiant que vous croyez. Ma chère Ghislaine, vous avez des idées préconçues. Pour juger quelqu'un vous regardez son acte de naissance comme si les années donnaient ce que la nature a refusé. Un être intelligent est plus intéressant à vingt ans qu'à trente, avant que toutes les banalités qui courent le monde ne lui soient entrées dans Tesprit.

— Mais, Aurélie, à vingt ans le développement de l'âme est incomplet ; on n'a aucune expérience de ce qui se passe dans son propre cœur, ni dans celui des autres. Vous prétendez qu'une femme n'acquiert le sentiment des nuances qu'à la trentième année, que faites-vous de vos théories pour les hommes?

— Ce que j'en fais? Rien.

Peu importait à M'"^ de Lésiade d'être surprise en flagrant délit de contradiction. Elle prétendait que la vérité ne vit que d'inconséquences.

— D'ailleurs, reprit-elle, qui vous parle de nuances! L'homme doit être jugé en bloc. Les nuances chez lui ne sont guère que la diversité de ses vices.

— C'est donc dans son ensemble que vous étudiez M.Maurice de Trênes? Puisque vous ne recherchez pas les subtilités, l'analyse sera aisée.

— Pas si aisée!, .. Je vous Tai dit, c'est un caractère absolu. Mais j'y arriverai.

Les deux femmes étaient debout à côté de la table sur laquelle une lampe brûlait. La mousseline qui entourait le globe tempérait sa clarté. La lumière blanche montait jusqu'au visage de M"^e de Lésiade, adoucissait l'expression de ses traits, attendrissait son sourire. M^e de Saverdun demeurait un peu dans l'ombre. Tout à coup elle se pencha vers son amie et appuyant une main sur son épaule, la considéra d'un regard scrutateur et pensif.

— Aurélie... dans cette étude prolongée ne craignez-vous aucun danger ?

La duchesse souriait, mais la question était posée sérieusement. Si elle hésitait en parlant,

c'est que sa bonté délicate craignait toujours de blesser. Une impulsion irréfléchie avait dicté ses paroles.

Un éclat de rire lui répondit,

— Un danger!... Pour moi?... Vous déraisonnez, ma chère. Décidément la clairvoyance n'est pas votre fort. Ne voyez-vous pas que s'il m'écoute, c'est vous qu'il regarde?

Mme de Lésiade lança ces mots brusquement. Un sourire d'incrédulité indifférente passa sur les lèvres de Ghislaine.

Il était tard. Les amies s'embrassèrent. Au moment de sortir Aurélie se retourna.

— Le portrait du mousquetaire gris est au château de Saverdun. S11 y a prédestination, c'est vous que cela regarde.

La porte se referma, la duchesse demeura seule. La brise de mer, assez forte ce soir-là, gonflait les rideaux, refroidissait l'atmosphère. Un orage se préparait. La jeune femme s'accouda un instant à la fenêtre. Une rafale lui fouetta le visage ; avec un frisson elle poussa les vitres et se retourna vers la chambre bien close. Une psyché placée au fond de la pièce lui renvoyait son image : sa taille svelte aux proportions un peu maigres, son profil délicat, son

teint pâle et brun, ses grands yeux clairs. Enveloppée d'un long peignoir blanc, elle paraissait plus mince encore que de coutume. Ses attaches fines et allongées donnaient à tous ses mouvements une grâce fière. Elle prit ses cheveux que le vent avait dénoués et les rattacha au-dessus de sa tête. Ils étaient blonds cendrés, d'une nuance terne ; sur le front une mèche dorée tranchait sur la masse plus sombre. Admirablement plantés, ils rachetaient ainsi leur défaut de couleur. Elle les portait complètement rejetés en arrière, dégageant les tempes, à la mode du siècle dernier.

L'horloge sonna une heure. Elle ne pouvait se coucher encore, l'orage l'empêcherait de dormir... D'ailleurs, la duchesse aimait les longues veilles et prolongeait volontiers les causeries du soir et les méditations de la nuit. Elle s'assit auprès de la table et commença à lire, mais au bout de quelques pages elle ferma le volume; ses yeux devinrent vagues, sa bouche s'attrista. Une expression pensive et découragée marqua ses traits.

Mme (le Saverdun n'était pas heureuse. Le problème de la vie la troublait, elle souffrait de l'expérience acquise, des vérités brutales qui

s'imposaient à son esprit. Elle essayait de fermer les yeux, de ne pas voir, de vivre dans son atmosphère intérieure, de se faire un centre à part, loin des réalités dégradantes et mauvaises. Mais cette isolation morale est impraticable à une époque, oii tout se dévoile et s'affirme au grand jour, où les découvertes les plus navrantes sont exposées avec ostentation. A moins de fermer son intelligence au mouvement moderne, d'enfermer sa vie dans une règle étroite, il faut, de notre temps, passer par le malaise inquiet que cause aux natures délicates et réfléchies la constatation de rabaissement des caractères, de l'incertitude des volontés, du matérialisme outré des désirs. Un sentiment exclusif parvient seul à distraire les esprits pensants de cette préoccupation découragée et à redonner au cœur la lumière et la confiance nécessaires à sa vitalité. Mais il n'y a que Tamour pour absorber une âme, pour réchauffer les instincts refroidis par la méditation, et l'amour n'avait pas de part dans l'existence de la jeune femme. Des affections de famille, des amitiés sérieuses et tendres occupaient et adoucissaient sa vie, sans combler le grand vide qu'elle y sentait. Tout en aimant

tendrement ses deux fils, elle n'était pas de ces femmes qui ont la passion de la maternité, et son attachement pour eux, n'absorbant pas toute sa pensée, laissait place à bien des regrets.

Elle s'était mariée fort jeune, et M. de Saverdun avait été son seul attachement. Doué de qualités aimables, il lui légua les meilleurs souvenirs. Leur union avait été tendre et heureuse, sans rien d'excessif dans les manifestations, mais aussi sans indifférence pénible. Lorsqu'il mourut, elle le pleura beaucoup, même elle le pleurait encore. Yeuve depuis sept ans, sa place demeurait inoccupée et la curiosité amicale ou maligne ne parvenait à découvrir aucun successeur probable. Cependant la duchesse ne vivait pas dans la retraite. Elle avait des habitudes mondaines, recevait beaucoup, son salon était très recherché et sa maison comptait parmi les plus agréables du faubourg. Puis^ tout en mettant une grande dignité et une mesure parfaite dans la conduite de sa vie, elle n'avait ni les goûts austères, ni un respect servile des opinions reçues. Il y avait même dans son caractère, une nuance de témérité qui aurait pUjToccasion aidant, pousser cette femme sérieuse et délicate aux bravades imprudentes,

aux aventures généreuses et folles. Mais les années s'écoulaient, sans amener de choc qui la jetât hors de sa direction normale. Malgré la liberté de sa situation et le mouvement de son existence, elle demeurait inattaquable, et Ton prétendait inattaqnée.

Parmi les hommes de son entourage, elle comptait des amis sérieux, appréciateurs de sa bonté douce, admirateurs de sa beauté étrange et fine, mais aucun d'eux ne semblait avoir adopté le rôle de prétendant. Etait-ce crainte de sa vertu, pressentiment de sa froideur? Avaientils été découragés par des essais infructueux, ou bien fallait-il croire, comme l'affirmait M°^® de Lésiade, que le charme tendre et romanesque de M""® de Saverdun ne répondait pas au goût positiviste et banal de ses contemporains?

Quoi qu'il en fût, la duchesse ne se préoccupait pas des poursuites qu'on lui épargnait. Elle n'avait pas la vanité irritable. Son esprit distrait et un peu hautain la mettait au-dessus de la recherche de l'impression produite. Elle traversait ainsi la vie, sans grandes douleurs, sans grandes joies, sans y marquer de traces profondes, laissant tout au plus sur son passage un parfum subtil et doux.

Quant à la sensation d'inassouvissement moral qui l'obsédait, elle continuait à la rapporter à la mort de son mari et disait de bonne foi pour expliquer ses tristesses : u Si Adrien avait vécu ! )) Elle pensait à lui ce soir-là, car sortant de sa rêverie, elle ouvrit un écrin de - velours placé à portée de sa main. C'était le portrait du duc de Saverdun : un beau visage d'homme jeune avec des yeux sincères. Elle le regarda longuement, cherchant les traces de son bonheur perdUj évoquant les souvenirs de son union si promptement rompue . Les théories de M°'® de Lésiade préoccupaient son esprit.

— Non, Aurélie se trompe, murmura-t-elle à demi voix, ce qui me suffisait alors me suffirait aujourd'hui... Je ne suis pas de celles qui changent...

Le sens des paroles était assuré, mais il y avait une nuance d'hésitation dans l'accent qui les prononçait, et une tristesse plus profonde dans le regard de la jeune femme^ comme si une perplexité nouvelle était venue troubler ses certitudes.

Quelques jours après toute la société de Beauville, sans distinction de partis, se trouvait rassemblée au Casino. On donnait un bal au profit des pauvres, et la charité réunissait les coteries les plus disparates.

M""^ de Saverdun se tenait un peu à l'écart. Elle s'était assise dans un coin de la salle et se faisait nommer par M. de Coursan les personnes qu'elle ne connaissait pas.

— Fresnau, le philosophe?.. . Comment, vous ne l'avez jamais vu? Il se penche en ce moment vers M"'^ de Pavonès. Elle rougit !... Parle-t-il pour lui, ou pour un autre? Ah! par exemple le moment serait mal choisi. On raconte qu'elle a fait une royale conquête...

La duchesse prêtait une oreille distraite, elle n'avait pas le goût du scandale. Devant eux

Maurice dansait avecM""® de Lésiade. Le regard de Ghislaine les suivait. M. de Coursan s'en aperçut et fronça le sourcil.

— Voilà un garçon qui se dérange! dit-il en désignant Maurice. On ne le voit plus ni au Casino, ni sur la plage; il devient sauvage, distrait... Et si on ne le rencontrait parfois en Victoria dans la forêt de Touques, on croirait qu'il y a des oubliettes à la villa Sandor.

— C'est la faute d'Aurélie, répondit M^^^e de Saverdun. Vous connaissez sa manie. Elle l'analyse...

— Alors ce serait pour le plaisir de se faire disséquer par M^^^e de Lésiade que Maurice se retire du mouvement, et qu'il vous consacre ses journées?

— Mais, oui, je pense.

— Et moi j'en doute! Les femmes à l'esprit railleur n'ont guère d'attrait pour les hommes jeunes. C'est un goût dépravé qui ne se développe qu'avec l'âge, s'il se développe.

— Il paraît donc que M. de Trênes a de l'avance sur les autres, répliqua la duchesse qui fit en quelques mots l'éloge de celui-ci, de sa tenue parfaite, de son intelligence vive, tempérée de réserve.

— Oui, très en avance. Il deviendra dangereux. M""® de Saverdun se mit à rire.

— Dangereux ! Voilà bien les hommes! lia Tair si inoffensif.

— Inoffensif! Voilà bien les femmes 1 II a tout ce qu'il faut pour plaire, et plus qu'il ne faut pour devenir promptement infidèle.

M, de Coursan parlait avec Tamertume inconsciente de rhomme vieilli et clairvoyant qui sent passer de sa main dans celle des autres les armes efficaces dont il se servait autrefois. Sans qull se fût jamais déclaré ouvertement, on croyait savoir que Tancien ministre pensait à épouser la duchesse. Sa haute situation de fortune, les grandes charges qu'il avait occupées lui donnaient le droit de prétendre à cette alUance. Le caractère de M'^^ de Saverdun le rassurait contre toute éventualité fâcheuse, aussi parlait-il avec plaisir de sa vertu inattaquable et décourageait-il volontiers les jeunes par une analyse subtile delà froideur exceptionnelle de ce tempérament de femme. La présence assidue de Maurice dans le salon de la duchesse lui déplaisait et l'inquiétait. Non qu'il fût amoureux. Tout chez lui était trop émoussé pour cela, mais il admirait M^^e de Saverdun;

par orgueil, par calcul, il voulait qu'elle devint marquise de Coursan, et d'avance il avait des susceptibilités de mari, des précautions égoïstes d'homme mûr vaniteux. A la fois obstiné dans ses projets et hésitant dans ses actions, il gardait auprès d'elle Tattitude d'un ami désintéressé, d'un conseiller sérieux, attendant, depuis des années, l'occasion propice pour affirmer ses visées secrètes.

Cependant, autour d'eux, le bal continuait, s'animant davantage à mesure que la soirée avançait. La duchesse ne dansait pas. Toutefois, à la prière de M. de Coursan, elle consentit à figurer avec lui dans une contredanse. Le hasard fit de Maurice leur vis-à-vis. 11 avait pour partenaire Mme de Pavonès, une blonde éclatante aux cheveux ardents, dont les épaules sortaient superbes et hardies du corsage qui essayait vainement de les emprisonner. C'était la femme à la mode; des succès récents l'avaient mise en vue. Dans les figures de la contredanse, sa main touchait celle de la duchesse. Le même lustre les éclairait, mais tandis que l'une semblait baignée de lumière, l'autre ne reflétait aucun rayonnement. On les regardait beaucoup, le rapprochement leur nuisait à toutes deux. Il

accentuait le défaut d'ampleur de M""® de Saverdun, il faisait paraître vulgaire et banal le beau visage de M«ie cle Pavonès. Les yeux de Maurice regardaient droit devant lui, il oubliait sa partenaire. Celle-ci était de ces femmes qui ne permettent pas à l'attention de se distraire de leur personne sans s'en venger aussitôt.

— Cette pauvre duchesse, dit-elle négligemment, elle est bien incolore ! Puisque vous êtes de ses amis, monsieur de Trênes, vous devriez lui conseiller de mettre du rouge et d'adopter les écharpes de dentelle. Ces longs cous fluets ne sont plus au goût du jour.

Maurice rougit violemment. Il était à cette époque de la vie, où l'on ressent comme une injure personnelle toute parole prononcée au détriment de la femme dont on s'occupe. Ce n'était pas encore de l'amour qu'il éprouvait pourM""^ de Saverdun, elle lui paraissait si loin de lui, si au-dessus des faiblesses qui auraient pu les rapprocher, mais c'était un de ces dévouements de première jeunesse à la fois spontanés et timides. Cette femme pâle et délicate avait pour ce jeune homme vivace et fort un charme bizarre. Son regard clair et froid lui causait un trouble que les yeux ardents, les plus remplis

de promesses n'éveillaient pas en lui. Il subissait cette séduction subtile, sans l'analyser, se prêtant aux pièges d'Aurélie, trop timide pour oser s'approcher de la duchesse dont l'abord était moins facile. Il se contentait de la regarder, guettant toutes les occasions de se rapprocher d'elle, sans songer à demander davantage, inconscient lui-même de ce qu'il désirait. Cependant Maurice avait vécu déjà de cette vie de jeunesse, si prompte dans l'affirmation de ses volontés, et, en général, vis-à-vis des femmes, il n'hésitait pas à préciser la nature de l'attrait qu'il subissait. Mais, avec M^^e de Saverdun, il se trouvait sur un terrain nouveau. Elle lui imposait de toute la hauteur de sa situation, de son caractère, de son honnêteté.

Il ne s'était pas encore avoué qu'il l'aimait d'amour. Les paroles de M^^ de Pavonès déchirèrent le voile. La violence de sa colère fut une révélation. Il aurait voulu châtier la bouche hardie qui osait attaquer Ghislaine. Il lui semblait tout à coup qu'il en avait le droit. Son regard troublé allait de l'une des femmes à l'autre. .. Les figures du quadrille s'entre-croisaient, sa main toucha celle de la duchesse. Une sorte de tremblement dans la pression des doigts

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da jeune homme attira ratfention de celle-ci.

— Qu'avez-voiis, monsieur de Trênes? demanda-t-elle d'un ton d'intérêt amical dont la parfaite aisance^ contrastant avec le trouble qui l'envahissait, blessa pour la première fois Maurice.

— Ce que j*ai ?...

Il parlait avec l'hébétement d'un homme, subitement réveillé d'un sommeil profond. Elle voulait savoir... comment lui expliquer ? D'ailleurs le savait-il lui-même 1... Il balbutia quelques mots inintelligibles. Déjà une nouvelle figure les séparait. Il revint vers W^^ de Pavonès. Celle-ci avait oublié son partenaire distrait. Derrière elle un groupe s'était formé, des hommes empressés semblaient guetter ses paroles. Elle riait beaucoup, envoyant aux visages de ses interlocuteurs les notes éclatantes de son rire. Sa vanité grisée parleurs regards ardents, Tempêchait de discerner le sarcasme du sourire qui plissait leurs lèvres. C'était d'ailleurs un sarcasme bienveillant, car elle leur procurait ce plaisir spécial, si agréable à l'orgueil des hommes, de pouvoir joindre à Tadmiratioa qu'ils éprouvent pour la beauté d'une femme, le mépris de sa faiblesse et de sa puérilité. Le

tour de la conversation était hardi et badin, avec des sous -entendus équivoques. Cette liberté de propos embarrassait Maurice ; il se sentait gêné. Une plaisanterie plus vive que les autres le fit souffrir. Il lui semblait que rabaissement de M"'® de Pavonès atteignait M"'" de Saverdun, que leur sexe les rendait solidaires. Il regarda la duchesse, sa tenue sérieuse et recueillie^ son regard doux et fier. Un dégoût lui venait des femmes légères, des amours faciles... Avec l'absolutisme de son âge, il répudiait tous les cultes qui n'étaient pas le sien.

La musique cessa. Dans la dispersion générale Maurice se trouva en face de M""'® de Lésiade. Elle prit son bras. Près d'eux, M"'^ de Pavonès riait toujours.

— Voilà la femme heureuse ! dit Aurélie en la désignant. La femme qui comprend son époque, la femme qu'on aime

Maurice la regarda avec de grands yeux indignés qui amusèrent M^^e de Lésiade.

— Quoi !... Vous n^étes pas de mon avis ?.,. Nous en reparlerons quand vous aurez trente ans. Croyez-moi, cher monsieur, elles sont démodées les chercheuses de roses bleues ! On ne les aime plus.

Maurice répondit par un sourire orgueilleux et confiant. Il comprenait l'allusion à M^^e de Saverdun ; son amour nouvellement révélé lui montait aux lèvres, il aurait voulu crier :

— Moi je l'aime et je saurai Taimer toujours.

Quelques jours après, Maurice fut rappelé à Paris par un deuil de famille. Il quitta Deauvilie le cœur bouleversé, suivi des regrets des deux amies. Son dévouement attentif avait gagné leur amitié.

— Je reviendrai, disait-il en partant. Dès que je serai libre, je reviendrai.

Mais les mois d'été et d'automne s'écoulèrent sans qu'il pût retrouver sa liberté. Des intérêts à régler, des devoirs impérieux le retenaient malgré lui à Paris .

Dans Texistence nécessairement sérieuse et solitaire qu'il était obligé d'y mener, ses sentiments se précisèrent. Ils changèrent de nature et acquirent une hardiesse nouvelle. La crainte que lui inspirait Ghislaine, son regard si chastement froid avait jusqu'ici empêché le développement de sa passion. Éloigné de son

influence directe, elle éclata violente et impérieuse. Il Faimait, non comme une création idéale de son imagination exaltée, mais comme une femme vivante qu'on veut conquérir et garder. Il ne comprenait plus sa timidité de Deauville ; les bonheurs simples et doux dont il s'était contenté auprès d'elle lui paraissaient sans saveur et sans prix. Elle descendait des hauteurs où il l'avait placée pour venir tendre et ardente se poser sur son cœur. Cette vision l'enfiévrait. Le caractère de Maurice était naturellement dominateur et absolu. Il devait s'affirmer chaque jour davantage avec l'âge et l'expérience. L'un et l'autre lui manquaient encore, mais les hardiesses instinctives de sa nature se manifestaient déjà, sinon dans les actes de sa vie, du moins dans les volontés de son esprit. Il se dressait tout un plan de conduite dont l'indécision était bannie. Il lui semblait que, dorénavant, il serait facile de parler, de sortir de la banalité générale pour aborder le sujet personnel. Il se grisait de ses projets, de ses pensées.

L'hiver commença sans ramener à Paris M""® de Saverdun. Maurice vivait dans une fièvre d'impatience. Si encore il avait pu écrire! Mais

dans rémoi d'une séparation qu'il croyait momentanée il avait négligé de solliciter cette permission. Maintenant il n'osait plus. Parfois M. de Coursan lui donnait des nouvelles de la jeune femme. Elle était en Normandie, chez Mm« de Lésiade. On ne savait pas combien de temps elle y resterait...

Avec son flair de vieux chien de chasse, l'ancien diplomate avait deviné en Maurice un rival, aussi ne le perdait-il pas de vue, s'occupant de lui avec cette bonhomie familière qui flatte toujours les hommes très jeunes de la part d'un homme mûr, bien posé comme situation et comme élégance. Il lui apprenait la vie, parlant du respect de la femme dans l'amour comme d'une maladresse qui approche du ridicule, essayant de flétrir en lui la spontanéité enthousiaste qui, il le devinait, devait être auprès de la duchesse un élément de succès. Jamais il ne nommait M""® de Saverdun, mais il s'efforçait de diminuer son prestige aux yeux de Maurice.

— Toutes les femmes se ressemblent, disaitil, toutes 1 Et pour arriver à elles, les mêmes moyens servent toujours : la décision, la promptitude, et surtout pas trop de respect !... Croyezmoi^ jeune débutant, elles détestent les timides*

Maurice récoutait avidement, joyeusement, et pourtant, contradiction singulière, c'était surtout le respect dont on entourait Ghislaine, le charme discret et délicat de son honnêteté qui exerçaient sur lui la séduction la plus forte.

Il attendait son retour avec une ardeur passionnée. Il lui semblait qu'elle n'avait qu'à arriver et qu'il toucherait le bonheur. Il se sentait hardi, sûr de son courage, prêt à toutes les témérités et à toutes les victoires. Enfin, vers le milieu de décembre, elle rentra à Paris. Le lendemain, Maurice, le cœur battant, était devant la porte de Thôtel de Saverdun, mais au moment d'entrer une timidité l'arrêta. Il en fut de même les jours suivants. Maintenant que l'heure d'agir était venue, il se sentait embarrassé de ses résolutions. Il aurait voulu les oublier et se croyait obligé de les tenir. Chaque matin, il se jurait de vaincre son hésitation, et n'y parvenait pas. Son orgueil de jeune homme frémissait ; il se sentait honteux, diminué vis à-vis de luimême. Son désir de la revoir croissait après chaque tentative avortée.

11 ne pouvait compter sur une rencontre fortuite. Le deuil qu'il portait le séquestrait du monde et son cercle intime n'était pas celui de la

duchesse. Il chercha autour de lui et ne trouva personne pour l'aider à provoquer Toccasion. Si Mme de Lésiade avait été à Paris !... Mais elle n'y était pas ; elle ne quittait la campagne qu'en janvier.

Il battait toute la journée le pavé des rues, courtisant le hasard, écoutant avec avidité ce que l'on disait de M^^^e de Saverdun. Il apprit ainsi qu'elle sortait beaucoup, qu'elle avait recommencé ses réceptions du jeudi ; le lundi était réservé aux intimes. Il détestait cVinstinct tous les hommes qui l'approchaient, enviant ceux qui avaient le privilège d'aller chez elle sans se croire obligés à un plan de conduite déterminé. Il maudissait les engagements qu'il avait pris vis-à-vis de son amour-propre et aurait voulu que quelqu'un l'aidât à les rompre, mais ce quelqu'un ne venait pas.

Enfin, un jour, dans une visite de fin d'année il rencontra M^e de Lésiade.

— Eh I quoi I c'est vous ?... s'écria-t-elle. Je vous croyais absent, perdu, disparu..* C^est comme cela que vous tenez vos promesses ?

— Mais, balbutia Maurice que la joie suffo- I quait, je ne vous savais pas à Paris... On

m'avait assuré que vous ne reveniez que le mois prochain...

Il n'osait pas lui dire combien il était content de la revoir, avec quelle impatience il attendait son retour I

— Avouez plutôt que vous nous avez oubliées, ce sera plus franc et plus adroit. M}'^^ de Saverdun aussi se plaint de vous. Vraiment vous vous conduisez d'une façon déplorable. Et dire que nous avions des illusions I Au fait pourquoi n'avez-vous pas été voir la duchesse ? Elle est ici depuis longtemps.

Maurice détourna la tête, il se sentait confus, déconcerté.

— Je n'ai pas osé... Je craignais... je craignais d'être.,.

— Indiscret peut-être ? Voyons, c'est absurde, après notre intimité de Deauville I II ne vous reste qu'à avouer vos torts et je vous promets les fêtes de la repentance.

Elle continuait à causer, mettant Maurice à son aise, dissi pant son embarras , rappelant leurs souvenirs de l'été. Quand elle se leva pour partir il lui offrit le bras jusqu'à sa voiture. La nuit était venue, il tombait une pluie fine et serrée qui salissait la neige des rues et rendait l'asphalte

glissant comme un miroir. A la lueur terne et blafarde des réverbères, voilés d'humidité, on voyait lesombres des passants vaciller, quelques unes s'abaissaient soudainement, on entendait un léger cri, puis les corps étendus se relevaient. Maurice allait fermer la porte du coupé, Aurélie l'arrêta.

— Montez, lui dit-elle, vous ne pouvez aller à pied par un temps pareil.

11 voulut faire des objections.

— Non, non, venez, je vous laisserai à votre cercle.

Il s^assit à côté d'elle, heureux de se retrouver dans cette atmosphère dont le souvenir l'avait si souvent enivré. Il lui semblait que des vêtements de M»«e de Lésiade se dégageait le parfum de la duchesse. Il se pencha vers elle et prenant ses deux mains, les baisa l'une après l'autre avec une ardeur qui ressemblait à de l'amour. Une autre femme qu'Aurélie aurait été prise à ce piège involontaire et se serait probablement courroucée^ mais elle était trop clairvoyante pour cela. Les baisers du jeune homme ressemblaient aune confidence qu'elle sut interpréter. Ses curiosités oubliées la ressaisirent. Une idée lui vint qu'elle résolut d'exécuter.

Maurice ne parlait pas^ il se sentait envahi d'un désir si irrésistible et si fort qu'il lui enlevait la parole. M^e de Saverdun avait remarqué son absence, elle s'en était plainte... N'était-ce pas absurde de se priver ainsi du bonheur ? Oui, il irait chez elle, pas plus tard que demain. Mais quelle serait son attitude ? Saurait-il se montrer rhomme énergique qu'il voulait être, ou balbutierait-il comme un enfant ? Son amour-propre se révoltait contre cette faiblesse probable. 11 n'irait pas C'était plus

sûr, il attendrait que ses résolutions se fussent affermies. Cette victoire remportée sur lui-même serait un gage de force,

— Savez- vous où nous allons ? lui demanda soudainement M""^ de Lésiade, tandis que la voiture repartait après s'être arrêtée un instant.

Absorbé dans ses incertitudes, Maurice n'avait pas entendu les ordres donnés.

— Mais je ne sais pas... Au cercle ?

— Vous n'y êtes pas, cher monsieur. Vraiment l'on dirait que vous manquez absolument de sens divinatoire. Comment vous ne devinez pas que je vous emmène tout droit chez M""*" de Saverdun?

Maurice fit un mouvement brusque.

— Inutile de résister, poursuivit Aurélie. Vous ferez une confession générale, et nous verrons s'il y a lieu de vous absoudre.

Maurice ne répondit rien. Une palpitation oppressait sa voix. Son saisissement était si violent qu'il dut s'appuyer contre la paroi de la voiture. Le hasard décidait pour lui ! Il se sentait emporté par une force à laquelle il était heureux de ne pas pouvoir résister. L'eût-il voulu, que cela aurait été impossible sans ridicule ou sans grossièreté. Sa vanité était à Tabri. Il ferma les yeux, déjà il lui semblait être près d'elle !... Dans la chaleur de la voiture bien close, le parfum qui imprégnait les vêtements d'Aurélie se dégageait plus fort et lui enfiévrait le cerveau. Cette entrevue qu'il avait volontairement retardée, chaque minute qui l'en séparait lui paraissait maintenant durer une éternité. Il aurait voulu précipiter la marche des chevaux. Le visage appuyé contre la vitre humide, oubliant ses habitudes d'homme bien élevé, il essayait de discerner, à travers les gouttes de pluie qui rayaient la glace, la distance parcourue. Il avait perdu la notion des choses, il ne voyait pas le sourire amusé qui retroussait les lèvres de M'^' de Lésiade.

Enfin la voiture s'arrêta. C'était la première fois que Maurice pénétrait dans cette demeure, mais il ne regarda rien autour de lui. L'émotion paralysait la curiosité. Il marchait les yeux baissés, suivant avec impatience les mouvements de la traîne d'Aurélie qui battait le parquet avec un petit bruit sec, le seul son perceptible des salons silencieux. Ils arrivèrent à une pièce profonde où la lumière des lampes rabattue sur les tables laissait flotter une ombre discrète. Elle se brisait à mi-hauteur de la paroi, jetant des lueurs vives sur l'or des corniches. Au coin de la cheminée, enfoncée dans les coussins d'un fauteuil, M""® de Saverdun était assise. Elle se leva et vint à leur rencontre avec sa démarche légère. Elle marchait comme une vierge de légende sans qu'on entendît ses pas.

— Je vous amène un coupable, lui dit Aurélie en l'embrassant. Recevez-le à résipiscence,

La duchesse se tourna vers Maurice avec des paroles de bienvenue sur les lèvres.

— M""^ de Lésiade prétendait, monsieur, que vous nous aviez oubliées.

11 rougit beaucoup et baissa la tête pour cacher son trouble. Il lui semblait que ce regard clair d'honnête femme perçait à jour ses misé-

rables motifs, ses vanités puériles. Soudain il eut honte de ses pensées hardies, de ses espérances téméraires. La distance qui les séparait lui parut de nouveau infranchissable. Il se pencha toujours plus bas et baisant le bout des doigts que M""® deSaverdun lui tendait, se sentit comme un enfant devant elle.

11 était venu, il revint souvent. L'intimité de Deauville recommença, mais avec quelque chose de plus personnel, M""^ deLésiade ne se trouvant plus constamment entre eux. Cependant le terrain était moins facile, la vie de Paris, si envahissante par la diversité de ses obligations, absorbait les journées de la duchesse. Il fallait à Maurice une stratégie savante pour découvrir les heures oii elle sortait, les soirées où sa porte restait ouverte. Cette recherche de l'occasion à saisir occupait les impatiences du jeune homme. Souvent il arrivait chez elle avant deux heures. C'était le moment où on la trouvait seule, parcourant le livre du jour ou répondant aux lettres du matin. Elle continuait à écrire sans se déranger.

— Ce sont les privilèges de l'amitié, disaitelle en riant.

Il soupirait, et^ se plaçant derrière sa chaise.

se perdait dans la contemplation de la ligne blanche de son cou penché. Il trouvait une harmonie douce dans le grincement de la plume sur le papier, dans le mouvement régulier et monotone du bras. Le soleil qui entrait par les larges fenêtres, aux stores relevés, formait sur le tapis des raies lumineuses, d'où une poussière d'or montait en ligne oblique. Dans la cheminée le feu se mourait; au bord de leurs coupes de cristal les violettes semblaient se décolorer. C'était cette heure fugitive de langueur et d'énervement particulière à Thiver, dans laquelle se concentrent, en un rapide éclat, la lumière et la chaleur de la journée. Dans ces moments-là Maurice était heureux, il savourait la douceur de cette amitié de femme. L'essor trop hardi de ses désirs semblait enchaîné, l'atmosphère sérieuse et chaste qui entourait Ghislaine purifiait l'inslinct de sa passion. Mais loin d'elle, les sentiments mauvais reprenaient leur force , son amour-propre se révoltait, froissé à la pensée de tout donner et de si peu recevoir ! Sans cesse il entendait taxer de niaiserie les amours malheureuses et patientes. La voix de M. de Coursan parlait avec autorité à son oreille. La jeunesse de Maurice se révoltait contre ces prin-

cipes dissolvants, mais ils trouvaient un complice dans son cœur orgueilleux. Ce fut ainsi qu'un sentiment d'irritation se glissa dans son cœur contre M""^ de Saverdun. La violence de sa passion augmenta, la douceur de son amour fût diminuée.

Elle, pendant ce temps, faisait ce rêve d'amitié dont tant de femmes ont rêvé avant elle. Il y a, pour les natures délicates, un attrait spécial dans ce sentiment qu'elles veulent aussi tendre, aussi dévoué que Tamour, mais sans aucune de ses exigences et sans aucun de ses repentirs, M""' de Saverdun était faite pour le ressentir et l'inspirer, mais jamais encore elle ne l'avait rencontré tel qu'elle le désirait. Les hommes de son âge avaient une façon brutale d'envisager la vie qui la froissait dans ses croyances et ses pudeurs intimes. Chez les femmes elle se heurtait à un positivisme, et à des préoccupations secondaires qu'elle ne partageait pas. Maurice apporta dans son existence un élément nouveau. Elle avait éprouvé du regret quand i! quitta Deauville, de Tétonnement lors-

qu'à Paris il n'était pas venu la voir. Les motifs de cette abstention lui échappaient. Une fois leurs rapports renoués, elle lui laissa prendre dans sa vie une place chaque jour grandissante. Les soirs où elle recevait, Maurice demeurait le dernier de ses hôtes, et la causerie recommençait entre eux plus personnelle et plus intime. Avec rimprudence des natures foncièrement honnêtes, elle ne craignait ni les fausses interprétations du dehors, ni les dangers présents de ces tête-à-tête prolongés. Elle n'avait pas l'habitude de ces déclarations subites, de ces poursuites hardies qui mettent les femmes en garde et leur apprennent à discerner rapidement les mobiles de ceux qui les entourent. Elle crut de bonne foi à l'amitié de Maurice, attribuant ce qu'il y avait de trop vif dans son attitude à l'exaltation de sa jeunesse, à la spontanéité de sa nature. D'ailleurs elle le connaissait fort mal. Tout un côté de son caraclère lui échappait. Par un de ces phénomènes particuliers à l'amour, auprès d'elle Tindividualité du jeune homme disparaissait. C'était elle-même, qu'elle retrouvait en lui, ses délicatesses de pensée, ses subtiUtés de sentiment. Leur intimité croissait. Elle continuait à sourire en l'écoutant

sans se clouter des paroles de passion qui tremblaient sur ses lèvres, sans deviner l'amertume qui s'amassait dans son cœur. Avec un intérêt de sœur aînée, elle l'interrogeait sur ses projets de carrière, sur les camarades qui partageaient sa vie.

Parmi eux, il en était un dont le nom revenait souvent dans les récits de Maurice : Louis Fresnau. 11 en parlait avec enthousiasme et respect comme d'une personnalité marquante, d'un être original et fort, doué à la fois d'une logique implacable et d'une sensibilité tendre qu'il dissimulait sous une rudesse d'allures. C'était un homme de trente ans, haut de taille, lourd d'aspect, les épaules trop élevées, la tête portée en avant, le sang à la peau. Il avait le masque épais, le bas du visage sensuel^ la lèvre pendante. Avec cela des mœurs austères et les instincts d'un idéaliste. Le front seul, largement développé, indiquait la noblesse de la pensée. Il tirait de ce contraste entre son être physique et sa personnalité morale un argument décisif en faveur de ses doctrines spiritualistes. Travailleur acharné, sorti d'une souche obscure, mais énergique et saine, il avait commencé par des études de médecine ; puis, le corps ne lui

livrant pas tous ses secrets, écœuré de la chair, il s'était adressé à l'âme. Maintenant il s'adonnait aux subtilités métaphysiques, aux recherches patientes du psychologue. Cœur honnête, nature équilibrée il tirait de ces abstractions une philosophie pratique qui l'aidait à vivre heureux, indépendant des ambitions précoces, des vanités courantes.il écrivait; son nom commençait à percer. Malgré ses habitudes de réserve et sa sauvagerie naturelle, on le recherchait dans le monde, la curiosité des oisifs intelligents s'attachait à cette renommée de lutteur qui défendait la bonne cause. Ses articles sobres et concis dans la forme avaient un souffle de morale virile et salutaire et des points de vue d'ensemble larges et clairvoyants. On disait de lui : « Il ira loin. » Lui pensait : a Je marcherai droit. »

Un hasard l'avait rapproché de Maurice. Le jeune homme, qui, destiné à la carrière diplomatique, se préparait à un examen de concours, rencontra Fresnau chezTun de ses professeurs. Là, il l'entendit improviser une de ses tirades indignées où chaque mot portait avec des roulements de tonnerre, flétrissant un vice, flagellant une lâcheté. Dès lors il fut conquis. Malgré

la différence d'âge et de milieu, ils se lièrent d'une amitié forte. Louis s'intéressait à la jeunesse de Maurice, à son intelligence vive. Il essayait de combattre chez lui les influences malsaines, les principes égoïstes, les théories toutes faites qui délivrent l'homme du soin de penser et font taire la conscience.

