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REGLEMENT DE COMPTE

Le lendemain, malgré la vive préoccupation à laquelle il restait en proie, Sallenauve ne manqua pas de se rendre à l'enterrement de M. de Lanty.

Le défunt, qui avait touojurs eu une existence assez excentrique, voulut que sa mort ne dérogeât pas à sa vie. Par un acte de dernière volonté, il avait expressément ordonné qu'aucune pompe ne présidât à ses funérailles, lesquelles présentèrent la singularité d'une simple basse messe, sans tentures ni luminaire, tandis qu'une assistance énorme, formée du monde le plus aristocratique de Paris, avait répondu aux invitations faites au nom de sa veuve et de ses enfants.

Après ce service sommaire, le corps fut placé sur un fourgon des pompes funèbres et transporté au château de Marcoussis, où Monsieur de Lanty avait désiré être inhumé. Situé sur la route d'Orléans, non loin de Montlhéry et de Linas, ce château est celui où s'était passée cette aventure nocturne que le lecteur se rappelle sans doute, et qui avait amené la réclusion de Marianina au couvent des Dames-Anglaises.

A la sortie de l'église, Sallenauve fut abordé par le comte de Maucombe, le père de madame de l'Estorade. Après quelques phrases de politesse :

— De quoi donc est mort ce pauvre M. de Lanty ? demanda Sallenauve.

— Et ! je craindrais bien, dit le marseillais, que fen suis la cause.

— Comment cela ? dit Sallenauve avec curiosité.

— Eh ! oui, reprit le vieux gentilhomme, dans les temps je fus très bien avec sa femme. Lui, eut de grandes jalousies au sujet de Marianina, que l'on dit qu'elle me ressemble à faire peur, et ma foi nous fûmes au point de nous couper la gorge.

— Dans l'intérêt de madame de Lanty, fit remarquer Sallenauve, c'est, il me semble, un souvenir à laisser sommeiller dans le passé.

— Ah ! je le dis à vous que cela comporte ; vous en tîntes, à ce qu'il paraît, pour la petite ; la chose pourrait de se renouer.

— Mais vous oubliez, dit Sallenauve, que j'ai avec madame votre fille un engagement auquel vous avez paru donner votre approbation.

- — Eh bien ! l'autre aussi est ma fille, et si maintenant elle quitte le couvent...

— Mademoiselle Marianina, dit vivement Sallenauve, serait sur le point de rentrer dans le monde ?

— S'il lui plaît, s'entend, car elle a fait la bêtise de prendre le voile ; mais les vœux, aujourd'hui, c'est de la faribole.

— Ce changement survenu dans les idées de mademoiselle de Lanty devrait sans doute, dit Sallenauve, être attribué au malheur arrivé dans sa famille ?

— Eh ! oui, mon cher, vous ne savez donc rien ?

— Comment saurais-je quelque chose ? fît observer Sallenauve ; j'arrive à peine du bout du monde, et dès longtemps toute relation avait cessé pour moi avec la maison Lanty.

— Moi de même, reprit le vieux gentilhomme ; mais du moment que je fus à Paris, j'eus idée de revoir cette ancienne, que l'on me dit très bien conservée, malgré ses cinquante et un ans. Moi, vous me voyez, me donnezvous les soixante-neuf ?

— Non. assurément, et il est difficile de voir une plus verte vieillesse.

LA FAMILLE BEALVISAGE t^ÔU

— Voilà comme nous sommes à Marseille ! J'écrivis donc à ce cher cœur que j'étais dans la capitale et si je pouvais lui offrir mes hommages. Elle de me répondre que je m'en garde bien et que cela mènerait du grabuge dans le ménage. Mais les femmes, ça sait se retourner, et un matin je reçois un billet que son mari fait un petit voyage ; d'où me voilà chez elle. Lors, elle me fait connaître que M. de Lanty est toujours un tigre pour la jalousie, et que rapport à une imprudence d'un homme qui la courtisait et qui vint une nuit sous ses fenêtres, elle fut obligée, il y a quelques années, de laisser entrer notre Marianina dans un couvent.

— Cet homme qui la courtisait, demanda vivement Sallenauve, n'était-ce pas un M. Maxime de Trailles ?

— Oui, je crois bien que c'est là le nom.

— Et c'était pour elle qu'il était venu rôder dans le parc, bien que Marianina ait laissé croire à son père qu'elle était l'objet de cette visite nocturne.

— Eh ! vous voyez bien que vous savez tout î dit alors le Marseillais.

— J'en sais au moins assez, répondit Sallenauve, pour ne plus hésiter sur ce que j'ai à faire. Au revoir, monsieur le comte, ajouta-t-il.

Et il quitta brusquement son interlocuteur.

Celui-ci, ne se doutant pas de l'immense jet de lumière qu'il venait tout à coup de faire descendre dans les souvenirs de son futur gendre, le regarda aller, se disant en lui-même : Eh bien ! se moque-t-it ? Il me demande de quoi le défunt est mort et me tire sa révérence d'avant que je lui aie dit.

