‹ La famille française et son évolution (volume 2)Chapitre 15 sur 25 · Que · texte numérisé non relu

Que

affaiblie d’abord, parce qu’elle s’est restreinte. En laissant se détacher peu à peu les rameaux poussés sur le tronc, elle a naturellement perdu une bonne part de sa force ancienne : là où des collatéraux, même éloignés déjà, des cousins et petitscousins restaient liés les uns aux autres par l'affection, par le sentiment d’une vigoureuse solidarité, il n’y a plus que des groupes dispersés, des individus isolés : du moins, tel est le cas le plus fréquent.

À l’action destructrice des phénomènes économiques, il eût fallu opposer une résistance consciente et résolue. C’est tout le contraire qui s’est produit. De toute part, on a favorisé cette usure rapide des liens de jadis ; et on l’a favorisée par ce besoin universel d’affranchissement individuel, par cette impatience de toute contrainte qui ont caractérisé dans l’ordre moral, comme la mobilité de la richesse dans l’ordre économique, la fin du x1xe siècle et le début du xxe. L'idée la plus moderne semble se présenter ainsi: «On choisit bien ses amis suivant ses goûts, ses convenances, et la sympathie qu’ils inspirent. Pourquoi subiraiton, sous prétexte de parenté, des êtres qu’on ne choisirait pas comme amis ? » Au surplus, quand ces parents ont été séparés par les hasards de l’existence, 1l faudrait un effort pour maintenir, par la correspondance, par des rencontres, le lien distendu : on ne fait guère cet effort, ou, du moins,

on ne le prolonge pas. Cependant, il n’en est pas ainsi partout. On trouve à Paris même, dans la bourgeoisie traditionnelle, et plus encore en province, dans l'aristocratie terrienne, dans le peuple des campagnes, le sentiment opposé ; et il n’est pas exagéré de dire qu’il assure à tous ceux qui le mettent constamment en pratique une force incroyable : la force des intérêts toujours unis et procurant à chacun des membres du groupe le profit, l'avancement le plus fructueux ; la force d’une tenue morale qui cblige chacun de ces membres à une certaine conduite, lui impose une responsabilité, et, d’ailleurs, l’aide à la supporter. Or c’est cela qui est gravement diminué, sinon tout à fait perdu, quand le groupe familial s’est rompu, ou plus simplement s’est dissocié à mesure qu’il se formait. On écarte le plus souvent ces parentés, ces cousinages indéfinis qui pourraient gêner. Et ils ne gênent plus, en effet ; mais on s’est à coup sûr appauvri, et surtout, on a tari ces féconds réservoirs d’énergie que constituaient les groupes familiaux, intacts, solides et sans cesse alimentés par le sentiment de ce que chacun devait à la famille et pouvait attendre d’elle.

La perte n’est pas moins certaine du côté des domestiques, par le fait de cet autre changement qui les a séparés de la famille, et qui a transformé le lien de jadis en un contrat strict et sec : c’est encore un appauvrissement, pour eux Comme pour

les maîtres, comme pour la famille même que d’avoir affaibli presque toujours, sinon supprimé, l’idée des obligations réciproques par où ils s’incorporaient à la famille pour ajouter à sa force et en bénéficier. Et, ici encore, la comparaison des habitudes les plus récentes avec celles d’autrefois, qu’on voit persister en certaines régions par la bonne volonté commune des maîtres et des serviteurs, permet de mesurer l'étendue de la perte. Une force morale a été peu à peu anéantie : il faut dire même une des formes les plus sûres et les plus efficaces de la fraternité humaine.

