‹ La durée et l'étendue du voyage d'Hérodote en ÉgypteChapitre 51 sur 93 · III. 1°. LA DIRECTION DE LA CHAINE ARABIQUE · texte numérisé non relu

III. 1°. LA DIRECTION DE LA CHAINE ARABIQUE

dit plus haut (1), la chaîne arabique; or, pour que le canal de Nécos, après avoir longtemps coulé à l'est, fût obligé de la franchir pour gagner directement au sud le golfe arabique, il fallait nécessairement qu'elle se dirigeât à l'est en passant au-dessus de ce golfe. Il reste sans doute l'erreur par laquelle l'historien attribue à la chaîne arabique la longueur de deux mois de chemin d'orient en occident ; mais cette erreur n'est pas la seule grave dans la géographie d'Hérodote (2), et il a pris soin de déclarer que la donnée ne lui était pas imputable (3). En tous cas, elle ne saurait en aucune manière justifier l'opinion qui place en Abyssinie l'extrémité orientale de la chaîne, sous prétexte que, suivant notre auteur, l'Arabie située en face est la seule terre qui porte de l'encens (4). En effet, l'historien nous apprend ailleurs que l'encens était gardé par des serpents ailés (5), mais que ces serpents, pourchassés, fuyaient chaque année de l'Arabie vers l'Egypte, où les ibis les empêchaient de pénétrer en les dévorant (6) ; or ils ne venaient pas de l'ouest du golfe, comme il serait arrivé s'ils étaient partis de l'Abyssinie, mais de l'est : c'est, en Arabie, près de Buto, au-dessus du golfe de Suez, qu'Hérodote en a vu les « ossements » (7). C'est donc bien en passant au-dessus du golfe de Suez, et non en Ethiopie, que, pour Hérodote, se dirigeait vers l'est la chaîne arabique.

Et ainsi disparaissent toutes les difficultés du texte examiné : «Au-dessus d'Héliopolis... d'un côté s'étend la montagne d'Arabie, se portant du nord vers le midi et le notos, et remontant sans cesse (c'est-à-dire, non pas pendant quelques jours, mais indéfiniment) vers la mer Erythrée (consi-

(i) Voir ci-dessus, p. 117-118.

(2) Pour ne parler que de celles qui touchent au présent sujet, Hérodote prolonge la mer Erythrée au sud de l'Egypte (II, 8); il fait venir le Nil des colonnes d'Hercule à travers la Libye (II, 3i, 33); nous verrons qu'il place le Fayoum beaucoup plus bas qu'il n'est en réalité; etc.

(3) Il la rapporte « suivant ce qu'on lui a raconté » (II, 8). — (4) Note de Stein, ad Herod., II, 8. 9 (fin), d'après III, 107. — (5j III, 107. — (6) Ibid. ; II, 7.5. — (7) II, 75. Pour la situation de Buto «d'Arabie », voir plus haut, p. 76-83.

dérée comme la mer du sud). Dans cette montagne se trouvent (un peu au-dessus d'Héliopolis) les carrières où ont été taillées les pyramides de Memphis. C'est à cet endroit (où sont les carrières) que la montagne cesse (d'être dans la ligne nord-sud indiquée plus haut) (1); elle fait un coude (à Test) vers ce quefaidit (à savoir la mer Erythrée formant le golfe arabique); dans celle de ses (deux) parties où elle a le plus de longueur (celle qui va de l'ouest à Test), elle a, suivant ce que j'ai appris, deux mois de chemin d'orient (de son point le plus éloigné) en occident (aux carrières de Memphis, où elle cesse d'être dans la ligne est-ouest) et son extrémité orientale porterait de l'encens. Telle est cette montagne. De l'autre côté (c'est-à-dire), du côté de la Libye, s'étend, en Egypte, une autre montagne de pierre dans laquelle se trouvent les pyramides;... elle suit la même direction que cette partie de la montagne arabique qui se porte au sud (c'est-àdire qu'en allant des carrières vers le midi les deux chaînes sont parallèles) ». Tout ce qu'a dit là Hérodote est la vérité même (2).