Un quart d'heure après, Sallenauve frappait à la porte de l'hôtel Beauséant et demandait au concierge si M. de Trailles ét-ait chez lui.

Arrivant aussi des funérailles de M. de Lanty, Maxime venait de passer sa robe de chambre et de se mettre à la lecture du rapport de la commission du budget, qui avait été distribué dans la matinée à MM. les députés.

Aussitôt qu'on lui eut remis la carte de Sallenauve :

— Faites entrer, dit-il, en haussant la voix ; et, comme tous les duelHstes consommés, qui flairent de très loin une provocation, affectant une exquise politesse, il s'a-

vança de quelques pas vers Sallenauve et lui approcha lui-même un siège, en lui faisant signe de la main de vouloir bien y prendre place.

Quand les deux interlocuteurs furent assis :

— Monsieur, dit Sallenauve, je suis venu vous demander des explications sur deux affaires extrêmement graves : l'une toute récente, l'autre, au contraire, déjà ancienne, mais je sais que vous n'êtes pas dans l'usagée pour le paiement de certaines dettes d'invoquer le commode moyen de la prescription.

— Vous auriez pu dire, monsieur, pour le paiement d'aucune dette, répondit Maxime avec un commencement d'aigreur.

— Ah ! il va de soi que je parle de dettes morales, reprit Sallenauve. Il y a quelques années, ajouta-t-il, à la suite de procédés qu'il est inutile de qualifier, un arrangement intervint entre vous et une personne qui était en mesure de porter une atteinte fort sérieuse à votre considération. Cette personne vous rendit des lettres ; vous fûtes, de votre côté, partie consentante à la restitution d'une correspondance qui se trouvait avoir pour moi quelque intérêt ; mais ce qui donnait surtout une valeur au loyal échange des papiers litigieux qui fut fait en cette occasion, c'était l'engagement solennellement pris, des deux parts, de garder au sujet de leur contenu la discrétion la plus inviolable.

— Eh bien ! monsieur ? fit Maxime avec hauteur.

— Le Code civil, si je ne me trompe, reprit Sallenauve, dit que toutes les obligations doivent être exécutées de bonne foi. Par conséquent, si, tout en gardant l'attitude de silence et d'oubli qui vous était commandée par le contrat d'honneur auquel vous étiez intervenu, vous vous étiez laissé aller à des insinuations vagues et sourdes ayant trait aux choses secrètes que vous aviez bien voulu promettre d'ignorer à tout jamais, je me permettrais, monsieur, de vous dire que vous avez manqué à votre parole et qu'un nouveau compte est ouvert entre nous.

— D'abord, répondit Maxime, qu'entendez-vous par des insinuations sourdes et vagues ? Il y a dans cette expression une élasticité effrayante ; et quand on fait un procès

de tendance, il n'y a guère d'innocence qui puisse se croire en sûreté.

— Je précise, reprit Sallenauve : avant-hier, vous dîniez au Calé de Paris ; la conversation serait venue à tomber sur un projet de mariage qui existe publiquement entre moi et madame la comtesse de l'Estorade ; est-il vrai que ce mariage vous ait paru fort singulier ?

— Oui, monsieur, répondit Maxime d'un ton léo-er. il m'a plu de trouver ce projet étrange, du côté de madame de l'Estorade, bien entendu ; mais j'aurai l'honneur de vous faire remarquer que mon étonnement n'a pas pris sa source dans la connaissance des choses secrètes que j'avais pris l'eno^agement d'ignorer. Vous-même avez donné la plus grande publicité au côté maternel de votre naissance, et il y a là, selon moi, tout ce qu'il faut pour rendre une alliance avec vous peu désirable.

— C'est une affaire de goût, répondit Sallenauve, et ce n'est pas sur ce point que je vous rechercherais ; mais, si je suis bien informé, vous avez ajouté qu'il y avait sur mon compte beaucoup d'autres choses compromettantes que tout le monde ignore, bien que tout le monde les soupçonne.

— Effectivement, répondit Maxime, j'ai pu très bien dire cela.

— Eh bien ! monsieur, en parlant ainsi, vous vous êtes laissé entraîner hors des limites qui vous étaient permises, à ce que j'ai appelé des insinuations vagues et sourdes ; je n'hésite donc pas à vous dire que vous êtes un malhonnête homme, attendu que vous ne tenez pas à vos engagements.

— Monsieur, dit Maxime en se levant, vous le prenez sur un ton que je n'ai jamais souffert de personne.

— Je le sais, monsieur, répliqua Sallenauve. et c'est sur l'espérance que vous ne les souffrirez pas, que je mesure la force de mes expressions.

— Eh bien î monsieur, il n'y a pas besoin de tant de paroles. Vous voulez avoir une affaire avec moi, rien n'est plus simple et plus facile : veuillez me dire où mes témoins pourront rencontrer les vôtres ; dès demain, la chose peut être vidée...

