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LE GRENAT

En choisissant Milan pour lieu du rendez-vous donné à son père, Sallenauve, avait assez marqué le dessein d'aller demander à l'Italie cette hospitalité, qu'avant lui, tant de grandeurs déchues ont eu l'instinct d'aller y chercher. Sans parler de ses grands aspects et de ses grands souvenirs, qui promettent à l'àme tant de distractions puissantes, ce pays, au milieu de cette foule d'étrangers par lesquels il est sans cesse sillonné, offre aux âmes curieuses de l'oubli et du silence, de merveilleux trésors d'incognito et de vie facile et libre qui l'ont fait comparer à un grand hôtel garni européen.

La résolution prise tout à coup pour le besoin de la cause, quand il s'agissait d'écarter un fâcheux, placé sur le chemin de son duel, Sallenauve, par la réflexion, ne fit que s'y confirmer.

Son intention était d'ailleurs de retourner à sa chère sculpture, que plus d'une fois il s'était reproché d'avoir désertée. A la suite de tant de déceptions et d'orages, le cri échappé à Bricheteau le jour du début de la Luigia n'avait pu manquer de lui re^•enir en mémoire.

— Oui, s'était-il dit, Vart seul est grand ! et son manteau pourpre et or est assez ample pour dérober dans ses plis toutes les misères de ma naissance quand même elles viendraient à être révélées. L'artiste commence à lui. Personne ne pense à lui demander compte de son

origine, et au contraire les immondices patrimoniales jetées sur les premiers échelons par lesquels il doit monter à sa gloire, ne font paraître celle-ci que plus éclatante en la montrant plus chèrement achetée.

Quand Sallenauve parla de son projet à Bricheteau, le musicien n'y vit qu'une seule difficulté, à savoir son orgue de Saint-Louis-en-l'Ile qu'il lui faudrait quitter.

A cela Sallenauve de répondre, qu'en Italie, où il y a tant d'églises, les orgues ne sauraient manquer.

— Oui, répliqua Bricheteau, mais ce ne sera pas ce vieil ami, avec lequel j'ai vieilli moi-même, que j'ai fait restaurer à mes frais, et dont je sais tous les forts et tous les faibles ; et puis, ajouta-t-il, qui saura me souffler comme mon pauvre Gorenflot ?

— Gorenflot, dit Sallenauve, nous avons beaucoup trop oublié jusqu'ici, qu'il avait été mon banquier, et que c'était par ses mains que m'arri\ait la cotisation annuelle de ces bonnes et charitables créatures qui, avec vous, ont fait les frais de mes études. Nous lui assurerons une pension pour ses vieux jours, et dans les arrangements que nous allons avoir à prendre pour notre fortune, il faudra aussi s'inquiéter du sort de mes bienfaitrices, et arranger définitivement leur existence de façon qu'elle soit assurée quand nous ne serons plus là.

Somme toute, Bricheteau était trop artiste pour n'éprouver pas une certaine joie secrète à la pensée de visiter l'Italie. Ses objections pro forma, réduites à néant, en sa qualité d'intendant, il se chargea de toutes les dispositions préliminaires. Vendre le chalet, il n'y avait pas à y penser ; le vieux Philippe serait laissé pour en être le gardien, et on l'autorisa à le mettre en location, bien moins pour retirer l'intérêt du capital engagé que pour parer aux dégradations que subit toujours une maison quand pendant longtemps elle a cessé d'être habitée. Toutefois il fut expressément recommandé au majordome de choisir son monde et de ne point s'engager avec des locataires qui ne fussent de tout point convenables. Quant au château d'Arcis, il resta décidé qu'on s'en déferait ; de mauvais souvenirs se rattachaient pour Sallenauve à cette propriété, et comme, en se détournant fort peu, Arcis se trouve sur la route de l'Italie par la Bourgogne, on dé-

cida d'aller soi-même opérer cette vente. N'était-ce pas d'ailleurs une occasion de voir encore une fois la mère Marie-des-Anges et Laurent Goussard, qui ne pouvaient plus compter sur de bien longs jours î En même temps, on ferait un pieux pèlerinage au modeste tombeau de Catherine Goussard, en attendant qu'il fût transformé en un mausolée magnifique : c'était la première œuvre dont Sallenauve comptait s'occuper aussitôt qu'il aurait fixé le lieu de sa résidence.

Si l'ancien concurrent de Philéas a\ait eu quelque curiosité de savoir comment se gouvernaient les destinées de la famille Beauvisage, à Arcis bien mieux que dans le monde parisien, il était en mesure d'être renseigné.

En province, où l'on n'a rien à faire, les haines ne vieillissent pas, on les entretient et on les couve, ne fût-ce que comme moyen de distraction. Les Beauvisage, par le mépris qu'ils avaient semblé faire de leur ville natale aussi bien que par leur ambition sans mesure, avaient soulevé contre eux des jalousies terribles, en sorte qu'ils n'avaient pas cessé d'être sous l'œil vigilant et inquisiteur de leurs charitables compatriotes.

Pour tout habitant d'Arcis se rendant à Paris, il y avait comme une mission tacite de pénétrer à l'hôtel Beauséant, et de rapporter immédiatement à la masse générale des informations, chacun des détails qu'il avait pu surprendre ou se procurer.

On savait donc de source certaine que, par les conseils de Grevel mort trop tard (voir les Parents pauvres) pour le bonheur de son élève, Beauvisage avait joué à la Bourse où depuis quelque temps il avait fait des pertes énormes. On savait encore que, décidément lancé dans le monde des lorettes, il ne s'était pas borné à mademoiselle Antonia, et que, dans son humeur devenue inconstante et volage, s'était trouvée pour lui une nouvelle cause de ruine. Courant de belle en belle, c'était une locution à lui, souvenir de l'opéra de Joconde, le Lovelace champenois, rien qu'en frais de premier établissement, grevait lourdement son budjet, et comme il avait la prétention bête de payer et de ne pas être trompé, à chacune de ses mésaventures de cœur, c'était au moins un mobilier qu'il lui en coûtait.

Son désordre avait fini par être connu de Séverine et l'on se figure les rug^issements de cette panthère irritée ; mais, d'un autre côté, la liaison Chargebœuf, était de 1,'ien ancienne date, et, à la longue, quelque chose de ce secret n'avait pu manquer de transpirer. Un beau jour, sous une insolente mercuriale de sa femme, Beauvisage s'était redressé, cette arme à la main, et il avait si bien terrifié son aigre moitié, qu'elle s'était trouvée trop heureuse, pour se tirer de ce mauvais pas, de signer avec Philéas, en insurrection déclarée, un traité de tolérance et d'émancipation mutuelles.