2° Si V Egypte redevient large à quatre jours au sud d'Héliopolis. — « A partir d'Héliopolis, le pays n'est plus considérable..., mais jusqu'à quatre jours de navigation l'Egypte proprement dite est étroite. A partir de là l'Egypte est large de nouveau » (3). L'erreur est ici tout à fait surprenante : la partie déclarée la plus étroite par notre auteur est précisément celle où se trouve, au sud du Delta, le seul élargissement du territoire égyptien. A 96 kilomètres, c'est-à-dire à une

(i) Hérodote ne considère pas que la chaîne arabique cesse de remonter vers le sud ; pour lui, dire qu'elle va du nord au sud, c'est exactement dire qu'elle va du sud au nord, en d'autres termes il se contente d'indiquer le sens d'une ligne. Cette interprétation se confirme par la ma-, nière dont il s'exprime dans la suite : après son infléchissement, assure-til, la montagne a deux mois de chemin d'orient en occident; tous les commentateurs ont vu qu'il faut comprendre d'occident en orient (voir ci-dessus, p. n5) : ici encore c'est seulement le sens d'une ligne qu'il a voulu indiquer.

(2) Sauf, bien entendu, pour ce qui concerne la partie de la chaîne arabique située en dehors de l'Egypte (voir ci-dessus, p. 119 et note 3 — (3) II, 8.

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journée de navigation d'Héliopolis (1), on est à la hauteur du milieu du Fayoum, de remplacement du lac de Mœris; or le Fayoum est une oasis qui étend à plus de 80 kilomètres à l'ouest la largeur de l'Egypte. A partir de cet endroit, la vallée se rétrécit de plus en plus à mesure que l'on remonte vers les cataractes : à Siout, à Girgeh, à Thèbes, elle a au maximum de quinze à dix kilomètres de l'est à l'ouest; à Edfou elle n'en a plus que cinq; parfois, comme au Gebel Silsileh, elle est réduite au lit même du fleuve. Aussi la donnée d'Hérodote, qui est exactement tout le contraire de la réalité, a-t-elle depuis l'antiquité (2) plongé les critiques dans la stupéfaction, et. pour l'honneur de l'historien, on a sans hésiter remplacé les quatre jours dont il est question dans le texte par quatorze jours (3) Cette correction est tout à fait malheureuse. Ce n'est pas, comme on l'a dit (4), parce qu'elle reporte en Nubie un élargissement qui s'y trouve moins encore; une erreur d'Hérodote sur la Nubie (Ethiopie) serait assez explicable, puisque, d'après son témoignage, il n'est pas allé jusque-là (5); et précisément, à quatorze jours environ d'Héliopolis, il place une plaine où se trouverait une île

(i) La journée de navigation d'après Hérodote est de 96 kilomètres ; voir plus haut, p. u4, note 1. La localité située à 96 kilomètres au-dessus du site de l'ancienne Héliopolis est aujourd'hui El Wasta (à 90 kilomètres du Caire), tête de l'embranchement du chemin de fer pour le Fayoum.

(2) Parmi « les choses qu'HÉRODOTE a dites autrement qu'elles ne sont », Aristide le Rhéteur cite justement cette proposition qu'« à quatre jours de navigation au-dessus d'Héliopolis l'Egypte redevient large ». Or, ajoutet-il, « l'Egypte continue à tel point de se rétrécir et de se fermer en forme d'angle, que le Nil y tombe à la jonction des deux montagnes [arabique et libyque], et cette descente du fleuve par les montagnes constitue les cataractes, qui sont comme la pointe de toute l'Egypte. Ainsi, même en continuant à naviguer [au sud] au-delà d'Eléphantine, on croirait que le cours du fleuve est emprisonné, car, loin que l'Egypte soit encore large, on dirait, tant il est resserré, qu'il coule au pied du rocher. D'autre part aussi, avant d'arriver à Eléphantine, à une distance de je ne sais combien de schènes, on peut voir les montagnes se rapprocher au point qu'elles ne sont séparées que par le cours du fleuve, et que la largeur de l'Egypte n'est plus que la largeur même du Nil. » (Ed. Bruno Keil [1898], t. Il, Atyu7iTtoç, ch. 46; cf. éd. Jebb, t. II [1730], p. 343).

