RIO-DE-JANEIRO
Au commencement de 1843, Sallenauve écrivait à Jacques Bricheteau :
« Cher ami. vous "\ous plaignez de mon long silence, el, en effet, depuis la lettre qui vous annonçait mon heureuse arrivée dans la capitale du Brésil, je ne vous ai pas donné signe de vie.
» A la manière dont les choses avaient débuté, je m'étais fait l'illusion d'une solution assez facile et assez prochaine. Présenté par la Luigia à son duc, j'en avais été admirablement reçu. Ce vieillard, qui est un gentilhomme de l'ancienne roche, avait voulu me conduire lui-même chez son neveu, le ministre des relations extérieures, el rien n'avait paru si simple à ce haut fonctionnaire que l'affaire dont je l'entretenais.
» Je fus donc plusieurs semaines remettant à vous écrire, dans l'espérance des heureuses nouvelles que j'aurais à vous^ adresser. Mais quand je vis les semaines s'écouler et devenir des mois toujours remplis par de
belles paroles, qu'aucun effet ne venait confirmer, je tombai en proie à un profond découragement, et finis par ne plus même me sentir le courage de toucher une plume. Vint ensuite un travail entrepris pour aider au succès de ma sollicitation. Commencé sans ardeur, ce travail avait fini par m"absorber à ce point que, pendant qu'il s'achevait, je confesse avoir perdu en quelque sorte le sentiment de la vie réelle ; je ne vivais plus alors que de la vie de l'art, dans laquelle je m'étais replongé tout entier.
» Cette œuvre, par laquelle j'ai fait ma rentrée dans la sculpture, est tout simplement un buste de la Luigia. Nous nous apercevions que mon affaire n'avançait pas et, par le fait même de cette torpeur, le vieux duc, qui se pique de faire vite et bien tout ce qu'il entreprend, se refroidissait de plus en plus, dans la protection qu'il m'avait jusque-là accordée auprès de son neveu le ministre :
» Je sais bien, me dit un jour la Luigia, le moyen d'avoir le cher homme à notre dévotion : mais ce moyen dans ma bouche a quelque chose de ridicule, et je suis vraiment bien empêchée pour vous le confier.
» Après s'être fait longtemps presser, la Luigia finit par m'avouer que la possession de son buste mettrait son adorateur au troisième ciel, et il fut con\enu que. pour ranimer le zèle de l'endormi, nous essaierions de cette ressource.
» Quelque chose d'abord nous embarrassa : nous avions jugé que le présent devait être offert au vieux duc en la forme d'une surprise, ce qui, pour lui, en quadruplerait le prix ; mais le moyen que mon modèle me donnât secrètement des séances, quand le terrible soupirant ne la quitte pas d'un instant, et qu'à l'ancienne assiduité de lord Barimore il joint toute la soupçonneuse défiance d'une jalousie octogénaire et portugaise !
» Pourtant, en prenant les heures où son service, qu'il entend faire encore quelquefois, malgré son grand âge, le retenait au palais impérial, nous vînmes à bout de mener à bien l'entreprise ; et celle-ci, soit dit en passant, donna lieu entre la Luigia et moi à une assez singulière explication.
)) La cantatrice est restée pieuse comme vous ra\ez
connue à Paris, et Rio-de-Janiero n'est pas un pays où l'on désaprenne la dévotion. Elle a donc un confesseur qui est un vieux moine franciscain du couvent de Santo- Antonio, l'un des monastères les plus célèbres de la ville.
» Lors de la première séance qu'elle me donna, le saint homme était présent ; il assista de même à la seconde, puis à la troisième, si bien que je dus voir là un parti-pris dont il n'y avait pas lieu, ce semble, pour moi, de me montrer très satisfait. — Mais chère Luigia, dis-je à mon ancienne gouvernante, en voyant toujours ce vieux moine en tiers avec nous, permettez-moi de m'étonner de vos défiances. Vous ne posez maintenant que pour la fi^urCj et, autrefois, quand il s'agissait de la Pandore, qui me mettait en proie à de bien autres tentations, vous avez eu en moi une foi absolue, entière, et je ne sache pas que vous ayez eu à vous en repentir. — A cette époque, me répondit cette étrange femme, j'étais libre et n'avais à rendre compte qu'à ma conscience. — Aujourd'hui vous ne l'êtes donc plus ? — Votre question est étrange ; ne voyez-vous pas ce que vous voyez ! — Comment ! le vieux duc serait pour vous autre chose qu'un ami ? — Sans aucun doute ; vous seul à Rio ignorez que sa prétention est de faire de moi sa femme. — Mais je vois à cet arrangement une difficulté : d'abord vous aviez refusé un pair d'Angleterre, ensuite le marquis de Ronquerolles qui était un jeune homme auprès du prétendant actuel ; de plus, vous êtes engagée avec moi. — Vous croyez plaisanter, me dit alors la Luigia ; mais rien n'est plus sérieux que notre conversation de Londres, où je vous fis entrevoir que nous pourrions finir nos jours ensemble, mais à la condition de vous voir remonter au rang dont vous étiez descendu. — Eh bien ! je ne suis plus député, et me voici maniant la glaise comme par le passé. — Oh ! me répondit-elle, ce n'est pas de la sculpture que vous faites en ce moment : en faisant mon buste, vous avez un autre but que celui de faire mon buste ; ce n'est pas ainsi que je vous veux ; un intérêt sans doute bien respectable passe pour vous, aujourd'hui, avant la rehgion de l'art : mais, n'importe, vous y revenez tout doucement, et il faudra bien que ce qui est écrit s'accomplisse.