— Permettez, dit Sallenauve, mon avis est que la vie

d'un homme, fût-ce la vôtre, que vous avez tachée de bien des manières...

— Monsieur, vous êtes chez moi, veuillez ne pas l'oublier ! s'écria Alaxime.

— Fût-ce la mienne, reprit tranquillement Sallenauve, que le hasard a pris plaisir à maculer de mille façons ; que la vie d'un homme, avais-je l'honneur de vous dire, ne doit pas être jouée sur quelques paroles rapportées plus ou moins fidèlement. J'ai donc le besoin de vous prouver qu'il y a plus d'un motif à la démarche que je fais aujourd'hui ; ceci me conduit à mon deuxième point.

Maxime se rassit, et, pour bien constater sa profonde insouciance, il se mit à jouer avec les glands formant l'extrémité de la cordelière qui attachait sa robe de chambre.

— Madame de l'Estorade, reprit Sallenauve, n'est pas la première personne que j'aie compromise par une recherche en mariage. Il fut autrefois question de quelque chose de pareil avec mademoiselle de Lanty.

— Oui, j'ai su dans le temps, après votre retour de Rome, vos ridicules prétentions....

— Qui avaient cessé d'être plaisantes, continua Sallenauve, quand, quelque temps plus tard, M. de Lanty me fît l'honneur de venir m'offrir sa fille.

— Eh bien ! enfin, vous avez dû épouser mademoiselle de Lanty ?

— Et je ne l'ai pas épousée parce qu'avec vos audacieuses entreprises sur la mère, vous aviez rendu nécessaire un sublime sacrifice de la fille.

— Alors, dit Maxime, avec un accent de moquerie, vous entreprenez aussi le redressement des torts dans la famille de Lanty ?

— Non, monsieur, répondit Sallenauve, je m'occupe uniquement de ce qui me regarde ; mais comme, à cette occasion, j'apprends que je fus obligé d'endosser vos actes et que je me vis réduit à faire votre personnage, voilà ce qui me paraît une insulte de la dernière gravité, et c'est, avant toute chose, de cette insulte que je suis venu vous demander raison.

— J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, repartit Maxime, que j'étais à votre disposition.

— Je n'en attendais pas moins de votre bravoure bien connue, dit Sallenauve ; reste maintenant un détail à rég-ler entre nous. Il est d'usage que les témoins d'une affaire d'honneur soient mis au courant des faits qui l'ont motivée. Ici cette confidence me semble impossible; car si nous voulions permettre aux amis qui nous assisteront de discuter nos situations respectives, plusieurs femmes : madame et mademoiselle de Lanty, Catherine Goussard, ma mère, et enfin madame de Trailles, et peutêtre madame de Rastignac, devraient être compromises dans le débat. D'ailleurs, je suis décidé à ne me prêter à aucune espèce d'arrangement ; vous penserez donc sans doute comme moi que la mission de nos témoins doit se résumer à régler les conditions de la rencontre et à vouloir bien l'honorer de leur présence.

— Je donnerai mes instructions en ce sens, répondit Maxime. Où ces messieurs se rencontreront-ils ?

— Vous êtes marié, dit Sallenauve, il faut éviter les esclandres ; ici est donc difficile ; chez moi, à Villed'Avray, c'est un grand déplacement.

— Vous pouvez, je pense, dit M. de Trailles, indiquer à vos témoins l'hôtel du colonel Franchessini, rue de Larochefoucauld. Je ne pense pas qu'il me refuse son assistance, et d'ailleurs il est au courant d'une partie des choses qui ont amené notre petit débat.

— Eh bien ! donc, ce soir, à huit heures, dit Sallenauve; il y aura quelqu'un de ma part chez le colonel ; je prends ce délai parce que ma résolution a été subite et que je ne me suis encore assuré de personne.

— Ah ! vous avez tout le temps, dit Maxime en homme qui se sentait sûr de son fait.

— A bientôt donc, monsieur le comte, dit Sallenauve en se levant.

M. de Trailles le reconduisit jusqu'à la porte de son antichambre, et ils se séparèrent avec toute l'apparence de gens qui mettent fin à la visite la plus cérémonieuse, mais aussi la plus pacifique.

Un peu plus tard, Sallenauve se présenta chez M. de Canalis, son ancien collègue à la Chambre des députés.

— Mon cher monsieur de Canalis, lui dit-il, vous avez bien voulu me servir de parrain lors de ma laborieuse en-

trée à la Chambre, je viens vous demander un service à peu près pareil.

Et il expliqua au poète orateur, qu'ayant un duel avec Maxime de Trailles, il avait compté sur lui pour être l'un de ses témoins.

Sallenauve savait que Canalis, toujours ministre en expectative, avait une profonde haine pour Maxime, l'un des séides les plus ardents de la politique de Rastignac.

A défaut d'éloquence, ce condottiere, par son puissant génie d'inlrigue, servait très activement le ministère dans les intrigues" de la Chambre, où, ainsi que nous l'avons écrit quelque part, il se gaudissait comme le poisson dans l'eau.