(3) Cette correction, qui est de Dirtsch, a été adoptée notamment par Sti.in et S.vyce. — (4) Wiedemann, Herodots zweitcs Bach, p. 67.

appelée Tachompso (1). En réalité le texte de l'historien prouve à lui seul que toute correction serait inadmissible : il déclare nettement que, à la distance indiquée, non pas TEthiopie, ni même la vallée, mais « YÉgypte devient large de nouveau ». Dès lors le chiffre de quatorze jours, en reportant l'élargissement hors de l'Egypte, est inacceptable : Hérodote a bien affirmé que l'Egypte redevient large à quatre jours au-dessus d'Héliopolis.

Rendre compte d'une erreur aussi singulière par un défaut de mémoire (2), sans rien d'autre qui appuie une telle présomption, c'est désespérer d'en rendre compte. Le seul essai de véritable explication proposé jusqu'ici se résume de la manière suivante. « Le Pseudo-Scylax, dit-on, rapporte, d'après Hécatée, que l'Egypte ressemblerait à une double hache, dont les tranchants se réuniraient dans le voisinage de Memphis"; en d'autres termes, il s'imaginait qu'au sud de cette ville se produisait un élargissement semblable au Delta. Hérodote a emprunté cette affirmation à Hécatée ; il a sans doute cherché à la corriger d'après ses propres investigations, mais il n'osa pas la rejeter tout à fait. Cette affirmation a été provoquée sans doute par une théorie géographique qui cherchait dans le sud une Egypte renversée; on trouvera une seconde trace de cette théorie dans cette donnée que le Nil coulerait de ses sources et vers le nord et vers le midi » (3). Mais cette explication ingénieuse ne peut

(i) Tachompso se trouverait exactement à i3 jours 2/3 d'Héliopolis : d'Héliopolis à Thèbes Hérodote compte en effet 9 jours (ch. 9); de Thèbes à Eléphantine 1800 stades (ibid.), soit 3 jours i/3 (à 5^0 stades par jour, ibid.); d'Eléphantine à Tachompso 12 schènes (II, 29), c'est-à-dire 720 stades (ch. 6), soit 1 jour i/3. Tel est du moins le calcul usuel (voir Stein, ad Herod. ,11, 8. 16); il semble bien qu'il ait fallu en réalité, à cause de la force du courant, quatre jours pour franchir les douze schènes qui séparent Eléphantine de Tachompso (II, 29). 11 est toutefois possible qu'HÉRODOTE ait pris la journée de54o stades comme unité de mesure, sans tenir compte de la lenteur d'une petite partie du parcours.

(2) C'est l'opinion de Gutschmid, et aussi celle de Heath (Journal of Philology,XN, p. 23o-23i).

(3) C'est en ces termes que M. Wiedemann résume (Herodots zweites Buch, p. 67-68) l'opinion qu'il a développée dans le Philologus, t. XL VI, 1888 :

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être admise. D'abord on ne saurait rendre à aucun degré Hécatée responsable d'une telle doctrine : celui-ci réservait le nom d'Egypte au seul Delta (1); le reste de la vallée appartenait, pensait-il, à l'Asie et à la Libye, et (-'est principalement contre lui qu'est dirigée la réfutation qu'Hérodote a faite de cette conception géographique (2). En second lieu, prétendre qu'Hérodote n'osa pas contredire formellement Hécatée (3), c'est supposer chez le premier à l'égard du second

Zn dem Periplus des Pseudo-Skylaœ, p. 172-173. — Pour le Nil coulant hors de ses sources vers le nord et vers le midi, voir Hérodote, II, 28.

