SCÈNE VII
ALPHONSE , ZOÉ
ALPHONSE , d'un côté et à part.
Celui-ci vaut tous les autres .... Impossible de la corriger. . . Ah! si je ne l'aimais pas comme un fou. . .
ZOE , de Vautre côté, et le regardant. C'est qu'il est bien , mon amoureux !
ALPHONSE, de même.
Et pendant qu'elle m'impose cette ridicule condition.. . . elle court au salon où les autres vont lui parler de leur
-G ZOÉ, ou L'AMANT PRÊTÉ,
amour. . . Ce monsieur Gustave surtout, un fat, que je ne puis souffrir. . .
Je suis curieuse de voir comment ils font la cour aux belles dames. . . ils doivent leur dire de jolies choses.
ALPHONSE , de même.
Ma foi, j'ai envie de | laisser là cette petite , et de retourner — Oh! elle ne me le pardonnerait jamais.
ZOE , à part.
Ah! çà, qu'est-ce qu'il a donc? il ne fait pas plus
d'attention à moi. . . ( Haut. ) Dites donc, monsieur. . .
ALPHONSE, sans la regarder.
C'est bien . . . c'est bien , ma petite.
ZOÉ , piquée.
Mais du tout. . . . c'est que c'est très-mal. . . . D'abord , monsieur, si vous êtes distrait comme ça, j'irai me plaindre à mam'zelle.
ALPHONSE
Celui-là est un peu fort.
ZOÉ
Certainement que je me plaindrai. ... Faut convenir que
j'ai bien du malheur même ceux qui y sont obligés y
renoncent.
Air du Piège.
Sans me r'garder, il reste là , Voycx un peu l'bel avantage!
Des amoureux comme cela, On n'en manque pas au village.
Et pour tomber sur un amant Qui n' dit rien , et reste immobile... C n'e'tait pas la peine, vraiment, De 1' faire venir de la ville.
ALPHONSE , souriant malgré lui.
Elle a raison. ..J'aurai plus tôt fait delà mettre dans mes intérêts ... {Se rapprochant. ) Eh bien , mon enfant?
ZOÉ
A la bonne heure. . . On vous a dit d'être aimable et galant. . . Venez , là. . . près de moi.
ALPHONSE, la regardant.
Au fait, je ne l'avais pas remarquée. . . . elle n'est pas
mal, cette petite. . . (Haut et s' approchant d'elle.) Voyons, mademoiselle Zoé, puisque je suis votre amoureux provisoire , nous devons avoir l'un pour l'autre une confiance sans bornes. (Avec douceur. ) Comment , vous n'en avez pas d'autre que moi... bien vrai ?
ZOÉ
Ah ! dame !
ALPHONSE , le doigt sur la bouche.
Ne mentez pas : c'est dans votre intérêt. . . Je ne serai pas toujours votre amoureux , et je puis toujours être votre ami.
ZOÉ
Quelle drôle de question ! . . .Mais, après tout , vous avez l'air si bon . . . que ce serait bien mal de vous tromper .
ALPHONSE
A merveille... Nous avons donc un amant?
ZOE , baissant les yeux.
C'est selon. . . . Qu'est-ce que vous entendez par-là ?. . . C'est-y quelqu'un que nous aimons , ou quelqu'un qui nous aime?
ALPHONSE
Quelqu'un qui nous aime.
ZOÉ, soupirant.
Alors, comme je vous le disais, je n'en ai pas. . . H n'y a que moi qui pense à lui , et lui ne pense pas à moi.
ALPHONSE
Est-il possible .'
ZOÉ
Que voulez-vous. . . .
Air de la promise du Poitou ( de Mme DtJCHAMBGE ).
Je n'ai guère d'attraits , Et n'ai point de richesse ; C'est pour ça qu'il m' délaisse.
Ah ! comm' je m' vengerais !...
Si j'avais d' la fortune , Et qu'il n'en eût aucune , C'est lui que je prendrais.
28 ZOÉ, ou L'AMANT PRÊTÉ ,
ALPHONSE
Et dites-moi, cet amoureux-là , l'aimez- vous autant que moi , qui suis en titre?
ZOÉ , embarrassée.
Mais...
ae COUPLET.
On le trouve un peu niais ,
Et vous êt's ben aimable ;
11 n'est guère agréable ,
Et vous èt's des mieux faits.
Pourtant si, d'un air tendre ,
Il m' disait : « Veux-tu m' prendre? »
C'est lui que je prendrais.
ALPHONSE , à part.
Pauvre petite!. . . Ahî si Ernestine pensait comme elle!
ZOÉ
Est-ce que ça vous fâche , monsieur ?
ALPHONSE, badinant.
Mais certainement Il est fort désagréable de penser
que tu t'occupes d'un autre .
ZOÉ
Oh l oui ... ça fait mal ; n'est-ce pas ? . . Vous en savez quelque chose , vous qui aimez tant mademoiselle Ernestine , et qui êtes loin d élie. . . . Aussi, j'ai presque regret de vous avoir choisi , car je n'aime pas à faire de la peine... et si vous voulez, je vous rends votre parole . . . Allez, monsieur, allez la retrouver.
ALPHONSE , vivement.
Non , non vraiment. ... tu mérites que l'on s'intéresse à toi ; et puisque tu m'as donné la préférence, c'est à moi de te protéger . . . d'assurer ton bonheur .
ZOÉ
C'est difficile .
ALPHONSE , la cajolant.
Pas tant que tu crois . . . On peut ramener ton amant ; et puis , si ce n'est pas lui , il y en a tant d'autres. . . . C'est qu'elle est charmante , d'honneur !
Air : Pour lui c' te faveur nouvelle. (Episode de 1812. )
Aimable , douce et gentille , Chacun voudra se'cher tes pleurs ; Et jamais une jeune fille N'a manque' de consolateurs.
ALPHONSE
Moi-même , d'avance Je m'offre, me voilà.
ZOÉ
Grand merci de votre obligeance.
( // veut l'embrasser. \
Mais, monsieur, que faites-vous là?
ALPHONSE, souriant.
Je remplis, en conscience, L'emploi que l'on me donna.
ZOÉ
J' vois qu'il a de la conscience , Car il n'est là... que pour ça.
ENSEMBLE
ZOE.
Mais de tant d'obligeance , Monsieur, je vous dispense: Sur ma reconnaissance Comptez, maigre cela ; Car ce service-là Jamais ne s'oublîra.
ALPHONSE
Quelle aimable innocence !
De ta reconnaissance Ici je te dispense ; Car j'y prends goût de'jà :
Et de ce baiser-là Mon cœur se souviendra.
( // V embrasse et aperçoit Pierre. )
ALPHONSE
Hein \ . . . qui vient là ?