‹ La durée et l'étendue du voyage d'Hérodote en ÉgypteChapitre 53 sur 93 · III. 2°. SUR L'ÉLARGISSEMENT DE LA HAUTE EGYPTE · texte numérisé non relu

III. 2°. SUR L'ÉLARGISSEMENT DE LA HAUTE EGYPTE

la moins large de la vallée du Nil : d'où vient l'erreur ? Déterminons le point situé sur le fleuve exactement à quatre journées de navigation d'Héliopolis. Le voyage de cette ville à Thèbes était de neuf jours (1); le pointa déterminer se trouve donc aux quatre neuvièmes de la distance qui sépare les emplacements de ces deux localités. Cette distance étant réellement de 730 kilomètres par le fleuve, les quatre neuvièmes représentent 325 kilomètres. Or, par une coïncidence curieuse, à 325 kilomètres en amont d'Héliopolis, en face de la croupe supérieure du Gebel Abou Féida, sur le Nil courant tout près de la chaîne arabique se branche à l'ouest un important canal, véritable fleuve appelé aujourd'hui Bahr Yousouf. S'écartant rapidement du bras principal, il descend bientôt parallèlement à celui-ci vers le nord le long de la chaîne libyque : c'est le cours d'eau qui précisément arrose le Fayoum et alimente le Birket el Qouroun, reste du lac de Mœris »(2). Que ce canal existât de toute antiquité, antérieurement même aux temps historiques, c'est ce qui ne saurait être contesté : des inscriptions du tombeau de Matonou [Amten] prouvent que, dès la IIIe dynastie, quand le plateau de Gizeh était encore vierge de toute pyramide, le Fayoum était déjà fertilisé et organisé (3). Ainsi le point de départ du cours d'eau conduisant au Fayoum et le Fayoum lui-même seraient à une distance identique, à savoir à quatre jours de navigation, de la latitude d'Héliopolis. De toute évidence. Hérodote, trompé sans doute par la première direction du canal, par ses sinuosités, et par cette particularité qu'en le descendant on cesse vite d'apercevoir le fleuve proprement dit, a cru que ce canal se dirigeait, non vers le nord, mais droit à l'ouest, et comme

(2) C'est le canal dont Hérodote parle IL, i4q '• « L'eau du lac ne vient pas de sources locales (car le pays est par là terriblement sec) ; elle est tirée du Nil au moyen d'un canal ».

(3) Voir Maspero, La carrière administrative de deux hauts fonctionnaires égyptiens, dans les Etudes égyptiennes, II, p. 187-188. Le tombeau de Matonou [Amten] est aujourd'hui au Musée de Berlin, où il a été transporté par Lepsius.

le lac de Mœris était sûrement en Egypte, il s'est convaincu que le pays s'élargissait, à l'ouest, juste à partir de l'endroit où le cours d'eau sort du Nil. En définitive c'est la direction inexacte, à savoir vers l'ouest, attribuée à l'actuel Bahr Yousouf, et par conséquent la situation inexacte prêtée au lac de Mœris, au Fayoum, qui expliquent l'erreur d'Hérodote sur l'élargissement de l'Egypte à quatre jours d'Héliopolis (1).