(1) Le fait paraît certain. D'après Arrien (Anabase, V, 6), Hécatée (fragm. 279, dans Mûller-Didot, Fragmenta historié., graec, I, p. 19) avait dit avant Hérodote que «. l'Egypte est un don du Nil » ; comme le Delta seul est une création du fleuve, on doit croire qu'il bornait l'Egypte au Delta (c'est par suite assez illogiquement qu'HÉRODOTE [II, 5] répète la même expression). En second lieu, toutes les localités citées comme se trouvant dans la Description de l'Egypte d 'Hécatée appartiennent au Delta. 11 n'y a d'exception que pour quelques-unes qui sont mentionnées à cause de leur proximité, mais celles-ci, à ce qu'il semble, étaient données expressément par Hécatée lui-même comme appartenant à la Libye, à l'Arabie ou à la Phénicie {fragm. 267, Mùller-Didot, 1. 1., p. 18 : Taaeïç [sans doute 'Tâc-siç, même mot que "Oaaetç], v^a-oç jjuxpà xai ]x^aki\ A16i6tto)v ; fragm. 265, p. 17 : SxidtTioSeç, sôvoç Aîôiotcixov ; fragm. 264, p. 17 : Tàêt;, icoXiç 'Apaëtaç ; fragm. 283, p. 20 : AtY|êptç, ttoXiç <ï>ocvcxwv). Enfin beaucoup de localités assignées à l'Egypte en dehors du Delta par Etienne de Byzance, — qui nous a conservé la plupart des fragments d'HÉCATÉE, — sont citées non d'après la Description de l'Egypte, mais d'après celle de l'Asie ou de l'Afrique du géographe milésien. Cf. Mùller-Didot, 1. I., p. 22, fragm . 295-296.

(2)11. i5-i6. Sans doute Hérodote combat cette opinion comme étant celle des géographes ioniens ; mais comme il connaissait sûrement l'œuvre d'HÉCATÉE, à qui il a fait un certain nombre d'emprunts, et qu'il a expressément nommé seul de ces géographes (II, i43), c'est assurément Hécatée qu'il a surtout en vue quand il discute sur l'éteadue de l'Egypte contre les Ioniens. Telle est du reste aussi l'opinion de M. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 92.

(3) « Hérodote, comme en font foi de nombreux passages, fut extraordinairement dépendant de ses autorités (ungemein autoritatsglàubig) et a montré une très grande timidité quand il s'agissait de rejeter les opinions des autres. Plutôt que de se résoudre à les combattre en s'appuyant sur son expérience, il préférait les placer à côté des siennes sans s'émouvoir des contradictions qui résultaient de cette juxtaposition. C'est ce qui a pu arriver ici : \l n'a pas osé rejeter l'opinion ancienne sur la forme de l'Egypte, bien qu'il ait appris à en reconnaître l'inexactitude. Précisément comme lui, le Pseudo-Skylax l'a reproduite plus tard ». (Wiedemann, Philologus, t. XLVI, p. 172). Cette affirmation de M. Wiedemann relative à la timidité d'Hérodote, à son respect pour les opinions d'autrui, est, sous

un respect qui, dans le cas présent, serait allé jusqu'à la superstition ; or, tout au contraire, à considérer de quelle verte façon Hérodote critique ses prédécesseurs en général et le géographe milésien en particulier (1), on peut affirmer

cette forme absolue, tout à fait inexacte. Nous voyons qu'HÉRODOTE enregistre simplement les affirmations des autres, ou les opinions diverses émises sur un même sujet, à une double condition : qu'elles soient présentées comme les résultats de sa propre enquête auprès des peuples intéressés, et que d'autres informations regardées comme plus sûres, ou son expérience personnelle, ne puissent intervenir utilement pour les confirmer ou les combattre. La seule critique qu'il se permette alors, c'est de faire remarquer que tel fait est difficilement croyable (II, 123), ou que telle opinion est plus vraisemblable que telle autre, car, déclare-t-il, «je suis obligé de dire ce qu'on a dit, mais je ne suis point du tout obligé d'y ajouter foi : que cette déclaration serve pour toute mon histoire » (VII, i52; cf. II, 123). — Ainsi, pour ne prendre que quelques exemples, il raconte l'histoire de l'Egypte jusqu'à Psammétichos sans révoquer généralement en doute les témoignages des « prêtres » de Memphis, n'ayant aucune qualité pour discuter de tels témoignages; sur l'origine de l'hostilité entre les Perses et les Grecs, il rapporte les légendes diverses qui couraient chez les Perses et les Phéniciens sans vouloir prendre parti (I, i-5); sur la fondation des oracles de Zeus Ammon et de Zeus dodonéen, il fait connaître les récits différents des prêtres de Zeus thébain et des prêtresses de Dodone en essayant de les concilier, sans les récuser l'un ni l'autre (H, 54-57) ; sur le procédé qui permit à Cambyse de franchir le désert d'Arabie, il indique deux traditions en disant laquelle a le plus de vraisemblance (III, 6, 7, 9). Mais si des informations sûres ou son expérience personnelle interviennent, il ne craint pas de contester ce dont il a été instruit dans les pays intéressés. Des deux récits ayant cours en Perse et en Egypte sur la cause de l'expédition de Cambyse contre l'Egypte, il récuse celui des Egyptiens au nom de la vérité historique (III, 1-2); les prêtres égyptiens affirmaient que l'Egypte était un don du Nil jusqu'au lac de Mœris : son expérience personnelle le portait à penser qu'il en était toujours de même jusqu'à trois jours plus loin vers le sud (II, 5); le trésorier du temple d'Athèna à Sais lui racontait que le Nil jaillissait de deux abîmes près d'Eléphantine : son bon sens lui faisait croire que c'était là une plaisanterie (11,28). Encore dans tous ces cas la critique ne cesse-t-elle pas d'être courtoise. Mais si les opinions rapportées ne sont pas celles des gens du pays, si ce sont, notamment pour l'Egypte, celles des Grecs, la critique devient tout à fait agressive et ne recule pas devant les qualifications blessantes : voir à ce sujet la note qui suit.