— Pourquoi ne m'amenez -vous pas M. Fresnau ? demanda plusieurs fois la duchesse àMaurice. Je désire le connaître.

— Impossible ! Il est d'une sauvagerie absurde.

Elle insista.

. — Pourtant je l'ai vu quelquefois dans le monde. D'ailleurs fixez un jour et je fermerai ma porte. A nous deux nous Tapprivoiserons.

Dans la vie courante^ lorsqu'il ne s'agissait pas de principes, Fresnau était le plus gai et le plus facile des camarades. M. de Trênes lui fit part du désir de la duchesse.

— Non, je n'irai pas dit-il brusquement. Maurice avait pour M"'^ de Saverdun des susceptibilités extrêmes.

— Et pourquoi je vous prie ? demanda-t-il avec un peu d'aigreur.

Louis écrivait; il jeta sa plume loin de lui.

— Simplement pour ne pas être le complice cVune mauvaise action.

Le jeune homme ne lui avait pas fait de confidences précises, mais sa clairvoyance y avait suppléé.

— Que voulez-vous dire? balbutia l'amoureux déconcerté.

— • M™'' deSaverdun est une honnête femme, n'est-ce pas, pure, inattaquable?

— Nul n'aie droit de le mettre en doute, répliqua Maurice d'un ton de combat.

Un éclat de rire souleva les larges épaules de Fresnau. Dans ce rire sonore il y avait plus de tristesse que de gaîté.

— Voilà bien, s'écria-t-il, cette inconséquence terrible sous laquelle succombe la droiture du jugement humain ! Vous êtes fier de la vertu de la femme que vous aimez, vous êtes prêt à la défendre contre votre meilleur ami, et pourtant votre but secret, votre espoir le plus cher, est de la faire succomber cette vertu que vous ne permettez pas qu'on effleure d'un doute.

— Il n'y a pas de logique en amour.

— Mais il y a une logique dans l'honnêteté. La voix de Fresnau devenait rude comme

quand l'indignation le soulevait. Il s'était levé et arpentait la chambre de son pas lourd, parlant tout en marchantavec des paroles pressées.

— Que vous a-t-elle fait cette femme pour que vous veniez troubler sa vie, lui apporter le repentir ou le regret ? S'il faut à votre amour propre de jeune homme la satisfaction des amours mondaines, il y a M"'^ de Pavonès et ses pareilles. Avec elles pas de responsabilité à encourir. Donnant, donnant, personne n'est trompé. De part et d'autre une heure de..... vanité satisfaite.

Maurice l'interrompit.

— Il ne faudrait donc aimer que les femmes dépravées?

— Qui vous dit d'aimer?... D'ailleurs savezvous aimer, vous, fils affaiblis d'une génération matérialiste et raffinée?... Vous vous révoltez au nom de M"'' de Pavonès ! Elle est pourtant bien le résultat désirable de l'époque où nous vivons. Il vous reste encore la catégorie des coquettes adroites qui savent préciser l'intention d'un soupir, la valeur d'un serrement de main et qui glissent souriantes et froides hors des bras qui croient les étreindre. Mais les honnêtes femmes !... On n'a le droit de les aimer

LA DUCHESSE GHISLAINE 5a

qu'en silence ou quand on peut leur donner son nom et sa vie. Yous n'êtes pas mûr encore pour les affections légitimes, vous êtes trop orgueilleux et trop ardent pour les amours silencieuses. Donc vous vous apprêtez à commettre la mauvaise action de celui qui le premier fait tomber une âme. Dites, que lui donnerez-vous en échange de ses trente années d'honneur ?

Maurice trouvait les principes de Fresnau excessifs, il se repentait d'avoir provoqué cette exposition de théories, dont il était décidé à ne pas profiter. Pourtant il souriait en Técoutant, doucement remué d'orgueil à la pensée de l'influence qu'on le croyait capable d'exercer.

— Du bonheur, répondit-il.

Fresnau haussa les épaules.

— Du bonheur!... Mais ne savez-vous pas que quand une femme a été créée pour être honnête, rien, rien au monde ne peut la consoler d'avoir perdu l'estime d'elle-même ! Voyons mon ami, soyez généreux. Yous êtes trop jeune pour savoir aimer M""^ de Saverdun. Ayez un moment de résolution virile, éloignez-vous.

Ce doute jeté sur la valeur de ses sentiments froissa et irrita Maurice.

— Faut-il donc pour savoir aimer, avoir le

cœur desséché par la vie? s'écria-t-il. Mou amour est ardent et fort, toute votre expérience ne peut le mesurer. Yous verrez, nous serons heureux...

Il parlait avec la confiance superbe de la Jeunesse, puis un mouvement sincère le poussa à ajouter.

— Mais m'aimera-t-elle jamais? Que penseriez-vous de moi si je vous disais qu'aucun mot d'amour n'a encore été prononcé entre nous?

— Je penserais que vous valez mieux que vos intentions.

L'indignation de Louis était tombée. Il regardait en souriant le visage empourpré de Maurice. Celui-ci avait honte déjà de son aveu. Il se leva pour partir, mais Fresnau le retint, il voulait le guérir, le convaincre de l'impraticabilité de son amour. Ses phrases nettes, incisives défloraient brutalement les illusions du jeune homme, éclairaient ses inexpériences, fouillaient les replis orgueilleux de son cœur. Mais ce fut inutile, Maurice repoussa ses conseils de toute la force de sa jeunesse égoïste.

Fresnau soupira.

— Je ne vous retiens plus, dit-il.

— Oui, je m'en vais, mais pas avant que vous

ne m'ayez appris ce que je devais répondre à M""® de Saverdun ? Je ne puis pourtant pas lui avouer... vos scrupules!

— Pourquoi pas? Je vous y autorise.

Maurice se mit à rire nerveusement.

— Vous savez bien que c'est impossible ! Voyons, refusez-vous décidément de venir chez elle, de lui être présenté ?

— Oui, je refuse.

Lorsque la duchesse demanda compte à Maurice de la mission dont elle l'avait chargé, il lui répondit avec embarras que Fresnau était très occupé, qu'il traversait une crise de sauvagerie, qu'il fallait attendre... Maisavecson instinct de femme subtile elle devina que ce prétexte cachait quelque chose qu'on ne lui disait pas.

— Mon salon lui déplairait-il d'avance ? demanda-t-elle en souriant. J'aurais cru, au contraire, que nous pourrions nous entendre. C'est égal, il y viendra tout de même, je sens cela ; mes intuitions ne me trompent jamais !...

Le naïf orgueil qui dictait ses paroles devait recevoir un jour un cruel démenti, mais en ce qui concernait Fresnau elle avait raison. 11 était destiné à la connaître, il ne pouvait y échapper.

56 LA DUCHESSE GHIbLAINE

Quelque temps après cet incident, les deux hommes se rencontrèrent, place de la Madeleine. Avec un signe amical Maurice essaya de passer outre, sans s'arrêter. Il avait gardé de leur dernier entrelien une impression de malaise ; il en voulait à Fresnau d'avoir essayé de le détourner du bonheur, il s'en voulait à lui-même de ne pas être le hardi séducteur que visaient les indignations de Louis. Mais celui-ci passa affectueusement son bras sous le sien.

— Ëtes-vous si pressé que cela? lui dit-il. Venez avec moi, j'ai de bonnes histoires à vous raconter.

Il aimait Maurice et voulait dissiper Pimpression pénible qui les séparait. On était aux premiers jours du printemps, quelque chose de vivant et de joyeux, animait Paris. Les jeunes gens remontèrent le boulevard. Déjà le soleil couchant rougissait le ciel verdâtre, Tair fraîchissait, les équipages revenaient du Bois. Arrivés en face de Tortoni, une voiture qui débouchait de la rue Laffitte força les deux hommes qui la traversaient à se rejeter sur le trottoir. Un landau découvert tourna brusquement l'angle. Fresnau sentit le bras de Maurice peser sur le sien avec le tremblement d'une émotion subite.

,11 leva les yeux et entrevit dans la lumière pâlissante un visage de blonde pur et fier, une attitude de mère heureuse, entre deux figures d'enfants. Il devina que c'était la duchesse.

La voiture s'arrêta devant eux, en face d'un magasin en vogue. Le valet de pied qui était descendu pour attendre les ordres, masquait les jeunes gens aux yeux de M^^nle Saverdun. Mais lorsqu'il se fut éloigné, elle aperçut Maurice. Souriante, elle lui fit signe d'approcher, comprenant Fresnau, qu'elle avait reconnu, dans son invitation muette. Louis, depuis un instant, essayait de s'esquiver, mais le bras de son compagnon le retenait.

— C'est un cas de force majeure. Elle sait que c'est vous ! Elle vous a vu à Deauville et s'en souvient très bien.

Il se laissa entraîner, riant, avec un peu d'amertume. Il savait en effet que son visage n'était pas de ceux qu'on oublie.

La présentation eut lieu. La duchesse accueillit Fresnau avec son sourire doux et le regard clair de ses yeux froids. Elle semblait ne pas se douter qu'il aurait voulu éviter cette rencontre. Pourtant elle avait vu son mouvement de recul.

— M. de Trênes a dû vous dire, monsieur,

que depuis longtemps je désirais vous connaître. Quelques mots s'échangèrent.

— Je suis toujours chez moi le jeudi soir pour mes intimes, ajouta-t-elle gracieusement et j'espère vous voir ce jour-là.

En vraie femme, elle éprouvait le désir de conquérir ce sauvage qui avait repoussé ses avances amicales. Il s'inclina avec une phrase polie. Le landau repartit, Fresnau le suivit d'un regard subitement attristé.

— Un type qui se perd, murmura-t-il. La femme qui meurt de repentir et d'amour !

Maurice tressaillit. Use souvenait du jugement de M. Coursan, un jour aussi que la duchesse passait en voiture devant eux. Lequel avait raison, de l'homme du monde rompu à toutes les expériences ou du philosophe spiritualiste?

Cependant rhiimeur de Maurice s'altérait. Il devenait sombre, exalté. Cette situation d'amoureux qui ne possède pas de droits et qui n'en demande pas, lui paraissait ridicule, intolérable... Sa timidité lui pesait commo une honte, son silence comme une infériorité.

Il fuyait tous ceux qui avaient deviné son secret, mais recherchait fréquemment la société de M. de Coursan, s'imprégnant de ses doctrines, de ses enseignements. Il s'imaginait avoir échappé à la clairvoyance du marquis. Celui-ci, sans risquer jamais une allusion personnelle, le grisait par des récits de bonnes fortunes, espérant de cette façon l'amener à une déclaration brutale qui lui fermerait l'intimité de M""® de Saverdun. Avant de poser sa candidature de mari, il tenait à débarrasser la place de tout jeune visage inquiétant.

Mais malgré tant de conseils habiles, malgré le désir qu'il en avait, Maurice ne parvenait pas à s'exprimer. En présence de la duchesse les paroles de passion que lui inspirait son cœur se changeaient en phrases maladroites i et incompréhensibles. Elle lui imposait par la simplicité même de sa conduite, de son attitude amicale. Il cherchait à lui trouver des défauts, des faiblesses qui l'auraient encouragé. Il ne découvrait rien, il s'en irritait ; puis ses colères se changeaient en une adoration plus complète.

Plusieurs fois il songea à écrire, mais ce moyen lui paraissait rabattu, démodé. Cela ne se pratique plus ainsi. Il avait peur du ridicule et craignait qu'elle ne montrât sa lettre à M""^ de Lésiade 1 Il lui semblait entendre les sarcasmes d'Aurélie... Puis le souvenir de la réserve de la duchesse venait le rassurer. Sa décision était prise. Oui, il écrirait, puisque ses lèvres refusaient de parler. Une fois ses incertitudes fixées, Maurice retrouva son énergie et sa hardiesse ; ce fut d'une main ferme qu'il traça les mots d'amour.

Il alla jeter sa lettre dans la boîte d'un quartier reculé, s'imaginant que les yeux des promeneurs devinaient le contenu de l'enveloppe blan"

che. Il aurait rougi s'il avait rencontré un camarade. La journée fut délicieuse. Il se sentait délivré d'un poids accablant. Elle savait maintenant qu'il Taimait !... Il ne raisonnait pas, ne se demandait pas ce qu'il espérait. Il lui semblait avoir mis le pied sur une terre ferme, au bout de laquelle il apercevait une grande clarté. Il se promenait dans Paris, d'un pas léger, animé. Vers le soir il commença vaguement à attendre quelque chose. Mais il avait tort. C'était le jour de réception de la duchesse, sans doute le temps lui avait manqué. Il s'endormit d'un sommeil sans rêves. Le lendemain, la première distribution de lettres ne lui apporta rien. Il attendit la seconde. Rien encore! L'agitation le prenait, il alla jusqu'à l'hôtel de Saverdun. La façade majestueuse lui parut plus sévère que de coutume, les pierres grises semblaient dire : « Le désordre de la passion n'entrera pas ici.» Il retourna en arrière, se plongea dans le tumulte de la grande ville, essayant de ressaisir les espérances joyeuses de la veille, mais elles lui échappaient une à une comme un vol d'oiseaux, chassé par un vent froid. Vingt-quatre heures écoulées, pas une réponse, pas un appel! Ne comprenait-elle pas ce qu'il souffrait? Tout était perdu, il avait

craint de la colère, c'était du dédain qiiMl recueillait 1 II partirait, il ne la reverrait plus...

Mais ne Taccusait-il pas trop promptement ? Un domestique négligent était la cause de ce retard. . . La lettre avait été portée directement chez lui. Il rentra d'un pas pressé, il voyait déjà sur la table Tenveloppe carrée, il sentait sous ses doigts le froissement du papier. En ouvrant la porte de sa chambre, Maurice ferma les yeux, prenant pour savourer le plaisir attendu des précautions d'épicurien. Le désappointement fut cruel : la table était vide !

Alors il désespéra complètement, s'accusant lui-même, maudissant sa précipitation. L'aveu qu'il avait envoyé était mal tourné, incomplet... Il aurait voulu reprendre les mots, en substituer d'autres... Il mordait ses lèvres de rage, il se sentait maladroit, humilié...

La soirée fut horrible. Maurice était très jeune, il éprouvait un ardent besoin d'expansion, la solitude l'exaspérait. Mais à qui parler? Ses camarades se railleraient de lui. Restait Fresnau. En tout cas, il préférait ses gronderies aux sarcasmes des autres. 11 se précipita chez Louis et ne le trouva pas. Alors il se remit à errer dans les rues,murmurantàpartluidegrande8

phrases désespérées. Il rencontra M. de Cour- San. Comme un fou, il lui demanda :

— Quand on a écrit une lettre d'amour à une femme, et qu'elle ne vous répond pas, que faiton?

— On va chez elle tout de suite solliciter une réponse favorable et... on ne balbutie pas.

Mais le lendemain et le surlendemain se passèrent sans que Maurice se décidât à affronter la situation qu'il s'était créée. Il continuait vaguement à attendre un appel qui ne venait pas. Un accablement morne, traversé par des éclats de désespoir irrité, s'emparait de lui. Il voulait et n'osait pas suivre le conseil de M. de Coursan. Il était trop démoralisé pour être énergique.

— Jamais je n'oserai la revoir ! pensait-il. Enfin, n'y tenant plus, le soir du quatrième

jour, il alla chez M°™® de Lésiade avec Tespérance inavouée d'y rencontrer la duchesse, mais elle n'y vint pas.

La baronne Aurélie n'eut qu'à regarder le jeune homme pour comprendre que l'heure de la crise avait sonné. Sa curiosité toujours en éveil suivait pas à pas le développement de cette passion juvénile. L'aveuglement persis-

64 LADUCHBSSE GHISLAINE

tant de M™^de Saverdiin ramusait. Elle se gardait bien de l'avertir, attendant le moment où les yeux de celle-ci s'ouvriraient à la réalité comme on attend, au théâtre, l'acte final d'une pièce nouvelle. L'esprit de M™^ de Lésiade était de la même trempe que celui de Louis Fresnau, mais elle n'avait ni sa tendresse de cœur ni sa rectitude de principes. Les siens étaient flottants, souvent contradictoires. Elle riait quand il s'indignait, se contentant, là où il cherchait le vrai, de trouver le plaisant. Incapable de faillir elle-même, elle prenait plaisir aux expériences des autres, et les poussait facilement, sans mauvaise intention, dans les sentiers qu'elle évitait.

Avait-il parlé ou allait-il le faire ? Voilà la question qu'elle se posa en voyant Maurice. Prenant son air sincère de bonne femme et éteignant la lueur de ses yeux verts, elle fit asseoir le jeune homme auprès d'elle et l'interrogea maternellement et adroitement avec des réticences calculées^ se gardant d'aborder le sujet de front, ne nommant pas même M""^ de Sa- Verdun.

Mais Maurice craignait trop les railleries d'Anrelie, il n'était d'ailleurs pas venu chez elle pour

Tamuser par ses' confidences. Elle comprit promptement que la douceur habile ne ramènerait à rien. Si elle voulait savoir, il fallait provoquer une émotion quelconque.

— Voici plusieurs jours, dit-elle, que je n'ai pas vu la duchesse. J^ai été souffrante, elle très occupée. Je suis pourtant fort impatiente de la voir. Et vous devez comprendre pourquoi ; car vous êtes trop de ses amis, monsieur de Trênes, pour ne pas avoir entendu parler des bruits qui circulent.

— Quels bruits ? demanda Maurice pâlissant comme un coupable. Naïvement, il crut durant quelques secondes qu'elle faisait allusion à sa lettre.

— Comment, vous ne savez pas ? Mais Ton parle de son mariage.

Elle ne mentait pas absolument. Périodiquement on annonçait cette nouvelle qui, ne se réalisant jamais, gardait toute sa fraîcheur.

— Avec qui ? balbutia-t-il ?

— Les uns nomment M. de Coursan, les autres le prince de Marsannes.

11 n'écouta même pas les noms qu'elle disait. Il ne voyait que le fait lui-même, brutal, atroce, désespérant.

— Dans sa situation, poursuivit MJ^^ de Lésiade, elle ne peut faire qu'un grand mariage. Tout le lui impose, sa famille, ses enfants...

— Mais, croyeZ'Vous que cette nouvelle soit vraie? demanda Maurice, ne pensant toujours qu*àla question précise.

11 y avait tant de douleur dans son accent que M^^ de Lésiade elle-même en fut légèrement émue.

— Je ne sais trop... A mon avis, elle aurait tort. Le prince est vieux ; M. de Coursan a un caractère détestable et la rendrait très malheureuse. Quand on est veuve depuis sept ans, il faut le rester toujours. C'est ce qu'elle devrait faire, mais il y a des gens autour d'elle qui la poussent au mariage. Pai peur qu'à la longue... elle ne consente.

Dans le cerveau de Maurice deux pensées s'entre-choquaient. Une jalousie désespérée à ridée qu'elle pourrait appartenir à un autre ! Un dédain rempli de colère contre les vieillards qui osaient la convoiter! Des résolutions hardies naissaient en lui, sa timidité, ses craintes disparaissaient. Ce qui l'avait gêné jusqu'ici, c'était l'absence de difficultés positives, Tharmonie trop pure de cette existence de femme.

Maintenant qu'il y avait des réalités à combattre, sa jeunesse se sentait de force à lutter contre les ambitieuses visées et les amours presque sexagénaires des rivaux qu'il venait de se découvrir. Sur le visage convulsé du jeune homme, Aurélie lisait comme sur un livre ouvert.

— Oui, continua-t-elle en scandant ses mots pour en doubler la valeur, je voudrais qu'un ami sincère, dévoué lui persuadât de ne pas aliéner sa liberté. Ce serait son malheur, pauvre Ghislaine !

Maurice se leva brusquement, il ne se souciait plus de feindre ; que lui importait ! Il ne voyait devant lui que son bonheur menacé à défendre. C'est à peine s'il prit congé d^une façon convenable. Aurélie le regarda partir en souriant.

— 11 va chez elle... et il parlera pour sûr ! Demain je la confesserai. Son étonnement sera très drôle!

En effet il allait à l'hôtel de Saverdun. Il ne se demandait pas l'heure qu'il était— eùt-ceétéau milieu de la nuit il s'y serait rendu tout de même — et cheminait sans penser, comme quand on a quelque chose de pressé à accomplir, ne songeant qu'à mesurer la rapidité de ses pas.

Quand il arriva chez M""^ de Saverdun, il était

très tard. Cependant dans le grand salon rouge quelques habitués étaient réunis encore. Elle ]ui tendit la main amicalement avec un visage serein. Cet accueil banal le blessa, il espérait surprendre chez elle une émotion ou un ressentiment. Mais non, sa voix n'était pas altérée, elle faisait comme de coutume les honneurs de son salon, avec sa grâce, douce un peu hautaine. Elle causait avec M. de Coursan. Les yeux de Maurice remplis d'une colère indiscrète ne les quittaient pas.

— Surveillez-vous, murmura à son oreille Louis Fresnau qui avait répondu ce soir-là à rinvitation de la duchesse.

Alors, n'osant plus remonter jusqu'au visage de M'^Me Saverdun, les regards du jeune homme s'arrêtaient aux plis de sa robe, au bras délicat et blanc qui sortait de Téchancrure de la manche. Des impatiences le suffoquaient. Comment pouvait-elle causer, dans cette intimité familière, avec ce vieux roué qui ne croyait pas aux femmes et les mettait toutes au même niveau dans son mépris ? Il regardait M. de Coursan, sa forte carrure d'homme de cinquante ans qui se rengorge dans l'importance de sa position, son front dégarni, ses favoris taillés à l'anglaise sur le vieux

LA I3UCHESSE GHISLAINE 69

modèle. Il se surprenait à compter ses rides.... Non, il ne pouvait prétendre... la duchesse ne voudrait pas... Il se rassurait, puis s'alarmait de nouveau, sans raison. Pourquoi tous ces gens ne partaient-ils pas ?... Enfin, un à un les invités disparurent. M. de Coursan s'eij alla le dernier. En passant près de Maurice, il lui demanda :

— Venez-vous?

— Non, je reste, répondit le jeune homme. La porte se referma. Maintenant qu'ils étaient

seuls, Maurice se sentait incapable de parler le premier. Tremblant il regardait les lèvres de la duchesse, attendant qu'elles s'ouvrissent ; pourtant ayant peur de ce qu'elles allaient dire. Le visage de la jeune femme s'était subitement attristé. Elle aussi demeurait silencieuse. Enfin elle souleva le couvercle d'un petit coffre, placé à côté de sa main, et en tira une enveloppe.

— Qu'est-ce que cette lettre? demanda-t-elle simplement.

Il baissa la tête sans répondre.

Alors elle lui parla de la folie de cet amour, auquel elle ne croyait pas, le gronda de vouloir gâter leurs rapports d amitié si charmants et si parfaits ! Leurs âges étaient trop différents. Elle

ne pouvait lui donner qu'une affection de sœur aînée. D'ailleurs elle n'était pas faite pour l'amour, la fibre passionnée lui manquait. On avait dû le lui dire.

Elle disserta ainsi longuement. Cette indulgence tranquille et raisonneuse écrasait et déconcertait Maurice. iM™^ de Saverdun était bonne, cette attitude accablée la toucha. Il fallait pardonner cette exaltation d'un moment, dont déjà il était honteux. Elle se leva et posant sa main sur le bras du jeune homme.

— Mon ami, dit-elle doucement, croyez-moi, revenez à la réalité. Ne vous forgez pas de sentiments imaginaires. Mon amitié....

—Votre amitié !

L'attouchement de Ghislaine avait rompu le charme qui endormait la violence de Maurice. D'un mouvement brusque il repoussa cette main de sœur qui s'offrait à lui.

— Yotre amitié ! Je n'en veux pas.

Et sa passion si longtemps contenue s'exhala en paroles chaudes et vibrantes. Elle voulut l'interrompre. Il disait des mots qui la blessaient dans sa fierté et sa pudeur; jamais personne n'avait osé s'exprimer ainsi devant elle, avec des sous-entendus aussi nets.

— Non, supplia-t-il, laissez-moi parler, il y a silongtemps que je me tais, que ces mots veulent sortir de mon cœur. Tenez, c'est depuis Deauville, depuis le premier jour où je vous ai vue I Dès lors je vous ai appartenu, j'ai été votre bien, votre esclave, votre chose... Yous ne voulez pas croire à mon amour!... Cependant il est vrai, ardent, et fort... Il me fait souffrir, il me rend fou... Et vous dites que vous ne vous êtes aperçue de rien! Mais, lorsque je venais ici chaque jour, n'entendiez-vous pas palpiter mon cœur, mes regards éperdus ne vous disaient-ils pas mon trouble ?

Il s'était rapproché d'elle, c'était presque dans ses cheveux quil parlait.

— Quand votre main touchait la mienne, quand votre robe me frôlait, n'avez-vous pas vu mon visage pâlir, n'avez -vous pas senti mes doigts qui tremblaient en étreignant les vôtres?...

Assise dans son fauteuil, les yeux baissés et gardant son attitude de vierge gothique, M™^ de Saverdun semblait attendre avec patience que cette crise fût terminée. Trop douce pour savoir imposer silence à Maurice, comprenant d'ailleurs que ses remontrances seraient inutiles, elle

s'efforçait de ne pas écouter ce langage qui la froissait, de penser aux intérêts journaliers de sa vie. Mais à travers sa distraction voulue, elle entendait toujours cette voix d'homme qui lui parlait d'amour.

— Dites-moi, poursuivit-il en se penchant timidement vers elle, dites-moi que vous m'aviez deviné, que votre cœur avait pitié du mien? N'est-ce pas, vous ne me renverrez pas, vous me laisserez là^ auprès de vous, toujours?...

Sa voix avait des accents d'éloquence ardente. Il était si près de Ghislaine qu'elle sentait passer sur son visage le souffle du jeune homme. Elle recula. On avait marivaudé avec elle, mais la passion réelle, vivante lui était inconnue ; elle en avait peur.

— Monsieur, assez, assez. Je ne puis, je ne veux pas entendre ce langage.

Elle essayait de se lever, elle détournait les yeux pour ne pas rencontrer ceux de Maurice. Ils avaient des lueurs qui la troublaient et la faisaient rougir.

— Non, murmura-t-il en la retenant, ne vous en allez pas, restez près de moi, je vous aimerai tant, si bien... comme vous voudrez !

Il avait des câlineries d'enfant pour la rassu-

rer. Puis revenant au (on passionné, il osa exprimer ses désirs, ses volontés. Il demanda qu'on lui rendît ce qu'il donnait. Toutes les audaces lui venaient.

— Oui, balbutiait-il; je vous apprendrai le bonheur...

' Un effarement étrange s'emparait de la duchesse. Était-ce bien là l'ami respectueux et timide quelle croyait connaître? Il trouvait des mots qui la faisaient souffrir, lui montrant en elle-même des lacunes qu'elle ne soupçonnait pas. Mais M°^^ de Saverdun était trop habituée à se raisonner pour qu'une sensation la dominât longtemps. Afin d'échapper à l'émotion contagieuse de ces paroles d'amour, elle s'éloigna de quelques pas et s'accouda à la cheminée, en détournant le visage. Maurice l'avait suivie, il voyait de profil le pli rigide de la bouche et attendait en tremblant la punition de sa hardiesse.

— Je ne vous en veux pas, dit-elle enfin de sa voix tranquille, mais ne recommencez plus^

Elle tournait vers lui un sourire indulgent qui Texaspéra. Il y lut du dédain pour son amour, du mépris pour sa jeunesse... Elle ne le trouvait pas digne de colère! Pourtant cette fois

il avait parlé comme un homme et non comme un enfant.

— Je suis toute prête, continua-t-elle, à oublier cette heure de folie.

Il s'était attendu à des phrases sur le devoir, la vertu, les souvenirs. Il avait préparé des répliques victorieuses. Mais quelle réponse faire à cette femme souriante qui ne se fâchait pas, qui n'évoquait aucun obstacle qu'il pût détruire. La nature de Maurice était prompte aux découragements, il comprit qu'il n'entamerait pas cette sérénité douce. Ses regards se remplirent de colère.

Debout près d'elle, il pouvait apercevoir la couleur de ses yeux, le mouvement imperceptible de la bouche qui respirait. Il aurait voulu saisir et briser ce corps frêle dont quelques pas seulement le séparait. Peut-être alors sortiraitelle de son calme outrageant? Ses bras se tendirent... mais il n'osa pas.

— Il parait que je suis arrivé trop lard, dit-il insolemment.

Les bruits de mariage qui Pavaient amené près d'elle lui revenaient à la mémoire. Dans l'emportement de sa passion, il les avait oubliés. Elle le regarda si stupéfaite qu'il comprit son

erreur. Ce fut une nouvelle souffrance; l'absence de toute rivalité rendait plus écrasante encore la froideur de la jeune femme. Il demeura un instant interdit, muet devant elle. Eufin, se redressant orgueilleusement :

— Puisque vous ne voulez pas de mon affection telle que je vous l'offre, adieu, dit-il.

— Adieu, répéta lentement M"*'' de Saverdun. Il se dirigea vers la porte avec une démarche

incertaine, agitée, puis revenant vers elle.

— Mais chassez moi donc! dites que je vous ai offensée, que vous ne me reverrez plus...

Il voulait au moins être maltraité, entendre une parole irritée, créer entre elle et lui un lien quelconque, fut-ce un mauvais souvenir. La duchesse le regarda bien en face, dans les yeux, sans coquetterie et sans cruauté. C'était sincèrement qu'elle désirait oublier ce moment d'égarement. Son amitié n^en était pas diminuée.

-— Pourquoi me forcer à dire que je ne vous recevrai plus? Comme ami vous serez toujours accueilli cordialement chez moi.

Une seconde fois elle avança vers lui sa main qui pardonnait, mais Maurice vit une insulte dans ce geste affectueux. Il la repoussa et sortit brusquement, jurant de ne plus revenir, de ne jamais la revoir.

Le bruit de sa voix s'était perdu avec celui de ses pas, que ses paroles violentes résonnaient encore aux oreilles de M"'^ de Saverdun.

— C'est donc là Tamour ! murmura-t-elle. Une fantaisie audacieuse qui se change en colère, si elle n'est pas satisfaite.

Cette déclaration passionnée, cette demande de réciprocité d'amour l'avaient littéralement stupéfaite.

Elle poussa un soupir de regret en pensant à son rêve d'amitié; il lui semblait que quelque chose venait de s'effondrer en elle : son cœur souffrait, son âme était meurtrie.

YII

M"'^ de Lésiade eut quelque peine à confesser son amie. Les confidences répugnaient à la délicatesse de la duchesse. Mais Aurélie avait l'air d'être si bien au courant de la situation, elle procédait par des questions tellement pressées et précises qu'il était difficile de se dérober à sa curiosité.

— Votre étonnement est adorable ! Qif avezvous éprouvé?... Voyons, dites?... delà colère, de rémotion? Je parie que vous Tavez accablé de votre courroux.

— Au contraire, vous vous trompez. Je lui ai proposé d'oublier ce moment de folie, de reprendre nos rapports d'amitié.

— Pauvre Maurice ! Comme il a dû être furieux ! Et l'avez-vous revu depuis lors ?

— Non, il n'est pas revenu, et je ne le rencontre nulle part. On dirait qu'il m'évite.

M""' de Saverdun parlait tristement. L'éloi-

gnement de Maurice laissait un grand vide dans sa vie.et elle lui en voulait d'avoir rompu par sa brusque incartade la douceur de leur amitié.

— Je ne puis comprendre cette attitude de froideur, continua-t-elle. Pourquoi ne vient-il plus me voir? C'est absurde! Je l'ai assuré que je ne lui garderai pas rancune, que tout serait entre nous comme par le passé.

De bonne foi elle était surprise qu'il ne se contentât pas de ce qu'elle lui offrait. M"^^ de Lésiade haussa les épaules en riant.

— Vous serez donc toujours la même !.. Oui, vous vous obstinez à juger les hommes d'après vous, à raisonner sur leurs sentiments avec des idées préconçues d'avance. Mauiice vous aime, il souffre. Depuis longtemps sa passion lui brûlait les lèvres.

— Quelle idée ! répondit la duchesse. Il a obéi à un caprice instantané, et je suis sûre qu'il est déjà honteux de sa violence.

— Vous voilà bien ! s'écria Aurélie. Parce que cet amour dérange vos plans, vous ne voulez pas y croire. Eh bien! que comptez-vous faire maintenant ?

— Mais, mon Dieu, je ne sais pas... A la première occasion, je lui dirai...

LA DUCHESSE GHISLAIINE 79

— De revenir, n'est-ce pas? Ce sera le pire des systèmes. Laissez-le tranquille, ou si vous voulez l'aimer décidez-vous promptement.

Un pli perpendiculaire se forma entre les sourcils de M""^ de Saverdun. Le positivisme de son amie la blessait plus encore que la hardiesse de Maurice. Ces signes de mécontentement ne déconcertèrent pas M""^ de Lésiade.

.— Ne vous fâchez pas, ma chère, ce serait ridicule entre nous. Yous êtes veuve et libre. Je ne vous conseille pas d'épouser Maurice, mais comme amoureux, avouez qu il est charmant.

— x\.urélie, est-ce vous qui parlez, vous dont la conduite est irréprochable?

— Irréprochable, sans doute, mais moi, c'est différent. D'abord, j'ai un mari...

— Ce qui équivaut à dire qu'ayant perdu le mien, je dois me jeter aux mains d'un enfant de vingt ans, parce qu'un soir qu'il avait la tête montée, il m'a dit qu'il m'aimait...

M"^^ de Saverdun parlait d'un ton exalté qui ne lui était pas habituel, une flamme d'honnête indignation animait son visage.

— Ce n'est pas ainsi que je comprends l'amour, continua-t-elle. Il faut connaître quelqu'un longtemps, éprouver son affection...

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■— Et se monter la tête, à mesure que la sienne se refroidit, interrompit M™^ de Lésiade. Croyez-moi, ma chère, de nos jours il faut être pratique et rapide. Si on n'accepte pas l'amour quand il s'ofTre spontané et fort, on doit le mettre durement à la porte de chez soi. Le plus sage serait de ne pas rappeler Maurice.

La duchesse lui répondit par un sourire de supériorité paisible.

— Elle est bien décidée à ne pas suivre mon conseil^ pensait M""^ de Lésiade en s'en allant. Pour une fois que j'en donne un bon, voilà comment on le reçoit !

Aurélie ne se trompait pas, M^'^de Saverdun était de ces femmes qui s'obstinent dans leurs volontés. Quels que fussent les sentiments de Maurice, il lui semblait facile de les ramener à son point de vue. Les idées qui la guidaient devaient avoir prise sur lui. Puis, pourquoi renoncer à cette intimité où elle trouvait un charme doux et consolant ? Les théories de M""^ de Lésiade étaient d'un positivisme par trop brutal. Comme s'il était admissible, qu'elle, Ghislaine de Saverdun, put s'engager en de semblables faiblesses ! Elle tenait trop aux avantages de sa situation, elle avait une trop

haute idée des devoirs de son rang, pour s'exposer au ridicule d'épouser un fils de famille qui était de douze ans son cadet. Quanta Famour libre, ses instincts honnêtes s'y refusaient. Elle en voulait à Aurélie d'avoir admis cette possibilité,elle lui envoûtait peut-être davantage encore de son conseil de rupture.

A travers le va-et-vient de sa vie mondaine, M^"^ de Saverdun continua donc à poursuivre l'idée du rapprochement qu elle désirait. Craignant de le provoquer d'une façon trop directe, elle comptait sur le hasard d'une rencontre, mais le hasard ne la servit point. Les semaines s'écoulaient et Maurice demeurait invisible. De temps en temps, M'"' de Lésiade lui en donnait des nouvelles. Il venait la voir à des heures invraisemblables, avec Pair d'un homme résolu aux confidences suprêmes, puis repartait emportant son secret.

— Pauvre garçon ! disait Aurélie ; il traverse la période aiguë.

Cette attitude, en se prolongeant, donnait à l'amour de Maurice une réalité qui irritait la duchesse. Ne voulant pas renoncer à l'ami, il lui déplaisait d'admettre que l'éloignement fût opportun. Vraiment il lui manquait beaucoup !

Elle avait pris l'habitude de lui raconter tous les petits incidents de son existence journalière ; l'absence de cette intimité confiante faisait comme un grand vide dans sa vie. Elle ne parvenait pas à secouer cette impression. Tout, à ses yeux, prenait quelque chose de terne, d'insipide.

Cependant elle continuaità recevoir son cercle ordinaire. Louis Fresnau devenait peu à peu un des habitués de la maison; M. de Coursan se montrait très assidu : Téloignement de Maurice le réjouissait beaucoup. Sans doute, le jeune homme trop téméraire avait été congédié! Et il pensait complaisamment à la part que ses conseils avaient eue dans cette crise finale. Pour achever son œuvre et dégoûter à jamais M^' de Saverdun des amours juvéniles et imprudentes, il ne cessait d'amoindrir Maurice devant elle, le représentant comme le type de la jeunesse actuelle, matérialiste et positiviste. Tout cela d'un air détaché, généralisant^ ayant l'air d'être son ami.