Sallenauve savait aussi que Canalis aimait le retentissement et le bruit, et il avait calculé qu'il ne lui serait pas désagréable d'être mêlé à une affaire dont l'ébruitement ne pouvait manquer d'être énorme.

Enfin, soigneux imitateur des mœurs anglaises, Canalis se piquait d'être un parfait gentleman : il se rendait souvent à cheval à la Chambre, fréquentait les tirs, où il s'était fait une assez belle réputation de sang-froid et d'adresse, et. dans toute son allure, affectait quelque chose de militaire qui semblait le prédestiner au rôle dont il était maintenant question pour lui.

Cependant, il fît quelques objections, quand il entendit parler d'un duel inévitable où tout d'abord il était coupé court à la mission conciliatrice qu'un témoin doit toujours faire entrer dans son mandat. Mais quand il sut qu'il aurait pour co-témoin Jacques Brichcteau, homme entièrement inexpérimenté à ces sortes d'affaires, ce qui lui promettait la haute et suprême direction de la rencontre, et qu'en même temps il se trouverait en face d'un homme aussi consommé que Franchessini, il se décida à prêter son concours et il demeura convenu que, dans la soirée, Bricheteau viendrait le prendre pour se rendre chez le colonel.

A Ville-d'Avray, l'enrôlement de Bricheteau fut moins facile : quand il apprit la démarche de Sallenauve et le rôle qui lui était destiné, il jeta les hauts cris, allégua son ignorance absolue de la matière, s'écria qu'il ne savait pas même charger un pistolet, blâma le choix de Canalis

qui, avec son esprit plus brillant que solide, ne lui paraissait nullement Thomme qu'il fallait.

— Dans d'aussi mauvaises conditions, ajouta-t-il douloureusement, aller affronter un pareil adversaire uniquement pour le bon plaisir d'un petit faquin dont on aurait dû mépriser la démarche et les rodomontades !

Enfin, le mal était consommé, il fallut bien en prendre son parti. Bricheteau se fît expliquer du mieux qu'il put la forme et l'étendue de ses pouvoirs, et surtout la manière dont il aurait à s'en servir. Quand il demanda à Sallenauve quelle était l'arme de son choix :

— Celle que l'on voudra, lui fut-il répondu. Je n'ai ni du pistolet ni de l'épée une grande habitude ; les chances sont donc égales pour moi avec l'une ou l'autre de ces armes. Ma vraie force, c'est mon bon droit, que Dieu, j'espère, protégera.

Bricheteau hocha la tête d'un air de doute :

— Dire que toutes mes peines depuis plus de trente ans, s'écria-t-il, auront abouti à me faire témoin de cette boucherie !

Et il en était encore à poursuivre ses lamentations quand le vieux Philippe entra et demanda à lui dire un mot en particulier.

— Qu'est-ce donc ? demanda l'organiste en se laissant prendre à part.

— Monsieur sait peut-être, répondit le vieux majordome, que Laurent, le jardinier, a renvoyé, il y a quelques jours, son homme de peine ?

— Non, vraiment, répondit Bricheteau.

— Il l'a remplacé par un homme déjà âgé, mais qui cependant a l'air de pouvoir très bien faire le service ; seulement cet homme a une figure qui ne m'est pas du tout revenue.

— Il ne 'faut pas toujours juger les gens sur la mine.

— Sans doute, mais si je disais à monsieur que le nouveau venu a de la ressemblance avec un coquin que je crois bien avoir reconnu sous un déguisement î On ne me trompe pas deux fois moi !

— Mais quel serait donc cet homme ? demanda Bricheteau.

— Tout simplement, répondit Philippe, ce marchand

de bois qui a dévalisé la maison après avoir manqué de nous empoisonner.

— Allons donc ! dit l'organiste, quelle apparence ?

— J'ai fait comme monsieur d'abord, j'ai douté, répondit le vieux majordome. Mais, il n'y a qu'un instant, quelque chose est venu confirmer mes soupçons.

— Quoi donc ? dit Bricheteau.

— Tout à l'heure, un monsieur décoré est venu le demander ; ils sont sortis ensemble, et, depuis plus d'une heure qu'il est parti, notre homme n'est pas revenu.

— D'où vous concluez ? dit Bricheteau.

— Que l'homme qui nous a si bien attrapés étant un de ces voleurs qui travaillent dans le grand, il ne serait pas étonnant qu'un de ses complices portât des décoralions. Peut-être en ce moment, ils sont en train de comploter une nouvelle manière de mettre la maison à feu et à sang.

— Enfin nous verrons, dit Bricheteau, guettez son retour, et, dès qu'il sera rentré, vous me préviendrez.

LA REHABILITATION

Le vieux Philippe reparut un moment après, mais pour annoncer le colonel Franchessini.

Cette visite pouvait paraître de bon augure ; peut-être, pensa aussitôt Bricheteau, venait-il apporter des paroles de paix.