» Je fus Stupéfait, je dois vous l'avouer, cher ami, de l'espèce de foi avec laquelle la veuve de Benedelto semblait mettre la main sur mon avenir.
» — Mais, lui objectai-je, pour raccomplissemenl de votre prédiction, c'est un chemin étrange que votre union avec le vieux duc,, car je ne vous crois pas capable de spéculer sur sa mort en vue d'un autre mariage que vous auriez dans la pensée : je vous ai toujours connu des sentiments plus nobles. — Comment voulez-vous, me répondit la Luigia, que je pense à épouser ce pauvre homme ? il a une femme en Portugal. — Alors, repartis-je, cette intimité déclarée dans laquelle vous vivez avec lui et qui vous conseille vis-à-vis de moi des précautions si singulières, prend un caractère plus grave ; le duc a beau être en quelque sorte hors d'âge, l'amour d'un vieillard, plus que tout autre, a quelque chose de compromettant. — Aussi a-t-il soin de dire que du moment où je serai déci dée à lui donner ma main, l'obstacle disparaîtra, et la cour qu'il me fait est publiquement sur le pied d'une re cherche matrimoniale. — Mais, comment l'entend-il ? il ne peu avoir publiquement aussi la pensée d'un crime,
» La Luigia haussa les épaules. — Vous ne savez pas, me dit-elle, qu'entre toutes ses iciécs du passé, mon moux duc a conservé une foi entière à cette rêverie qu'on ap> pelle la cabale. Il a un observatoire où, avec un vieux juif portugais, très versé dans l'étude des sciences occul tes, il pratique des opérations astrologiques, et vingt fois il a refait mon horoscope qui, toujours, lui a annoncé que je porterais son nom.
» — Et vous croyez à cet horoscope ?
» — Je ne crois à rien, répondit la Luigia, je me laisse aller à la pente de l'avenir, sachant, comme je vous le disais lorsque je vous fis mes adieux à Ville-d'Avray, qu'à celui qui sait attendre bien des choses arrivent. Qui vous eût prédit alors que, deux ou trois ans plus tard,, nous causerions en tête-à-tête à Rio-de-Janeiro, vous eût semblé un bien ridicule prophète. Ce qui sera, sera, quoi que vous en puissiez penser, je trouve que déjà j'ai monté bien des échelons.
» Je ne répondis rien, trouvant cette confiance dans l'avenir tout à fait extraordinaire et me disant, à part moi,
que j'étais en effet payé pour ne plus dire à aucune fontaine : Je ne boirai pas de ton eau !
» Peu à peu cependant, je m'habituai à la présence de ce vieux moine, qui d'abord m'avait tourmenté les nerfs ; le démon de l'art me reprit, et, comme la beauté de la Luigia est arrivée aujourd'hui à son plus magnifique épanouissement, je me passionnai si bien à mon travail, que j'arrivai par moments à oublier jusqu'au but dans lequel je Tavais entrepris.
» Je mis près de six mois à exécuter moi-même ce buste en marbre, parce qu'il me fut impossible, dans ce pays encore peu avancé, de trouver le secours d'un praticien, et pendant ce temps, tout en faisant toujours quelques démarches, je n'éprouvai plus de ces impatiences et de ces désespoirs que me donnait précédemment leur insuccès. L'ardeur de ma création me faisait pour ainsi dire ajourner tranquillement ma mère ; singulière domination exercée sur l'artiste par la puissance de son œuvre ! Il est tout en elle, comme elle est tout en lui ; il semble qu'autour d'eux le monde s'arrête, ou, pour mieux dire, qu'il a cessé d'exister.
» Mon dernier coup de ciseau donné, un matin le vieux duc fut subitement placé en présence du buste monumental de la Luigia, lequel, à vrai dire, était passablement réussi. Le pauvre homme resta tout saisi. Ses yeux allaient avec une sorte d'égarement de la copie au modèle jusqu'à nous faire craindre, à cause de son grand âge, quelque crise fâcheuse ; à la fin, des larmes survinrent, qui le soulagèrent ; mais, peu après, la jalousie, qui est de toutes les passions la plus impérieuse, et, l'on pourrait presque dire, la plus féroce, se faisant jour au milieu de son bonheur et de son admiration :
» — Mais, pour exécuter à mon insu un si grand travail, il faut, ne put-il s'empêcher de remarquer, que vous ayez été bien souvent seuls ensemble.