Quant à Maxime de Trailles, le lendemain de son mariage, on l'avait entendu dire à la Palferine (voir Béairix) et à un mari qui se dérangeait : Je serai lidèle à ma femme. Toutefois, s'autorisant des découvertes peu flatteuses pour son amour-propre que lui avait procurées l'affaire Werchauffen, au bout d'un an ou deux, il était retourné au trantran de sa vie passée. Seulement pour mettre à cette rechute un peu de discrétion, il avait repris de Crevel (voir les Parents pauvres) un petit temple de l'amour et du mystère que l'ancien propriétaire de la Reine des Roses avait fait disposer pour lui, rue du Dauphin. Lors de son désastreux mariage avec madame Marneffe, l'ex-parfumeur qui dételait avait été trop heureux de trouver un acquéreur et un successeur aussi distingué que le comte Maxime de Trailles.

A une autre époque de sa vie, Maxime aurait laissé aux desservantes de ce temple le soin de faire les frais du culte, et, comme les anciens prêtres païens, il se fût engraissé du sang des victimes. Mais, malgré les prodiges de la chimie, d'année en année, il arrivait à devenir moins jeune, et par la force de l'âge, de son ancien rôle de percepteur, il avait été conduit au rôle beaucoup moins triomphant de contribuable.

Aussi, malgré le lar^e prélèvement que sa femme lui permettait de faire sur le bien dont, par leur contrat de mariage, elle s'était réservé l'administration et la jouissance, le vieux lion était toujours aux expédients. Déjà, dans l'excitation de ses besoins sans cesse renaissants, il avait trouvé le courage de deux ou trois scènes de violence qui, ayant pour but de préparer pécuniairement son

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entière émancipation maritale, devaient inévitablement, dans un temps donné, amener le scandale d'une séparation de corps, pour couronnement à la mesure conservatoire de la séparation de biens.

Les prédictions de la mère Marie-des-Anges, quand Sallenauve et Bricheteau arrivèrent à Arcis, étaient donc grandement en chemin de se réaliser ; mais une de ces brusques péripéties si communes dans la marche des gouvernements parlementaires, amena au même moment, dans la famille Beauvisage, une crise nouvelle et imprévue qui ne pouvait manquer d'y précipiter les catastrophes.

Sous un coup inattendu de majorité, le ministère Rastignac fut placé dans l'alternative de dissoudre la Chambre ou de résigner le pouvoir. Il va sans dire qu'il préféra en appeler aux électeurs, et grâce aux immenses travaux de captation dès longtemps pratiqués sur le corps élecîorai, cette épreuve lui amena cette funeste assemblée de satlslaits, qui pesa d'un si grand poids et d'une influence si désastreuses dans les destinées de la monarchie de Juillet.

Toutefois, le collège électoral d'Arcis fut du petit nombre de ceux qui résistèrent à la pression ministérielle. M. de Trailles, serviable et empressé pour les électeurs tant qu'il n'avait pas supplanté son beau-père, avait repris avec eux, aussitôt après sa nomination, ses airs insolents et rogues.

On lui reprochait de n'avoir pas une seule fois visité l'arrondissement pendant toute la durée de la législature qui finissait ; de plus, ses procédés avec sa femme aussi bien que sa vie dissipée et son ministérialisme à outrance, avaient amassé contre lui beaucoup de haines. Il trouva donc plus utile, au succès de sa candidature, de ne pas paraître dans le pays au moment de l'élection, et il s'en remit au chaleureux appui du ministère comptable avec lui d'immenses services rendus, pour faire sortir son nom de l'urne.

Le jour où fut connue la dissolution de la Chambre, Sallenauve était encore à Arcis, et la veille il avait vendu au notaire Achille Pigoult le château dont il n'avait pas voulu garder la propriété.

Néanmoins, aussitôt que les électeurs apprirent que leurs suffrages allaient être sollicités, d'un mouvement

spontané, ils eurent la pensée de donner Sallenauve pour remplaçant à Maxime de Trailles, et une députation de notables, chargée de lui ouvrir la candidature, vint le trouver au moulin de Laurent Goussard, où à la grande joie de son oncle, il était allé s'installer aussitôt après la vente du château consommée.

Sallenauve avait dans l'allure habituelle de sa parole trop de dignité pour accueillir, par l'invocation du fameux proverbe : chat échaudé, la démarche faite auprès de lui. Mais ce fut le sens de sa réponse : il allégua des intérêts sérieux et pressants qui l'appelaient à l'étranger sans apparence prochaine de retour ; parla du tombeau de sa mère, destiné à devenir une des curiosités d'Arcis, et dont il voulait s'occuper sans retard ; bref, il se refusa à l'empressement des électeurs, mais leur donna une idée.

Par sa courte expérience de la vie représentati\e, il s'était assuré que pour la bonne direction des affaires publiques, les hommes de conscience sont peut-être plus utiles que les hommes d'un talent retentissant et sonore : il rappela donc aux électeurs qui étaient venus mettre à ses pieds la couronne parlementaire, qu'ils avaient dans Simon Giguet un candidat tout trouvé. Evidemment, sa longue patience le rendait digne d'intérêt, et par la fixité, en même temps que par l'indépendance de ses opinions, il semblait offrir à ses mandataires les plus désirables garanties.

A la suite de cette désignation qui, malgré les regrets créés par son refus, fît aussitôt forlune auprès des électeurs, Sallenauve, allant faire sa visite d'adieu à la mère Marie-des-Anges, l'engagea à vouloir bien user de son influence au profit de la candidature dont il s'était fait le patron. La vieille Ursuline eut alors souvenir des eng^agomenls conditionnels qu'elle avait pris avec Ernestine Molot, lorsqu'il s'était agi pour elle de devenir madame Simon Giguet, et, pour parler comme Bossuet dans sa péroraison de l'oraison funèbre du prince de Condé : Je veux bien, dit-elle, mettre au service de notre petit avocat cfui, en réalité, est un garçon très honnête, les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. »

Ainsi, en partant, Sallenauve et Bricheteau emportèrent à pou près la certitude que le siège d'Arcis serait, sinon

splendidement, au moins dignement occupé ; et en pensant à la terrible déchéance dont Texclusion donnée à Maxime de Trailles allait frapper le salon politique de madame Beauvisage, ils se crurent suffisamment vengés de toutes ses noirceurs et de toutes ses intrigues.