(1) Hérodote, II, 2, à propos de la légende de Psammétichos recherchant quel fut le plus ancien peuple du monde : « Les Grecs ajoutent, entre antres sottises (aXXa ts [/.àtata)...; — II, 16: « Si l'opinion des Ioniens [sur ce qu'on doit appeler l'Egypte] est exacte, je démontre que les Grecs et les Ioniens eux-mêmes ne savent pas raisonner (oùx £7uaraîjivovç Xoyt'Çe- <r8ai); — sur la cause de la crue du Ni 1,11, 20 : « Quelques Grecs, voulant se donner du lustre par leur savoir [i,n.iar\\i.oi [iovlô^evoi yevéaôat crocpcviv), ont donné de la crue trois raisons, dont deux ne valent même pas la peine,

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qu'il se serait fait un plaisir de relever notamment chez celui-ci une erreur aussi flagrante. Eût-il eu ce respect, on ne voit pas comment il l'aurait manifesté en faisant commencer à quatre jours au-dessus d'Héliopolis un élargissement de la vallée qu'Hécatée ou d'autres auraient placé à la hauteur de Memphis : puisque son expérience personnelle l'a obligé d'avouer que l'Egypte était étroite pendant ces quatre jours, cette même expérience devait a fortiori le forcer de reconnaître qu'au-delà la vallée était loin de s'élargir. Mais il y a plus : il faut nier l'existence même de la théorie en question. La donnée que le Nil coulerait de ses sources au nord et au midi n'en saurait être une « trace » : les sources dont il s'agit étaient placées non à Memphis, mais à la première cataracte (1); les anciens eussent-ils comparé à un Delta renversé les contrées situées plus au sud, ils n'auraient certainement pas attribué ce second Delta à l'Egypte, puis-

à mon avis, que j'en parle sauf pour en faire mention » (tàç... où8'à£id> (xvy)a6^vat et (jlt) o<tov cnr)[xf|vai fiovXdfxevoç [jlouvov) ; — II, 21 : « La seconde opinion montre encore plus d ignorance » (àvE7n<jTY)p.ovea-Tspr)) ; — II, 22 : « La troisième, qui est de beaucoup la plus spécieuse, est la plus fausse » (ttoXXov £7ri£ix£<rîâTY] douera [xàXtara sJ/Euarai) ; — H, 45 : à propos d'Héraklès que les Égyptiens auraient voulu immoler : « Entre autres choses que les Grecs disent étourdiment (àv£7ii<rx£7rT6ûç), voici le récit niais (£ÙyJ6y|ç) qu'ils font sur Héraklès... En parlant ainsi, les Grecs me font l'effet de n'avoir absolument aucune idée (izi\mxv àneipoa; lyj.w) du caractère et des lois des Égyptiens »; — II, i34, à propos de la pyramide de Mykérinos : « Quelques Grecs l'attribuent à la courtisane Rhodopis; ils ont tort, ils me paraissent parler sans même savoir ce que c'était que Rhodopis » (oùSè £Î86t£ç [j.oc cpac'vovtai Xéyeiv ouxoi vjtiç ^v y) 'PoSûtuç) ; — II, ilfî, Hérodote s'étend cornplaisamment sur le ridicule d'HÉCATÉE se vantant de sa généalogie et humilié à ce sujet par les prêtres de Thèbes ; — IV, 46 '■ « Je ris (yelu>) quand je vois que tant de gens ont écrit des descriptions de la terre et que pas un n'a de sens commun dausses descriptions (oùôéva voovexovtu>ç èç^yr.cràtxîvov); ils décrivent que l'Océan coule autour de la terre, qui serait ronde comme si on l'avait travaillée au tour... » Hécatée avait lui-même donné l'exemple d'une critique aussi acerbe (fragm. 332, Mûller-Didot, 1. 1., p. 26) : « J'écris ces choses comme elles me paraissent vraies, car les propos des Grecs, à ce qu'il me semble, sont aussi nombreux que ridicules » (ttoMoé ie -/.ai yeloloi).

