SCENE X
LES MÛMES, COQUEllEL.
ADOLPHE , à part.
C'est Albert! quel est son projet?
COQXJEREL, saluant.
Monsieur et madame, enchanté de l'aire votre connaissance... Eh bien! Adolphe, tu ne présentes pas ton respect à l'auteur de tes jours ?
ADOLPHE , s" inclinant.
Mon père. ..
COQUEREL
Monsieur Hanielin , je viens chez vous sans façon ; on dit que vous avez bonne table... et que vous recevez parfaitement vos convives.
HAMBLIN.
Monsieur, le père de monsieur Adolphe doit être bien reçu partout...
COQUEREL
Vous habitez un pays délicieux , c'est pour moi la vallée des souvenirs; c'est ici que j'ai connu la petite Brillant...
MADAME HAMELIN
La petite Brillant !...
COQUEREL
Une jeurie actrice de la Comédie-Française; je fus dix-huit mois son amant avoué...
MADAME HAMELIN
L'amant d'une actrice?...
COQUEREL
Après avoir quitté ma femme.
MADAME HAMELIN
Quitté votre femme !...
COQUEREL
Oui, elle trouvait mauvais que je cumulasse deux affections... Cette petite Brillant vivait alors avec un... La Trémouille, qui dissipa avec elle une fort belle fortune... Tenez, c'est d'elle que me vient ce camée.
MADAME HAMELIN
Monsieur, vous nous faites un aveu un peu leste.
COQUEREL
Vous m'étonnez.
Air de Mavîane.
Je ne vois dans le mariage Qu'un contrat de tranquillité; A l'hymen j'applique l'adage :
Ordre public et liberté.
Tant qu'une épouse N'est pas jalouse, Oh ! rien n'est mieux ; Restons unis tous deux.
Mais si cet ange En diable change, Alors je suis Pour la paix à tout prix.
C'est tout naturel, ce me semble.
Puisqu'on n'est plus d'accord sur rien, On se quitte : c'est le moyen De vivre bien ensemble.
ADOLPHE
Mais, mon père !...
COQUEREL
Mon fils, vous savez les conseils que je vous ai toujours doanés; votre mère m'ennuyait souverainement, je la lâchai...
HAMELIN
Vous la lâchâtes?
COQUEREL
Je la lâchai... c'est le mot -. il est peut-être trivial... mais il est vrai... J'ai souvent dit à mon fils: Tu es exposé à te marier un jour. . . dès que ta femme t'ennuiera , tu sais ce qu*a fait ton père.
MADAME HAMELIN, furieUSe.
Mais c'est affreux de donner de pareils conseils à un jeune homme...
COQUEREL
Vous m'étonnez... Du temps de la régence on n'en faisait pas d'autres... il y eut un duc de Nivernais, homme d'esprit et de sens, qui lâcha sa femme pour une cause encore plus lé' gère...
MADAME HAMELIN
Oui, on avait de belles mœurs dans ce Icmps-là !
GOQUEREL.
On vivait bien... on sacrifiait tout aux plaisirs... Un jour, j'étais chez Sophie Arnould... ( je fus aussi son amant en titre. )
MADAME HAMELIN
Ah !
COQt'EREL.
C'est d'elle que je tiens cette topasc. Elle m'en fit cadeau pour un bon mot... Un soir, au sortir de la Comédie Italienne , il y avait cercle chez Sophie: j'étais dans son salon, sur un sopha. Elle me dit : prenez une bergère... Je la regardai en répétant le mot bergère... jeluidisiLaquclle faut-il prendre?... Le mot lui plut infiniment , et de ce jour data notre liaison... Il était assez original de jouer sur le mot, à cette époque... C'était M, de Bièvre , le marquis de Bièvre . feu M. le marquis de Bièvre qui avait ressuscité ce genre de plaisanterie.
HAMELIN
Oui lescoqs-à-l'ûne... Ce genre d'esprit m'a toujours paru fort bête et fort ennuyeux.
COQUEREL
Vous m'étonnez... J'étais alors dans la belle période de ma vie, les dents fort bien, l'œil à fleur de tête, très blanc sous le linge; je tenais de l'Hercule et de l'Endymion — on le disait, du moins; la Duthé s'en aperçut... je vous parle de la Duthé... J'avais alors vingt mille livres de rentes; nous vivions comme si nous en avions eu quatre cent mille; nous mangeâmes le capital er^un an... Quand je fus entièrement plumé, elle me dit avec ce ton enjoué qui lui allait si bien : Mon ami, il faut cesser de nous voir; je compris le motif et je me retirai. Je dois dire à sa louange qu'elle ajouta, les larmes aux yeux : Mon ami, nous ne nous séparerons pas sans que vous emportiez une légère marque de mon attachement... je lui avais donné des diamans pour plus de quatre-vingt mille livres.
