OLIVIA, M. DE MORONVAL
m. de .MOROWAL. Masquée ! l’aventure evient piquante.
OLIVIA. C’est une grande faTcurquetu le fais, seigneur cavalier, de m'accorder n entretien si peu d'instans avant ton deart.
»t. DE MOnoNVAL.C*est moi qui te remerie de me l’avoir demandé; mais tu y as sonie bien tard.
Ot-IVIA. J'aurais peut-être mieux fait de *’y P as songer du tout, puisque tu ne m'a»
sas reconnue A la première parole que j’ai lite... je te fais beau jeu pourtant... j’ai lublic de déguiserma voix.
M. DE MORONVAL.Ta voix! je la rcconnait rais entre mille maintenant que je l'ai entendue... mais je me trompe fort, ou c’est une musique dont je ne savais pas une seule note avant de vcnirici.
OLIVIA. Je commence à croire que j’ai eu tort de t’écrire.
M. de morosval. Je suis déjà persuadé que tu as eu raison.
Olivia. Sainte-Vierge ! mais Vous m’ayci donc tout à fait oubliée!., est-ce IA ce que vous m’aviez promis A Venise, il y a six mois ?e’cst pourl’étcrnité, disiez-vous!
Combien faites-vous entrer d'éternités dans une année ?
m. de moronval. C’est A Venise que je t’ai connue?
OLIVIA. La question est galante.
M. DE MOROWAL. C’est A Venise que je t ai connue !.. par la robe rouge des Capitouls voilA qui m’étonne.
OUVIA. Et pourquoi, s’il vous plaît.
M. de moronval. Parce que je n’y suis jamais allé !... mais il y a ici quelque nouvelle méprise. Madame, je vous en prie, regardez-moi bien en face ; pour qui me prenez- vous?
t Olivia. Pour un ingrat ; n’importe; je n'ai pas le courage de me cacher plus longtemps A tes yeux... Je vois bien que tu te joues de moi; mais cette plaisanterie me fait souffrir.
Elle •edémuque.
N’est-cc pas que tu m’avais reconnue dès m» première parole?., dis cela et je te pardonnerai.
u. DE MOROWAL. Vous êtes bien belle!
Olivia. Moins belle sans doute que lorsque tu m’as aimée... Ah! Beppo, tu n’cs plus le même et pour te reconnaître si vite, il fallait mon cœur cl es yeux.
II. DEMOROWAL. Beppo! jem’en doutaisl Allons, il est écrit que je ne puis recevoir un billet d’amour pour mon propre compte
MOROWAL. s
et que dans toutes les villes da cetta malheureuse Italie, je tomberai de désenchantement en désenchantement. Ecoutex-moi, madame ; je suis désespéré de faire cesser une illusion qui m’est si favorable; mais je suis trop franc pour profiter d’une méprise et trop fier pour me laisser aimer par quiproquo... Je suis de Toulouse et je me nomme le comte de Moronval ; il est aussi vrai qu’on ne m’a jamais appelé Beppo, qn il est vrai, pour mon malheur, que je vous parle anjourd’hui pour la première fois.
OLIVIA. Je tremble et je commence A croire que j’aipu me tromper.. .C’est bien là sa figure , sa taille, sa démarche ; mais le son decette voix qui est si changé ; maiscette froideur que je ne puis comprendre.. .et cependant une si étonnante ressemblance peut-elle exister?
M. DE MOROWAL, gravement. Elle existe. - Il y a six mois, madame, que je parcours les républiques et les principautés 'de votre belle Italie... A Milan, A Bologne, à Florence, j’ai été pris pour uu Vénitien qui m'avait précédé dans chacune de ces villes et notre prodigieuse ressemblance a fait naître bien des quiproquos dont le plus agréable pour moi esl assurémentcelui-ci. . . C’est A Rome et chez la comtesse Guicciardini, que j’ai appris enfin le nom de ce mystérieux cavalier dont ou me parlait partout et que je ne pouvais rencontrer nulle part... Ce nom, on me le jetait de tous les côtés, et c’est bien celui que vous venez do prononcer: Beppo. Mais je vous le répète, voilà tout ce qu’il y a de commun entre cet homme et moi, et maintenant j’en suis désespéré...
Olivia. Vos paroles ont un accent de vérité qui me force pour ainsi dire, à vous croire... et puis vous avez tant de galanterie qu’il serait vraiment bien difficile quo vous ne fussiez pas français,
M. DEMORONV AL,Z0uWani. En doutez-vous encore?., j’ai sur moi mon portefeuille de voyage et des lettres de famille que je puis vous montrer... Serez-vous plus exigeante que les autorités de places fortes et la police de frontières? mais A quoi bon vous offrir cette preuve? il en est une encore plus irrécusable... 1
Olivia. Et laquelle?
