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CHAPITRE III

INFLUENCE DU TRAVAIL INTELLECTUEL

SUR LA PRESSION DU SANG4

Pour mesurer la pression du sang1 chez les animaux, on se sert d’un tube manométrique en U, rempli de mercure (Fig. 37) ; la petite branche du manomètre, après s’être coudée à angle droit, se termine par un ajutage qu’on introduit dans l’artère ou l’on veut mesurer la pression du sang. Dans la coudée à branche ouverte du manomètre, on place un flotteur qui inscrit les mouvements de la colonne liquide. Cette colonne liquide est refoulée par le sang à une certaine hauteur. La différence de niveau du mercure dans la grande et la petite branche du manomètre donne la mesure de la pression sanguine dans l'artère explorée.

Dans les grosses artères des mammifères la pression est de 140 à 160 millimètres de mercure.

La mesure de la pression du sang chez l’homme ne pouvant pas se faire au moyen d’une opération sanglante2, on a pris un détour ; on mesure la pression par l’extérieur, en appliquant le manomètre ou des instruments analogues

4 Une grande partie de ce chapitre est prise du travail de Binet et Vaschide publié dans Y Année psychologique , t. III, p. 127.

4 On a pu mesurer avec le manomètre la pression sanguine d’un homme pendant une opération d’amputation : à l’artère humérale, la pression était de 110 à 120 millimètres de mercure. Chez un enfant, on a pu mesurer aussi la pression avant l’amputation de la cuisse; elle était de 100 à 100 millimètres de mercure dans l’artère tibiale antérieure. [Physiologie de Landois, p. 153.)

sur et non dans l’artère. Les différents procédés qui ont été imaginés consistent tous : l°à employer une force qui supprime la pulsation du sang ou qui décolore les tissus, qui en un mot arrête la circulation du sang dans un organe facilement accessible, par exemple la main ou les doigts,

et 2° à mesurer quelle est la pression minima nécessaire à cette suppression. Le dispositif employé a varié avec les auteurs, et aussi suivant qu'on veut mesurer la pression dans les artères ou dans les capillaires.

Un procédé qui paraît très simple pour mesurer la pression sanguine d’une artère consiste à charger de poids le ressort d’un sphygmographe quand il est en place sur l’artère ; on augmente progressivement la charge du ressort jusqu’à ce que la plume du sphygmograplie cesse de se soulever ; le poids minimum nécessaire à cet effet mesure la pression du sang. Landois 1 rapporte que ce poids pour de jeunes étudiants en bonne santé est de 5o0 grammes en moyenne. On doit faire quelques réserves sur l’exactitude de ce procédé ; des conditions indépendantes de la pression, comme le calibre de l’artère, sa position superficielle ou profonde, l’état d’élasticité de

Fig. 37. — Inscription de la pression sanguine chez un animal, a a est une artère clans laquelle est introduite une canule ; cette canule communique avec un manomètre M, le sang refoule le mercure du manomètre jusqu’en c, le mercure monte jusqu’en s. La pression du sang est donc égale au poids d’une colonne de mercure égale à s c. (Landois.)

Traité de Physiologie humaine, trad. franc., Paris, 1893, p. 153.

PRESSION DU SANG

ses parois font varier la valeur de la contre-pression nécessaire pour supprimer le pouls artériel. Ajoutons que le sphygmographe est un appareil très délicat, et on n’est jamais sûr de l’appliquer d’une façon identique chez deux sujets différents. C’est ce que prouvent bien les graphiques qu’on obtient. Aussi, nous pensons qu’employer le sphygmographe, appareil déjà difficile à manier, pour la mesure de la pression, opération qui est très délicate, c’est entasser difficulté sur difficulté.

