La famille musulmane
1. — « Scientifiquement interrogées, dit Létourneau, Tethnographie et Thistoire répondent qu'à condition de durer suffisamment les sociétés humaines évoluent régulièretnent, par étapes successives, qui sont : Tanarchie, le clan communautaire, la tribu républicaine d'abord, aristocratique ensuite, puis la monarchie, qui commence par être élective pour devenir héréditaire. Enfin certaines nations d'élite répudient de bonne heure la forme monarchique pour faire retour à un régime républicain, fort différent d'ailleurs de celui des tribus primitives, et préludent ainsi à des formes sociales nouvelles, encore cachées dans l'avenir » (1). Toujours est-il que « le clan familial se rencontre b l'origine de toutes les sociétés humaines et semble bien être un stade nécessaire» (2), et, qu'à un moment donné de leur existence, ces sociétés se présentent sous l'aspect, non pas de groupements d'individus, mais d'agrégation de familles (3) ayant ou croyant avoir une origine commune.
Or, dans un tel milieu social, la famille est tout. En dehors de la famille à laquelle il appartient, l'individu n'est rien; il n'est membre du groupe social qu'à la condition de se ratta-^ cher à une famille de ce groupe, et une famille n'appartient à ce dernier qu'à la condition d'être, avec les autres familles qui en font partie, en communauté d'origine. L'individu n'existe que dans sa famille et par sa famille. A la tête, en effet, de chacune de ces agrégations de familles, se trouve placé un chef; celui-ci, toutefois, ne gouverne qu'avec l'assistance des chefs de famille du groupe; il ne peut prendre, sans leur consentement, aucune décision importante (4); mais il . — — — — — > ■ -
(1) Létourneau, L'évolution politique dans les diverses races humaines. Préface, vu.
(2) Eod. loc, p. 527.
(3) Sumner Maine, Uancien droit, trad. Courcelle Seneuil, p. 119.
(4) Létourneau, op.-cit^, p. 229 et 529.
n'a de rapports qu'avec les familles représentées par leurs chefs; il n'a point à compter avec les individus, de même que, sur eux, il n'a pas d'action ; il ne peut rien, ni pour eux, ni contre eux. — Dans une telle société, la famille constitue bien la véritable unité politique.
D'autre part, à cette époque de l'histoire des sociétés humaines, les relations entre individus d'un même groupe, mais appartenant à des familles différentes, n'ont pas le caractère de relations individuelles. Celui qui contracte bu subit une offense, ne peut compter, pour poursuivre l'exécution de la promesse qui lui est faite ou obtenir la réparation qui lui est due, que sur l'assistance de ses proches ; aussi ne manque-t- il pas de s'assurer la participation de ces derniers au marché qu'il conclut, ou de réclamer leur aide dans la lutte qu'il va entreprendre pour venger l'offense reçue par lui. Si bien que les relations ébauchées entre individus mettent toujours deux familles en présence, de même que toute offense déchaîne la guerre entre la famille de l'offenseur et celle de l'offensé. Aussi les affaires, entre individus de familles différentes, ressemblent-elles « beaucoup plus à des affaires internationales, qu'à un commerce rapide entre individus » (1). En fait de rapports individuels, à cette époque, on n'en conçoit pas d'autres que ceux qui résultent de la constitution de la famille (2j. — En sorte que, si la famille se trouve être, dans une telle société, la véritable unité politique, elle y est également la véritable unité sociale.
2. — Puis, tandis que la société se développe et progresse, le rôle politique de la famille tend à se restreindre, en même temps que son importance sociale tend à décroître. « A mesure que l'État acquiert une organisation puissante, qui absorbe les communautés particulières, l'importance de la famille, comme association politique s'efface, et le pouvoir du chef s'amoindrit » (3). L'État ignore de plus en plus la famille, pour ne plus connaître « que les individus, traitant directement avec eux » (4).
En outre, à ces relations entre individus de familles différentes, qui ne se nouent jamais sans la participation de ces familles ni ne se règlent sans leur intervention, qui ne sont » -j •
(1) Sumner Maine, op. cit., p. 119.
(2) Eod, loc, p, 156.
(3) Kœnigswarter, Histoire de la œnstitution de la famille en France p. 327.