» — Nous n'étions pas seuls, répartit la Luigia, et le père Paolo, mon confesseur, pourra vous dire que jamais je n'ai posé sans qu'il fût présent. Je n'aurais pas voulu vous procurer une joie qui pût être pour vous entremêlée de quelque peine ; je ne suis pas comme vous, je ne fais pas les choses à moitié.
)) — Ou*a donc à me reprocher ma diva ? dit alors le vieux duc en baisant galamment la main de la Luigia.
» — C'est une honte, répondit-elle, que, depuis plus de six mois, l'affaire qui intéresse l'ami auquel vous devez ce beau présent, n'ait pas pu, par votre crédit, obtenir un dénoùment.
» — Vous avez raison, s'écria le duc d'Almada : mon neveu le ministre est un drôle, un bon à rien ; mais de ce pas je m'en vais le chapitrer, parler à l'empereur, et faire, s'il le i'aul, déclarer la guerre à l'Etat du Paraguay pour que nous sortions enfin de notre incertitude.
» La vérité est que le digne homme s'est donné de nouveau des mouvements immenses, et que, chauffée par lui, toute la diplomatie du cabinet brésilien s'est employée à obtenir la liberté de ma mère. Mais tout ce que nous avons gagné, c'est d'acquérir enfin la triste assurance que, pour bien longtemps du moins, nous ne devions garder aucune espérance de réussir. « Le gouvernement actuel du Paraguay, nous a-t-on enfin catégoriquement répondu, est depuis trop peu de temps installé pour qu'il puisse penser à se relâcher d'aucune des précautions jugées utiles à l'égard des étrangers. Dans quelques années on pourra voir à faire ce que demande si ardemment Sa Majesté l'empereur du Brésil. Jusque-là, il peut être assuré que sa protégée, tout en demeurant à Tevego, qui lui a été assigné pour lieu de sa résidence, sera entourée de tous les éo^ards qui peuvent être désirés pour elle. »
» J'ai vu de mes yeux, cher ami, cette désolante réponse que le ministre des affaires étrangères a bien voulu me communiquer en original. Ainsi, ma mère est bien effectivement à Tevego, et, pour la délivrer, je n'ai plus à compter que sur moi-même : cette certitude est, en fin de cause, tout le résultat obtenu par près d'une année de patience et de démarches, et je n'ai plus qu'à me préparer pour la grande entreprise dont je vous ai parlé.
» Singulière femme que cette Luigia ! malgré toute l'affection qu'elle me témoigne et le sentiment plus vif qu'elle est censée avoir au fond du cœur, sans me le témoigner, elle ne paraît pas s'inquiéter pour moi le moins du monde, et elle se dit aussi silre de me revoir que s'il était question pour moi d'un voyage de Paris à Versailles. Tout bien
considéré, je crois que l'idée d'être duchesse finira par triompher de la résistance qu'elle avait faite jusqu'ici à son étoile ; ne dirait-on pas, en effet, que sa destinée est d'être toujours aimée par des vieillards, tous grands seigneurs et tous empressés à se mésallier avec elle ? La voilà maintenant en passe d'être duchesse d*Almada, et quoique j'en aie dit, peut-être l'idée que ce vieillard de quatre-vingt-trois ans ne durera guère et qu'il fera d'elle une très enviable douairière la décidera-t-elle à accepter ce parti, sauf à me revenir si elle avait en effet un peu d'amour pour moi, quand elle se sera ainsi réhabilitée de son mauvais passé.
» Mais, si c'est là son idée, elle fait un bien faux calcul, car au fond de cet arrangement il y aurait une senteur de spéculation qui m'éloignerait à jamais d'elle, à supposer que je puisse être amené à en vouloir pour femme. Pauvre ignorante, elle ne sait pas que maintenant, avec les tristes découvertes que j'ai faites, la manière de s'élever jusqu'à moi est de descendre, et à peu près aussi bas qu'on puisse s'abaisser. Il ne s'agit pas, en effet, de savoir si le secret me sera ou non gardé par MM. de Trailles et Rastignac. La question est que jamais femme ne sera la mienne sans avoir été préalablement mise au fait de ma honteuse origine, et voyez un peu la belle habileté de se faire grande damic pour arriver à épouser le fils de ma mère et le fils de mon père surtout î
» Dans quelques jours, je me mets en roule pour Montevideo, de là je gagnerai Buenos-Ayres, et ensuite, par les provinces d'Entre-Rios et de Corrientes, je me rendrai dans la ville du même nom, où j'organiserai mon expédition. De Corrientes, vous recevrez la dernière lettre que je vous écrirai avant d'entrer dans le désert, où je n'aurai plus sans doute aucune occasion de vous faire parvenir de mes nouvelles.
