‹ La famille Alain (volume 2)Chapitre 17 sur 21 · LXII · texte numérisé non relu

LXII

Ce qu'eût dit le baroii s'il n'eût été occupé à dormir.

Comme nous l'avons dit, le baron dormait; sans cela il eût quelque peu altéré le texte d'Athanase et proposé celte va-

riante : « La demoiselle assura qu'il ne lui en arriverait aucun malheur; que depuis l'origine du monde il était mort tant de gens, que le sol devait être maintenant tout entier composé de poussière humaine, et qu'une rose, n'importe oîiil plairait de la cueillir, ne pourrait jeter ses racines dans un si petit espace qu'il n'y eût eu là un corps rendu aux éléments. »

Comme l'avait dit Alhanase, KrumphoUz avait rapporté la rose le lendemain, mais il l'avait gardée toute la soirée, et son hut était atteint; toute la fantastique histoire du cimetière, il l'avait créée ex abrupto^ pour garder sa rose toute la soirée, ainsi qu'il en avait fait la promesse à une autre femme qui la lui avait donnée, et qui avait mis ce prix à quelque chose que probablement Conrad était fort désireux d'obtenir.

Quelque temps après, Krunipholtz avait cessé devenir chez sa maîtresse, et des marques qui allaient devenir visibles de la faiblesse de leur fille, comme on dit, avaient obligé les parents à quitter avec elle la résidence, et à répandre, après qu'ils l'eurent laissée chez des parents qui demeuraient fort loin de là, la fable que racontait Athanase, fable qui trouva d'autant plus de crédulité que la première partie de Thistoire avait, sans qu'on sût comment, transpiré dans le public et occupé quelque temps un certain nombre de cerveaux creux et inoccupés.

De retour à Ober-Wesel, Conrad sentit qu'il n'avait pas long temps à vivre, et en même temps qu'il mourrait sans souffrances, non pas, ainsi qu'il a été dit si souvent, comme on s'endort, mais au contraire comme on s'éveille d'un songe pénible.

Il se félicita de voir qu'il finirait de bonne grâce, sans se cramponner à la vie comme les arbres qui en vieillissant enfoncent plus profondément leurs racines dans le sol. 11 se fit porter dans tous les lieux qui avaient conservé pour lui quelques souvenirs, puis il se fit coucher dans une chambre richement tendue de soie, où de son lit la vue s'étendait sur le Khin; il fil remplir

celte chambre de rosiers en fleurs, fit semer sur le tapis et sur son lit des roses effeuillées.

Un jour il se sentit tellement affaibli qu'il comptait qu'il ne verrait plus lever le soleil ; il défendit de laisser entrer les médecins ni personne, fit effeuiller dans sa chambre des roses fraîches, et, quand le soleil disparut derrière des nuages que son reflet empourprait, il fit ouvrir les fenêtres, et un rayon encore vint colorer de rose sa face pâle et son oreiller; puis il sentit qu il faisait froid, il fît signe de fermer la fenêtre et de faire du feu, car, dit-il en souriant et d'une voix faible, j'ai décidé que je mourrais sans souffrir.

Le soleil avait disparu, et ne laissait plus à l'occident qu'une teinte jaune qui pâlissait à chaque instant. Il entendit Alhanase qui sanglotait aux pieds de son lit. Il lui fit signe d'approcher.

— Athanase, lui dit-il, c'est une souffrance de voir et d'entendre pleurer; si tu m'as jamais aimé, garde comme moi un visage calme : avec tes yeux gonflés lu fais une horrible disparate dans celte chambre que j'ai fait faire si riante, ta figure fait mal sur les feuilles de roses ; va prendre une bouteille de kirschenwasser, et bois pour moi le coup de l'étrier, car je vais faire un voyage dans lequel tu ne m'accompagneras pas. Allons, prends le kirschenwasser.

Athanase obéit, Krumphollz voulait verser lui-même, mai§ il n'en eut pas la force.

— Allons, dit-il, les chevaux sont à la voiture et le postillon fait claquer son fouet, dis moi bon voyage.

11 reprit haleine et dit : — Mon bon Athanase, je ne t'ai pas oublié dans mon testament, j'ai toujours été pour toi un bon maître, me refuseras-tu ce que je vais te demander?

A ce moment un domestique vint parler bas à Alhanase, qui dit à Conrad : — Plusieurs de vos parents et de vos amis demandent en pleurant à entrer.

—C'est la plus mauvaise recommandation, dit péniblement Conrad, ils entreront dans une demi-heure.

— Votre Excellence demandait quelque chose à son serviteur.