— Très gentil garçon, sans doute... Nous en ferons un diplomate parfait. Mais ne comprenant Famour que d'un seul côté et incapable d'aimer lamême femme... deux semaines de suite!

La duchesse écoutait distraitement. Elle était de ces douces entêtées qui ne croient qu'à leur propre intuition. Persuadée qu'elle comprenait Maurice mieux que personne, les jugements contraires ne faisaient qu'affermir son opinion.

Elle s'attendrissait : « Pauvre garçon, comme il était méconnu ! » Et l'injustice des autres le lui rendait plus cher. Elle souffrait beaucoup de ne pas le voir. Deux ou trois fois, d'une façon détournée et indirecte, elle lui fit dire que sa place était toujours marquée, chez elle, parmi ses amis, mais ces démarches n'eurent aucun résultat. Ou ses messagers étaient infidèles ou Maurice refusait. Par orgueil, elle n'osait demander la vérité.

Pour secouer l'ennui qui l'accablait, M^"^ de Saverdun modifia ses habiiudes de vie. Elle sortit davantage, on la vit au théâtre, à la promenade. Une ou deux fois elle rencontra Maurice. Un soir même ils se croisèrent sur l'escalier de l'Opéra. Le jeune homme passa devant elle, le front baissé, les lèvres serrées, détournant obstinément les regards. Dans la salle, elle l'aperçut caché dans le fond d'une loge. Alors, avec cet instinct de coquetterie qui n'abandonne jamais les meilleures, poussée par le désir de le

ramener, n'importe par quel sentiment, elle s'anima beaucoup, elle stéréotypa sur ses lèvres ce sourire de femme satisfaite qui semble recueillie dans le charme des paroles qu'elle écoute* Mais ce fut en vain qu'elle attendit, qu'elle regarda sans cesse la porte de sa loge. Celle-ci ne s'ouvrit pas pour Maurice. Alors elle eut honte des moyens qu'elle avait employés. Ce n'est pas ainsi qu'on ramène un frère, et il ne pouvait être qu'un frère pour elle !

Ne serait-ce pas plus digne, plus vrai et plus sincère de lui écrire directement? Une amie qui partait et qui désirait un laisser-passer pour la frontière lui en fournit le prétexte. Maurice, en préparant son examen de carrière, travaillait au ministère des affaires étrangères, il était tout naturel de s'adresser à lui.

Elle envoya donc au jeune homme quelques lignes amicales, recourant à son obligeance et exprimant le désir de pouvoir lui faire bientôt ses remerciements de vive voix.

Maurice venait de traverser une période mauvaise, l'âme aigrie, les journées vides. Sa passion, alimentée par la jalousie et par l'orgueil blessé^ semblait grandir en raison des impressions douloureuses qu'il subissait. Jamais il

n'aima M'"^ de Saverdiin comme à ce moment de sa vie, où il se jurait chaque jour de ne jamais la revoir. A la vue de récriture de la duchesse, une espérance folle traversa son cœur, mais la lecture des paroles banales qu'elle lui adressait la dissipa promptement.

Cette affectation d'ignorer ce qui s'était passé entre eux, de le considérer comme non avenu, le blessa comme une injure... Non, certes, il n'irait pas chez elle ! Depuis qu'il avait parlé à M"*^ de Saverdun, Maurice sentait que sa dignité d'homme s'était affirmée. Il trouvait une sorte de contentement farouche dans la privation volontaire qu'il savait s'imposer. Son amour-propre se satisfaisait de ce déploiement de résistance. Cependant il s'occupa activement de ce que réclamait la duchesse, trouvant une sorte de plaisir triste dans ce rapprochement indirect qui ne l'exposait pas aux compromis que son orgueil redoutait. Une fois ses démarches terminées, il lui en communiqua le résultat par quelques mots brefs et polis, puis, malgré lui, son émotion l'emporta, un regret lui vint de l'entrevue qu'il refusait, il parla de sa souffrance, de son amour incurable et grandissant. Mais puisqu'elle ne voulait pas Taimer, ne valait-il

pas mieux une séparation complète qu'une torture sans cesse renaissante? Il le lui demandait, implorantun conseil avec cette espérance vague d'une possibilité meilleure qui n'abandonne jamais la jeunesse, même en face des certitudes les plus accablantes.

Il y avait dans le langage de Maurice une âpreté de passion qui troubla M"^'' de Saverdun, une exagération qui la choqua. Voici ce qu'elle lui répondit, espérant le ramener à des idées plus paisibles :

c( Je vous remercie mille fois, monsieur, de « votre obb'geance. Vous eussiez été plus aima- (( ble encore de venir me voir. Puisque vous me c( demandez un conseil, et qu'ainsi vous me (( placez sur le terrain où je dois raisonnable- (( ment rester vis-à-vis de vous, je vous engage « à ne plus persévérer dans cette voie de froi- « deur. Est-ce là le sentiment que je dois inspi- « rer? Et si, il y a deux mois, je ne vous ai pas « répondu comme vous le vouliez, ne trouvez- « vous pas aujourd'hui que j'ai eu raison de (( penser que, jeune et sans expérience de cette « vie si triste et si positive, vous vous mépreniez « aussi bien sur l'état de votre cœur que sur ce « que renferme le mien ? Croyez-moi, l'amitié

« franche et sincère a bien son charme. JNe la « rejetez pas, et ne soyez pas un ingrat. »

Un homme plus expérimenté aurait accepté la situation qu'on lui proposait, avec Tarriërepensée d'arriver par l'intimité à l'influence et par l'influence à la domination; mais Maurice n'était ni assez corrompu ni assez froid pour faire des calculs à longue échéance. Sa nature qui manquait de douceur et de tendresse ne pouvait être touchée par les paroles affectueuses de M™® de Saverdun. Il n'était pas de ces cœurs dévoués qui se contentent d'aimer, il ne comprenait que Tamour absolu et réciproque.

Depuis longtemps Louis Fresnau qui voyait les forces morales de Maurice s'user dans une stérile résistance, lui donnait le conseil de partir, de voyager. Mais celui-ci ne le suivait pas, retenu par une espérance inavouée. La lettre de Ghislaine le décida. Cette amitié obstinée qu'on lui offrait, il serait peut-être un jour assez faible pour en accepter les tortures. 11 alla chez Fresnau.

— Je pars, lui dit-il. Tout est arrangé avec ma famille. Il parait que j'ai l'air malade. Un voyage me remettra. Je ne reviendrai qu'en automne, pas avant.

— L^avez-vous revue ? demanda Louis.

— Non, et je m*en vais pour ne pas la revoir. Tenez, regardez ce qu'elle m'écrit...

Il jeta sur la table le billet froissé. Louis le déplia respectueusement.

— D'autres moins orgueilleux . que vous se contenteraient de ce qu'on vous offre, dit-il un peu tristement. Il lisait entre les lignes la sympathie tendre et vraie qui les avait dictées.

— L'amitié d'une femme comme elle, vaut l'amour de toutes les autres.

— Une sorte de culte à la Vierge, ricana Maurice. Merci, je n'en veux pas.

— Quand partez-vous ? demanda Fresnau.

— Demain matin.

— Et en quels termes, lui avez-vous annoncé cette résolution soudaine ?

— Je n'ai rien écrit encore. Je ne peux me fier à moi-même. Je ne sais ce que je serais capable de dire. Voulez-vous vous charger de lui apprendre mon départ ? Vous raconterez ce que vous voudrez, vous inventerezun prétexte, si la vérité vous déplaît à dire.

— En général, on fait ces commissions-là, en personne, répondit froidement Louis.

— Vous ne voulez pas vous en charger? Très

bien, je prierai M. de Coursan de lui présenter mes hommages, et de lui expliquer que je suis parti trop subitement pour faire des adieux à personne. II la voit assez souvent pour cela ! ajouta Maurice avec un accent de colère jalouse.

— Puisque vous n'avez pas le courage d'agir par vous-même, répliqua Fresnau, c'est moi qui ferai votre message.

Il devinait que ce départ froisserait la duchesse, il ne voulait pas qu'elle Tapprît par la voix mordante de M. de Coursan.

En effet, le lendemain, lorsque Fresnau annonça à M"'^deSaverdun queMaurice avait quitté Paris, elle ne sut pas dissimuler son désappointement. Elle avait préparé des arguments irréfutables pour lui démontrer la supériorité des affections tranquilles, et il s'en allait sans l'avoir écoutée ! Elle se sentait blessée du refus hautain qui masquait ce départ; toute action violente répugnait d'ailleurs à sa nature modérée. Pour la première fois l'absolutisme de ce caractère la frappait. Se serait-elle trompée?..* L'homme réel, volontaire et emporté commençait à lui apparaître. Mais elle ferma les yeux pour ne pas voir, pour ne pas renoncer à l'âme délicate et tendre qu'elle croyait avoir devinée.

Fresnaii suivait sur le visage fier et doux de Ghislaine les doutes qui la troublaient.

— L'aimera-t-elle un jour? se demandait-il avec une angoisse oîi, à une pitié désintéressée, se mêlait un mélancolique retour sur lui-même.

Ils étaient assis l'un près de l'autre, sous la lumière de la même lampe, autour de laquelle voltigeaient les premiers papillons d'été. Les doigts longs et fins de la jeune femme égratignaient le bois de la table, oii elle avait appuyé son bras. Près de la sienne si blanche, la main de Fresnau large et rude se détachait en rouge sur les pages du livre qu'il feuilletait distraitement. Dans leurs attitudes, sur leurs visages, le même contraste violent se retrouvait. Et pourtant entre ces deux êtres disparates^ il y avait des affinités électives, une harmonie mystérieuse, un lien invisible que l'âme de la femme ne percevait pas, mais que l'âme de l'homme sentait profondément.

Maurice et M""® de Saverdun ne se revirent que rhiver suivant.

Il avait voyagé durant plusieurs mois, visitant les capitales du Nord et les villes d^eaux d'Allemagne, se frottant un peu à tous les mondes et à tous leurs vices, promenant son amour malheureux à travers le mouvement d'uae vie de jeunesse. Mais cette passion inassouvie restait vivante en lui. Son orgueil froissé l'empêchait d'oublier. L'image de M""® de Saverdun le suivait partout : sans cesse il voyait passer devant ses yeux ce sourire de femme paisible qui ne comprend pas l'amour.

Leur première rencontre à Paris eut lieu un soir de concert de gala à l'ambassade d'Autriche. Maurice s'était préparé à Tentrevue inévitable. Il ne pouvait se séquestrer entièrement

du monde OÙ vivait la duchesse. Il arriva fort tard, les nerfs tendus, la tête haute, défiant son cœur de trahir sa volonté. Il s'était juré de ne plus rien espérer^ de garder dorénavant vis-àvis d'elle l'attitude indifférente des relations mondaines. Il traversa plusieurs pièces sans l'apercevoir. Probablement elle se trouvait dans le salon de musique, où les femmes assises à rangs pressés, bâillaient derrière leurs éventails. Il jeta un regard circulaire sur les épaules poudrées, sur ce remous de blancheurs molles, coupé çà et là par un épiderme naturel. Aucune des têtes qui en émergeaient, ne portait les cheveux retroussés de M™*" de Saverdun. Il recommença sa promenade, examinant tous les groupes, se sentant pris d'une impatience sur laquelle il ne comptait pas. Pour échapper à l'énervement de la musique il alla jusqu'à l'autre bout de l'appartement. Ce fut en vain, les notes de la symphonie en ut mineur le poursuivaient, l'exaspéraient. Tout à coup un silence se fit. L'entr'acte commençait. On entendit un bruit de chaises repoussées, un froissement de jupes, un fracas de voix hautes, comme après tout silence forcé. Maurice traversa de nouveau l'enfilade, il rencontra le flot qui descendait,

qui se répandait dans les salles désertes. Parmi tous ces visages, il ne voyait toujours pas celui de Ghislaine. Enfin sur le seuil de la dernière porte, ils se trouvèrent inopinément faceàface. L'homme s'inclina si bas quMl ne vit pas le front de la femme s'empourprer.

Ce n'était pas par émotion d'amour, mais elle était saisie, heureuse de revoir l'ami qu'elle n'avait pas cessé d'attendre.

— Quoi ! c'est vous? dit-elle. Je ne savais pas que vous fussiez de retour; comme vous êtes resté longtemps! Il y a presque six mois que nous ne nous sommes vus.

Et au souvenir de leur dernière entrevue, de la façon hardie dont il lui avait parlé ce jour-là, une confusion lui venait, elle rougissait de nouveau.

— Oui, répondit-il froidement, sans qu'uu sourire ou un regard soulignât ses mots, il y a très longtemps. J'ai été un peu partout depuis lors.

Et il se lança dans le récit de ses voyages.

Comme il était changé, différent de luimême ! Ses traits s'étaient marqués, il avait acquis cette tenue impassible sous laquelle se dissimulent les mouvements de Tâme II lui

parlait comme il aurait parlé à Mme de Lésiade, seulement avec moins de familiarité et plus de froideur.

Elle récoutait un peu surprise, un peu irritée, presque honteuse d'avoir employé vis-à-vis d'elle-même tant de raisonnements inutiles, de s'être montrée si indulgente pour les refus violents qu'il opposait à ses tentatives conciliantes. L'amitié pas plus que l'amour ne semblait jamais avoir troublé cette attituded'homme du monde, polie et correcte dans sa sécheresse.

M"*® dé Saverd un était demeurée debout contre le mur, à côté de la porte; le fond rouge de la tenture faisait à sa têle blonde comme une auréole pourpre qui accentuait la finesse de ses traits, laclartéde ses grands yeux pâles. Jamais le caractère étrange de sa beauté n'avait autant impressionné Maurice, mais l'immatérialité de ce visage, dont il se rendait compte pour la première fois, assoupissait ses désirs et facilitait le rôle qu'il s'efforçait de jouer.

Ils continuaient à échanger des phrases banales ; la conversation marchait difficilement. 11 y avait entre eux des silences embarrassés que remplissait le bruit de la foule.

— A.vez-v€us de nouveaux projets de voyage?

demanda enfin la duchesse pour le ramener au sujet personnel.

— Oui, Paris m'ennuie. Je n'y suis que pour peu de temps. Je préfère la vie à l'étranger.

Il s'exprimait d'un air dégagé, satisfait, presque impertinent à force de désinvolture. Comme elles étaient loin les adorations silencieuses, les emportements passionnés qu'elle avait cru devoir réprimer !... Cette fragilité d'affection, ce changement si évident la déconcertait, l'épouvantait... Elle n'avait plus ni le courage de sourire, ni l'envie de parler. Elle s'était figuré si différente leur première entrevue ! Pourtant elle restait là, en face de Maurice.

— Si je l'avais aimé! pensait-elle. Et à cette idée une chaleur lui montait au front, une terreur la secouait... Que l'on traite ainsi une coquette, qui provoque, très bien, c'est légitime! Mais une femme comme elle, on n'avait pas le droit de l'exposer au péril de rendre un amour aussi fugitif.

Fresnau qui était debout à quelques pas de M"'^ de Saverdun vit son regard s'attrister, il devina le frisson qui passait sur la nudité de ses épaules. La signification de Tatlitude de Maurice ne pouvait lui échapper. Il comprit ce

qu'elle éprouvait. Ses grandes mains de géant se crispèrent. Il ne voulait pas qu'elle souffrit, et il se sentait impuissant à l'empêcher.

Louis n'élait pas le seul dans la salle à suivre d'un regard attentif les impressions de M™^ de Saverdun. M. de Coursan également ne la perdait pas de vue. Durant les mois d'été il avait beaucoup soigné sa candidature de mari. Sans se risquer à une demande positive, il circonvenait adroitement la jeune femme, lui parlant sans cesse de l'opportunité d'un second mariage pour elle-même et pour ses enfants. Avant de se proposer il attendait de l'avoir convaincue. Le retour de Maurice dérangeait ses plans. Il voyait bien qu'entre les deux interlocuteurs les paroles se traînaient, mais ces phrases échangées à de longs intervalles Pinquiétaient davantage que la causerie la plus animée. Sans doute M""® de Saverdun était inaccessible ! Cependant avec les femmes la défiance est toujours le commencement de la sagesse. Si Ton pouvait occuper le jeune homme autrement !... Et il cherchait dans son esprit les moyens à employer, tout en prenant la part voulue aux plaisanteries de haut goût qui se débitaient autour de M""^ de Pavonès. Un groupe nombreux entourait la belle

blonde, qui, plus opulente, plus langoureuse que jamais, étalait avec un sourire complaisant sa chair blanche contre les habits d'homme qui lui servaient de repoussoir. Ses yeux, qui erraient sans cesse à travers la chambre pour rappeler à Tordre les adorateurs distraits, se fixèrent sur Maurice.

— Mais n'est-ce pas là le petit de Trênes ? s'écria-t-elle. Je le croyais absent. Tiens, les voyages lui ont profité ! On dirait qu'il s'est déniaisé.

Et elle riait de son rire provoquant de femme vide et légère.

Dans le cerveau de M. de Coursan une idée surgissait. Elle lui parut si pratique que toute réflexion était superflue. 11 se pencha vers jVlmo ^Q Pavonès et murmura quelques mots à son oreille. Elle rougit, non de pudeur blessée, mais de vanité satisfaite.

— Comment voulez-vous? minauda-t-elle.

Il a le goût trop délicat, trop éthéré. ..

Et elle mettait dans ce mot éthéré une intention blessante pour M"''' de Saverdun.

— Essayez et vous verrez, car., .

Il acheva sa phrase très bas. Les autres hommes s^étaient éloignés. Après quelques pour-

parlers M""^ de Pavoriès se leva à son lour, et prenant le bras de M. de Coursan, se dirigea vers la porte, près de laquelle la duchesse et Maurice se trouvaient encore. Les deux femmes se saluèrent et échangèrent des phrases polies. Puis Maurice s'inclina devant M""® de Pavonès.

Elle fit semblant de ne pas le reconnaître, de le prendre pour un autre. Il était si changé, si bronzé!... Ce quiproquo les mit tout de suite à Taise, sur un pied de familiarité gaie. Ils causaient sans chercher leurs mots ; elle, le provoquant par sa coquetterie hardie ; lui, se prêtant au badinage. Il n'était plus comme à ûeauville, choqué de ses sous-entendus équivoques, il ne craignait plus que M""^ de Saverdun en fût blessée. Elle pouvait l'écouter, qu'importait 1 C'était très bien, au contraire. Elle verrait ainsi que toutes les femmes ne lui ressemblaient pas.

Ils s'établirent sur un petit canapé, à quelques pas de celui où la duchesse causait avec Fresnau et M. de Coursan. Les deux hommes durent la trouver très distraite ce soir-là. Elle entendait M""' de Pavonès qui disait : w Je suis chez moi tous les jours après cinq heures. » Elle voyait la pose attentive de Maurice, ses regards familiers, ses airs ravis. Puis c'étaient des chucho-

tements et des éclats de rire... Comme ils sont gais ! pensait-elle. Et le souvenir des grandes phrases désespérées du jeune homme la faisait tristement sourire. Elle oubliait de répondre aux questions de ses interlocuteurs. Découragés, ils se turent, chacun d'eux interprétant d'une façon diverse sa préoccupation.

— Un dépit de femme froissée ! J'ai bien fait d'intervenir, se disait M. de Coursan.

— Le désappointement d'une âme sincère et sérieuse, pensait Fresnau. Je voudrais tirer les oreilles à ce gamin.

Maurice, inconscient de cette colère, enchanté de pouvoir se montrer indifférent, affectait de détourner la tête, d'ignorer la présence de M™^ de Saverdun, de regarder M"*® de Pavonès avec des mines d'oraison. Il outra la note au point de rendre la situation embarrassante pour la duchesse. L'orgueil l'empêchait de s'éloigner, mais, sous son sourire énigmatique de femme du monde, Louis voyait son malaise grandissant. Irrité il se leva pour rompre cet entretien qui la faisait souffrir, et s'approchant de la langoureuse blonde lui lança à bout portant une de ces flatteries énormes qu'elle recevait avec une si candide crédulité. Son but fut

atteint, elle tourna vers lui son sourire. Fresnau était le seul homme qui lui imposât , elle craignait sa perspicacité et le ménageait infiniment. On racontait même qu'elle avait voulu apprivoiser le « grand singe, » comme elle l'appelait dans son langage imagé. Mais le grand singe avait refusé. Cette variété de Tespèce féminine ne lui agréait pas.

— Comme vous devenez mondain depuis quelque temps ! dit-elle de sa voix molle. On se demande qui a fait le miracle ?...

Le teint de Fresnau passa du rouge au cramoisi. La moindre allusion au changement de ses habitudes le troublait singulièrement. Le dialogue commencé sur ce ton lui était odieux. Il aurait voulu interrompre net M"'^ de Pavonès, mais bravement, au contraire, il s'assit près d'elle.

— Ah, Ton se demande qui a fait le miracle ! Et, baissant la voix, afin d'isoler Maurice de Tentretien, il continua à marivauder.

Celui-ci vexé de l'interruption, s'éloigna de cet air discret qu'affectent volontiers les très jeunes gens.

— Yous partez, monsieur deTrênes? Rappelezvous, tous les jours après cinq heures.

Et par-dessus l'épaule, avec un geste qui luî était habituel, M""^ de Pavonès tendit à Maurice ses doigts renversés, la paume de la main en dehors. Il les serra un peu plus qu'il n'était nécessaire et alla s'incliner devant M""^ de Saverdun. La duchesse lui donna la main simplement, franchement, sans ombre de rancune, mais aussi sans lui demander de venir la voir. Une demi-heure plus tard, profitant d'un nouvel entr'acte, Ghislaine se rapprocha du salon de sortie. Elle s'était débarrassée de M. de Coursandont les phrases correctes l'énervaient ce soir là. Fresnau l'avait rejointe. Il l'enveloppa do ses fourrures et lui offrit le bras. Elle le préférait à tout autre ; lui au moins savait respecter ses silences.

— Quelle contradiction ! pensait-elle en descendant l'escalier. Je lui ai défendu de m'aimer et je m^irrite d'être obéie.

Une sensation d'isolement l'oppressait, il lui semblait tout à coup qu'elle était seule au monde. Elle ne s'apercevait pas de la sollicitude plus marquée de son compagnon, du respect plus grand qu'il lui témoignait, comme s'il avait voulu la venger d'une injure reçue. Elle ne voyait et ne sentait que sa propre inconséquence.

Fresnau la quitta le cœur endolori, Tesprit inquiet. Cette femme qu'il avait refusé de connaître était devenue pour lui, en peu de temps, rincarnation d'un rêve caressé.

Elle personnifiait le type immatériel dont il avait besoin pour satisfaire les aspirations de sa nature, pour voir triompher dans une créature humaine ses doctrines spiritualistes, sa croyance à la supériorité de l'âme sur le corps.

Ce qu'il y avait d'un peu indécis, d'un peu effacé dans le tableau, le charmait comme une grâce de plus. Il n'espérait rien, — peut-être même ne se rendait-il pas compte des désirs sourds qui le travaillaient, -— mais cependant c'était un homme de chair et de sang avec des révoltes et des volontés. L'idée qu'un autre pourrait posséder cette femme le faisait frémir de jalousie et de rancune anticipées. Il ne voulait pas qu'on altérât Tharmonie et la pureté qu'il révérait. Le travail et la solitude, peut-être aussi la disgrâce de son extérieur, avaient préservé en lui la virginité de l'âme. La sienne avait des délicatesses, des pudeurs, des respects qui auraient fait sourire bien des femmes.

Le retour de Maurice, la perspective des confidences qu'il aurait à écouter, le remplissait de

malaise. Quelles qu'elles dussent être, elles lui seraient odieuses, et il se sentait d avarice aussi irrité d'un aveu d'oubli que d'un aveu d'amour. Mais cette torture lui fut épargnée. La période d'expansion était passée, chez Maurice; les sentiments dujeune homme se compliquaient, se corrompaient.

Il avait quitté le concert satisfait de lui-même et de son attitude, heureux cependant d'avoir revu M^'^de Saverdun, doucement remué par un réveil de tendresse.

— Si elle voulait cependant ! pensait-il.

Puis en dessous, dans les bas-fonds de sa vanité et de sa sensualité, il sentait passer sur lui les caresses troublantes du regard de lyime (Je Pavonès, il voyait un éblouissement de chair et de couleur. Les deux images de femmes se mêlaient, se confondaient sans se chasser l'une l'autre. L'enfant était devenu homme, son exclusivisme était moins absolu. La souffrance et l'amour avaient aiguisé sa perspicacité, élargi sa pensée. Il avait acquis une désinvolture d'esprit toute nouvelle. Il ne répudiait plus les compensations et les compromis de la vie.

Les «après cinq heures » de M^^ de Pavonès étaient fort recherchés par les hommes. Ils y trouvaient une liberté entière de propos et d'attitude, des sièges confortables, des cigarettes exguises, le laisser-aller langoureux de la maîtresse de la maison et Timprévu de ses appréciations. Les femmes y étaient moins nombreuses. Une, deux, trois au plus. Des amies intimes ou pour mieux dire des complices ou des rivales qui venaient arranger une rencontre, combiner une partie difficile à faire agréer à leurs maris, ou bien surveiller un infidèle qui menaçait de se déranger.

Les femmes à pose correcte se sentaient mal à l'aise dans ce milieu. Il était de bon goût parmi elles de professer un grand mépris pour le manque de tenue de M^e de Pavonès, pour

le décousu de son caractère et de son esprit, pour sa vanité insatiable, pour l'admiration d'elle-même qu'elle professait naïvement, pour son absence absolue de vertus pratiques. Mère indifférente, maîtresse de maison indolente, négligeant tout ce qui n'était pas la recherche du plaisir, l'on disait d'elle, qu'elle avait le vice actif et les qualités négatives. Elle n'était pas méchante, mais ne rendait jamais service à personne ; forte et robuste, toujours prête à savourer tous les biens de ce monde, dès qu'il s'agissait d'un devoir à accomplir elle prenait des airs expirants et parlait de sa santé comme d'une chose détruite. D'un esprit naturellement assez vif, elle était devenue sotte par excès de personnalité, par exubérance de vitalité matérielle. Son intelligence n'était plus que l'adresse instinctive des natures inférieures ; elle s'en servait pour maintenir sa situation ébranlée et pour aveugler son mari.

Ses nombreux écarts lui faisaient naturellement dans le monde une position difficile, mais elle possédait le grand art de ne jamais s'apercevoir d'un affront i^eçu. Elle se présentait hardiment dans les maisons où elle était le plus sèchement accueillie, portant beau, le

buste en avant, l'œil levé, la lèvre souriante. Son calcul réussissait. On se lassait de faire froide mine à cette femme facile que rien ne blessait, qui ignorait les susceptibilités et la rancune. Les gens les plus austères l'invitaient chez eux en disant : « Cette pauvre M'^e de Pavonès, au fond, elle ne fait de mal à personne ! »

La vérité était que les femmes ne la craignaient pas. Elle ne leur enlevait jamais quelqu'un longtemps, et on la savait incapable d'influence.

Il lui était plus difficile d'arriver à l'intimité. Pourtant elle comprenait la nécessité qu'il y avait de se concilier quelques femmes et elle employait à ce recrutement une grande persévérance. Avec les unes c'étaient des flatteries, des démonstrations extravagantes. Avec les autres plus sérieuses, des confidences attendries.

— Mon Dieu, disait-elle, je ne suis pas coupable; que voulez-vous, des fatalités inouies! Je ne cherche rien, je suis bien tranquille, est-ce ma faute si tout m'arrive, si les hommes me poursuivent de leurs attentions intéressées?

Et elle levait les yeux au ciel, prenait un air inconscient et répétait en minaudant :

— Il faut qu'il y ait en moi quelque chose. . .

J'attire sans le vouloir. Vraiment je ne suis pas responsable... Ahl elles sont bien heureuses celles que la tentation épargne !

Avec les hommes son langage était différent. Elle se montrait plus naturelle. En général, elle était populaire parmi eux. Ceux qui ne s'en occupaient pas pour leur compte personnel, s'amusaient des absurdités de sa vanité. Elle était bonne enfant. En amour non plus elle n'avait aucune susceptibilité ; et, changeant de goût souvent, ne se formalisait pas des néghgences. Elle permettait même qu'on lui escamotât ses adorateurs, pourvu que ce fût après et non pas avant son règne. Une très honnête femme, qui ne cherchait nullement les aventures, ayant inconsciemment empêché une de ses intrigues d'aboutir, elle ne le lui pardonna jamais. Mais en général elle ne se brouillait avec personne, conservant ses intimités à travers les péripéties de ses égarements répétés. Rien n'était plus difficile pour un homme que de rompre définitivement avec elle, car manquant d'orgueil et de dignité on ne savait comment l'atteindre et la blesser. Un malheureux garçon, très désireux de terminer cette liaison, employa tous les moyens sans y par-

venir. Aveu d'indifférence et d'amour pour une autre, négligences allant presque jusqu'à la grossièreté, rien ne la froissait.

— Insinuez-lui des choses désagréables, conseilla un ami, je ne vois que cela! Profitez des bruits qui courent sur elle, avertissez-l'en, ayez l'air d'y croire.

11 essaya, commençant par gazer et finissant par être précis. Elle se mit à rire.

— Vraiment! L'on pense donc que j'ai autant de succès que cela ! Dix aventures menées de front!...

Et sa vanité chatouillée avait lui dans ses yeux d'un bleu roussâtre ; et son regard s'était posé avec complaisance sur l'homme qui venait de lui procurer cette satisfaction exquise.

En somme M^"^ de Pavonès était la femme la plus heureuse du monde. Son mari, distrait, un peu lourd d'esprit, vivait plongé dans des recherches botaniques patientes et minutieuses. L'organographie des plantes l'absorbait en entier, l'endormait dans une placidité douce. Il avait bien parfois des réveilssubits, et alors, dans le petit hôtel des Champs-Elysées il se passait des scènes terribles. Elle mettait toute sa ruse à lui rendre la sécurité. Peu à peu les violences

(lu savant se calmaient. Il refermait les yeux et retournait à ses végétaux.

A part ces explosions assez rares elle savourait gaiement chacune des heures de sa vie. Chez elle Tâme qui souffre était éteinte, les instincts matériels subsistaient seuls. Paresseuse/ le sommeil lui semblait une béatitude; gourmande^ elle mangeait avec recueillement et délices; sensuelle, son corps frémissait de plaisir au contact des étoffes soyeuses, de Teau parfumée^ des coussins moelleux, de toutes les recherches et de tous les conforts que lui offrait sa vie facile et oisive.

Telle était la femme à qui M. de Coursan avait confié la mission d'éloigner Maurice de M""® do Saverdun.

Elle s'y employa volontiers, ne refusant jamais un service de ce genre. D'ailleurs, pour elle la duchesse était un blâme vivant; l'idée de lui enlever quelqu'un la remplissait d'une joie enfantine. Elle attira le jeune homme chez elle. Il vint d'abord, à intervalles éloignés, puis petit à petit il se familiarisa avec celte atmosphère énervante, avec cet entrain de coquetterie, cet élan de provocation, cette insouciance du convenable et de la pudeur. Au bout de

quinze jours il était un des habitués de la maison, il en avait pris le ton et les allures.

— N'allez pas trop vite, disait M. de Coursan à M°^« de Pavonès.

Il craignait une réaction. Avant de risquer une prise de possession définitive, il fallait resserrer les mailles du filet, se faire des complices de la corruption et de la vanité du jeune homme.

Elle répondait en avançant sa lèvre inférieure, avec sa moue des jours où elle ne doutait de rien.

— Je vous assure qu'il ii^est pas rétif du tout, il est même très, très...

— Entreprenant, interrompit M. de Coursan. Je le crois bien 1 Qui ne le serait avec vousl

Elle prit du beau côté ce compliment douteux, et comme elle était occupée ailleurs, consentit de bonne grâce aux attermoiements que lui suggérait la prudence du marquis.

Elle avait raison cependant, Maurice mettait de l'entrain à ce jeu de coquetterie, où sa vanité trouvait son compte, où il occupait son oisiveté, où il cherchait un refuge contre les entraînements de son cœur. De temps à autre il rencontrait M""^ de Saverdun dans le monde. Il lui parlait comme à une étrangère, sans aucune

allusion au passé. Ghislaine, de son côté, n'avait pas renouvelé ses tentatives amicales d'autrefois. Elle se sentait sur un terrain incertain et craignait de se heurter à des indifférences affligeantes. Mais elle lui envoya, comme à tous les hommes de sa connaissance, une carte d'invitation pour ses réceptions du jeudi. Il hésitait à s'y rendre.

— Quand allons-nous chez M^^ede Saverdun? lui demanda un jour M^e de Pavonès. C'est une corvée qu'il faut subir. Impossible de respirer seule cette atmosphère rigide! Je vais battre le rappel. Vous viendrez, n'est-ce pas?

— Mais je ne sais, répondit Maurice. Je ne fais plus partie de son cercle. ..

— Et en suis-je moi, par hasard? Voyons, c'est demain jeudi, vous dînerez ici et nous irons ensuite...

— C'est très tentant. Toutefois... si nous remettions cela à une autre semaine? Rien ne presse. Nous resterions demain chez vous...

Il prenait un accent câlin, sous lequel perçait trop cependant le désir de se soustraire à ce qu'on lui proposait, pour que Mme de Pavonès ne s'en aperçût pas.

— Ah! c'est ainsi! s'écria-t-elle. Savez-vous

que votre répugnance m'ouvre des horizons nouveaux?... On dirait que vous avez peur!... Il serait donc vrai que vous en tenez pour cette fiëre duchesse?

— Mais, madame, qu'entendez-vous?... demanda nerveusement Maurice.

— Ne vous exaltez pas!... On raconte simplement qu'elle vous mène à la lisière.

— Qui a osé dire?... s'écria-t-il avec colère. Puis se calmant subitement : — Mais vous avez méprisé ces absurdes propos?

— Au contraire, j'y ^i ^^"? ^t votre refus d'aller chez elle semble leur donner un corps. Dites-moi, que s'est-il passé entre vous?

— Rien, absolument rien.

— Alors, pourquoi refuser ce que je vous demande, me forcer à supposer...? Au fait, ajouta-t-elle en lui coulant un regard de ses yeux pâmés, c'est peut être ma présence qui vous gêne pour rentrer dans cette maison?

Maurice protesta par un geste.

— Ce ne serait pas gentil de votre part, continua-t-elle. C'est vrai, pas du tout gentil! Mais quelquefois, on a des appréhensions... Vous craignez peut-être... Que sais-je?... une réprimande...

Ce mot fit frémir l'orgueil de Maurice.

— Je n'ai aucun motif, je vous le répète, pour, éviter le salon de M^^^e de Saverdun. Et comment voulez vous que j'en aie, poursuivit-il en baissant la voix et la regardant comme elle voulait être regardée, pour ne pas y aller avec vous?

— Eh bien ! donc, puisque vous n'en avez pas, nous irons ensemble.

Avec son astuce d'animal pervers elle avait trouvé le moyen de le courber à son caprice.

Cependant ce n'était pas sans émotion que Maurice retournait à Thôtel de Saverdun. Il essaya de se monter beaucoup, de chercher dans la hardiesse de sa compagne l'assurance qui lui manquait. Ce salon où il avait possédé le droit d'être accueilli à toute heure dans une intimité familière, il s'y sentait isolé, dépaysé, mal à l'aise. Le bras qui pressait le sien, le regard librement expressif de M™e de Pavonès augmentait son embarras. Le terrain où il marchait brûlait ses pieds; il se dégageait des murs, des meubles et des choses^ une atmosphère qui l'étouffait.

La duchesse, au contraire, était bien là dans son centre, dans le décor le plus avantageux pour sa grâce hautaine et son sourire grave.

Elle allait d'un groupe à l'autre, s'occupant de ses hôtes avec intelligence et tact, sans remarquer les manèges de M™^ de Pavonès, sans prêter la moindre attention à Maurice, sans chercher son regard avec confiance, sans venir lui dire comme autrefois :

— Mon ami, quelle mauvaise soirée ! nous ne pouvons pas causer.

Elle l'avait accueilli poliment, comme tous ceux qui venaient chez elle, mais sans la moindre nuance de reproche ou de familiarité. Sous les voûtes des vastes salons il la voyait glisser svelte et fière, et chacun de ses pas semblait réloigner de lui. Alors, avec la variabilité des natures violentes, les rapports indifférents dont il s'était enorgueilli lui firent soudainement horreur. Brusquement il quitta M"^^ de Pavonès; son sourire triomphant le suffoquait. Il se mit à errer d'une pièce à l'autre, s'arrêtant devant la table où Ghislaine éciivait d'habitude, touchant les objets familiers. Chacun d eux ravivait ses souvenirs, le pénétrait d'un attendrissement qui détendait ses nerfs, amollissait ses volontés. Il se sentait saisi d un intolérable regret, il aurait voulu lui crier :

— Reprenez-moi, je serai ce que vous vou-

drez, un ami, un frèrO; . . . mais reprenez-moi. Laissant les heures courir, il restait là dans cette embrasure de fenêtre, oii, si souvent, il s'était assis près d'elle. Le paravent qui entourait la table le cachait aux yeux de tous; le murmure des voix, monotone et continu, berçait et endormait son chagrin. Tout à coup il tressaillit, on parlait très près de lui. C'était Mine deLésiade.