» J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait passer de la part de madame de l'Èstorade. Elle parle de la perte qu'elle a faite d'une manière parfaitement convenable et sans cet étalage de douleur qui fait douter de la sincérité des regrets. Elle me dit qu'elle met toute son étude à persuader à Nais que mon retour en France ne doit pas être attendu ; mais elle ajoute que, pour son compte, elle en
conser\'e toujours l'espoir : « Notre amitié longtemps ora- » geuse, me dit-elle, est enfin arrivée au port, et rien ne » nous empêchera plus d'avoir l'un pour l'autre les senti- » ments d'estime et d'affectueux empressement que des » rapports marqués d'idées et de caractères, joints aux » immenses services rendus par moi à sa famille, avaient » rendu si naturels entre nous. »
» Mais quil y a loin de ce qu'il plaît à la chère dame appeler le port ! Ce que j'ai à faire aujourd'hui est un peu plus difficile que d'arrêter des chevaux emportés ou d'aller souffleter M. Bélisaire.
» Enfin, je m'en remets à la Providence et me consoh'. au moins en pensant que cette idée fixe, dont je suis intérieurement tourmenté depuis plus d'un an, ^a décidément passer dans le dom^aine de l'action, et que je n'aurai plus à lutter contre un fantôme.
» Au milieu de la triste préoccupation où j'ai vécu, j'aurais quitté, mon cher Brichcteau, ce pays dont la physionomie est si pittoresque sans vous rien faire connaître de ses mœurs et de ses usages. Que je vous en dise pourtant quelque chose, au moins par le côté qui doit surtout vous intéresser.
» Vous saurez donc que la musique est ici cultivée avec passion, et qu'en particulier la musique religieuse y est en grand honneur. Aucune des résidences royales en Europe n'offre une chapelle comparable à la Capella Real, qui avait, il y a quelques années pour maître de chœur, Marcos Portugal, qu'on avait exprès appelé d'Italie, et pour organiste Neukomm, l'élève favori de Haydn. Une chose, par exemple, qui vous étonnerait fort et ne serait guère de votre goût, ce serait de voir et d'entendre, ainsi que le raconte Debret dans son Voyage au Brésil, une espèce d'orchestre en plein -vent, installé les jours de grande fête à la porte des églises à peu près le même tintamarre que les saltimbanques de nos foires pour le compeUe intrare dans leurs baraques de géantes et de veaux à deux têtes. Mais il faut se hâter d'ajouter qu'à l'intérieur les fidèles entendent une musique généralement bonne et surtout plus appropriée à sa pieuse destination. D'ailleurs, dans sa naïveté, la dévotion brésilienne ne pense pas à se scandaliser de cette burlesque cacophonie.
dont Tentreprise est généralement confiée à des barbiers qui, ici plus qu'en tout autre pays du monde, sont des hommes à toutes mains. »
Au mois de décembre 1843, Jacques Bricheteau reçut une dernière lettre de Sallenauve, datée de Corrientes. Elle était fort courte, comme celle d'un homme qui va aborder une grande et difficile entreprise et qui ne peut plus avoir sa pensée ailleurs.
« Je suis dans cette ville depuis près de six semaines, écrivait-il ; tous mes préparatifs sont faits ; on parle ici de quelques évasions heureuses accomplies par la voie que je vais tenter pour ma mère ; et, dans tous les cas, je n'ai négligé aucune des chances que j'ai pu mettre de mon côté. Demain matin, mon ami, je me mets en route. Pensez quelquefois à moi, et, quoiqu'il arrive, soyez assuré que jusqu'au dernier moment j'aurai gardé pour vous, clans mon cœur, une vive reconnaissance et tous les sentiments de l'affection la plus chaleureuse. Dites à M. Saint-Estève quelques bonnes paroles de ma part ; je vous y autorise ; ne suis-je pas un peu comme ces gladiateurs dont parle Tacite, et qui en passant devant l'empereur lui criaient : Morituri te salutant (Ceux qui vont mourir te saluent) ? )>
DEPUIS A jusqu'à Z
Pendant toute l'année 1844, de Sallenauve, pas la moindre nouvelle! Inutile de dire que, bien avant cette épo que, le monde parisien avait entièrement cessé de songer à lui. La maison de madame de l'Estorade, dont Bricheteau demeurait un des fidèles, était le seul où son souvenir fût encore vivant. Même à l'hôtel Beauséant, où son nom, à une autre époque, avait eu le privilège de soulever des tempêtes, presque jamais il n'était question de cet ancien objet d'une haine qui n'avait plus sa raison d'exister.
