CINQUIÈME PARTIE
une escadre anglaise, qui par sa seule présence, assura pour toujours la domination britannique sur ces vastes et riches contrées.
" Et voilà ce qui s'est passé ici il y a près d'un siècle î
Et aujourd'hui, les drapeaux de la France et de l'Angleterre, unis par des handerolles qui portent les noms de victoires gagnées en commun, flottent amis sur le champ de bataille du treize septembre et du vingt-huit avril, comme ils flottent sur les mers de l'Europe et sur les rochers de l'antique Chersonèse !
Un gouverneur anglais, dont l'esprit éclairé et le noble cœur ont su comprendre tout ce qu'il y avait de beau, de religieux, d'humain dans la mission que nous l'avons prié d'accepter, préside à cette apothéose des braves des deux nations. A l'exemple du militaire distingué qui, l'année dernière, était venu rencontrer sur son passage la pompe funèbre que nous fîmes aux braves du vingt-huit avril, et saluer leurs restes de généreuses paroles, des officiers et des soldats anglais, justement impatients du repos qui leur échoit dans ce jour de combat, écoutent avec un religieux silence le récit de cette vieille victoire française, parce qu'ils savent qu'il n'y a que les lâches qui sont jaloux, et que leur nation s'est couverte elle-même de trop de gloire pour avoir peur de la gloire des autres !
Et, en présence de Lady Head et de la moitié la plus intéressante de la société de Québec (la beauté, comme toujours, souriant au récit des actions coû-
rageuses), en présence du commandant d'une corvette française chargée d'une mission toute pacifique et de ses marins qui, mille fois les bienvenus parmi nous, sont arrivés ici à temps pour voir de leur yeux que, si nous avons été longtemps oubliés de la France, nous n'oublions pas ses héros d'autrefois non plus que ceux d'aujourd'hui ; en présence de nos concitoyens anglais, irlandais, écossais, héritiers des vertus des peuples des trois royaumes avec qui nous aimons à fraterniser ; en présence des descendants des Hurons, les fidèles alliés de nos ancêtres, qui donnèrent leur part de sang et cueillirent leur part de gloire sur tous les champs de bataille de l'Amérique, nous, les descendants des miliciens de mil sept cent soixante, nous enfermons dans un môme monument les ossements confondus des grenadiers de la reine et des montagnards écossais, qu'un archevêque a bénis sans leur demander à quel culte ils avaient appartenu.
Et que ne dira-t-il pas à la postérité, ce monument ? Quel enseignement plus profond, quel plus haut tribut à l'héroïsme des temps anciens, à l'union fraternelle du temps présent, à l'oubli des haines passées, au souvenir des gloires qui ne passeront pas !
Ne parlera-t-il pas le même langage éloquent que parle, dans un autre endroit, l'obélisque élevée à la mémoire commune de Wolfe et de Montcalm par un gouverneur anglais, trop soldat lui-même pour distinguer entre le soldat vainqueur et le soldat vaincu, lorsque tous deux étaient morts en héros ?