Le jour même de leur arrivée à Genève, Bricheteau tomba malade ; pris d'une indisposition d'abord légère, qui bientôt eut tous les caractères de la fièvre typhoïde, près de trois semaines il fut entre la vie et la mort.

Sallenauve, pendant tout ce temps, ne quitta pas son chevet, et il le soigna comme l'enfant le plus chéri ne l'eût pas été par la plus tendre mère.

A la fin, le malade fut sauvé, mais une convalescence qui, au bout de deux mois laissait encore craindre des rechutes, resta un obstacle à la continuation du \oyage, et ce fut seulement vers le commencement d'octobre 1845 que les voyageurs arrivèrent à Milan.

Dans cet intervalle, une correspondance, d'abord assez active, s'était poursuivie entre Sallenauve et son père ; mais tout à coup plus de lettres de Vautrin.

Dans la dernière qu'il avait écrite, il annonçait bien que, lassé d'attendre, il allait pousser plus loin en Italie; mais n'était-il pas étrange que n'ayant point indiqué le lieu où il comptait faire quelque séjour, on n'eût pas eu de lui ultérieurement la moindre nouvelle et ne devait-on pas craindre qu'un malheur ne fût arrivé ?

A Milan, Sallenauve trouva une lettre qui l'attendait depuis plusieurs semaines. Par cette lettre, son père l'engageait à se rendre dans une ville et dans une principauté d'Italie dont de hautes convenances nous décident à ne pas faire connaître le nom. Là il devait trouver un palais (palazzo) disposé pour le recevoir, sans oublier un atelier pour les travaux de son art. Quant à Bricheteau, d'avance il était nommé orofaniste de la cour. « On les attendait tous deux avec impatience et on aimait à croire que tout l'établissement qui leur avait été ménagé aurait le bonheur d'être agréé par eux. »

Les commentaires des deux amis sur cette lettre furent infinis. Que Vautrin eût loué d'avance une maison, qu'il l'eût appropriée au goût et aux occupations de Sallenauve, il n'y avait rien là qui ne se comprît ; mais que,

par cette place d'organiste princier, qu'il avait ménagée à Bricheteau, il eût l'air de disposer des faveurs souveraines, voilà assurément qui devait paraître fort singulier.

— Pourvu, finit par dire Sallenauve, que monsieur mon père n'ait pas eu l'idée de quelque métamorphose dans le genre de celle du comte Halpherlius !

— Oh ! pour cela, répondit Bricheteau, je suis caution qu"il n'en est rien ; le pauvre homme a trop peur de vous déplaire. Mais c'est un personnage si plein de ressources !

Enfin, le moyen de savoir, c'était d'y aller voir. Sallenauve et Bricheteau se mirent donc en route pour la résidence qui leur était désignée. Comme leur voiture passait sous un bel arc de triomphe antique qui marque l'entrée de la ville où ils se rendaient, à l'une des portières un douanier, à l'autre un carabinier se présentèrent pour faire leur office.

— Le passeport de Leurs Excellences ! dit le soldat qui, voyant une voiture de poste attelée de quatre chevaux, n'avait pas peur de compromettre une qualification prodiguée d'ailleurs à tout propos, en Italie, pourvu que le voyageur ne voyage pas le sac sur le dos.

Sallenauve n'avait pas eu le temps de répondre que la formalité du passeport ne lui avait pas semblé nécessaire, qu'un domestique en riche li\Tée s'était précipité au-devant de la voiture, et avait demandé si ce n'était pas à monsignor Sallenauve qu'il avait l'honneur de parler.

Sur un oui assez étonné de Sallenauve, cet homme dit un mot à l'oreille du soldat, et courut de l'autre côté de la voiture en faire autant du douanier. Aussitôt les deux fonctionnaires s'écartèrent en saluant respectueusement et crièrent au postillon qu'il pouvait marcher. Quelques mots prononcés en italien par le domestique, qui ensuite partit courant à toutes jambes, mirent le postillon au fait du chemin qu'il devait suivre. Quand le centaure eut été avisé de l'importance des voyageurs qu'il avait l'honneur de conduire, des salves de coups de fouet à faire mettre aux fenêtres toute la ville, se succédèrent sans interruption, et, lancée au galop, quelques minutes plus tard la voiture s'arrêtait à la porte d'une habitation magnifique.

Un [atiore ou intendant, en habit noir, s'avança pour recevoir les voyageurs à la descente de leur ber-

line, et, en assez bon français, en câlinant sa voix :

— Leurs Excellences, dit-il, étaient bien impatiemment attendues.

Conduits à travers des appartements splendides à deux chambres à coucher presque contiguês, Sallenauve et l'organiste y trouvèrent chacun un valet de chambre français qui s'empressa de les aider dans les soins de toilette toujours si nécessaires et si désirés au terme d'un voyage.

Leurs ablutions faites, les deux amis se réunirent dans un salon qui, par une fenêtre ouverte, laissait entrevoir un véritable jardin d'Armide.

— Décidément, dit Sallenauve, c'est un conte des Mille et une Nuits.

— Et voyez donc, dit Bricheteau, en Fentraînant sur le balcon de la fenêtre omerte, au mois d'octobre, une pareille splendeur de végétation î

Pendant que nos voyageurs étaient occupés à contempler une sorte d'océan de verdure qui s'étendait sous leurs yeux à perte de vue, un domestique s'approcha de la porte-fenêtre qui donnait accès sur le balcon, et dit avec toute l'emphase italienne :

— Excellences ! M. le chancelier de la police et de la santé publique !

Sallenauve et Bricheteau se retournèrent vivement et allèrent au-devant du personnage qui leur était annoncé.

Bone Deus ! Portant un uniforme chamarré d'or et de soie, un chapeau à plumes blanches sous le bras et une espèce de plaque brodée sur le côté droit de son habit, Vautrin se tenait devant eux.

— Ah ça ! dit Bricheteau avec sa rude franchise, quel carnaval est ceci ?

— Ceci, répondit le haut fonctionnaire, en prenant un siège et en faisant signe à ses interlocuteurs de l'imiter» est très sérieux et très légitime. Pendant que je vous attendais à Milan, le souverain de ce petit pays, roi d'Yvetot très aimable et très galant, malgré ses soixante hivers, se trouvait aussi dans la capitale de la Lombardie. Ayant l'idée d'un prochain mariage, il était venu présider luim.ême au montage de quelques pierreries, au nombre desquelles figurait un grenat syrien dont la valeur est inappréciable. Unique dans son espèce, pesant vingt-neuf

'^>-i LA FAMILLE BEAU VISAGE

carats, et d'une eau sans reproche, cette précieuse pierre est orrevée de substitution, comme cela se pratique en Italie, même pour les statues et les tableaux ; en d'autres termes, elle ne peut être valablement vendue, puisque celui à laquelle elle parvient par héritage, doit la conserver et la rendre par la même voie à son successeur.

