FRÉDÉRIC, PHILIPPE
PHILIPPE , qui est entré avant les derniers mots.
Les quitter. . . pas encore.
FRÉDÉRIC
Que dis-tu ?
PHILIPPE
Que je viens de parler pour vous.
FRÉDÉRIC
On te l'avait défendu.
PHILIPPE
Écoutez-moi . . . vous avez eu de grands torts ... le premier d'aimer mademoiselle Mathiide ... le second de lui écrire ... et le troisième surtout de ne pas m'en avoir parlé.
FRÉDÉRIC
A toi?
PHILIPPE
Oui , sans doute. . . c'est une idée comme une autre. . . et si elle m'était venue plus tôt, on aurait agi en conséquence.
Y penses-tu?
PHILIPPE
Si j'y pense ! . . . apprenez que, depuis vingt-cinq ans, je n'ai point passé un jour sans penser à votre avancement. . . à votre avenir. . . et vous n'aurez jamais autant d'ambition. . . que j'en ai pous vous.
FRÉDÉRIC
Mon cher Philippe...
PHILIPPE
Mais pour arriver , il faut se laisser conduire et me laisser faire. . . Vous restez. . . vous ne partez plus.
FRÉDÉRIC
Il serait possible ! et comment as-tu pu l'obtenir ?
PHILIPPE
A deux conditions. . . dont j'ai répondu.
FRÉDÉRIC , vivement.
Et que je ratifie d'avance.
PHILIPPE
D'abord, que vous éviterez Mlle Mathiide , et que vous ne lui répéterez jamais un seul mot de ce que vous lui avez écrit.
FRÉDÉRIC
Ah ! mon Dieu î c'est déjà fait.
PHILIPPE, sévèrement.
Qu'est-ce que c'est ?
Rien. . . et la seconde condition?
PHILIPPE
C'est de ménager M. de Beauvoisis. . . de vous mettre Lien avec lui... et pour commencer, comme il a droit d'être offensé de la lettre de ce matin... Mlle d'Harville exige qu'à ce sujet... vous fassiez quelques excuses à son neveu.
FRÉDÉRIC
Des excuses.. . à mon rival. . . à l'auteur de ma disgrâce !... à un homme qui a passé sa vie à m'abreuver d'outrages. . . des excuses. . . je vais me Lattre avec lui.
PHILIPPE
Vous battre ! . . .
FRÉDÉRIC
Air d'Aristippc.
Oui , dût ma mort être certaine , Je n'e'coute que mou courroux.
J'ai sa parole , il a la mienne, El nous avons pris rendez-vous...
PHILIPPE
Quoi ! vous avez pris rendez-vous !
FRÉDÉRIC
Le premier, il faut qu'il m'y trouve.
{Le regardant.) Mais tu trembles !... est-ce d'etfroi?
Philippe , ému.
Oui , c'est possible ; car j'éprouve Ce que jamais je n'e'prouvai pour moi.
{Aoec vins d'émotion.) Vous battre ! vous qui savez à peine tenir une épée !
N'importe.
PHILIPPE
Et lui, qui ne se bat jamais qu'à coup sûr î FRÉDÉRIC.
Ça m'est égal.
PHILIPPE
C'est courir à un péril certain.
COMÉDIE- VAUDEVILLE. 43 FKÉDÉRIC.
Eh bîenl que mon sort s'accomplisse!... qu'ai-je à [faire ici-bas ? . . . Jeté seul sur la terre . . . m'ignorant moimême , et rougissant peut-être de me connaître... sans parens, sans famille.
PHILIPPE
j Et moi. . . je ne suis donc rien pour vous ?
FREDERIC , vivement t et lui prenant la main. Si, si. . . je me trompe. . . toi, toi seul , Philippe. . . tu m'aimais, je le sais... en ce moment même tu es ému.,, tes yeux sont mouillés de pleurs.
PHILIPPE , très-êmu.
Eh bien ! ... au nom de ce long attachement. . . par ces larmes que vos dangers m'arrachent... renoncez à ce funeste dessein.
FRÉDÉRIC
Y renoncer!
PHILIPPE, avec ame.
Frédéric!... mon ami... mon enfant... je vous en supplie... je vous le demande à genoux... non pour Mllc d'Harville , dont vous voulez si mal reconnaître les bienfaits... non pour Mathilde , que vous allez rendre mille fois plus malheureuse. . . mais pour moi, pour votre vieux Philippe . . . qui vous a vu naître. . . qui vous a porié dans ses bras. . . oubliez les propos d'un étourdi, d'un fou. FRÉDÉRIC.
Les oublier ! . . . non , jamais.
PHILIPPE
Quel était le sujet de la dispuie ?
FRÉDÉRIC , avec force.
Je n'en sais rien. . . mais il faut que je me venge.
PHILIPPE
Que vous a-t-il dit ?
FRÉDÉRIC, hors délai.
Je n'en sais rien. . . mais il faut que je me venge. . . de lui, de son amour, de son mariage avec Mathilde. . . L'heure approche. . . vite, Philippe, mon épée.
44 PHILIPPE
PHILIPPE , froidement.
Non, monsieur.
FRÉDÉRIC
Comment ! . . .
PHILIPPE
Vous n'irez pas.