— Oh I Alhanase, Excellence toi-même^ si tu veux. C'est dans la nuit où j'entre que tous les chats sont du même gris. Ce que j'ai à le demander, ce que tu ne peux me refuser sous peine d'ingratitude, c'est de prendre pour quelques minutes un visage riant, et de me chanter une chanson.

— Que voulez-vous que je chante? dit Alhanase.

— Ce que lu voudras, dit Krumpholtz en traînant ses paroles, entre-coupées d'un hoquet, pourvu que ce ne soit ni un Requiem ni un De profundis, dont la figure semble le prélude ; dépêche-loi, car c'est dans ce moment qu'il est important de m'obéir promptement.

Alhanase, d'un ton dolent, commença à psalmodier en pleurant l'air:

Au Rhin, au Rhin.

— Sais-tu donc cet air? dit le baron se levant sur un coude et retombant aussitôt.

— Oui, monsieur le baron.

— Alors, chante-le, au nom du ciel, chante-le, etpresâ(^ la mesure, pour cause.

Athanase essuya ses larmes et recommença :

Au Rhin, au Rhin, c'est là que sont nos vi - gnes. Qu'il

fc:

soit bé • ni, le Rhin '.Qu'il soit bé - ni, le Rhin! Le

pam-pre là s'é-lenden Ion- gués li -gnes, Qu il

soit bé-ni, le Rhin î Qu'il soit bé - ni, le Rhin!

FA DIÈZE. 39i

Mais Conrad Krumpholtz n'avait pas entendu l'air ; il avait cessé d'exister lorsqu'Alhanase avait passé le fa dièze. Et heureusement pour lui ; car il eût appris qui celte Blanche, le sujet de ses rêves dorés, celte Blanche qu'il avait divinisée dans son esprit et dans son cœur, cette Blanche, qui avait eu le commencement de sa vie, et dont le souvenir en avait si fort tourmenlé la fin; il eût appris que celte Blanche Slrœnilz, celle dont il avait trouvé le bouquet de bluels, celle dont il avait payé un vieux mouchoir deux cents florins, était celle même Blanche que dédaignait depuis si longtemps Alhanase ; que c'était elle dont la voix lui avait fait entendre à Paris une mesure de plus de son air, lorsqu'elle voulait atlirer raltenlion de son valet ; que c'était elle qui avait appris cet air à A Ihanase^, et que, enrichie par le testament du baron, elle vivrait avec Alhanase dans celle retraite où Conrad avait cherché vainement à rappeler des souvenirs qui avaient fait le charme de sa jeunesse; il eût appris ce qu'il soupçonnait déjà, qu'au fond de nos peines et de nos joies, même les plus intimes, il n'y a rien.

Voici ce qu'il arriva du testament de Conrad Krumpholtz, On ne pensa pas à prendre l'empreinte de son visage. Blanche Strœnilz et Alhanase acceplèrent les différents legs qui les concernaient et se marièrent. Pierre Lorrin, Thomme aux lunettes bleues, dépensa ses dix mille florins à faire représenler à ses frais un opéra ridicule qui fut joué trois fois. Les femmes et les filles d'Ober-Wesel assez heureuses pour se nommer Blanche reçurent les cinq cents florins et jelèrent fiu vent le bouquet de bluets. Le major Keller paria les cinq cents florins à une course qui eut lieu centre le cheval qui lui venait du legs de Conrad et celui d' un de ses amis ; il perdit par une chute qui lui brisa la têle sur une pierre. Alhanase eut soin de revendiquer les dix mille florins légués à celui qui finirait Fair :

Au Rhin, au Rliin

Au Requiem qui fut chaulé pour Conrad, une seule personne pleura; ce fut la fîlle du savant, qui, moyennant la petite somme que lui avait valu son nom de Blanche, se compléta une dot et se maria.

Au lieu des fleurs que Conrad Krumpholtz avait demandé qu'on cultivât sur sa tombe. Blanche et Athanase crurent devoir mettre une énorme colonne où l'on grava l'éloge du mort et « les regrets de tous ceux qui l'avaient connu. » On interpréta mal ce soin des deux héritiers : on prétendit qu'ils n'avaient chargé le corps de Krumpholtz de cette lourde colonne quiB dans la crainte que « la terre ne lui fût trop légère, » et qu'il ne sortit de son tombeau.

Pour nous, sans vouloir médire de Blanche et d'Athanase, nous nous permettrons seulement d'affirmer, en thèse générale, que, quelque grande que soit la douleur pieuse d'un héritier, elle n'égale pas celle qu'il ressentirait si l'homme dont il pleure la mort revenait à la vie.

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