— Nous savons ce que c'est qu'une substitution, dit Bricheteau, qui avait été exécuteur testamentaire de lord Lewin, et qui se piquait de savoir les affaires.

— Malheureusement, reprit Vautrin, si ce superbe grenat ne pouvait être vendu il pouvait être volé, et c'est ce qui arriva chez le joaillier qui avait été chargé de le monter à neuf. Vous comprenez l'émoi du bijoutier et du propriétaire. La police est aussitôt sur pied ; mais, après beaucoup de recherches, rien.

— C'est tout simple, dit Bricheteau, le voleur, sans doute, était déjà bien loin.

— Je suis, continua Vautrin, probablement plus facile à découvrir que les pierres précieuses, car la police lombardo-vénitienne, qui n'avait pas su retrouver le bijou, avait très bien flairé, sous mon nom de M. Jacques, le fameux Saint-Estève de Paris. Un matin, le chambellan du prince m'adresse un petit billet poli, en m'engageant à passer au palais où est logé son auguste maître.

« Monsieur Saint-Estève, me dit brusquement le prince, )) sans marchander avec mon incognito, vous savez le vol » dont je suis victime. Messieurs de la police vous ont » désigné à moi comme étant le seul homme, après leurs » efforts restés inutiles, qui ait la chance de me faire » retrouver mon grenat. Voulez-vous tenter l'entreprise ? » Il n'est pas de récompenses auxquelles vous ne puissiez » prétendre, si vous réussissez. » La mission acceptée, j'étudie l'affaire, et, au bout de trois jours, je rapporte au prince l'objet de ses anxiétés.

— Mais qui était le voleur ? demanda Bricheteau.

— Le joaillier, dit tout bas Vautrin ; après quarante ans d'une probité à toute épreuve, il avait compté que personne ne soupçonnerait la tentation à laquelle, comme un autre Cardillac, il avait succombé.

— Alors il a été pendu ? demanda l'organiste.

— Du tout, je lui ai fait grâce ; ce n'était pas un mal-

honnête homme ; c'était un malheureux qui a^ait eu un accès de folie. Ainsi, vous le voyez, il faut me garder le secret ; seulement, il a liquidé, s'est retiré du commerce, et, pour prix de ma clémence, a consenti à m'aider dans quelque chose de théâtral destiné à préparer la découverte du grenat ; de telle sorte, qu'à moitié fou de joie, le prince s'est pris pour moi d'une admiration sans pareille.

— Cette admiration, dit Sallenauve, l'a décidé à ^■ous charger de la police dans ses Etats ?

— C'est-à-dire, répondit Vautrin, qu'il m'offrit une seconde mission. De temps immémorial, dans un coin inconnu de ses domaines, fonctionne un atelier de fausse monnaie qui est devenu la plaie de ses finances. Procédant à la manière des volcans, pendant un intervalle plus ou moins long, cette détestable industrie semble s'éteindre, puis tout à coup une éruption a lieu, et inondant le pays de ses produits, elle y jett^ partout la défiance et arrête toutes les transactions. Dernièrement, l'émission est devenue si audacieuse et si abondante, que, poussé à bout et ne pouvant comprendre Téternelle impunité des faux monnayeurs, le peuple a fini par faire remonter ses soupçons jusqu'au gouvernement, qu'il accuse de connivence.

— Aloi et mes ministres, ajouta le prince en terminant l'exposé de cette situation, en perdons la tête ; monsieur Saint-Estève, il faut mettre ordre à cela.

— Prince, répondis-je, je l'entreprendrais ; mais je suis las de la police des malfaiteurs ; la poHce politique et diplomatique, voilà quelle aurait été mon ambition.

— Qu'à cela ne tienne, me répondit le prince, la Jeune Italie et les sociétés secrètes, ne me laissent pas plus en repos que les autres souverains.

— Mais, prince, me connaissez-vous ? savez-vous que mon passé ne fut pas toujours à l'abri du reproche ?

— Je sais que vous êtes un homme merveilleux qui faites des miracles.

— Prince, lui dis-je encore, j'attendais à Milan deux amis de France ; un sculpteur et un musicien : deux hommes de génie.

— Je les attache à mon service.

— Le musicien accepte, répondis-je, et il touchera l'orgue de votre chapelle comme jamais organiste ne vous

l'a fait entendre. Quant au sculpteur, c'est un artiste qui aime son indépendance ; il a cent mille livres de rente.

— Au moins il souffrira bien que je lui offre un de mes palais pour y établir son atelier.

— Toutes mes objections levées, je me laissai proclamer chancelier de la police et de la santé publique, et plus tard décorer de la plaque que vous me voyez. Pour messieurs les faux monnayeurs, ou je me trompe fort, ou j"ai mis la main sur leur nid, et à tout instant j'attends la nouvelle de leur arrestation. Reste maintenant la question du mariage du prince à laquelle je me trouve aussi mêlé, car il me met ici, comme on dit, à toute sauce, et la duchesse d'Almada...

— Monseigneur, dit un secrétaire en arrivant essoufflé, le commandant du détachement des carabiniers vous adresse la dépêche que voici.

— Il faut vraiment être partout, dit Vautrin de mauvaise humeur après avoir lu. Mes amis, ajouta-t-il en s'adressant à Sallenauve et Bricheteau, je m'invite à déjeuner demain matin ici, sans cérémonie.

Et avant d'avoir attendu leur réponse, il sortit avec l'importance hâtive d'un homme qui était devenu l'Atlas de la principauté.

LIQUmATION GENERALE

— La duchesse d'Almada ! dit Sallenauve, aussitôt que Vautrin fut sorti, mais c'était le nom du vieux seigneur portugais pour lequel, à Rio de Janeiro, j'ai fait le buste de la Luigia. L'aurait-elle épousé et serait-elle ici ?

— Tout est possible, répondit Bricheteau, et entre les choses possibles je n'en sache pas de plus possible qu'une rencontre en Italie : à tout moment il arrive aux Anglais de s'y retrouver après s'être quittés l'année d'avant au Cap de Bonne-Espérance ou à Calcutta.

Quelques minutes plus tard, un chasseur, c'est-à-dire un de ces valets de pied qui portent un habit vert, des plumes de coq sur leur chapeau et des épaulettes de général, remettait respectueusement à Sallenauve un billet parfumé.