— Oui, je vous en prie, chère amie, remettezmoi vos billets. J'en ai placé plusieurs ce soir. Je regrette de vous déranger, mais le but étant charitable...

— Je vais vous les donner tout de suite, répondit Mme cle Saverdun. Le temps de les prendre dans le tiroir de ma table.

Il entendit un pas qui glissait, le frôlement d'une jupe de soie contre les feuilles du paravent. Il voulut s'éloigner. C'était trop tard, la duchesse était devant lui. Eile s'arrêta surprise, un peu déconcertée. Il se leva en balbutiant.

— Pardon, je m'étais...

Puis, emporté par un élan irrésistible, dans cette solituderelative que leur assurait la disposition desmeubles, il se pencha vers elle. Tout son amour, vainement étouffé, luisait dans ses yeux.

— Vous savez que je vous appartiens toujours! Elle rougit de plaisir. Un sourire tendre et

doux erra sur sa bouche. Son éloignement l'avait navrée. Elle lui tendit les mains avec un geste confiant.

— Mon ami; mon cher anii ! murmura-t-elle.

Leurs rapports se renouèrent, mais sans la douceur d'autrefois. Ils étaient intermittents, troublés, parfois amers. Maurice avait des exigences, des révoltes. Le salon de la duchesse lui déplaisait, il aurait voulu isoler Ghislaine de tous ses intérêts et de tous ses liens. Il lui semblait que dépouillée, elle lui aurait appartenu davantage. Il ne pouvait supporter de la voir ménager son influence, cultiver ses relations.

— Ah! lui disait-il, votre amitié n'est même pas capable de ce sacrifice.

— Mais, répondait-elle, je ne puis changer ma vie. J'ai des parents, des enfants, et une situation à garder.

— Une situation! Oui, voilà le grand mot pour les femmes qui ne savent pas aimer.

Ces reproches chagrinaient M^^ie de Saverdun. Elle commençait à prendre au sérieux les colères

du jeune homme, mais comment l'apaiser?

Quoique simple et bonne la duchesse tenait à son influence mondaine. Le respect, l'admiration tendre de ses amis étaient des éléments nécessaires à sa yie. Cependant elle en aurait fait le sacrifice.

— Si je fermais ma porte à tout le monde, lui demanda t-elle un jour, celte preuve d amitié assurerait-elle votre bonheur?

— Non, répondit-il sincèrement. C'est votre amour que je veux.

Alors elle essayait de lui faire comprendre les circonstances morales qui Téloignaient de la passion. Elle était de ces naïves qui croient au pouvoir des explications sincères. En termes doucement éloquents, elle lui parlait de sa sympathie, de sa confiance. Elle le suppliait de cesser de Taimer d'amour.

— Fondons plutôt entre nous, disait-elle, une de ces affections profondes qui sont un refuge et une consolation. Renoncez à des idées qui m'affligent.

— Jamais, répondait-il. Et il s'en allait mécontent avec un rire amer.

Pourtant, maintenant, elle le traitait d'égal à égal; la nuance protectrice avait disparu, la

sœur aînée s'était effacée. Mais cela ne lui suffisait pas, il continuait à se plaindre^ il voulait davantage.

Enfin, dépité par cette inaltérable sérénité, et dans le but de donner un dérivatif à sa mauvaise humeur, il recommença ses assiduités auprès de M""^ de Pavonès. Cette aimable personne, qui ne gardait jamais rancune d'une défection, accueillit son retour avec une bonne grâce parfaite. Même, en vue de l'avenir, elle l'encouragea plus vivement encore qu'au début de leurs relations. Il pleuvait chez Maurice des petits billets parfumés dans lesquels elle réclamait sa présence pour les impromptus qu'elle se plaisait à organiser. Bohème d'instinct, elle adorait les dîners au restaurant, les parties au théâtre. Rien ne la gênait, au fond, comme son enveloppe de femme du monde. Elle était ravie de la secouer, plus ravie encore de montrer à ses bonnes amies l'élégante tournure et le jeune visage du futur élu. Elle le trouvait bien un peu distrait et assez lent de compréhension, mais son incommensurable vanité Pempêchail de deviner la vraie cause de la réserve du jeune homme. Elle continua donc son manège, s'appuyant à son bras et réclamant ses services

d'une façon *qiii disait si clairement : «Voilà celui que j'ai choisi ! » que Maurice rougissait pour elle. Il ne comprenait pas qu'on pût donner à cette femme la moindre part de sa vie. Son impudence étouffait chez lui toute velléité d'émotion. Mais plus elle était indigne de respect, plus il prenait plaisir à s'afficher avec elle. 11 lui semblait ainsi se venger de la duchesse.

Il s'était également rapproché de ses anciens camarades et maintenant s'égarait souvent avec eux en d'équivoques compagnies. Il traversait alors des heures de griserie que suivaient d'inexprimables écœurements. M"'^ de Saverdun restait plusieurs jours sans le voir, puis, brusquement, il revenait.

— Je fais tout pour vous oublier, disait-il, et je n'y parviens pas.'

Et c'étaient des demi-aveux, des mots étranges qui troublaient la duchesse. Elle commençait à être embarrassée de son rôle. Non seulement l'enfant était devenu un homme, mais l'expression du regard se pervertissait. Il parlait des femmes d'un ton léger, avec un persiflage amer, professant des théories de viveur, affichant ce scepticisme froid, sans tristesse et sans regret, qui ressemble à du cynisme. Il pa-

raissait avoir perdu le respect du bien et la pudeur du mal. On commençait à parler de lui, à joindre son nom à ceux des chercheurs de plaisirs faciles, on disait :

— - Ce petit de Trênes, il va bien...

Puis les voix baissaient. Ces chuchotements irritaient M""^ de Saverdun. Elle aurait voulu entendre, et n'osait interroger. Une ou deux fois elle questionna Fresnau, mais stoïquement il évita de répondre. Son amitié pour Maurice scellait ses lèvres. Pourtant combien il aurait désiré l'éclairer, la supplier de ne pas donner à cet enfant volontaire une part qu'il ne méritait pas ! Il souffrait de sa souffrance ; souvent il se demandait si la meilleure charité ne serait pas de l'avertir des légèretés de Maurice, car, comme les autres, Louis prenait l'apparence pour la réalité. Mais toujours la crainte de la blesser et le scrupule d'obéir à un sentiment personnel arrêtaient ses paroles.

— Il la néglige, pensait-il, il lui fait des scènes ridicules, il traîne son souvenir, Dieu sait dans quelle boue, et elle le supporte !...

Le secret de cette patience lui échappait. Il ignorait les bizarres perplexités dans lesquelles le changement de ton de Maurice jetait M'"' de

Saverdun ; il a'enlendait pas les plaisanteries de M°^' de Lésiade.

— C'est évident, disait-elle, l'enfant se pervertit. C/est votre faute ma chère. Vous le jetez dans les aventures vulgaires. A votre place, moi, j'aurais des scrupules.

Et elle ajoutait quelques phrases sentencieuses sur les responsabilités encourues.

— Quelle absurdité ! répondait M^e de Saverdun. Mais pourtant ces reproches railleurs la troublaient vaguement.

— Oui, poursuivait la baronne, Tinfluence d'un premier amour est tellement décisive sur la vie d'un homme, que je me demande si on a le droit de refuser cet apostolat.

Par simple amusement d'esprit, elle entassait ainsi sophismes sur sophismes, se divertissant de la gravité avec laquelle Ghislaine Técoutait, s'amusant de la candeur de cette femme du^ monde qui depuis dix ans tenait à Paris un salon vanté. Elle se trompait cependant en appelant naïveté la crédulité naturelle à toute âme sincère. M™e de Saverdun était trop intelligente pour être la dupe d'Aurélie. Et si les raisonnements faux de celle-ci avaient quelque prise sur elle, c'est qu'ils répondaient dans sa nature à

des éléments cachés d^exaltation, à des instincts de sacrifice qui ne trouvaient pas de place dans son existence et qui risquaient de la dévoyer.

Victime des scrupules de Fresnau, des curiosités de M^T^^e (Je Lésiade, au lieu de mettre fin à une intimité qui ne lui apportait que des amertumes, elle continua à supporter les caprices de Maurice, à penser à lui avec un intérêt apitoyé, se demandant si elle n'avait pas été trop obstinée, si elle n'aurait pas dû accepter l'amour du jeune homme pour l'élever dans les sphères de Tidéal pur, pour le sauver des influences équivoques et des relations douteuses.

Tandis qu'elle était dans ces dispositions de trouble et dincertitude, Maurice se débattait dans le malaise d'une situation fausse dont son inexpérience lui exagérait l'embarras. Honteux de la société qu'il fréquentait et du joug qu'il se donnait l'air de subir, il finissait par ne plus aller chez M.^^ de Saverdun, par ne plus oser lui parler de son amour. Il y avait des moments 011 il aurait donné son avenir pour retourner en arrière, pour pouvoir soutenir, le front tout à fait levé, son regard affectueusement interro-

gateiir. D'autres fois, au contraire, grisé par la corruption effrontée de M^^e de Pavonès, il se surprenait à trouver ridicules les grâces décentes de Ghislaine, ses délicatesses d'honnête femme. Il s'enorgueillissait d'échapper à son influence, il aurait voulu avoir des fautes réelles à cacher.

Cette existence morale en partie double n'aurait pu se prolonger, si le cercle des deux rivales n'avait été séparé de toute la distance qui passait entre la vertu de l'une et l'inconduite de l'autre. M.^^^ de Lésiade, elle aussi, ne voyant jamais M^^^e de Pavonès, ne pouvait exercer sa clairvoyance et sa brusque franchise. Par conséquent, la duchesse ne soupçonna même pas ce « flirtage » accentué. Elle ne mit pas de nom aux influences malsaines qui dépravaient Maurice. Mais en le voyant si négligent, si silencieux, si distrait, tristement, sans rancune et sans violence, elle commença à penser qu'il ne l'aimait plus.

isi-^

OF New York.

Celait chez M^^^e de Pavonès,le jour de sa fête. Ce soir-là elle avait convié les trois femmes do son intimité et tous les hommes de son cercle. On devait « flirter », faire un tour de valse, et souper au coup de minuit. Le programme s'exécuta allègrement et lestement. Maurice avait les honneurs de la réunion; il n'était pas encore le prince régnant, mais on le forçait à afficher la situation de prétendant plus que le bon goût ne l'autorisait.

Fidèle à sa tactique de ne jamais rompre avec personne, M^^^e de Pavonès avait également invité à cette fête intime le dernier en grâce dans ses faveurs, un capitaine de dragons, nommé M. de Blanzac. Celui-ci, caractère grincheux, supportait mal la perspective du second rang où il allait tomber. Il pardonnait le partage,

mais il trouvait inutile d'affirmer à ce point l'imminence d'un changement de titulaire. On chuchotait beaucoup dans le salon. Le rire des hommes et le sourire des femmes semblaient dire :

— Ce pauvre dragon que son règne a été court !

D'ailleurs on ne se gênait pas devant lui. Les affaires de cœur de M^e de Pavonès se discutaient librement parmi ses amis. On la regardait beaucoup, tandis qu'à demi étendue dans une pose langoureuse, elle détaillait à Maurice les innombrables charmes dont la nature l'avait douée et lui demandait par quelle fatalité tous les hommes devenaient amoureux d'elle.

— Je devine d'ici, dit une des femmes présentes, la question que Charlotte pose au petit de Trônes. C'est inévitable à une certaine période. Comme les autres, mon cher Blanzac, vous avez dû être interrogé ?

Il répondit par une sorte de grognement inarticulé et mécontent. Mais le sujet amusait ; ont le poursuivit sans scrupules. Quelqu'un raconta la passion de Maurice par M^^ de Saverdun. Ce récit parut intéresser si vivement le capitaine que son front maussade s'éclaircit. Il

voulut savoir ce qui s'était passé, Tétatde leurs rapports actuels.

— On ne sait trop ; Charlotte croit l'en avoir détaché. Il est vrai qu'elle est sujette aux illusions...

Toutes les bonnes amies doutaient de son influence. C'était unanime. Ou essaya de questionner Fresnau, mais il coupa net Tinterrogatoirc ; il lui était insupportable d'entendre prononcer le nom de la duchesse dans ce milieu équivoque accolé à celui de M^^^e de Pavonès. Il n'était venu chez celle-ci d'ailleurs qu'à son cœur défendant. D'abord, il avait refusé ; Charlotte était revenue à la charge. Elle voulait qu'il se rendît compte de la situation; elle espérait qu'il raconterait à la duchesse le servage de Maurice. Pour vaincre ses répugnances, elle eut recours à son mari, et insista devant lui de façon à ce que, par égard pour ce malheureux honnête homme, Louis fut forcé d'accepter. C'était une corvée pénible, car tout lui déplaisait dans ce salon, oii il venait autrefois étudier curieusement les flétrissures et les ridicules du vice. Il s'indignait d'y voir Maurice s^y prélasser à Taise. Sa conscience austère n'admettait pas les compromis. Il aurait voulu lui crier qu'il perdait le droit d'aimer

Mme (Je SaverduD, mais il se taisait, craignant de ne pas savoir mesurer ses paroles. D'ailleurs les deux amis ne se voyaient presque plus ; d'un commun accord ils s'évitaient. L'un craignait des reproches. L'autre des confidences.

On allait souper.

— Que chacun se place à son choix, dit M^^ de Pavonès. Monsieur de Trônes, vous êtes le plus jeune, mettez vous à ma droite. Ce soir les rangs sont renversés. M. de Coursan sera en face de moi. Il y avait longtemps que le maître de la maison s'était retiré sans bruit.

Fresnau arriva le dernier. 11 ne restait plus qu'un siège vide à côté de Maurice. Par discrétion, personne ne l'avait occupé. 11 dut s'y asseoir.

Après ce moment de silence froid, inévitable aux débuts d'un repas, le ton monta, s'échauffci. On commença à rire trop haut, à parler trop bas. Mnîe de Pavonès était rayonnante. Maurice, lui, se sentait mal à l'aise, le voisinage de Fresnau le gênait. Tout à coup, rompant brusquement le son assourdi des causeries particulières, M. de Blanzac commença à raconter à haute voix une anecdote assez leste dans ses détails, pour fixer l'attention et attiser les curiosités. Passant ensuite du récit à la théorie il

parla de l'amour, trouva riioyeii de lancer à la maîtresse de maison des vérités fort dures, dont elle ne s'aperçut pas. Puis après avoir raillé la facilité des unes, il ridiculisa les scrupules des autres. M^^ie de Pavonès se joignit à son hilarité et jeta en avant le nom de M^e de Saverdun. Le capitaine s'en empara et débita sur l'honnêteté des femmes toutes les platitudes vulgaires dont un esprit médiocre peut se faire l'écho. Tout cela, cependant, dans une certaine mesure, généralisant trop pour permettre à un ami de la duchesse de l'arrêter carrément. C'est en vain que M . de Coursan et Fresnau essayèrent de rompre les chiens. Le capitaine continuait toujours, regardant Maurice bien en face, comme s'adressant à lui, risquant des allusions transparentes.

Les yeux du jeune homme luisaient. Les lèvres serrées, les doigts crispés c'est à peine s'il parvenait à se contenir. Aucune des intentions blessantes de M. de Blanzac ne lui échappait.

— J'ai connu plusieurs de ces femmes à pose correcte, disait celui-ci. Les imbéciles croyaient en elles, comme les Indous croient à Brahma, mais derrière la coulisse il y avait toujours quelqu'un qui riait.

— Monsieur I s'écria Maurice.

Tout son amour assoupi se réveillait pour la défendre.

A la même seconde, le verre de Fresnau glissa de sa main et se brisa avec bruit. Il y eut un instant de confusion.

— Pas d'éclat, je vous en conjure, murmura rapidement Louis à l'oreille de Maurice. Youlezvous la compromettre en semblable compagnie ?

— Faut-il donc la laisser attaquer?.. .Mais vous avez raison, ce n'est pas le moment. Demain...

— Un verre brisé ! cela porte bonheur en amour, minauda M^e de Pavonès.

Elle ne s'était aperçue de rien, mais trouvait que rattenlion se distraiaiL d'elle trop longtemps.

On se levait de table. Fresnau s'esquiva. Il se sentait à bout de patience.

— Je m'étais trompé ! Il l'aime encore, pensait-il.

Cette découverte l'inquiétait, mais pourtant, par la spontanéité de sa colère, Maurice avait reconquis son estime.

Après son départ la fête continua, on se mit à danser, puis on organisa un semblant de cotil-

Ion. Maurice, encore remué d'indignation, absorbé par un désir de promptes représailles, n'y prenait qu'une part distraite. Son plaisir s'était changé en saveur amère. Tant qu'il n'aurait pas enlevé à Blanzac le goût des théories, il lui semblait que sa jeunesse n'oserait relever la tête. Pourtant il sentait qu'il ne pouvait le provoquer ouvertement. Il fallait chercher un prétexte... La plus démodée des figures du cotillon le lui fournit.

Des hommes tournent en rond autour d'une femme : elle jette son mouchoir et danse avec celui qui Tattrappe au vol. M»"^ de Pavonès lança son carré de batiste entre les deux visages qu'elle aurait dû éviter. Chacun des jeunes gens voulut le saisir, Maurice plus agile s'en empara par un saut de côté. Mais ce mouvement Tavait éloigné de Charlotte, Blanzac en profita et commença à danser avec elle. D'un bond, Maurice fut près d'eux. Il arracha xM"^^ de Pavonès à l'étreinte du capitaine et envoya celui-ci trébucher à quelques pas de distance. En ce moment il se souciait d'elle comme des neiges d'antan, mais pour un monde, il ne l'aurait pas cédée à ce butor qui avait osé effleurer d'un mot trivial, l'autre, celle qu'il aimait !

Naturellement, des explications s'échangèrent et le surlendemain Maurice recevait un coup d'épée qui le retint au lit pendant une demi semaine. Fresnau alla le voir. Il regardait avec envie les bandages de l'épaule, le visage pâli du jeune homme. Il le trouvait heureux d'avoir eu le privilège de risquer quelque chose pour elle.

Ignorant Tincident qui avait clos la soirée, le rôle que M"'^ dePavonès y avait joué, il croyait à une explication avec M. de Blanzac sur les propos du souper. Il n'avait causé avec personne et ne se doutait pas de llnterprétation que l'on donnait à cette affaire. D'ailleurs tout ce qui se rapportait à Maurice lui était pénible et il évitait soigneusement ce sujet.

M""*" de Saverdun n'apprit le duel que deux jours plus tard. Lorsqu'elle demanda ce qui l'avait molivé, on lui répondit d'une façon évasive, avec des réticences.

— Est-il sérieusement blessé ?

— Rien, une égratignure, l'épaule droite effleurée. Cependant deux pouces plus bas et le poumon était atteint 1 Un mouvement de côté l'a sauvé.

Elle poussa un soupir de soulagement et insista pour connaître la cause de cette rencontre.

Mi

L'embarras de ses interlocuteurs la surprenait. N'en obtenant rien, elle interrogea Fresnau.

— Vous êtes Fanai de Maurice, dites-moi la vérité.

— C'est bien simple, répondit celui-ci, essayant de prendre l'air indifférent. Après un souper, des mots en l'air ! Vous savez combien les jeunes gens sont insouciants dans leurs paroles et prompts à ressentir celles des autres.

Toujours des explications vagues! Elle regarda Louis bien en face.

— Je m'adresse à vous, parce que je vous sais incapable de tromper. Voyons, répondezmoi sincèrement. Pour qui M. de Trônes s'est-il battu?

Une crainte étrange l'agitait, elle attendait anxieuse Fexplication de Fresnau.

— Pour qui? répéta-t-elle.

— Pour vous, répondit-il avec effort.

Une émotion de joie, de pitié, de terreur, colora le visage de Ghislaine. Quelque chose de I chaud passa sur son cœur. Il avait risqué sa vie pour elle ! Elle était d'autant plus touchée qu'elle avait douté de lui. Maintenant elle voulait tout savoir.

— Mais pourquoi? Que s'est-il passé ?. . . Quelles sont les circonstances?

Fresnau voyait son émotion joyeuse, il pouvait, d'un mot, la détruire, simplement en lui relatant les faits : le lieu de la querelle, les causes de l'inimitié de M. de Blanzac. La tentation était bien grande. Il la refoula.

— Maurice vous racontera tout cela lui-même.

La duchesse ne vit pas ce visage qui blanchissait sous la pression d'une conscience inflexible, elle ne comprit et ne devina rien. Elle n'avait qu'une idée : être seule pour écrire à Maurice 1 A peine libre, poussée par l'élan le plus spontané qu'elle eût connu, elle envoya au jeune homme quelques lignes émues, palpitantes de reconnaissance voilée.

(( Je sais tout, je ne doute plus, je crois en vous. Venez, dès que vous serez guéri. C'est moi qui ai droit à votre première visite. »

Ses incertitudes avaient cessé. Elle était résolue à ne plus repousser l'amour de Maurice, puisque cet amour devait le sauver des vulgarités du vice. Elle se voyait déjà dirigeant son esprit, lui apprenant à immatérialiser sa passion. Elle avait oublié la diff'érence de leurs âges, de leurs caractères^ de leurs exigenceSé

Après avoir rêvé ramitié, elle rêvait l'amour pur. Ce furent les meilleurs heures de sa vie. Il lui semblait que le vide se comblait, que, tout en préservant la sérénité et rharmoiiie de son existence, elle y introduisait quelque chose de doux, de vivant, de complet.

Le matin suivant, on lui apporta deux lettres. L'une ne renfermait que peu de mots tracés avec peine :

« Demain soir, chez vous. »

L^autre correcte, respectueuse lui annonçait le départ de Fresnau.

Des affaires de famille l'appelaient pour quelque temps hors de Paris.

Le malheureux ne se sentait pas la force d'assister au rapprochement qu'il pressentait. Il fuyait pour cacher sa souffrance.

Un instant, la duchesse balança entre ses doigts les feuillets qu'elle venait de lire, puis distraitement laissa tomber celui de Fresnau, tandis que, avec un mouvement, rapide et tendre elle appuyait ses lèvres sur le billet du blessé. Les pauvres lettres contournées lui attendrissaient l'âme.

— C'est pour moi ! à cause de moi! murmura, t-elle avec une fierté heureuse.

Au même moment^ Maurice lui aussi, le cœur ballant de joie, le cerveau enfiévré d'orgueil lisait et relisait les lignes de M""® Saverdun. Comme un diclame puissant, elles effaçaient le souvenir et le goût des désordres qu'il venait de traverser. C'est à peine s1l se rappelait de M""' de Pavonès, de la part qu'elle avait eue dans le duel... Il ne voyait que la femme pour laquelle il s'élail réellement battu. Et, par Tespérance du désir salisfait, redevenu passionnément amoureux, il se sentait prêt à lui consacrer sa vie.

Le lendemain soir, M""' de Saverdun fit ouvrir tous les salons de Tenfilade, allumer tous les lustres comme pour un jour de fête. C'était la fête de son cœur qu'elle célébrait. Afm de se donner un semblant de prétexte, elle avait invité quelques amis à dîner, de ceux qui se retirent de bonne heure ou dont elle savait la soirée engagée, Maurice arrivait toujours très tard. Quand il viendrait, elle serait seule, libre de lui dire à quel point inexprimable son dévouement l'avait émue !

p Elle gardait le billet du jeune homme dans la poche de sa robe et, de temps à autre, le caressait de ses doigts frémissants. Une flamme allumait ses yeux ; des bouffées de sang montaient à ses joues habituellement exsangues. Elle causait joyeusement, avec une animation inusitée.

Quand le nom de Maurice était prononcé, elle ne détournait pas l'entretien. Au contraire elle y prenait part, affectant une indifférence exagérée. Cette femme sincère trouvait un plaisir naïf dans la dissimulation nouvelle que lui imposait son secret d'amour.

Vers le milieu de la soirée, M""® de Lésiade arriva en coup de vent et s'en alla de même. Au moment de partir, tandis qu'elle embrassait la duchesse.

— Vous savez ma chère, lui glissa-t-elle à l'oreille. C'était pour M"^" de Pavonès ! Tout un scandale ! Je vous raconterai cela demain.

M""^ de Saverdun était brave. Elle ne broncha pas et sourit fièrement.

— Je n'aime pas les scandales, dit-elle d'une voix brève. Je vous dispense de me raconter celui-là.

Mais le coup la frappait si rudement que ses lèvres mêmes blanchirent. M. de Coursan qui, toute la soirée avait observé d'un œil inquiet le rayonnement de son visage, comprit ce qu'elle venait d'apprendre. Si bas qu'Aurélie eût parlé, il avait saisi le nom de M""^ de Pavonès et le mot « scandale. » Trop habile pour se faire le dénonciateur de Maurice, il attendait avec impatience

qu'un autre se chargeât de ce rôle. Il se réservait celui de lami qui éclaire. Son moment était venu. Avec une adresse extrême, d'un ton d'indulgence paternelle, provoquant par des réticences habiles les questions de M""^ de Saverdun, il lui raconta les assiduités de Maurice auprès de ]y[rae (Je Pavonës, la façon dont celle-ci affichait leur intimité, Tirritation de M. de Blanzac, la scène du cotillon.

— Cette bonne Charlotte est enchantée! Toute sa vie elle a rêvé de duel. L'idée qu'on a été sur le pré pour ses beaux yeux, la ravit positivement.

Puis, voulant être complètement véridiqne, poser pour Timpartialité absolue, il parla de ce qui s'était passé au souper, des propos de M. de Blanzac, des signes d'irritation donnés par Maurice.

— Tous vos amis ont souffert d'entendre votre personnalité discutée en pareille compagnie. Mais lattaque était trop impersonnelle pour qu'on pût intervenir. Rien ne compromet une femme comme des défenseurs intempestifs ! Heureusement Fresnau a arrêté Maurice ; ces petits jeunes gens ont le cerveau qui s'allume aisément. Jly avait longtemps d'ailleurs que celui-ci cherchait l'occasion de provoquer Blan-

zac. Vous comprenez... un rival qui n'est pas entièrement supplanté ! Nous aurions été désolés que votre nom servît de prétexte à cette sotte querelle.

Le son de voix discret, l'expression sérieuse du visage de M. de Coursan donnait à ses paroles une portée qui dépassait leur sens exact. Après ravoir écouté, bien qu'il n'etit pas prononcé un seul mot accusateur^ aucun doute ne pouvait rester sur la nature de la liaison dont il parlait,

M""^ de SaverduQ l'écoutait, essayant de demeurer impassible, les lèvres serrées pour qu'aucun cri n'en sortit, les yeux baissés afin qu'on n'y pût lire son angoisse.

Maurice aimant M""® de Pavonès, se battant pour elle !... Et ce n'était rien encore !... Pour comble d'amertume, on avait prononcé son nom dans ce milieu équivoque, Maurice s'en était servi pour masquer les motifs véritables de sa rancune ! Et elle avait pu croire... et elle lui avait écrit...

Un grand froid la saisissait^ montait à ses épaules, paralysait son cerveau. Avec un geste inconscient, elle serrait ses vêtements autour de son corps comme pour le préserver d'un con-

tact, d'une flétrissure... L'humiliation était trop cruelle !... De quel droit la trompait-on ainsi? Quel mauvais plaisir Fresnau avait-il pu prendre à l'induire en erreur ? Brusquement elle demanda :

— M. Fresnau était il présent à cette scène ?

— Oui... c'est-à-dire non. Il est parti après le souper, avant l'échange des explications. Il n'a pas assisté à Tenlèvement de la belle Charlotte. Il fallait voir avec quel entrain de jeunesse Maurice l'a arrachée à l'étreinte de Blanzac ! Yingt témoins peuvent en répondre.

Un frisson douloureux la secoua. Le malentendu s'expliquait . Louis était de bonne foi, il avait pris le prétexte pour la réalité. Avec la crédulité de la colère, M"^'' de Saverdun acceptait les faits dans leur signification la plus défavorable, sans même les discuter. Elle n*eut pas un instant de doute ou d'hésitation ; Maurice ne l'avait jamais aimée, il la trompait, il se jouait de son nom! Et elle Tavait appelé !... et il allait venir!...

Non, c'était impossible^ il n'oserait pas ! Il ne serait pas assez vil pour profiter de sa méprise.

Les quelques invités avaient disparu, M. de Goursan était resté le dernier de ses hôtes. Sa-

tisfait de sa besogne, il se leva à son tour. Elle regarda la pendule avec angoisse. Les aiguilles marquaient l'heure où Maurice arrivait d'habitude. Si pourtant il venait !... Une terreur la saisit.

— Ne partez pas, je vous prie — il est encore trop tôt.

Mais il avait un rendez-vous, une affaire importante, il lui était impossible de rester. Elle le savait bien puisque c'était pour cela qu'elle l'avait invité ! Mais elle ne s'en souvenait plus, tout s'était effacé dans sa mémoire.

Il partit — elle resta seule dans la grande pièce trop claire. A travers les portes ouvertes la lumière entrait à flots, battant les meubles et les murailles de tons crus et durs. Toutes ces bougies allumées semblaient préciser la situation, souligner le ridicule de la joie illusoire qu'elle avait éprouvée. Elle cacha son visage dans ses mains pour échapper à cet éblouissement, mais elle ne pouvait échapper à la peine qui lui rongeait le cœur. Jalousie, honte, ressentiment, tout se confondait dans une violence de sensations jusqu'ici ignorée.

Elle demeura quelques minutes dans cet accablement morne, puis, résolument, tira la son-

nette à portée de sa main. Ces lumières lui faisaient mal. Elle voulait ordonner d'éteindre, déclarer qu'elle n'y était pour personne. Mais elle n'en eut pas le temps. Derrière les pas du domestique qui répondait à son appel, d'autres pas se faisaient entendre. Elle vit, par l'ouverture des portières soulevées, une silhouette jeune qui traversait Jes pièces désertes, le bras en écharpe la démarche un peu chancelante. Elle aurait voulu s'enfuir, lui défendre d'avancer, mais il y a pour les femmes du monde des conventions inexorables. Toute mesure sincèrement violente leur est interdite. La duchesse se redressa et attendit.

Déjà il était près d'elle. Autour d'eux pas un bruit, sauf la marche discrète du valet qui se ^ retirait.

— Je suis si heureux! balbutia-t-il, vous ne pouvez deviner combien je suis heureux !

Et ses yeux ardents l'enveloppaient d'un regard caressant, presque familier. 11 se rapprochait d'elle et, maladroitement, avec sa maiu gauche, essayait de prendre une des mains pendantes qu'elle ne lui avait pas tendues. Mais rapidement, avec un geste hautain, elle les croisa sur sa poitrine.

11 ne vit dans ce mouvement qu'un effarouchement de pudeur, et souriant tendrement poursuivit :

— Si vous saviez ce que j'ai maudit l'égratignure qui m^empêchait d'accourir tout de suite !... Ce soir même, il m'a fallu user de ruse pour braver la consigne.

Un instant, l'audace de Maurice déconcerta M.^^ de Saverdun, puis brusquement, avec la parole amère :

— En vérité, vous me surprenez !... Je n'aurais pas cru c[ue vous fussiez si impatient.

— J'étais plus qu'impatient. J'étais anxieux... Quand on aime^ on craint toujours... Je ne pouvais croire à mon bonheur inattendu.

Poussait-il la hardiesse jusqu'à la raillerie? Elle se redressa de toute sa hauteur.

— Je dois vous avouer, monsieur, que je ne vous attendais pas.

— Cependant je vous ai écrit. .. Je sais bien, des mots indéchiffrables, mais j'espérais que votre cœur saurait les lire. Yous ne pouvez vous imaginer, ajouta-t-il en riant, avec quelle difficulté je les ai tracés!

Oui, c'est vrai, il était blessé!

Elle jeta un regard sur ce jeune visage pâli.

Avec quel bonheur attendri elle l'aurait considéré une heure auparavant ! Un sanglot vint mourir dans sa gorge. L'impression humiliante du désappointement ressenti Tétreignait avec une force qui augmentait son ressentiment.

— Non, monsieur, reprit-elle, je ne vous attendais pas. Je ne pouvais croire que vous pousseriez jusque-là l'inconscience de votre situation.

— Mais..» qu'y a-t-il?... Je ne comprends pas...

Il balbutiait. Ce langage si froid anéantissait toute sa joie.

— Vous comprenez à merveille. Il est inutile de dissimuler. Plus de sincérité de votre part nous aurait épargné bien des amertumes.

— Plus de sincérité, dites-vous ?... Et quand, je vous prie, n'ai-je pas été loyal? Un autre aurait feint d'accepter vos conditions, vous aurait caché les égarements où le jetait votre dureté. Moi, au contraire, je vous ai avertie qu'en me désespérant toujours, vous finiriez par me rendre indigne de vous.

C'était vrai, elle ne pouvait le nier. Mais avec l'inconséquence naturelle aux esprits qui manquent de précision, elle avait dédaigné d'être

jalouse de choses qui, pour une femme, comme elle ne portaient pas de nom.

— Voyons, que vous ai-je fait? Il m'est impossible de deviner... Pouvez-vous me citer un mot, une affirmation inexacte ?

Elle ne répondit rien, mais son regard se fixait dans une froideur désespérante. Alors, irrité de ce silence farouche, il s'écria :

— Si quelqu'un vous a trompée, certes, ce n'est pas moi! Jamais je n'ai rien dit pour vous induire en erreur.

Il parlait au hasard, mais M™® de Saverdun crut voir dans ses paroles une allusion à la méprise qu^elle avait faite. Oui, il avait raison, ce n'était pas lui qui Tavait trompée... Ce duel, ce dévouement, il avait suffi du récit d'un ami mal informé pour qu'elle se les attribuât. Ah ! femme faible et sotte, comme elle se flagellait pour sa crédulité ! Que pouvait-elle répondre ? Que pouvait-elle dire à cet homme qui dégageait sa responsabilité, qui lui faisait brutalement comprendre que Terreur venait d'elle seule ? Elle ne trouvait pas de mots pour parler. Il fallait en finir cependant. Cette entrevue était trop intolérable.

-^ Monsieur, dit-elle avec effort, il est inutile

de poursuivre une explication qui ne saurait être que pénible. Je vous demande de vous éloigner...

Il la regarda, abasourdi, hébété, avec un commencement de colère dans les yeux.

— Mais il faut que je sache...

— Plus tard... demain...

Elle ne voulait qu'une chose, qu'il s'en allât ! Il lui semblait qu'il serait facile d'écrire, de mettre sur le papier ses justes reproches, mais en face de lui elle ne pouvait pas.

— Non^ tout de suite, à l'instant môme. Vous avez jeté un doute sur ma loyauté, expliquezvous.

Ils se débattirent longtemps dans ce malentendu douloureux. Elle, se dérobant, aflfectant les formes d'un caprice inexplicable; lui, procédant par des questions pressées, impérieuses. Il ne comprenait rien à ce qui se passait. Il s'était battu pour elle, elle lui avait écrit : « Je sais tout, je ne doute plus.» 11 était accouru, attendant des effusions longtemps espérées. Il trouvait une femme enveloppée de froideur, un accueil déconcertant... Si elle avait été plus spontanée, moins fière et moins délicate, elle se serait laissée aller à une de ces explica-

lions involontaires qui échappent à la colère. Mais elle ne voulait pas s^humilier. Elle restait là devant lui, droite, inflexible, interrompant les plaintes passionnées du jeune homme de la même phrase inexorable :

— Éloignez- vous. Entre nous plus rien n'est possible.

Devenait-il fou ? Sa tête se perdait.

— Cependant je n'ai pas rêvé, vous m'avez écrit ! Et il cherchait fiévreusement dans la poche de son habit la lettre de la jeune femme, il la lui mettait sous les yeux.

— Dites, n'est-ce pas vous qui avez tracé ces mots?

Elle ne voulait pas répondre, il insista.

— Oui, murmura-t-elle enfin.

— Alors, puisque c'est vous, pourquoi me torturer ainsi par une fausse joie ? C'est indigne, c'est cruel !... Mais non, je me trompe, vous me soumettez à une épreuve, vous allez sourire, me regarder...

Un mot caressant lui venait aux lèvres, mais il n^osa le prononcer devant ce visage rigide.

^-, Voyons, qu'avez-vous contre moi ? quelqu'un m'a-t-il calomnié?...

— Non, on ne vous a pas calomnié.

Il ne comprit pas la signification qu'elle mettait à ce dernier mot.

— On ne vous a rien dit ? c'est donc sans prétexte !... Trouvez-en un, au moins, pour expliquer votre incompréhensible attitude.

Quoi ? 11 était assez audacieux pour parler de prétexte! Tant de duplicité la suffoquait, l'humiliait pour elle et pour lui.

— Je n'ai pas recours à ces moyens-là, monsieur, je les laisse à d'autres.

