SCENE III
PHILIPPE, RIXDALLER, les deux Israélites, Valets clans le fond,
Philippe , à lui-même.
Je n'en puis plus , ils m'étouflfent de politesses.
( Il va pour oter son masque, )
rixdaller , s' avançant.
Mon prince . . •
Philippe , s' arrêtant.
Encore. . . Ali! c'est le gouverneur. ( Haut, ) Eh bien ! vous deviez me parler de cette petite Rose.
RIXDALLER, montrant les deux juifs.
Plus tard , mon prince. ( Bas, ) Mais , maintenant que nous sommes entre nous, vous pouvez vous dispenser de déguiser votre voix, tout le monde sait qui vous êtes... vous avez perdu votre pari.
PHILIPPE
Peut-être, peut-être, c'est une idée que j'ai... je ne veux pas me familiariser.
RIXDALLER.
Soit, . . Comment tiouvez-vous le bal?
PHILIPPE
C'est gentil , très-bien compose'. ( A pari. ) Je n'y ai vu personne de connaissance. ( Haut, ) Par exemple , ils ont tons quelque chose à me demander. . . Il y en a même un qui m'a demande' 700 florins, qu'il.prétend m'avoir gagne au jeu.
Le marquis de Salsbourg, c'est vrai , j'y étais.
PHILIPPE
C'est possible; mais je n'ai pas le sou.
rixdaller, aux deux juifs.
Excellente occasion! ( Haut. ) Ah! monseigneur, les dettes du jeu sont sacrées. ( Prenant une bourse des mains des juifs, ) Et la maison Abraham , ici présente , vous offre ces 1 ,000 florins.
PHILIPPE
La maison Abraham est bien bonne... C'est Monsieur qui est la maison?. . . ( Le juif s'incline. ) Enchanté. . . mais ...
RIXDALLER.
Ne soyez pas inquiet, cela entrera en compte. Philippe , à part.
Cest son tre'sorier. Au fait il faut qu'une altesse paie ses dettes... c'est un service à lui rendre. Nous disons sept cents florins au marquis , trois qu'il m'a promis sur le premier argent qu'il toucherait : il touche , je touche, ça fait juste. . . {Haut.) Va pour les mille florins.
RIXDALLER , bas aux juifs.
Nous le tenons.
PHILIPPE, à un valet.
Portez trois cents florins chez le vieux Gottlieb, le garde
de nuit, et le reste du sac au marquis , là Je suis quitte
avec toat le monde.
RIXDALLER , V arrêtant.
Pas avec ces messieurs, mon prince; mais en signant cet acte qui accorde a la maison Abraham la ferme des sels et des tabacs.
PHILIPPE , à part.
Eh ! mais j'ai entendu parler de cette affaire : le coquin y a un inte'rêt.
RIXDALLER.
A ce prix ces messieurs vous donneront le temps uécessaire. . .
PHILIPPE
Mais ça va augmenter le prix de ces denrées-là.
rixdaller , lui présentant l'acte.
Ça ne pèsera que sur la dernière classe du peuple.
Philippe . le prenant.
C'est justement ce que je ne veux pas. . . Ce pauvre peuple, renchérir le tabac... Si vous comptez là-dessus, bernique.
RIXDALLER , étOlWC.
Votre altesse a dit. . .
PHILIPPE
Bernique.
rixdALLEr , cherchant à comprendre»
Bernique... encore quelque mot français que nos êïégans veulent mettre à la mode. (Haut.) Prenez garde, mon prince , ces Messieurs sont décidés à tout avouer à la grande-duchesse , qui est, dans la pièce voisine , et à lui montrer tous ces effets solde's par eux.
( II montre une liasse de billets que porte un des juifs.) PHILIPPE . à part.
Dieux) y en a-t-il! Je vous demande à quoi ce mauvais sujet de prince a pu manger tout cet argent là? (Haut.) \oyons. (Aux juifs.) C'est la première fois que vous payez mes dettes?
RIXDALLER.
Non, monseigneur, c'est la troisième.
PHILIPPE (l).
La troisième!. . . Àh! bien alors je suis tranquille , vous avez dû gagner assez sur les deux autres , et je vous déclare que si vous ne me donnez pas le temps de m'acquitter. . . c'est moi qui vous mène devant la grande-duchesse. Je lui montre cet acte, le marché que vous me proposez, et je fais pendre la maison Abraham ici présente.
les deux juifs , reculant.
Oh!
RIXDALLER.
Que dites - vous? Permettez , prince . . moi qui ne me suis mêlé de cette affaire que pur intérêt. . .
PHILIPPE
Oui , l'intérêt que vous avez dans les tabacs.
RIXDALLER , troublé.
Comment?
PHILIPPE
Est-ce que vous croyez , mon digne gouverneur , que je ne sais pas tout? Les visites que ces Messieurs vous faisaient en secret tous les matins.
Je vous jure. . .
PHILIPPE
Je les ai vus! ( A part. ) Je leur ai même ouvert la porte.
(i) Rixdaller, Philippe , les deux Juifs.
( 52) RIXDALLËR.
Mais , mon prince ...
PHILIPPE
Et tenez. . . c'était le jour où vous vous ('tes rendu chez cette petite femme de chambre... vous savez... le nez cassé. . .
RIXDALLËR.
Mon prince , plus bas , je vous en prie.
PHILIPPE , après une pause.
J'y consens, je me tairai, parce qu'au fond je suis bon prince ; mais que je n'entende plus parler de vous , que je ne vous trouve jamais sur mon passage. ( A part.) J'ai mes raisons pour ça, la gratification. ( Haut.) Vous comprenez . . .
RIXDALLËR, à part.
C'est un exil, je suis perdu. ( Haut.) (i) J'obéis, mon prince.
Air : Je saurai bien la faire marcher droit.
Ah ! juste ciel , je n'y.conçois plus rien ;
Quel ton et quel discours sévère !
Qui peut , hélas ! exciter sa colère?
ÏSous ne voulons tous ici que son bien.
Philippe , faisant un geste.
Allez, Messieurs
RIXDALLËR ; bas aux juifs.
Sauvons-nous en secret»
A ma terre je vais me rendre Sans réclamer — car s'il se ravisait, Il pourrait bien me faire pendre.
rixdaller , parlant.
Mais , monseigneur. . .
PHILtPPE.
Allez !
TOUS
Ah ! juste ciel ! je n'y conçois, etc.
(i) Philippe, Rixdaller, les deux Juifs.
( 33 ) Philippe , à part.
Ail ! grâce au ciel ! je ne craindrai plus rien
De ce gouverneur si sévère , Et Monseigneur me saura gré, j'espère , D'avoir bàuvé son honneur et son bien.
( Ils sortent en désordre. )