Il n'y avait pas moyen de s'y tromper : la Luigia seule pouvait écrire :

» Une ancienne amie de M. de Sallenauve, la duchesse » d'Almada, aurait plus que de la joie à le revoir ; elle » désire causer avec lui d'intérêts graves et lui fait de- » mander à quelle heure elle pourra espérer un moment » d'entretien. »

— Dites que je vous suis, répondit Sallenauve au messager ; et, en même temps, appelant un de ses gens r Quelqu'un pour me conduire chez la duchesse d'Almada. ^ — Votre cocher, excellence, vous conduira, répondit le domestique ; la voiture est €ittelée, il ne s'agit que de la faire avancer au bas du perron.

— Toujours les Mille et une Xuits I dit Sallenauve : puis, prenant son chapeau, Bricheteau, ajouta-t-il, vous ne m'accompagnez pas ?

— Non, l'entretien me paraît devoir être très particulier, je crois que je serais de trop.

Sallenauve n'insista pas, et, en moins d'un quart d'heure, il était transporté dans le salon de la duchesse.

La Luigia, car c'était bien elle, le reçut avec des façons pleines d'élégance ; il ne restait plus rien chez elle de la Transteverine et de la comédienne. Elle était merveilleusement belle, plus belle même qu'elle n'avait jamais été, car. s'étant formé au contact du monde élevé dans lequel elle \ ivait depuis plusieurs années, elle était devenue, dans l'acceptation la plus élevée du mot, duchesse et grande dame. On eût dit qu'elle était née dans la sphère où seulement elle était montée.

— Comment se porte le duc d'Almada ? demanda Sallenauve, essayant de se tirer par cette question un peu perfide de l'embarras qu'il se reprochait d'éprouver.

— Mon père, répondit la Luigia, je l'ai perdu il y a près d'une année ; vous voyez, j'en porte encore le deuil.

— Votre père ?

— Oui. peu après votre départ du Brésil, le duc apprit

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la mort de sa femme et me pressa de l'épouser. C'était impossible, j'aurais encouru Aotre mépris. Je raisonnai ce pauvre vieillard, qui de moi ne pouvait vouloir que la certitude de m'avoir auprès de lui jusqu'à sa mort.

Deux jours après mon sermon, nous faisions une promenade en mer sur une embarcation légère ; c'était le soir, la brise était fraîche, le duc voulut me remettre sur les épaules mon chàle qui avait glissé ; comme il se levait, un brusque mouvement de la barque lui fit perdre l'équilibre, et il fut précipité par dessus bord. Je nage passablement; toutes les Transteverines savent nager dès leur jeune âge je me jetai après le vieillard, que j'eus le bonheur de sauver. Le lendemain, venant me remercier, car son accident n'avait point eu de suite : Eurêka ! me cria-t-il.

« Oui, ajouta le duc, j'ai trouvé la solution du problème ! La loi, sans aucunes formalités permet d'adopter celui qui vous a sauvé dans un combat ou en vous arrachant aux flammes ou aux flots ; vous ne serez pas ma femme, vous serez ma fille et vous hériterez de ma fortune et de mon titre. ».

Dites-moi, monsieur, ai-je bien fait d'accepter ?

— Sans aucun doute, répondit Sallenauve, votre courageux dévoûment arrangeait tout.

— Sa majesté brésilienne, reprit la Luigia, ne fut pas de votre avis, et, à raison de ma condition de comédienne, sans le passé, qu'elle ignorait, elle s'opposa de toutes ses forces à l'adoption qu'avait décidée le duc, jusqu'à le menacer d'une disgrâce, s'il passait outre.

(( C'est bien ! me dit mon père en m'apportant l'acte en bonne forme et en me racontant la désapprobation qu'il avait encourue en haut lieu ; vous me parlez souvent de l'Italie, nous irons y finir mes jours. »

Et voilà, monsieur, comment vous me trouvez ici.

— Je ne m'en étonnerais pas, répondit Sallenauve, même quand l'explication serait moins naturelle; nous le disions il y a un moment avec Bricheteau : tout arrive.

— Même, demanda la Luigia, que le vieux prince ici régnant soit devenu amoureux de moi, et qu'il ne tienne qu'à moi de devenir sa femme ?

— Sans doute, dit Sallenauve, vous êtes comme Hélène, dont la beauté, selon Homère, parlait au cœur des vieil-

lards. Le vieux pair d'Angrleterre et lord Barimore, le marquis de Ronquerolles, Rastignac, qui n'était pas de la première jeunesse, le duc d'Almada, et enfin ce prince souverain.

— Ce qui explique sans doute que de plus jeunes... reprit vivement la duchesse, sans achever sa pensée.

— Pourquoi me dites-vous cela ? répondit Sallenauve ; il n'y eut jamais rien entre nous que de conditionnel. Je n'accepte pas votre reproche.

— Mais, dit la duchesse, sans l'opposition de monsieur son fils, vous acceptiez très bien la main de madame de l'Estorade. Cette femme, ajouta-t-elle avec un mouvement qui rappelait la Luigia d'autrefois-, non encore pas-^ sée au grand laminoir social, je l'avais deviné, la première fois qu'elle vint dans votre atelier, qu'elle serait la perte de toutes mes espérances !

— Dites donc qu'elle aura été la cause de votre fortune: car le parti qui s'offre à vous, vous ne ferez pas la faute de le refuser.

— Je le refuserais encore si vous m'en donniez le conseil.

— Oui, mais c'est justement la chose au monde qu'il m'est le moins permis de vous conseiller.

— Vous n'auriez rien su, répondit la Luigia, et je ne vous eusse pas mis dans la nécessité de me parler comme je sens bien que la délicatesse vous le commande, si les renseignements qui me sont parvenus de Paris ne m'avaient appris que vous n'étiez plus libre.

— Ma liberté, je ne l'ai pas abdiquée, que je sache.

— Vous vous trompez, répondit la Luigia, vous êtes trop honnête homme et malgré votre froideur qui vous eût fait un digne époux de madame de l'Estorade, vous avez le cœur trop bien placé pour ne pas vous représenter que cette pauvre enfant, qui vous aime et qui mourra si vous continuez de lui être cruel ; vous ne pouvez la sacrifier à des appréhensions ridicules. Comme si la femme ne se refaisait pas de fond en comble pour l'homme qu'elle aime et comme si, dans l'immensité de son amour, ne devaient pas s'absorber tous les défauts de son éducation.

— Vous êtes étrange, madame, dit Sallenauve, de me plaider la cause de Xaïs î Etes-vous assez libre vous-

même pour faire convenablement ce rôle sans donner à penser ?

