‹ La famille BeauvisageChapitre 5 sur 28 · QUE LA DERMERE INCARNATION DE VAUTRIN N ETAIT PAS LA DERNIÈRE · texte numérisé non relu

QUE LA DERMERE INCARNATION DE VAUTRIN N ETAIT PAS LA DERNIÈRE

La session s'acheva sans grands coups de lances oratoires. Après le désarroi où elle était tombée, la coalition fut dissoute, et elle serait restée mieux cohérente, qu'elle n'eût pu entreprendre de considérable contre un ministère qui avait montré une force de résistance si peu attendue.

Salleriauve évita de se prodiguer à la tribune et ne parla que dans quelques rares occasions ; mais, à propos d'un tracé de chemin de fer auquel tenait le ministre des travaux publics, et qui accusait une complaisance é\idente pour certains intérêts, un notable succès était réservé au député puritain ; il fit rejeter le projet ministériel. Rastignac avait déjà contre lui nombre de griels : ses avances perdues, lorsque Sallenauve était arrivé à la Chambre ; la part que celui-ci avait eue à la quasi-chute du cabinet, tout en se tenant en dehors des partis coalisés; enfin, la part que l'amoureux ministre lui supposait dans l'émigration de la Luigia aux Etats-Unis. On comprend donc que ce nouvel et dernier échec, ad hominem, fût pour rendre le petit homme d'Etat furieux ; à dater de ce moment il n'y eut plus de si méchantes manœuvres auxquelles il ne fût prêt à s'associer contre cet homme que partout il rencontrait comme pierre d'achoppement sur son chemin.

Au moment où commence ce chapitre, plus de huit mois s'étaient écoulés depuis le départ de Maxime : Sallenauve était chez M. de l'Estorade à sa terre de la Crampade, et il était question que. sous sa conduite, la famille entière entreprit un voyage en Italie, lorsqu'un soir, lui parvint une lettre apportée de Paris par exprès. Cet homme, qui désira la remettre en mains propres, exigea, comme les

ordonnances à cheval qui portent dans Paris les dépêches ministérielles, qu'il lui fût délivré un reçu.

Communication prise de cette importante missive, Sallenauve parut très agité et très ému. Il quitta aussitôt le salon où il se trouvait seul dans le moment avec M. de l'Estorade et ordonna à son valet de chambre de tout préparer pour son départ et d'avoir aussitôt que faire se pourrait des chevaux de poste.

Revenant ensuite trouver M. de l'Estorade :

— Mon cher hôte, lui dit-il en affectant une tranquillité mal jouée, cette lettre qui vient de m'arriver me force à vous quitter.

— Mais est-ce quelque chose de désagréable qui vous arrive ? demanda le pair de France.

— C'est au moins quelque chose de très grave, répondit Sallenauve, et de très imprévu.

— Et il n'y a pas moyen de savoir quel est ce fâcheux contre-temps : l'amitié ne peut pas prétendre à entrer en partage de ce souci et vous offrir son dévoûment ?

— Merci mille fois, répondit le député, moi seul puis quelque chose au maniement de cet intérêt, qui exige ma présence à Paris dans le plus bref délai ; je compte donc partir ce soir et vous demande la permission d'aller faire mes préparatifs.

Intrigué au dernier point, M. de l'Estorade courut trouver sa femme, qui était au jardin avec ses enfants, et, après lui avoir conté ce qui arrivait, suivant son système de la mettre toujours en avant :

— Voyez donc un peu à le chambrer,, dit-il à la comtesse. Il y a un désastre. Cet homme, ordinairement si froid et si compassé, montre une fiévreuse impatience d'être parti : depuis que je le connais, je ne le vis jamais si peu maître de ses impressions.

Madame de l'Estorade, qui ne s'était pas laissé entraîner à beaucoup près aussi loin que pouvait le faire supposer sa lettre à madame de Camps, se trouvait néanmoins, avec Sallenauve, sur un pied d'intimité assez tendre pour avoir le droit de le questionner, plutôt au nom de l'intérêt qu'elle lui portait, qu'au nom d'une stérile et inquiète curiosité.

Elle se décida à aller le trouver dans sa chambre, et,

le prenant au milieu de ses malles,, qu'il s'occupait luimême à fermer, pendant que son valet de chambre était allé à la poste presser l'arrivée des chevaux :

— Mais, mon Dieu î monsieur, lui dit-elle, que se passe-t-il donc ? quelque malheur vous est-il arrivé ?

— Comme j'ai eu l'honneur de le dire à M. de l'Estorade, répondit cérémonieusement Sallenauve, je suis obligé de partir, et je vous dis adieu, madame, pour longtemps... pour toujours peut-être.

A ce mot, la comtesse perdit bien de la réserve qu'elle avait su ménager jusque-là, Sallenauve la vit pâlir, et elle fut forcée de chercher un appui sur un meuble ; mais ce qui prouvait la profondeur du souci auquel lui-même était en proie, ce fut sans vive reconnaissance qu'il s'aperçut de l'effet produit par l'annonce d'une séparation peut-être éternelle. Dans l'égoïsme de sa préoccupation il fut même assez distrait de l'émotion si profonde dont il était témoin, pour quitter la main que la comtesse lut avait abandonnée lorsqu'il s'était approché d'elle, et pour aller à une fenêtre regarder si les chevaux qu'il avait demandés et qui se faisaient attendre, étaient arrivés

A ce moment, autre trouble-douleur, survint \aïs. devant laquelle madame de l'Estorade fut obligée de se contenir et qu'elle n'osa pourtant pas renvoyer.

— Mais vous reviendrez ! disait Xaïs en prenant les mains du voyageur, et tout en elle annonçait un désespoir dont à un autre moment il eût été certainement ému.

— Nais ! dit madame de l'Estorade avec dureté, nous ferez-vous grâce de vos tragédies ?

Survint, peu après, René : à neuf ans qu'il avait alors, on ne perçoit que très confusément la douleur morale ; mais tout ce qui est mouvement plaît et intéresse, et c'est lui qui se chargea d'annoncer, tout heureux d'apporter la nouvelle que les chevaux enfin étaient là.

Peu après entrèrent M. de l'Estorade et Armand, qui à cette époque de l'année était en vacances. Le premier n'était pas très douloureusement affecté : il était seulement contrarié de voir ses projets dérangés par ce brusque voyage ; quant à Armand», son attitude était celle d'une stoïque indifférence ; mais qui eût pu lire au fond de son cœur, y eût trouvé un secret contentement d'être

débarrassé d'un hôte qui, pour beaucoup de raisons, lui déplaisait. Avec celte expérience du mal et des choses de la vie qu'on prend malheureusement beaucoup trop vite dans les collèges, il avait été frappé, dans la façon d'être de sa mère avec Sallenauve, de certains détails et de certaines nuances, et comme, malgré ses échappées d'estaminet, il se posait en homme à principes, il s'était cru engagé. Dieu le lui pardonne» à une espèce de surveillance conjago-filiale, dont le soin allait par ce départ cesser de peser sur lui.

Au moment où Sallenauve prenait congé :

— Au moins, lui dit madame de l'Estorade, d'un ton suppliant, on aura prochainement de vos nouvelles ?

— Oui, madame, répondit-il ; aussitôt que je verrai clair dans cette affaire qui me force l\ un si brusque départ, j'aurai l'honneur de vous écrire.

Et après un adieu général où il ne s'arrêta guère, accompagné de son valet de chambre qui eut place sur le siège de derrière, il monta dans sa voiture, et prit le chemin de Paris.

La terre de la Crampade est située à quelques lieues de Marseille ; de Marseille à Pari^. le trajet est long. Pendant que Sallenauve est en route, nous aurons plus que le temps de dire au lecteur quelle était cette trombe qui enlevait ainsi le député à ses amis. Nous pourrons même assister à tout^ la préparation d'une fort laide et fort j,é nébreuse affaire, dont nous venons seulement de voir l'explosion.

Un jour, faisant prier Franchessini de passer au minis tère :

— Votre homme, lui dit Rastignac, est-il toujours dans l'intention d'avoir entrée dans la police politique ?

— Cela ne lait pas question, répondit le colonel. Hier encore il me rappelait, avec une certaine amertume, vos promesses toujours non suivies d'effet.

— Eh bien î dites-lui de venir me parler ce soir vers les six heures ; comme il est habile à se travestir, qu'il vienne déguisé ; il s'annoncera sous le nom de M. Lefebvre à mon chef de cabinet ; celui-ci aura l'ordre de l'introduire.

Le soir, exact comme on peut croire, Vautrin qui, depuis la campagne Halphertius, ne portait plus qu'en pos-

tiches sa longue chevelure et ses favoris blancs, avait accès dans le cabinet du ministre. Des lunettes bleues et une perruque noire le rendaient complètement méconnaissable, et le chef du cabinet, le jeune de Restaud, le prit pour un conducteur des ponts-et-chaussées venant faire au ministre quelque communication secrète.