(1) II, 28. — La donnée que le Nil coule de ses sources en Egypte et en Ethiopie a été expliquée par une méprise d'HÉRODOTK, qui n'aurait pas compris la théorie égyptienne des deux Nils, celui du nord et celui du midi (Maspero, Études de mythol . et d'archéol. égypt., III, p. 387-388).

que la première cataracte en était, pour ceux qui lui prêtaient la plus grande étendue, le point le plus méridional (1). Mais la plus forte objection contre l'existence de cette théorie, d'après laquelle au sud de Memphis se serait trouvé un élargissement semblable au Délia, c'est-à-dire formé par l'écartement des deux chaines de montagnes, c'est son invraisemblance même. Sans doute les anciens n'avaient pas, pour déterminer la configuration d'une grande étendue de pays, les moyens dont nous disposons aujourd'hui; mais l'Egypte était trop fréquentée des Grecs, et d'autre part la proximité des deux chaînes le long du Nil est trop évidente, trop visible, pour qu'on suppose une erreur aussi colossale. Hérodote n'a pas pu la commettre, et le Pseudo-Scylax de Garyanda, tout pauvre géographe qu'il était,, lui non plus ne l'a pas commise. « La forme de l'Egypte, dit-il exactement, ressemble à celle d'une hache [à deux tranchants]. En effet, près de la mer, sa largeur est considérable; à prendre à travers les terres elle diminue, et près de Memphis elle atteint son minimum. A partir de Memphis en remontant par le milieu des terres, la largeur s'accroît, et au point le plus méridional elle atteint son maximum. La partie située au sud de Memphis, comparée à celle qui avoisine la mer, est la plus considérable » (2). Cette théorie, — à tenir compte, dans la forme attribuée à l'Egypte, d'une systématisation due à la recherche de la symétrie, — ne peut supporter que l'explication suivante. A la base du Delta, un peu au-dessous de Memphis, avec le Gebel Moqattam (3) s'échappe vers l'est une suite de collines qui rejoint, avec le Gebel Génefféh, l'extrémité septentrionale du golfe arabique. Or le golfe arabique a sa direction du nord-ouest au sud-est et se continue bien au-delà de la latitude méridionale de l'Egypte (4). Il appa-

(i) Hégatée sous le nom d'Egypte ne comprenait que le Delta (voir plus haut, p. 123 note i); aucun auteur, à notre connaissance, n'adonné le nom d'Egypte aux régions situées au sud de la ire cataracte. Cf. Hérod., II, 17,28. — (2) Mûller-Didot, Geographici Graeci minores, I, p. 80-81. — (3) Voir plus haut, p, 11 7-1 18. — (4) Hérodote lui attribue une longueur de quarante jours de navigation à rames (II, 1 1).

