LES QUARTIERS TRANQUILLES
PAR LP. UftMIL
PsirAcs. — Jlle ego qui qucmJûm... Moi qui, autrefois, ai démontré aux faiseurs de romance» qu’on ne peut danser ni sur ni sous la fougère , pas plus que sous la coudrette; que le papillon et la rose ne sont inséparables que dans les vers libres; qu’un papillon ne poie sur une rose qu’à défaut d’autres fleurs, cl lui préfère toujours le chardon : il est un autre préjugé que j’atuque aujourd'hui, non par un vain amour du paradoxe, mais par un noble amour de l'humanité, mû par le désir de prémunir les hommes contre les écueils orije me suis brisé. Je sais que l’expérience d'autrui ne nous sert jamais de rien ; que souvent même nos erreurs personnelles sont comme les chutes de l’aveugle , qui ne l’empêchent pas de retomber à chaque trou ouvert sous ses pas; mais l’aveu que l'on fait de ses fautes, de ses erreurs, de set folies passées, est un hommage qu'on a le plaisir de rendre soi-même à si prudence , à sa perspicacité, à sa sagesse actuelle.
/ es quartiers tranquilles. — Je connais bon nombre de gens de talent qui vivent et écrivent dans les quartiers les pins bruyants et les plus fàngeux de Paris. De temps à autre aortenl d'une de ces nies un beau livre, de beaux vert, un beau tableau. C’eat ainsi qu’on voit au printemps, lorsque les prés commencent à se diaprer de fleurs roses et blanchei , sortir , en rampant , de la fange d'une mare ou de la vase d'un étang, une sorte de minaisc grise qui se vient étaler aux premiers rayons du soleil de mai. Celte grossière enveloppe r.e déchire, c’est la Peau d'Ave des fées qui cache une princesse plus belle que le jour. Une libellule , uue demoiselle aux ailes de gaie , au corpa d’émeraude , en sort , essuie au soleil ses ailes plissées et humides , puis bientôt, picrrerie vivante , sc laisse aller au vent , qui la porte sur 1rs fleurs de 1a prairie, avec lesquellca elle est née, avec lesquelles elle mourra. Mais, au contraire, les gens qui font des distiques pour l'Arc-de-triomphe , des comédies non destinées à la représentation après avoir été refusées à tous les théâtres; des charades pour T/4/manacJi des Muses ; des essais sur les maurt et la philosophie des crapaud s ; les gens qni expurgent Racine pour qu'on puisse jouer scs tragédies dans les collèges ; tous ers gens là sentent le besoin de la retraite , de la retraite mère de la méditation, de la méditation mère des chefs-d'œuvre.
Quelqu'un, qae je ne nommerai pat, est récemment tombé dans l’erreur des faiseurs de charades et de distiques, sealement quant au domicile, et ce quelqu’un est aujourd’hui occupé à mourir de chagrin.
C’ral qu’en effet il y a deux ennemis irréconciliables, acharnés, mortels, — comme le sont tous les ennrmis intimes, — ce sont le corps et 1s pensée, la partie matérielle et la partie intellectuelle de notre être. L’exercice de la pensée tue le corps ; l'exercice du corps lue la pensée. La fatigue physique est le meilleur remède aux peines de l'âne et aux anxiétés de l’esprit. Les laboureurs sont plus gras que les poètes, mais en revanche il est à croire que la pensée des poêles est moins maigre que celle des laboureurs.
ür, tout le monde a éprouvé cette hésitation an moment de ae mettre an travail , cette lutte de l'esprit qui veut et du corps qui ne veut pas. Tous les poêles anciens en ont purlé, tous ont montré combien le corps est ingénieux à tromper la pensée. Quel est l’homme qui t n’a pas entendu mille fois au dedans de soi le dialogue suivant :
La pensée. — ■ Les formes incomplètes et mobiles qui passaient devant moi avec du nuances douteuses et changeantes semblent prendre un corps «t une couleur; le nuage se dissipe; le chaos a cessé de s'agiter; tout ae met en ordre : travaillons I »
Le corps. — - Il fait un beau soleil , les tubéreuses en fleurs doivent parfumer le jardin; il serait bien plus agréable de prendre l’air : promenons-nous : »
Cette proposition maladroite, sam précautions oratoires, n’obtient aucun succès. C’est comme si Ton disait à un homme qui a soif :
■ Voici nn excellent moroeau de pâté. » La pennée ne répond donc pat ; elle a’obstme ; le corps comprend alors qu'il ne faut pas heurter de front celte fantaisie de travail, mais qu'il faut au contraire y rat-
tacher , d’une manière indirecte, U distraction qui doit plus tard la détruire.