Quand Rastignac se trouva seul à seul avec son ancien co-pensionnaire de la maison Vauquer :

— Asseyez-vous donc, monsieur de Saint-Estève, lui dit-il d'un ton protecteur qui conservait soigneusement entre eux la distance ; cependant le ministre voulait évidemment mettre de la bonhomie dans le.ur entrevue, car aussitôt que Vautrin eut pris place :

— Il y a bien longtemps, continua-t-il, que nous nous connaissons !

Vautrin était trop habile pour se laisser entraîner, par ce souvenir, à quelque familiarité. 11 en induisit seulement que Rastignac pouvait bien avoir besoin de lui, et, se promettant de jouer serré :

— En effet, monsieur le ministre, se contenta-t-il de ré-

pondre, il y a quelque dix ans.

— J'ai dû, jusqu'à présent, (

contmua Rastignac, ajourner le moment d'utiliser votre bonne volonté et votre intelligence ; sans qu'il y parût, je vous étudiais ; mais, décidément, je crois que vous ferez merveille dans la nouvelle carrière à laquelle vous aspirez. Vous avez très vaillamment conduit jusqu'au bout votre personnage de comte Halphertius, et la mystification faite au marquis de Ronquerolles a été d'autant plus plaisante que vous avez su vous arrêter à temps. Oui, je le crois, vous êtes capable de nous rendre de vrais services.

— Monsieur le ministre est bien bon, j'y ferai de mon mieux.

— ^faintenant. continua Rastignac. vous êtes-"\ous bien rendu compte de la nature et de la difficulté des fonctions qui pourront vous être confiées ?

— J'ai un grand désir de m'en voir investi : quelques ressources dans l'esprit, beaucoup de résolution.

— Ces qualités, je ne les mets pas en doute ; mais, dans un agent politique, la docilité qui exécute fidèlement sans y vouloir trop mettre du sien, et, par-

dessus tout, la discrétion, voilà ce qui doit être attendu.

— Je n'ai jamais, répondit Vautrin, été dans l'usage de beaucoup dire mes affaires, et je sais ce que c'est que la hiérarchie.

— ■ Corentin (voir Splendeur et Misère des Courtisanes)^ auquel il est probable que^. dans un temps donné, vous succéderez, reprit le ministre, a certainement des côtés excellents, du sang-froid, de l'invention, du parti-pris ; mais, outre qu'il se 'fait vieux, il a trop la prétention de savoir où vont ses actes. Au lieu d'être l'instrument qui reçoit l'impulsion, il veut être la pensée qui ordonne, et comme, naturellement, on ne peut pas tout lui dire, il tâche à deviner, et souvent fait fausse route. Après cela^. il n'est pas homme de coup de main, et là où suffirait la force, il emploie la finesse, dont les résultats sont beaucoup moins sûrs quand l'affaire ne la comporte pas essentiellement.

— Malgré tout, dit Vautrin, c'est un homme remarquable.

On est toujours disposé à louer l'homme que l'on enterre.

— La première affaire dans laquelle je voudrais vous essayer, dit Rastignac, est une affaire facile en ellemême ; il s'agit de nous mettre en possession de documents pour nous très importants et que nous savons entre les mains d'un individu.

— Très bien ! monsieur le ministre.

— L'homme auquel nous avons affaire peut être connu de vous : il a été employé pendant longtemps dans un des services de la préfecture de police, celui de la salubrité publique.

— N'est-ce pas un employé qui a été destitué lors des dernières élections ?

— Précisément, et, à votre prompte manière de le flairer, je reconnais le limier de race. Cet homme est un intrigant de la pire espèce, que l'esprit d'opposition a peu à peu conduit à la conspiration. Sous un extérieur de bonhomie», il cache un très dangereux meneur, et nous sommes sûrs qu'en nous emparant de ses papiers, nous y trouverons de grandes lumières sur le travail des sociétés secrètes.

— Vous n'avez pas pensé, monsieur le ministre, demanda Vautrin, en se donnant un air de naïveté, qu'une j)erquisilion judiciaire...

— Le pire des moyens ! interrompit vivement Rastignac ; il est sur ses gardes ; tout doit être dans une cachette soigneusement disposée ; des agents ordinaires ne trouveraient rien.

— Alors, dit le chef de la police de sûreté, double difficulté : s'introduire chez lui et y découvrir ses papiers qui seraient dans quelque coin peu apparent ?

— Le tout, dit Rastignac, doit se trouver rassemblé dans une cassette ; mais où la place-t-il ? Voilà ce que de sûres indications déjà recueillies n'ont pu nous apprendre au juste.

— Enfin, dit Vautrin, il est écrit dans l'Evangile : Cherchez et vous trouverez.

— Maintenant, reprit le ministre, il faut penser à tout ; les papiers qu'on nous a dit si concluants pourraient bien., comme il arrive souvent en matière de criminalité politique, n'être pas assez compromettants pour justifier un mandat d'arrêt et une instruction. Si la chose se rencontrait ainsi, nous pourrions nous trouver dans l'embarras. L'homme ne manquerait pas de faire du bruit : il est intimement lié avec un député très influent de l'opposition, qui aurait soin, lui, de faire de cette affaire le sujet d'une interpellation parlementaire ; il serait donc indispensable que la main de la police ne pût pas même être soupçonnée.

— Je comprends cela, dit Vautrin, laissant venir.

— Nous avions donc pensé que pour maintenir cette descente au domicile de l'inculpé tout à fait dans le domaine des éventualités privées, la soustraction de quelques-uns des effets garnissant son appartement, et donnant à l'affaire le caractère courant d'un vol...

— Et alors, interrompit ^L de Saint-Estève avec plus de vivacité que n'en comportait la situation, Vautrin, ancien 'forçat, et très habile en ces sortes d'expéditionsy. aurait paru à Votre Excellence précisément l'homme à employer.

— Mon cher monsieur, dit Rastignac, vous n'êtes pas encore enrôlé, et déjà vous voilà bien loin de cette docilité

aveugle, absolue, que vous-même avez reconnue indispensable dans nos relations.

— C'est qu'aussi, monsieur le ministre, entre mon regrettable passé et la mission dont vous daignez m'entretcnir, il y a une corrélation dont je ne puis manquer d'être frappé.

— Ah ça ! franchement, vous étiez-vous figuré quïl fut question de vous faire débuter dans le personnage de saint Vincent-de-Paul ? A qui, s"il vous plaît, voulez-vous que je m'adresse dans une situation donnée, si ce n'est à l'homme dans lequel je crois reconnaître le plus d'apti tude pour s'y démêler ? Mais tout l'art du gouvernement consiste en cette habileté : employer les gens selon leur capacité.

— Sans doute, répondit Vautrin ; mais, cette mission remplie, il est si facile de dire que je n'étais bon c\uk cela !

— ^falheureusement, dit Rastignac, on n'est pas dans Tusage de délivrer des brevets aux employés de la police secrète. Sans cela, il est à croire que vous demanderiez à voir votre nomination au Moniteur avant de rien entreprendre. N'en parlons plus, mon cher monsieur, ajoutat-il en se levant, comme pour rompre l'entretien ; je vous ferai seulement remarquer que je suis moins défiant que vous, car j'ai commencé par vous faire détenteur d'un secret d'Etat avant de m'être assuré de votre coopération.

Vautrin ne s'était pas levé, il paraissait en proie à une sorte de combat intérieur

— Pardon, dit-il enfin, monsieur le ministre, de mon hésitation, qui sem]»le mal répondre à vos intentions bienveillantes ; mais cette hésitation n'est-elle pas jusqu'à un certain point naturelle ? J'ai un passé difficile, et tout ce qui tend à me le rappeler m'effarouche un peu.

— C'est étrange, dit Rastignac ; j'aurais cru que ma proposition allait vous agréer plus que toute autre ; qu'il vous paraîtrait plaisant de faire avec approbation et privilès^e de l'autorité ce que vous avez fait plus d'une fois en rompant en visière à la société ; mais il paraît que le fruit défendu a seul le talent de ^ous plaire. Prenez-y garde, vous êtes assez conservé pour avoir encore devant vous

une belle carrière ; mais, je Tai dit déjà à Franchessini, vous avez pris la vertu par le petit côté, par le côté bourgeois, et votre scrupule, qui n'est pas de la défiance, parce qu'il n'y a vraiment pas pour vous de raison d'en avoir aucune, sent terriblement, je vous préviens, la rosière des Près-Saint-Gervais.

Rastignac, en cette occasion, montra qu'il était devenu un séducteur bien autrement habile que jadis Vautrin ne l'avait été avec lui. lors de leur cohabitation dans la maison Vauquer : en attaquant son homme par le ridicule, il lui rendit impossible toute résistance, et M. de Saint- Estève parut se rendre à discrétion, puisqu'il demanda les instructions qui lui étaient nécessaires pour exécuter.