— Oh ! dit la Luigia, vous ne croyez pas ce que vos paroles semblent laisser supposer. Vous savez bien qu'il n'est pas de princes et de fortunes que je n'eusse été prête à vous sacrifier. Si je vous parle de cette enfant, c'est que je l'aime de vous aimer ; c'est qu'elle ne vous aime pas comme son glaçon de mère, en se retenant de toutes ses forces sur la pente ; c'est qu'elle vous aime, elle, à plein cœur, jusqu'à en mourir, sans regarder ni devant, ni derrière, ni à ses côtés, et en allant droit à vous comme une flèche lancée.

— Ne parlons plus de moi, dit Sallenauve.

— Si fait, dit la duchesse, un mot encore : vous retournez à votre art ?

— Oui, dit Sallenauve, c'est maintenant la consolation de ma vie et toute mon espérance.

— Bien î dit la duchesse en lui tendant la main et en la lui serrant, vous ferez des chefs-d'œuvre, car, comme Poussin, comme Michel-Ange, vous ne dépensez rien au dehors. Elève de ce bon Bricheteau ! ajouta-t-elle en souriant, maintenant, ce mariage, que faut-il que je fasse ? Donnez-moi un avis ?

— Mais le faire, répondit Sallenauve.

— Soit, dit la Luigia ; seulement il y a deux manières de le prendre : ou maëstoso, pour me servir des termes de mon ancien métier, ou à petit bruit, sotto voce. La première façon est dans les idées du prince, et rien ne la lui défend ; il est adoré de ses sujets, il a trois fils pour héritiers, et c'est pour lui une pure affaire de cœur ; sans complication de la question d'Etat. Quelques bienfaits répandus autour de moi m'ont donné de la popularité ; je serai donc acceptée par le peuple, sinon par la noblesse, qui s'incline, elle, devant le maître, et ne fait que penser ses murmures. Mais l'autre manière, un mariage de conscience, dans la donnée de celui de madame de Maintenon, me plairait davantage ; il m'assurerait votre estime en vous montrant que je ne vous ai pas sacrifié à une pensée ambitieuse...

Les portes du salon où se passait la scène s'ouvrirent avec fracas.

— Le prince ! cria un chambellan, qui se retira après cette annonce.

— C'est lui ! Altesse, dit la Luigia en montrant Sallenauve à l'auguste survenant.

Il paraît qu'elle ne lui avait rien caché de tout son passé.

— Je suis sûr, dit le prince, que monsieur a parlé pour moi, raisonnable comme vous me l'aviez peint.

— Oui, monseigneur, dit Sallenauve en s'inclinant, les princes qui ont le courage d'être heureux sont trop rares pour qu'on n'aime pas à voir couronner ce courage.

— Merci, monsieur, dit le prince, nous nous reverrons. Et Sallenauve fut congédié avec un sourire. Pendant que Sallenauve, de retour auprès de Briche-

teau, lui rendait compte de son entrevue avec la Luigia, Vautrin, parti à cheval, suivi d'un seul domestique, arrivait à quelques lieues de la résidence princière, dans un de ces sites sauvages auxquels s'est complu le pinceau de Salvator Rosa.

Là, il trouvait le détachement de carabiniers, dont le commandant lui avait fait parvenir une dépêche, bloquant hermétiquement un vieux château aux trois-quarts en ruine, et qui, dans le pays, passait pour inhabité.

Affectant les formes et le langage militaires :

— Il ne s'agit pas, monsieur, dit Vautrin à l'officier, de s'amuser à la moutarde ; pendant que vous les cernez ; ces gens peuvent avoir des issues secrètes ; donnez donc l'ordre à votre troupe d'entrer la carabine au poing dans ces décombres ; je marche avec vous, et dans un quart d'heure, coûte que coûte, nous devons être dans la place.

Voyant que l'on faisait mine de pénétrer dans leur repaire, les défenseurs du château, malorré la nuit qui arrivait, engagèrent une vive fusillade.

Electrisés par Vautrin, qui ne se ménageait pas plus que s'il eût été du métier, les soldats eurent bientôt fait de pénétrer dans l'enceinte barricadée.

Après quelques minutes d'un combat corps à corps, les malfaiteurs, non sans avoir fait quelques victimes, furent tués, mis hors de combat ou obligés de chercher leur salut dans la fuite.

M. le chancelier de la police fît alors allumer des torches, et put se livrer tranquillement à l'explora-

282 LA FAMILLE BEALVISAGE

tion des lieux. Un souterrain ne tarda pas à être découvert.

Là était établi un outillage des plus complets pour la fabrication de la fausse monnaie. L'expédition avait donc eu tout le résultat désiré ; restait maintenant à commencer l'instruction par l'interrogatoire de quelques prisonniers que l'on avait faits.

En travers de l'entrée d'une salle assez confortablement meublée, où M. le chancelier de la police allait tenir ses assises, était étendu un cadavre. Comme on s'empressait de l'enlever, afin de laisser libre le passage, les yeux de Vautrin tombèrent sur le pâle visage du mort qui lui offrit une étrange ressemblance.

Il fit alors plus soigneusement éclairer cette singulière apparition ; mais, sous la lumière jaunâtre de la torche, la ressemblance ne parut que plus frappante.

— C'est inconcevable, se dit alors Vautrin, M. de Lanty mort ici, quand il y a six mois il a été enterré à Paris î

Néanmoins il prit place devant la table où il allait faire les fonctions de juge instructeur après avoir installé auprès de lui un bas officier, qu'il avait choisi pour lui servir de greffier, il interrogea quelques prisonniers, en dirigeant ses questions de manière à avoir l'explication de la bizarrerie qui le préoccupait ; mais par cette voie aucun renseignement ne put être recueilli.

Tout à coup un ^rand bruit se fait à la porte de la salle.

— \'eux-tu marcher, sorcière ! criaient les soldats entraînant une femme qui venait d'être découverte dans une pièce reculée du château.

Poussée par la crosse des carabines jusque sous l'œil de Vautrin, cette femme, qui, malgré ses cheveux blancs, luttait comme une lionne, fit, à ce qu'on peut croire, une impression singulière sur M. le chancelier, car il s'écria :

— Tout le monde dehors ! Vous aussi, monsieur le greffier, ajouta-t-il en s'adressant à celui qui faisait auprès de lui cet office.