— Monsieur, dit Franchessini à Sallenauve, vous avez eu ce matin avec M. le comte Maxime de Trailles une conversation qui semble devoir être suivie de conséquences regrettables ; je dois me hâter de vous dire que je ne viens pas de la part de M. de Trailles qui m'a fait l'honneur de me choisir pour un de ses témoins.

— Je le savais, répondit Sallenauve, il vous avait dési-

gné à moi comme la personne avec laquelle devaient s'entendre mes amis.

— Sans donc, reprit le colonel, vous parler au nom de celui qui m'a confié ses intérêts, j'oserai vous demander si la nécessité de cette rencontre vous semble expressément démontrée ? M. de Trailles m'a paru plus étonné que blessé de la scène qui s'est passée entre vous, et je suis certain que si vous vouliez bien ne pas me défendre d'intervenir dans un sens pacifique, j'obtiendrais quelques paroles satisfaisantes relativement aux griefs que vous croyez avoir contre lui ; de cette manière, nous couperions court à une affaire de tout point déplorable.

— Rien n'est plus évident, dit Bricheteau, c'est une affaire à arranger,

— Je ne suis pas de votre avis, mon cher, répondit Sallenauve ; c'est, selon moi, une affaire qui doit suivre son cours, et vous manqueriez à la promesse d'une assistance loyale et dévouée, que vous avez bien voulu me faire, si ce soir, quand, avec M. de Canalis, vous vous trouverez réunis chez monsieur, pour préciser les conditions de la rencontre, vous preniez la question dans le sens que vous venez d'indiquer.

— De telle sorte, dit Franchessini, que, dans votre pensée, aucune espèce d'arrangement n'est possible ?

— Oui, colonel, répondit Sallenauve, c'est un parti irrévocablement pris.

Bricheteau fit un geste d'impatience désolée.

— Alors, dit Franchessini, il faut que je vous parle d'une complication très fâcheuse en vous priant de vouloir bien y mettre ordre.

— De quoi s'agit-il ? demanda Sallenauve avec curiosité.

— Ma position, dans cette affaire était très difficile. Le service que venait me demander Maxime est un de ceux qui ne se refusent pas. D'autre part, une personne qui vous tient de près, et qui ne vous a, sans doute, pas laissé ignorer qu'entre lui et moi existent des souvenirs d'une amitié fort ancienne, devait m'en vouloir à la mort, de m'être mêlé à cette affaire, s'il arrivait surtout que les suites en devinssent funestes. J'ai donc cru que je devais venir lui demander en quelque sorte l'autorisation d'ac-

cepler le mandat de ^I. de Trailles ; mais, je dois le dire en toute franchise, le fond de ma démarche c'était l'espérance que, usant sur votre esprit d'une influence très légitime, cette personne parviendrait à calmer votre irritation et à \ous inspirer des sentiments plus modérés.

■ — Je ne comprends pas bien, dit Sallenauve ; de quelle personne entendez-vous parler ?

— Mais de M. Saint-Eslève avec lequel je viens d'avoir une longue conversation.

— • Vous êtes venu parler ici à M, Saint-Estève ? demanda Sallenauve dans le dernier étonnement.

— Sans doute, Saint-Eslève m'a écrit il y a deux jours qu'il avait donné sa démission, qu'il quittait Paris, et que si j'avais quelque chose d'important à lui communiquer, j'eusse à lui écrire ici sous le nom de M. Jacques.

— Comprenez-vous quelque chose à cela ? demanda Sallenauve à Bricheteau.

— Oui, je vous l'expliquerai, répliqua l'organiste, mais permettez à monsieur de poursuivre.

— J'ai donc vu tout à l'heure Saint-Estève, reprit Franchessini ; la manière dont il a pris sa paternité a véritablement quelque chose de touchant. Vingt fois, durant votre absence, je l'ai vu prêt à tout quitter pour aller vous rejoindre, et. depuis votre retour, l'idée d'avoir avec vous une entrevue, que la brusquerie de votre départ pour l'Amérique a^ait rendue impossible, n'a cessé d'être pour lui l'objet d'une fiévreuse préoccupation. Mais tout à l'heure, quand je lui ai annoncé le péril dans lequel vous étiez sur le point de vous engager, il ne s'est plus connu ; sans vouloir com.prendre, qu'après tout, en rendant à M. de Trailles le service qu'il était venu solliciter de moi, je ne faisais point contre vous acte d'hostilité, il m'a traité comme le dernier des traîtres et des misérables ; et, parti comme un fou pour Paris, il se propose de signifier à votre ad^•ersaire que si vm cheveu tombe de votre tête une vengeance terrible est suspendue sur la sienne.

— Mais, s'écria Sallenauve, c'est là un zèle on ne peut pas plus fâcheux ; je n'en sais pas le moindre gré à celui qui se le permet.

— Je vois la chose comme vous, dit le colonel ; M. de

Trailles n'est sans doute pas homme à reculer devant des menaces ; mais enfin c'est une tentative contre le sangfroid dont il aura besoin ; il sait que Saint-Estève a fait ses preuves, et qu'emporté par la passion, il peut se porter aux dernières extrémités.