— Jacques Bricheteau, répondit Rastignac, demeure rue Castex, près de la Bastille ; c'est une maison où il y a peu de locataires, difficulté de plus ; mais le logement est une mansarde située sur les toits, ce qui ne laisse pas d'offrir quelques commodités. Mon avis est qu'on fasse rafle de tout ce qui se trouvera dans l'appartement : argent, nippes, de manière à faire croire à un vol sérieux. Pour mettre votre conscience en repos, je dois vous dire que M. de Sallenauve, dont Bricheteau a été l'âme damnée électorale, a plus de cent mille livres de rente et qu'il réparera certainement le malheur que nous organisons en ce moment à son protégé; au besoin d'ailleurs, on aurait quelque moyen ingénieux ou romanesque de faire retrouver la plupart des objets détournés.

— Mais, monsieur le ministre, objecta Vautrin, la justice et la police se contrarient parfois, et si ce vol allait être poursuivi avec quelque chaleur ?

— Allons donc ! A qui s'adressera d'abord le volé ? A vous, chef de la police de sûreté : et. par parenthèse, la scène sera assez plaisante. Ceci me rappelle un de nos camarades de collège, qui était fils d'un commissaire de police. Le lendemain, sous la dictée de son père, il écrivait le procès-verbal des insolences que, pendant la nuit, nous avions faites, en compagnie avec lui,, aux pauvres bourffeois. Vous ne seriez pas le grand et célèbre monsieur de Saint-Estève, si vous ne trouviez moyen de si bien dépister la poursuite, qu'au bout de quelques jours elle fût comnlètement étouffée.

— Me sera-t-il permis, de m'adjoindre quelqu'un pour rexécution ?

— Carte blanche dans l'action, répondit Rastignac ; seulement vous aurez à voir si, dans l'intérêt du secret que je vous demande aussi solidement gardé que possible, des hommes employés habituellement par vous seraient convenables. A Dieu ne plaise que je me permette de donner des instructions à un maître de votre force ; mais il me semble, sauf meilleur avis, que quelques-unes de ces mauvaises connaissances, que du plus au moins nous avons tous eues dans notre vie, seraient ici parfaitement de mise.

— Je ne m'étonne pas, dit Vautrin, que vous soyez arrivé, monsieur le ministre, à la hauteur où j'ai l'honneur de vous rencontrer. Vous êtes un habile entrepreneur de choses secrètes, et vous me conseillez ce dont je me fusse avisé moi-même après réflexion. Maintenant je ne ferai plus à mon ardent concours qu'une seule réserve : votre intention n'est pas, j'ose l'espérer, de maintenir concurremment Corentin et moi, dans la haute direction de la police politique ; nous avons eu autrefois des démêlés plus vifs ; il nous serait impossible de marcher ensemble, et aujourd'hui, chef d'un service important, jamais je ne consentirais, en passant dans un autre service, à y prendre une position subalterne.

— Réussissez dans ce que vous allez entreprendre, répondit Rastignac, et la succession de Corentin vous est assurée. Corentin a mille inconvénients ; il est de la vieille école, a la routine de toutes les polices qu'il a faites depuis la République ; il a pris des manies comme tous les vieillards, et ne demande d'ailleurs qu'à aller planter ses choux dans quelque département éloigné. Encore un coup,, vous êtes notre homme ; je l'ai dit dès le principe à Franchessini ; mais il fallait une occasion ; c'est à vous de la faire fleurir, maintenant que la voilà venue.

— Vous pouvez compter sur mon zèle, dit Vautrin en se levant ; si j'avais besoin, monsieur le ministre, de vous référer de quelque chose ?

— Toujours le même moyen, vous me feriez passer le nom de M. Lefebvre par mon chef de cabinet, et vous serez toujours le très bien reçu.

Comme Vautrin se retirait en saluant peut-être avec un peu plus d'humilité qu'il ne convenait à un homme de sa forte espèce :

— Ah ! à propos, dit Rastignac, ayant l'air de s aviser au dernier moment de cette recommandation, je n'ai pas besoin de vous dire que le colonel Franchessini ne doit pas être initié à nos petits complots...

Vautrin fit un geste, dont le sens était : Pour quel écolier me prenez-vous ?

— Et que les papiers une fois recueillis, ajouta le ministre, devront m'ètre apportés sans aucune espèce de délai ; vous n'êtes ni autorisé, ni tenu à en prendre une connaissance personnelle. Vous savez le mot de M. de Talleyrand : Pas de zèle !

— C'est un dépôt, répondit respectueusement Vautrin, qui, fidèlement conservé, ne lera que traverser mes mains pour aller dans celles de Votre Excellence.

— Oui, je vous en prie, dit Rastignac ; il faut du même coup faire l'apprentissage de toutes les vertus que vous aurez à pratiquer, et l'absence de curiosité est une de celles que, nous autres hommes d'Etat, nous prisons le plus. D'ailleurs il y a telle chose qu'il vaut mieux ignorer ; un jour ou l'autre, on est entraîné à faire montre de ses découvertes, et l'on révèle ainsi une infidélité qui vous brouille avec vos supérieurs. Le nombre des gens de police qui se sont perdus en voulant manger à l'arbre de la science du bien et du mal est incalculable ; heureusement, ajouta Rastignac en riant, vous n'avez plus auprès de vous la Luigia, qui eût pu être une Eve bien dangereuse.

En ramenant en aussi mauvaise compagnie le nom de la femme qui lui tenait au cœur, Rastignac montra à quel point il en était toujours occupé. Parler de ce qu'on aime,, c'est le premier des besoins, et. dût-on même en dire une sottise, on trouve cela meilleur que de n'en parler point.

Un homme moins fort que Vautrin n'eût pas manqué de relever cette phrase, et eût cru faire merveille en laissant le ministre s'étendre sur un sujet par lequel une entrée lui semblait faite dans sa familiarité ; mais le célèbre chef de la police de sûreté avait des choses de la vie une trop grande expérience pour ne pas savoir qu'il est, en

somme toute, toujours dangereux de paraître initié aux faiblesses des grands.

— Dans quelques jours, se contenta-t-il donc de répondre, j'aurai l'honneur de rendre compte à M. le ministre de ce que j'aurai fait.

Et, sans plus d'explications, il sortit.

ou DE GRANDS E\-ENE.MENTS SEMBLENT S ANNONCER

Près de quinze jours après l'entrevue que Vautrin avait eue avec Rastignac, un matin, presque avant le jour, il débarquait rue de Provence, chez sa tante, la Saint-Estève. D'autorité, il parvenait jusqu'à sa chambre à coucher, et, sur un véritable lit de chanoine où la digne dame, que l'âge avait rendue -frileuse, dormait comme engouffrée dans les courtes-pointes et les édredons, déposant une cassette en palissandre :

— Voilà ! dit-il ; mais il y a eu du tirage, et plus que je n'avais cru.

La Saint-Estève n'était pas femme à se plaindre qu'on la réveillât pour quelque chose d'important ; et d'ailleurs, venant de son Jacques, tout était bien pris. Elle fut donc aussitôt sur son séant, alerte d'esprit comme s'il eût été midi, et, après avoir sonné pour qu'on lui apportât son café, qui tous les matins depuis vingt-cinq ans était la première pensée de sa vie :

— J'étais bien sûre, dit-elle, que tu réussirais ; mais pas moins tu y as mis le temps ; il y a dix jours au moins que tu m'as quittée en me disant que tout était prêt.

— C'est que, ma pauvre mère, la dent a dû être reprise à deux fois : je n'avais rien trouvé dans la chambre de la rue Castex.

— Tiens ! deux domiciles, fit Jacqueline ; l'intrigant !

— Oui, comme intendant de M. de Sallenauve, ila un

logement au pavillon de Ville-d'Avray. C'est là qu'étaient les archives.

— Ah ben ! c'est bon que tu sois allé rincer (dévaliser) ton ancienne propriété. Tu n'as pas dû être embarrassé pour en savoir les êtres. Voyons, conte-moi l'affaire en détail ; ça nous reportera à notre bon temps.

— Ne m'en parle pas, dit Vautrin, j'en suis honteux pour moi-même.

— Comment ! tu n'as plus retrouvé ta main !

— Au contraire, et, comme tu l'avais prévu, j'ai éprouvé je ne sais quelle infernale jouissance à faire ce que ces bons pères de l'Oratoire, chez lesquels j'ai été élevé, appelaient retourner à son vomissement.

— Je te le disais bien : qui a bu boira ; et encore c'était pour la frime que tu opérais ; juge un peu de l'agrément si tu avais travaillé dans le sérieux ! Est-ce décidément Paccard et Prudence Servien (voir Misères et Splendeurs des Courtisanes et la Dernière incarnation de Vautrin) que tu avais mis dans la chose ?

— Pour l'expédition de la rue Castex. je ne me suis pas servi d'eux. J'ai fait seul mon petit tripot. C'était le Pontaux-Anes : m'assurer que Bricheteau n'était pas à Paris ; me présenter dans la maison en demandant le nom d'un locataire chez lequel je n'allais pas ; grimper dans les combles et, avec une fausse clé à ouvrir toutes les caisses de la Banque de France, pénétrer dans la chambre, où il ne devait pas y avoir à enlever la charge d'un homme, le premier apprenti eût fait cela.

— Alors rien dans cette cambriole ? (chambre).