Un autre procédé auquel se rattachent les noms de Marey, v. Bascli, Potain et Bloch, consiste à exercer une compression sur l’artère radiale jusqu’à ce qu’on cesse de sentir les battements de l’artère; on mesure alors cette compression, et on la considère comme égale à la pression sanguine, à laquelle elle fait équilibre. Y. Bascli a employé le dispositif suivant : il comprime l’artère avec une pelote remplie de liquide et en relation avec un manomètre à mercure. Tout en pressant avec cette pelote sur l’artère radiale, il interroge le pouls en aval, et il augmente graduellement, à la main, la compression, jusqu’à ce que le pouls cesse de se faire sentir ; on lit alors la pression indiquée par le manomètre. Y. Bascli a trouvé que la pression radiale est, chez l’adulte, égale à 155-165 millimètres de mercure. L’appareil de Potain est une légère modification du précédent. Celui de Bloch est un peu plus simple, mais il est fondé sur le même principe ; au lieu de comprimer l’artère avec une pelote, on la comprime avec un ressort à boudin, et, de plus, le doigt explorateur est placé, non en aval, mais directement sous le ressort ; le doigt comprime donc l’artère et en même temps il en perçoit les battements. Il y a là probablement une cause d’erreur, car l’état de sensibilité dans la pulpe du doigt doit être modifié quand le doigt est comprimé. Outre cette objection de détail, on doit faire à ces divers appareils, à celui de Bach comme à celui de Bloch, un reproche plus grave : c’est qu’ils confient à l’appréciation subjective de l’expérimentateur des phénomènes

très délicats qui ne peuvent être mesurés que par des signes objectifs. L'état de fatigue de l'expérimentateur, sa distraction et d'autres causes qui lui sont personnelles, doivent, en modifiant sa propre sensibilité, changer les indications qu’il attribue à l’appareil. De plus, quand l’artère change de calibre, se rétrécit par exemple sous l'influence de la vaso-constriction, l’aire de la pulsation reçue par le doigt de l'expérimentateur diminue, et il en résulte un changement dans la sensation tactile qu'il reçoit: on ignore comment l'expérimentateur peut interpréter un changement de ce genre.

On a cherché à mesurer la pression dans les capillaires de l’homme en employant le procédé de la décoloration. On applique, par exemple, sur la peau, soit la peau du lobule de l’oreille, une lame de verre sur laquelle on exerce une compression croissante jusqu’à ce que les capillaires commencent à pâlir ; la pression produisant cet effet est considérée comme égale à la pression du sang dans les capillaires. C’est à J. v. Kries 1 qu’on doit les premières recherches dans ce sens. Bloch vient de les reprendre. On a trouvé que la pression dans les capillaires des doigts varie de 24 à 62 millimètres de mercure, suivant que la main est élevée ou pendante. La critique générale à faire à ce procédé est la même que nous avons formulée précédemment: la mesure delà pression repose sur une appréciation subjective. Lorsqu’on étudie des phénomènes aussi délicats que ceux de la pression et surtout ceux des changements de pression dans les artères et les capillaires, il faut recourir à un appareil qui exprime lui-même ces résultats, et qui les exprime soit par un chiffre, soit par un tracé.

C’est là l’avantage du sphygmomanomètre de Mosso 2, appareil nouveau, qui est comme le perfectionnement d’un ancien appareil de Marey. Il est formé de tubes métalliques dans lesquels on introduit les doigts, comme

1 Avbeiten aus der pfnjsiologischen Ans tait zu Leipzig. 1875, p. G9.

* Arch. ital. de Biologie,, p. 177, 1895.

PRESSION DU SANG

on le voit dans la ligure 38. En versant de l'eau dans le flacon D, on remplit ces tubes d'eau; les doigts ne sont pas mouillés, car les ouvertures des tubes sont fermées par des doigts de gant qui rentrent à l'intérieur des tubes et coiffent les doigts introduits dans les tubes; on voit sur le bord externe des tubes en æ, Æ, c, d , l’extrémité des doigts de gant; les tubes sont fixés sur une

'ig. 38. — Sphygmomanomètre de Mosso

plate-forme N O q n en fer fondu, et la main du sujet est dans l'attitude indiquée par la figure, le dos de la main fixé au moyen d’une plaque de métal F arquée et rembourrée, qui glisse sur une colonnette J et H, et est fixée par une vis M. Un piston métallique E, qu’on élève et qu'on abaisse au moyen d’une vis K, peut exercer une pression sur l’eau, qui se transmet par le tube k li aux doigts. L’eau monte dans le tube o p, et agit sur le manomètre à mercure L L, dont le niveau indique exactement la pression

lOi BIBLIOTHÈQUE DE PÉDAGOGIE ET DE PSYCHOLOGIE

d’eau exercée sur les doigts; en effet, chaque fois qu'on abaisse le piston E, celui-ci repousse le liquide qui remplit l’appareil et élève le niveau de la colonne manométrique. Un flotteur r , qui surmonte cette colonne, est muni d’une plume pouvant écrire sur un cylindre tournant les oscillations de la colonne.