Il rougit. Faisait-elle allusion à la scène du cotillon? Mais non, elle venait de dire qu'on ne l'avait pas calomnié. D'ailleurs, pourquoi seraitelle offensée de ce qu'il avait pris un prétexte pour sauvegarder son nom ? Un instant il fut sur le point d'entamer bravement le sujet, de tout lui raconter : les rancunes de Blanzac, les provocations de Charlotte, ses impudentes coquetteries, mais un scrupule l'arrêta. Si bas, qu'il plaçât dans son estime M""® de Pavonès, un instinct généreux Tempèchait de se défendre à ses dépens. Puis aussi, devant Ghislaine, bien qu'il n'eût rien de grave à se reprocher, il préférait ne pas entamer le récit des distractions que son dépit d'enfant l'avait poussé à chercher.

Elle prit son hésitalion pour Teffet d'une conscience coupable.

— Yous commencez à comprendre, je le vois, l'inutilité de feindre plus longuement.

Ces mots jetèrent Maurice hors de lui. Il s'emporta, réclama \iolemment des explications qui continuèrent à lui être refusées.

— Je n'ai rien fait, je vous le jure, s'écria-t-il enfin avec un désespoir découragé, de nature à rompre le lien qui nous unissait ni à empêcher un lien plus étroit.

Comment osait-il? Elle aurait voulu lui jeter au visage le nom de M""^ de Pavonès. Mais ce nom aurait été un aveu de jalousie. Puis elle avait honte pour lui de la confusion dont ce nom le couvrirait.

— Brisons là, dit-elle. Dorénavant nous ne serons l'un pour l'autre que des étrangers.

Était-ce bien elle qui lui parlait ainsi avec ces phrases sèches, qui le toisait comme un insolent qui s'est trompé de porte, elle pour qui il avait risqué sa vie ? Il la regardait avec des, yeux si remplis de reproche que les siens se baissèrent. Il tremblait, hésitant entre la colère furieuse et la douleur expansive. L'attendrissement l'emporta.

— A.h, mon Dieu ! que s'est-il donc passé? Je venais si confiant, si heureux...

Toute sa jeunesse lui remontait au cœur. Il oubliait ses théories de viveur, son masque d'homme du monde. Ce n'était plus qu'un enfant amoureux qui n'osait s'emparer d'une femme et qui pleurait sur deux mains blanches qu'on refusait à son étreinte. Ses larmes, en tombant, brûlaient la peau glacée de M^"® de Saverdun. Elles entraient dans sa chair, pénétraient dans son sang avec des élancements de douleur. Il y avait une telle sincérité d'amour dans ces bégaiements entrecoupés de sanglots, qu'un instant elle fut ébranlée. Le jeune homme sentit les doigts, qu'ils tenaient se détendre, comme si une légère pression répondait à la sienne. Mais cet attendrissement fut fugitif. Le sentiment de Todieuse comédie qu'il jouait la ressaisitavecuneforcebrutale. Cette têtepenchée qui s'offrait à ses caresses, c'était le bien d'une autre, de celle pour qui il avait risqué sa vie !... Il lui semblait qu'un parfum de femme s'en dégageait^ et ce parfum lui souffletait le visage.

Elle retira ses mains avec un mouvement si offensant que Maurice chancela sous ce dédain impitoyable et silencieux.il demeura un instant

152 LÀ DUCHESSE CxHISLAINB

anéanti, puis ses traits se marquèrent, son regard devint aussi dur que le sien.

— Une dernière fois, je vous offre ma vie, la voulez-vous?

Un signe de tête hautain et négatif fut la seule réponse de M"^' de Saverdun.

C/était la rupture complète. Avec son caractère, Maurice ne devait jamais pardonner Taffront inexpliqué. Tous les éléments d'irritation et de rancune qui corrompaient déjà son amour, s'accrurent, s'exaspérèrent. Les voûtes de l'hôtel de Saverdun, les dalles du vestibule, tout criait à sa vanité blessée:

(( Elle te chasse comme un valet. »

11 s'en allait rapidement, la tète baissée, ne regardant dans la nuit que le sol boueux^ d'où ses pas, en s'y imprimant fortement, faisaient jaillir des éclaboussures noires. Il lui semblait qu'en marchant il écrasait quelque chose^ et ce quelque chose c'était l'orgueil d'une femme.

Avec cet oubli commode de leurs fautes, spécial aux hommes, même aux meilleurs, il oubliait ses torts, ses légèretés. Il ne se rappelait que de ses espérances justifiées. Il avait cru étreindre et savourer le bonheur ; la hauteur de la chute mutilait l'amour. C'était

fini, bien fini ! Il ne s'exposerait plus aux caprices cruels de cette femme chez laquelle ne vibrait qu'une implacable fierté.

D'ailleurs, entre ces deux organisations si différentes, un inévitable malentendu devait s'élever toujours. Même sans l'intervention de M. de Coursan, leur entrevue n'aurait pas tenu ce qu'ils en attendaient.

M""^ de Saverdun ne voulait pas se donner et la froideur de sa nature la préservait des entraînements involontaires. Son affection pour Maurice n'avait pas encore entamé sa volonté ni oblitéré sa conscience. Lui, passionné sans douceur, n'aurait pas compris cette tendresse chaste. Il se serait révolté, elle se serait obstinée. De ce choc de deux forces contraires, aucune harmonie et aucun bonheur ne pouvaient naître.

Lorsque quelques semaines plus tard Fresnau rentra à Paris, il fut frappé de l'expression du visage de M"^® de Saverdun. Elle Faccueillit froidement, distraitement. Si involontaire qu'eût été sa faute, Louis avait été la cause de sa déception et elle ne pouvait l'oublier. Il s'était attendu à un autre genre de torture. De ce côté, il fut vite rassuré. Maurice avait disparu de l'existence de la duchesse; on ne le voyait plus chez elle, on ne l'y nommait plus. La rupture paraissait complète. Chez M"^^ de Pavonès également, on parlait de lui comme d'un transfuge.

— Charlotte s'est trop parée de ce duel, racontait une des amies de la maison. M. de Trênes sans doute en a eu les nerfs agacés.

Ces paroles apprirent à Fresnau que M'""^ de

Pavonès s'était attribué l'honneur de la rencontre. Il commençait vaguement à entrevoir le malentendu qui avait dû surgir. La rancune que lui témoignait M™® de Saverdun s'expliquait. Il voulut en avoir le cœur net et chercha partout Maurice, mais celui-ci était introuvable ; il avait changé ses habitudes, on ne le rencontrait nulle part. Force fut à Fresnau de se rabattre sur ses propres observations. Il étudia la duchesse. Evidemment une préoccupation la dévorait. Sa dignité douce était remplacée par une agitation fébrile. On devinait, sous l'énervement qu'elle ne parvenait pas à dissimuler, une souffrance cachée. Au lieu de prendre en mauvaise part son manque de cordialité, avec la patience des natures sans égoïsme, Louis continua ses assiduités. Elle pouvait avoir besoin d'un ami, il voulait être là ! Mais il n'y avait plus entre eux de ces longues dissertations, de ces analyses à perte de vue où leurs deux esprits excellaient. La conversation de M'"^ de Saverdun était devenue saccadée, elle avait de brusques expansions, des curiosités étranges, puis, tout d'un coup, elle se reprenait et se renfermait dans un mutisme hautain. Un jour elle l'interrogea sur l'amour. Elle voulait savoir

pourquoi certaines femmes sont les mieux aimées, et quel était l'attrait spécial du vice? Elle posait des questions minutieuses, approfondissant le sujet. Poussé ainsi au mur, il lui réponditaveclacrudité d'expressions qu'il avait gardée de ses premières études physiologiques. Cette franchise irrita la duchesse, elle le bouda assez longtemps. Puis, une semaine après, elle lui dit spontanément :

— - Vous n'êtes qu'un ami d'une année, mais un ami sincère, aussi vais-je vous demander un conseil. Je pense à me remarier. Yous devinez avec qui, n'est-ce pas ?

Il comprit tout de suite. Les intentions de M. de Coursan étaient évidentes. Il ressentit une horrible douleur.

— Eh bien ! qu'en pensez-vous ?

— Mais, répondit-il avec effort, quelles sont les raisons qui vous y poussent ?

— Oh ! rien... Seulement il faut bien faire quelque chose de sa vie.

Elle n'eut pas le temps d'en dire davantage, un visiteur arrivait. Mais ces quelques mots rendaient exactement la pensée qui l'obsédait. (( Faire quelque chose de sa vie. » Maurice avait éveillé dans son cœur et dans son esprit des

besoins crexcitation que rien dans son existence réglée ne pouvait plus satisfaire. Écœurée de Famour, meurtrie dans sa fierté, incertaine d'elle-même, humiliée des rancunes et des curiosités qui la préoccupaient, elle pensait, afin de se préserver de toute expérience nouvelle, à se créer des liens sérieux et écoutait sans les repousser les propositions de M. de Coursan. Ainsi elle serait à Tabri de toute surprise ; elle aurait des occupations précises, l'ambition de son mari à seconder. Le moment de placer ses fils en Angleterre approchait. Le duc de Saverdun avait exprimé le désir qu'ils fussent^ comme lui, élevés à Eton; elle avait retardé autant que possible^ maintenant il fallait se soumettre. Elle pensait avec angoisse à ce départ, à ce que serait l'isolement de sa vie.

Puis, aussi vis-à-vis de Maurice, ce serait une revanche. La marquise de Coursan pourrait renier la méprise qu'avait faite la duchesse de Saverdun. Cependant elle ne se décidait pas. Elle traversait des crises de répugnance où elle aurai t voulu qu'on lui ordonnât^ ou lui défendit ce mariage. C'était dans l'an de ces moments d'indécision pénible qu'elle avait interrogé Fresnau.

Cette communication jeta celui-ci dans un

embarras de souffrances. Il trouvait odieuse l'idée qu'elle appartiendrait à ce vieux sceptique ambitieux et froid. Il comprenait d'avance les froissements que subirait sa nature délicate. Mais ce mariage la sauvait à jamais de Maurice, des amours jeunes et ardentes... Cette crainte continuelle qui lui poignait le cœur disparaîtrait.

— Je les connais tous deux, pensait-il. Avec tous deux elle sera malheureuse.

0 amertume indicible de la vie ! Lui seul pouvait la comprendre et savait Taimer, et la nature marâtre et les lois sociales vieillies, se réunissaient pour lui interdire tout autre rôle que celui de rami qui conseille.

Il traversa des heures de révolte horrible où tout cria en lui, la chair et le cœur, mais lorsque quelques jours plus lard M^^ie de Saverdun Tinterrogea par un — « Eh bien ! avez-vous réfléchi ? » il répondit calmement :

— Oui, et votre projet me paraît sage.

— Donc, vous me conseillez ce mariage ?

— Je vous le conseille.

Ainsi, du moins, dans cette union froide et sans amour, on ne la lui prendrait pas tout entière.

Mnie de Saverdun soupira ; peut-être inconsciemment espérait-elle un autre avis ? Puis elle essaya de rire.

— M. de Coursan est absent pour une semaine. A son retour je lui communiquerai ma réponse... ou plutôt la vôtre, car c'est vous qui m'aurez mariée !

Durant ces huit jours elle fut si mortellement triste, elle laissa échapper contre l'amour et la vie des mots si irrités que Fresnau comprit qu'une rancune saignante la jetait seule dans l'union projetée. La conscience de l'homme se réveilla. Avait-il le droit, pour s'éviter une souffrance et se délivrer d'une crainte, de la pousser à une décision qui lui fermait l'avenir.

Justement sur ces entrefaites il rencontra Maurice. Celui-ci venait de passer ses examens de concours. Il avait hâte de quitter la France et l'Europe.

— J'ai demandé à rejoindre notre mission en Perse; M. de Coursan s'est chargé des démarches.

— Ah ! M. de Coursan! Et pourquoi ce voyage lointain ?

— Vous demandez pourquoi ?

Et toute Tamertume qui gonflait le cœur de Maurice s'épancha en paroles violentes.

— Pas un mot d'explication ! Rien, comprenez-vous ? Rien ! Après m'avoir appelé... Et cela sans une raison, sans un prétexte !... Je venais de lui donner une preuve d'amour...

— Et si on lui avait dit que cette preuve d'amour était pour une autre ?

— Elle ne devait pas y croire, elle devait s'expliquer. Voilà ce que c'est d'aimer une femme d'élite !... ajouta-t-il avec un mauvais rire. Vous aviez raison, mon cher, mieux vaut chercher l'amour ailleurs. En attendant je pars .. et je ne reviendrai que guéri.

Le soir même Fresnau eut lïn long entretien avec M^ï^e de Saverdun. Il revint sur ses premiers avis. Un mariage sans amour était la plus immorale des situations. Par pitié pour ellemême, elle ne pouvait et ne devait pas épouser M. de Coursan. Louis parlait avec une force de conviction qui ébranla la duchesse. Ce changement la stupéfiait et la soulageait en même temps. Dans le fond elle était ravie d'atermoyer encore.

— Sans vous, dit- elle avec une fausse gaieté, l'afTaire se décidait ce soir ! Voyons, comment expliquez-vous ce revirement d'opinion ? Car, ne m'aviez-vous pas dit

— Le contraire?... Oui c'est qu'alors je ne savais pas. Depuis lors j'ai observé, j'ai appris bien des choses...

— Quelles choses ?

— C'est délicat à dire, balbutia-t-il, mais n'avez-vous pas été trop prompte à croire...

Elle avait compris et l'arrêta d'un geste unpérieux. Tout son orgueil blessé se réveillait.

— Plus un mot !... Si vous tenez à mon amitié ne prononcez jamais une parole qui ait trait à cet incident, n'y faites jamais une allusion...

Fresnau était stoïque^ mais sa générosité n'allait pasjusqu'à la folie du sacrifice. Il se tut, heureux du répit que lé sort lui accordait.

La duchesse retomba dans le vide de sa vie.

Maurice continua à s'occuper des plans de voyages lointains qui devaient lui apporter la distraction et l'oubli.

Mais des événements se préparaient qui allaient rejeter dans l'ombre les projets et les préoccupations personnelles.

On était au mois de juillet 1870, des bruits menaçants commençaient à circuler. Bientôt, comme un coup de massue sinistre, la déclaration de guerre s'abattit sur la France. Les angoisses de cette année terrible vibrent encore trop douloureusement dans les cœurs pour qu'on s'attarde sur ce sujet pénible. Il ne serapar conséquent relaté ici que les faits strictement nécessaires. Même, par égard pour quelques-uns des personnages de cette histoire, certains points ne seront qu'imparfaitement indiqués.

Les premières batailles, les premiers désastres ! Tous les cœurs unis dans une même

épouvante, le patriotisme s'exaltant, s'échauffant même chez les résignés, même chez ceux qui, comme Fresnau, n'avaient eu dès le début aucune espérance. M.^^ de Saverdun au contraire était parmi les illusionnés. Elle voulait croire, malgré tout, à la revanche, à la victoire. Les éléments d'héroïsme qu'elle cachait sous son apparence douce, se réveillaient, s'affirmaient. Ceux qui pouvaient partir, se battre, accomplir quelque chose faisaient Tobjet de son envie. Elle se sentait gênée dans son rôle de femme. A Paris, on appelait sous les armes tous les citoyens valides. Lorsque Fresnau vint la voir, sous son uniforme de garde national, elle le trouva presque beau ! Elle ne comprenait pas ceux qui hésitaient encore. Avec ardeur, elle s'informait du nom des volontaires. Elle en arrivait presque à regretter que ses fils ne fussent pas en âge d'être soldats. M^^ie de Lésiade, malgré la gravité des temps, ne pouvait s'empêcher de rire quelque peu.

— Yous êtes devenue la terreur des mères, lui dit-elle un jour. J'en connais qui défendent à leurs fils de venir vous voir. M^e de Trênes, entre autres, vous accuse...

— Et de quoi?

— Mais du départ de Maurice qui s'est engagé dans un réginient démarche.

— Ah ! il va rejoindre l'armée. C'est bien ! Elle mit dans ce « bien » une intonation

douce, très différente du ton glacé qu'elle employait d'ordinaire en parlant de lui. Ensuite, elle demanda :

— Quand avez-vous appris cette nouvelle?

— Hier seulement.

— Et l'avez-vous vu ?

— Oui, il est venu me dire adieu. Il paraissait très grave, très triste.

— Sans doute de quitter M"'" de Pavonès ?

— On ne pense pas à ces femmes-là quand on va mourir.

— Cependant on les aime et Ton se bat pour elles.

— Mais oui, ma pauvre chère ! C'est toujours ainsi dans la vie. Inconséquence, faiblesse, contradiction !... Et c'est bien heureux! sinon l'on mourrait de monotonie.

Maurice était également allé prendre congé de Louis. Une sincère émotion attendrit leurs adieux. Tout ce qu'il y avait en Fresnau de vibrant et d'humain se révoltait à la pensée que ce beau visage ardent, où riaient la jeunesse

et la vie, allait devenir une (ûble à mitraille. Il approuvait le jeune homme de partir, et trouvait inique la nécessité qui l'y poussait.

— Votre régiment va rejoindre l'armée de Châlons ?

— Oui, les ordres sont pressés. Il faut que la jonction s'opère à temps. Ce sera le salut!

— Kh bien ! bon courage, mon ami, et que la Providence vous ramène.

— Oh I je ne tiens pas tant que cela à la vie, i^pondit Maurice. J'y ai été trop maltraité, ajouta-t-il avec l'impatience de ceux qui n'ont pas encore appris à souffrir. Si je ne reviens pas, voulez-vous vous charger d'un message pour elle?

— Oui... sans doute.

— C'estridicule,jelesens...Etlejeunehomme essayait de rire. — Mais je voudrais pourtant qu'elle sût que je me suis battu pour elle et pas pour l'autre... Vous lui expliquerez... C'est vous qui m'avez donné l'idée d'un malentendu possible... Vous lui direz aussi, n'est-ce pas, que mon amour était profondément vrai ?

Fresnau baissa la tète en signe d'acqiliescement. Maurice partit.

Pendant ce temps les événements se succé-

daient avec une rapidité désastreuse, comme dans une course folle où la France laissait les lambeaux de sa chair et le sang de son cœur. Après les malheurs du pays, les pertes personnelles ! Les amis se comptaient et ne se retrouvaient plus. On dévorait avec anxiété les listes des blessés et des morts. Enfin arriva la fatale journée. La capitulation, l'armée prisonnière, la révolution.

— Il faut partir, disait-on de toutes parts à M'"° de Saverdun, Paris va être investi.

Mais elle refusait. Elle trouvait lâche de se mettre en sûreté quand d'autres restaient en péril. Puis aussi, une curiosité inquiète la dévorait. Le corps d^armée auquel appartenait le régiment de Maurice avait été un des phis maltraités. Etait-il blessé? prisonnier?... On resta assez longtemps à Paris sans renseignements exacts. Non, elle ne pouvait partir ainsi... Elle avait d'ailleurs un plan à accomplir... Cependant, pressée par son entourage, elle consentit à envoyer ses enfants en Angleterre. Cette séparation la désespéra sans rébranler. Dès qu'elle fut libre, — un de ses frères à Londres avec ses neveux, l'autre en province avec sa famille, — elle se fit inscrire au bureau de la Société fran-

çaiso do secours aux militaires blessés et demanda avec insistance une destination.

Elle venait de recevoir Tordre de rejoindre une des ambulances en campagne, lorsqu'elle vit entrer Fresnau. C'est ci peine si, maintenant, elle l'apercevait de loin en loin. Il paraissait harassé, le front soucieux, l'œil triste.

— J'ai de mauvaises nouvelles.

— Une défaite?

— Non !

— Mes enfants ?

— Il ne s'agit pas d'eux.

— Alors... Maurice?

— Oui, voici la liste publiée par le ministère de la guerre.

Elle saisit le papier qu'il hésitait à lui donner. Ses yeux coururent rapidement le long de la nomenclature sinistre. Puis elle poussa un gémissement désolé.

— Ah, mon Dieu I

Elle voulut relire encore, mais elle ne voyait plus.

— Ce n'est pas vrai I Ce ne peut être vrai !..* Il y a une erreur, cela arrive souvent... On s'est trompé de liste... Pour sur il n'est que blessé! N'est-ce pas, vous le croyez aussi ?

Fresnau déloiirna la têlc. Ce cri, celle mort ranéantissaient.

— Ne nous leurrons pas crespérances illusoires, dit-il gravement. Tout porte à craindre que nous ne reverrons pas l'ami que nous avons perdu.

— Pauvre Maurice ! murmurait-elle comme dans un rêve. Pauvre Maurice !

Elle ne comprenait pas, elle ne pouvait saisir encore la navranle réalité.

— Oui, pauvre Maurice, répéta Fresnau. Je ne vous ai jamais dit, n'est-ce pas^ qu'avant de partir, il m'avait chargé d'un message pour vous?

— Un message ! et de quel droit me Tavezvous caché?

Elle parlait d'un ton défiant, impérieux, Fresnau sourit tristement.

— Je ne devais vous le dire que s'il ne revenait pas. Il n'est pas revenu. . .

Les mains jointes, le regard tendu par l'angoisse, elle écouta les paroles que Louis lui répétait : a Mon amour élait sincère et fidèle, je n'ai aimé aucune aulre femme, c'est pour elle que je me suis battu, uniquement pour elle ! ))

Ainsi donc, il ne ravail pas tromp(''e I Elle ne pouvait mettre en doute ce message suprême ; c'étaient les autres qui avaient menti... Au milieu du déchirement que lui causait cette mort, la pensée qu'il avait été loyal et vrai la consolait, lui causait une sorte de joie poignante, l^uis un remords, un regret intolérable Télreignirenl. IMus jamais, jamais elle ne le reverrait !... Et dans leur dernière entrevue, elle avait été si dure, si inexorable! Il lui avait dit : « — Je vous olFrema vie, la voulez-vous? » Elle avait refusé, et maintenéuit celle vie était perdue, fauchée en sa Heur.

— Vous saviez tout cela? demanda-t-elle à Louis. Vous aviez deviné le malentendu?

— Oui, répondit-il sincèrement.

— Comment alors ne m'avez-vous pas expliqué? Ne m'avez-vous pas dit?... Je ne l'aurai pas laissé partir avec de la rancune au cœur...

— Mais, j'ai essayé, vous n'avez pas voulu écouter. Ne vous en souvenez-vous pas ?

— 11 fallait me forcer à entendre, répliquat-elle durement.

Et elle l'accablait de reproches injustes, ne mesurant pas ses paroles^ soulagée de maltrai 1er quelqu'un.

Les harassemenls de son métier de soldat, la gravité des temps avaient émoussé en Fresnaii la sensibilité personnelle. Il Técoutait sans essayer de se défendre, ému de pitié pour cette désolation de femme, écrasé par la certitude qui s'imposait à lui. Elle Taimait ! La mort au lieu de les séparer allait les unir.

11 devinait juste. Ce qui,jusqu'ici, avait retenu Mme de Saverdun disparaissait. Morale, orgueil, pudeur, défiance, position à garder, ridicule de la disproportion d'âge à éviter, tous ces gardiens do sa froideur s'envolaient chassés par le vent de la mort. Avec exaltation d'âme, elle se mit à aimer ce disparu, ce perdu qui ne devait pas revenir. Elle se créa des remords, se permit le regret des joies auxquelles elle avait refusé de s'abreuver.

D'ambulance en ambulance, dans Tactivité de cette vie de dévouement et de fatigue elle emportait le souvenir de Maurice, n'essayant pas d'oublier; au contraire, caressant sa douleur, la ravivant par l'évocation constante des paroles, desregardsdu jeune homme. Lui vivant, elle aurait toujours douté de la force de son amour; mort, elle lui attribua une profondeur, une in tensité qu'il n'avait jamais eue.

M"« de Saverdun était admirable dans Taccomplissement de sa tâche ; cette femme frêle avait des courages qui étonnaient, une dextérité parfaite, aucune répugnance. Son rêve douloureux la préservait des écœurements physiques, endurcissait ses sens, semblait leur enlever la délicatesse qui fait souffrir.

Elle avait quitté Paris le lendemain du jour où Fresnau lui avait communiqué la liste des morts de Sedan. Depuis lors, le siège avait commencé, les communications étaient interrompues, les bruits les plus contradictoires circulaient. Dans les infirmeries on ignorait ce qui se passait dans le reste de la France. De loin en loin un vieux journal, des lettres anciennes de dateetcouvertes de timbresdivers, venaient démentir les espérances, apprendre les désastres nouveaux.

Le corps d'armée auquel appartenait l'ambulance de la duchesse fut un des plus actifs. Les engagements se succédaient, meurtriers comme des batailles. Les civières^ les chars de blessés arrivaient de toutes parts. On établissait des infirmeries partout où Ton trouvait un toit pour les abriter. Une nuit surtout fut horrible. Dans la salle basse d'une ferme abandonnée^

assistée d'un chirurgien et de ses aides, M"'® de Saverdun allait d'un matelas à Tautre fermant les yeux des morts, essayant d'adoucir Pagonie des amputés. On entendait des râles, des cris étouffés, des élans de prière, des malédictions... A travers les planches mal jointes de la porte, l'air froid qui entrait en courants aigus, faisait frissonner les membres meurtris, glaçait les plaies vives. Dans l'endroit le plus exposé, près d'une fenêtre aux carreaux brisés que remplaçaient mal des bandes de papier collées sur les châssis, un jeune soldat claquait des dents avec tant de violence que ce bruit sec et continu dominait les rumeurs bourdonnantes de la salle. A part cela pas une plainte. Il se mourait doucement. Un éclat de mitraille lui avait déchiré le bras. Laissé sans secours trop longtemps, la gangrène s'y était mise, maintenant il ne souffrait plus. Son visage d'enfant, renversé contre la toile du drap, avait déjà des blancheurs de cire, sur lesquelles la lueur fumeuse de la lampe d'hôpital jetait des ombres noires.

La duchesse s'approcha de son lit et glissa sous sa tête un oreiller improvisé. Il la remercia avec une expression de regard qui lui rappela ses fils. Il avait l'air si jeune ! Dix-huit ans

peut-être... Elle s'attardait près do lui, Tiuterrogeant avec un intérêt apitoyé. Il avait toute sa connaissance et parlait avec une petite voix claire que coupait de lonys frissons, heureux de raconter sa courte vie, d'aflirmer une fois encore sa personnalité. Engagé volontaire dans un régiment de marche il s'était haltu h Sedan. Fait prisonnier, emmené en Allemagne, il avait réussi à s'évader, à rejoindre Tarmée du Nord. Et maintenant dans quelques jours ce serait fini ! Il avait entendu le médecin (jiii disait : « Trop lard pour l'amputalion, la gangrène s'étend, Tenfantest perdu, n Pourtant les souffrances avaient cessé.

— J'aurais mieux fait de rester là-bas ! Egalement nous sommes battus... Pauvre maman î elle était si contente de sentir le lOU'' en sûreté k Leipzig !

Le lOD'^ ! C était le régiment de Maurice.

Vivement M^^e de Saverdun pencha son visage vers celui du blessé, et d'une voix que Témotion saccadait, demanda :

— Vous étiez à Sedan, dites-vous ? Parmi vos camarades qui sont tombés ce jour-là, n'y en avait-il pas un... qui s'appelait de ïrénes ?

Enfin elle allait apprendre la vérité î Elle

avait tant souffert de ne pas savoir comment il était mort, s'il avait en le temps de parler, d'en- Toyer un adieu à ses amis... Avec quelle anxiété elle attendait la réponse !

— De Trènes ? répéta-t-il après elle.

— Oui, ne vous en souvenez-vous pas ? Grand, brun, les yeux bleus...

En évoquant cette image dévie, elle la voyait surgir devant elle, sanglante, mutilée.

— Si je m'en souviens ! un excellent camarade. Mais pas mort du tout ! Il est à Leipzig, furieux, j'en suis sur, de n'avoir pu s'évader avec nous.

Ces paroles n'éveillèrent en elle aucune espérance, elle crut à une confusion.

— Vous vous trompez, dit-elle gravement, celui dont je parle est tombé à Sedan.

On amenait un nouveau convoi de blessés. Un courant d'air fit vaciller les lampes, une odeur douceâtre et fade de chair coupée se répandit dans la salle. Les dents du jeune soldat claquèrent plus violemment.

— Oui, oui, je sais, murmura-t-il d'une voix qui se voilait. On Ta mis sur la liste des morts... Il y a eu plusieurs erreurs de ce genre... Mais je vous assure, il est à Leipzig.

Ce fut ainsi, dans cette atmosphère d'hôpital, au milieu du râle des mourants et des gémissements des amputés qu'elle apprit qu'il vivait encore.

Deux ans s'étaient écoulés.

La guerre finie, Maurice avait quitté Tarmée et était rentré dans la carrière diplomatique. Maintenant il occupait à Stockholm le poste d'attaché àla légation de France. Très apprécié de son chef, qui estimait ses qualités d'homme du monde et ses aptitudes pour le service, il n'était revenu à Paris qu'une fois ou deux, porteur de dépèches, arrivant à la fin d'une semaine et repartant au commencement de l'autre. Dans ses brèves apparitions il ne voyait que sa famille et les amis que le hasard lui faisait rencontrer. Jamais il ne s'était retrouvé en face deM""" de Saverdun. Durant sa captivité d'Allemagne il avait reçu d'elle une lettre assez incohérente, où elle parlait de malentendus douloureux, de regrets, d'explications désirables. Sans comprendre très

bien le sens de ces paroles ambiguës, il avait répondu quelques lignes polies de remerciement. Puis la duchesse avait écrit encore. Cette fois Maurice n'avait pas répondu. Il commençait à être las de ces redites inutiles. L'activité d'un soldat en campagne, les tristesse réelles de Tinternement avaient effacé ses mélancolies malsaines et ses rancunes d'amour. Tout cela lui semblait si loin, si oublié ! Il avait commencé une vie nouvelle et reniait les anciennes douleurs.

Maintenant à Stockholm^ il se trouvait très heureux. Sa carrière lui plaisait. L'intimité qui constitue la vie dans les résidences secondaires convenait mieux à son caractère que le dispersement des grands centres. Parmi ses collègues on attribuait ce goût d'existence paisible à l'influence de M^^° Béatrix de Leuven.

En effet partout, au bal^ au patinage, on voyait se dresser à côté delà sienne la silhouette de cette grande jeune fille brune qui ne ressemblait en rien à une femme du nord. Loyale, décidée, les yeux ardents, le cœur passionné, elle n'avait aucune mièvrerie ni dans le caractère ni dans l'attitude. Plus spontanée que raisonneuse elle savait toujours ce qu'elle vou-

lait et ses élans n'étaient que Fexpression de sa volonté. Fille d'un ancien ministre des affaires étrangères, sa famille conservait avec le corps diplomatique des rapports fréquents. Elle était de toutes les réunions intimes. Chaque jour Maurice la rencontrait, et après chaque entrevue on croyait discerner entre eux une entente plus complète.

Quelle que fût la vérité, retenu par elle ou par toute autre raison, Maurice ne songeait nullement à quitter son poste. Aussi sa surprise fut-elle extrême le jour où son chef lui annonça que le ministère lui accordait un congé.

— Mais je n'ai rien demandé, s'écria-t-il abasourdi. Si j'avais désiré m'éloigner j'aurais eu recours à llntermédiaire de Yotre Excellence .

— Alors, c'est votre famille qui a agi directement. Je suis fâché que cela vous contrarie, mais il vous faudra partir à bref délai. J'ai à expédier des dépêches importantes et le ministre m'écrit que je dois vous en charger.

Puis voyant la mine mécontente et attristée de son attaché, le chef ajouta avec un sourire indulgent :

— Voyons, voyons, ne vous désolez pas. Je vous réclamerai au bout d'un mois.

Trente jours sont vite écoulés I II était facile de prendre son mal en patience, mais Maurice ne voulait pas être traité en petit garçon. Maussade, ennuyé, il se préparait au départ, quand il reçut une lettre de sa mère.

« Mon cher enfant, imagine-toi ma joyeuse sur- « prise! J*ai rencontré le ministre. Aprèsm'avoir « parlé de toi avec éloges il m'a demandé sou- « dainement pourquoi tu ne venais jamais en « congé. J'ai répondu : « par discrétion. » C'est « très méritoire, a-t-il répliqué, mais il est bon^ « pourlesjeunes diplomates, de rentrer enFrance (( de temps à autre. D'ailleurs^ je suis sûr que « vous mourrez d'envie de revoir votre fils ! Écri- (( vez-lui de venir, je préviendrai son chef... »

Cette lettre stupéfia Maurice. En général les ministres ne sont pas si disposés à accorder les congés qu'on leur demande, pour les offrir quand on ne les sollicite pas. Évidemment une influence occulte s'était exercée ! Tout lelongdu voyage il se creusa l'esprit pour deviner qui pouvait avoir intérêt à l'éloigner de Stockholm, ou à le ramener à Paris ? Il écarta la première hypothèse, restait la seconde. Il ne comprenait pas davantage. Depuis la guerre toutes ses relations s'étaient relâchées. 11 entretenait bien une

correspondance intermittente avec ]VP^ de Lésiade^ de temps à autre il écrivait une lettre à un camarade ou une réponse à M™' de Pavonès, car cette aimable personne envoyait infatigablement de ses nouvelles à ses amis dispersés — à part cela, rien !

— Je n'ai aucun lien à Paris, se disait-il, personne qui ait intérêt à m'y attirer...

n pensa à M'"*' de Saverdun, à ce qui aurait pu être... Un léger repentir traversa sa conscience, mais au fait il avait bien agi. Cette comédie de sentimentalisme démodé ne pouvait se prolonger indéfiniment. Sans doute elle lui en voulait... Une femme si orgueilleuse! Bah! qu^importait, il ne la reverrait pas. Elle aussi réviterait. Il se rappelait leur dernière entrevue; tous les détails lui en étaient présents, pourtant il ne retrouvait pas en lui un atome de la colère qui l'avait bouleversé ce jour là. Qu'avait-elle fait de sa vie depuis lors? Il lui venait un désir de savoir, de revoir cette femme qu'il avait tant aimée. Probablement elle avait vieilli Ces blondes pâles se fanent vite. Il essayait de se figurer ce qu'elle était devenue. Son grand air de distinction devait lui rester toujours, mais le visage lui échappait, il voyait des lignes

confuses, un port de tête, puis plus rien... Comme il avait un mois à passer à Paris il alla faire quelques visites, baiser les doigts de la belle Charlotte, serrer la main de Fresnau. Au ministère, personne n'avait pu le renseigner sur le mystère de son congé, il questionna Louis. Celui-ci ne savait rien.

— Le ministre est très répandu. On prétend qu'il subit des influences féminines... Demandez à M""^ de Lésiade, elle le voit beaucoup.

Il alla chez Aurélie. Elle lui fit grand accueil, mais ne lui fournit aucun éclaircissement. Elle ignorait tout. Désirait-il qu'elle interrogeât lo ministre?

Si Maurice avait pu la suivre chez M^^^^ de Saverdun il aurait été éclairé.

— Grande nouvelle, ma chère I II est arrivé!

— Qui, il? demanda la duchesse.

— Ma pauvre amie, inutile de feindre ! Vous avez deviné, car vous voilà toute pâle ! Je ne vous trompe pas, Maurice est ici, il sort de chez moi.

-— Vous dites?... Maurice?

— Mais certainement I Voyons, vous ne me remerciez pas?

— Et de quoi? Aurélie !

— Au fait, c'est vrai, vous ignorez... Eh

bien, j'avais envie de revoir notre ami, et comme il ne demandait pas de congé, j'ai persuadé au ministre de lui en accorder un.

— Comment avez-vous osé? s'écria M""® de Saverdun avec effroi. Qu'aura pensé le ministre? Et puis, pourquoi?...

— Je vous Tai dit, j'avais envie de le revoir ! Quant à Son Excellence, elle n'a rien pensé du tout. C'est assez dans ses habitudes.

— Aurélie, vous ne savez pas ce que vous avez fait!

— Ne prenez donc pas ces airs tragiques. Écoutez plutôt. Je vous invite ce soir chez moi en tout petit comité, dans le jardin. C'est pour fêter le retour du héros perdu et retrouvé. Yous viendrez, n'est-ce pas ?

Mais M"^® de Saverdun répétait toujours :

— Vous ne savez pas ce que vous avez fait. Elle paraissait si troublée, si épouvantée,

qu'un doute ressemblant à un remords traversa l'esprit deM""' de Lésiade. Parce que cette situation taquinait sa curiosité, avait-elle le droit de se mettre à la place de la destinée ? Un jour d'ennui, agacée de ne pouvoir deviner ce qui se cachait sous l'attitude navrée de M^^^ de Saverdun, elle avait imaginé de faire revenir

Maurice, espérant obtenir ainsi le mot de l'énigme qui la gênait. Maintenant elle se repentait de son initiative imprudente... Mais chez une nature telle que la sienne cette impression ne pouvait durer, et lorsque Maurice arriva chez elle le soir, elle lui dit avec intention :

— M""" de Saverdun m'a promis de venir.