— Si, vraiment : le drôle y avait ménage une cachette des plus ingénieuses et qu'il fallait moi pour découvrir ; mais les oiseaux n'étaient plus au nid, et pendant que je cherchais, voilà-t-il pas qu'on vient m'interrompre.

— Bricheteau lui-même qui rentrait ? dit la Saint-Estève, dont l'imagination passionnait la situation à Textrême.

— Pas tout à fait, répondit Vautrin ; car, pour sortir de ce pas, il eût ifallu du génie ou employer la force. Non, simplement un voisin qui, ayant sans doute entendu du bruit, vint frapper à la porte et y mit tant d'insistance, qu'à la fin, ennuyé, je passe la robe de chambre du musi-

cien, allume un cigare et vais ouvrir en demandant à l'importun, d'une voix de Prudomme, ce qu'il y avait pour son service.

— Diable ! c'était risqué.

— Il n'y a jamais rien de risqué avec de l'audace. — M. Lambert ? me demanda le voisin stupéfait, Bricheteau n'occupant pas la chambre sous son nom.... — Il ne demeure plus ici, répondis-je ; place du Caire, n° 14, si vous avez affaire à lui. — Là-dessus, le voisin se confondit en excuses, et, deux minutes plus tard, j'étais dans la rue>. pensant aux burlesques explications que devait plus tard amener entre les deux voisins ma fantastique apparition.

— Et à Ville-d'Avray enfin, comment se joua la Mislocq (comédie) ?

— A Ville-d'Avray, je savais que la maison était bien garnie et que, pour faire croire à un vol, il y aurait pas mal d'objets à déplacer : je m'étais donc muni des époux Paccard ; mais il a fallu de la cérémonie pour les mettre en branle.

— Là î Vovez un peu, des gens que nous avons comblés !

— Justement : ils se sont acoquinés à leur prospérité, et quand je vins à leur demander un coup de main, même en les assurant qu'il n'y avait pas l'ombre d'un danger à courir, ce fut des objections à n'en pas finir. Prudence n'alla-t-elle pas jusqu'à me parler de ses principes et de son sincère retour à la vertu !

— On ne fera jamais que des ingrats, dit la Saint-Estève ; enfin, ils ont marché pourtant ?

— Oui. et même assez bien, malgré toutes leurs grimaces. Du reste, leur rôle était facile, et je pris tout sur moi. En allant reconnaître la maison pour voir par où l'on pourrait y avoir accès, je remarquai, placardée à la porte, une affiche jaune annonçant prochainement l'adjudication d'une petite coupe de bois. Je vis que là était le joint. Rentré chez moi, je passe une partie de la nuit à lire dans une encyclopédie l'article Forêts, et, le lendemain j'étais en mesure de parler exploitation forestière comme pas un élève de l'école de Nancy.

— Ah î mon Jacques, quel homme tu aurais fait, dit la

Saint-Eslève, si les circonstances ne t'avaient poussé de travers ; apprenant tout en un tour de main !

— Le lendemain, continua Vautrin, je me présente seul^. bien déguisé, au chrdet, et, entrant en pourparler avec monsieur Bricheteau, que je commence par éblouir par mes connaissances en sylviculture, je me donne comme un gros m.archand de bois, et parle de traiter de sa coupe à Tamiable et avant adjudication. Tout en parcourant le parc avec M. l'intendant, pour reconnaître le bois à abattre, je me récrie sur la beauté du lieu, et, après avoir fait chatoyer un prix très séduisant, je demande la permission^, en venant le lendemain avec mon associé, sans lequel je ne veux pas terminer l'affaire, d'amener en même temps ma femme, qui est Anglaise, et qui, comme telle, a la passion des jardins.

— Satané comédien ! dit la Saint-Estève, en frappant sur l'épaule de son neveu, assis à côté de son lit.

— Faites mieux que ça, me répond galamment Bricheteau, alléché par la bonne affaire, venez demain déjeuner tous trois.

— Non, répondis-je.. c'est impossible : demain nous devons aller à Rambouillet pour quelque chose de plus gros, et nous ne pourrions être ici que sur les quatre heures.

— Eh bien ! venez dîner. — Ça, répondis-je, peut se faire, mais à condition que j'apporterai du mien. — Comment, du vôtre ? — Oui, d'un certain vin de la Romanée, comme je puis dire que vous n'en avez pas dans votre cave, tant bien montée soit-elle. — Hum î dit Bricheteau, nous avons pourtant nos petites prétentions. — Enfin, on mesurera ses épées, fîs-je gaîment, et me voilà parti.

— C'est-à-dire te voilà entré, remarqua la Saint-Estève, et je sais déjà le chimiste chez lequel s'était fait ton vin.

— Le même, ma minette, répondit Vautrin, qui avait préparé le fameux bordeaux bu par Rastignac à la pension Vauquer, le jour de l'affaire Franches^sini. Le lendemain, quatre heures sonnant, nous arrivions au chalet dans une magnifique berline de poste à quatre chevaux ; Prudence avait pris son air virginal et gazouillait un petit accent anglais le plus joli du monde. Paccard s'était donné son air bête qui lui a tant réussi dans les affaires ; moi, j'étais jovial et gaillard comme un homme qui, à Ram-

bouillet, était censé avoir fait un marché excellent. Après avoir reconnu la coupe dont Paccard ne se montra pas très satisfait, avant de nous mettre à table, prenant à part M. l'intendant : — Mon associé, lui dis-je, n'a pas l'air de mordre beaucoup à l'affaire ; c'est un mauvais coucheuri. et ça s'explique, il a une gastrite, et ils ne boivent que de l'eau, lui et ma femme. Il ne comprend pas, l'imbécile, qu'il y a là une bonne partie de bois exotique dont nous aurons un placement avantageux avec l'ébénisterie ; si vous nous laissez partir, nous ne ferons rien ; terminons tout de suite ; aussi bien je n'aime pas à dîner en laissant un marché en l'air. — Mais je vous ai dit mon prix, répondit Jacques Bricheteau. — Allons, lâchez 500 francs, et je paie séance tenante. — Un sou de moins, c'est impossible. — Diable d'homme, fis-je d'un air égorgé, voyons, montons chez vous et signons l'acte ; quand vous tiendrez l'argent il faudra bien que mon associé y passe. Là-dessus Bricheteau me conduit dans sa chambre où je signe la vente et lui compte en billets de Banque quatre bons mille franc?.

— Bien joué, dit la Saint-Estève ; cela devait lui donner confiance.

— Le dîner se passe bien. Au rôti, j'ordonne à un vieux qui nous servait, et qui était seul de domestique dans la maison avec le cuisinier, le jardinier et sa femme, d'apporter une des bouteilles du vin que je lui avais consigné en arrivant. Bricheteau le trouve de son goût ; je l'excite à en boire, en lui donnant moi-même l'exemple ; puis, quand je vois que la seconde bouteille tire à sa fin, je verse un verre au vieux majordome, en lui disant qu'il m'a l'air d'un de ces domestiques de l'ancienne roche qu'on ne saurait traiter avec trop d'égards. Le bonhomme lampe le vin et le complimente ; alors je lui dis à l'oreille : J'en ai apporté trois bouteilles, prends la troisième pour l'office, et qu'on y boive à ma santé. Tout cela dit avec rondeur et bonhomie, que le diable lui-même y eût été pris.

— Ah ! dit la Saint-Estève, je suis tranquille sur ton compte ; je t'entends d'ici.

— Sur la fin du dîner, reprit Jacques Collin. je me sentis appesantir et vis que le même effet se produisait sur ^L l'intendant. Je respirai alors violemment un flacon

d'ammoniaque dont je m'étais muni, et bientôt j'eus la satisfaction de voir mon homme entièrement parti. Une heure plus tard, la maison ressemblait au château de la Belle au bois dormant, et le reste est si simple, qu'il ne vaut pas la peine d'être conté. Hier soir, à onze heures, j'étais maître du coiïret. Nous avons enlevé toute une caisse de vaisselle plate, qui a été enterrée dans un fourré du bois, où je la ferai retrouver quand le moment sera venu. Nos gens dorment peut-être encore, car je ne leur avais pas ménagé la dose. Maintenant, avant de passer chez Rastignac, pour y opérer la livraison, il y a une question, ma vieille, que j'ai voulu traiter avec toi,

— Oui est ? demanda la Saint-Estève.

— Qui est, répéta Vautrin, de savoir si je dois ou non prendre connaissance du contenu de la cassette avant de la lâcher.

— Hum ! elle me paraît bien fermée, dit Jacqueline CoUin après examen.

— Pour nous, répondit Vautrin, ce n'est pas un obstacle ; mais vaut-il mieux débuter par être un agent-machine comme Rastignac me l'a tant recommandé, ou risquer d'en savoir plus long ?

— On peut toujours ne savoir que ce qu'on veut.

— Je ne suis pas de ton avis : des gens à imagination comme nous sont exposés à être entraînés par de certaines découvertes ; car, vois-tu bien ! il y a là autre chose que de la politique ou du moins de la politique intéressant seulement Jacques Bricheteau. Il a été beaucoup parlé de son patron qui gêne considérablement le ministère. Son passé à ce garçon n'est pas clair comme de l'eau de roche.

