LES BAGUES I
C'est ce qui arriva après la nuit de la flagellation ; elle retomba dans la sécheresse : plus de désir ph3''sique, plus d'amour spirituel; plus de chair, indifférence totale. Je me trouvais sévèrement étreint dans ce cercle et forcé de renoncer à mes projets d'ascension mystique, la corporéité devenant à la fois, d'après mes expériences et mes observations, le moyen et l'obstacle, le moteur et le frein des élévations surhumaines.
Puisque je m'étais trompé, il s'agissait maintenant de rendre cette femme à son état normal et de reprendre moi-même le cours ordinaire d'une vie sans inspirations indiscrètes. Mais notre rôle était différent, sans doute : nous ne pûmes réussir à nous organiser une bonne petite existence bien médiocre, bien honnête, — destinés de toute éternité au tout-ou-rien, — et le détachement définitif s'accomplit.
Un soir, je m'étais agenouillé près du divan, — où elle rêvait, les yeux vagues, éternellement couchée, — et discrètement, avec l'intention de ne formuler que des
1 lO LE FANTOME
plis esthétiques, j'avais dégrafé sa robe des soirs, tout au long, et, bouillonnée autour de son corps nu, l'étoffe simulait l'écume du flot qui, ayant apporté là Hyacinthe, allait peut-être la remporter. En une curiosité d'enfant, je la regardais respirer, essayant par jeu d'exciter à la révolte les ondulations comprimées, écrasant de la paume de la main la rébellion du ventre; les seins fuyaient, disparus, fîeurs de magnolia sous la neige. Je m'amusais, je suivais de l'œil et du doigt le cours des veines, qui allaient se perdre, comme des ruisselets de sève, parmi la floraison d'or des jonquilles et des soucies.
— « Aimez- vous cette améthyste? me demanda-t-elle, en cueillant à son doigt une bague ancienne. Elle est orientale, n'est-ce pas ? Je l'ai retrouvée dans mon coffret, sous un collier de perles. »
Elle se releva, rajustant nonchalamment sa robe par quelques agrafes de place en place, et, vidant sur un morceau de velours noir le coffret aux bagues, elle les alignait.