— Je serai enchanté de la revoir, répondit-il sans émotion.

En effet, Tidée de cette entrevue Tamusait. A peine ressentait-il un léger embarras. Elle, au contraire, tremblait d'agitation. Cette femme si simple, si peu frivole, changea dix fois d'avis en s'habillant. Non pas de noir ! le noir la vieillissait... Du blanc non plus! le blanc la rendait terne... Avant de se décider à partir elle resta longtemps devant sa glace, cherchant avec anxiété sur son visage la trace des années écoulées. La même pensée les préoccupait tous deux. Lui comme une curiosité à satisfaire, elle comme une crainte poignante. En effet elle était vieillie!... Les yeux légèrement bridés avaient des meurtrissures bleues, un pli perpendiculaire attristait la bouche. Elle redevenait jeune quand elle souriait, mais elle souriait si rarement maintenant I

Après ses fatigues et ses émotions d'infirmière elle était retombée dans son existence factice de femme du monde. Sans mari, sans enfants, sans devoirs précis, sans ambition à satisfaire, ou position à atteindre, la vie lui semblait lourde. Très respectueuse des choses de la religion, elle n'était pas de ces ferventes qui y trouvent leur raison d'exister et le but de leur avenir. Rien, par conséquent, ne venait la sauver de ses souvenirs. Durant ces deux années de séparation elle n'avait vécu que d'une pensée : Maurice, toujours Maurice ! Elle s'était donnée tout entière au mort; apprenant qu'il était vivant elle n'avait pu se reprendre. Et cela avait été une torture que Toubli oii il la laissait, que cette lettre sans réponse! Elle avait un désir frénétique de le revoir, de s'assurer qu'il était bien en vie... Mais elle ne trouvait pas en elle Taudace nécessaire pour lui écrire : « Je vous aime, venez ! »

Et d'ailleurs serait-il venu? Une fois déjà elle l'avait trompé par un faux appel. Et le souvenir de ce malentendu l'empêchait de se montrer trop susceptible, lui donnait, vis-à-vis de Maurice, un sentiment de culpabilité et de remords.

Maintenant ils allaient se retrouver!... Elle en voulait à Aurélie d'avoir forcé la destinée, et

pourtant une joie tumultueuse, agitée de crainte et de tremblement, jetait le désordre dans son cerveau. Sa pensée s'obscurcissait. Le bonheur était trop imprévu; il la suffoquait, lui enlevait tout pouvoir de réflexion. Elle ne se demandait pas ce qui allait arriver, elle ne préparait pas ses paroles; une seule préoccupation était nette dans son esprit : celle de ne pas lui paraître changée !

Aussi fut-ce presque humblement qu'elle leva les yeux sur Maurice, après les premières phrases échangées. Elle rencontra un sourire aimable, des regards chercheurs, mais qui avaient désappris leur sincérité d'enfant.

— M'auriez- vous reconnue? demanda-t-elle avec un rire agité. Ces dernières années ont compté double pour tout le monde !

— Pas pour vous, répondit-il galamment.

Cette banalité l'écrasait. Elle aurait préféré

un mot dur. La froideur l'aurait mieux satisfaite que cette politesse souriante.

Ils parlèrent des événements publics, du poste qu'il occupait, de leurs amis de Paris. Vainement elle essayait d'amener le sujet personnel, il restait dans les généralités. Au nom de M. do Coursan, elle fit un nouvel effort.

— Je le vois beaucoup moins. Il avait des idées... qui n'ont pu se réaliser! 11 s'est froissé, et alors...

— Vous Pavez congédié? Pauvre CoursanI Cette confidence intempestive surprenait Maurice. Cela ressemblait si peuàM^^^ede Saverdun! Tombait-elle déjà dans la manie des femmes vieillissantes? Non pourtant, elle était trop jolie encore avec sa fine tète pâle encadrée de dentelles, son sourire mystérieux, sa grâce un peu sérieuse. Il détaillait sa personne, sans poser les questions que la pauvre femme attendait. Sa curiosité n'était même pas piquée! Elle essaya de nouveau.

— Il a eu un moment de chance. Vous comprenez quand ? Je voulais échapper à moimême... Mais plus tard, lorsque j'ai appris la vérité, je lui ai enlevé toute espérance.

— Vous êtes donc dure et^ cruelle pour tout le monde! répliqua Maurice en riant. C'est bien mal à vous ! Coursan n'a pas toujours été traité de cette façon-là. Ah ! mais non ! Il est très connu à Stockholm ; il y a même eu une aventure assez drôle...

Et il lui raconta une histoire qu'elle n'écouta pas. Est-ce que toutes leurs entrevues seraient

aussi décevantes ? Elle se sentait écrasée, incapable de continuer à parler. Des impatiences lui venaient; elle aurait voulu dire quelque chose d'énorme, amener brusquement le sujet qui Toccupait... Toutes les volontés de la femme se modifiaient, s'affirmaient dans le sens contraire à celui qui avait dirigé sa vie. Mais l'habitude de se contraindre, plus forte que l'élan du moment, la retenait sur sa chaise, droite, souriante, dans son attitude mondaine et correcte. Ils étaient seuls dans un des angles du salon. Les autres personnes présentes causaient dans Tencadrement de la porte du jardin.

— Combien de temps, resterez-vous à Paris? demanda tout à coup la duchesse.

— Un moiS; six semaines au plus.

Rien qu'un mois ! Cet espace si court sembla se raccourcir encore dans sa pensée. Elle avait tant de choses à y mettre!... Une angoisse la prenait à chaque minute écoulée. Il fallait agir tout de suite.

— Et si Ton vous priait de rester davantage, dit-elle en ébauchant un sourire qu'elle voulait rendre coquet et qui n'était qu'angoissé, que répondriez-vous ?

— Le service du pays avant tout ! répliqua-

t-il avec un rire embarrassé. Puis, il ajouta rapidement : — D'ailleurs personne ne me retiendra.

— Il ne faut jurer de rien, murmura-t-elle très bas.

— Voilà M°^^ de Lésiade qui développe une théorie sur le gouvernement représentatif ! s'écria Maurice, évitant de relever ce proverbe qui pouvait conduire à tout. Si nous allions l'écouter?...

Il disait cela gentiment, comme s'il pensait que Ghislaine devait partager sa curiosité. Elle dut se lever et répondre ;

— Oui, allons.

Mais à moitié chemin sa main se crispa sur le bras où elle s'appuyait. Surpris, le jeune s'arrêta.

— Qu'avez-vous? demanda-t-il.

Elle aurait voulu crier : « — Mon cœur est trop plein, il déborde ! Restons seuls, écoutez-moi.» Mais au lieu de cela ses lèvres répondirent :

— Rien, une palpitation subite.

Mme de Saverdun était de complexion délicate, sujette à des malaises. Le prétexte parut très plausible à Maurice. '

— Pauvre femme ! pensait-il plus tard en s'en allant, comme elle est devenue nerveuse,

agitée, détraquée. Elle est vraiment trop diaphane ! ... Et dire que j 'en ai été fou ! . . .

Après cette première soirée ils se revirent constamment. Tout naturellement Maurice était retombé dans l'intimité des deux amies. C'était chaque jour une rencontre nouvelle, tantôt un dîner, ou une partie au théâtre organisée par M""® de Saverdun et que proposait M""^ de Lésiade. Mais malgré les occasions fréquentes, aucun épanchement n'avait lieu.

Comme tous les hommes, Maurice détestait les explications rétrospectives de choses qui ne rintéressaient plus... A quoi bon remuer un passé mort? La pauvre femme s'épuisait en tentatives inutiles. Sa conversation étaitdevenue étrange. Dès qu'un sujet ne l'amenait pas vers le but désiré, elle le changeait brusquement, sans raison... Elle avait des susceptibilités inouïes, des bouderies enfantines, contraires à la dignité de sa situation et de son âge, des coquetteries maladroites auxquelles Maurice ne comprenait rien. S'il essayait d'y répondre, elle se reprenait vite avec un air effrayé. Cette incohérence de langage, cette fièvre de mouvement, inexplicables chez cette femme grave et froide, il les attribua d'abord à un état maladif, I 11.

à la réaction naturelle des anxiétés et des fatigues subies. Mais au bout de quelques jours, le doute cessa. L'émotion de M""® de Saverdun était trop visible, se rapportait trop directement à lui pour qu'il ne comprît pas. Il ne fut nullement touché par l'amour, profond, tendre et craintif de cette âme timide ou plutôt il ne sut pas le deviner. Il crut à un accès de vanité froissée^ d'inconséquence féminine. «Voilà bien les femmes ! se disait-il, elles n'apprécient que ce qu'on leur refuse. » Et ce changement d'attitude, au lieu de Fattendrir, réveillait ses rancunes assoupies, le rendait dur, dédaigneux dans ses jugements sur elle.

Cependant M""® de Saverdun était trop en vue, trop brillante, trop désirable encore, pour que ses avances ne fussent pas flatteuses. L'amourpropre de Maurice se sentait malgré tout chatouillé, provoqué. Il savourait sa revanche, prenait plaisir à ce jeu, oii, maintenant, c'était lui qui se dérobait. Quelquefois il semblait triste, préoccupé. Alors elle l'interrogeait, elle voulait savoir.

— Est-ce un regret ou un remords? lui demandait-elle.

Il ne pouvait pas lui répondre :

— J'ai reçu iiQe lettre de Stockholm, M^^^ de Leuveii danse trop en mon absence.

Il se contentait de soupirer. Elle insistait. Il finissait par dire avec amertume.

— Chacun a ses mauvais souvenirs.

Elle prenait cela pour une allusion à leur malentendu, à la façon dont elle Tavait traité. Elle se sentait remplie de remords à son endroit, et trouvant naturel qu'il lui en voulût, murmurait doucement :

— Mais ils peuvent s'effacer ces mauvais souvenirs...

■— Non, répondait-il d'un air tragique qui lui interdisait toute réplique.

Trouvant cette manière d'être utile, il en abusa pour éviter les entretiens décisifs. D^autres fois, au contraire, il avait des retours de désirs, il redevenait aimable, lui disait des mots, l'enveloppait de regards qui semblaient éloquents à la pauvre femme. Mais c'était toujours en public, jamais quand ils étaient seuls 1 D'ailleurs il esquivait les tête-à-tête. Avec de torturants regrets, elle pensait au temps oii il ne pouvait souffrir entre eux un tiers importun. Ne l'aimerait-il plus? Elle chassait bien vite cette affreuse pensée, s'accrochant au passé. Sous toutes les

formes elle Tavait supplié de renoncer à elle, jamais il n'avait consenti. Si son amour n'avait pas été sincère il aurait cédé, il se serait détaché d'une femme qui ne lui donnait rien. Et elle s'obstinait dans sa certitude. Chez elle, comme chez toutes les natures défiantes, les convictions lentement acquises se déracinaient difficilement.

Cependant les semaines passaient. On était à la fin de juin, M"'® de Lésiade allait partir pour la Normandie.

— Je vous conseille de venir avec moi, ditelle à M^^ de Saverdun, vous avez une mine aff'reuse, la campagne vous ferait du bien.

— C'est possible ma chère, mais je ne puis encore m'éloigner de Paris.

— Quelle idée! vous allez y rester seule, d'ailleurs, Fresnau, Coursan, tout ce monde va venir à Valonges, Maurice aussi m'a promis une semaine, la dernière de son séjour. Voyons, décidez-vous ?

— Peut-être, je verrai

Elle n'osait changer d'avis tout de suite, dire sincèrement : « Puisqu'il y sera, je viendrai. » Yivre avec lui huit jours, sous le même toit, quelle occasion unique d'arriver à une explica-

tion, à une certitude. Mais Aurélie lisait tout cela sur son visage.

— Vous viendrez^ je le sais, dit-elle en riant.

Et, de nouveau, en voyant Témotion de Ghislaine, un vague remords agita la conscience de M^'^de Lésiade. Ne ferait-elle pas mieux d'empêcher la réunion de Yalonges ? Puis elle secoua ce scrupule importun. M""® de Saverdun était trop froide, il n'y avait rien à craindre. D'ailleurs elle était libre. A la rigueur même elle pouvait épouser Maurice. Certes, ce serait étrange, mais on avait vu plus absurde que cela ! En somme il n'y avait, entre eux, que dix ans de différence.

Ces dix ans qu'Aurélie calculait si légèrement étaient pour la duchesse une pensée humiliante que lui gâtait même l'apparence du bonheur. Ces dix ans la rendaient timide, lui interdisaient toute initiative. Si, entre eux, un mariage avait été possible, elle aurait bravement confessé son amour. Le but aurait été avouable et honnête, mais ainsi, sans but... car elle ne pouvait en avoir un... Tout ce qu'elle voulait, c'était une explication loyale... Après quoi ils se sépareraient comme deux amis, gardant l'un de l'autre un pur et clair souvenir.

Avec cette horreur de la précision qui la caractérisait, M"^*" de Saverdun se payait de fausses raisons, refusant de se rendre compte des compromis de conscience vers lesquels elle mar~ chait. Son jugement délicat l'avait abandonnée. Cependanl, la veille de son départ pour Yalonges, elle dit à Maurice qui ignorait ses projets :

— Je pars avec Mme de Lésiade . Cela vous contrariera- t-il de me retrouver là-bas?

— Comment Tentendez-vous ? demanda-t-il.

— Mais voilà, balbutia-t-elle, je pense souvent que vous préférez m'éviter. En ce cas, ne venez pas.

Il hésita un instant; il eut sur les lèvres de dire : « Je crains de ne pouvoir vous rejoindre, mon congé va expirer, il me sera difficile de quitter Paris. » Mais il la regarda, il vit ce visage que transfigurait la passion, les mains qu'inconsciemment elle tendait vers lui. Ils étaient assis tout près l'un de l'autre sur un de ces sièges à deux personnes, oii les têtes se rapprochent à chaque mouvement. Dans les yeux clairs de cette femme froide, il y avait une attente douloureuse par son intensité. Maurice pouvait presque entendre les battements

désordonnés de ce cœur qui, si longtemps, s'était refusé. Il était homme, il était jeune, il posa ses lèvres sur le bras délicat, dont la blancheur le tentait depuis un instant.

— J'irai à Yalonges pour vous, murmurat-il en relevant sur elle son regard qu'un désir soudainement éveillé animait, uniquement à cause de vous.

Valonges, situé en plein pays de Caux, n'a aucun caractère spécial d'architecture. La lourde maison carrée, flanquée d'une tour normande et d'un pavillon Louis XIV, authentiquement dessiné par Mansart, s'élève au milieu de prairies vertes que bornent à Thorizon des collines basses, couvertes de bruyères roses. Le jardin off're les mêmes anomalies que le château : de longues charmilles, se terminant par un parc à l'anglaise. Ces contrastes ne déplaisaient pas à Mme cle Lésiade. Elle y trouvait de l'originalité et refusait de consentir aux plantations de massifs qui auraient transformé Taspect de son jardin.

— Regardez, disait-elle à Fresnau, les jolies traînées de poussière d'or que le soleil met le long des charmilles. Et comme le cadre convient à Ghislaine !

Louis suivit du regard la ligne brillante que traversait la silhouette de Mme de Saverdun. Elle paraissait si jeune avec sa démarche légère et sa tête blonde sur laquelle la lumière du jour jetait une teinte plus chaude, qu'il soupira. Ah, s'il avait pu la vieillir soudainement, la dérober à la possibilité de Tamour, avec quelle vénération il aurait adoré ses cheveux blancs !

— Maurice arrive ce soir, poursuivit Aurélie. On ne dira plus que je ne suis pas bonne personne et serviable à mes amis.

-— Il y a des complaisances dangereuses pour ceux qui en profitent, répondit gravement Fresnau.

— De la morale ? Alors je me sauve l

Et Mme de Lésiade faisait mine de s'enfuir.

— Vraiment, ajouta-t-elle, les hommes sont plaisants. Qui lui a monté la tête, je vous prie, par des récits de mort, par des messages d'outre-tombe? Si Ghislaine aime Maurice, vous êtes l'auteur de cet amour et responsable de ce qui en suivra. Tenez, la voilà qui vient vers nous ; elle a des sourires plein les yeux. Et ce gros bouquet de roses au corsage !... Ma pauvre amie, vos coquetteries naïves vous trahissent !

Louis ne voyait que trop ces signes évidents d'une attente heureuse. Qu'était-il venu faire à Valonges, sinon s'enivrer de sa torture ? Qu'espérait-il empêcher?...

La duchesse hii tendit une rose.

— Fleurissez-vous, monsieur Fresnau. Avec ce temps radieux, il faut avoir un air de fête.

Le malheureux passa la fleur à sa boutonnière. Mais il regardait M^^ de Saverdun avec des yeux si tristes qu'elle lui demanda vivement :

— On dirait que vous me plaignez de quelque chose? Est-ce parce que je suis sensible à l'influence d'une belle journée? Sans doute votre sévère philosophie trouve cela puéril.

Non, sa philosophie n'y entrait pour rien, mais cette gaîté lui faisait l'effet d^un chant d'allégresse devant un cercueil. Il y avait, en effet, un mort qu'elle croyait vivant^ et ce mort c'était l'amour de Maurice.

Si la vie de château est quelquefois un terrain propice aux entretiens particuliers, il n'en fut pas ainsi à Valonges pour M^e de Saverdun.

Elle se trouvait en butte à la surveillance maligne de Mi^e (Je Lésiade, aux observations rancunières de M. de Coursan. Cette curiosité dont

Maurice s'aperçut au débarqué le mit toutde suite de méchante humeur, le disposa mal vis-à-vis de la duchesse. Les regards naïvement expressifs de la pauvre femme l'agacèrent dès le soir de son arrivée. Elle insistait pour causer avec lui, pour s'isoler dans les coins écartés. Elle ne voyait pas les sourires à peine dissimulés qui les poursuivaient, elle n'entendait pas les chuchotements curieux. Lui, au contraire, n'en perdait aucun ; la moue sardonique de M. de Coursan l'exaspérait. S'il allait écrire à Stockholm et faire quelque sotte plaisanterie !... Le vieux diplomate avait conservé avecla famille de Leuven des rapports qui inquiétaient Maurice. Les regards sévères de Fresnau, les allusions deM'^^de Lésiade le mettaient également mal à l'aise. Avec la clairvoyance de l'indifférence, il sentait le ridicule de cette situation. On semblait les avoir réunis pour les faire servir de pâture aux commentaires des hôtes du château. Ah ! s'il avait su d'avance ce qui l'attendait, certes il ne serait pas venu! Au lieu de jouir en paix d'un facile bonheur, il allait tomber dans des ennuis sans nombre. Et cela, à cause de M^^e de Saverdun ! Elle le compromettait par sottise, par vanité, par manque de mesure, Il se rappelait ses pru-

dences d'autrefois. Que ne les avait-elle conservées !

Nerveux, excité, il dormit fort mal et se leva de grand matin. Il récapitulait ses griefs sous la large allée de tilleuls qui sépare le parc du jardin, marchant lentement, les yeux à terre, les mains enfoncées dans les poches, avec cette attitude résolument maussade particulière aux hommes très jeunes, lorsqu'il sentit une main se glisser sous son bras. Il s'était arrêté au croisement d'un sentier.

— A quoi rêviez-vous donc si profondément que vous ne m'avez pas entendue venir? disait une voix joyeuse. Voyons, monsieur, confessez-vous?

Et M""® de Saverdun levait vers Maurice un regard heureux ; la marche rapide avait coloré ses joues, son sourire tendre semblait dire : « C'est à moi, je le sais. » Il la salua cérémonieusement, sans répondre à sa question. Elle tenait toujours son bras; ils se mirent à cheminer ensemble, lentement. Les tilleuls en fleurs laissaient tomber sur eux leurs pétales parfumées; l'air du matin leur soufflait au visage par petites bouffées fraîches, mais Maurice ne se déridait pas. Enfin il dit maladroitement :

— Je ne vous savais pas si matinale.

— Oh ! ce n'est pas une habitude, c'est un imprévu ! Quelque chose m'a poussée à sortir ce matin. Qui sait, peut-être une influence magnétique?...

Il devait répliquer un mot aimable, mais il ne trouva que cette phrase banale.

— C'est une bonne fortune pour les fleurs du jardin.

— Et pour vous ? demanda- t-elle doucement.

— Pour moi aussi, sans doute ! Vous deviez deviner le sous-entendu.

Et il serra contre lui la main qui reposait sur son bras. Mais c'était une étreinte sans chaleur, de simple politesse, de galanterie courante envers une femme jeune. Elle ne s'y méprit point. Elle commençait à se sentir vaguement attristée.

— Il fait si beau ce matin, et vous êtes maussade !... Qu'est-il arrivé mon ami, dites-le moi? Avez-vous quelque ennui ? J'espérais qu'en venant à Yalonges, vous auriez laissé derrière vous toute prévention, oublié toute causç de mécontentement.

— C'est ici, au contraire, que j'en ai trouvé.

— Comment ! que voulez-vous dire? Tout le monde, il me semble, vous a fait un accueil

aimable. D'ailleurs, qu'importerait! ajouta-t-elle d'une voix caressante, en se serrant un peu contre lui — ce n'est pas pour eux que vous êtes venu.

— Non, ce n'est pas pour eux ! Mais croyezvous qu'il soit agréable cVêtre le point de mire de la curiosité de tous ces désœuvrés ?

— Je sais, ils sont gênants.

— Dites odieux. Cet espionnage m'exaspère.

— Cependant, vous n'avez pas encore eu à en souffrir. Yous n'êtes là que depuis hier... et nous n'avons presque pas parlé ensemble.

— C'est bien ce qui me contrarie ! et vous verrez que nous ne pourrons jamais causer, observés par ces yeux indiscrets ou malveillants.

La duchesse se mit à rire. En vraie femme, cette attention ne la gênait pas.

— Yoyons, reprit-elle, oublions tout cela. Ne gâtons pas les quelques instants qui nous appartiennent. J'ai tant de choses à vous expliquer, mon ami. Nous sommes libres^ nos hôtes dorment encore. Avant une heure ils ne sortiront pas. Venez, nous traverserons le parc et rentrerons par la grande route.

Et elle le regardait avec un sourire rassurant, lui parlant instinctivement comme à un enfant qu'on veut apaiser.

— Voilà qui est prudemment imaginé! répondit-il avec brusquerie. Au retour, noustomberions sur le groupe réuni ; j'entends dici leurs plaisanteries !

M""^ de Saverdun dégagea sa main du bras du jeune homme.

— Il me semble, monsieur, dit-elle d^un air hautain, que si je dédaigne ces propos, ce n'est pas à vous de les craindre.

— Je ne les redoute que pour vous, balbutia Maurice, un peu honteux du rôle que lui faisait jouer la réplique de la duchesse.

— Le plus sage, je le vois, continua celle-ci, sera désormais de nous éviter. Si je vous comprends bien d'ailleurs, c'est là votre désir.

— Gomme vous interprétez mal mes paroles! s^écria-t-il de l'air d'un homme qu'on méconnaît. Je voulais dire seulement qu avec un peu d'adresse tous ces désagréments pourraient être évités.

— Est-ce une leçon? demanda-t-elle.

Tout son sang bouillonnait, elle ne put s'empêcher d'ajouter amèrement avec la témérité des femmes honnêtes qui ignorent la science des sous-entendus :

— Il fut un temps où vous me reprochiez

ma prudence comme un manque de cœur et de conscience.

— J'étais un enfant alors.

— C'est-à-dire qu'alors, vous aviez pour moi du dévouement et de,., rattachement, tandis qu'aujourd'hui... Elle détourna le visage pour qu'il ne vit pas les larmes qui gonflaient ses yeux. Rapidement elle les essuya du revers de la main.

— Voyons, dites que vos sentiments ont changé, ce sera plus simple — plus sincère — plus digne de nous deux.

Elle le regardait fermement, mais sa voix tremblait d'angoisse. Maurice fut touché.

— Vous voulez me forcer à mentir, répondit-il avec enjouement, mais vous n'y réussirez pas. Je ne suis point de ceux qui changent... Seulement, je me souviens... Et vous m'avez traité avec tant de rigueur, vous m'avez tant répété, sous toutes les formes, qu'entre nous aucun lien ne serait jamais possible que j'ai cessé d'espérer.

— Quand on aime, on espère toujours, murmura-t-elle timidement.

— Pas lorsqu'on a reçu les leçons que j'ai reçues! Alors on ne croit plus aux encouragements, ni même aux promesses.

Quelle réponse pouvait-elle faire à cette phrase brutale, prononcée si froidement ? Elle restait silencieuse, la tète baissée, tordant nerveusement ses doigts.

— Nous ne nous entendrons jamais, poursuivit Maurice, vous cherchez Fimpossible, le rêve, la chimère; je suis un homme sincère, naturel dans mes amours et dans mes volontés. Vous prenez plaisir à torturer, comme toutes vos pareilles, c'est pour vous la volupté exquise.

— Est-ce que j'ai l'air de cela ? demanda-t-elle simplement.

M^'^de Saverdun s'était adossée au tronc d'un arbre, les plis de son déshabillé blanc l'étoffaient, la matérialisaient, donnaient de l'ampleur à son corps frêle. Elle avait Tair plus femme et moins vierge de légende. En la regardant il comprit l'absurdité de sa querelle. Un retour d'ancienne tendresse lui réchauffa le cœur. Il eut envie de la prendre dans ses bras, ses yeux le lui dirent, mais la façade du château s'élevait vis-à-vis d'eux. Maurice pensa à M. de Coursan, à Béatrix de Leuven. L'inquiétude fut plus forte que le désir. Ses regards se détournèrent.

— Qui me prouve, dit-il avec une tristesse voulue, que ce n'est point là un jeu de coquette-

rie ? J^ai été naïf longtemps, mais j'ai trop souffert!... Je sais maintenant qu'il y a des femmes qui attirent pour le plaisir de refuser. Puis d'ailleurs je connais vos principes...

Pourquoi s'exprimait-il toujours de façon à rendre impossible toute explication sincère ? Il aurait fallu une hardiesse que M"^^ de Saverdun ne possédait pas pour répondre à cet homme qui ne demandait rien, qui se contentait de récriminer sur le passé : « Mes principes je les ai reniés, ma résistance s'est usée, Les paroles qu'autrefois je refusais d'écouter, aujourd'hui je brûle de les entendre! Dites-les moi, sinon je meurs ! »

Elle était devenue très pâle, si pâle que toute jeunesse disparut de son visage. Maintenant que Fespérance ne les animait plus, Maurice vit sous la clarté crue du matin, le pli de la bouche, la fatigue des yeux. La tentation qui Favait ému un instant, disparut. Il couvrit sa retraite sous un air triste et plein de reproches.

— Ne remuons pas le passé, il est trop amer pour moi. m

Cette attitude qu'il conserva les jours suivants! désespérait M"'® de Saverdun. C'est en vain qu'elle essayait de le ramener à des sentiments

LA Î)UCHESSE GHISLAINE 207

plus doux. Toujours il esquivait Tentretien.

— On nous regarde, soyez prudente.

Et dans six jours, il allait partir! Elle ne le reverrait plus. Le désappointement était trop cruel !... Une fièvre la dévorait, c'est à peine si elle parvenait à se dominer, à ne pas quereller tout haut ceux qui venaient les interrompre. Il fallait qu'elle le vît seule, qu'elle lui expliquât... Sa vie semblait dépendre de cette nécessité. Elle lui écrivait à chaque instant, tantôt avec des reproches vifs, tantôt sur un ton de plainte douce.

« Je suis triste et malade de penser que je « vous rends ce séjour désagréable. Dieu sait « cependant que ce n'était pas mon intention, et « combien, au contraire, j'étais touchée de votre «: visite ici, et prête à vous le dire à tous les ins- « tants. Mais vous semblez ne pouvoir souffrir « mon caractère, tandis que j'aime le vôtre, et que « je ne me plains que de cette froideur affectée, « et surtout de celte tristesse vis-à-vis de moi. (cYous vous éloignez alors que je m'avance, « est-ce là le moyen de se rencontrer jamais? « Causons donc de cette situation pénible et parce venons à éviter de nous faire mutuellement «4^ la peine. Au premier coup de cloche du dé-

«jeûner de l'office, je monterai chez moi, venez c( m'y trouver, puisqu'au salon vous préférez « me fuir. »

Mais ces entrevues recherchées maladroitement ne lui apportaient que des amertumes. Maurice Técoutait morne et maussade, sans Taider dans ses explications, se montrant incrédule à ses affirmations, feignant de ne pas comprendre ses aveux. C'était une torture inexprimable que ces dialogues dont elle faisait tous les frais. Elle essayait de provoquer, de sourire, mais elle était trop raisonneuse, trop chaste. Elle employait la logique, làoù il aurait fallu l'abandon. Le jeune homme au lieu de l'encourager la glaçait par son attitude compassée. Ces familiarités de regards et de gestes qui l'avaient si fortement choquée jadis, il ne les employait plus; la pauvre créature arrivait à les regretter. En elle tous les sentiments de la femme étaient blessés et saignants. Mais quelque chose de plus fort que sa fierté et sa délicatesse la faisait s'acharner à la poursuite de cet amour qui se dérobait.

Cependant par un étrange aveuglement elle conservait des illusions. Elle croyait à de la rancune et non à de rindifférence» Les yeux des autres étaient plus perspicaces. Un soir qu'elle et

Maurice avaient causé ensemble dans une embrasure de fenêtre, M"'^ de Lésiade qui avait observé leur entretien, demanda tout à coup à la duchesse, lorsque le jeune homme se fut éloigné.

— Que vous disait M. de Trênes?

—Des lieux communs... Il me parlait de sa famille, de sa sœur...

— C'est ainsi qu'il profite des tête-à-tête!... Ah I ma chère, ajouta Aurélie avec sa brusque sincérité, il ne tient plus à vous.

Gomment? Les autres aussi s'apercevaient de son manque d'empressement et l'interprétaient de cette façon navrante !... Ce fut un nouveau tourment^ une blessure d'orgueil intolérable... Mais pourquoi s'inquiéter d*une méchanceté gratuite? Aurélie parlait à tort et à travers il ne fallait donner aucune importance à ses paroles.

Cependant la duchesse restait préoccupée ; de toutes façons, elle essayait de provoquer un aveu précis. Consumée par Fincertitude, une conviction, même accablante, lui semblait préférable. Elle croyait que si Maurice se montrait sincère elle saurait se résigner et pardonner.

Mais il était trop orgueilleux pour se donner

nettement un démenti. Il refusait de discuter ses sentiments, rejetant comme une injure toute supposition d'oubli. Quoique devenu incapable pour elle d'aucun sacrifice, il tenait encore à M}^^ de Saverdun par certains côtés de son imagination, par certains replis de son amour-propre. Cette femme qu^il repoussait et torturait Journellement il aurait voulu la posséder, ne fûtce qu'un jour. Il s'obstinait à ne pas prononcer les mots qui Fauraient mise hors de son atjeinte. Venu à Valonges, poussé par un désir de jeunesse et par un besoin de revanche, l'espèce de surveillance dont il se sentait l'objet Tavait mécontenté et refroidi. Lui aussi se débattait dans une indécision troublante. Il craignait les indiscrétions de M. deCoursan, il redoutait plus encore de s'engager dans une liaison sérieuse. M™® de Saverdun n'était pas de ces femmes qu'on peut prendre et quitter le cœur léger. Il avait des accès de prudence, des retours de passion, des désirs intermittents qui le faisaient avancer et reculer.

Cependant les jours passaient. La duchesse les comptait avec angoisse comme si son existence dépendait de leur durée. Maurice continuait à se draper dans l'air dolent qui servait

de masque à ses incertitudes et à sa froideur. Ce fut ainsi que s'écouJa cette semaine de vie en commun dont Ghislaine attendait le bonheur, ce bonheur auquel si longtemps elle s'était refusée.

OF New York,

C'était la veille du départ de Maurice. Ou donnait, ce soir-là, un graijd dîner au château. Les femmes étalaient des bras nus, des robes largement échancrées. Étaient-ce ces toilettes peu sévères qui égayaient le jeune homme, ou bien fallait-il attribuer sa belle humeur à l'ordre de rappel immédiat à son poste, « pour raisons de service, » que le ministère venait de lui transmettre. Il était très entrain, causait beaucoup. M""® de Saverdun, elle, se sentait mourir. Le rouge qu'elle avait mis dissimulait mal sa pâleur. Assise du même côté que Maurice, sans souci des regards qui l'observaient, elle se penchait en avant pour l'apercevoir, se demandant s'il n'aurait pas été moins douloureux de le perdre, mort, que vivant. Chacun de ses éclats de rire lui déchirait le cœur. Après le repas il s'approcha d'elle, et lui fit compliment sur sa

toilette, sur l'arrangement de son bouquet. Ces mots débités gaiement lui firent Teffet d'une ironie. Elle voulut répondre ; l'acuité de ses sensations allait donner à ses paroles la précision qui leur manquait d'ordinaire, lorsque Aurélie s'approcha d'eux.

Depuis quelques jours M'""® de Lésiade les interrompait constamment. C'était une façon de calmer sa conscience un peu inquiète.

— Yenez, j'ai besoin de vous, dit-elle à Maurice. .

Ils s'éloignèrent, en causant et riant beaucoup. Le désappointement de M'^^' de Saverdun fut si visible que M. de Coursan osa lui dire :

— Les Orientaux ont raison, la patience produit des roses. C'est pourquoi je ne désespère pas de la revanche ! Oui, nous reprendrons nos provinces...

Elle ne répondit rien, elle ne releva pas Timpertinence de cette phrase ambiguë. Que lui importait les sarcasmes ! Elle voyait Maurice heureux près d' Aurélie. Une jalousie aussi subite que déraisonnable la saisit. Il lui sembla découvrir toute une trame dont elle était la dupe. Puis elle repoussa cette idée. Elle s'approcha d'eux et essaya de les interrompre à son tour,

214 LA BUCHESSE GHISLAINE

de provoquer l'attention du jeune homme, mais ses manèges maladroits d'honnête femme ne réussirent pas. Elle se rappelait le soir, où, pour la première fois devant elle, il avait marivaudé avec M"'^ de Pavonès. Quelle différence entre les sensations d'alors et celles d'aujourd^hui! La tristesse vague était devenue une douleur lancinante.

Que pouvaient-ils se dire si longtemps ? Les heures passaient. C'était sa dernière soirée. Il n'y avait plus que le lendemain. Peut-être partirait-il après un échange de paroles banales ! Et elle ne le verrait plus jamais !... Non, c'était impossible, inadmissible... Sa tête s'égarait. Les résolutions les plus insensées se présentaient à son esprit, elle ne les repoussait pas. La passion chez les natures contenues produit de ces transformations violentes et soudaines. Le passé était oublié, Favenir n'existait pas. Elle ne voyait que la minute présente ; sa vie morale semblait suspendue. Il n'y avait plus pour M°*® de Saverdun qu'une chose sur terre : dire à Maurice qu'elle l'aimait, créer entre eux ce lien de réciprocité. Après cela le monde pouvait s'effondrer !

, Dans le fond du salon on causait beaucoup ;

un groupe de jeunes femmes rieuses entourait le piano. La duchesse entendit Maurice demander une valse. C'était un échange de reparties et de sourires. En comparaison de cette exubérance de jeunesse, Ghislaine se sentait vieille, découragée, lasse... Elle remonta chez elle pour cacher ses larmes. Mais elle ne put pleurer en paix, la musique de danse la poursuivait. Alors une colère l'agita contre cet homme qui se jouait de sa crédulité, qui riait quand elle souffrait ! Sa conduite était indigne, elle voulut avoir la satisfaction de la lui reprocher. Frémissante, irritée, elle s'assit devant sa table, saisit une plume et écrivit d'une main nerveuse :

« Nous sommes à deux de jeu, monsieur. Si « vous ne me comprenez pas^ je comprends en- « core moins qu'un homme malheureux joue c( son rôle aussi bien dans le salon et s'occupe c( des autres femmes avec tant de liberté de (( cœur et d'esprit. Je croyais votre caractère « au-dessus de ce sentiment si petit de venc( geance. »

Puis une espérance lui revint ; elle ajouta : ce J'en suis si étonnée que je vous demande « de vouloir bien avoir à ce sujet une nouvelle

« conversation. Si cela ne vous ennuie pas trop, « et si vous ne tenez point à dormir sur vos « doux et gais souvenirs, je vous prierai de (( venir me trouver dans la bibliothèque où je (( vous attendrai jusqu'à minuit et quart. Ce soir, « d'après ce que je viens de découvrir, je ne « crois pas devoir craindre un entretien avec « vous. »

On ne dansait plus. Maurice causait avec Fresnau dans une embrasure de fenêtre, lorsque M"^® de Saverdun s'approcha d'eux et après quelques phrases générales, glissa ces mots tout bas à Toreille du jeune homme :

— Dans mon panier à ouvrage, sur la table à gauche.