HAMELIN
Et elle vous les rendit?
COQUEREL
Non, elle me passa au doigt cette petite bague en cheveux qui pour moi est sans prix... Ça vaut un petit écu : si madame Ilamelin le permet, je compte l'offrir à ma bru.
MADAME HAMELIN , scanUaUsée.
Monsieur, ma fille ne porte pas de ces sortes de joyaux; elle a été élevée dans des principes de vertu...
COQIJEREL.
Vous m'étonnez.
HAMELIN
Alors vous êtes ruiné ?
COQUFEEL.
Pas tout-à-fait; il me reste quinze cents livres de rente riagère... et j'ai des goûts dispendieux.
HAUELIN.
Cependant à votre âge. ..
C0QI]EREL.
Le cœur ne vieillit pas... Il me faut absolument du café, deux fois par jour, du rhum, du Cognac... c'est étonnant ce que je consomme de Cognac à mon âge ; il me faut aussi de temps à autre la petite partie fine , et vous pensez bien que ce n'est pas avec quinze cents francs par an que je puis.. . Dame, je fais quelques petites dettes, j'en suis bien fâché; si j'avais de l'argent, je paierais ; n'en ayant pas, il faut que chacun s'y prête un peu : aussi, quand mon fils sera marié et qu'il jouira de la fortune de sa mère , à laquelle , malheureusement , je n'ai pas pu toucher , j'espère bien m'établir chez lui... et chez vous aussi, monsieur Hamelin.
MA.DAME HAMELIN
Mais, monsieur Adolphe, voilà un père effrayant... un Diogène... un cynique...
COQUEREL
Je n'ai pris ce matin que ma tasse de café... Ne pourriez-vous me faire servir à déjeuner ?
MADAME HAMELIN, à SOU mari.
Allons , il est sans gêne.
HAMELIN, froidement.
Monsieur Adolphe, conduisez votre père dans ce cabinet.
MADAME HAMELIN
AiR : Je reconnais ce militaire.
Ali! c'est un homme épouvantable î Il est sans mœurs et sans raison :
C'est un vieillard abominable; Il souillerait notre maison.
ADOLPHE , à part.
Mais vois donc quelle est leur furie.
COQUEREL
Va, laisse-les crier haro ! * De ma grotesque galerie
Ils n ont encor qu'un numéro.
La suite au prochain numéro.
MADAME HAMELIN
Ah ! c'est un liomme épouvantable! eU-.
ADOLPHE, d Albert en riant.
lis le trouvent épouvantable ; Pcut-èlre ont-ils (juclque raison.
Va, sors, vieillard abomiiiaMc, Tu scandalises la maison.
COQIIERF.L.
lis me Irouvenl abominable :
Pout-ôlre onl-ils quelque raison.
Ma confession est blAmable El leur parail hors de saison.
HiMCLIN.
Ah ! c'est un vieillard impayable Kt, dans son arrière-saison , 1/ est encore assez aimable; Il distrairait notre maison.
scRNE xr.
HAMELIN, MADAME HAMELIN
HAMELIN
Eh bien! ma chère amie, que pensez-vous de monsieur Coquerel?
MADAME HAMELIN
Ah ! Cl donc !
HAMELIN
Fi donc ?. . . fi donc ne veut rien dire ; je trouve cet homme. . . original , moi. [Il rit.)
MADAME HAMELIN
Original? vous êtes modeste. Je trouve que monsieur Coquerel est un vieux indigne.
HAMELIN
Comment ça?
MàDAME HAMELIN.
Il sort des bornes.
HAMELIN
Comment ça?
MADAME HAMELIN
11 sort des bornes... la bienséance des bornes... et il en sort... Qu'avais-je besoin de connaître ses fredaines, ses atnours avec mademoiselle... je ne .'^^ais plus le nom ?
HAMELIN
J'avoue que ce vieillard nous a fait une confession un peu franche; il paraît que c'était un plaisant.
MADAME HAMELIN
Ce qu'il nous a dit me suffit pour apprécier sa moralité; cet homme s'est livré à toutes sortes d'écarts... vous n'avez donc pas entendu ? Il a élevé son fils dans ses principes.
HAMELIN
C'est ilrôle ! je ne me suis pas aperçu que ce jeune homme... Mais silence! Aoici Eulalie avec Jeanneton... ne parlons plus de cela.
MADAME HAMELIN, à part.
Ahl je suis indignée! cet homme m'a crispée.