‹ La famille du baron; vaudeville épisodique en un acte (volume 2)Chapitre 12 sur 267 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

Mlle JUDITH , SAINT-YVES.

Mlle JUDITH.

Daignez vous asseoir. (Saint- Yves offre un fauteuil à Mlle. Judith , et va ensuite en prendre un pour lui; Mlle. Judith s'assied. Voyant Saint-Yves qui en s' asseyant fait un geste de douleur:) Qu'avez-vous donc ?

SAINT-YVES

Rien... mais quand on vient de faire quarante-cinq lieues en poste, malgré la bénignité des coussins, cela endommage toujours plus ou moins... Je vous demanderai la permission de n'en pas dire davantage... à cause de la bienséance.

M1Ie JUDITH.

A merveille... je vous écoute, monsieur.

SAINT-YVES

Vous sentez , madame , que , prêt à faire alliance avec une famille, on désire la connaître intimement... c'est pour cela que mon oncle m'a prié de vous demander à ce sujet des admonitions et renseignemens.

Mlle JUDITH.

Inutiles à tous égards... la famille Destaillis est la famille la plus irréprochable et la plus respectable...

SAINT-YVES

J'en vois en ce moment de grandes preuves et témoignages... Ainsi donc , M. Destaillis votre frère...

M1!e JUDITH.

D'excellens principes... mais peu de tête... et de l'importance comme un marguillier.

SAINT- YVES

Quelle vanité '

MUe JUDITH.

Comme ces dames qui ne songent qu'à leur parure... et quelle parure encore !.., car la toilette d'à présent...

SAINT- YVES

C'est comme chez nous... j'ai des tantes et des cousines qui souvent me forcent à baisser les yeux... elles ont surtout... comment appelez-vous cela?

M,,e JUDITH.

Des corsets ?

SAINT-YVES , lui montrant la manche de sa robe.

Non... ce que vous avez là?

Mlle JUDITH.

Des gigots.

SAINT-YVES

Elles ont des gigots scandaleux, tant ils sont clairs et transparens...au point que la mousseline immodeste laisse apercevoir continuellement... je vous demanderai la permission de n'en pas dire davantage... Quelle différence avec les vôtres !... voilà des gigots vertueux et opaques, qui ne permettent point à l'imagination de s'égarer sous leurs tissus diaphanes et tentateurs... et comme le reste de la toilette y répond bien.

Mlle JUDITH.

Vous trouvez...

SAINT-YVES

Quelle convenance ! quelle recherche gracieuse dans ces ajustemens ! et quelle élégante simplicité dans le choix même de cette étoffe !

Mlle JUDITH. Que fait là votre main ?

SAINT-YVES

L'étoffe me paraissait si moelleuse que je craignais d'abord que ce ne fût de la soie.

Mlle JUDITH, avec fierté , et éloignant sa chaise. Soie et coton, monsieur.

SAINT-YVES

C'est bien différent; car nous avons maintenant un si grand luxe...

Mlle JUDITH.

Même chez les jeunes gens.

Ne m'en parlez pas... et la plupart ont si mauvais ton... J'en ai vu dans les salons qui au lieu de se tenir respectueusement éloignés des dames, s'en approchaient ainsi... (Rapprochant son fauteuil.)

M1,e JUDITH.

Vraiment !

SAINT-YVES

C'est comme je vous le dis... ils ne craignent pas de les regarder d'un air passionné... Voyez-vous , de ces yeux qui semblent dire : « Odieux !... si j'osais ! » Et ils étaient plus hardis que leurs yeux.

M1,e JUDITH.

Il serait possible !

SAINT-YVES

J'en ai vu même qui prenaient la main d'une femme... non pas comme la vôtre, avec un gant, mais telle que la voilà... (iV âte le gant de Judith et lui baise la main) et qui avec ardeur osaient la porter à leurs lèvres... exactement comme cela. . . n'est-ce pas une horreur ?

M,,e JUDITH.

Je n'en reviens pas.

SAINT-YVES

On ne peut pas s'imaginer leur oubli des bienséances... Bien mieux encore. . . L'autre semaine, à Paris. . . j'allais dans un bel hôtel... chez une grande dame... pour une souscription... J'entre brusquement dans son boudoir, car elle en a un... et qu'est-ce que je vois!... je n'ose y penser sans que le feu de l'indignation. . . Je suis rouge , n'est ce pas ?

M,le JUDITH.

Dites toujours.

SAINT-YVES

Je vois un officier... un beau brun... un brun superbe... qui était à genoux... exactement comme cela.

M1,e JUDITH.

Que faites-vous?

SAINT-YVES

C'est pour vous montrer... et puis, je suis mieux là qu'assis... à cause de ce que je vous disais tout à l'heure.

M,lc JUDITH.

Eh bien,., monsieur, achevez.

SAINT-YVES

Eh bien, madame...

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