§ III. 2°. SUR l'élargissement de LA HAUTE EGYPTE 127

raît donc que, pour l'auteur suivi par le Pseudo-Scylax, l'Egypte, au sud de Memphis, avait pour limite à l'est non la chaîne appelée par Hérodote arabique, mais le golfe arabique, ou mer Erythrée : ainsi s'explique la forme de hache à deux tranchants prêtée à l'Egypte entière; ainsi s'explique encore cette donnée que l'Egypte du sud est plus considérable que l'Egypte du nord; ainsi s'explique enfin le maximum de largeur attribué à la partie la plus méridionale du pays. En fait les Egyptiens anciens, — comme du reste les modernes, — ont toujours considéré le désert situé entre le Nil et l'Erythrée comme leur appartenant; dès la VIe dynastie, Ouni, le ministre de Pépi Ier, avait ouvert dans le val de Rohanou(Ouady Hammamât) une route allant de Goptos à la mer, route que des inscriptions montrent avoir été particulièrement fréquentée au temps de Darios et du véritable Scylax de Caryanda, et au débouché de laquelle se constitua le port de Touâou, sans doute l'actuel Kosséir (1); c'était le dieu Minou, de Goptos, qui régnait surtout sur ces régions désertiques (2). Cette théorie suppose évidemment que le golfe arabique, non le Nil, comme le voulait Hécatée, servait de limite occidentale à l'Asie : c'est justement l'opinion non-seulement dont Hérodote nous dénonce l'existence, mais encore dont il affirme qu'elle était la plus répandue à son époque : « L'Arabie, dit-il, cesse — elle ne cesse pas, je ne parle ainsi que pour me conformer à V usage — au golfe arabique » (3). Ce

(i) Voir Maspero, Les monuments égyptiens de la vallée de Hammamât, dans la Revue orientale et américaine, I, p. 33o sqq.

(2) Voir à ce sujet G. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte: comparaison des données.., p. 210-21 1.

(3) IV, 39 : « *H 8e gt| izépr\ [rôiv àxtétov] àno Ilspaécov àp£a[A£VY) 7rapaTÉTaTac êç xr|V 'EpuOprjv OàXaaaav, rj re IlepouxT] xai ...Y) 'Aaaupnr) xai ...r) 'Apaêcyf Xr^yet oè aux*], où Ifflovaot. ei [lt\ vojxw, èç xbv xo^irov rbv 'Apàëiov. » Auty), dans l'expression Xr,Y£t 8à <rjT7) se rapporte grammaticalement à rj 'Apaêtrj qui précède immédiatement. Pourtant on pourrait l'entendre de vj é-répr] xôiv àxxscov (la seconde péninsule qui comprend la Perse, l'Assyrie et l'Arabie), et la rectification paraîtrait comporter un sens autre que celui qui lui est donné ci-dessus. Comme la partie de terre située entre le golfe au sud et la Méditerranée au nord, partie aujourd'hui traversée par le canal de Suez, empêchait toute solution de continuité entre la péninsule en question et celle

texte signifie que, d'après l'opinion commune, l'Arabie se terminait à la mer Rouge (1) et non à la chaîne arabique bordant le Nil, comme le pensait notre auteur. C'est donc, ainsi qu'il est naturel, parmi les diverses théories la plus communément reçue à la fois par les Egyptiens et les Grecs que le Pseudo-Scylax, écrivant de seconde main, a recueillie (2), sans peut-être exactement la comprendre; elle est complètement étrangère à celle d'Hérodote qui bornait l'étendue de l'Egypte au pays arrosé par les eaux du Nil (3). Celui-ci n'a pas eu, par timidité, à en tenir compte, et c'est ailleurs qu'il faut chercher l'explication de cette surprenante erreur qu'à quatre jours d'Héliopolis l'Egypte devient large de nouveau.

La véritable explication se trouve dans le texte même de l'historien. Tout d'abord il nous permet de déterminer de

« où se trouve la Libye » (IV, 41)» est-ce pour cette raison qu'HÉRODOTE a contesté la justesse de l'expression : « la péninsule cesse » ? Cette interprétation serait dénuée de toute vraisemblance. Il n'importait pas qu'HÉrodote fît cette rectification insignifiante, puisque aussi bien la péninsule, entant que péninsule, se terminait incontestablement au golfe arabique; mais ce qui importait de toute nécessité, dans ce passage où il cherche, dit-il, à déterminer les contours, les limites de l'Asie (W, 36 fin), c'était de rectifier l'opinion reçue (vop.oç) que l'Arabie, et avec elle l'Asie, prenaient fin au golfe arabique. En effet, on le montrera tout à l'heure (p. 129), pour lui la chaîne arabique, à l'ouest du golfe, servait seule de limite entre l'Arabie et l'Egypte; or « il ne connaissait que l'Egypte qu'on pût regarder comme la limite de l'Asie et de la Libye » (II, 17) ; il devait donc s'inscrire en faux contre l'opinion de ceux qui prétendaient faire de la mer Rouge la frontière de l'Arabie, c'est-â-dire de l'Asie : tel est évidemment le but de sa rectification. — Comme Hérodote devaient penser ceux qui donnaient au Nil le rôle de séparer l'Asie de la Libye (IV, 45 ; II, 16).