Déjà elle avait disparu, Maurice comprit le signal, un sourire de vanité satisfaite plissa ses lèvres. Ce sourire un peu dédaigneux où se lisait tant d'indifférence, précipita le sang au cerveau de Louis. Il aurait voulu clouer la bouche qui avait osé se le permettre. Lui aussi avait entendu les paroles de M"'^ de Saverdun. C'était avec une angoisse inexprimable qu'il suivait le drame pénible qui se jouait à Valonges. Les mots surpris et l'expression du visage de Maurice venaient de préciser la situation.

Elle en était réduite à s'offrir, elle, cette femme qu'il n'osait profaner d'un désir !... Et le don de son amour, au lieu d'être reçu à genoux, était accueilli avec une fatuité froide, avec une insouciance insultante. Ah ! pourquoi Tavait-il empêchée d'épouser M. de Coursan? Mariée, jamais elle ne serait descendue au partage et à la tromperie ; tandis que libre, elle risquait de se perdre par vide de cœur et affolement d'esprit.

L'âme bouleversée, en proie à un conflit de sensations tumultueuses, Louis regardait la robe de M'^^de Saverdun glisser entre les autres robes de femmes. Ses yeux ne remontaient pas plus haut que les épaules. Il préférait ne pas voir ce visageque la passion marquait de son empreinte. Il plaignait Ghislaine et il la maudissait, mais la pitié était plus forte et dominait l'amertume. Si elle souffrait aujourd'hui, tourmentée de doutes, blessée, humiliée dans sa fierté, que souffrirait-elle plus tard, quand elle se serait livrée à la merci de l'homme qui ne l'aimait plus, de cet enfant orgueilleux qui allait s'emparer d'elle par besoin de revanche ! — Une vision nette et impitoyable de l'avenir surgissait devant Louis, le torturant par des images d'amour.

Des mots qui jamais ne lui avaient été dits, résonnaient à ses oreilles, et ces mots elle les prononçait. Cette créature vibrante qu'il voyait trembler de passion, un instant après, il l'entendait gémir de douleur. Il l'apercevait humiliée, ayant perdu sa dignité et sa force, cachant son visage et refusant d'être consolée. Il sentait, comprenait tout cela, et il était impuissant à la préserver. La situation était telle que la pauvre femme ne pouvait échapper à la souffrance. Mais du moins il essayerait de la sauver de la flétrissure, de l'irréparable erreur que rien, selon lui, ne compenserait jamais. Il l'avait étudiée dans chacun des replis de sa nature, suivant d'un cœur anxieux les phases subies, se rendant compte du délabrement moral où elle était arrivée. Ses instincts de sacrifice, ses hésitations passées, le remords d'avoir méconnu Maurice, le besoin de reconquérir son influence perdue, la poussaient à une initiative, à une persistance dont sa chasteté l'empêchait de discerner les côtés douteux. Plus corrompue, elle se serait mieux rendu compte des compromis oii elle s'abaissait. Son orgueil se serait peut-être ranimé, sa conscience aurait repris une appréciation juste des choses.

Tenterait-il de la lui rendre cette appréciation juste qu'elle avait perdue? Irait- il lui dire que créée pour être une honnête femme, elle ne pouvait impunément manquer aux lois de sa nature? Devant la passion, il ne le comprenait que trop, les raisonnements seraient sans force. Restait le remède cruel et suprême. L'avertir que Maurice ne l'aimait plus, la pénétrer de cette vérité humiliante. Mais ce droit Tavait-il ? Maurice était son ami ; s'il voulait intervenir c'est à lui qu'il devait s'adresser tout d'abord.

Un homme du monde, d'une correction parfaite, habitué à soumettre ses sentiments et ses impulsions à une règle inflexible, à ne jamais se départir de certains usages reçus, se serait dérobé à cette tâche ingrate en se disant : a cela ne se fait pas » et aurait laissé les événements suivre leur cours. Mais Fresnau avait une nature primitive, à laquelle le raffinement intellectuel n^'avait pas enlevé encore toute spontanéité. Certes, il aurait préféré donner à son anxiété le dérivatif d'une bonne et franche querelle, et s'il n'avait pas possédé la froideur et la sérénité de jugement de ceux qui ont accepté la souffrance comme la loi de leur vie, une scène violente pouvait se passer entre les

deux hommes. Mais Louis ne voulait pas risquer de compromettre M""^ de Saverdua et de s'attirer son inimitié. Plutôt que de perdre le droit d'être son ami, il préférait endurer la torture de la savoir à Maurice.

Depuis un moment, celui-ci s'était éloigné. Louis le vit louvoyer du côté de la table, fureter parmi les laines du panier ; puis, avec les yeux perçants de la jalousie, il aperçut entre les doigts du jeune homme un papier blanc roulé. Il s'approcha de lui.

— Quaad tout ce monde sera parti, dit-il, venez donc fumer un cigare dans ma chambre. Nous causerons.

— Je ne puis pas, cher ami. . . des lettres à écrire . — Alors, venez après,

— C'est que je ne sais pas combien de temps elles me prendront.

— Voyons, remettez à demain cette correspondance.

— Impossible! balbutia Maurice avec em- * barras.

Fresnau eut un tressaillement.

— Ces lettres-là, reprit-il en essayant de rire, ressemblent furieusement à un prétexte, ou plutôt à un rendez-vous.

Il parlait d'une voix rude ; ce mot rendez-vous écorcliait sa langue. Maurice eut sur les lèvres ce même sourire satisfait qui avait déjà exaspéré Louis.

— Quelle idée ! répondit-il. Puis, d'ailleurs, quand cela serait!...

— Je vous dirais : n'y allez pas ! C'est toujours plus sage.

— Voilà un étrange conseil.

— Dites plutôt un avis honnête et amicaL

— A votre point de vue peut-être. Au mien, un homme doit, avant tout, tenir ses promesses.

— Oui, mais pas lorsqu'il sait ne pouvoir les tenir.

Les deux hommes étaient isolés du groupe général dont les séparait la longueur du salon. Ils parlaient bas, en phrases rapides ; Tun étranglé d'émotion, l'autre paisible. Les voix hautes des femmes couvraient les leurs. Maurice se mit à rire.

• — Vous avez, mon cher, une façon de juger les autres qui ne leur fait guère honneur.

— Ce que je dis n'est pas nouveau. Le cœur change, vous le savez comme moi.

•^ Eh bien, même si vous aviez raison, oii serait le remède ?

— Dans la sincérité, dans Taveu courageux de la part de Thomme que son amour n'existe plus.

— Le procédé serait aimable.

— Il aurait au moins le mérite de la droiture.

— Peut-être !... Mais je vous avoue que je ne me sentirai jamais à la hauteur d'un rôle de ce genre.

— Alors, demanda brusquement Fresnau, qui trouvait intolérable cette conversation sur une pointe d'aiguille et qui sentait qu'il n'obtiendrait jamais rien de Maurice, alors, dans le cas que nous supposons, qui devrait, selon vous, prévenir la femme de la vérité? Un ami ?...

— La tâche serait ingrate.

— J'en connais d'assez courageux pour l'entreprendre.

Maurice avait compris et commençait à s'irriter.

— Il y aurait, dit-il, beaucoup de tact et infiniment de délicatesse dans cette intervention.

Fresnau tressaillit sous l'ironie.

— L'intention justifie, répondit-il vivement. Ce serait pour la sauver... la préserver...

— Oh! ricana Maurice, les femmes du monde que nous connaissons sont d'âge à se garder elles-mêmes. Voyons, continua- t-il, changeons

de sujet, sans quoi je croirai que vous y êtes personnellement intéressé.

Le visage de Fresnau revêtit une expression si douloureuse que Maurice crut l'avoir blessé dans sa susceptibilité de disgracié. Le jeune homme n'était pas méchant, il regretta ses paroles.

— Je quitte Valonges demain, ajouta-t-il en changeant de ton. Dans quatre jours je retourne à Stockholm. Vous le voyez, je ne suis guère dangereux. Je n'entraverai pas votre rôle de gardien des âmes.

— Puisque vous partez, raison de plus pour éviter une méchante action.

— Une méchante action? De la part d'un philosophe voilà de bien grands mots! Si Von vous écoutait, mon cher, il n'y aurait plus déplaisir en ce monde. D'ailleurs, franchement, ce n'est pas moi qui... Le jeune homme hésita, comprenant qu'il se trahissait, puis continua en rougissant beaucoup :

— D'ailleurs tout ceci n'est qu'une hypothèse.

— Supposons qu'elle soit exacte. Ètes-vous prêta accepter les responsabilités encourues?

— Qu'entendez-vous par là? demanda Maurice avec hauteur.

Et se fâchant pour se tirer d'embarras, il continua : 11 y a des limites, je vous le rappelle, où s'arrêtent les privilèges de Tamitié. Sachez que je suis seul responsable de mes actes et n'ai besoin des conseils de personne.

Fresnau était résolu à ne pas céder à la tentation d^un éclat. D'ailleurs ce n'était ni le lieu ni rheure d'une discussion de ce genre. Un mouvement se faisait dans les groupes, les derniers invités prenaient congé. Louis comprenait que leur entretien allait être interrompu. Il avait fait fausse route, le mal n'était pas réparable.

— Vous avez raison, dit-il, je n'ai pas le droit de vous imposer mes avis. Mais, ajouta-t-il par une dernière maladresse, j'ai celui d'agir comme je Tentends. Vous êtes prévenu.

— Libre à vous, mon cher, répliqua Maurice avec un sourire de sécurité.

Les groupes s'étaient mêlés. Des adieux s'échangeaient. Bientôt il ne resta plus au salon que les hôtes du château et quelques hommes. M. de Coursan et M. de Lésiade commencèrent mie partie de piquet. La baronne qui aimait les cartes proposa un tour de « quinze )), le jeu à la mode du jour. M"'^ de Saverdun ne jouait jamais, elle était trop distraite. Fresnau crut

roccasion excellente pour avoir avec elle l'entretien désiré. Il poussa donc h l'organisation de la partie, mais à son vif désappointement, la jeune femme s'assit à la table des joueurs. Maurice, lui, avait refusé d'y prendre place; il allait et venait de la terrasse au salon. Au bout de vingt minutes de ce manège, il disparut tout à fait. Quand la duchesse eut suffisamment perdu, elle se leva, et jetant ses cartes:

— On étouffe ici, murmura-t-elle, il me faut un peu d'air.

Fresnau comprit.

— Je vous accompagne, dit-il.

Il était assez dévoué pour risquer de paraître importun.

Elle le laissa venir jusque sur la terrasse, mais une fois là, elle lui dit :

— Vous êtes un ami, je puis être sincère avec vous. Laissez-moi seule.

Il lui prit les mains et les serrant avec une force dont il n'avait pas conscience :

— Voulez-vous m'écouter? murmura-t-il tout bas. Je ne vous demande qu'un instant, ne me refusez pas, c'est pour vous... Je vais vous faire delà peine.... je le sais, et j'en souffre. Mais je suis un sauvage, il faut me pardon-

226 LA DUCHESSE OHISLAINE

ner. Croyez-moi, si vous êtes malheureuse, aujourd'hui, vous le serez davantage encore si. .•

— Si quoi? demanda-t-elle avec hauteur,

— • Si vous fermez les yeux à la vérité. Voyezvous, continua-t-il en balbutiant, quand ouest très jeune on change vite, et non seulement on change, mais souvent, à cet âge, on pare de grands noms des sentiments illusoires, qui n'ont peut-être...

Il s'arrêta, il n'osait pas comme M°^® de Lésiade lui dire des vérités brutales, mais M""" de Saverdun saisit son intention et le regarda avec un visage si épouvanté que longtemps il en fut hanté nuit et jour.

On voulait lui enlever jusqu'au passé ! Violemment Ghislaine arracha ses mains de celles de Louis.

— Ne prononcez pas ce mot, cria-t-elle, je ne veux pas Tentendre. Laissez-moi, quittezmoi.

Pendant ce temps dans la bibliothèque du premier étage, Maurice attendait. Les voix des joueurs arrivaient par les fenêtres ouvertes, il entendait marquer les points. Pourquoi ne venait-elle pas ? Bientôt les domestiques entreraient pour fermer les persiennes, éteindre les

lampes; leur rendez-vous serait manqué! Il éprouvait de l'impatience de ce retard et en même temps un certain soulagement. Sa conscience parlait encore. En cédant à la tentation il acceptait des devoirs, et ces devoirs seraient une charge. Puis il chassa cette pensée importune, mais elle revenait toujours. Il s'approcha d'une fenêtre et regarda au-dessous de lui. Il y avait du monde sur la terrasse. Il reconnut l'accent de Fresnau, celui de la duchesse ; leurs paroles ne lui parvenaient pas, il ne voyait point leurs gestes, mais il devina la signification de ce dialogue. La colère réveilla la passion. On voulait la lui disputer, il ne la céderait pas ! Il lui sembla tout à coup qu'il l'aimait encore. Aussi, lorsque M"'^ de Saverdun parut sur le seuil de la porte, se précipita-t-il vers elle avec un empressement qu'il avait désappris. Mais elle l'arrêta d'une voix secouée d'émotion :

— Est-ce vrai, dites, est-ce vrai, ce que l'on ose insinuer et me dire ? Sur votre conscience, répondez ! Je veux savoir, je ne me payerai plus de fausses raisons...

^ — Vous doutez de moi ? s'écria-t-il.

— Les autres en doutent bien !

Elle était affolée et ne mesurait plus ses paroles. Elle avait perdu le sens des choses. Pour un rien, elle aurait appelé le monde entier en témoignage. Maurice frémit en l'écoutant. Il se répandit en phrases indignées contre les audacieux qui osaient le desservir auprès d'elle. Il se grisait de sa violence et finit par se monter sincèrement, Elle Vécoutait, trop follement désireuse de le croire pour remarquer l'ambiguïté et l'insuffisance de sa défense. Déjà elle était prête à se ranger avec lui contre ceux qui l'accusaient. Pourtant elle dit encore, mais d'une voix d^où toute colère avait disparu:

— Qui sait, même, si vous m'avez f jamais aimée !

C'était lui fournir le moyen de se tirer avec honneur d'une situation difficile.il défendit son amour d'autrefois avec une chaleur dont elle ne put mettre en doute la sincérité. Si elle s'était donnée à lui alors, elle aurait disposé de sa vie ! Ne s'en souvenait-elle pas, il la lui avait offerte? Et habilement, il confondait le présent et le passé, évitant de préciser. Cependant un dernier doute obsédait MJ^^ de Saverdun.

— Yous m'aimez toujours, dites-vous, mais alors pourquoi me faire tant de chagrin? Pour-

quoi, quand nous nous sommes revus, m'avoir traitée. . . en étrangère ?

— Il n'y avait rien entre nous, je n'avais pas le droit de vous traiter autrement.

— Mais alors, s'écria-t-elle, en se tordant les mains avec angoisse, ce sera toujours ainsi quand nous nous retrouverons ! L'absence détruit-telle donc tout?

Et à l'idée qu'elle devrait repasser parles tortures que lui avait fait subir son attitude indifférente, un frisson de peur la saisissait. Il fallait,à tout prix, mettre entre eux quelque chose qu'il ne pût rompre et oublier.

— Elle n'aurait rien détruit, répondit-il doucement, si nous avions été unis par des engagements sérieux.

— Vous saviez pourtant, murmura-t-elle très bas, combien je tenais à vous!

— Oui, de Tamitié.

— C'était davantage.

— Franchement, en ce temps-là, je ne pouvais croire à de l'amour.

— Mais vous y croyez aujourd'hui? Il me semble que je vous en ai donné assez de preuves!... Que vous faut-il de plus? Je suis là, seule, près de vous... etcette entrevue je l'ai sollicitée.

Puis, vous voyez mon chagrin à la pensée de vous quitter...

La vraie femme reparaissait. Avec un sourire d'une douceur infinie elle lui parlait de sa tendresse, et il y avait dans son accent des notes douloureuses et passionnées qui émurent Maurice.

— Oui, je pars, dit-il, car il le faut, mais je reviendrai.

— Répétez-le encore, jurez-le.

Au lieu de répondre, il l'attira à lui. Elle appuya son front sur son épaule.

— Plus jamais, n'est-ce pas, vous ne serez dur et froid? plus jamais?...

Elle voulait absolument une promesse, elle essayait de prendre ses précautions pour l'avenir.

— Plus jamais^ balbutia-t-il machinalement après elle.

Il parlait sans chaleur d'âme, mais au contact de la femme qu'il avait aimée, il éprouvait un trouble physique qui lui donnait un semblant d'émotion auquel la duchesse se méprit.

— Ne partez pas, murmura-t-elle tendrement, la bouche contre son oreille, restez près de moi.

A ce moment il l'aurait voulu. Mais l'ordre de rappel à date fixe qu'il avait sollicité avec insistance, le forçait au départ. La dernière limite

de son congé était dépassée. Impossible de prolonger son séjour à Valonges ! Dans cinq jours il devait quitter la France. M""® de Saverdun, malheureusement pour elle, était de ces femmes raisonnables dont les exigences cèdent devant certaines convenances. De peur de nuire à la carrière de Maurice, elle n'osa pas insister.

— Mais vous reviendrez ? demanda-t-elle de nouveau. N'est-ce pas vous reviendrez? Vous savez maintenant que je ne puis vivre sans vous.

— Naturellement, je reviendrai. Tout me ramène en France.

Il aurait agi par calcul, pour la jeter hors d'elle-même qu'il n'aurait pas répondu autrement. Il l'enveloppait dans la généralité de ses ntérêts, elle n'était donc pour lui ni un but, ni un devoir! Autrefois il voulait impérieusement joindre leurs avenirs. Elle riait alors. Aujourd'hui, elle aurait écouté avec extase une expression dominatrice, une phrase qui fût une prise de possession.

Cependant l'heure s'avançait, les joueurs ne marquaient plus leurs points. On entendait des pas dans l'escalier ; le bruit des voix se répandait dans les couloirs. D'un instant à l'autre la bibliothèque pouvait être envahie par un

maître ou un valet. Instinctivement M'^^de Saverdun et Maurice s^étaient éloignés Tun de l'autre. C'était la fin de tout! Elle le regarda avec une angoisse poignante.

— Faut-il vraiment nous séparer ainsi?

Ce cri le remua. Il se pencha vers elle et avec des caresses dans la voix.

— Je ne puis rester, mais vous pouvez venir à Paris. Yiendrez-vous ?

Elle comprit que Tavenir de son amour se jouait en cet instant. Éperdue, frémissante, elle cacha son visage dans ses mains. Il vit son indécision et se sentit mécontent. Un pas s'approchait de la bibliothèque, il lui sembla reconnaître celui de Fresnau. La céderait-il à ce moraliste maussade, jouerait-il le rôle d'un préservateur de la vertu? Son amour-propre de jeune homme se cabra et le fit s'acharner à vaincre Fhésitation de la femme qui tremblait devant lui.

— Si vous voulez que je croie en vous, vous me donnerez cette preuve d'amour ! Dites que vous viendrez, Ghislaine ?

Il parlait avec passion. Elle espéra se rattacher à toujours, elle pensa qu'on pouvait ressusciter les choses mortes, elle eut peur surtout de le perdre en refusant.

— Je viendrai, murmura-t-elle.

Deux jours plus tard Maurice recevait à Paris ces lignes d'une écriture si saccadée qu'elle était méconnaissable.

(( J'arrive mourante d'une crise de névralgie a qui ne m'a pas quittée depuis quarante-huit « heures. Je voulais vous serrer la main avant a votre départ. Je suis venue. A ce soir, vers (( neuf heures. »

Ce fut l'esprit vaguement tourmenté de remords, pourtant le cœur battant d'une émotion d'orgueil que Maurice gravit les marches de l'hôtel de Saverdun. Un jour, il en était sorti désespéré, humilié. Il sentait dans les fibres les plus intimes de son être le triomphe du retour.

Mais la vue de Ghislaine abattit sa joie victorieuse, l'expression de son visage Tépouvanla, Elle marcha à lui, les yeux brillants de fièvre, le corps secoué de frissons.

— Je suis venue, dit-elle, vous ne douterez plus.

— Non, je vois, je crois...

Il serrait ses mains et la contemplait avec cette familiarité tendre qui, autrefois, l'avait si mortellement choquée. Doucement il la rappro-

chaitdeluî, mais les bras de la duchesse se raidirent. Elle aussi revoyait le passé, le jour où jeune mariée elle était entrée à Thôtel de Saverdun. Maintenant elle allait renier sa vie entière. Elle enveloppa Maurice d'un regard de désespoir, de protestation, de prière. Lui continuait à sourire ; son étreinte devenait plus pressante, ses yeux se troublaient. Il la revoyait plus jeune, aimée, adorée... Ghislaine pouvait entendre contre le sien les battements précipités de son cœur. Elle, au contraire, se sentait glacée.

— C'est le bonheur, murmura-t-il.

Elle aurait voulu s'enfuir, le repousser... Un instant, Tinstinct fut plus fort que la volonté. Elle se dégagea, mais elle n'était plus à l'âge des surprises ; ses résistances passées, ses provocations présentes, lui interdisaient la possibilité de se défendre, la douceur d'atermoyer. Il fallait au moins qu'elle eût la grandeur, la générosité, la vaillance de sa faute.

Maurice penchait son visage vers le sien pour y poser ses lèvres. Elle ne le repoussa plus, et étouffant le sanglot qui montait à sa gorge elle ferma les yeux pour ne pas assister à sa propre déchéance.

XYII

Trois jours après, Maurice quittait Paris.

Durant son long voyage il pensa avec reconnaissance à Mr«e de Saverdun. Ce qu'il y avait en lui de sérieux et de loyal, se sentait engagé vis-à-vis d'elle. Il n'éprouvait ni grand bonheur ni grande tristesse, mais il s'était montré suffisamment ému au moment du départ. Volontiers même il aurait prolongé les adieux et les promesses. Maintenant, la duchesse était rentrée à Valonges. Il la voyait reprenant son existence réglée, sous les yeux investigateurs d'Aurélie, essayant de masquer d'un prétexte plausible sa fugue à Paris. Elle allait être obligée de tergiverser et de feindre., cette femme impeccable, à la parole si droite !... Il souriait de plaisir en y pensant, avec un peu de pitié ,^pour elle et beaucoup d'orgueil pour lui.

Il avait promis des lettres fréquentes. Cet engagement le gênait déjà. Cependant, certes, à peine arrivé, il écrirait. Il devait bien à la duchesse cette preuve de souvenir ! Mais lorsqu'il voulut s'exécuter, les mots ne vinrent pas. Le style cérémonieux n'était plus de mise, et il ne parvenait pas à /aire sortir de sa plume les expressions de tendresse demandées par, les circonstances présentes. Il essaya, recommença, essaya encore. Son embarras était très grand ; il renvoya la chose au lendemain. Le lendemain, la chancellerie l'occupa, puis il y eut les visites à rendre ; les collègues ont des devoirs à remplir entre eux. Cependant, à cette saison de Tannée, le cercle était restreint; beaucoup de personnes avaient déjà quitté Stockholm. Les Leuven, eux, étaient aux eaux, quelque part en Allemagne. Leur absence avait soulagé Maurice ; en ce moment embarrassant il préférait ne pas revoir Béatrix.

M'^MeSaverdunqui attendait avec impatience des nouvelles de lui, se doutait peu des difficultés singulières qui provoquaient ce retard. Elle était encore sous l'impression de leurs adieux, grisée, montée, elle ne réfléchissait pas et vivait dans l'inconscience du rêve. Lorsque le sentiment

de la réalité traversait sa conscience, elle éprouvait même une certaine douceur à avoir accompli pour lui un sacrifice dont il ne pouvait mesurer la grandeur. Mais les jours d'ivresse ne furent pas de longue durée. Pourquoi Maurice restait-il si longtemps sans écrire ? Deux semaines écoulées et pas un mot! Elle se décida à commencer. Cacher, maîtriser son intérêt, ne serait-ce pas aujourd'hui, se disait-elle, une hypocrite dignité ? Elle lui envoya donc quelques lignes affectueuses^ pas aussi expressives qu'elle Taurait désiré, car, sans s'en rendre compte, elle attendait de lui lemot d'ordre pour le ton à employer. Après cet appel, il écrivît enfin ! Sa lettre fut une joie, et pourtant un désappointement. Mais Ghislaine refusa de se Tavouer.

La correspondance établie entre eux continua ; fréquente et remplie de détails du côté de la duchesse, intermittente et brève de la part du jeune homme. Elle lui racontait sa vie journalière, rapportant tout à lui dans ses projets et ses pensées. De temps en temps, un reproche doux et timide quand il tardait trop à répondre. Mais ayant toujours peur de paraître exigeante ou maussade, elle tâchait d'être

gaie, confiante, de ne pas laisser percer ses craintes. Il lui avait reproché d'être quintessenciée; croyant qu'il aimait les femmes naturelles, positives, elle voulait essayer de le paraître. Hélas ! en parcourant d'un œil souvent distrait et agacé les longues lettres de M^ie de Saverdun, Maurice ne devinait pas les soins qu'elle prenait pour ne pas lui déplaire. Tellement il est vrai qu'une femme, quoiqu'elle fasse, a toujours tort auprès de l'homme qui ne Faime plus .

Malgré ses illusions persistantes, Ghislaine sentait cependant tous les désavantages de l'absence, elle rêvait d'aller rejoindre Maurice ; mais ce voyage dans le nord offrait des difficultés d'exécution très grandes. C'était l'époque •des vacances de ses fils. Elle ne pouvait les emmener avec elle. Sa délicatesse y répugnait. Aujourd'hui, ils étaient presque des jeunes gens! Impossible également de ne pas passer avec eux ces quelques semaines de cotigé. Là-dessus elle ne voulait pas transiger. Peut-être que si Maurice avait beaucoup insisté... Mais il n'iusista qu'après la décision prise, lorsqu'elle ne pouvait plus se raviser. Alors il lit des reproches. La duchesse les trouva doux et en profita pour

le supplier de venir passer rautomne en France. Il refusa, mettant en avant des raisons de service. Ce refus, un peu dur dans la forme, porta à M""* de Saverdun un coup qui ressemblait à un avertissement. Des doutes l'agitèrent. M""^ de Lésiade, d'ailleurs, ne la laissait pas s'endormir dans la sécurité. Complètement édifiée par le résultat de ses observations de Valonges, Aurélie parlait sans cesse à Ghislaine de la légèreté imprudente des hommes, surtout des hommes très jeunes ! Elle ignorait jusqu'où avait été l'aveuglement de son amie, mais s'il y avait encore quelque chose à empêcher, la baronne était résolue à le faire. Son affection pour la duchesse ne manquait pas de chaleur, et maintenant que sa curiosité était satisfaite, elle pensait à lui épargner les chagrins et les regrets.

M"'® de Saverdun écoutait les insinuations d' Aurélie avec de grands éclats de gaîté.

— Vous avez raison, ma chère, il faudrait être folle pour croiije à l'amour !

Puis, elle s'empressait de répéter ces conversations à Maurice, en affectant une grande confiance. C'était sa seule habileté. Quelquefois elle essayait d'innocentes coquetteries.

« J'écris au salon. On me demande quel est

« l'heureux qui recevra cette énorme lettre ? Il « j a quelque chose là -dessous ! ajoute-t-on. « — Oui, dis -je, il y a une heweuse! — Y aurait- « il un heureux ? C'est à vous de le dire. Parlez. »

Hélas 1 cet heureux parlait peu et mal.

Mais le temps avait passé. M"'^ de Saverdun alla à Paris recevoir ses fils. En les embrassant, elle éprouva un grand malaise qui ne la quitta plus. Ce fut un réveil subit et terrible. Mille choses en elle crièrent qui s'étaient tues jusqu'ici. Elle retrouvait sa vraie personnalité, et Tancienne femme raisonnable et pure écrasait de son dédain la femme nouvelle, lui reprochant, avec une sévérité de justicier, les faiblesses où elle était descendue. L'air de Paris l'étouffait. L'hôtel de Saverdun exaltait ses souvenirs. Elle emmena ses fils à la campagne, espérant échapper à ces impressions humiliantes, les oublier dans l'accomplissement de ses devoirs maternels. — Mais on n'efface rien en ce monde.

Cette répulsion d'elle-même ne Téloigna pas de Maurice ; au contraire elle s'y attacha davantage. C'était tout ce qui lui restait désormais 1 Elle essayait de se figurer un avenir où il vivrait près d'elle, où le sérieux et la constance de leur amour en excuserait la faute ; elle se

cramponnait à cette illusion avec la ténacité qui était dans sa nature.

Afin de créer entre eux cette ennoblissante intimité d'âme, elle lui racontait minutieusement ses pensées, exigeant la réciprocité avec des sollicitations pressantes : « Que faites- vous? (( qu'éprouvez-vous ? Je ne voudrais pas seule- « ment être l'objet de quelque émotion passa- (( gère, mais bien plutôt Tamie constante des « mauvais comme des bons jours. »

Mais Maurice ne se laissait pas convaincre ; il évitait de plus en plus les épanchements. Pour lui la situation se compliquait.

Les Leuven étaient revenus à Stockholm. Ils habitaient une maison de campagne aux environs de la ville, avec un vaste jardin où Ton allait volontiers après le dîner; c'était la grande ressource des diplomates dont bon nombre y passait la soirée. Durant la première semaine Maurice eut le courage de ne pas s'y rendre. Stoïquement, il quittait ses collègues et rentrait chez lui ; mais cette abstention ne pouvait se prolonger indéfiniment. La tentation était très vive et les motifs qui l'empêchaient dV céder perdaient leur force de jour en jour. Un soir enfin, son chef l'entraîna; il revit la

jeune fille. Afin de dissimuler son trouble, il affecta une attitude guindée ; elle, au contraire^ montra franchement son émotion. Il essaya de parler d'un ton cérémonieux.

— Qu'avez -vous fait durant tous ces mois, demanda-t-il, ne trouvant rien de mieux à dire et évitant ses regards.

Elle le fixa bien en face de ses yeux ardents et sincères.

— J'ai penséà vous, répondit-elle simplement.

Pourquoi aurait-elle eu honte de ses sentiments ? Il avait tout fait pour les éveiller, elle ne doutait pas de ses intentions honorables. Avec la liberté des jeunes filles du nord, Béatrix trouvait tout naturel de discuter elle-même ses intérêts de cœur. Cette décision, cette spontanéité répondaient à tous les instincts de Maurice ; rien ne pouvait le séduire et l'attacher davantage. Ses yeux, ses paroles dirent à la jeune fille que lui non plus ne l'avait pas oubliée.

De ce jour commença pour lui une période de luttes et de malaise dont sa correspondance se ressentit^ Son ancienne rancune contre Ghislaine se réveilla. Si M""® de Saverdun s'était décidée à l'heure voulue, rien de tout ceci n'aurait eu lieu. Il serait resté près d'elle et ne

serait pas venu à Stockholm. Pour mettre sa conscience à Taise, il rejetait toute responsabilité. Oubliant sa légèreté et la nature matérielle et peu durable de son amour, il ne pensait qu'aux incertitudes^ aux atermoiements de la duchesse. Il lui écrivait des lettres incompréhensibles, désolantes. Chaque jour la situation empirait, il s'engageait davantage vis-à-vis de Béatrix. Il calmait ses remords, en se disant que le mariage était la voie droite, que les liaisons irrégulières devaient être sacrifiées. Enfin^unjour, il s'exprima d'une façon si étrange, parlant de doutes sur l'avenir, de partages involontaires, qu'elle lui répondit :

« Je reçois votre lettre, j'en suis bouleversée. « Mon trouble ne me permet pas de répondre à (( chacune de vos paroles si aigres, si dures^ si « sérieusement pénibles pour moi. J'en ai le <( cœur si serré, j'en suis si émue que ma ré- (( ponse serait peut-être injuste. Vous ne rece- « vrez donc aujourd'hui que le premier mouce vement, l'élan d'un cœur affecté et ses « expressions toutes palpitantes. Ainsi, Mau- « rice, mon affection, après avoir été de l'a- « mertumepour vous, n'a rien racheté encore! « Son complet dévouement ne vous offre aucun

« charme dans la vie et ne vous promet rien « pour Tavenir. Vous subissez déjà les combats « du préjugé; loin de me regarder comme '( l'amie et la bonne étoile, je serais Tennemie, (( le cauchemar, la gêne, l'effroi, le regret, le « remords? Quel rôle faux et cruel pour moi !

« Mais, silence, je ne puis et je ne veux en dire (( davantage. Dans quelques jours^ j'aurai peut- (( être plus de courage pour approfondir vos (( réflexions et peut-être pourrai-je y répondre (( avec ma raison et mon intelligence. J'ose es- « pérer, d'ailleurs, que quelques mots de vous (( viendront mettre un peu de baume sur la c( blessure, et que vous en trouverez l'effet c( dans la prochaine lettre que je vous adres- « serai. »

Elle passa des moments affreux, scrulant chacune des paroles de Maurice. Après Tavoir accablée de reproches amers, sans transition, il invoquait la loyauté et le désintéressement de ses sentiments pour lui faire accepter certaines éventualités :

« Il y a, disait-il, des obstacles et des devoirs « qui surgissent. » M^^' de Saverdun ne com-

prenait pas, ne voulait pas comprendre. Cependant elle prépara une réponse à tous ses arguments. Elle hésitait à l'expédier, lorsque Maurice lui envoya quelques mots affectueux qui la rassurèrent. Il ne fallait pas avoir l'air de s'être susceptibilisée. Elle lui écrivit donc, comme de coutume, sur un ton enjoué :

« Dois-je joindre ici, ajoutait-elle en termi- « nant, ma triste et sérieuse réponse à vos som- (c bres et indécises paroles? Peut-être serait-ce (( plus raisonnable! Qu^endites-vous?Cependant, « j'aimerais mieux croire encore que je me suis ce trompée, je voudrais que vous me disiez que « j^ai mal interprété vos réflexions. »

Quelques jours plus tard, à la fin d'une autre lettre, elle reprenait de nouveau :

(( Mais me voici encore, oubliant ma grave « réponse ! C'est toujours ma confiance et mon a affection qui parlent de source. Mes rancunes « nesontdoncque surlepapier! elles ne sontpas a écrites dans mon cœur, puisqu'elles ne parce tent pas. Ah non ! qu'elles ne partent pas en- (( core aujourd'hui. Elles attendront une nou- « velle provocation. Dieu veuille qu'elle ne « vienne pas. »

Toujours cette obstination douce qui refusait

246 liA BUOHESSE GHISLAINE

de se rendre à la réalité ! W^^ de Saverdun restait elle-même, malgré le démenti éclatant donné à son passé. Si Maurice voyait l'avenir en noir, s'il était mécontent de leur situation, elle devait, pensait-elle le calmer, le consoler par la tendresse, la patience, la perfection de ses sentiments. Elle était affligée, mais ne songeait pas encore à être jalouse. Cependant il n'écrivait plus et ce silence l'agitait.

« Quinze jours sans un mot de vous, sans le

« moindre souvenir, sans réponse! Croyez-vous

c( que cela ne me paraisse pas long, que je n'en

« sois pas vraiment triste et étonnée ?... Sije

« ne commençais pas à être inquiète, je vous

(( gronderais bien fort! Mais, réellement, je

(( crains que vous ne soyez souffrant, et, dès

« lors, c^est double chagrin que penser que

(( vous négligez de me le dire!... Ma lettre au-

« rait-elle été perdue? Mais non, ce n'est

« qu'une formule d'usage pour dire : — Vous

(( ne m'écrivez pas. — Je vous donne pourtant

a le bon exemple et j'ose continuer. Il y a

a gloire à excéder en ce genre. L'affection ne

« doit pas craindre d'être prodigue. Les refou-

(( lements, les réticences ne sont que de péni-

« blés et fausses dignités. Sachez donc que je

a souffre de votre silence^ que j'ai besoin d'aa voir de vos nouvelles, comme moi de vous « donner des miennes! Que je veux croire a qu'elles vous font quelque plaisir... Ai-je tort « ou raison? Voilà une provocation bien di- « recte, bi§n osée! Découlerait-elle dune parce faite confiance en vous et en moi? Répondez (( vite et longuement.