— Soyez tranquille, répondit Sallenauve, je verrai ce dangereux protecteur ; et si, contre mon attente, je n'obtenais pas de lui la promesse d'une attitude calme et résignée, pour toutes les éventualités possibles, veuillez dire à M. de Trailles que, malgré mon ardent désir de me rencontrer avec lui, je préférerais tout faire pour éviter une lutte qui ne me paraîtrait plus loyale.

— Du reste, dit Franchessini en se disposant à sortir, je vous répète, monsieur, que l'issue de cette affaire si malheureusement compliquée est encore tout à fait dans vos mains,

— Ce soir, à huit heures, M. de Canalis et M. Bricheteau seront chez vous pour tout régler, se contenta de répondre Sallenauve.

— Soit, dit Franchessini. j'aurai l'honneur de les attendre avec Al. de Ronquerolles, que AI. de Trailles a déjà prévenu.

Aussitôt que les deux amis furent seuls :

— Vous m'avez promis, dit Sallenauve, de m'expliquer la singularité de Al. de Saint-Estève, installé dans cette maison à mon insu et y faisant adresser ses lettres.

— Alon Dieu ! dit Bricheteau, voilà je pense, tout le mystère : suivant la permission que vous m'en aviez donnée, j'avais averti notre homme que ces jours-ci il serait reçu par vous. Ses ardeurs de paternité, qui finissent par aroir quelque chose de maladif, l'auront poussé à imiter les amoureux de comédie, qui se déguisent pour avoir accès auprès de leurs maîtresses. Une place d'homme de journée était vacante auprès de votre jardinier, il l'aura séduit et se sera, de cette façon, insinué dans la maison. C'est ce qu'est venu me dire tout à l'heure Philippe, qui ne se trompait pas en croyant avoir démêlé en lui un ouvrier de contrebande.

— ^ Aïaintenant. dit Sallenauve, il est sûr de me voir, car il faut absolument que Al. de Trailles soit rassuré sur son intervention.

A ce moment Philippe parut à la porte et fit signe à Bricheteau que l'homme en question était de retour.

L'organiste sortit, et un moment après il introduisait Vautrin, vêtu d'une blouse blanchâtre qui, en effet, le déguisait assez imparfaitement.

Cet homme, d'une trempe énergique jusqu'à la férocité, était devenu tremblant comme un enfant, à l'idée de comparaître devant le Dieu, son fils. Bricheteau fut obligé de l'aider à s'asseoir sur un siège placé auprès de la porte, car, dès qu'il avait aperçu Sallenauve. il était devenu effrayant de pâleur et ses jambes flageolaient sous lui. De la place où il s'était affaissé il se laissa couler sur ses genoux, et les mains tendues vers son idole :

— Monsieur, s'écria-t-il d'une voix entrecoupée de sanglots, je viens vous demander pardon d'être votre père î

Il était impossible de ne pas se sentir ému par ce spectacle. Sallenauve courut au-devant de cet homme, qui parvenait en quelque sorte à se relever par la grandeur de son abaissement, et après l'avoir forcé à quitter son humiliante posture, afin d'éviter toute explication sur le passé, se hâtant d'aborder sa ^rave préoccupation du moment :

— Avez-vous vu M. de Trailles ? demanda-t-il, ainsi que vous en aviez manifesté l'intention au colonel Franchessini ?

— Oui, certes, je l'ai vu, répondit Vautrin ; et après ce que je lui ai fait comprendre, sa main, je vous le garantis, ne sera pas sûre quand il vous aura au bout de son pistolet.

— Monsieur, s'écria Sallenauve, vous vouler donc me perdre d'honneur ? Je suis le provocateur ; c'est moi qui, à tout prix, ai voulu avoir une rencontre avec lui !

— Vous, le provocateur, quand depuis six années il n'a pas cessé d'être votre mauvais génie ! Vous avez fait ce que vous deviez faire, et moi je fais ce que je devais.

-^ Mais non, reprit vivement Sallenauve, j'ai invoqué le jugement de Dieu, et à aucun titre vous n'avez le droit d'intervenir pour faire mettre en suspicion la sincérité de l'arrêt qui sera rendu.

— Dieu, répondit Vautrin, permet parfois le triomphe du méchant, et je ne vous laisserai pas à la merci de

ce brave qui s'est rendu expert dans l'art de tuer les hommes, afin de mettre la mort entre lui et leur mépris.

— J'ai calculé tout cela, reprit Sallenauve ; ce duel, néanmoins, je l'ai voulu parce qu'il m'était nécessaire, et maintenant vous allez le rendre impossible ; jamais je ne me battrai contre un homme que vos menaces auront démoralisé.

— Je n'ai fait, répondit Vautrin, qu'égaliser les chances.