Le corps. — « Cependant le grand air , avant le travail , rafraîchît l'imagination : l'aspect du ciel bleu , qui apparaît par taches à traven le feuillage des sycomores, donne de la poésie. Peut-être aussi verrait-on, à cette petite fenêtre que voua «avec , cette ravissante figure dont la vue seule donne de l'esprit par l'envie d’en avoir et d’en avo: pour elle. •
La pensée. ( A part.) — « Peut-être ce butor a-t-il raison. Allons au jardin. •
Dès lors la pensée est perdue! Une fois au jardin , la malheureuse ae divise à l’infini, elle suit à 1a fois et ee brillant lépidoptère, fleur ailée qui semble chercher sa tige : et cette fleur aux fana tissus , aux fiches couleurs, et l’abeille qui bourdonne dans la fleur. La pauvre pensée tirée en tous sens, écartelée, finit par se sentir trop faible pour le travail. C’est ce qui lui arrive chaque fois que le corps phia puissant qu'elle l’attaque directement ; elle n’en triomphe que lorsqu'elle peut s'élever , à son insu , à une hauteur où il ne peut plut l'atteindre ; il faut qu'elle ruse et qu’elle le trompe pour le jeter dans une occupation à laquelle il puisse ae livrer seul , sans son concours à elle. Cela se passe souvent ainsi :
La pensée. — • Or çà , mon bon ami , voyons donc si vous saures bien me tailler cinq ou ait plumes. •
Tailler la plumes al une chose que h main fait d'etle-même. Pendant que le corps taille da pluma , la pensée s'échappe furtivement. Mais quelquefois le corpa saisit le premier prétexte venu pour ne jm tailler de pluma.
Le corps. — • Voua en avrx six touta neuves qu'une main fort chère vous a taillées, ma aie. Voua vous moqua de moi! j’aime mieux faire des arma. •
La pensée. — « Il fait trop chaud pour faire da armes , mon bien bon ami ; vous allez vous exténuer ou prendre un rbiume de cerveau , et c'al moi qui en souffre. Je vous trouve même un peu pâle aujourd'hui : promenex-vous dans la chambre en long et en large. •
Si le eorps est asaa sot pour se laisser prendre à cette amorce, pendant qu'il s’agite dans cet étroit apace, la pensée , qui n'a que faire à cela, s’envole et lui échappe de nouveau. La victoire lui rate , et ce n’est pas sans peine.
Il y a da corps innocents et niais qu’on peut occuper et distraire avec la moindre des choses; ils se laissent prendre à jouer du piano sur leur table, ou bien à tirer leur moustache. A. J)., poêle de talent, a un corps qui s amuse à s'arracher la cils des yeux. Mais il en est aussi de plus récalcitrants : ceux-là se défient de toutes les occupations que leur indique la pensée ; on ne peut guère les attraper que par la chotes extérieures t an de ca bruits monotones, par exemple, qu’on entend uns l'écouler.
La pensée. — • Ecoutes donc un peu, mon cher ami, comme le vent souille dans la feuilles] comme la mer gronde! comme la pluie bat la vitrea! comme les clocha tintent! »
Alors le corps se laisse aller à entendre, et quand il sort de sa distraction, il s'aperçoit que la pensée l’a laissé là ; il 1a regarde, il la suit d'un œil hébété, comme l'oiseleur entre les mains duquel vient de glisser une fauvette; il la voit, sur la dernière branche d’un acacia, sautiller au soleil ; il l’entend chanter librement. Et bref, c’est alors que la pensée peut faire sa conditions , et qu’elle oblige le corps à écrire sous sa dictée.
Hé bien I pour revenir à mon sujet, au bruit de la mer , du vent , de la pluie, des clocha, on peut joindre le tumulte confus, le brouhaha d'un quartier dit brayant. Nul son n'y arrive asset distinct aux oreilles pour occuper l’esprit ; mari, au contraire, dans un quartier dit Iran quille, chique son apporte une idée, et chaque idée une distraction.
Cal dsiu la quartiers tranquilles qu’on entend distinctement les gamma du piano de la voisine, la flûte du voisin, la pss (lins l’escalier. • Est ce une visite pour moi? Est-ce celte lettre que j'aUrnds? a
Un marchand vient-il à crier dans la rue, partout ailleurs cc.cn se perdrait dans le bruit général ; Ici, vous Tenienda, et il faut suivre l’idée qu’il vous apporte.
Puis voici la laitière! Vous savex que c’at une vois de femme, c'est une voix de jeune femme. Cela voua fait penser à une autre voix d’une autre jeune femme. • Celte laitière doit avoir un fichu à carreaux rouges et bleus. Or, dans uo endroit où da piyunes avaient da fichus h carreaux rouges et bleus , je suri raté deux jours h la campagne. Ce août deux beaux jours! Comme les bois étaient pirfomésl comme ta voix était douce ! comme son regard était pur ! •
Vient à son tour le vitrier. ■ Un jour je cassai un carreau en acaladant une fenêtre ; j'ai encore à 1a main la cicatrice de la blaturc que je me Ai. •
Ainsi du rate. Travailla donc quand chaque son de h rue vous apporte pour deux jours de souvenirs, de regrets, d'espoir, de crainte I Siuva donc une idée !
Je vous renouvelle donc ma première quation : comment ce* mci- •ieurs font-ils, au milieu de tout cela, et leurs beaux acrostiches e t leurs sublima disiiqaa? Je n'en sari vraiment rien, pas plus qae je ne sais pourquoi iis la font.
Kkit - Ty* Liuii, ni S.utt,', IlL