En effet, tout a\ait tourné selon les vœux de madame Beauvisage, que la nomination de M. de Trailles au siècle d'Arcis avait mise eniin en possession de ce salon politique, si longtemps rêvé par elle.
On imagine bien que l'importance de la position parlementaire prise par Philéas n'avait pas dû donner la solution de ce problème. Véritable machine à voter, Beauvisage n'avait pas même su se garder le mérite de fonctionner machinalement et régulièrement. Durant la première année de sa députation, nommé par l'influence du gouvernement, ce sot ne s'était pas tout d'abord décidé à faire acte d'ingratitude, et il avait hurlé avec la phalange ministérielle sans penser à mettre de son crû dans ses votes.
Mais, plus tard, il avait éprouvé une rechute de ses opinions centre-gauche, qui étaient celles, on s'en souvient, sous lesquelles il avait fait ses premières armes électorales. Bien des raisons l'avaient ramené à cet ancien
D'abord, une sourde mésmtelligence qui de tout temps avait régné entre lui et son gendre, et que les airs rogues de M. de Trailles avaient fait éclater lorsqu'il avait nettement manifesté le dessein d'imprimer à Beauvisage une direction politique.
Ensuite, nous l'avons dit quelques liornes plus haut et ailleurs, Beauvisage était un sot, c'est-à-dire une bête importante. Auprès de cette nature d'esprit, les grands mots vides d'idées ont leur fortune toute faite, et au sein du parti conservateur une petite Eglise s'étant formée sous l'invocation de Saint-Progrès, l'un des vocables les plus creux et les plus sonores qu'il soit possible d'imaginer, aussitôt Philéas avait eu l'instinct de s'y affdier, et l'avocat Victorin Hulot, l'un des grands-prêtres de cette religion, était devenu son oracle.
Il faut aussi le remarquer, Crevel, qui lui prêchait sous toutes les formes la doctrine de l'émancipation conjugale, avait également contribué à le déranger politiquement.
L'ancien parfumeur ne pardonnait ni à madame Beauvisage, ni à M. de Trailles la manière plus que légère dont on se souvient qu'un soir ils avaient parlé de ses services dans la garde nationale. L'amour-propre blessé
est peut-être le magasin, si l'on peut ainsi parler, où se confectionnent le plus de convictions toutes faites. Jusque-là, Crevel s'élait posé en indifférent politique. Du jour où il se vit l'objet des railleries de ]\Iaxime, qui passait pour un ministériel influent, il tourna à l'opposition, et ne pouvait manquer d'être suivi dans cette évolution par Beauvisage, qui, dans son admiration sans mesure pour l'ex-propriétaire de la Reine des Roses, eût volontiers écrit sur ses cartes : Elève de Célestin Crevel. Crevel, en effet, l'habillait ; Crevel l'eût meublé, si Maxime de Trailles n'y eût mis bon ordre ; Crevel lui indiquait des placements pour ses capitaux ; Crevel avait fait son mariage de la main gauche avec mademoiselle Antonia, et, plus tard., il l'avait mené dans le salon de madame Marneffe, sa maîtresse. (Voir les Parents Pauvres.) Crevel avait donc dû lui insuffler aussi ses impressions chagrines sur la conduite de la chose publique.
Entraîné par toutes les influences que nous venons de déduire, Beauvisage était arrivé avec sa femme et avec son gendre à une dissidence d'opinion déclarée, et ce qui n'était pas trop mala'droit pour un esprit aussi court que le sien, il exploitait au profit de sa liberté conjugale cette divergence de ligne politique, disant : que sa maison pour lui n'était plus tenable, que son salon était toujours plein d'encroûtés, de rétrogrades, que madame Beauvisage et Maxime y attiraient, et alors, dans son apparent désespoir, il allait se consoler chez mademoiselle Antonia.
Celle-ci, ancienne connaissance de la Saint-Estève, qui se flattait d'avoir lancé sur la place de Paris les deux tiers au moins des jeunes rentières qu'on y voyait en circulation, recevait de l'entremetteuse, au sujet de sa liaison avec l'ancien bonnetier, des instructions secrètes et des conseils de la plus haute école ; il y aurait même pour nous, si nous avions moins de hâte d'arriver au dénoûment, de bien curieux détails à raconter touchant la marche de l'exploitation savante et continue qui devait faire payer à l'ancien bonnetier les torts que madame Beauvisage et Maxime s'étaient donnés vis-à-vis de Sallenauve.
Nous ne devons pas au moins nous dispenser de constater, que ce fut par le côté de mademoiselle Chocardelle
que M. de Trailles entreprit son beau-père, quand il trouva pour lui le moment venu de lui succéder dans le siège d'Arcis. Ce moment lui parut arrivé aux élections qui eurent lieu fin 1843 ; la Chambre nommée en 1839 achevait alors sa quatrième année de législature, et l'usage de la vie parlementaire est de ne jamais laisser une assemblée achever jusqu'au bout la période quinquennale écrite dans la loi d'élections.