Sans doute, quelque chose demeure, on l’a vu: c’est la solidarité d'intérêts unissant au monde de la richesse celui des domestiques qui en retirent du bien-être et des profits matériels. Est-il besoin de dire que cette union n’est que la déformation de l’ancienne alliance, et qu’il n’en faut attendre, ni pour les individus, le même bienfait d’un devoir affectueux, ni pour la famille, la vigueur que donne la communauté des sentiments? C’est à peu près ainsi, du reste, qu'entre parents, entre cousins, subsiste un lien intéressé qui les rapproche soudain pour le bénéfice qu’ils peuvent s'assurer les uns aux autres : divisés, dispersés, sans attache nitraditions communes, ils trouvent cependant à se grouper pour recueillir, les uns par les autres, quelque profit ; l’un d’eux fera profiter les autres de sa réussite, et, contre les étrangers, ils décou-

vriront qu’ils sont du même sang. Cette survivance du sentiment ancien et d’une association qui fut moralement si puissante, se réduit donc à une coalition d'intérêts : et encore n'est-ce pas un fait habituel.

La famille, restreinte à la cellule primitive du père, de la mère et de l’enfant, s’y est affaiblie par le changement des rapports qui établissaient entre ces trois êtres une parfaite cohésion. Au début du xix® siècle, deux idées cimentaient cette union : la puissance maritale et la puissance paternelle. L’une et l’autre faisaient du mari et du père un chef sur qui pesaient, avec les plus grands devoirs, les plus lourdes responsabilités, mais qui était armé des droits nécessaires pour obtenir la soumission de tous à sa volonté, c’est-à-dire au bien de la famille. Ces droits, la loi les avait pris dans les mœurs pour les lui donner. On a vu que les mœurs, peu à peu, tendaient à les lui retirer. Il est bien d’inscrire dans un Code qu’une femme doit obéissance à son mari, mais à la condition que les habitudes générales comportent cette obéissance ; sinon, le Code aura parlé en vain, de même qu’il a beau dire que la femme doit suivre partout son mari : si elle se refuse à le suivre, il n’est aucun moyen de l’y contraindre. Aïnsi, lentement, mais continûment, la puissance maritale s’est affaiblie : le mari et la femme sont devenus, dans le mariage, des associés égaux en droits. Il n’importe, à cet

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égard, que la loi continue de les dire inégaux. L'essentiel, c’est la vie, et précisément la vie substitue de plus en plus aux règles légales un état différent ou même contraire.

Est-ce une perte pour la famille? On ne saurait le nier, du moins pour sa cohésion et pour sa solidité. Il ne faut pas oublier que l’autorité maritale ne devait avoir, suivant le Code civil, d’autres fins que l’intérêt de la femme et celui du mariage. On s’aperçoit encore aujourd’hui que le premier de ces intérêts se trouve assez bien sauvegardé par cette autorité, puisque, pour.la gestion de leurs biens, les femmes continuent de s’en remettre aveuglément à leurs maris et qu’elles n’ont donc pas à en pâtir. Quant à l'intérêt du mariage lui-même et par suite de la famille, il se fortifiait naturellement dans une puissance maritale reconnue et acceptée par l’usage. Il n’était pas indifférent à l’existence et à l’avenir de la famille, il était au contraire très utile qu’elle eût un chef, que ce chef fût revêtu, de par son titre même, d’un prestige dont, comme individu, il pouvait être fort souvent dépourvu. Une certaine déférence, qui en résultait chez la femme, rendait évidemment plus sûr et plus facile le train de la vie conjugale. Cette sûreté et cette facilité sont grandement altérées par l’égalité nouvelle qui met en présence deux êtres pareillement satisfaits de leur jugement et décidés à faire prévaloir chacun le sien. C’est

donc là une perte : car la famille a moinsdechances, sous ce régime de libre discussion, de développer une force supérieure aux convenances individuelles ; et cependant, pour qu’elle existe vraiment, pour qu’elle offre aux individus ses ressources de vigueur, de bien-être, de bonheur, il faut d’abord qu’elle les absorbe, qu’ils se donnent à elle, et non qu'ils la subordonnent à soi.

