LA MKSSE HE MINUIT
Les Sanguinaires 2o3
pipe rouge et la lampe qu'il y a posées, et s'en va sur un « bonne nouit. pinsouti (Français) », qui manque de mansuétude. Derrière lui, quand Dinelli, le gardien chef, après avoir signé le livre de bord, s'est enfermé à deux tours dans sa chambre , alors Trophime vient à moi, le doigt sur les lèvres. et me dit tout bas, avec des yeux farceurs, un rire silencieux qui fait danser sa barbiche de vieille chèvre : « Nous aussi,nous arroserons la bûche de Noël... nous poserons cachefeu, comme on dit chez nous... vous allez voir... »
Il enjambe la fenêtre qui, de ce côté-là, se trouve de plain pied avec le rocher, et presque aussitôt il rapporte une racine de tamaris qu'il jette dans l'âtre. Puis il tire de l'armoire et pose à mesure sur la table trois flambeaux, des verres, une bouteille de Frontignan et un pain de Xoel à l'anis, cuit exprès pour la circonstance; tout cela d'un air de belle humeur, avec des clignements d'yeux, une mimique mystérieuse et enfantine qui m'amuse.
.Maintenant, voilà les trois chandelles allu-
204 Les Sanguinaires
mées, le pain de Noël doré et rebondi sur une assiette, et le Frontignan en rayon de miel dans nos deux verres. « Minute! » dit Trophime, retenant mon bras au moment où je vais boire; et après avoir arrosé -de vin blanc le pied de tamaris tordu comme un souquillon de vigne, il le jette dans le feu avec ces paroles sacramentelles : « Allègre! allègre! que Xotre-Seigneur nous allègre! Si, l'an qui vient, nous ne sommes pas plus, mon Dieu, que nous ne soyons pas moins... bûche au feu, boutefeu! »
La bûche pétille et flambe jusqu'au plafond. Le vin d'or reluit dans nos verres, et nous trinquons à la Provence, en reprenant le Noël qu'il chantait tout à l'heure, le défilé des rois mages devant la crèche de l'enfant Jésus :
Voici le roi .Maure Avec ses yeux tout trévirés;
L'enfant Jésus pleure, Le roi n'ose pas entrer.
Joseph lui fait signe D'entrer sans cérémonie,
Voir notre Seigneur Qui les attendait.