Si on commence par une pression égale à 0 et qu’on l’augmente progressivement, on détermine un changement régulier dans l’amplitude de la pulsation; elle est d’abord très petite, puis elle grandit, atteint un maximum, décroît de nouveau et finit par disparaître; l'amplitude n’est donc pas en raison directe ou en raison inverse de la pression; il y a un optimum de pression, égal en moyenne à 80 millimètres de mercure, pour lequel la pulsation atteint son maximum d’amplitude; une pression plus faible et une pression plus forte ont également pour effet d’amoindrir le pouls.

Marey prend comme mesure de la pression du sang la contre-pression extérieure suffisante pour supprimer la pulsation. Mosso soutient au contraire que c’est la contrepression optima qui mesure la pression dans l’intérieur des artères. Peu nous importe ce point en litige, car en psychologie nous n’avons à rechercher que les changements dans la valeur de la pression, et ils peuvent être donnés par l’un ou l’autre de ces deux critériums.

La figure 39, empruntée à Mosso, indique quel est le genre de courbe que donne l’appareil. Dans cette courbe, le maximum d’amplitude du pouls correspond à une contre-pression de 80 mm.

Dans un travail récent fait par l’un de nous (Binet) en collaboration avec Vaschide, nous avons jugé, pour une foule de raisons, qu’on ne devait pas prendre une courbe en tournant soi-même avec la main la manivelle du piston; à la main, le mouvement est très irrégulier, il n’a pas constamment la même vitesse, et il peut en résulter que le sujet éprouve dans les doigts une compression brusque qui

Tracés de la pression avec le sphygmomanomètre (Mosso).

attire et trouble son attention et qui a un autre inconvénient, celui de provoquer une vaso-eonstrietion réflexe dans les doigts. Pour prouver la réalité de cette cause d erreur, nous avons fait l’expérience suivante : le sujet a mis une seule main dans l’appareil, l’autre main était adaptée à un pléthysmograplie à air. Brusquement, nous tournons le piston du sphygmomanomètre, et aussitôt le tracé du pléthysmograplie a une descente brusque qui est l’in-

Fig. 40. — Iniluence d’un changement brusque de pression sur le pouls. Le tracé supérieur est, celui du pouls capillaire ; le tracé inférieur est celui du sphygmomanomètre. On voit que la pression ayant été augmentée brusquement, il en est résulté une vaso-constriction.

dice d’une vaso-constriction. La figure 40 reproduil cette expérience.

Un autre inconvénient encore, et le plus grave de tous, que produit le mouvement du piston avec la main, est qu’on n’augmente pas dans toutes les expériences la pression avec la môme vitesse; le mouvement ne se fait pas avec la régularité d’un mécanisme. Or, comme on a toujours, dans ces sortes de recherches, à comparer deux expériences pour savoir dans laquelle la pression du sang a été le plus forte, cette comparaison est compromise si on n’est pas certain d’avoir changé les deux fois la pression de la même manière. Voici une expérience qui démontre qu’en faisant varier le mode de contre-pression extérieure, on obtient des effets bien différents*

PRESSION DU S ANC

Nous prenons lentement une courbe de pression graduelle c liez M. V..., à 8 heures et demie du soir; quand la

Tracé sphygmoiiianoniétricjuc de l’état de repos. Sujet assis. Pression graduelle croissante de 0 jusqu’à 140 millimètres. Sujet M. Y...

colonne manométrique arrive à 120 millimètres, le pouls disparaît; on continue l'augmentation de pression jusqu'à 140; puis on arrête le moteur qui fait tourner le volant du piston; la pression devient lixe; au moment même où on arrête le moteur, il n’y a plus de pulsation sur le tracé, et par conséquent on pourrait, constatant que la contre-pression de 120 supprime le pouls, en conclure que la pression du sang est de 120; mais on attend un moment, en laissant subsister la contre-pression de 140; bientôt se fait un retour de la pulsation, qui grandit rapidement ; pendant cette apparition de la pulsation, la colonne de mercure descend un peu, arrive à 135; voilà donc une contre-pression de 135 qui laisse subsister la pulsation, tandis que celle de 1201a supprimait. Que conclure de là? La pression du sang est-elle égale à 120, ou à 135? Nous l’ignorons.

Ces résultats montrent qu’il est impossible de mesurer d’une manière absolue la pression du sang avec le spliygmomanomètre. On ne peut la mesurer que d’une manière relative, et par conséquent il faut avoir une contre- pression qui soit bien réglée, automatique, pour uniformiser toutes les conditions d'expérience. Nous avons adopté un moteur à poids, ayant une force de 4 kilogrammes. Ce moteur est appliqué à la manivelle du piston; le mouvement est bien uniforme, et l'expérience totale dure environ trois minutes.