Entre les parents et l’enfant, les mêmes constatations n’ont pas moins de rigueur. Comme la puissance maritale, la puissance paternelle s’est affaiblie, et sous l’action des mêmes phénomènes économiques, psychologiques, moraux. D’une part, dans les classes bourgeoises, on la voit s’abandonner elle-même par l'effet de mille causes : négligence,insouciance,et,à vrai dire, crainte égoïste de l'effort, ou bien par excès de sensibilité, faiblesse de caractère, fausse conception de l'intérêt de l'enfant qui ne s’entend plus que de son hygiène, de son élégance et de sa réussite mondaine. D’autre part, dans les classes ouvrières, on voit la puissance publique, l’État, se placer entre le père et l’enfant, pour interdire au premier une foule d’actes dangereux que la vie industrielle a rendus possibles, pour surveiller l'usage que ce père fait de son autorité paternelle, pour la restreindre de toutes les façons, pour la supprimer au besoin. A l'égard de tous les parents, enfin, qu’ils soient riches ou pauvres, la loi a remis au magistrat des

pouvoirs presque absolus qui vont jusqu’à lui permettre, toutes les fois que la famille se rompt par le divorce ou se corrompt par la mauvaise conduite, de disposer souverainement de l’enfant. En ce cas, c’est la famille qui a provoqué elle-même, par son insuffisance, l'intervention de la puissance publique; et, d’ailleurs, cette intervention achève de la ruiner.

Dans tous les cas, on aperçoit que les événements économiques du xix® siècle, le développement et la diffusion de la richesse mobilière, la prodigieuse extension de la vie industrielle ont imposé des conditions d’existence toutes nouvelles ; la famille, en haut et en bas de l’échelle sociale, s’en est trouvée gravement atteinte. En même temps et partout, la crise morale de l’individualisme, la religion récente de la démocratie égalitaire ont exalté la conviction que chacun avait à poursuivre un objet exclusif, — l'épanouissement de sa propre personne. C'était beaucoup trop pour que le père et la mère eussent chance de conserver intacts, et le sentiment de leur mission éducatrice, et la force de l’accomplir ; sans compter que l'enfant proposé à leurs soins respirait, bon gré mal gré, cette atmosphère moderne d’indépendance, et, pour un peu, de révolte, qui le rendait nécessairement moins docile. Et ce n’était pas tout encore : le plus singulier, le plus pénétrant effet de lindividualisme moderne se manifeste par l’exa-

gération universelle de la sensibilité; dans la famille, il en résulte cette dangereuse illusion qui fait croire aux parents qu’ils ont épuisé leur devoir en donnant à l’enfant toutes leurs complaisances ; quelle que soit leur condition sociale, on les voit pareillement entraînés par cette tendresse à consentir tous les sacrifices pour qu’il soit satisfait ; et dans le monde du travail comme dans celui de la richesse, cette habitude produit la même conséquence, à savoir que l'enfant tient beaucoup plus à lui-même, et beaucoup moins à eux. Dans cet amour paternel ou maternel qui se refuse à voir autre chose que le plaisir et le bien-être matériel de l’enfant, il ne semble pas douteux que ce soit un égoïsme qui se contente : égoïisme raffiné, enveloppant, pour le plus grand agrément de chacun, l’être même où chacun se retrouve et se survit ; mais égoisme plus redoutable que s’il se restreignait à un individu, car il compromet l’avenir, au delà du présent.

Au total, et si l’on veut essayer de resserrer plus encore les résultats de cette étude, il faut dire que ce qui est en péril, ce qui est même compromis, c’est une discipline, ce sont toutes les disciplines inventées par l'expérience séculaire, installées par le long usage et qui faisaient à la famille proprement dite, — père, mère, enfant, — aussi bien qu’au groupe familial, —ascendants, descendants, collatéraux, — une armature si solide. Pour la première

fois, semble-t-il, au xvir siècle, Rousseau commence à les entamer; mais elles résistent à la secousse, et d’abord jetées à bas par les lois révolutionnaires, elles se rétablissent, plus fermes à la fois et plus souples. Cependant la vie économique du pays est bouleversée par des découvertes, par des inventions, par un régime nouveau de la richesse, du travail, des échanges. Les disciplines familiales sont de nouveau etsourdement ébranlées. Elles tiennent encore pourtant. Mais plus insinuante, plus virulente aussi, une influence morale et sentimentale les pénètre, les décompose. L’avènement de la démocratie précipite ses effets. Et, vers la fin du x1x® siècle, éclate comme une révolte générale qui, appliquant avec une sorte de fureur l’optimisme intransigeant et passionné de la philosophie de Rousseau, du droit naturel, renverse toutes les disciplines, par suite et entre toutes, celle de la famille.