Lorsque Beauvisage avait reçu à bout portant la proposition de ne point se représenter aux choix des électeurs, le compliment ne lui avait plu d'aucune laçon. Sa mauvaise humeur s'était encore aigrie par l'attitude de madame Beauvisage. Dans la persuasion où elle était qu'avec le concours de son cendre, devenu un homme officiel, elle arriverait enfin à la fondation de ce fameux salon politique, éternel objet de son ambition, la chère dame n'avait pas hésité à peser dans le sens de la prétention a\ouée par M. de Trailles, en sorte qu'une façoi.de guerre civile avait été sur le point d'éclater à l'hôtel Beauséant.
Mais, d'un mot, M. de Trailles avait eu raison de la résistance qu'il rencontrait.
— Mon cher beau-père, dit-il un jour à Philéas, vous n'êtes pas un homme sérieux ; je sais de vos nouvelles ; à toute force, je pourrais me plaindre ; car vos folles dépenses avec mademoiselle Antonia sont de nature à compromettre votre fortune, qui doit être un jour celle de mes enfants.
— Quand vous en aurez, interrompit aigrement Beauvisage.
— Quand j'en aurai, comme vous le dites très bien, et certes c'est là une espérance à laquelle je n'ai pas renoncé. Quoi qu'il en soit, je ne m'immisce pas dans les côtés souterrains et galants de votre existence, et, au contraire, dans l'intérêt de la bonne harmonie, je fais tous mes efforts pour que ma belle-mère reste dans la plus complète ignorance de vos éclatants désordres. Cependant vous le comprenez, je ne puis permettre que notre maison brûle, comme on dit vulgairement, la chandelle par les deux bouts. La députation, qui dans mes mains serait productive, reste dans les vôtres un capital inerte. Il
faut donc opter : ou prendre gravement votre rôle d'homme politique, ou vous renfermer dans celui d'homme à bonnes fortunes.
— Et qui me i'orce à cette adoption ? demanda Beauvisage avec hauteur : il voulait dire à cette option.
— Moi, répondit M. de Trailles, qui, pour mettre un terme à vos ruineuses dissipations, cesserai de vous protéger contre la jalousie, déjà plus d'une fois éveillée, de madame Beauvisage.
— C'est-à-dire que vous me dénoncerez. Une jolie mission que vous vous donnez là ?
— Quand les gens ne sont pas raisonnables, répondit M. de Trailles, et qu'ils s'obstinent à détenir un instrument dont ils ne savent pas jouer, il faut bien prendre des moyens de rigueur pour le leur retirer des mains.
— C'est bien ! monsieur,, dénoncez-moi ! dit Beauvisage, ayant l'air de ne faire aucun cas de la menace.
Mais c'était de la bravoure de loin, et jamais il n'eût osé affronter le courroux de Séverine.
Pour lui l'option à laquelle il se sentit acculé n'était pas douteuse : entre mademoiselle Antonia qui, avec les conseils de la Saint-Estève, l'avait irrémédiablement enlacé, et la députation, pure affaire de vanité, il ne pouvait hésiter un moment.
Un matin donc, que la famille était réunie à déjeuner, car le jeune ménage avait continué d'habiter l'hôtel Beauséant :
— Ma foi ! se prit à dire Beauvisage, toute réflexion faite, j'ai bien emie de ne pas me représenter à mes électeurs ; votre cher Rastignac, qui craint beaucoup ma nomination, va faire les cent coups pour l'empêcher. Ce n'est pas déjà si amusant, la Chambre ! Ue ministère, par la corruption, s'est si bien inféodé la majorité, que nous autres, hommes de progrès, n'avons de bien longtemps la chance de faire triompher nos opinions.
Madame Beauvisage se hâta de donner son approbation à cet aperçu de son mari. Entrant dans la comédie, Maxime au contraire fît au projet d'abdication de Philéas une certaine opposition ; puis, il finit par y acquiescer : et comme depuis longtemps il avait préparé sa candidature en rendant aux gens d'Arcis qui affluaient sans cesse à
184 LA FAMILLE BEAUVISAGK
l'hôtel de leur député, tous les petits services que Beauvisage n'était d'aucune manière en mesure de leur rendre, avec l'appui du ministère son nom sortit d'emblée del'urne, et en sa personne se justifia la sage parole de la Luigia : A ceux qui savent attendre, beaucoup de choses arrivent.