Pendant que cet ordre s'exécutait, la prisonnière avait repris haleine et s'était reconnue, si bien qu'au moment où Vautrin, après être allé fermer la porte, se retrouva dans la zone de lumière que formaient deux flambeaux placés sur la table :

— Tiens, lui dit sa justiciable en le reconnaissant, c'est

toi maintenant qui envoies les autres au pré (le bagne) ; de la belle ouvrage que tu fais-là ?

— Comment es-tu ici ? demanda Jacques à Jacqueline.

— Moi, je suis conséquente, répondit fièrement la Saint- Estève, et je ne me laisse pas comme toi, emherlilicoter dans les embêtemenis de la vertu.

— Tu as tort, Jacqueline, répondit Vautrin avec gravité, de toujours tenter le ciel, car enfin, si tu étais tombée en d'autres mains que les miennes, où en serais-tu ?

— J'en serais où j'en suis. Crois-tu pas me tenir ? \on, mon vieux, on y a mis ordre.

— Malheureuse ! tu as pris quelque chose !

— Parbleu donc ? on aurait toute sa vie étudié les poisons pour ne pas s'en repasser une dose dans un moment difficile î Non, monsieur le magistrat on n'a pas besoin de ta grâce. Quand j'ai vu tomber mon amant, c'est bien î me suis-je dit, plus rien à faire dans ce monde, et j'ai bu un petit coup qui m'endormira tout à l'heure sans douleur !

Comme Vautrin se levait pour appeler du secours :

— Bouge pas, mon Jacques, lui dit la Saint-Estève, je te sais gré tout de même de ton bon mouvement ; mais rien n'j- peut faire, je me suis administré de la première qualité. Tiens ! pour qui donc qu'on la réserverait si ce n'était pour sa petite individu î J'ai aux environs d'un quart d'heure, causons plutôt de bonne amitié.

En voyant dans le voisinage de la mort cette espèce de ^aîté invraisemblable, qui poussait sa tante à affecter le langage de ce qu'elle appelait toujours son bon temps, Vautrin eut une idée : « Elle fait semblant, pensa-t-il, de s'être empoisonnée pour attirer sur elle mon intérêt : c'est bien là une de ses roueries, et dès-lors se laissant, sans autre préoccupation, aller à la pente de sa curiosité :

— Ah ça ! ton amant, qu'on faurait tué, dit-il, serait-ce M. de Lanty ? Comment cela serait-il possible ? J'ai vu passer son convoi à Paris, il y a déjà six mois.

— Es-tu gnole ! dit la Saint-Estève, M. de Lanty, ce n'est pas à toi qu'il faut l'apprendre, c'est Duvignon le chimiste, condamné à mort pour la même chose d'aujourd'hui, en l'an VIII de la République.

— Je sais cela, répondit Vautrin, je l'ai reconnu à Arcis lors de l'enterrement de Catherine Goussard, malo-ré

les changements que le temps et des soins particuliers avaient apportés à sa personne ; et même, je le lui ai dit à un relais de poste où nous avions une altercation pour des chevaux qu'il voulait avoir, quoique je fusse arrivé le premier.

— Eh bien ! c'est justement pour ça que tu le retrouves aujourd'hui ici. De se voir ainsi reconnu lui a tourné la tête, à ce pauvre homme, ainsi que d'apprendre, qu'en son absence, sa femme avait reçu un Marseillais, son ancien galant : Faut que je meure, s'est-il dit alors, d'où tu as vu son enterrement.

— Mais personne n'a soupçonné alors un suicide, on a parlé d'une attaque d'apoplexie ; d'ailleurs, s'il était mort, encore un coup, comment te l'aurait-on tué ici ?

— Ah ça ! tu ne te rappelles donc pas qu'il a sa manière de mourir à lui, qui est d'être encore vivant, quand on a soin de lui faire prendre une contre-mort, dans les quarante-huit heures qui suivent sa léthargie. C'est pour cela qu'il est venu me trouver, la veille qu'il devait s'assoupir, en me chargeant d'aller le réveiller dans son tombeau à Marcoussis. C'est le plus grand chimiste, vois-tu, qui ait existé : il a fait des découvertes magnifiques, dont il n'a jamais dit le secret à personne. C'est avec le même trompe la mort, pendant que tu étais au pré, qu'il t'a subtilisé Catherine Goussard et qu'il l'a emmenée avec lui dans les pays étrangers. Mais il l'a plantée là, et après s'être embâtée pendant des années de la belle madame de Lanty, qui lui faisait des traits ; quoiqu'il m'en voulût de ce que je n'avais pas déposé, disait-il, comme il faut, dans son procès criminel, au dernier moment il a pensé à moi, parce que, vois-tu ? la chanson est vrai : On revient toujours...

— Alors, dit Vautrin, quand tu m'as annoncé que tu ne partais plus et que tes idées étaient changées ?...

— Eh donc ! répondit la Saint-Estève, je trouvais plus gentil de partir avec un ancien ami, qui ne serait pas toujours à me rassoter de son fils, de son repentir et de sa vertu.

— Et c'est ici que vous vous rendiez en quittant la France ?

Jacqueline Collin ne répondit pas d'abord à cette ques-

tion ; elle porta une main à son estomac comme si elle y éprouvait une sensation pénible.

— Ou'as-tu ? dit vivement Vautrin en recommençant à croire au poison.

— Rien, dit cette femme de fer, c'est Vautre qui gagne les environs du cœur ; je meurs comme Socrate, mais par une ciguë perfectionnée qui se prend en pastilles et dont j'ai toujours eue sur moi. Quant à ce que tu me demandais : SI c'était ici que nous nous étions rendus ; oui, mon chéri, ici... dans ce château où, depuis des années, Duvignon a toujours eu sa fabrique... parce que, même étant riche... il n'a jamais cessé... de cultiver son art... Oui a bu boira.

— Jacqueline ! criait cependant Vautrin en la secouant et en lui frappant dans les mains, est-ce que vraiment tu aurais pris quelque chose ?

La Saint-Estève, dans une longue expiration, parut rassembler la force de vivre encore un moment.

— Allons, dit-elle d'une voix éteinte, c'est bien, tu prends part à ta vieille tante ; mais défie-toi, j'ai retrouvé

Le poison l'empêcha d'achever sa phrase.

Après avoir assuré la morte sur son siège, où elle fut maintenue par la raideur cadavérique qui avait envahi les extrémités inférieures, il déposa respectueusement un baiser sur son front ridé et déjà d'un froid de glace.