L’aboutisséement de cette évolution est ainsi de retirer à l'individu, homme, femme, enfant, toute barrière et tout appui. Il reste maître de suivre sa fantaisie et son instinct. Du moins, tout concourt à l’en persuader. Etsi, parfois, ils’aperçoit, par un réveil un peu rude, que cette idée n’était qu’une illusion, ces leçons individuelles ne profitent guère même à celui qui les reçoit. La vie est ainsi, pour la plupart, pleine de périls, dont les disciplines d'autrefois servaient précisément à les protéger.

Quant aux êtres les mieux doués par l'élévation de la pensée et l'énergie du caractère, s’ils ont quelque orgueil à se dire libres, ils ont plus de peine à suivre, sans aucun soutien, le chemin du simple devoir ; la vie leur est plus difficile. Cette double constatation s’impose aux esprits les plus inattentifs comme aux plus optimistes.

Constater n’est pas tout à fait conclure. Reconnaître des faits, en discerner les causes, en voir les résultats, ce n’est pas encore satisfaire complètement la curiosité de quiconque cherche à se renseigner impartialement sur les tendances de son époque ; ce n’est pas apaiser le désir légitime de quiconque, retiré en soi-même, se compare à ceux qui l’ont précédé, à ceux qui le suivent, et risque vers l’avenir un coup d’oœil inquiet. Il suffit d’aimer un peu son pays pour se demander où le portent ses destinées ; et, pour ce qui est de la vie intérieure de ce pays, de ses mœurs privées, de sa santé morale, c’est une question que les plus modestes ont souvent à se poser, quand ils parcourent les années écoulées, qu'ils réfléchissent sur eux-mêmes, qu'ils regardent autour d’eux. Où donc nous mène cette évolution de la famille, si rapide et si complète depuis un quart de siècle ? Cette interrogation est naturelle chez les vieillards

qui se rappellent comment, aux environs de 1880, quand ils étaient en pleine maturité, ils Pont vue se dessiner avec hardiesse, ils l’ont favorisée ou combattue, et en tout cas, ils l’ont subie dans leur propre famille, chez leurs parents et leurs enfants. Ces enfants d’alors, aujourd’hui pères et mères, ont grandi dans cette atmosphère qui était en train de changer ; ils n’ont pas connu l’éducation sévère qui avait été celle de leurs parents; ils n’ont pas éprouvé les mêmes disciplines, et parents à leur tour, ils ont encore relâché les règles qui s’étaient adoucies pour eux. Enfin leurs propres enfants approchent maintenant de l’âge où ils tenteront de fonder une famille : ilenest de mariés, d’autres qui se marieront avant peu ; et eux aussi, à la veille de mettre au monde la génération nouvelle, peuvent et doivent faire un retour sur euxmêmes, examiner ce que leur éducation a fait d'eux, se demander ce qu’ils feront de leurs enfants.

Or, à tous, vieillards, hommes et femmes d’âge mûr, jeunes gens prêts au mariage, ces vingt-cinq ou trente dernières années qui leur appartiennent en commun offrent d’abord une décadence certaime de la famille. Traditionnels ou novateurs, tous doivent être d’accord qu’elle s’est diminuée parce que les disciplines qui assuraient sa vigueur ont été altérées ou renversées. Toutefois, en constatant cette perte, ils seraient ingrats envers

leur propre temps s’ils ne lui tenaient aucun compte de ce qu’il fit ou voulut faire de bon et de beau. En ce sens, il est injuste de refuser quelque noblesse au mouvement audacieux d’émancipation que ce temps précipita; parce qu’on en a vu tous les méfaits, on n’est que plus à l’aise pour trouver que cette hardiesse procède chez un très grand nombre d’un véritable courage, et qu’elle réclame de chacun une plus active énergie.