— • J'entends cela, mais nous prendrions parti pour lui ; qu'est-ce qu'il pourrait nous donner ? de l'argent ? ce n'est pas ça qui nous manque ; du pouvoir ? il n'en a pas à disposer, il est dans l'opposition :

— L'opposition, dit Vautrin, peut arriver au gouvernement, et un homme auquel on aurait rendu un signalé service...

— C'est très bien, mais des gens comme Rastignac,. ça surnage toujours, au lieu qu'un homme à principes, un ancien artiste, un Joseph qui vous a tenu une femme comme la Luigia sous sa griffe et qui l'a laissé envoler !

— II y a du vrai dans ce que tu dis là ; pas moins je lui porte intérêt, à cet homme ; les deux fois que je me suis rencontré avec lui, il m'est tout à fait revenu.

— Il ne s'agit pas de faire ici du sentiment, dit la Saint- Estève, voilà, moi, ce que je regarde : tu as voulu une occasion de te produire dans la politique ; cette occasion, on te l'a donnée ; il faut aller jusqu'au bout. Eh bien ! si Rastignac te manque de parole, ce qu'il t'a commandé est assez gaillard pour que tu puisses le faire repentir de sa mau\aise manière d'agir. Oui t'empêchera alors d'aller trouver M. de Sallenauve et de lui raconter tout ce qui s'est passé ?

— Tu as raison, et je me décide. Je n'ai jamais trop su. dans ma vie, ce que c'était que la discipline. Il faut voir une fois où mènent la subordination et le droit chemin. De ce pas, je vais chez le ministre avec la cassette intacte ; mais, jour de Dieu ! quil ne lui prenne pas envie de Se jouer de moi !

Une demi-heure plus tard, Vautrin faisait passer au ministre le nom de M. Lefebvre, et il était aussitôt introduit.

Il commença par expliquer le long délai qu'il avait mis dans l'exécution de son mandat, par la nécessité où il s'était vu d'opérer sur deux points différents, et il fit ensuite remarquer, qu'obligé de s'attaquer directement à Sallenauve en dévalisant sa maison, il avait peut-être compliqué le danger des poursuites :

— Dans ces circonstances, ajouta-t-il, monsieur le ministre, vous trouverez peut-être utile de me donner quel que mission dans les départements, de manière que, dans la première ferveur de l'instruction^ je ne sois pas mis en présence de Bricheteau ; il est très retors, et si, malgré mon déguisement, il arrivait à me reconnaître, cela serait une assez grande difficulté ; d'ailleurs, à mon retour, prenant la direction des recherches qui auront certainement donné à gauche, je ferai retrouver les objets enlevés, et le coup de théâtre n'en produira que plus d'effet et détour . nera tous les soupçons.

— C'est bien imaginé, dit Rastignac ; partez aujourd'hui même pour un petit voyage en vous disant chargé d'une mission secrète. Dans une huitaine, quand vous

serez de retour, j'aurai eu soin d'arranger votre absence avec M. le préfet de police. Maintenant, ces papiers où sont-ils ?

— Dans ma voiture, répondit Vautrin. Xe sachant pas si j'aurais l'honneur d'être reçu immédiatement par vous^ je n'avais pas voulu me présenter chez votre chef de cabinet, porteur de cette cassette, qui lui aurait donné à penser.

— Vous êtes un habile hommie, vous pensez à tout. Eh bien ! allez chercher le dépôt, je suis prêt à le recevoir de vos mains.

Quand la cassette fut sur le bureau du ministre :

— ]\ïais elle n'est pas ouverte ? dit Rastignac.

— Et vous ne voudriez pas, je pense, qu'elle le fût ? répondit Vautrin. Du reste, Bricheteau portait probablement la clé sur lui ; je ne m'en suis pas inquiété.

— Il ne faudrait pourtant pas briser la serrure, dit le ministre. Après tout, si les renseignements qui vont passer sous mes yeux n'avaient pas l'importance qu'on leur a supposée la cassette pourrait se retrouver avec les autres objets enlevés.

— Comme monsieur le ministre voudra, répondit Vautrin. Votre Excellence n'a plus rien à m'ordonner ?

— ^lais, mon cher, dit Rastignac. vous ne pouvez me laisser ainsi comme Tantale au milieu des eaux.

— J'ai le plus grand regret, répondit Vautrin, de ne pouvoir me rendre à votre désir, mais je n'irai pas plus loin dans la voie de mon ancienne vie. J'ai, je crois, suffisamment fait mes preuves de docilité. C'est peut-être de l'enfantillage ; mais j'éprouve, à la complaisance que vous attendez de moi, je ne sais quel scrupule et quelle répugnance ; ma main se refuserait à l'œuvre, je la ferais mal, et y mettrais probablement la brutalité que vous voulez éviter.

— Vous êtes quinteux, monsieur de Saint-Estève !

— Non, monsieur le ministre, mais je tâche à être digne ; je sais que mon passé est fort maculé ; mais je fais comme les mendiants espagnols qui savent encore se draper dans un vieux manteau troué. Une empreinte prise avec de la cire peut vous mettre dans deux heures en possession de la clé qui vous manque, et au moins vous

n'aurez pas humilié un homme qui, devant être prochainement honoré de votre confiance, ne saurait trop se relever à ses propres yeux et aux vôtres.

— Vous avez, je crois, avancé quelque argent pour le succès de votre expédition ?

— Est-ce mon congé que vous entendez me donner, monsieur le ministre ?

— Pourquoi ?

— Aux fournisseurs que l'on veut quitter on demande leur compte.

— Mais vous ne voulez pas, je pense, que l'Etat reste votre débiteur ?

— A la première occasion vous me remplirez de ces avances.

— Allons, soit ! voulez-vous bien au moins vous charger de faire faire cette clé, que vous pourriez m'envoyer par quelqu'un de sûr, dans une petite boîte cachetée, si elle ne pouvait être prête avant votre départ^ que je vous engage à ne pas ajourner ?

Vautrin s'approcha de la cheminée, prit de la cire à l'une des bougies des candélabres, et après l'avoir un instant pétrie dans ses doigts, il la présenta à Rastignac, qui fit un mouvement aussitôt réprimé.

— Ah ! vous voulez, je le vois, dit le haut fonctionnaire avec un sourire un peu forcé, que j'opère moimême.

— Je désire, monsieur le ministre, que vous vous rendiez compte des entraînements de mon passé, où je fis souvent plus que je n'aurais voulu. C'est de la morale en action.

Pour en finir, Rastignac appuya la cire sur l'entrée de la serrure.

— Est-ce bien ainsi ? dit-il ensuite, en remettant l'empreinte à Vautrin.

— A merveille, monsieur le ministre ; vous faites bien tout ce que vous faites.

— Alors, je compte sur vous pour l'envoi de tantôt, dit Rastignac, en congédiant Jacques Collin. Puis, comme déjà le futur chef de la police politique avait fait quelques pas du côté de la porte : — Bien pour cette fois, ajouta le ministre d'un ton où il y avait comme une

pointe de menace ; mais, à l'avenir, je vous engage à avoir le repentir moins raisonneur et moins pointilleux.

Vautrin lit un salut profond, sans rien répondre, et acheva de sortir.

Le soir, Rastignac avait la clé qu'il avait désirée, et pratiquait l'autopsie de la cassette. Le lecteur aura un avant-goût des découvertes qu'il dut y faire en prenant maintenant connaissance de la lettre que Sallenauve avait reçue à la Crampade, et qui lui faisait regagner Paris avec une fiévreuse célérité.

« Cher monsieur, lui écrivait Jacques Bricheteau, l'homme par lequel je vous fais passer cette lettre, que j'ai mes raisons de n'oser point confier à la poste, ne sait absolument rien ; vous ferez donc bien de le laisser partir sans l'interroger.

» Avant-hier, dans la nuit, un vol d'argenterie assez considérable a été commis au chalet, et cela dans des circonstances faites pour m'humilier beaucoup. Moi, qui me pique de quelque habileté, j'ai été joué comme un écolier, ayant eu la sottise de prendre les voleurs pour des marchands de bois, auxquels j'avais cru vendre à un très bon prix le résultat des éclaircies convenues avec vous dans le parc. Je leur ai donné courtoisement à dîner, après avoir été d'ailleurs fort adroitement mis par eux en demeure de leur faire cette invitation. Ils ont trouvé le moyen de nous servir., à moi et tous les domestiques, d'un narcotique dont le vieux Philippe a failli mourir, et dont je suis, pour mon compte, encore bien souffrant. Cela fait, vous comprenez que le vol allait de lui-même. Toute votre vaisselle plate a été enlevée, et il n'est resté que quelques couverts d'argent, qui ont échappé aux recherches de ces misérables ; mais que penserez-vous de moi quand je vous dirai que c'est là comparativement un petit malheur, et que quelque chose d'infiniment plus précieux a été en même temps soustrait ?

» Dès longtemps, je gardais par devers moi des papiers où se trouvent consignés quelques détails assez circonstanciés intéressant le secret de votre naissance, et ces papiers, des raisons à moi personnelles, m'avaient décidé à ne point m'en séparer.