M. DE moro A val. Je la Iis dans vos yeux, maintenant votre cœur ne vous dit plus rien pour moi... tenez, je rendais grâce à cette ressemblance qui m’a valu le bonheur de vous voir; mais, au fait, je dois la maudire.
Olivia. La maudire I M. DE moronval, Yt>us en aimez un autre... .
B L* «AOASIN
Olivia. Je ne prends cela que pour une galanterie.
M. de Mono nv al. Je n’ose tous prier d’y voir une déclaration.
OLIVIA. Décidément, vous Êtes un français.. . Mais n'oubliez pas ce que vous m’avez dit tout A l’heure : Je suis trop fier pour profiter d’une méprise.
M. DEMOnONVAL. Je m’en soutiens, ma- * dame, et vous m'accorderez, j’espère, tout oeci, j’ai fait preuve d’une grande bonne foi.
OLIVIA. Certes, je vous l'accordc.
M. DE MORONVAL.Eh! bien, je vais vous demander une récompensa... J’avais commandé que ma chaise de poste vint me prendre ioi... Les termes de votre billet m’en donnaient peut-être le droit... Irai-je ■ donner un contre- ordre, et voulez- vous dénouer si vite une liaison si bizarrement commencée ?
Olivia lui fait aigue de prendre un fauteuil; Us s'asseyent.
OLIVIA. Tous partez donc bien positivement cette nuit?
M. de moronval. J'avais juré que rien ne pourrait me retenir.
Olivia. Vous restez bien peu de temps dans cette Rome où tant d'étrangers oublient leur patrie... L’intérêt qui vous appelle en France est donc bien sacré ?
M. de MORONVAL. Jugez s’il doit l’être.. .
je suis attendu par ma mère , qui est seule et que j’ai quittéedepuis trois ans...
Jl fout que je me hête de revenir, madame ; oar je suis son unique amour dans le monde; car elle tient A moi plus qu'il son existence sur la terre et presqu’autant qu’à son avenir dans le ciel.
Olivia. Comment vous êtes-vous séparé d’une si tendre mère?
M. DE MORONVAL. C’est bien mal, n 'estes pas? ah! je ne puis songer A cela sans qu’un remords poignant m’entre dans le cœur.. .mais que voulez- vous?., je dépérissais de langueur et d'ennni dans notre vieille et silencieuse maison.. .lia mère est po urtant bien bonne; je l’aime bien, ma mère; maiselle était si triste, mais son cœur s’épanchait si difficilement dans le mien !.. et puis j’avais vingt ans... je me lassai de ma vie monotone et calme, et du bonheur intime qu’on trouve au foyer maternel... je ▼ Ottlusune existence plus varice, des émotions plus vives... je voulus voyager... Insensé que j'étais! depuis trois ans que j’ai quitté ma patrie, je n’ai pas encore atteint le fantôme après lequel je cours... Les rêves de ma jeunesse ne se réalisent pas...
mon cœur est resté aride et souffrant, et c’est peut-être une punition ducicl!, . Mail qucllo nécessité de vous parler de cela? jo
THiATEAl.
suis Sûr que vous ne pouvez "me comprendre... ces détails vous lassent.
OLIVIA. Je ne puis vous dire A quel point ils m’intéressent.
M. de moronval. Que tous êtes bonne!. .
du moins, encouragez-mel A continuer en me rendant franchise pour franchise, et confidence pour confidence.
Olivia. Oh ! il me faut bien peu de mots pour satisfaire votre curiosité : Orpheline dès l’enfance, je his élevée pour le théâtre. Après avoir chanté A Alilan, A Florence, A Venise, je suis venue A Rome où j’attends un engagement... Voilà tout... Revenons»
vous; vous fûtes saisi de la passion des voyages?..
M. DE MORONVAL. Oui ; mais je savais combien j’étais nécessaire au bonheur de ma mère, et je surmontai long-temps cette passion... cependant ma santé s'altérait, ma misanthropie devenait inquiétante; je voulais en cacher la cause A ma mère, mais quel est le secret que la tendresse d’une mère n'a pas bientôt pénétré ?.. Kllemême ordonna mon départ. Va-t-en , me dit-elle, quitte ta patrie et ta mère puisque tu n’es pas heureux près de ta mère et dans ta patrie ; ne reviens que lorsque tu seras guéri ; je ne succomberai pas au chagrin de ton absence; j’en ai supporté tant d’autres!