(i) Le texte qui place le lac de Mœris à sept jours de la mer, par conséquent à quatre jours de la latitude d'Héliopolis (en réalité beaucoup trop au sud) est absolument formel, et l'interprétation n'en peut soulever aucune discussion. Du reste un autre texte confirme cette situation trop méridionale attribuée au lac : « Suivant les prêtres, toute l'Egypte, au temps de Menés, n'était qu'un marais, à l'exception du nome de Thèbes, et il ne paraissait rien de toutes les terres quon voit aujourd'hui au-dessous du lac de Mœris » (H, 4)- Ainsi le lac était situé aussi haut que la limite septentrionale du nome de Thèbes. Thèbes se trouvant à 9 jours d'Héliopolis (II, 9), il n'est pas vraisemblable que la limite septentrionale de ce nome ait été à plus de cinq jours de navigation de sa capitale. Pourtant un autre texte semble s'accorder mal avec ceux-ci : c'est qu'il est inexactement compris. On fait dire à Hérodote dans la description du lac de Mœris (II, i5o) : « Ce lac forme un coude à V occident et se porte vers le milieu des terres, le long de la montagne au-dessus de Memphis, et se décharge, au rapport des habitants du pays, dans la Syrte de Libye par un canal souterrain » (Largher). La proximité de Memphis est ici bien étrange; d'autre part il est difficile d'admettre que le lac ait fait un coude net vers l'ouest puisque sa longueur était dans la ligne nord-sud (II, i49)j enfin, s'il se coudait vers l'ouest, ce ne pouvait être parallèlement à la chaîne située au-dessus de Memphis, laquelle allait du nord au midi (II, 8). Voici, traduit aussi littéralement que possible, ce que dit l'historien : « Les gens du pays rapportaient que le lac se déverse dans la Syrte de Libye en souterrain : il est tourné, quant à sa partie qui regarde l'ouest, vers le milieu des terres, au-delà de la montagne située au-dessus de Memphis ». Pour comprendre ce texte obscur, insuffisamment expliqué, il faut remarquer deux choses. D'abord sous le nom de lac Hérodote a ici en vue non le lac proprement dit, qui ne pouvait se déverser directement en souterrain dans la Syrte, mais le canal qui lui servait à cette fin. En second lieu, « la montagne située au-dessus {— au sud) de Memphis » n'est pas nécessairement la partie de la chaîne limitée au voisinage de cette ville. En effet, c'est à partir du Delta a en remontant vers le haut pays » (II, 8), c'est-à-dire à partir des environs de Memphis qu'HÉRODOTE signale la direction nord-sud de la chaîne dite libyque, et en réalité c'est bien à partir du Delta, des environs de Memphis, que cette chaîne prend cette direction. « La montagne située au-dessus de Memphis » n'est donc autre chose que la chaîne libyque considérée à partir de cette ville, en d'autres termes toute la chaîne libyque qui va non plus du nord-ouest au sud-est comme le long du Delta, mais du nord au sud en remontant vers la Haute Egypte. La première de ces deux dénominations: « montagne au-dessus de Memphis », n'est pas

§ m. 3°. jusqu'où l'égypte est un « don du nil » 133

On va voir que cette solution du problème est confirmée par le fait qu'elle rend compte des autres erreurs de l'historien, — erreurs dès lors nécessaires, — ou éclaire presque toutes les obscurités de son texte sur la géographie de la Haute Egypte.

3° Si jusqu'à trois journées au sud du lac de Mœris V Egypte est de même nature que le Delta. — Au temps de Menés, rapporte Hérodote d'après les « prêtres », il ne paraissait rien des terres qui depuis se sont étendues au-dessous du lac de Mœris, c'est-à-dire au-dessous du nome de Thèbes (1) ; toute cette partie de l'Egypte était donc « un présent du fleuve » ; bien plus, d'après son expérience nettement affirmée, il déclare qu'il « en était de même de tout le pays situé au-dessus de ce lac jusqu'à trois journées de navigation» (2). Le renseignement fourni par les prêtres et celui qu'Hérodote ajoute personnellement sont tous deux inexacts. La partie de la vallée gagnée directement sur la mer ne commence guère qu'au plateau des pyramides de Memphis ; quant au sol arable, il est tout entier en Egypte un apport du fleuve : de telle sorte qu'il est difficile à première vue de trouver même un sens à ces deux affirmations. A l'examen pourtant il n'est pas impossible d'en surprendre l'origine et par conséquent d'en pénétrer la signification.

