‹ La famille Lambert comedie en deux actes en proseChapitre 9 sur 34 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

GÉRARD

Que voulez-vous?...

ADÈLE

Mais c’est un rêve !

LAMBERT

Non, ma bonne Adèle, c’est une réalité dont nous te devons maintenant l'explication.

ADÈLE

Oh oui!... marquis!

Moi, Lambert de Montbiron, et Gérard de Ronsac, mon ami, n’avons apporté au milieu d’une société aristocratique, justement fière de son passé, qu'une fortune réduite d’âge en âge par nos braves aïeux. Nous avions éclairci nous-mêmes en quelques années un patrimoine déjà fort mince, quand, un jour où, comme d'habitude, nous avions diné ensemble au café de Paris , nous nous sentîmes entraînés à nous communiquer nos projets d’avenir. Il ne nous restait guère plus à l’un et à l’autre qu’une vingtaine de mille francs. Prendre du service dans l’armée... c’était un peu tard pour Gérard... c’était beaucoup trop tard pour moi qui, du reste, étais déjà marié. Alors nous en vînmes à énumérer, lui de son côté, moi du mien, tous les descendants de grandes familles qui se mettaient chaque jour à la tête de notre industrie française. Pourquoi ne ferions-nous pas comme eux?... Nous ferons comme eux! nous écriâmes-nous pleins d’espérance, Gérard et moi; oui, nous nous ferons un nom respecté dans le commerce- Vingt larges carrières nous sont ouvertes, laquelle prendrons-nous?... Devant nous, la mer et ses échanges lointains qui enrichissent ; sous nos pieds, les mines et tout un monde de produits précieux à extraire; ici, les bateaux à vapeur; là, les chemins de fer. Il ne faut que de la bonne volonté et de la résignation; nous en aurons! Nos aïeux respiraient la fumée du canon, nous respirerons la fumée de nos forges et de nos manufactures; ils plantaient un drapeau déchiré par la bataille sur les murs écroulés d'une ville conquise, nous planterons le drapeau de la probité sur une fortune gagnée à la sueur de nos veilles. La probité vaut bien la gloire, et l’industrie, comme la guerre,- a ses héros à citer. Fulton est im-

mortel comme Turenne ! Jacquart n'est-il pas aussi grand que Condé? Allons! orgueil de race et de famille, écartezvous, laissez passer, sortis de vos rangs, deux volontaires de la noble armée du travail!... Et, Gérard et moi, nous nous mîmes aussitôt à l'œuvre, après avoir soigneusement caché nos litres au fond de nos secrétaires; car il ne fallait pas, mon enfant, qu’une faillite vînt un jour, double affront, salir en plein tribunal de commerce notre enseigne de négociants et notre écusson de gentilshommes. Mais si Dieu, au contraire, secondait notre bonne volonté, si nous devenions riches, eh bien ! nous reprendrions nos titres, nous nous ferions encore appeler, moi, monsieur le comte de Montbiron, et Gérard, monsieur le marquis de Ronsac.

ADÈLE, enthousiasmée.

Ah! mon père, permettez-moi...

LAMBERT

Laisse-moi achever... Aidés de mon oncle, nous fondâmes cette vaste manufacture de porcelaines qui a prospéré au delà de toutes nos prévisions... Juge-nous, maintenant : nous aurions été des gentilshommes ruinés, à charge à la société et à nous-mêmes; nous sommes devenus de riches manufacturiers, d'honorables industriels.' Ma fille, voilà notre histoire à tous deux : qu'en penses-tu?

ADÈLE, embrassant chaudement Lambert.

Voilà ce que j'en pense.. . Mais, je réfléchis, c’est monsieur de Grandval qui n’en reviendra pas, quand nous ferons pompeusement annoncer aux portes de ses salons : Madame la comtesse de Montbiron et madame la marquise de Ronsac !

JULIE

Je croyais, ma chère Adèle, que vous n’aviez plus rien à dire sur monsieur de Grandval.

ADÈLE

J’ai fini, je n’ai plus rien à ajouter. (Elles s’assoient à gauche.)

Oui, mais moi, j'ai à ajouter et j’ajoute, puisque les rangs sont reconnus maintenant, que monsieur de Grandval a une qualité que vous avez oubliée, mademoiselle.

* Julie, Lambert, Adèle, Gérard.

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