CHAPITRE PREMIER Les Étudiants
Indiscipline. — Importance numérique. — Les étudiants religieux.
La discipline et la bonne conduite n'étaient pas les vertus principales d'un étudiant de l'Université, cet étudiant fùt-il un décrétiste. Philippe-Auguste, dans un but d'intérêt privé plutôt que pour obéir aux prescriptions pontificales déclara, les « gens d'école > exempts de la juridiction royale. Seuls, les juges d'église avaient droit de les faire emprisonner et de les mettre à l'amende. Grégoire IX affirma encore „dav»otage ce. privilège da^g g» hniip d'or (123 i) et renouvela les instructions primitivement adressées paFCéîestin III à l'évêque et aux juges ecclésiastiques en faveur des clercs de l'Université*. Il faut bien l'avouer^ les étudiants abusaient de ces privilèges. L'histoire de l'archidiacre de Liège, les batailles du bourg Saint-Marcel, les scandales du Pré-aux- Glercs sont devenus légendaires ; il n'est pas besoin de les rappeler plus en détail. Pour montrer cependant jusqu'où allait la confiance de l'Université en matière d'immunités juridiques, un exemple tiré de la conduite des suppôts de la Faculté servira à loisir. Marie, veuve de Louis I»**, duc d'Anjou, s'appuyant sur le privilège de sa naissance et sur ses titres de reine de Sicile et de Jérusalem, avait fait saisir sous forme de procès, les effets d'un
1. Cf. Jourdain, /ndtfj; chronologicus, I, p. 1; Do Boolay, III, p. 141; Goérard, Cartulaire de l'église de Paris, p. 161.
certain Mathieu du Yasser, bachelier en droit, étudiant à Paris. Celui-ci, assuré de l'appui de l'Université, ouvertement soutenu du reste par le Procureur général, ne craignit pas de porter ses plaintes devant le Parlement, et cette Cour rendit un arrêt contraignant la reine et ses gens à indemniser du Yasser et à payer tous les frais ^ L'Université était très jalouse de maintenir intact son fameux droit de committimus, et c'était la seconde fois qu'elle s'attaquait à une reine pour le défendre '. Grâce aux exemptions et aux immunités, grâce à l'incurie de l'autorité civile, les troubles et les rixes se multiplaient au sujet des usages les plus ordinaires et des plus innocentes pratiques : les processions, les foires universitaires, le droit de béjaune , tout devenait une causé de désordre. Chaque Faculté veillait cependant sur ses étudiants, et le conseil des maîtres déférait sans faiblesse les délinquants au tribunal du Recteur qui ne les ménageait pas. La punition la plus ordinaire était la fustigation. Cette peine était déjà appliquée au xiir* siècle et durait encore au xv« siècle', et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle n'atteignait pas seulement les simples écoliers, mais que les bacheliers eux-mêmes n'y échappaient pas. Pour des manquements d'un autre genre, la Faculté imposait elle-même des peines diverses : ainsi, Théobald, l'un de ses suppôts, dut se présenter à genoux devant les docteurs-régents, — pour une faute contre les statuts. C'était sous le décanat d'Ambroise de Cambrai. Quelque temps après,, plusieurs bacheliers étaient soumis à une amende honorable non moins humiliante.
Les étudiants en droit avaient déjà dès lors une réputation très peu favorable : leur âge^, l'habitude de la chicane, une situation indépendante, les fonctions parfois séculières auxquelles ils se destinaient, expliqueraient ,à la rigueur sans l'excuser, la part qu'ils prenaient aux troubles si fréquents dans l'Université. Us avaient aussi une liberté plus grande encore que celle des autres étudiants, puisque, pour la plupart, ils n'appartenaient pas à des congrégations religieuses ou à des collèges, mais qu'ils rentraient
1. Arrêt da 17 juio 1400. — Cf. Bistoirt de rUniversiié, t. III, p. 197.
2. Elle avait déjà plaidé cootre la reine Blanche et gagné sa caose. — Arrêt du 4 mars 1393. Requêtes de l'Hôtel du Palais.
3. Ou Boulay le constate ingénument, et sa phrase est très expressive dans le texte latin : « More scholarium in scholis flagellati. » But., III, p. 1.
4. Du Boulay, pour expliquer le serment spécial que les élèves de la Faculté durent prêter à la reine Blanche dans des circonstances difficiles, s'exprime ainsi : « ... Quamobrem verô spéciale à Oecretistis et Legistis Juramentum exigeretur ex eo coi\)icitur, quod, cum grandiores œtate et corpore essent, nec adstricti tam arctis legibus ut alij qui in aliis Facultatibus studebant, vulgo quoque cœteris erant peiulaniiares. » BuL, m, 241.
daûs le nombre des étudiants complètement libres, si désavantageusement connus sous le nom de martinets ou galoches *.
Les__caaûnistes formèrent une catégoriçji'jétuàiants assez considérable : à certaines époques ils étaient plus nombreux que les théologiens séculiers. Les étrangers eux-mêmes abondaient, les Anglais abandonnant leur célèbre école d'Oxford*, les Italiens oubliant quelquefois la noble Bologne, pour venir admirer renseignement français*. La . raison de cette augmentation d ans h y nombre des élèves s'explique par la nécessité où étaient les éyêques, les chapitres et les monastères, de défendre leurs intérêts te mporels. L es questions de serment et de testament qui au moyen, âge relevaient des juridictions ecclésiastiques étendaient encore la compétence réelle du droit canonique. Dans le domaine purement ecclésiastique, les fréquents rapports avec Rome, l'interprétation des rescrits, les demandes de grâces, les appels, les discussions au sujet des expectatives et des réserves; et par ailleurs, les emplois royaux, les charges du Parlement et du Châtelet, les polices royales, diocésaines ou monastiques, ouvraient aux étudiants en droit l'entrée de cent offices aussi honorables que lucratifs*. Si l'on ajoute à ces motifs la pratique du concours qui s'établit de bonne heure pour les dignités d'archidiacre ou de membre des chapitres cathédraux, pour l'obtention de l'office de vicaire général dans les grandes maisons religieuses, telles que Saint- Germain des Prés, et tant d'autres, on comprendra aisément que, pour les membres du clergé qui n'appartenaient pas àla noblesse, la carrière du droit était le moyen assuré de parvenir à la fortune*. Aussi, le petit nombre ÏÏe 'bourses fondées dans les collèges eDTfaveur des canonistes n'est-il pas un argument contre l'importance de l'étude du droit, au contraire , il prouve qu'elle ii'avait
1. Cf. TARAififE, De la discipline dans l'ancienne Université de Paris. — Eo Angleterre, les martinets étaient appelés « chamber dekyns n et de nombreux règlements restrictifs furent édictés contre eux. — H. Maldsn, On tke origin of Universities, p. 85. Cf. Wooo : ann. 1408, 1413, 1422, 1512.