En ce qui concerne l'affirmation des prêtres, s'ils ont fait remonter les terres d'alluvion jusqu'à la hauteur du lac de

seulement plus précise que la seconde : « chaîne libyque », elle est pour Hérodote plus exacte, puisqu'il se refuse a reconnaître la justesse de l'expression « montagne lybique » (voir p. 129; cf. p. i4o, n. 4)- On doit donc comprendre : « Le lac se déverse dans la Syrte de Libye par un souterrain : ce lac, quant à sa partie qui va vers l'ouest [c'est-à-dire non le lac proprement dit, mais sa partie souterraine, le canal souterrain qui, pour se rendre à la Syrte, devait de toute nécessité couler sensiblement vers l'ouest], se porte vers l'intérieur des terres [en d'autres termes, s'éloigne de la plaine arrosée par le Nil pour s'enfoncer en plein désert] au delà (uapà) [c'est-à-dire en s'écartant (à gauche)] de la chaîne de montagnes située au-dessus de Memphis [c'est-à-dire de la chaîne libyque, qui à partir do Memphis, se dirige vers le sud] ». Ainsi entendu, ce texte a un sens très satisfaisant et ne s'oppose en rien à celui qui place le lac de Mœris à sept jours delà mer, à quatre jours d'Héliopolis.

(1) II, 4- Cf. le début de la note précédente. — (2) II, 5.

Mœris, c'est qu'ils en ont placé le commencement précisément là où le Bahr Yousouf et le Nil, en s'écartant l'un de l'autre, forment comme les deux bras d'un même fleuve: il était naturel que l'on considérât comme un apport des eaux, au même titre que le Delta et pour une raison analogue, la terre limoneuse que ces deux bras enserrent.

Toutefois on aurait pu faire observer à ces prêtres que ce n'est point à cet endroit, mais à 280 kilomètres plus au sud, c'est-à-dire à trois jours de navigation d'après la manière de compter d'Hérodote (1), à la hauteur de Farchout, que pour la première fois depuis son entrée en Egypte le Nil se sépare en deux bras. Le plus considérable, celui de droite, est le Nil proprement dit, coulant le long de la chaîne arabique; l'autre, plus étroit, plus irrégulier, vivant surtout des prises d'eau qu'il fait à son puissant voisin, est le Bahr Sohagîyeh, grand canal qui longe la chaîne libyque, et qui rejoint par plusieurs rameaux le Bahr Yousouf un peu au-dessous du point de départ de celui-ci (2). Les prêtres ont commis une inconséquence manifeste : il était assurément plus logique de faire commencer à l'angle formé par le Nil proprement dit et le Bahr Sohagîyeh, c'est-à-dire à l'endroit où le Nil se partage en deux pour la première fois, les apports du fleuve. C'est ce qu'a bien vu Hérodote ; aussi a-t-il fait remonter

(i) Trois journées de navigation cI'Hérodote représentent 288 kilomètres (voir p. n4, note 1). Comptant toujours par jours pleins, il néglige forcément les fractions; les évaluations de cette sorte ne sont qu'approximatives. H y a une autre manière d'évaluer la distance en question, qui ne s'accorde pas avec la précédente. Le temps nécessaire pour parcourir les 730 kilomètres qui séparent Héliopolis de Thèbes étant de neuf jours, trois jours de voyage représentent le tiers de 730 kilom., soit 243 kilomètres. Toutefois il y a lieu d'adopter le premier mode d'évaluation; ici,, en effet, Hérodote parle non sur la foi d'autrui, mais en invoquant expressément son observation personnelle; il a donc compté d'après les équivalences établies directement par lui (54o stades par jour, le stade valant i77ni6o; voir p. 1 14, note 1).

(2) Je continuerai d'employer cette expression commode de Bahr Sohagîyeh pour désigner le bras de l'ouest depuis Farchout jusqu'à la prise d'eau du Bahr Yousouf. A proprement parler c'est le nom du canal seulement depuis Sohag; la partie antérieure s'appelle plus précisément Canal de Bahgoûrah, du nom du village situé près de Farchout où il commence.

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