— Vous vous trompez, dit Sallenauve ; ce que vous avez pu donner à entrevoir à M. de Trailles, ce n'est pas un adversaire venant prendre ma place si je succombais ; il refuserait, et il en aurait le droit, de se mesurer avec vous. Un crime, voilà le sens de votre menace. La noble vengeance que "\ous me promettez là !

— Un homme peut toujours, dit Vautrin, forcer un adversaire à se battre, à moins que cet adversaire ne soit le dernier des lâches. Ce ne sera peut-être pas un duel avec toutes vos formalités voulues ; mais si ce Maxime de Trailles a le malheur que la victoire lui reste, tout en lui laissant défendre sa vie, je sens que je le tuerai ; je le lui ai dit, et il y pensera.

— x\lors, dit Sallenauve, ma rencontre avec lui n'aura pas lieu ; j'irai s'il le faut, jusqu'à lui faire des excuses î ce sera une autre obligation que je vous aurai.

— Je vous promettrais d'être résigné et calme, répondit Vautrin, que ma parole, voyez-vous, ne serait pas tenue. Un homme qui aurait tué mon fils, ajouta-t-il en s'animant par degrés, oh ! j'aurais sa vie ou il aurait la mienne, dussé-je voir l'enfer ouvert à mes côtés !

— Mais vous aimez donc mieux me voir flétri, déshonoré ?

— Je ne veux pas que M. de Trailles tue mon fîls : est-ce que c'est pour cela que je l'ai mis au monde ? s'écria Vautrin avec une exaltation toujours croissante ? il le sait bien, allez, le misérable, il le sait bien, que malheur lui en arriverait î

En présence de cette déraison d'amour paternel, Sallenauve eut un moment de découragement, il fît à Bricheteau un geste désespéré ayant l'air de lui dire : « Voyez donc si vous ne trouvez pas quelque moyen de vous mettre en travers de cette frénésie ! »

Bricheteau, qui n'avait point sur les raffinements du point d'honneur les idées de Sallenauve, ne voyait pas avec un grand déplaisir cet obstacle placé sur le chemin de l'affaire à laquelle il ne se mêlait que contraint et forcé, et, par un autre geste également significatif, il donna sa démission du rôle de pacificateur auquel il était convié.

Escomptant alors l'avenir au profit des embarras du moment :

— Monsieur, dit Sallenauve à \'autrin, vous avez vivement désiré vous rapprocher de moi, \ous l'avez même voulu dans des conditions étranges, en vous introduisant subrepticement dans ma maison.

— Ah ! monsieur, répondit Vautrin, il faut me le pardonner, je ne vivais plus.

— Pourtant, je vous avais fait annoncer que dans quelques jours nous nous verrions.

— C'est vrai, mais dans l'intervalle un malheur m'était arrivé ; ma tante Jacqueline Collin, sur laquelle je comptais pour être la compagne de mon exil volontaire, m'avait tout à coup déclaré que ses dispositions étaient autrement prises, et au moment où j'allais quitter la France, ma seule amie, ma seule confidente depuis trente ans, se séparait brusquement de moi. Alors, la tête perdue, n'espérant aucune suite à cette entrevue, que je sentais bien m'être accordée seulement par charité, j'eus la folle idée de ce déguisement. Caché parmi vos domestiques, j'espérais la consolation de vous voir tous les jours, de respirer le même air, de vivre sous le même toit que vous.

— Eh bien ! dit Sallenauve, s'il y avait un moyen de réaliser votre rêve !

Vautrin le regarda avec une sorte d'égarement.

— Un moyen, s'écria-t-il, de ne plus vous quitter ?

— Oui, reprit Sallenauve, vous me jurerez par quelque chose auquel vous ne voudriez pas manquer de respect, par les cendres de ma mère, qu'en tout état de cause, M. de Trailles ne sera pas recherché par vous ; et moi, si je reviens de ce combat, j'abaisse toutes les barrières qui peuvent nous séparer encore. Avec vous et M, Bricheteau, j'irai vivre loin de ce pays, auquel je n'ai pas de raison de tenir. Notre compao^nie ne vaudra-t-

LA FAilILLE BEAUVISAGE 253

elle pas bien celle de mademoiselle Jacqueline Collin ? Un éclair de joie parut dans les yeux de Vautrin ; mais, le doute venant aussitôt l'éteindre :

— Oh ! ce que vous me promettez là, monsieur, n'est pas possible • associer votre vie si noble, si pure, à la mienne abreuvée d'mfamie î

— Bricheteau est là pour vous le dire ; ce qu'une fois je me suis promis de faire, je le fais.

— Mais me convient-il de vous imposer un pareil sacrifice ? Ai-je droit à tant de bonheur ? Tenez, monsieur, si ce que vous dites arrivait, je crois que Dieu, si souvent renié par moi, ne pourrait pas longtemps me laisser jouir d'une félicité pareille : bien sûr ce serait ma dernière heure qui serait près d'arriver.