Nous n’avons pas employé le flotteur inscrivant de Mosso pour les tracés que nous mettons sous les yeux du lecteur; nous avons employé la transmission à air et les tambours inscripteurs ordinaires. Pour avoir un tracé rectiligne, et non un tracé ascendant, nous avons ménagé une fuite dans un tube de transmission, selon une méthode que nous avons décrite ailleurs1.

Voici une courbe d’état normal prise sur M. V..., pendant qu'il était assis (fîg. 42). La courbe a été prise avec une contre-pression croissante; l’expérience a duré environ

Année psychologique, IT, p. 782.

PRESSION DU SANG

deux minutes. Au-dessous du tracé du pouls, nous indiquons par un chiffre la contre-pression subie à ce momentlà ; elle est indiquée en millimètres de mercure. On voit que le pouls cesse de se marquer entre 100 et 120 millimètres, soit à 110 : par conséquent ce nombre de 110 correspond, d’après Marey, à la pression du sang.

Pour étudier l’effet du travail intellectuel court — le seul expérimenté jusqu’ici — sur la pression du sang, nous avons procédé de la manière suivante. Nous avons pris le pouls sous des pressions croissant depuis 0 jusqu’à 140 millimètres de mercure; on fait d’abord cette exploration pendant que le sujet est à l’état de repos, sans excitation ni préoccupation d’aucune sorte ; ensuite on recommence la même expérience pendant que le sujet s’absorbe dans un calcul mental difficile ; on a de cette manière deux courbes à comparer, prises à quelques minutes d intervalle ; la différence qu’elles présentent peut être mise au compte du travail intellectuel, à moins qu’une circonstance fortuite, une émotion, un frisson, un changement d’attitude, etc., n’empêche les deux expériences d’être comparables.

Le calcul mental devait durer pendant deux à trois minutes environ ; nous n’avons pas donné au sujet un calcul mental unique, parce que ce calcul aurait dû être très compliqué et très difficile pour durer aussi longtemps ; par conséquent un sujet qui n’a pas de dispositions exceptionnelles pour ce genre d’exercices, se serait embrouillé, aurait perdu les chiffres, et en fin de compte nous n’aurions pas eu la forte et régulière concentration d’esprit que nous désirions étudier. Il nous a paru meilleur de donner au sujet une série de multiplications faciles ; dès qu’il en avait terminé une, il disait la solution, et aussitôt on lui en donnait une seconde, puis une troisième. En général, pendant les deux à trois minutes que durait l’expérience, le sujet faisait trois multiplications, chacune de deux chiffres par deux chiffres. Très intéressé par la

HO

recherche, il a toujours fait un effort vigoureux, prouvé par l’exactitude des solutions indiquées. Il fermait les yeux, fronçait les sourcils et penchait un peu la tête en avant ; parfois, il a penché le corps en avant : mais, comme cette attitude augmente la pression du sang dans la main, nous n’avons pas tenu compte des courbes où cette cause d’erreur s’était produite.

Pendant le calcul mental, le tracé change un peu de longueur ; il résiste à une contre-pression plus forte que le tracé pris à l’état de repos. Ce sont des expériences que nous avons faites sur douze sujets jusqu’ici, et en aucun cas nous n’avons rencontré d’exception. La hausse moyenne de pression, pour un calcul mental difficile, a été de 20 millimètres de mercure (fîg. 43).

Le nombre maximum qui ait été atteint est de 30 millimètres, il est tout à fait exceptionnel; on l’a constaté un jour que M. Y... a fait de tête des multiplications considérables pendant huit minutes, avec une très grande application d’esprit. L’augmentation de pression de 30 millimètres n’a lieu qu’au prix d’une concentration d’esprit considérable ; un travail psychique de peu d’intensité ne modifie pas sensiblement la pression ; aussi nous avons constaté chez M. Y... que, pendant une expérience de temps de réaction simple et de choix, sa pression reste normale.

Nous donnons ci-après un tableau contenant les résultats d’une dizaine d’expériences sur le travail intellectuel. Les chiffres de pression de l’état de repos ont été pris immédiatement avant de faire faire le calcul mental :

PRESSION DU SANG

lit

Influence du travail intellectuel sur la pression du sang. — M. V... (La pression est indiquée en millimètres de mercure.)

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