Cette vie qu’on a faite plus difficile, ilserencontre de plus en plus des vaillants qui savent la mener droit et bien : ce sont ces femmes qui travaillent, on ne peut pas dire comme des hommes, mais mieux que beaucoup d'hommes; ce sont ces hommes dont on admire le labeur dans tous les ordres d’activité, et l'endurance dans les industries nouvelles, et le dévouement ou l’intrépidité comme soldats, comme explorateurs, comme aviateurs. Pour juger cette époque, il ne faut pas regarder seulement à la statistique criminelle où l’on a l’affliction de voir se multiplier, dans les rangs de la jeunesse, les recrues de l’armée des malfaiteurs. On n’a pas le droit d'oublier les autres, les honnêtes, les courageux, les braves. Et c’est leur rendre simplement justice que de reconnaître en eux des individus d’une trempe morale dont tous les siècles et tous les pays pourraient s’enorgueillir. C’est rendre justice aussi à l’époque qui les forma. L’individualisme, chargé de tant de

responsabilités, trouve ici mieux que des circonstances atténuantes ; car il a développé, avec

la conscience de soi, quelques-unes des plus belles

qualités humaines. Et si, par ailleurs, en plus d’une de ses entreprises, l’époque a fait faillite, ici, Sans aucun doute, elle s’est promptement et copieusement enrichie.

Ce n’est pas une moindre conquête, ni un progrès moins certain que le souci moderne de lenfant. Il en est résulté des excès et des défaillances dans la famille bourgeoise, trop de soins exclusivement physiques, un relâchement de l'autorité paternelle. Mais pour la classe ouvrière, qui avait moins à redouter les mêmes faiblesses, il n’a tenu et 1l ne tient qu’à elle que ses enfants retirent de ce grand mouvement les profits les plus certains : dans le premier âge, les conseils d’hygiène et l'assistance qui, dès maintenant, ont si fortement réduit la mortalité ; plus tard, l’école qui donne gratuitement : l'instruction primaire; plus tard encore les œuvres post-scolaires, et la renaissance de l'apprentissage à laquelle travaillent tant de bonnes et puissantes volontés ; enfin, durant toute la période de l'enfance, le désir le plus sincère, le plus loyal, le plus généreux d’ouvrir à l’enfant pauvre l’accès de toutes les carrières. L’époque contemporaine a bien le droit de compter à son actif de tels résultats.

Ce qui lui fait plus d'honneur encore, c’est d’avoir

éveillé, sous une forme encore plus haute, lintérêt passionné de lenfant, c’est d’offrir comme un spectacle qui force le respect, celui de tous ces hommes, de toutes ces femmes charitables, dont. la vie se consacre au salut matériel et moral des enfants les plus misérables. Ils ne peuvent empé-

cher, que de jour en jour, les fléaux modernes de la ville industrielle, de l’alcoolisme, des. dégénérescences cruelles ne multiplient leurs victimes ; mais leur zèle s’en accroît pareillement ; ils trouvent sans cesse des imitateurs, et, à côté de la puissance publique, ils accomplissent une œuvre infiniment utile qui est de reconstituer la famille partout où ils la voient ébranlée, de la suppléer partout où elle est détruite. Ils composent comme un vaste cortège, discret, silencieux, qui va semant le bien, et ne réclamant pour sa récompense que la joie d’avoir accompli un admirable devoir.

Ainsi cette époque fiévreuse, tourmentée, tantôt soumise aux utopistes et aux hâbleurs, tantôt emportée par l’ardeur la plus clairvoyante et le bon sens le plus avisé, peut compter, parmi beaucoup d'erreurs et de fautes, des sentiments, des efforts, des résultats d’une véritable grandeur. . Ceux qui l’ont faite telle qu’elle est, en la contemplant soit au déclin, soit au milieu de leur vie, trouvent une consolation à côté d’une tristesse, et près des causes de regrets, des motifs d’orgueil,

de confiance, d’espoir. Ils laisseront ainsi, non pas seulement des ruines à réparer, mais, déjà solides, les fondements d’un édifice nouveau qui peut avoir sa force et sa beauté. C’est à ceux qui en poursuivront l’achèvement, aux jeunes gens qui vont faire la France de demain, à voir, par comparaison à celle d’hier et d’aujourd’hui, ce que leur commandent, et leur propre intérêt, et les devoirs qu’ils ont envers elle.