— ■ Dieu, répondit Sallenauve, est plein de miséricorde pour les repentirs sincères ; et moi, monsieur, qui vois toute l'étendue du vôtre^ je commence à me demander si, jusqu'ici, j'ai été avec vous ce que je devais être. Espérez donc mieux de l'avenir ; votre résignation, votre chaleureux empressement pour moi ne m'ont pas, je dois vous l'avouer, laissé insensible. Je finis par comprendre que le lien sacré qui existe entre nous me crée des devoirs, et ces devoirs, si vous êtes bon pour moi, si vous me faites le sacrifice que je vous demande, qui vous dit, qu'après les avoir accomplis sans répugnance, je ne finirai pas par les remplir avec joie ?

— Oh ! dit Vautrin avec découragement, c'est un marché que vous faites afin d'avoir la liberté d'aller vous faire tuer !

— Et si je vous disais que je suis sûr de ne pas rester dans ce duel, dont j'espère, au contraire, dans ma vie les plus grandes simplifications ! Voudriez-vous, par un zèle mal entendu, me déposséder d'une chance que j'attends et que je désire depuis près de six années ? Un seul obstacle sérieux s'est rencontré sur mon chemin dans le cours de mon existence, qui, malgré les difficultés du point de départ, a été signalée par d'insignes faveurs de la fortune ; si M. de Trailles, cet obstacle, est habile, moi j'ai de l'étoile, et vous en avez aussi.

— C'est vrai, dit Vautrin ; après tant d'orages, être près d'aborder au port que vous me faites entrevoir !

254 LA FAMILLE BEALVISAGE

— Eh bien ! ne vous mettez donc pas en travers des desseins de la Providence. Dieu ne m'a pas jusqu'ici conduit heureusement au milieu de tant d'écueils pour me faire misérablement succomber sous les coups d'un ignoble spadassin. Ces tueurs d'hommes, tôt ou tard, finissent par trouver leur maître, et vous vous occupez de faire peur à quelqu'un qui, en dehors de votre inutile et reiïrettable intervention, a toute raison de trembler. Le colonel Franchessini, Bricheteau est là pour vous l'attester, nous disait tout à l'heure que M. de Trailles n'avait aucune ardeur à cette rencontre, et qu'il dépendait encore de moi, qui suis allé le provoquer outrageusement, de tout arranger.

Comme tous les hommes qui ont mis beaucoup au jeu dans la vie, Vautrin était superstitieux, et cette confiance que Sallenauve témoignait, quelle qu'en fût au fond la réalité, finit par devenir pour lui contagfieuse.

— Eh bien ! dit-il en homme qui se résignait, que fautil que je fasse ?

— Bricheteau, répondit Sallenauve, va tout à l'heure partir pour Paris, afin de tout régler avec les témoins chez le colonel Franchessini ; il \ous emmènera. Vous essaierez de voir M. de Trailles, et le rassurerez du mieux qu'il sera possible ; si vous ne pouviez le joindre vous lui feriez passer vos paroles par le colonel ; et moi, d'ailleurs, sur le terrain, je lui parlerai de manière à lui rendre sa complète liberté d'esprit ; mais, vous le comprenez, quand j'aurai pris un engagement de votre part, ne fût-ce que pour l'honneur de ma mémoire si mes pressentiments m'avaient trompé, vous devriez religieusement y tenir.

— Oh ! dit Vautrin, ce n'est pas là une pensée à me faire envisager ; car, en sa présence, je sens que ma raison se trouble.

— Aussi, comme il faut tout prévoir, ai-je un dernier sacrifice à vous demander.

— Dites, puis-je rien vous refuser.

— Aussitôt que vous aurez fait à Paris la démarche que je vous demande, vous partirez pour l'Italie.

— Quoi ! vous quitter sans savoir l'issue ?...

— Il le faut : c'est le moyen de vous prémunir contre

un premier mouvement ; vous attendrez, à Milan, où aussitôt après l'engagement, je vous adresserai une lettre poste restante à l'adresse de M. Jacques.

— Elle ne me trouvera pas, je serai mort d'impatience et d'anxiété.

— Vous êtes, dit Sallenauve, d'une trempe trop forte et trop énergique pour ne pas résister à cette épreuve. Cette lettre, à peu de jours de distance, sera suivie d'une autre où je vous parlerai des arrangements ultérieurs à prendre afin de ne plus nous séparer !

— Et vous ne me trompez pas ? demanda Vautrin. Cette question fut faite avec un sentiment d'angoisse si

vraie, que Sallenauve en fut tout remué.

— Non, mon père, répondit-il, croyez à moi !

— Il m'a appelé son père î s'écria Vautrin en se jetant au cou de Bricheteau.

Il était à moitié fou de joie et ne savait plus ce qu'il faisait.

Au sortir de cette étreinte, comme son visage se montrait inondé de larmes et bouleversé de joie :

— Et moi ! lui dit Sallenauve en lui tendant les bras.

Le réhabilité s'y précipita ; mais l'émotion avait dépassé les forces humaines. Un peu après, les deux amis s'aperçurent qu'il avait complètement perdu l'usage de ses sens.

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