FRÉDÉRIC
Qu'oses tu dire?
Que, puisque vous êtes sourd à mes prières... à la voix de l'amitié'.. . puisque vous oubliez tous vos devoirs... je remplirai les miens. . . vous ne sortirez pas.
FRÉDÉRIC
Et qui pourrait m'en empêcher ?
PHILIPPE
Moi . . . qui vous consigne.
FRÉDÉRIC
C'est ce que nous allons voir... (// va prendre sur la table ses gants , son chapeau et sa cravache, qu'il y a déposés à sa première entrée ; pendant ce mouvement Philippe est allé fermer la porte du fond , dont il a retiré la clef
FRÉDÉRIC se retourne et l'aperçoit *, Comment, tu oserais?...
PHILIPPE
Vous sauver, malgré vous. .. oui, monsieur... je vous ai dit que vous ne sortiriez pas. . . et vous ne sortirez pas.
FRÉDÉRIC
Quelle audace ! (D'une voix émue.) Philippe, rendez-moi celte clef.
PHILIPPE
Non, monsieur.
FRÉDÉRIC , s'emportent.
Crains ma fureur.
PHILIPPE , d'un ton impérieux.
Je ne crains rien. .. et je vous défends. . •
Philippe, Frédéric.
FRÉDÉRIC , hors de lui.
I Me défendre. .. c'en est trop. .. et une telle insolence...
PHILIPPE , voulant le retenir.
| Arrêtez... : ,
FREDERIC , levant sa cravache.
Sera châtiée par moi.
PHILIPPE
Malheureux!. .. frappe donc ton père.
FRÉDÉRIC
Mon père ? . . . (J7 laisse tomber sa cravache.")
PHILIPPE
Air : Époux imprudent , fils rebelle.
Oui, je le suis... oui, j'en atteste
Cet amour que j'avais pour toi ;
Oui , voilà ce secret funeste
Qui devait mourir avec moi ; {bis).
Ce secret, dont je fus victime,
Je l'avais gardé jusqu'ici,
Pour ton bonheur... et j' l'ai trahi ,
Ingrat!... pour t'e'pargner un crime,
Afin de t'e'pargner un crime.
FRÉDÉRIC
Je n'ose lever les yeux.
Tu rougis sans doute de devoir le jour à un valet...
FRÉDÉRIC
Jamais, jamais. .. ne le pensez pas.
PHILIPPE
Je n'ai q?i'un mot à te dire ... ce valet était soldat quand tu es venu au monde. .. plein d'ardeur et de courage, une carrière brillante s'ouvrait devant moi. . . car alors on se faisait tuer,, ou on devenait général... Eh bien, gloire, avenir, fortune, jusqu'à l'espoir de mourir sur un champ de bataille, j'ai tout sacrifié... pour rester près de mon ■fils... pour veiller sur sa jeunesse, je n'ai pas craint de m'exposer aux dédains, de m'abaisser à l'emploi le plus vil ... de devenir ton serviteur. {Mouvement de Frédéric.) Je n'en ai pas rougi, moi. .. je me disais : « 11 m'aimera. . . » n'importe comment ; et cela me suffit. »
46 PHILIPPE
FRÉDÉRIC
Ah! comment payer tant de bienfaits? comment expier1 mes loris ? . . . (// se jette dans ses bras.) Mon père ! . . . (Avec amour.) Ah! que ce nom fait de bien!. .. qu'il est doux à prononcer ! . .. j'ai un ami, une famille. .. je ne suis plus seul. (Il embrasse de nouveau Philippe, qui le presse tendre" ment dans ses bras.)
PHILIPPE , s'essuyant les yeux.
Cher enfant. calme-loi. . .
FRÉDÉRIC
Mais, de grâce, daignez în'expliquer . . .
PHILIPPE
Pas un mot de plus sur ce mystère . . . une promesse saciée. .. un serment. .. que personne ne puisse soupçonner que je l'ai trahi!. .. Mais maintenant, refuseras-tu encore de ni'obéir ?
FRÉDÉRIC, vivement.
Non, non. ..je suis prêt. . . parlez.
PHILIPPE
Air de Turenne.
Puisqu'à mes vœux tu consens à te rendre , A l'instant m cm' rentre chez toi.
FRÉDÉRIC
Y pensez-vous ?.. . il va m'attendre.
PHILIPPE
N'as-tu pas confiance en moi ?
FRÉDÉRIC
Oh! oui, sans doute... oui, je vous croi; Mais vous devez comprendre mieux qu'un autre, Qu'en ce moment , avec hien plus d'ardeur , Je dois tenir à venger mon honneur,
Puisqu'à pre'scnt il est le vôtre.
PHILIPPE
Cela me regarde... un soldat sait aussi bien que loi ce que l'honneur demande.
FRÉDÉRIC, à part.
Grand Dieu ! . . . et cette porte est la seule . . . impossible de m'échapper . . . {Haut.) De grâce . . .
PHILIPPE
Rentre, te dis-je , Frédéric, je t'en prie.
FRÉDÉRIC, hésitant.
Mon père !
PHILIPPE , avec dignité.
Je vous l'ordonne.
FRÉDÉRIC , accablé.
J'obéis... (Il s'incline avec respect, et rentre dans sa chambre. Philippe le suit des yeux.')