(1) C'est également à cette théorie de l'Egypte s'élargissant de plus en plus au-dessus de Memphis que me semblent se référer ces mots d'HÉRodote : « A partir d'Héliopolis le pays, dans la mesure où il appartient à VÉgyple (wç elvou AtpjuTou), n'est pas considérable, mais pendant quatre jours de navigation l'Egypte proprement dite (AL'yuutoç éoucra) est étroite » (II, 8). Voir ci-dessous, p. i44-

(2) Il en résulte qu'HÉcATÉE et Hérodote ne furent pas les seuls auteurs qu'ait suivis le Pseudo-Scylax, contrairement à ce que pense M. Wiedemann (Philologus, XLVI [1888], p. 171) ; du reste Hécatée et surtout Hérodote laissent déjà suffisamment entendre en parlant au pluriel qu'ils ont eu de nombreux précédesseurs (voir Hérod., IV, 42> et les textes cités cidessus p. 124, note 1).

§ m. 2°. sur l'élargissement de la haute Egypte 129

quel côté on doit chercher cette extension. Pour lui la chaîne qui longe à Test la vallée est en toutes circonstances la montagne arabique-, mais, par un parti pris qui jusqu'ici a paru bizarre, il se refuse à nommer la chaîne de l'ouest purement et simplement libyque : c'est toujours ou « la montagne de V Egypte du côté de la Libye », ou « la montagne dite libyque » (1). Pourquoi ces différences d'appellation, alors qu'en réalité les deux chaînes délimitent de la même manière le bassin égyptien du Nil ? Si l'on songe que, suivant sa déclaration expresse, le golfe arabique n'était pas la limite de l'Asie (2), on conclura facilement que, pour lui, la chaîne — non le golfe — arabique était bien la frontière orientale de l'Egypte, mais qu'il n'en était pas de même de la chaîne dite libyque. Si celle-ci appartenait, comme il l'affirme, à l'Egypte seule à la différence de l'autre, c'est qu'elle n'était pas la limite occidentale du territoire égyptien : c'est donc à l'ouest uniquement que nous devons chercher l'élargissement placé par lui à quatre jours d'Héliopolis.

En fait, comme on l'a dit plus haut, le seul élargissement considérable que présente l'Egypte au-dessus du Delta, — élargissement placé à l'ouest de la ligne nord-sud de la chaîne libyque, — est constitué par le Fayoum, où se trouvait le fameux lac de Mœris. Où Hérodote situait-il ce lac? « Il y a, dit-il, sept jours de navigation de la mer au lac de Mœris en remontant le fleuve » (3). Si nous considérons que, d'après

(i) II, 8: « D'un côté s'étend la montagne d'Arabie,... d'autre part, du côté de la Libye, s'étend une autre montagne rocheuse d'Egypte, dans la même direction que la montagne d'Arabie qui va vers le sud... Là où l'Egypte est le plus étroite, elle n'a pas plus de deux cents stades de la montagne d'Arabie à la montagne dite libyque. » II, 124 : « Les uns durent fouiller les carrières de la montagne arabique..., d'autres durent les recevoir et les traîner jusqu'à la montagne dite libyque. »

(2) IV, 39 (Voir ci-dessus, p. 127, n. 3). Cf. II, 1 1 : « Il y a en Arabie, non loinde l'Egypte, un golfe marin qui sort de la mer Erythrée... ». Les mots « non loin de l'Egypte » indiquent clairement que le golfe n'était pas immédiatement contigu à l'Egypte, qu'une certaine distance l'en séparait, qu'il appartenait bien à l'Arabie exclusivement.

(3} II, 4- H ne faut pas se méprendre sur le sens des mots * en remontant le fleuve » ; ils signifient seulement « en allant vers le sud». Le lac de

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