Ensuite, ouvrant la porte de la salle mortuaire et appelant l'officier qui commandait le détachement :

— Monsieur, dit-il, cette femme est morte, empoisonnée sans doute, pendant que je l'interrogeais. Vous allez conduire les autres prisonniers à la résidence, où vous les ferez écrouer à la maison d'arrêt. Laissez ici quelques hommes à la garde des morts, que l'on rassemblera dans cette salle. Et surtout, les plus grands égards pour ces restes humains qui sont ceux de gens non encore jugés et, par conséquent, présumés innocents ! En passant au prochain village, j'enverrai le curé pour leur donner la sépulture chrétienne.

Cela dit, Vautrin enfourcha son cheval et il partit au galop, comme s'il espérait que le mouvement l'aiderait à secouer ses idées funèbres.

Il dut faire un grand détour pour aller jusqu'au village où il devait trouver un prêtre, perdit ensuite du temps à réveiller et à lui donner ses instructions, en sorte qu'il était près de cinq heures du matin quand il se présenta au palais pour rendre compte au prince de son expédition.

Il voulait à toute force être introduit sur-le-champ, et, comme une altercation assez vive s'était élevée entre lui et le premier valet de chambre, qui refusait obstinément d'aller réveiller son maître, survint le grand-maître de la garde-robe, qui, le prenant à part, lui dit :

— Nous avons eu, cette nuit, un mariage à la chapelle du château ; cela s"est fait de la main gauche et sans aucune cérémonie ; j'étais l'un des témoins, et l'on nous a recommandé le plus inviolable secret ; mais vous, je sais que vous êtes au courant, et vous aurez même, je crois, à mettre demain quelques bruits publics en circulation, pour dépister la curiosité et les commentaires.

Vautrin vit que le premier valet de chambre, qui avait été l'autre témoin, comme Bontems pour Louis XIV, était parfaitement dans son rôle en lui refusant l'accès de la chambre à coucher du prince, et il se retira en haussant les épaules.

Le lendemain, sur les onze heures, après avoir eu son audience, il vint au palais habité par Sallenauve, et comme on le pressait sur la préoccupation à laquelle il semblait livré, il ne put se tenir de raconter la lugubre scène de la veille. Naturellement ce récit assombrit beaucoup le déjeuner.

Vers midi et demi, Vautrin demanda sa voiture et prit congé des deux amis pour se rendre à son déparlement, emportant toujours sur son front le même nuage de tristesse. Il était à peine sorti depuis quelques minutes, qu'on entendit dans la rue une grande rumeur. Les deux amis coururent à une fenêtre donnant sur la cour pour sa\oir Ce que cela signifiait, ils virent alors un jeune homme blond que les valets de pied tenaient par le collet, et en même temps la voiture du chancelier rentrant dans la cour du palais et venant s'arrêter au perron, Vautrin en fut retiré tout sanglant.

Transporté avec l'aide de Sallenauve et de Bricheteau dans l'antichambre, où aussitôt fut apporté un matelas

sur lequel on le déposa, il ne tarda pas à reprendre la connaissance qu'il avait perdue sous la force du coup.

Le chirurgien du prince, aussitôt appelé, sonda la blessure et parla d'envoyer chercher en toute hâte les secours de la religion.

Vautrin les reçut sans pouvoir parler, mais avec toutes les démonstrations de la foi la plus vive ; ensuite, ne cessant pas d"a\oir l'œil sur son fils, et tenant sa main qu'il essayait encore de serrer de sa main défaillante, il partit pour aller devant Dieu, où il est à espérer que son repentir et ses ardeurs de paternité lui auront été comptés.

On sut que l'assassin était un Allemand qui avait fait partie de la bande des faux monnayeurs ; au moment où il déchargeait, presqu'à bout portant un pistolet sur Vautrin, on l'avait entendu lui crier : De la part du baron de Wcrchauffen !

Quelques jours après, d'honorables obsèques furent faites au défunt, et, le soir même du service, après avoir écrit au prince pour le remercier de son hospitalité, Sallenauve, accompagné de Bricheteau, partit pour Rome. Là il établit son atelier près du palais Barberini, à deux pas de l'atelier de Thorvaldsen. le grand sculpteur danois, qui avait donné des conseils à sa jeunesse, et dont on fait aussi souvent honneur à la Suède qu'au Danemarck, attendu le voisinage des deux pays.

Au bout de deux ans, tout en produisant d'autres œuvres remarquables, Sallenauve avait achevé le mausolée de sa mère, et dans la compagnie de Jacques Bricheteau, devenu organiste de Saint-Jean-de-Latran, il revenait à Arcis pour présider à l'érection du monument dans la chapelle des Lrsulines.

L'inauguration fut faite avec une grande pompe en présence de toutes les notabilités de la ville, y compris Simon Giguet, député de l'arrondissement, que l'intervalle d'une session avait ramené dans ses foyers,

M. J, P. Delignou, toujours professeur de rhétorique au collège communal, publia une relation de la cérémonie, et on peut imaginer son bonheur quand il vit que quelques frao-ments de son article avaient été reproduits dans les journaux de Paris.

A dater de ce moment, la chapelle de mesdames les

Ursulines fut ouverte aux nombreux visiteurs venant admirer la belle oeuvre d'art que l'amour filial avait inspirée à l'ex-député.

Un jour, sortant de chez la mère Marie-des-Anges, qui, aussi bien que l'oncle Laurent Goussard, vivait toujours. Sallenauve, dont les journaux avaient prématurément annoncé le départ pour Rome, eut l'idée d'entrer dans la chapelle du couvent afin d'y faire une prière.

Le jour tombait, et à la lueur d'une lampe incessamment allumée devant la statue de sainte Ursule, il re marqua deux femmes agenouillées sur le bord de la grille qui entourait le tombeau de sa mère.

Quand les deux femmes, enveloppées de manteaux qui laissaient difficilement deviner leur tournure, eurent achevé leur pieuse station, elles se retournèrent pour sortir ; à ce moment, Sallenauve reconnut Naïs et madame de l'Estorade.

En voyant le visage de la jeune fille tout baigné de larmes, le sculpteur fut ému comme jamais il ne l'avait été de sa vie. Se servant alors, mais dans des vues plus directes et plus honnêtes, de la formule affectionnée par le comte Maxime de Trailles :

— Madame la comtesse, dit Sallenauve en s'avançant, j'ai rhonneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille.

Le jour même où le mariage de Nais était célébré à Saint-Thomas-d'Aquin, la Gazette des Tribunaux, à la suite de scandaleux plaidoyers par lesquels le dernier coup était porté au crédit financier et à la considération de la famille Beauvisage, insérait un jugement qui prononçait contre le comte Maxime de trailles, la séparation de corps demandée par sa femme, pour excès, sévices et injures graves.

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