» Je sentais bien que je commettais là une imprudence,

car. malgré tous les soins pris pour soustraire un dépôt si dangereux à toute espèce de curiosité, je me disais souvent qu'une mort subite pouvait le faire tomber en des mains indiscrètes. Mais, après avoir beaucoup pensé à vous, durant presque toute ma vie, il faut bien vous l'avouer, je pensais un peu à moi. Ces papiers étaient la consolation de mon existence à peu près perdue à la poursuite d'une pensée unique. Autant que faire se pouvait, j'avais pourvu à la chance d'un décès inopiné, en les ayant toujours rassemblés sous une enveloppe cachetée où j'avais mis pour suscription : En cas de mort, à brûler sans lire. De plus, je tenais cette liasse renfermée dans une cassette pour laquelle, dans tous les logements que j'ai habités, j'avais toujours ménagé une cache assez difficile à découvrir. Enfin, je dois ajouter à ma décharge que si. absolument parlant, mieux eût valu que ces espèces d'archives fussent détruites, il pouvait arriver dans votre vie ou dans celle de vos enfants, si vous en avez jamais, telle occurence où leur conservation offrît quelque utilité.

» Il y a quelque temps, sur une crainte vague qui m'était venue, je trouvai prudent de transporter mon trésor du pied-à-terre que je me suis réservé à Paris, dans votre maison de Ville-d'Avray, qui me paraissait infiniment plus sûre. Or, c'est là justement qu'il a été soustrait dans la nuit même du vol que je vous annonce au commencement de cette lettre. De là, pour moi, des perplexités infinies.

» Dans ce vol, les papiers n'étaient-ils pas l'objet principal, et le reste n'a-t-il pas été enlevé pour faire croire à un crime ordinaire ? Cette donnée est peu probable^, mais, à toute force, elle n'est pas impossible, car je sais tels gens qui sauraient tirer grand parti des renseignements que cette soustraction pourrait leur procurer.

» Avons-nous eu affaire à des voleurs de profession, et n'ont-ils enlevé cette cassette que dans la pensée des valeurs importantes qui pouvaient y être contenues ? Le malheur serait moindre ; mais il y a parmi ces voleurs des gens assez intelligents pour s'aviser de l'importance intrinsèque de mes papiers et pour en faire commerce avec ceux qui auraient intérêt à les acheter.

» Ne pas faire la déclaration du vol lorsqu'il était connu de tous les gens de la maison, c'était chose impossible, et pourtant je n'ai aucune ardeur à voir la justice s'entremettre dans tout ceci, et dans le doute je n'ai point parlé de la cassette dont à toute force j'ai pu ne pas savoir la soustraction, vu l'endroit retiré où je la tenais toujours abritée.

» Par cet aperçu de la situation, vous voyez, cher monsieur, à quel point je dois avoir empressement de vous voir ici, pour que nous puissions conférer ensemble d'une marche à suivre. Vous me gronderez bien, et vous en aurez le droit, car ce secret de votre naissance, couvé avec tant de soin depuis si longtemps, le voilà maintenant à vau-l'eau, et avec un peu plus de défiance je pouvais éviter le piège dans lequel je suis tombé. Il faut dire pourtant que bien d'autres y eussent été pris commue moi, car j'ai eu affaire à des comédiens d'une habileté rare, et qui ont profité de ma prétention d'être un intendant modèle.

» Je vous écris la tête encore lourde et embarrassée du narcotique qu'ils m'ont fait prendre à une dose énorme, et, sans des vomissements qui sont survenus, je ne sais si j'eusse résisté. Partez sans aucun délai, car ce n'est pas trop de nos deux intelligences pour nous démêler dans cette terrible passe, laquelle peut cependant n'être qu'un malheur courant, surtout si l'on manœuvre avec habileté.

» Vous savez., cher monsieur, tout ce que je vous suis.

» Votre désolé et affectionné,

» Jacoues Bricheteau. ))

ou tout se PREPARE POUR DE GRANDES REVELATIONS

A son arrivée, Sallenauve trouva le chalet envahi par une descente de justice qui avait lieu justement ce jourlà.

Le procureur du roi de Versailles, le capitaine de gen-

darmerie, le commissaire de police, un greffier et quelques agents se livraient à toutes les investigations usitées en pareil cas.

Interrogé, au débotté, sur les soupçons qu'il pouvait avoir relativement aux gens de sa maison, Sallenauve répondit qu'il n'en avait aucun. D'ailleurs, ajouta-t-il^ M. Bricheteau, mon ami, qui veut bien faire ici les fonctions d'intendant, pourrait mieux que nioi vous répondre ; car, excepté Philippe, qui est un vieux serviteur sur le compte duquel ne saurait s'élever un doute, c'est lui qui a choisi toutes les personnes employées à mon service.

— Malheureusement, répondit le procureur du roi, M. Bricheteau est assez gravement malade des suites du narcotique qui lui avait été administré, et le médecin a expressément recommandé que personne ne pût communiquer avec lui.

Sallenauve apprit ainsi que sa curiosité allait être soumise à un nouveau et plus désolant répit.

Peu après, et pendant que les gens de justice continuaient à instrumenter, le médecin qui donnait des soins au malade arriva pour faire sa visite. Il expliqua à Sallenauve que la situation de Bricheteau n'avait rien d'inquiétant ; mais la grande responsabilité qui, dans toute cette affaire, pesait sur lui, (et elle était bien autrement grande que ne le supposait le docteur) ; l'effort qu'il avait fait, les effets du poison à peine neutralisés, pour écrire la lettre adressée à la Crampade^ et enûn, le souci que, depuis ce moment, il avait eu de savoir le sort et le résultat de cette lettre, avaient développé chez lui une fièvre nerveuse, qui semblait exiger les plus grands ménagements.

— Mais, à ce compte, demanda Sallenauve au docteur, ne pensez-vous pas, monsieur, que l'annonce de ma venue pourrait faire chez lui une diversion heureuse?

— Je suis persuadé du contraire ; M. Bricheteau voudrait aussitôt entrer avec vous dans des explications qui ne pourraient que l'agiter beaucoup. Je crois qu'il y aurait à prendre un moyen terme : ce serait de feindre que vous avez envoyé quelqu'un en avant afin d'annoncer votre arrivée pour dans une huitaine ; il faudra au moins ce

temps pour que le malade soit en mesure de vous recevoir sans inconvénient.

Cet avis était trop sage pour ne pas être suivi, et Sallenauve dut se résigner à ne rien savoir avant le terme fixé par la prudence de la Faculté.

Mais, dès le lendemain, la situation d'esprit inquiète et agitée que ne pouvait manquer de lui créer cette attente, la solitude où il était réduit, le voisinage continuel de Bricheteau,. qu'il lui était défendu de voir et d'interroger, quand il le savait prêt à lui faire de si graves révélations, avaient rendu au député le séjour de sa maison insupportable ; et, pour user le temps, aussi bien que pour trouver dans le changement de lieu une diversion, il résolut d'aller donner un coup d'œil à sa terre d'Arcis ; ce qui lui serait en même temps une occasion de se rapprocher de ses commettants.

Mettant aussitôt son idée à exécution, il partit pour la Champagne, et fît le voyage avec la rapidité qu'il avait mise à revenir de Provence.

Les gens d'Arcis, fiers d'être représentés par un homme qui, dès ses débuts à la Chambre, avait su conquérir une position éminente, le reçurent avec de grandes démonstrations d'enthousiasme. Une sérénade lui fut donnée dès le soir même de son arrivée. Le surlendemain, dans un banquet aussitôt organisé, il eut l'occasion d'expliquer sa conduite parlementaire,, et, tout en se félicitant publiquement d'avoir résisté aux instances qui lui avaient été faites pour qu'il s'affîliàt à la coalition, et en désapprouvant cette manifestation comme faute de tactique, il n'hésita pas à l'approuver au moins dans son but, qui était de rendre au gouvernement constitutionnel sa franchise et sa vérité. Recueilli par les feuilles de la localité, et bientôt reproduit dans tous les journaux de Paris, ce discours, dans le calme plat créé par le silence de la tribune, fut un véritable événement et vint accroître encore l'irritation et le mauvais vouloir que nourrissaient contre l'orateur le ministère tout entier et le comte de Rastignac en particulier.

Inutile de dire que le député ne manqua pas d'aller à la maison des dames Ursulines rendre ses devoirs à la mère Marie-des- Anges, sa mère électorale, comme il l'appelait;

mais il ne la trouva plus aussi vive et aussi alerte que par le passé. La bonne dame se cassait, tournait à la surdité, et cette infirmité qui, chez elle, avait déjà fait quelque progrès, commençait à la rendre un peu sombre et un peu quinteuse.

Quand Sallenauve lui conta ce qui venait de se passer à Ville-d'Avray et les appréhensions de son neveu Bricheteau à la suite de la soustraction de la cassette :

— Je le lui disais bien, s'écria la vieille religieuse, qu'il avait tort de ne pas détruire ces papiers ou au moins de ne pas \ouloir me les confier ; mais c'est une tète, mon neveu, et il y a longtemps que sa première sottise est faite.

