‹ La famille du baron; vaudeville épisodique en un acte (volume 2)Chapitre 195 sur 267 · FRÉDÉRIC, PHILIPPE · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC, PHILIPPE

PHILIPPE , qui est entré avant les derniers mots.

Les quitter. . . pas encore.

FRÉDÉRIC

Que dis-tu ?

PHILIPPE

Que je viens de parler pour vous.

FRÉDÉRIC

On te l'avait défendu.

PHILIPPE

Écoutez-moi . . . vous avez eu de grands torts ... le premier d'aimer mademoiselle Mathiide ... le second de lui écrire ... et le troisième surtout de ne pas m'en avoir parlé.

FRÉDÉRIC

A toi?

PHILIPPE

Oui , sans doute. . . c'est une idée comme une autre. . . et si elle m'était venue plus tôt, on aurait agi en conséquence.

Y penses-tu?

PHILIPPE

Si j'y pense ! . . . apprenez que, depuis vingt-cinq ans, je n'ai point passé un jour sans penser à votre avancement. . . à votre avenir. . . et vous n'aurez jamais autant d'ambition. . . que j'en ai pous vous.

FRÉDÉRIC

Mon cher Philippe...

PHILIPPE

Mais pour arriver , il faut se laisser conduire et me laisser faire. . . Vous restez. . . vous ne partez plus.

FRÉDÉRIC

Il serait possible ! et comment as-tu pu l'obtenir ?

PHILIPPE

A deux conditions. . . dont j'ai répondu.

FRÉDÉRIC , vivement.

Et que je ratifie d'avance.

PHILIPPE

D'abord, que vous éviterez Mlle Mathiide , et que vous ne lui répéterez jamais un seul mot de ce que vous lui avez écrit.

FRÉDÉRIC

Ah ! mon Dieu î c'est déjà fait.

PHILIPPE, sévèrement.

Qu'est-ce que c'est ?

Rien. . . et la seconde condition?

PHILIPPE

C'est de ménager M. de Beauvoisis. . . de vous mettre Lien avec lui... et pour commencer, comme il a droit d'être offensé de la lettre de ce matin... Mlle d'Harville exige qu'à ce sujet... vous fassiez quelques excuses à son neveu.

FRÉDÉRIC

Des excuses.. . à mon rival. . . à l'auteur de ma disgrâce !... à un homme qui a passé sa vie à m'abreuver d'outrages. . . des excuses. . . je vais me Lattre avec lui.

PHILIPPE

Vous battre ! . . .

FRÉDÉRIC

Air d'Aristippc.

Oui , dût ma mort être certaine , Je n'e'coute que mou courroux.

J'ai sa parole , il a la mienne, El nous avons pris rendez-vous...

PHILIPPE

Quoi ! vous avez pris rendez-vous !

FRÉDÉRIC

Le premier, il faut qu'il m'y trouve.

{Le regardant.) Mais tu trembles !... est-ce d'etfroi?

Philippe , ému.

Oui , c'est possible ; car j'éprouve Ce que jamais je n'e'prouvai pour moi.

{Aoec vins d'émotion.) Vous battre ! vous qui savez à peine tenir une épée !

N'importe.

PHILIPPE

Et lui, qui ne se bat jamais qu'à coup sûr î FRÉDÉRIC.

Ça m'est égal.

PHILIPPE

C'est courir à un péril certain.

COMÉDIE- VAUDEVILLE. 43 FKÉDÉRIC.

Eh bîenl que mon sort s'accomplisse!... qu'ai-je à [faire ici-bas ? . . . Jeté seul sur la terre . . . m'ignorant moimême , et rougissant peut-être de me connaître... sans parens, sans famille.

PHILIPPE

j Et moi. . . je ne suis donc rien pour vous ?

FREDERIC , vivement t et lui prenant la main. Si, si. . . je me trompe. . . toi, toi seul , Philippe. . . tu m'aimais, je le sais... en ce moment même tu es ému.,, tes yeux sont mouillés de pleurs.

PHILIPPE , très-êmu.

Eh bien ! ... au nom de ce long attachement. . . par ces larmes que vos dangers m'arrachent... renoncez à ce funeste dessein.

FRÉDÉRIC

Y renoncer!

PHILIPPE, avec ame.

Frédéric!... mon ami... mon enfant... je vous en supplie... je vous le demande à genoux... non pour Mllc d'Harville , dont vous voulez si mal reconnaître les bienfaits... non pour Mathilde , que vous allez rendre mille fois plus malheureuse. . . mais pour moi, pour votre vieux Philippe . . . qui vous a vu naître. . . qui vous a porié dans ses bras. . . oubliez les propos d'un étourdi, d'un fou. FRÉDÉRIC.

Les oublier ! . . . non , jamais.

PHILIPPE

Quel était le sujet de la dispuie ?

FRÉDÉRIC , avec force.

Je n'en sais rien. . . mais il faut que je me venge.

PHILIPPE

Que vous a-t-il dit ?

FRÉDÉRIC, hors délai.

Je n'en sais rien. . . mais il faut que je me venge. . . de lui, de son amour, de son mariage avec Mathilde. . . L'heure approche. . . vite, Philippe, mon épée.

44 PHILIPPE

PHILIPPE , froidement.

Non, monsieur.

FRÉDÉRIC

Comment ! . . .