Autre date. — « Votre silence m'afflige de « plus en plus. Seriez-vous malade, auriez-vous « des ennuis? Ah I que je vous en voudrais de (( ces ménagements et de ne pas me laisser parce tager vos souffrances î Quelle réserve mal ce entendue ! Ne démentirait-elle pas cette conc( fiance que vous avez enfin acquise dans mon (( tendre intérêt et les témoignages que vous te m'avez donnés du vôtre? Je ne puis m'arrêter c( à ces suppositions, je les rejette même c( comme une injure que je ferais à vos pro- (( messes, à la sincérité de votre caractère et du ce mien. Vous m'avez appris à croire en vous, « je vous ai appris à croire en moi... Et cepen- « dant je ne crois pas à une lettre perdue... ce Qu'est-ce donc? Où êtes-vous? Comment al- « lez vous? Parlez, je vous en prie, ou vous ne ce m'aimez pas, et vous ne craignez pas de me

a faire de la peine, beaucoup de peine... (( Mais vous en aurais-je fait, moi, par mes « susceptibilités de cœur? Vous ai-je mal com- (( pris, par excès d'affection exclusive? A.lors, « comment ne pas reconnaître là, le sentiment « comme vous l'entendez, comme vous m'avez « si souvent répété que vous le vouliez, que a vous l'exigiez, que vous réprouviez? Dites, « dites, je vous en supplie, qu'avez-vous ? (( Quand on est fâché, on gronde; quand on est « inquiet, on parle ; quand on est chagriné, on

« déborde

« Si quelque chose en moi vous a fait de la « peine, Maurice, vous le direz au plus vite, « afin que plus vite encore je le rétracte ! w

Que pouvait-il répondre à ces lettres remplies de tendresse confiante, du naïf désir de se trouver des torts pour s'en excuser. Tout ce qui aurait dû le toucher l'irritait, en augmentant chez lui la conscience de ses torts. Plus raffeclion de M"'® de Saverdun se montrait généreuse, moins il voyait la possibilité de rompre, moins il trouvait le courage de dire : « Je ne vous aimais plus, j'ai accepté votre sacrifice par libertinage et vanité. Maintenant, j^ai donné mon amour à une autre, je veux ma liberté. »

Et cette autre lui devenait de plus en plus chère. Là aussi, il s'était créé des devoirs. Béatrix croyait en lui, attendait chaque jour les mots qui devaient les fiancer. Ce fut une phase très tourmentée de la vie de Maurice. Il traversait des moments de bonheur où, avec une légèreté masculine et juvénile, il oubliait ses liens ; mais, comme des clous enfoncés en pleine chair, les lettres de M"'^ de Saverdun venaient les lui rappeler. Il ne savait que faire? Il comprenait ce que son silence avait d'outrageant et ne pouvait se résigner à être sincère. Enfin, à l'occasion du passage à Stockholm d'un parent de la duchesse, il se décida à lui écrire quelques lignes. Mais elles étaient froides, remplies de réticences et ne répondaient d'une façon satisfaisante à aucune de ses questions. Il se disait malheureux, incurable...

et Pourquoi, répondit Ghislaine, a-t-il fallu ce un prétexte pour me parler enfin de vous ? « Pourquoi une lettre si courte, si tristement (( réservée ? Est-ce à moi à vous apprendre, (( aujourd'hui, ce que le sentiment confiant, « avoué, réciproque, a de doux? Et ne m'avez- (( vous pas bien souvent exprimé que vous rê- « viez ce bonheur-là? Ami, en seriez-vous en-

250 IiA DUCHESSE GHISLAINE

« core à l'état de rêve? Et rien de réel depuis « quelques mois n'a-t-il enfin mieux touché (( votre cœur ? En grâce, ayez confiance. J*ai « souffert de votre mutisme, plus que je ne « vous l'ai dit, j'en ai été malade, j'en reste

a changée . . . . •

c( Incurable ! dites- vous ? Ce mot me tourmente. « Je sens que vous le prononcez avec amerce tume. De quoi voulez-vous guérir? On ne a veut guérir que d'un mal. Où est-il ce mal? « que mon affection l'étouffé ou l'apaise!... »

Au lieu de se répandre en de touchantes prières,la duchesse devait partir pour Stockholm, réclamer son bien, proclamer ses droits, parler de ses sacrifices, faire des appels directs et impérieux à rhonneur de Maurice. Alors, peut-être, la vue de sa personne aurait-elle ranimé en lui quelque sentimentou quelque sensation? Entoutcas, elle pouvait espérer remuer sa conscience. Les hommes sont faibles ; la menace du scandale les pousse à réfléchir. Mais elle ne voulait pas tomber jusque-là. Elle était trop fière pour user de pression morale, trop généreuse pour reprocher ce qu'elle avait donné, trop délicate pour exprimer des suppositions blessantes. Elle préféra lui envoyer un dernier appeL

a Je retourne bientôt à Valonges. Là, tout me « parlera de vous ; de vous qui ne parlez plus « et qui ne semblez plus entendre. Si c'est une (( bizarrerie, une mélancolie momentanée de « votre caractère, je veux, ami, vous faire ou- « blier, vous faire secouer ces tristes impres- « sions, au profit des sentiments les plus doux, « les plus consolants de la vie! Ah! croyez-moi, (( et que ces paroles, la bonne étoile, Vamie des ce bons et des mauvais jours ne soient pas de vains « mots, de fugitives promesses échangées entre a nous. Que ma tendre affection, plus dévouée, c( plus vive que discrète peut-être, vole au- (( près de vous et soit plus forte encore que vos « tristesses> Et dites-moi, dites-moi bientôt que « j'ai eu raison de vous indiquer le lieu oii (( votre souvenir, triste ou gai, sera accueilli (c avec bonheur et trouvera un écho tendre et « bien vrai. »

Maurice rentrait de chez les Leuven, le cœur ému, palpitant, lorsque la lettre de la duchesse lui parvint. Il la lut avec ennui, la rougeur au front.

Il venait de demander à Béatrix d'être sa femme.

— Trop tard I murmura-t-il.

Hélas ! la veille, ces pauvres lignes auraient eu le même sort. La loyauté lui ordonnait de répondre, de déclarer la vérité, si humiliante qu'elle fût, mais un faux sentiment de pitié le retint ; par un reste d'affection, il n'osa formuler Taveu cruel.

Ce silence, incroyable, inexplicable, inouï, éclaira enfin M""^ de Saverdun, Elle comprit qu'une influence s'exerçait, sans doute secondaire et indigne. Sa pensée ne dépassa pas cette douleur. Elle croyait occuper dans le respect et la conscience de Maurice une place à part qu'on ne pouvait lui enlever. Aucun soupçon de la vérité ne lui vint, mais blessée, meurtrie, mortellement froissée dans tous ses sentiments, elle cessa d'écrire, ne voulant pas s'abaisser à ime lutte dégradante.

La duchesse passait toujours deux mois d'automne au château de Saverdun. Elle s'y rendit quelques semaines après sa rupture avec Maurice. Tous ceux qui la virent à ce moment de sa vie se souviennent encore de l'impression pénible que sa vue leur inspira. Sa santé s'était altérée d'une façon inexplicable et soudaine. Elle souffrait d'évanouissements fréquents que rien d'extérieur ne provoquait. Cependant, elle continuait son existence mondaine, refusant de se constituer malade, riant d'un rire forcé quand on l'engageait à se soigner.

— Non, non, je n'ai rien, répondait-elle d'une voix brève qui obligeait ses interlocuteurs à changer de sujet.

On la voyait partout, dans les réunions des châteaux voisins, avec son attitude affaissée, son

visage hagard, ses mouvements devenus automatiques. Sa voix aussi avait changé. Ce n'était plus la femme doucement rêveuse et romanesque qui présidait, sereine et souriante, un cercle d'amis respectueux. Morne, attristée, elle avait des allures d'ombre. Ses paroles étaient rares et amères ; elle n'analysait plus, mais procédait par phrases sèches, incisives. Ce changement absolu, cette fièvre de mouvement, cette agitation maladive inquiétèrent son entourage. On avertit M"'^ de Lésiade. Celle-ci, retenue chez elle par une maladie de son mari, engagea vainement la duchesse à tenir sa promesse différée, à venir la rejoindre à Yalonges ; Ghislaine refusa nettement. Elle semblait craindre ses amis, préférer les indifférents, même les personnes qu'elle avait jusque-là évitées. Ainsi, ayant rencontré M"'^ de Pavonès dans une maison du pays, elle alla volontairement s'asseoir près d'elle. La belle Charlotte portait allègrement son veuvage ; une laryngite aiguë venait, il y a quelques mois, de lui enlever M. de Pavonès. Enveloppée de crêpes qui seyaient à sa beauté blonde, elle parlait du défunt avec des soupirs éloquents, sans perdre toutefois ni un coup de dent ni une occasion de coquetterie.

M°^' de Saverdun Técoutait, sans parler ellemême, la regardant avec une curiosité ardente, comme si elle voulait pénétrer le secret de sa force. « Ce sont là les femmes qu'on aime ! y> pensait-elle. Pour la seconde fois, elle se croyait sacrifiée à des vulgarités charnelles.

Il lui venait des envies perverses d'interroger M""® de Pavonès, d'apprendre ses artifices, de s'instruire à sa science. Ces velléités étaient suivies de dédains impitoyables. Par réaction, tout lui paraissait souillure. Elle ne voyait de pur et de chaste que la mort. Pour effacer certaines heures de sa vie, elle aurait subi le martyre avec héroïsme. Alors elle songeait avec une pitié immense aux femmes tombées. Que ne devaient-elles pas souffrir ces malheureuses! Si on favait traitée ainsi, elle^ Ghislaine de Saverdun, quelles humiliations atroces les hommes réservaient-ils à celles qu'ils méprisaient ? Durant ces phases, la duchesse regardait M""® de Pavonès avec commisération.

Jamais le nom de Maurice n'avait été prononcé entre elles. Un jour, enftn, quelqu'un parla du jeune homme. C'était au crépuscule, on n'avait pas encore apporté les lampes ; le cercle était assez nombreux.

— Vous demandez des nouvelles, de M. de Trênes, dit M""^ de Pavonès, je puis vous en donner.

Maurice étant généralement sympathique, on demanda de plusieurs côtés :

— Revient-il?

— Non, minauda Charlotte, mais, il m'engage à organiser une émigration dans le nord.

On se mit à rire. Quelques platitudes s'échangèrent. Un jeune homme naïf s'écria :

— Comment, Maurice vous écrit? lui qui qui n'écrit à personne I...

M""^ de Pavonès crut inutile d'expliquer que ce message lui avait été transmis par un tiers. Les méprises flatteuses pour sa vanité ne lui déplaisaient pas. Elle flt onduler ses épaules et répondit avec un sourire complaisant, doublé de sous-entendus :

— Il doit bien cela au souvenir de notre amitié.

Personne ne voyait le visage convulsé de M^^ de Saverdun. Elle le tenait baissé, et la nuit tombante empêchait de discerner le rictus qui tordait sa bouche. Récrivait à M""^ de Pavonès!.. Il avait des égards pour cette femme sans pudeur et sans dignité dont il n'avait occupé que

le désœuvrement. Tandis que vis-à-vis d'elle!.. Elle qui.. . Ah Dieu ! elle n'osait même pas se souvenir de ce qu'elle avait perdu pour lui !

Ghislaine dut mordre ses lèvres au sang pour ne pas éclater d'un rire de folle. La punition dépassait ses forces, le châtiment était sans proportion avec la faute.

Ah ! Aurélie avait raison ! Elle n'était pas faite pour cette époque positive et brutale, où il faut s'imposer à coups de hardiesse, où il n'y a de place en dehors de la famille que pour les curieuses comme M'"^ de Lésiade et les éhontées comme M""^ de Pavonès. Ses rêves, ses délicatesses, ses pudeurs, autant de causes de souffrances ! Elle se sentait de trop dans la vie et ne savait à quoi ni à qui se rattacher.

Ce que M"^^ de Saverdun éprouvait semblait trop intolérable pour durer. Mais elle était de ces natures résignées qui possèdent une capacité de souffrance intarissable. Deux choses surtout la déchiraient : la révélation du caractère réel de Maurice et le sentiment de l'inutilité du sacrifice accompli. Elle sentait tout ce que ces mots: « trop tard I» ont de poignant et de crueL Elle se les répétait sans cesse, tantôt avec une révolte désespérée, tantôt avec la voix sans ex-

pression d'une condamnée qui sait que son arrêt est sans appel. La réalité lui apparaissait nette, impitoyable. Elle comprenait aujourd'hui le sens des tergiversations de Maurice. La malheureuse rougissait rétrospectivement en pensant au séjour de Valonges, à son manque de perspicacité, à sa persistance que rien ne décourageait. Depuis Deauville, dès le début, elle s'était aveuglée, s'obstinant dans ses rêves, qu'ils fussent d'amitié ou d'amour.

La duchesse passait des heures à se remémorer le temps écoulé, se demandant ce qui aurait pu être si elle avait eu moins de vertu et plus d'élan ? si elle avait su saisir l'amour de Maurice en sa flamme et en sa fleur ? Elle avait trop attendu !... Trente-six ans !... La jeunesse était partie. Et la pauvre femme s'arrêtait devant la glace qui réfléchissait son corps émacié, son visage flétri, ravagé par le chagrin... Elle se voyait vieille, vieille!... Quel changement en quelques mois ! Qui aurait cru que M""® de Pavonès était plus âgée qu'elle ! A côté de la sienne, dans la profondeur du cristal, elle apercevait l'image éclatante de la plantureuse blonde, son sourire d'insolente jeunesse. Le mal accompli conservait

Fune, car il était Tessence de son être ; une seule faute tuait Tautre, parce qu'en la commettant elle avait violé les lois de sa nature.

Il n'y avait aucun dualisme dans Forganisation de M"^^ de Saverdun, rien qui répondit à Faventure où elle s'était jetée. Maurice, tendre et fidèle, aurait pu adoucir ses regrets, mais jamais la réconcilier avec elle-même. C'est pourquoi dans cette crise de l'abandon, l'effondrement était si absolu, la désespérance si complète. Dans son passé, elle ne trouvait pas un souvenir qu'elle pût évoquer sans une agonie de regret, dans son avenir pas un point consolant. Elle avait détruit ce qui faisait son orgueil et sa force, elle ne pouvait retrouver la dignité de sa conscience. L'excès de la douleur lui avait redonné le sentiment exact des exigences de son âme. Tout ce qu'il y avait en elle de fier, de droit, d'honnête, gémissait, se révoltait. Et pour qui et pourquoi avait-elle renié ces choses ?

Lorsque le moment de retourner à Paris fut arrivé, M"^® de Saverdun ne put s'y résoudre. Elle fit appeler le médecin de la ville voisine et, nettement, le pria de lui ordonner le midi.

— J'allais vous le conseiller, répondit-il. Yous avez besoin d'un climat plus doux.

Il ne lui dit pas à quel point il la trouvait malade. Elle partit avec empressement, aise d'échapper aux commentaires de ses amis, de ne revoir ni Aurélie ni Fresnau ; elle sentait qu'en la regardant ils auraient tout deviné. Elle avait peur aussi d'entendre parler de Maurice. Par une dernière lâcheté elle préférait des soupçons vagues à une certitude dégradante. Ses craintes sur ce dernier point étaient superflues. Personne à Paris ne savait rien du jeune homme. Et comme sa famille avait désapprouvé ses projets de mariage, à cause de la diff'érence de religion et de nationalité, les fiançailles de Maurice étaient demeurées secrètes.

La duchesse arriva à Cannes au mois de décembre. Dès le premier jour, elle s'organisa une existence de solitude absolue. Elle traversait une phase nouvelle et ne voulait voir qui que ce fût. Mais elle ne pouvait passer inaperçue nulle part, tant par sa situation que par son individualité. Il y avait là des Parisiens qu'elle connaissait ; on lui fit des avances qu'elle repoussa. Sa sauvagerie était devenue si grande qu'elle évitait même les regards ; il lui semblait

y lire une curiosité offensante. Enfin elle réussit à s'isoler en froissant tout le monde. Son influence, son prestige? que lui importaient aujourd'hui ces puérilités ! M^'' de Saverdun se félicitait du résultat obtenu, lorsqu'un jour, on lui annonça la visite de M. de Coursan. Elle avait oublié qu'à cette saison, chaque année, il faisait un tour sur le littoral, commençant par Hyères et finissant par Nice. Impossible de fermer sa porte à un ancien ami. Reçu une fois, il revint souvent. La retraite de Ghislaine le préoccupait beaucoup.

— Cette solitude où vous vivez^ est mauvaise pour les nerfs, détestable pour Tesprit, disait-il. Pourquoi refuser de voir vos semblables ?

— Si vous saviez^ répondait-elle, comme je suis lasse des bavardages de Paris !

Lui, au contraire, était très répandu. Un matin, la duchesse le rencontra escortant deux nouvelles arrivées : une dame âgée, et une grande jeune fille brune. Celle-ci regarda M""' de Saverdun avec une persistance, qui aurait été impertinente, si l'expression des yeux noirs n'avait été douce et remplie d'intérêt. Les jours suivants, ce manège se répéta. Ce regard de pitié curieuse gênait la duchesse. Qu'avait-

elle donc pour qu'on la dévisageât ainsi ? Cependant elle était trop indifférente pour s'informer du nom de cette étrangère. M. de Coursan lui en parla le premier.

— Yous avez fait une conquête, dit-il. C'est un cas de sympathie subite.

— Ah ! vraiment ! Et qui donc ? demanda-telle avec fatigue.

— Une jeune personne charmante, M^^° de Leuven.Vous nous avez rencontrés ensemble sur le quai, l'autre jour. Elle a été très impressionnée à première vue et rêve de vous connaître. J'ai répondu que vous aviez fait vœu de silence, mais cette plaisanterie ne peut se prolonger, car je commence à être embarrassé vis-à-vis de la mère qui m'a exprimé aussi le désir de vous être présentée. Ce sont des gens très bien, auxquels j'ai des obligations... Les pauvres femmes se sentent très isolées ici, elles ne connaissent personne...

— Qu'est-ce qui les amène à Cannes ?

— La santé de M°^® de Leuven qui a la poitrine attaquée. Yoyons, me permettez-vous de les amener ?... Cela ne vous engagera à rien, puisqu'elles aussi veulent vivre dans la retraite.

Mme de Saverdun résista d'abord ; puis, par

bonté naturelle, et lassée de l'insistance de M. de Goursan, elle finit par consentir.

— Racontez-moi, du moins, d*où ces personnes viennent, afin que je sois au courant.

— De Stockholm, répondit-il négligemment. Ai-je oublié de vous le dire ? A propos, elles connaissent Maurice, mais elles en parlent sans chaleur.

Il n'expliqua pas les causes de cette froideur. Il ne rapporta ni les interrogations de M^e de Leuven sur les parents du jeune homme ni ses inquiétudes pour le bonheur de sa fille. Elle lui avait parlé de tout cela, franchement, comme à ui^ ancien ami qui pouvait fournir des renseignements utiles. Il se garda également de raconter à la duchesse les détails de sa conversation avec Béatrix. Le grand air de M^^e de Saverdun, son expression de souffrance avaient, en effet, frappé Timagination de la jeune fille.

— Qui est cette femme blonde et pâle que nous venons de croiser ? s'était-elle écriée avec un intérêt très vif.

— La duchesse de Saverdun, avait-il répondu.

— Comme elle paraît malade ! Et puis si malheureuse !... Qu'a-t-elle ? Le savez-vous ?

— Tout le monde le sait, répliqua-t-il en

haussant les épaules. Une passion inspirée, dédaignée, regrettée. Mais il était trap tard! Tous les efforts de la pauvre duchesse n'ont pu ranimer l'ancien amour.

— Il datait donc de longtemps ?

— De si longtemps, qu'elle seule s*en souvenait !

Le vieux diplomate n'avait pas pardonné, à Ghislaine sa déconvenue et il ne perdait jamais l'occasion de lui allonger un coup de griffe. Il continua sur ce ton, désireux d'attiser la curiosité de Béatrix. L'idée de mettre les deux femmes aux prises renchantait;il savourait déjà un doux plaisir de vengeance. Cette perspecMve occupait son désœuvrement. Bientôt il réussit à provoquer chez les dames de Leuven l'envie de connaître la duchesse; puis il se servit de leur insistance pour les imposer à celle-ci.

Les rapports souhaités s'établirent ; les étrangères y mirent de la discrétion, M™® de Saverdun se résigna. La jeune fille, d'ailleurs, l'intéressait. Parfois même elle sortait de sa préoccupation et observait cette nature si différente de la sienne, tellement mieux armée pour le bonheur. Souvent elle regardait M}^^ de Leuven avec envie. Béatrix était jeune, elle avait

Tavenir, elle possédait surtout ce qui lui avait manqué : un certain positivisme honnête, ennemi des quintessences, qui Tempêcherait de se perdre dans les incertitudes et les rêveries qui affaiblissent et dévoient.

Malgré l'intérêt que les deux femmes éprouvaient instinctivement Tune pour l'autre, la conversation entre elles restait générale. C'est en vain que M. de Coursan essayait de jeter en avant le nom de Maurice, elles ne le relevaient pas. Une même pudeur les retenait^ quoique procédant de causes diverses. Mais il y a des choses qui doivent s'accomplir et qu'aucune prudence n'empêche, Un jour M""® de Saverdun entra à l'improviste chez les dames de Leuven, le domestique de l'hôtel avait négligé de l'annoncer. Béatrix était debout près de la fenêtre ; au bruit de la porte qui s'ouvrait elle se retourna et montra un visage sillonné do larmes qu'elle n'eut pas le temps de cacher.

— Yous pleurez ? Qu'avez-vous ? s'écria la duchesse émue de ces signes de chagrin et sortant de sa réserve.

— Oh rien ! J'ai mal aux nerfs. Le mistral souffle, voilà tout!

Et d'un geste résolu, la jeune fille essuya ses

yeux, M"'^ de Saverdun avait posé sa main sur son épaule.

— Vraiment, tfest-ce que cela ? demandât-elle avec douceur. Je craignais que votre mère ne fût plus souffrante.

— Non, non^ maman va mieux au contraire. C'est le vent, je vous assure.

La duchesse insista.

— En êtes- vous tout à fait certaine ?

Quelle curiosité la poussait donc, elle si discrète d'ordinaire, à montrer tant de persistance ? Béatrix eut un élan soudain de franchise.

— Au fait, pourquoi vous tromper ? Je devine en vous une amie. Oui, j'ai des chagrins... personnels.

Des chagrins personnels ! Dans la bouche d'une femme, cela veut toujours dire des chagrins d'amour. Ce fut d'un ton d'étrange pitié, que Ghislaine demanda :

— Quelqu'un vous fait de la peine ?

— Oui, beaucoup de peine.

— C'est donc toujours ainsi ! Ma pauvre enfant, que je vous plains ! Ah ! si j'avais une flUe, continua la duchesse, je voudrais la supplier de ne jamais aimer un homme, de ne jamais se fier à un seul...

— Ce serait bien triste, dit doucement Béatrix. Puis, elle ajouta : Vous ne devez pas croire que j'accuse celui que j'aime. Il a été parfait pour moi, tendre, loyal. Ce 'sont ses parents qui ne veulent pas consentir à notre mariage.

— Et vous êtes sûre de son amour, à lui ? demanda avec avidité M"^ de Saverdun, comme si elle désirait entendre émettre des doutes.

— Parfaitement sûre. Il m'aime, je l'aime. Béatrix parlait avec une confiance fière qui

blessa Ghislaine.

— C'est que, dit celle-ci, les hommes sont inconstants. Ils ne savent supporter ni l'attente, ni l'absence.

— Oui, peut-être, répliqua inconsidéremment la jeune fille, pour les femmes qu'ils ne respectent pas, qu'ils n'ont pas le droit d'aimer, lorsqu'il s'agit d'un caprice, d'une fantaisie. Mais notre amour est sérieux, tout notre avenir en dépend. Si vous saviez comme il est malheureux loin de moi ! Il voudrait venir me rejoindre, et il n'ose pas à cause de ses parents.

— î^'y -at-il donc aucun moyen de les fléchir? Et puis, pourquoi s'opposent-ils à votre mariage?

— Parce que je suis protestante.

— Ils sont donc catholiques ? C'est étrange dans votre pays.

— Ne vous ai-je pas dit qu'ils étaient Français ?

— Ah ! ils sont Français !

Il y avait une singulière âpreté dans le ton de Mme de Saverdun. Déjà elle ne plaignait plus cette Béatrix qui, si superbement, ne doutait pas de l'amour qu'elle inspirait.

— Oui, et maintenant que j'y pense, vous devez ]es connaître.

— Yous vous trompez, c'est impossible.

Une idée soudaine germait dans Tesprit de

la jeune fille. La duchesse était Française, elle pourrait l'aider peut-être à vaincre les préjugés de la famille de Trênes.

— Pourquoi impossible, puisque vous le connaissez lui ?

— Lui ! Qui, lui ?

— Mais Maurice.

— Maurice! dites-vous ? Quel Maurice ?

Une horrible crainte s'emparait de M^e de Saverdun. Elle avait posé sa main sur l'épaule de Mlle de Leuven. Ses doigts crispés blessaient la chair de la jeune fille. Celle-ci commençait à se sentir embarrassée, à regretter la confidence qu'elle avait faite. Cette femme qui la re-

gardait avec ces yeux fiévreux était-ce bien la femme douce et frêle qu'elle avait appris à plaindre et à aimer ? Son visage marqua tant d'effroi et d'étonnement que la duchesse revint à elle.

— Maurice qui ? demanda-t-elle de nouveau d'une voix plus calme.

— - De Trênes, balbutia Béatrix.

— Ah ! dit M"^^ de Saverdun, faisant un effort suprême et souriant à son inconscient bourreau, je croyais qu'il s'agissait d'un autre Maurice.

Elle perdait sa dernière consolation — si c'était une consolation — celle de se croire délaissée pour une créature vulgaire, au-dessus de laquelle, malgré l'abandon, elle planerait toujours. Et, au contraire, c'était pour une affection meilleure que Maurice avait oublié la sienne ! Si coupable qu'il fût vis-à-vis d'elle, le droit, la morale, Thonnêteté étaient du côté de Tamour nouveau ; M""® de Saverdun était trop juste pour ne pas le comprendre. Une amertume plus acre, ime douleur plus cuisante déchirèrent son cœur et son orgueil. Si une faible espérance inavouée lui restait, elle la perdit ce jour-là.

, La nuit qui suivit cette révélation fut une ago-

nie. La malheureuse épuisa tous les désespoirs. Son cœur semblait changé en glace, mais son corps brûlait, quoiqu'elle restât à la fenêtre ouverte, respirant avec avidité le vent froid du nord-ouest. A travers les rafales sifflantes, elle croyait entendre une voix qui répétait sans cesse les mêmes mots : a Impuissante dans le bien, impuissante dans le mal » . C'était la condamnation de sa vie. Que serait désormais pour elle l'avenir décoloré, défloré? Ah ! si elle avait pu échapper à l'existence!... Mais elle n'était pas une héroïne de mélodrame ; ses instincts répugnaient aux mesures violentes. C'est en vain qu'elle cherchait des yeux, matérialisant son désir, une route à suivre pour échapper à sa détresse. Elle ne voyait dans l'obscurité, à la lueur du phare, que les flots de la mer qui se soulevaient en gémissant.

Le lendemain, elle toussait, avec de la fièvre et des douleurs violentes à la poitrine. Elle défendit qu'on appelât le médecin et ordonna de faire ses malles ; elle voulait partir le jour même. Personne autour d'elle n'avait assez d'autorité pour l'en empêcher. La duchesse avait fermé sa porte à tout le monde, à M. de Coursan et aux autres.

Il lui aurait été impossible de revoir Béatrix de Leuven.

Le voyage fut pénible. Elle arriva à Paris si malade qu'on dut la porter pour descendre de wagon. Une pleurésie se déclara. Les médecins prescrivirent un traitement sévère. Mais M""® de Saverdun refusait de prendre ses remèdes, désobéissait à ses gardes, découvrait ses bras, sa poitrine et accumulait imprudence sur imprudence. Enfm M™'' de Lésiade quitta Valonges et vint s'établir près d'elle. C'était trop tard. On parvint à enrayer la pleurésie aiguë, mais tous les symptômes de la pleurésie chronique s'établirent : toux sèche, fièvre lente, oppression. Les médecins interrogés déclarèrent que, selon eux, la duchesse était inguérissable.

— Elle avait toujours eu les poumons délicats. C'était une question de semaines, peutêtre de mois... Oui, qui sait, un voyage à Madère pourrait prolonger la vie...

Mais M""^ de Saverdun ne voulut pas entendre parler de départ.

— A quoi bon ! dit-elle à M^e de Lésiade.

— Cela vous soulagerait, répondit son amie, vous souffrirez moins.

— Vous ne dites pas : «Cela vous guérirait. » C'est donc que je suis perdue.

Elle regardait avec anxiété le visage d'Aurélie. Celle-ci ne savait que répondre. M""^ de Saverdun sourit doucement. Ce sourire lui rendit sa jeunesse perdue.

— Ah, quelle délivrance ! murmura-t-elle. M"^® de Lésiade la prit dans ses bras.

— Ghislaine, Ghislaine, ne parlez pas ainsi ; il y a vos amis, vos enfants...

— Mes fils, oui mes fils ! C'est vrai !... Mais j'étais devenue indigne. . .

Et, avec un long sanglot, elle fit le lamentable récit de son amour.

Ce n'était plus avec curiosité qu'Aurélie récoutait, mais avec une conscience tourmentée, un regret profond du rôle qu'elle avait joué.

— Ah chère ! balbutia-t-elle, ne vous faites pas tant de reproches. Nous sommes plus coupables que vous. Cela a été un enchaînement de circonstances... une fatalité !

— Ne nous payons pas d'illusions, mon amie, répondit tristement W^^ de Saverdun, il n'y a de fatalité en ce monde que notre caractère, et celui de notre entourage. J'ai été obstinée, or-

giieilleuse et aveugle. Je devais être punie. Mais Dieu est bon, il a eu pitié.

Ce fut ainsi qu'elle se prépara à mourir. Elle ne voyait que sa famille, A^urélie et Fresnau. Celui-ci la soignait avec un dévouement de frère, sans jamais laisser percer son secret. Un jour pourtant qu'elle lui parlait de sa fm avec une sérénité désolante, il ne put se contenir et laissa échapper des mots désespérés. Elle comprit, elle se souleva sur ses coussins et le regarda avec une commisération infinie.

— Ah, pauvre ami 1 s'écria- t-elle, vous aussi avez souffert.

— Oui, murmura-t-il, en baissant le front comme un coupable.

Sa voix mouillée de larmes remua la duchesse. Elle pensa aux tortures qu'elle avait dû infliger à cet être généreux. Ses doigts de malade, à la blancheur de cire, se posèrent timidement sur la tête penchée qui touchait presque le rebord de sa chaise longue.

— Je vous demande pardon, dit-elle, je ne savais pas, je n'avais pas deviné...

A cet attouchement léger, un sanglot secoua Fresnau ; l'homme fort trembla. C'était la première fois, depuis son enfance, qu'une main de

femme se posait sur lui, le disgracié, comme une caresse douce et consolante. Et il fallait que ce fût à un lit de mort !

L'intensité de la vie cérébrale n'avait pas tari chez Louis la violence des passions du cœur, il releva sur M'"® de Saverdun un regard si rempli d'amour qu'il contenait une révélation.

— Ah ! s^écria Ghislaine, avec un cri de regret amer, personne jamais ne m'a regardée ainsi ! Vous seul m'avez aimée.

Un accès de toux lui coupa la parole. Aucune autre explication ne fut jamais échangée entre eux, mais depuis lors la duchesse traita Fresnau avec une douceur et une confiance plus grandes, comme pour se faire pardonner la douleur qu'elle allait lui causer en mourant. Elle préférait même sa présence à celle d'Aurélie ; elle disait : ce nous nous comprenons mieux». Quand on pouvait la transporter sur la chaise longue où elle passait les bonnes heures du jour, Louis restait près d'elle, préparant ses remèdes, arrangeant ses coussins, essayant de lui parler comme si sa guérison était proche. Par pitié elle ne le contredisait pas. Une fois même elle lui dit : (( L^hiver prochain, nous irons à Madère, n'est-ce pas mon ami ? » Tous deux mutuelle-

ment se trompaient, avec des sourires navrés que toute leur dissimulation ne parvenait pas à rendre encourageants.

Louis trouvait une sorte de bontieur âpre et douloureux dans cette intimité des derniers jours. Mourante, au moins elle lui appartenait ! Jamais M""" de Saverdun ne nommait Maurice. Elle semblait ne plus vivre que pour ses amis, sa famille et les espérances religieuses qui Toccupaient. Elle était reconnaissante à Dieu de la faire mourir. Sa résignation n'était troublée que par la pensée de quitter ses fils ; elle les embrassait parfois avec une expression déchirante, puis on l'entendait murmurer : « Non, non, je ne pouvais pas vivre, » et elle retrouvait une tranquillité apparente qui aveuglait Fresnau. Cet observateur profond se montrait en cela aussi naïf qu'un enfant. « Elle Ta oublié», pensait-il. Mais cette illusion lui fut enlevée.

La maladie avait fait des progrès rapides ; les accès de fièvre devenaient plus fréquents, Ms étaient suivis de sommeils agités ou plutôt de rêveries, durant lesquelles Ghislaine délirait, criant le nom de Maurice, le suppliant avec des accents gémissants et navrés de ne

pas la laisser mourir sans un dernier adieu. Ces appels torturaient Fresnau. Il demanda à M"^^ de Lésiade :

— Maurice sait-il que M™^ de Saverdun est mourante ?

— Non. Et certes, ce n'est pas moi qui le préviendrai.

Ils pouvaient parler entre eux librement, sachant l'un et l'autre que le délire de la duchesse leur avait tout appris. Cependant Louis ne releva pas l'exclamation d*Aurélie, même vis-à-vis d'elle il tenait à respecter la dignité de Ghislaine.

— Il me semble, au contraire, que ce serait opportun. Maurice comptait parmi les intimes de la maison ; au même titre donc que les autres amis de M"^^ de Saverdun, il a le droit d'être averti de son état.

M"*" de Lésiade se laissa convaincre et écrivit quelques lignes. Mais quand elles arrivèrent à Stockholm, Maurice était absent. Il avait entrepris un voyage dans l'intérieur du pays. A son retour seulement, il trouva la lettre, déjà ancienne de date, dans laquelle Aurélie le prévenait de la maladie de la duchesse et insistait sur le détachement complet de la vie que ma-

nifestait Ghislaine. Ces mots :« une pleurésie attrapée par imprudence, pas soignée au début, mal soignée ensuite » lui firent Teffet d'un acte d'accusation terrible. La résignation dont on lui parlait, c'était le désir de quitter la vie. Tout ce qu'il y avait de bon en lui se réveilla par le remords. Le jeune homme voyait enfin sa conduite sous son vrai jour, il comprenait que c'était lui qui avait tué cette femme pure et tendre. Il voulut partir, la revoir... Mais il y avait des formalités à remplir, ce fut une nouvelle perte de temps. Enfin il obtint l'autorisalion demandée et voyagea six jours sans prendre de repos. A peine arrivé à Paris, il se précipita chez M°^^ de Lésiade. Elle l'accueillit avec des larmes. Il comprit tout et éclata en pleurs.

Sa douleur toucha Aurélie^ elle fit taire les reproches qu^elle avait préparés.

— M'a-t-elle maudit? demanda-t-il enfin en tremblant et sans prendre garde à Faveu que cette question contenait. Une crainte superstitieuse l'agitait, comme si la malédiction de cette morte devait peser sur son avenir.

— Non. Pauvre amie ! elle n'a maudit personne.

— A-t-elle parlé de moi ?

— Oui, à plusieurs reprises, et toujours en accompagnant votre nom de paroles de paix.

— Mon Dieu ! balbutia- t-il, je ne méritais pas...

— Je lui ai dit que je vous avais écrit, reprit Aurélie, et depuis lors elle vous a attendu avec confiance. « Il viendra », disait-elle. Jusqu'à la dernière heure ses yeux sont restés fixés sur rentrée de sa chambre. Chaque bruit la faisait tressaillir et colorait ses joues. Enfin, voyant son attente trompée, elle s*est résignée. Je Fai entendue murmurer : « Dieu ne veut pas », et ses yeux ne se sont plus tournés vers la porte.

— Ce n'est pas ma faute... je ne savais pas... J'ai voyagé sans m'arrêter et j'arrive trop tard ! Ah, malheureux !

La honte, le regret, le remords étouffaient la voix du jeune homme. Il continua :

— N'a-t-elle laissé aucun message, aucun ordre pour moi ?

— Oui, répondit gravement Aurélie, L'avantveille de sa mort, elle m'a dit, faisant allusion à ce qui Tavait tuée : « Dès le commencement, il y a eu entre nous un malentendu. J'ai beaucoup réfléchi depuis lors et je me suis

rendu compte que nous ne pouvions nous comprendre ni être heureux Tun par Tautre. J'étais la plus âgée, j'aurais dû le savoir. Lui

était si jeune ! Maintenant j'ai expié et je

meurs. Il expiera à son tour. Je voudrais l'épargner, mais je ne puis ; il y a dans la vie des représailles inévitables, auxquelles on n'échappe pas. »

Maurice écoutait Aurélie le cœur troublé comme si un pressentiment lui montrait déjà Tavenir lointain, où les paroles de la pauvre morte devaient prendre à ses yeux un sens prophétique.

— Mais le message, dit-il, quel était le message ?

— Le voici, répondit M^e de Lésiade. Quand notre malheureuse amie eut parlé de la sorte, elle ajouta : « Il y aurait une leçon sérieuse à tirer de notre histoire et Ton devrait l'écrire pour qu'elle servît d'exemple. Si une seule femme pouvait être sauvée par le récit de mes erreurs et de ma triste mort je n'aurais pas souffert en vain . Dites à Maurice que je lui demande de faire cela... plus tard... lorsque le temps aura passé et que personne ne se souviendra plus de moi. Je lui lègue cette mission à accomplir et

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