Pouvant entrevoir à ces paroles que la mère ^larie-des- Anges était au courant de bien des choses, Sallenauve la pressa vivement de s'expliquer ; mais elle répondit qu'elle n'était point autorisée à parler davantage ; qu'il y avait pour elle cas de conscience, ce qui coupait court à tout. — Du reste, ajouta-t-elle, quand les choses tourneraient au pis, je ne suis pas encore trop en peine. Bricheteau est un garçon de tête et de ressources, et qui saura bien ramener la partie. S'il m'avait écoutée, il avait tout ce qu'il fallait pour réussir dans toute espèce de carrière ; mais une visée à laquelle il s'est entêté, lui a coupé bras et jambes, et il est resté un grand esprit ignoré.

Sallenauve essaya alors de pousser la bonne supérieure ■sur le chapitre de son neveu. L'existence de Brichoteau et la sienne à lui paraissaient trop intimement liées pour que sa curiosité n'eût pas à gagner quelque chose à des renseignements plus précis et plus circonstanciés qui lui eussent été donnés relativement au passé de son ami l'organiste.

La mère Marie-des-Ange^. malheureusement, ne crut pas devoir s'avancer davantage dans ce sens, et, chan géant elle-même de conversation, elle demanda à Sallenauve des nouvelles de Marianina, disant qu'elle avait vainement remué ciel et terre pour la découvrir, et qu'elle se sentait un peu humiliée de n'avoir pas réussi dans une recherche qui ne semblait pourtant pas présenter d'insurmontables difficultés.

Quand Sallenauve lui eut conté comment Marianina

avait été par lui retrouvée au couvent des Bénédictines anglaises de la petite rue Verte.

— Oh ! je ne m'étonne plus, dit la supérieure ; nous n'avons pas de relations avec ces religieuses étrangères.

Ce qui n'était point du tout une bonne raison, mais ce qui ouvrait à l'amour-propre de la chère dame une porte telle qu'elle pour sauver la petite honte de son insuccès.

Après que Sallenauve lui eut dit tout le détail de son entrevue avec Marianina :

— Mon cher monsieur, s'écria la mère ^larie-des- Anges, tenez que ce mariage est manqué radicalement ; mademoiselle de Lanty, pour ne pas être à un autre qu'à vous, fera profession, cela est inévitable ; moi, qui vous parle, avec mon vieux visage et mon oreille dure, c'est un amour contrarié qui m'a conduite au couvent, où j'ai fini par ne pas être une trop mauvaise religieuse. Bien qu'aujourd'hui, devant la loi, les vœux ne soient plus perpétueis, ils le sont devant la conscience, et si jamais mademoiselle de Lanty parvient à redevenir maîtresse du secret qu'elle n'a pu vous confier, à ce moment elle se retrouvera à ce point engagée, qu'aucun retour ne lui sera honnêtement possible. Pour vous, cher monsieur, si vous m'en croyez, ne pensez pas à épouser une fille qui ait été la fiancée du Seigneur. Même dans les idées du monde, il y a un mauvais vernis sur la femme qui se résout à ce laid divorce, et j'ai vu que les mariages faits dans ces conditions finissaient presque toujours par être malheureux...

Sallenauve ne fît pas de contradictions à ces idées, qui. à bien dire, étaient aussi un peu les siennes ; il se contenta de remarquer qu'il paraissait né sous une bien singulière étoile, et que le bonheur ne lui était jamais montré que pour se retirer aussitôt de lui.

— Eh ! eh î dit la vieille religieuse en branlant la tête, il y a un M. le comte Joseph de Maistre qui a écrit sur la doctrine de l'expiation des choses bien senties et bien vraies î

— Mais, s'écria Sallenauve, suis-je donc sous l'empire de cette loi et dans le passé de ma famille ?

— Du courage, cher monsieur, dit la mère Marie-des- Anges en se levant sous le prétexte de quelque devoir re-

o4 LA FAMILLE BEAU\ISAGE

ligieux à remplir, mais en réalité pour rompre un entretien où elle se sentait, comme on dit, trop serrer le bouton, tant que je vivrai, continua-t-elle. vous aurez une grande part dans mes prières et dans celles de la communauté ; mais vous n'avez pas longtemps à compter sur ma recommandation auprès du bon Dieu, si tant est qu'elle vaille quelque chose. Votre vieille amie s'en va, et, à votre premier voyage à Arcis, je doute bien que vous la retrouviez.

Là-dessus, elle se mit en devoir de quitter Sallenauve, le laissant assez attristé de cette idée de séparation et de plusieurs des autres choses qu'elle lui avait dites.

— Ah ! à propos, dit-elle en le rappelant, comme déjà il avait presque dépassé le seuil de sa cellule, votre intention, sans doute, est de voir Laurent Goussard,. un de vos chauds partisans parmi les électeurs ; ce sera une visite de charité. Le pauvre homme est tout perclus ; il s'en va aussi, et je sais qu'il a quelque chose à vous dire.

^îême sans cette recommandation, Sallenauve n'eût pas manqué de visiter un de ses électeurs les plus dévoués. Il trouva le meunier affligé d'un violent accès de goutte, et, aidant aux prescriptions de la médecine par de terribles jurons que de temps à autre lui arrachait la douleur. L'atmosphère du moulin ne ressemblait guère à celle de la cellule.

Après avoir chaleureusement félicité le député de la bonne attitude qu'il avait prise à la Chambre et du talent oratoire dont il y avait fait preuve :

— Mon brave représentant, lui dit Laurent Goussard, je ne crois pas que j'aie longrtemps à moudre, la machine se détraque, d'où m'est venue une idée que j'ai communiquée à la mère Marie-des-Anges, et dans laquelle elle m'a bien encouragé.

Sallenauve lui fit remarquer que rarement la goutte était une maladie mortelle.

— Excepté, reprit Laurent Goussard, quand elle remonte et qu'elle vous étouffe. Enfin, faire son testament n'a jamais tué personne, et, à soixante-douze ans passés, car nous nous suivions d'assez près, l'ami Danton et moi, on peut bien penser à mettre ordre à ses petites affaires. Je veux donc faire mon testament.

— Eh bien ! dit Sallenauve, maître Achille Pigoult n'est pas homme à vous refuser son ministère ; voulez-vous que je l'avertisse ? mon intention est de le voir dans la journée.

— Très bien ; faites-le-moi venir ; mais à qui laisseraije mon bien ? Je n'ai plus de parents ; j'avais une sœur, une nièce ; tout cela, depuis des années, est à tous les diables. Je n'ai plus qu'une nuée de petits cousins éloignés qui se disputeraient comme une meute pour les partages.

— Mais, s'il en est dans le nombre que la fortune n'ait pas bien traités, vous pourriez disposer en leur faveur.

— Merci î dit Laurent Goussard, c'est comme de donner aux communautés et aux hospices ; ça n'entre pas dans mes principes : je veux que mon bien soit en mains dont je sois sûr, et qui ne s'en serviront pas à nourrir des fainéants, des économes. Si la mère Marie-des-Anges n'avait pas l'air de passer devant moi, en voilà une que j'aurais eu plaisir à faire mon héritière ; mais je sais quelqu'un auquel je puis laisser aussi sûrement qu'à elle, et, quand je lui en ai parlé, elle m'a dit, ce sont ses propres paroles : Vous avez là, mon bon Goussard, une excellente inspiration.

— Il me semble pourtant, dit Sallenauve en insistant, qu'à moins de griefs très graves, les héritiers naturels sont toujours convenablement choisis.

— Oui ; mais moi, j'en veux un de surnaturel, et votre ressemblance avec mon pauvre Danton est si extraordinaire !...

— Comment î dit Sallenauve, c'est moi que vous avez en \'ue ?

— Si vous le permettez, et j'ose croire que vous ne me ferez pas l'affront de me refuser.

— Pourtant !

— Il n'y a pas de pourtant ; je sais que vous êtes riche et que ce n'est pas deux cents pauvres mille francs qui paraîtront beaucoup dans votre grande fortune : c'est ce qui me va : vous dépenserez cet argent dans le pays, suivant les intentions du testateur, que je n'écrirai pas, mais que je vous dis de la bouche à la bouche. J'aime mieux ça que de laisser mon bien à la commune, pour qu'il

soit administré par des lapins de la force de Beauvisage.

Après un peu de résistance, Sallenauve, voyant qu'il avait affaire à un parti pris irrévocable, finit par accepter, se promettant bien en effet de faire profiter les gens d'Arcis de cette libéralité, qui accusait dans son étoile une continuité de prospérité vraiment extraordinaire ; raison de plus, peut-être, pour craindre un amer réveil à l'approche des révélations qui lui étaient annoncées.

Le reste du temps que Sallenauve passa dans la petite ville champenoise fut employé à entendre, sur le luxe et les grands airs que les Beauvisage déployaient à Paris, une incroyable quantité de bavardages. Le bruit courait aussi dans le monde de mesdames Marion et Mollot, que Maxime, dont on ignorait la mission secrète, avait été obligé de se sauver en Belgique, pour échapper aux poursuites de ses créanciers. Quelques versions allaient même jusqu'à le présenter comme emprisonné à Clichy.