Puisque nous avons introduit le lecteur dans l'intérieur de la maison Beauvisage, achevons de le mettre au courant d'un chapitre sur lequel il paraît peu probable qu'il nous dispense de satisfaire sa curiosité : nous voulons parler de la manière dont Maxime de Trailles avait arrangé avec sa jeune femme l'affaire des terribles lettres semées et récoltées par Vautrin.
Maxime était un homme d'esprit qui n'eut pas le mauvais goût de laire tapage de sa découverte. Il ne parla de rien, eut avec Cécile ses façons accoutumées et se contenta de jouir de l'anxiété qui commença à se manifester chez elle, quand l'absence du prétendu baron se fut prolongée quelques jours durant.
A Beauvisage, en sa qualité d'homme inepte, revenait de droit le soin de remuer ce sujet malencontreux. S'avisant le premier que le jeune Allemand ne paraissait plus :
— On ne voit plus le petit baron, dit-il en présence de Cécile, de sa femme et de M. de Trailles, il faut qu'il soit malade.
— Ah î à propos, dit Maxime, c'est une aimable connaissance que votre baron, il a été arrêté, il y a quelques jours, comme faux monnayeur.
— Ah bah ! fît Beauvisage, pendant que Cécile se sentait près de défaillir.
— Mais qu'avez-vous donc, Cécile ? dit madame Beauvisage, en voyant sa fille changer de couleur.
— Rien, maman, dit madame de Trailles, qui parvint à dominer son trouble ; mais penser qu'on a reçu chez soi un criminel, qu'on a causé familièrement avec lui ! et puis, monsieur a une manière si peu préparée de vous annoncer cela !
— Mais, ma chère amie, répondit M. de Trailles, il n'y a rien de plus commun dans le monde parisien. Un personnage est présenté dans une maison, il a un nom, un titre, une voiture, on le croit un homme comme un autre,
et, un beau matin, on apprend que c'est un bigame, un forçat libéré, ou bien on le surprend trichant au jeu.
— Mais, c'est à faire trembler ! s'écria Cécile.
— Ah ! oui, répondit négligemment Maxime ; à Paris, il faut être réservé et prudent dans ses liaisons et bien regarder où Ton met le pied.
— Mais, monsieur, reprit madame de Trailles, si ce misérable a été arrêté, il sera jugé.
— Non, dit M. de Trailles, je me trouvais chez Rastignac au moment où il fut question de l'affaire ; je fis remarquer que cet homme avait été reçu dans une foule de bonnes maisons ; qu'il était habitué de plusieurs clubs ; que son procès, par conséquent, serait un immense scandale ; alors, on s'est contenté de le faire reconduire jusqu'à la frontière. Mais, par exemple, gare aux belles dames qui peuvent avoir eu pour lui des bontés : ce sera le pendant de l'affaire Czernischeff.
— Qu'est-ce que c'est l'affaire Ouernicheffe ? demanda Beauvisage.
— Czernischeff, répondit Aîaxime, était un aide-decamp de l'empereur de Russie qui, envoyé en mission auprès de Napoléon, fut très choyé dans les salons de Paris. Il avait séduit un employé du ministère de la guerre, nommé Michel, qui lui remit une situation de l'armée. L'affaire fut découverte et l'employé infidèle eut bel et bien le cou coupé. Quant à l'aide-de-camp, il sut s'esquiver à temps, et, parmi les papiers saisis dans son appartement, après son départ, se trouvèrent des correspondances extrêmement compromettantes pour beaucoup de femmes de l'époque.
La conversation ne fut pas poussée plus loin : le soir même du jour où elle avait eu lieu, Maxime étant seul avec sa femme dans leur chambre à coucher, ne fut pas peu surpris en voyant tout à coup madame de Trailles se mettre à genoux devant lui. Elle avait, disait-elle, à lui demander pardon d'une grande faute.
Priée avec bonté de s'expliquer :
— Voici, dit Cécile en sanglotant, des lettres que j'avais eu l'imprudence d'écrire à ce misérable dont vous parliez tantôt ; lisez-les, et vous verrez que si j'ai été un moment égarée, au moins je ne fus pas coupable.
— Mais qui vous a remis ces lettres ?
— Je ne sais : le paquet cacheté a été déposé tantôt à la porte de l'hôtel. Peut-être cet homme, poussé par un bon mouvement, avait-il chargé quelqu'un de cette commission ; peut-être aussi les gens qui ont examiné ses papiers après son départ ont-ils découvert que ces lettres étaient de moi, quoiqu'elles ne fussent pas signées, car on dit que la police sait tout. J'aurais pu vous cacher cet envoi et attendre l'événement ; mais votre honneur est intéressé dans ce secret, et quel que soit le traitement qui m'est réservé, j'ai mieux aimé tout vous avouer pour que vous preniez vos mesures afin d'empêcher l'ébruitement.
— Âlais si j'étais, dit Maxime en souriant, l'auteur de cette restitution ?