(4) Gr. Encyclopédie, v° Famille^ p. 1180, col. 1.
jamais que des relations interfamiliales, se substituent peu à peu des relations individuelles. « Le mouvement des sociétés progressivesaété u-niforme soLisce rapport... Il a été remarquable par la dissolution graduelle de la dépendance de. famille, qui a été remplacée peu à peu par des obligations individuelles » (1). — En somme, alors que « Tunité de l'ancienne société était la famille, celle de la société moderne est rindividu » (2). Si bien qu^il arrive un moment où la famille, au point de vue social comme au point de vue politique, n'existe, pour ainsi dire, plus.
3. — Ainsi Texistence de la famille cesse, en quelque sorte» de se manifester au dehors; la fîamille semble se concentrer peu à peu, se replier sur elle-même et n'être bientôt plus animée que d'une vie purement interne. Mais à cela ne se réduit pas l'évolution de la famille; car ce n'est pas seulement la vie extérieure de la famille qui se transforme, c'est également sa vie intérieure qui, avec le temps, se modifie.' Tgndis qu'à l'origine, les divers membres de la famille, c'està-dire tous ceux qu'unit le lien de la parenté, restent groupés sous l'autorité d'un chef, occupant un quartier déterminé de la cité ou vivant sur le même domaine, — sous Tinfluence du progrès économique principalement, ce groupe compact se désagrège. et ses membres se dispersent, et le mot famille qui, primitivement, n'a qu'un sens, en arrive à avoir une double signification, et à être employé pour désigner, tantôt l'ensemble des individus issus d'une même personne et vivant sous le même toit, tantôt les groupes de personnes vivant séparés et souvent loin les uns des autres^, mais réunis entre eux par le lien d'une commune origine (3). — D'autre part, alors qu'à certaines époques, il n'est de parenté que par les femmes, qu'à certaines autres, il n'est de parenté que par les mâles, les peuples modernes attribuent, généralement, à la parenté masculine et à la parenté féminine, une importance égale. Et, tout naturellement, à chaque conception nouvelle de la parenté, correspondent des modifications dans la composition, dans la constitution de la famille.
4. — Or, lorsqu'on étudie l'histoire des communautés musulmanes, on remarque que, dans la plupart d'entre elles, la famille a conservé presque intégralement son rôle politique
(1) Suraner Maine, op. cit,, p. 160.
(2) Eod. loc, p. 119.
; (3) Gr. Encyclopédie, v* Famille, p. 1183, col. 2.
et son importance sociale; — Ton constate, en outre, que, chez toutes, la constitution de la famille n'a subi, pour ainsi dire, ni modifications, ni transformations.
Aussi, une étude de la famille musulmane nous paraît-elle être le préliminaire indispensable de celle que nous proposons de consacrer au droit musulman des personnes.
Nous rechercherons, tout d'abord, ce qu'était la famille chez les Arabes de l'époque préislamique, — ce qu'elle est devenue sous l'influence des réformes réalisées par le Prophète, — ce qu'est la famille musulmane chez les peuples musulmans de l'époque actuelle. — Et après avoir constaté que la famille musulmane n'a, en quelque sorte, point évolué, — nous nous efforcerons de metti'e en relief les raisons pour lesquelles il en est ainsi, alors qu'il semble que, partout ailleurs, il en fut autrement.
5. — « l/ne infinité de tribus, les unes sédentaires, le plus grand nombre constamment nomades, sans communauté d'intérêts^ sans centre commun, ordinairement en guerre les unes avec les autres, voilà TArabie au temps de Mahomet (t) ». — Parmi ces tribus, les unes, prétendant descendre de Kahtan, se tenaient pour nobles et se croyaient en droit de mépriser les autres, lesquelles se rattachaient à Adnan (2). — D'autre part, chacune d'elles était constituée par la réunion d'un certain nombre de familles, et se donnait pour chef celui qui, parmi les chefs de ces différentes familles, paraissait être le plus méritant. Or, fatalement, dans les groupements de cette nature, la famille la plus nombreuse, la plus riche, par là même la plus puissante, réussissait aisément à dominer les autres, à faire prévaloir son influence, à imposer et à maintenir son chef comme chef de la tribu. Et comme le commandement était ainsi donné au plus digne, on en était arrivé, pour expliquer que' certaines familles pussent ainsi accaparer la direction permanente de la tribu, à penser que les « vertus bédouines étaient héréditaires » (3) dans ces familles, à admettre TeKistence de familles nobles. — D'ailleurs, les pouvoirs du chef de tribu étaient peu considérables, et son autorité très restreinte; il ne pouvait rien qu'avec le concours des autres chefs de famille, et son rôle se bornait à veiller aux intérêts généraux de la tribu (4).
