LES SOURDS-MUETS
Qui n'a rencontré au moins une fois dans sa vie7 dans les rues, dans les champs ou en voyage, un de ces êtres singuliers dont les gestes multipliés, brefs, rapides, la mobilité de la physionomie et le silence même, contrastent étrangement avec le bruit des conversations et le fracas ordinaire que font les hommes et les choses? On les découvre d'abord avec surprise, on suit leurs mouvements avec curiosité ; bientôt, en voyant leur bouche s'ouvrir, les lèvres tremblotter sans qu'un son ne s'échappe, vous ressentez une sorte de commisération affectueuse, comme un attrait sympathique qui, malgré le plaisir mêlé de crainte qu'on éprouve toujours à s'approcher d'eux la première fois, vous entraîne et vous pousse. Et si, compre-
nant leur langage, vous daignez entrer en conversation, oh ! alors, leur œil chargé d'éclairs et leurs mains d'étincelles vous témoigneront mieux que la parole leur gratitude et leur joie ; car s'ils n'entendent point, s'ils ne parlent point, ils voient, ils sentent vivement surtout, et, par la chaleur communicative et l'espèce de rayonnement que dégagent leurs passes, la transmission de leurs idées semble emprunter au magnétisme quelque chose de son mystère et de ses secrets.
Ils ont, on peut le dire, la langue au bout des doigts, et leur volubilité naturelle défierait celle de dix avocats ou de cent commères.
Qui n'en a vu ainsi souvent, et n'a suivi avec curiosité les diverses phases de leur conversation ? Quelle classe plus digne d'intérêt que ces déshérités de la parole !
Un grand nombre de personnes s'imaginent que leur infirmité provient d'un vice de conformation du larynx ou de la langue. Ces cas existent, il est vrai, mais sont rares et purement accidentels. Le mutisme résulte presque toujours de la surdité. S'ils ne parlent pas, c'est qu'ils n'entendent point ; de sorte que si l'on pouvait dire : plus de sourds ! l'on dirait aussitôt: plus de muets !
La mimique naturelle, réglée, définie, ayant son alphabet, rédigée en formules, a mis ces infortunés en communication avec leurs semblables et supplée aux organes. Parler sans voix, c'est comme si l'on disait peindre sans couleur ; et cependant le fait existe, et chaque jour des milliers d'individus exposent, parlent, discutent à l'aide de traits aussi
fugitifs que les sons, et qu'une étude de quelques jours suffit à rendre parfaitement intelligibles.
Autrefois on considérait le mutisme comme une sorte de malédiction, et les malheureux qui s'en trouvaient atteints, vivaient dans un isolement, un abandon qu'aggravaient encore les préjugés du temps. Aujourd'hui, grâce au dévouement, • aux travaux, aux sacrifices de toutes sortes de deux apôtres, dont l'humanité s'honore, l'abbé de l'Epée, et son successeur, l'abbé Sicard, — auxquels on doit associer, au Canada, les abbés Lagorce, Bélanger et Trépanier, — ces infortunés, jadis séparés de la société, en sont devenus des membres utiles et parfois distingués. Les arts, les sciences comptent parmi eux des célébrités, et une foule de professions leur doivent des sujets de talent et de mérite. '(L'Ecole et la Famille.)