Par l'intermédiaire d'Achille Pigoult, un rapproche ment fut ménagé entre Sallenauve et les Giguet, qui ac ceptèrent un dîner au château. A son tour, Sallenauve parut à l'une des fameuses soirées de madame Marion, et fut invité à manger chez madame Giguet. Là, il eut le spectacle d'un très bon ménage, Simon ayant tenu comme mari tout ce que la mère Marie-des-Anges en avait prédit à Ernestine.

En somme, quand le député quitta le pays, il ne laissa de gens lui restant hostiles que les fonctionnaires, tenus par'état à lui vouloir du mal. et le comte de Gondreville, devenant de jour en jour un adversaire moins redoutable, car la mort de Grevin lui avait porté un terrible coup, et sans qu'on pût dire précisément le nom de sa maladie, il présentait tout l'aspect d'une asthénie sénile de plus en plus caractérisée ; dans cet état, il pouvait vivre encore quelques années, mais c'était néanmoins un homme fini, qui n'avait plus qu'une existence végétative, et il ne se rendait plus à Paris même pour les sessions.

Le jour où Sallenauve fut de retour à Ville-d'Avray, le médecin lui demanda avec instance de remettre jusqu'au lendemain matin son entrevue avec Bricheteau. Le malade avait pris ce jour-là une médecine, et un grand repos lui était nécessaire.

Cet excès de précaution n'était que médiocrement justifié par l'état du malade, qui réellement se trouvait très bien revenu. Cependant, comme il ne s'agissait plus que d'un délai de quelques heures, Sallenauve consentit à le subir encore, et. pour échapper à ses réflexions et à son impatience, il alla passer la fm de la journée à Paris.

Le soir, il eut l'idée de faire une visite chez madame d'Espard, qui, n'aimant pas la campagne, ne quittait presque jamais son hôtel du faubourg Saint-Honoré. Même au mois de septembre, son salon restait ouvert, et l'on était toujours sûr d'y rencontrer quelqu'un.

Sallenauve y trouva lord Barimore qui s'empressa de lui communiquer une lettre de la Luigia. Son succès, dont au reste les journaux avaient déjà parlé, était, disait-elle, poussé jusqu'au fanatisme de l'admiration, et elle se permettait de rire un peu aux dépens des bons Américains « qui, n'ayant pas de rois et de princesses à acclamer, se » passent sur les artistes ces instincts d'ovations monar- » chiques qui existent toujours dans les masses populai- » res. » La diva demandait des nouvelles du marquis de RonqueroUes et de Rastignac, « dont le ménage avait sans doute cessé d'être orageux. » Quant à Sallenauve, il n'était pas question de lui dans tout le cours de la lettre ; mais, suivant la fine observation de Bernardin de Saint- Pierre, qui a remarqué que les femmes, dans leurs épîtres, réservent toujours, pour la bonne bouche, leur pensée la plus chère, dans un post-scriptum, la Luigia ajoutait : « Vous pouvez compter à AL de Sallenauve qu'en » vingt endroits, j'ai trouvé ici la belle réduction que l'on .)) a faite de sa Pandore, et qui s'est tant vendue à Paris. » Ayant eu l'occasion de dire que j'avais l'honneur de » connaître l'auteur de cette statue pour laquelle je » n'ajoutai pas cependant que j'avais servi de modèle, on )) m'a demandé sur son compte des détails infinis : et » quand je disais que c'était un des hommes les plus » calmes et les plus maîtres d'eux-mêmes que j'aie ren- » contrés, personne ne voulait me croire. — Tant de cha- » leur et tant de vie dans cette sculpture; me disait l'autre » jour un sénateur ; j'aurais cru plutôt que l'artiste était » un Prométhée ayant dérobé le feu du ciel et n'ayant pas )) été arrêté après avoir fait son coup. »

Le mot du sénateur fut trouvé assez plaisant et assez civilisé, et de là on passa à parler du ménage de Rastignac, qui, depuis le départ de la Luigia, était loin au contraire d'avoir recouvré sa sérénité.

Le ministre, après le départ de la cantatrice, avait eu honte de paraître revenir à sa femme, en suite de son délaissement, et il lui avait peut-être témoigné plus de froideur qu'au temps même où il était coupable d'une tentative quotidienne d'infidélité. Il avait même été question d'une parure qu'il aurait envoyée à une danseuse de l'Opéra, laquelle se serait montrée beaucoup moins cruelle que la Luigia, De son côté, la comtesse Augusta, en présence du procédé de son mari, avait conçu une vive irritation. Le colonel Franchessini,. s'étant trouvé dès le principe le confident de ses déplaisirs, paraissait assez bien exploiter sa position de consolateur, et, d'un jour à l'autre, on s'attendait à apprendre quelque vengeance éclatante de la petite comtesse. Elle ne savait pas, la pauvrette, quel homme dangereux c'était que Franchessini ; el peut-être elle se trouverait bien étonnée et bien aux regrets de s'être si fort vengée, quand elle serait revenue d'étudier l'isolement que lui donnaient dans le moment les deux désespoirs de son amour et de son amour-propre également blessés.

Une autre médisance qui vint ensuite sur le tapis, fut la nouvelle du dérangement de Beauvisage. Par le luxe de bon goût qu'avant de partir, Maxime avait installé à l'hôtel Beauséant, les Beauvisage étaient arrivés à prendre une certaine position dans le monde parisien, et leurs faits et gestes ne semblaient plus indignes d'occuper, au moins pour un moment, l'attention d'un salon aussi élégant que celui de madame d'Espard.

— Oui, se prit à dire M. de RonqueroUes, pas plus tard que tantôt, au bois de Boulogne, dans une des allées les plus mélancoliques, j'ai aperçu le galant bonnetier donnant le bras à une demoiselle Antonia Chocardelle, à laquelle s'est un instant amusé Maxime, et pour laquelle il avait fait le miracle de mettre dehors quelques billets de mille francs. Le couple était suivi d'un petit coupé de bonne apparence qui n'était point à la livrée que se sont donnée les Beauvisage ; par conséquent, il appartenait à

la demoiselle, et, comme, sur le harnais du cheval, très bel anglais, beaucoup d'or se relevait en hosse, il reste évident que ce n'est pas de sa rente que mademoiselle Antonia l'a acheté.

— Ah ça ! et Maxime, dit un interlocuteur, qu'est-il décidément devenu ?

— Maxime, dit étourdiment madame d'Espard, est en ce moment à Montevideo, chargé d'une mission secrète, où, au dire de M. de Rastignac, il fait merveille. Avant deux mois d'ici, il sera de retour, et il est temps, à ce qu'il paraît qu'il se hâte de venir terminer l'affaire de son mariage, s'il ne veut pas que. pendant son absence, le beau-père entame la dot.

Assez ennuyé de tout ce parlage à vide, Sallenauve, qui n'y trouvait pas une diversion fort grande à ses préoccupations, se disposait à sortir, quand on annonça : Monsieur le ministre des travaux publics.

Sallenauve ne voulut point affecter de partir au moment où entrait Rastignac ; il resta donc un moment, s'occupant à rêvasser dans un coin.

Tout à coup Rastignac se trouva à côté de lui :

— Monsieur, lui dit le ministre, j'ai à vous entretenir de faits assez graves. J'aurais eu l'honneur de me rendre chez vous ; mais je serai dans le devoir de vous communiquer quelques pièces qui ne souffrent pas le déplacement. Puis-je donc espérer que vous voudrez bien vous donner la peine de passer, non pas à mon hôtel, mais à celui du ministre ?

— Mais quand ? demanda vivement Sallenauve dont l'imagination avait pris le galop.

— Le jour et l'heure que vous voudrez bien me donner, répondit tranquillement Rastignac.

— Je n'habite pas Paris, comme vous savez., dit le député, et je suis sur le point d'entreprendre un petit voyage. Si ce soir vous ne rentriez pas trop tard, il m'arrangerait tout à fait de prendre immédiatement l'audience que vous me faites l'honneur de m'offrir.

— Parfaitenient. dit Rastignac en regardant la pendule ; il est dix heures et demie, je ne "resterai pas ici lonortemps ; dans un quart-d'heure, si vous voulez m'atendre, j'aurai l'honneur de vous conduire ?

— Non, dit Sallenauve, j'ai une visite à faire en quelqu'endroit ; mais, à onze heures, si vous le trouvez bon, je puis être rendu chez vous.

— A onze heures,, soit ;je vous attendrai dans mon cabinet.

Cela dit, Sallenauve s'esquiva, et l'on peut s'imaginer ce qui pouvait se passer dans son esprit ; des choses graves à lui communiquer^ des pièces qui ne se pouvaient point déplacer ; tout cela venait si bien se relier aux appréhensions manifestées par Bricheteau, que, s'il lui eût fallu passer la nuit sur cette ouverture, il y avait de quoi en devenir fou.

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