6. — Quant à l'individu, il vit «sans autre autorité et sans autre garantie que celle de la famille» (5). De là, entre les membres d'une même famille, une solidarité des plus étroites. De là, l'intervention ou Tassistance des proches, dans les relations pacifiques comme dans les conflits entre individus
(1) Dozy, Histoire des musulmans d* Espagne, t. i, p. 16.
(2) Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, trad. de Slane, t. i, p. 1, note 2.
(3) Dozy, op, cit., 1. 1, p. 9.
(4) Eod, loc, p. 4 et suiv.
(5) Renan, Histoire des langues sémitiques, p. li.
- iode familles différenles (t). L'injure faite à un prétendant éconduit suffit à mettre aux prises deux familles jusqu'alors amies (2). De même, la composition, due à Toccasion d'un meurtre, est dette de la tribu du meurtrier, et c'est aux aslbs de la victime qu'elle doit être payée (3). — De même, aussi, la convention de mariage paraît être un arrangement entre familles, bien plutôt qu'un accord entre les conjoints, la dot étant promise et devant être payée, non à la femme, mais à ses proches (4).
Et ce n'est pas seulement dans les tribus nomades ou plus ou moins sédentaires de l'Arabie qu'il en est ainsi. L'importance de la famille n'est pas moindre chez les citadins, chez ceux qui, s'adonn'ant à l'agriculture et au commerce, vivant d'une vie parfaitement sédentaire, plus paisible et plus sûre, se trouvent soumis à des influences qui, d'ordinaire, déterminent la désagrégation de la famille. C'est ainsi qu'à la Mecque, chaque famille' occupait un quartier déterminé de la ville. Lorsque, vers l'an 445 ap. J.-C, Cossay résolut de fonder une ville à la Mecque, «il divisa l'étendue du terrain qu'embrassa depuis la ville, en différentes portions ou quartiers qu'il assigna pour demeure à sa propre famille, et à celles d'entre les autres familles* Goraychites qui tenaient de plus près à la sienne » (5) ; et ces mêmes familles « auxquelles Cossay avait -assigné des quartiers, s'y trouvaient encore établies à la naissance de l'Islamisme » (6). — De même, les fonctions publiques n'étaient à la Mecque, que des charges de famille, et, dans les compétitions et les luttes auxquelles donnaient lieu l'obtention de ces charges, il n'y avait, en réalité, que des rivalités de familles et non des conflits ayant un caractère politique. On tenait pour les petits-enfants d'Abdeddar ou pour ceux d'Abdmanaf. On se groupait, on s'alliait entre familles et « les alliances auxquelles la division survenue entre la maison d'Abdeddar et celle d'Abdmanaf avait donné naissance, subsistèrent jusqu'à l'époque de l'Islamisme, et furent confirmées par Mahomet (7).
En sorte que s'il est vrai, qu'à cette époque de l'histoire, la
(1) Caussin de Perceval, Essai sur l'histoire des Arabes, t. ii, p. 674.
(2) Entrait du roman d'Antar, traduit par Cardin de Cardonne, Journ, asiat., mars 1834, p. 256 et suiv.
(3) Seignette, irad, de Sidi Khalil, Introduction, xl, note.
. (4) Marçals, Des parents ou alliés successibles en droit musulman, p. 32.
(5) Caussin de Percceval, op, cit.. t. i, p. 236.
(6) Eod, loc. t. I, p. 237
(7) Eod. loc, 1. 1, p. 255,
véritable société arabe soit celle de la tribu (1), il est également vrai, qu'au point de vue politique cooime au point de vue social^ la famille est la véritable unité de cette société.