La dynastie des La Palisse
Voici le nouvel article de la Rive gauche qui a provoque la saisie du dernier numéro de ce journal. On y verra que la jeunesse universitaire se moque agréablement du César, et que celui-ci est obligé de se reconnaître dans les portraits les moins flattés :
Il y a quelques siècles, un homme fonda une dynastie, sans y songer et sans le savoir, ce qui est bien la meilleure manière.
11 était doué d'ailleurs d'une honnêteté naïve qui, dans l'histoire, le dislingue tout particulièrement de ses confrères. Dans sa bouche, la vérité s'exprimait en paroles simples, qui ont fait vivre son nom à travers les âges. Comme l'écrivit un jour un de ses plus éloquents successeurs : « Il a survécu au néant, » ce qui est le propre du génie.
C'était un homme providentiel.
Il s'appelait M. de La Palisse.
Pourquoi l'histoire capricieuseet les masses aveugles n'ont-elles pas dit : La Palisse P^, La Palisse II, La Palisse III, etc.? C'est là une de ces fantaisies inexplicables contre les-
quelles doit protester tout sincère admirateur des hommes providentiels et de leur gloire.
. Soyons logiques, et nous serons jusies. Cest désormais toute la règle en histoire. La logique, voyez-vous!...
Si Port-Royal s'en était doulé, la France eût eu bien plus tôt son grand historien* Mais il nous siérait mal aujourd'hui de nous plaindre. Tout vient à point à qui sait attendre.
Entre nous, ce qui exeuse peut-être This^ toire caprieieuse et les masses aveugles, c est qu'à compter les descendants ca ligne plus ou moins directe de La PaUsse le Grand, elles eussent perdu leur latin.
Je vous ai parlé des successeurs de La Palisse. Hélas ! quelle décadence !
Comme ils ont altéré cette naïve simplicité
de leur ancélrc, qui fil loule sa gloire et fut tout son génie !
Cerles, ils en onl garde assez, avouons-le, — car il faut cire jusle. . . pour être logique, — pour qu'on puisse aisément reconnaître leur filiation, avantage bien rare chez les successeurs des monarques.
Voici comment les successeurs de La Palisse ont défiguré ses charmanics et honnêtes qualités. Je vais tout vous dire en un mot :
Ils onl emprunté tout ce qu'il avait de mauvais a chacun des régimes qui les ont précédés. — Voilà.
Je veux dire qu'ils ont mêlé Prudhomme et Jocrisse à leur aïeul — si peu prétentieux, rhonnéle homme!
De là une décadence dans leur langage.
Et cependant, pour être jusic — et logique, — ii faut recoQoaitre qu ils ont montré des qualités nouvelles, bien faites pour éblouir la niasse des badauds, qui railleraient sans pitié la simplicité sainte de La Palisse P'', mais auxquels en impose aisément la solennité, la fausse noblesse, en un mot la banalité vernissée et boursouflée de uiéiaphores.
Prenons des exemples. — £n voici un :
La sagesse des nations, qui parle souvent comme La Palisse, a dit : Il n'y a pas d'effet . sans cause. — Rien de plus vulgaire.
Voyez maintenant comment avec un ton.
dogmatique, un faux air de philosophie, on peut rajeunir une pensée aussi banale. On
écrira dans ce genre :
<( Tenons pour certain qu'un grand effet
est toujours dû à une grande eause, jamais à une petite* »
Et si roa veut ajouter à la pensée Téclat
d'une métaphore :
c( Lelincelle n allume un vaste incendie que si elle tombe sur des matières eombus* tibles amassées d'avance. »
La Cuisinière bourgeoise dit : a Pour faire un civet, prenez un lièvre »; M. de La Palisse, lui, eût dit : « Pour faire du feu, pre* nez des matières combuslibles. » L'écrivain cité a su habilement orner ces vérités trop nues.
Il y a une vingtaine d'années, lorsqu'il n'avait pas encore perfectionné son procédé et qu'il s'en tenait purement et sottement aux. préceptes du muilie, cet auteur s'était acquis une belle réputation par un ouvrage dont
j'extrais, comme spccinien, lu phrase suivante :
u La richesse d'un pays dépend de la prospérité génénde. »
Cela, je Tavoue, me séduit davantage.
Cesl presque du La Palisse. Mais, depuis, je le répète, quelle décadence !
Vous vous rappelez le couplet où il est dit du grand La Palisse :
Il était toujours vainqueur Quand il remportait la victoire.
Eh bien ! voyez avec quelle grandiloquence on peut exprimer une pensée analogue :
« Si pendant près de mille ans les Romains sont toujours sortis triomphants des plus du* res épreaves et des plus grands périls, c'est
qu'il existait une raison générale qui les a toujours rendus supérieurs à leurs ennemis... »
« C'est le propre du génie que de survivre au néant. »
Survivre au néant ! Vivre après le néant !
Qu'es t-ee que eela peut bien signiiler?
Mais ces trouvailles heureuses, ces habiles ornements faussent parfois la pensée ou la rendent inintelligible. Voici un exeni])Ie de ce défaut dans une phrase déjà citée :
Le disciple inconnu de La Palisse, qui a chanté son histoire, a bien pu dire ; « Un quart d'heure avant sa mort il était encore en vie » Mais il avait trop bien retenu les leçons du maître et son amour naïf de la vérité pour jamais se permettre d'écrire : « Un
quart d'heure après sa mort il était encore en vie. »
Ce qui précède montre assez quel a élé notre but en écrivant ces lignes. Noire but, c'est de prouver que lorsque la Providence suscite des hommes tels que La Palisse, Prudhomme ou . Jocrisse, c'est pour donner aux peuples l'occasion d'en rire et de les siffler tout à leur aise.
Heureux donc les peuples qui les bafouent et qui les raillent! Malheur à ceux qui les prendraient au sérieux et les ap|)laudiraient! La grande justicière, dont on profane souvent le nom, l'histoire, n'aurait que railleries pour l'infortune de ces peuples... Pour la raconter, une citation de Rabelais lui suflirait... Ecoulez :
c( Le marchant, tout effrayé de ce que devant ses yeulx périr voyoit et noyer ses mou-
tons, s'cfforçoil de les cmpescher cl retenir de son pouvoir. Mais c'éloil en vain. Tous à la file saiilloienl dedans la mer et pcrissoient. Finalemenl, il en prit un grand et fort par la toison sur le lillac de la nauf, euidant ainsi le retenir, et saulver le reste aussi eonséquemment. Le mouton fut si puissant qu'il emporta en mer avee soy le marehanl, et fui noyé, en pareille forme que les moulons de Polypliemus le borgne cyclopc emportèrent hors la eavcrne Ulyxés et ses compaignons.
Autant en firent les autres bcrgicrs cl moutonniers, les prcnans uns par les eornes, autres par les jambes, autres par la toison.
« L'squeh tons furent pareillement en mer portés et noyés misérablement. »
GoogI
BU