OLIVIA. Elle est donc bien malheureuse ?
M. DEMORONVAL. Je n’ai jamais devinéni compris ce qu'elle souffre; maiselle souffre, j’en suis sûr.
Olivia. Elle est veuve?
M. demoronval. Je n’ai pas connu mon père ; issu d’une riche et noble famille du Languedoc, il exerçait de hautes fonctions judiciaires A Toulouse... Des affaires d’intérêt lui firent quitter mamère la troisième année de leur mariage; une maladie foudroyante l’emporta avant son retour et ma mère resta veuve A vingt ans... veuve et seule avec moi... Jamais elle n’a voulu se remarier.
Olivia. Et vous ne saves pas si le chagrin intime qu'ellu nourrit depuis si longtemps est étranger A son veuvage ?
m. DEMORONVAL. Je ne sais... je sais que je n’aurais pas dû la quitter... mais s'ilplait A Dieu, je vais bientôt la revoir!... — je me demande pourquoi je vous ai raconté tout cela, madame... c’est qu’un vague penchant m’attire vers vous ; c’cst qu’A défaut d’un sentiment plus doux , je veux votre amitié...
OLIVIA. Elle vous est acquise; et quoique vous soyez au moment de partir, je ne désespère pas de vous voir encore... Et votre mère est instruite Ale Totrc prochaine arrivée?...
LA FAMILLE MOBONVAL.
M. DE MOnONVAL. N oit... lorsque j’ai quitté Toulouse , une vieille mendiante qui m'aimait beaucoup, et qui sans doute voulait me retenir, me prédit qtic ma passion pour les voyages me serait fatale et que je mourrai hors de la France.
Olivia, riant. Vous ajoutez foi à cet horoscope ?
M. DE MOROWAL. J’en ai honte, et pourtant je n’apprendrai mon retour A ma mère que lorsque cette prédiction ne pourra plus se réaliser...
OLIVIA. C’est-à-dire, quand vous aurez mis le pied sur le sol Français., . si vous voulez, je vais vous donner un talisman qui vous empêchera de mourir par l’eau, le fer ou le poison.
M. DE MORONVAL.J'ai déjàpour talisman ma bonne épcc française ; mais j’accepte comme un souvenirtout Ca que vous voudrez me donner...
Olivia. C’est ce bouquet de fleurs qui a été béni par le St. -Père.
m. DF.MORONVAL. line mequittera plus.
(llrespire le bouquet et le met dam ta poitrine. ) Quelle émotion inconnue!... quel parfum pénétrant et doux !... je ne sais ce que j'éprouve, mais je sens que mes paupières...
Oh! trahison! de l’air, de l’air! ( Il te dirige vert une fenêtre et tombe sur un fauteuil placé prit du cabinet de droite.) Ah!...
OLIVIA. 11 dort... l'effet de ce narcotique a été aussi prompt que je l’espérais... son sommeil est profond, mais il n’est pas encore éternel. — Je n’ai pas voulu me charger toute seule de cctlg responsabilité. C’est Beppo qui doit l’assumer sur sa tête... Que deviendrais-je, si, le crime accompli, il refusait d’en accepter les conséquences?...
C’est à lui de frapper; il faut que je l’unisse ù moi par une de ces chaincs qui sont trempées dans le crime et qui no se brisent qu’au jour du jugement dernier!.. (Elit tdti ta poitrine de Moronvat.) Son portefeuille est là... a-t-il dit... oui... le voici, des lettres.. . presque toutes de la même écriture et signées Charlotte de Moronral..
c’est le nom de sa mère, quelques-unes d’un vieux domestique appelé Daniel... Les dates embrassent trois années. .. ce qu'il vient de me dire et ce que je lirai là suffira pour qne je connaisse à fond l’histoire de sa famille... c’est bien. — de ce cûté-ci, un secret... {elle cherche.) je le briserai... auparavant, cachons ce jeune homme aux yeux de Beppo. Je le connais, c’est lentement et par degrés que je lui apprendrai ce que j’ai fait et ce qu’il doit faire...
Elle peu»*e dans le cabinet le fauteuil A roulettes
»ur lequel M. de Muronval s’eit endormi.
Beppo joue, maintenant; mais le moment de son retour a est pas éloigné. —Ai plaise
au démsn du jeu qu'il ait perdu... ces joursla , il est tout à moi !