PHILIPPE

Vous n'irez pas.

FRÉDÉRIC

Qu'oses tu dire?

Que, puisque vous êtes sourd à mes prières... à la voix de l'amitié'.. . puisque vous oubliez tous vos devoirs... je remplirai les miens. . . vous ne sortirez pas.

FRÉDÉRIC

Et qui pourrait m'en empêcher ?

PHILIPPE

Moi . . . qui vous consigne.

FRÉDÉRIC

C'est ce que nous allons voir... (// va prendre sur la table ses gants , son chapeau et sa cravache, qu'il y a déposés à sa première entrée ; pendant ce mouvement Philippe est allé fermer la porte du fond , dont il a retiré la clef

FRÉDÉRIC se retourne et l'aperçoit *, Comment, tu oserais?...

PHILIPPE

Vous sauver, malgré vous. .. oui, monsieur... je vous ai dit que vous ne sortiriez pas. . . et vous ne sortirez pas.

FRÉDÉRIC

Quelle audace ! (D'une voix émue.) Philippe, rendez-moi celte clef.

PHILIPPE

Non, monsieur.

FRÉDÉRIC , s'emportent.

Crains ma fureur.

PHILIPPE , d'un ton impérieux.

Je ne crains rien. .. et je vous défends. . •

Philippe, Frédéric.

FRÉDÉRIC , hors de lui.

I Me défendre. .. c'en est trop. .. et une telle insolence...

PHILIPPE , voulant le retenir.

| Arrêtez... : ,

FREDERIC , levant sa cravache.

Sera châtiée par moi.

PHILIPPE

Malheureux!. .. frappe donc ton père.

FRÉDÉRIC

Mon père ? . . . (J7 laisse tomber sa cravache.")

PHILIPPE

Air : Époux imprudent , fils rebelle.

Oui, je le suis... oui, j'en atteste

Cet amour que j'avais pour toi ;

Oui , voilà ce secret funeste

Qui devait mourir avec moi ; {bis).

Ce secret, dont je fus victime,

Je l'avais gardé jusqu'ici,

Pour ton bonheur... et j' l'ai trahi ,

Ingrat!... pour t'e'pargner un crime,

Afin de t'e'pargner un crime.

FRÉDÉRIC

Je n'ose lever les yeux.

Tu rougis sans doute de devoir le jour à un valet...

FRÉDÉRIC

Jamais, jamais. .. ne le pensez pas.

PHILIPPE

Je n'ai q?i'un mot à te dire ... ce valet était soldat quand tu es venu au monde. .. plein d'ardeur et de courage, une carrière brillante s'ouvrait devant moi. . . car alors on se faisait tuer,, ou on devenait général... Eh bien, gloire, avenir, fortune, jusqu'à l'espoir de mourir sur un champ de bataille, j'ai tout sacrifié... pour rester près de mon ■fils... pour veiller sur sa jeunesse, je n'ai pas craint de m'exposer aux dédains, de m'abaisser à l'emploi le plus vil ... de devenir ton serviteur. {Mouvement de Frédéric.) Je n'en ai pas rougi, moi. .. je me disais : « 11 m'aimera. . . » n'importe comment ; et cela me suffit. »

46 PHILIPPE

FRÉDÉRIC

Ah! comment payer tant de bienfaits? comment expier1 mes loris ? . . . (// se jette dans ses bras.) Mon père ! . . . (Avec amour.) Ah! que ce nom fait de bien!. .. qu'il est doux à prononcer ! . .. j'ai un ami, une famille. .. je ne suis plus seul. (Il embrasse de nouveau Philippe, qui le presse tendre" ment dans ses bras.)

PHILIPPE , s'essuyant les yeux.

Cher enfant. calme-loi. . .

FRÉDÉRIC

Mais, de grâce, daignez în'expliquer . . .

PHILIPPE

Pas un mot de plus sur ce mystère . . . une promesse saciée. .. un serment. .. que personne ne puisse soupçonner que je l'ai trahi!. .. Mais maintenant, refuseras-tu encore de ni'obéir ?

FRÉDÉRIC, vivement.

Non, non. ..je suis prêt. . . parlez.

PHILIPPE

Air de Turenne.

Puisqu'à mes vœux tu consens à te rendre , A l'instant m cm' rentre chez toi.

FRÉDÉRIC

Y pensez-vous ?.. . il va m'attendre.

PHILIPPE

N'as-tu pas confiance en moi ?

FRÉDÉRIC

Oh! oui, sans doute... oui, je vous croi; Mais vous devez comprendre mieux qu'un autre, Qu'en ce moment , avec hien plus d'ardeur , Je dois tenir à venger mon honneur,

Puisqu'à pre'scnt il est le vôtre.

PHILIPPE

Cela me regarde... un soldat sait aussi bien que loi ce que l'honneur demande.

FRÉDÉRIC, à part.

Grand Dieu ! . . . et cette porte est la seule . . . impossible de m'échapper . . . {Haut.) De grâce . . .

PHILIPPE

Rentre, te dis-je , Frédéric, je t'en prie.

FRÉDÉRIC, hésitant.

Mon père !

PHILIPPE , avec dignité.

Je vous l'ordonne.

FRÉDÉRIC , accablé.

J'obéis... (Il s'incline avec respect, et rentre dans sa chambre. Philippe le suit des yeux.')

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