— Oh ! monsieur, s'écria la jeune femme, je serais bien heureuse ; au moins j'aurais l'assurance que votre nom ne sera pas compromis.
— Rassurez-vous, dit M. de Trailles, le secret est resté entre nous ; cet infâme, sans doute, dans son furieux dépit de se voir dévoilé./m'avait lui-même adressé ces lettres, et c'est moi qui, pour vous rassurer, vous les ai fait parvenir tantôt.
Maxime disait vrai : c'était lui qui avait adressé le paquet à sa femme, et il y avait au fond de cet envoi une rouerie d'une profondeur peu commune.
Toujours tourmenté par ses créanciers qu'il n'avait pu encore satisfaire, et sa liquidation définitive étant nécessaire avant de se présenter devant les électeurs, le 2:lorieux époux, selon l'insinuation de Vautrin, comptait bien, dans un délai assez rapproché, au moyen d'une explication sur le petit désordre de sa femme, pratiquer à la dot une forte saignée. Mais, toujours conséquent à son procédé, déjà connu, de l'extorsion en douceur, il se mitonnait toutes les apparences d'une conduite généreuse, afin de déguiser la pression violente qu'il était au fond décidé à exercer en vertu de la faute dont il avait reçu la précieuse confidence.
Cécile, par la noblesse de son aveu, mit d'abord en déroute toute cette combinaison. Obligé de pardonner, le besoiffneux personnage sentit bien que son arme, quelle que fût la manière dont il entendait s'en servir, venait de
lui échapper des mains. Faire intervenir des questions d'intérêt dans la situation donnée, exiger en quelque sorte le prix comptant de sa clémence, il y avait là quelque chose de bas et d'ignoble, et au milieu des mortels embarras dans lesquels s'était usée sa vie, ce condottiere s'était toujours ménagé une certaine hauteur relative dont il avait la conscience qu'une demande d'argent l'aurait dans le moment descendu.
Mais pour un homme de sa force, il y a toujours le moyen de se raccrocher. Il vit que, sous peine de perdre l'occasion, il fallait faire jouer les grandes cascades, et, huit jours après la scène de l'amnistie donnée à Cécile, M. le comte Maxime de Trailles, qui à cette époque n*était pas encore député et inviolable, écrivait de la maison de Clichy qu'il avait été arrêté dans la matinée pour une misérable somme de mille louis.
Madame de Trailles, aussitôt, de courir pour acquitter la dette et faire mettre en liberté son mari. Mais l'honnête usurier, avec lequel le prisonnier avait arrangé l'affaire de son arrestation à l'amiable, avait d'avance avisé tous les autres créanciers de mettre leur affaire en état pour un jour qu'il leur désignait, en ajoutant, dans l'aimable argot du métier, que, ce jour-là, il y aurait gras, et qu'on paierait, à bureau ouvert, au greffe de la maison de détention. Lors donc que madame de Trailles se présenta, car elle avait voulu y aller de sa personne pour acquitter la misérable somme de mille louis, il se trouva que son douloureux mari était recommandé, ce qui veut dire sur-emprisonné pour la bagatelle de deux cent onze mille francs, capital, intérêts et frais compris.
L'avoué de madame de Trailles, qui n'était pas Desroches, celui de son mari, sentit bien au fond de ce concours si prompt et si unanime de toute la phalange des créanciers, le parfum d'un épouvantable chantage conjugal, et il fît part à sa cliente de sa remarque. Mais le moyen pour une femme qui se respecte et qu'on sait en mesure de payer, d'être venue pour rendre son mari à la liberté et de faire retraite devant l'énormité de la créance? Le greffier fut très galant pour madame de Trailles, et bien que, pour obtenir Télargissement du prisonnier, aux termes de la loi, elle eût dû consigner la somme^
comme naturellement elle ne l'avait pas sur elle, l'aimable fonctionnaire se contenta de sa signature et prit sur lui de délivrer gracieusement hic et nunc la personne du dispendieux époux.
Après s'être jeté théâtralement dans les bras de Cécile, M. de Trailles lui dit qu'elle avait eu tort de tout acquitter avec tant de hâte ; que, parmi ses dettes, il y en avait de très discutables, et qu'avec un peu de temporisation on aurait pu facilement obtenir des réductions considérables.
— Aussi, répondit l'avoué de madame de Trailles, comment un homme de votre habileté va-t-il se laisser arrêter? Le mariage est le tombeau de toutes les forces vives d'un homme. Jamais, étant garçon, vos créanciers ne vous eussent happé de la sorte.
M. de Trailles regarda l'avoué de travers, sentant bien que sa manœuvre était éventée. Mais, la forme sauvée, jamais il ne se souciait du fond ; il dédaigna donc de répondre. C'est ainsi que depuis l'A jusqu'au Z, l'abîme de ses éternelles dettes à la fin fut comblé.