Ils ne manqueront pas de reconnaître que tout l’effort de ce temps s’est concentré sur eux, pour leur rendre la vie plus facile, plus agréable, plus douce; et, s’examinant eux-mêmes, ils jugeront le produit de cet effort. La bonne foi intellectuelle qu’ils doivent à leur éducation et qui est un bienfait incontestable, les obligera, en même temps qu'ils verront que toutes les disciplines anciennes de la famille ont fléchi pour eux, à se dire qu’ils y ont perdu, et le pays avec eux, un principe de vigueur et de durée. S’interrogeant alors sur la conduite qu’ils tiendront à leur tour dans l’avenir le plus prochain, ils ne penseront pas sans doute à restaurer, par une réaction automatique, ces autorités qui furent affaiblies ou abolies pour eux : le mal serait pire que celui d’à présent, et on en peut mesurer l'étendue dans les rares

familles où une puissance paternelle intransigeante se heurte chaque jour à la résistance frémissante des enfants. L'évolution de demain ne saurait être heureuse que si elle est précisément une évolution. Ce n’est que par la liberté que les disciplines nécessaires peuvent être à la fois rajeunies et ranimées. Elles n’ont chance de reprendre quelque vie que si elles sont acceptées. Telle est la règle de ce temps, et à plus forte raison de celui qui le suivra. L’autorité ne se conçoit qu’alliée à la liberté ; l’ordre n’est obéi, la discipline n’a d'efficacité que par le consentement volontaire qui est la forme moderne de l’obéissance. Donc, là où jadis il suffisait de commander, il faut se donner la peine de persuader ; la persuasion, l’art de mettre en jeu la volonté non par une poussée extérieure, mais par ses propres moyens — ceux de la raison, et de laconfiance, et de l'affection, — c’est la condition indispensable de toute autorité, désormais, et dans la famille plus que partout. Les jeunes gens qui vont recevoir le dépôt des destinées morales de leur pays, sont pénétrés de cette certitude ; ils y peuvent trouver les méthodes les plus sûres pour restaurer dans la famille ces disciplines dont les meilleurs sentent, par leur propre expérience, que leurs enfants tireraient grand profit.

Quant à eux-mêmes, après des années d’enfance et de jeunesse où ils ne les ont pas assez connues,

ils en ont pu découvrir le réconfort et la saine vertu d'énergie durant les deux ans de service militaire. Là aussi, le régime est bien changé. Ils n’ont pas trouvé la rudesse qui pliait leurs pères au temps du service de cinq ans, ni même celle de 1890 à 1905. Toutefois ils ont su qu’il fallait accepter une règle, obéir à une autorité, et pour quelles fins d'intérêt général, et avec quel profit individuel de tranquillité morale, de bien-être même. Tous ceux qui sont capables de quelque réflexion mesurent ainsi ce qu’ils ont gagné du fait seul d’une discipline. On ne leur demande pas d’installer chez eux, dans leur vie de ménage et de famille, quoi que ce soit qui rappelle ni le commandement militaire, ni le régime de la caserne. Maïs ayant senti qu’une obéissance était nécessaire, ayant vu comment elle pouvait être le mieux obtenue, ils restent du moins imprégnés par cette expérience. Et c’est pourquoi, eux qui ont connu d’abord dans la famille de leurs parents une liberté à peu près absolue, ils apercevront presque certainement que, dans leur propre famille, cette liberté doit servir à faire accepter une discipline. Ils voudront que cette discipline existe ; et, s’ils le veulent, ils voudront aussi faire leurs efforts pour que leurs enfants le veuillent avec eux, c’est-à-dire le comprennent et y consentent.

La tâche est ardue, dira-t-on. Assurément. Elle est belle aussi, Elle a de quoi tenter l’élite de ces

maine, qu’elle rende tous nos actes plus diff cles ou beaux dE 5

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