LES DEL' XI EUES
Rien!
ENSEMBLE
Chance maudite !
Échanger un bon gite Pour des rochers ardus,
Pour des sentiers perdus!
Ah ! comme au château ia vie est plus douce !
On y mange, on dort, et l’on n’y fait rien.
Quelle sotte humeur à courir nous pousse?
Dormir et manger nous allait si bien !
Voyons, crions de concert :
Monseigneur Albert! monseigueur Albert!
(ils toussent comme des gens qui se sont égosillés à crier.)
PREMIER SERVITEUR, crispant les poings avec colère.
Par ma barbe !.. je n’en aurai pas le démenti. En route encore une fois!
TOUS
En route!
DANIEL, paraissant. «
Bien dit! il ne faut jamais se décourager.
DEUXIEME SERVITEUR
Le conseil est bon, venant d’un paresseux qui marelic toujours le dernier.
DANIEL, tranquillement.
Je vais vous dire pourquoi. Il y a quinze jours, notre bonne maîtresse, la comtesse Rosalinde,”déjù inquiète du changement d’humeur et des longues absences de son fils unique et bienaimé, me dit un matin : « Daniel, le voilà qui sort : suis-le et ne le perds pas de vue...» Je le suivis... à distance. Arrivé dans un fourré, à un endroit où le sentier tourne brusquement, comme je regardais devant moi, je sentis tout à coup du côté opposé quelque chose de si nettement appliqué, aue j’en fus lancé dans le taillis, par-dessus un fossé de six pieas.
PREMIER SERVITEUR, «près avoir regardé les autres avec quelque inquiétude.
Peste! (il se glisse par terre et s'assied.)
DEUXIÈME SERVITEUR, même jeu.
Diantre! .
TOUS, même jeu.
Oh!., ah! (ils s’asseyent.)
DANIEL
Ce changement de direction m’ayant donné à réfléchir, je revins au château.
PREMIER SERVITEUR, après avoir fredonné.
Est-ce que vous tenez absolument à avoir des nouvelles de notre jeune seigneur, vous autres?..
DEUXIÈME SERVITEUR
Ce n’est pas nous, c’est la comtesse qui y tient.
PREMIER SERVITEUR
Justement : je trouve que les mères sont folles de vouloir qu’à vingt-trois ou vingt-quatre ans un fils reste accroché à leurs jupes. Et si ce fils, comme celui-ci, ne se plaît qu’à courir les bois son faucon sur le poing, d’où lui est venu le nom d’Albert l’oiseleur, s’il s’est habitué à cette vie dès l’enfance, je dis que la mère est doublement folle de prétendre le retenir auprès d’elle. Est-ce que chaque homme n’a pas son humeur? Et, s’il fallait un exemple, est-ce que son père, notre haut et puissant maître, Magnus le Taciturne, n’a pas la sienne? Voilà quatorze ans, de compte fait, qu’il n’a pas desserré lès dents. Ce n’est pas que je l’approuve d’être tombé dans cette mélancolie, uniquement pour s’ètre aperçu un jour que son fils n’aurait pas son nez! Franchement, il n’y a pas là de quoi s’arracher les cheveux... et, à sa place, j’en aurais allumé un feu de joie... mais c’est pour vous dire que chacun est bâti à sa manière et que c’est folie de prétendre changer le naturel d’un homme. L’un est sage, l’autre fantasque, celui-ci doux, celui-là bourru...
DEUXIEME SERVITEUR
Toi, tu es bavard.
PREMIER SERVITEUR
. Toi, ivrogne; Daniel est ambitieux, tel autre sera menteur... et nous sommes tous paresseux.
DEUXIÈME SERVITEUR
Ceci convenu, je propose que l’on me conte des histoires pour m’endormir.
PREMIER SERVITEUR
Bien dit : comme maître Daniel fait tous les soirs au vieux majordome, afin d’avoir l’occasion de lui souffler ses clefs» en ' 1 attendant qu’il lui souffle sa place.
TOUS
Ah ! coquin 1
DANIEL
Non; je vais vous dire...
, TOUS
Allons! une histoire.
PREMIER SERVITEUR
De celles que tu fais au majordome. Et tâche que je m’endorme avant la fin.
DANIEL
Oh ! quant à ça, je suis sûr de mon coup.
PREMIER SERVITEUR
Alors on t’ecoute. (Tous s’asseyent ou se couchent de droite et de gauche.)
DANIEL
Puisque vous y tenez... je vais vous conter une vieille légende de ce pays-ci, des Ardennes, à laquelle l’endroit où nous sommes
* PROLOG PE, SCÈNE Mi 7
donne justement de l’à-propos, car celle qui en est le sujet habite dans ces environs, à ce qu'on dit. C’est l'histoire de la fée Carabosse.
DEUXIÈME SERVITEUR, (s'étalant sur une roche.
Ça me paraît excellent pour faire un somme : je me souviens d’avoir été bercé avec ça.
DANIEL, au milieu.
Tant mieux; la besogne pour toi est déjà à moitié faite. Je commence : Carabosse n’a pas toujours porté le vilain nom sous lequel on la connaît aujourd’hui : elle s’appelait autrefois Mélodine. C’était alors une fée toute petite, toute mignonne et si jolie, que l’on ne savait que préférer en elle, de la bonté de son cœur, de l’éclat de son esprit, ou des charmes de son visage. Outre ces qualités, Mélodine possédait un don qu’elle ne devait qu’au hasard, ou pour mieux dire, qu’elle tenait de l’endroit même où elle avait été élevée... un vieux nid de rossignol, dans lequel sa mère avait fait scs couches... Sa voix était si suave et si douce, et elle chantait si bien, qu’on ne pouvait l’entendre sans éprouver une extase indéfinissable, et qu’à moins de se boucher les oreilles, il était impossible de l'écouter sans devenir amoureux d’elle. Ce fut là ce qui la perdit. Un soir qu’elle était venue à la cour, la reine des fées voulut l’entendre.. Elle l’emmena dans une pièce écartée, et lui ordonna de chanter. Mélodine se fit longtemps prier, car, bien qu’elles fussent seules et que le roi se trouvât au conseil, elle tremblait que sa voix ne parvînt jusqu’à lui, et elle n’ignorait ni la jalousie de la reine, ni le danger que cette voix faisait courir à ceux qui l’écoutaient. Elle résista donc tant qu’elle put; mais, finalement, force lui fut d’obéir. Mélodine n’était pas au milieu du premier couplet, que voilà’la porte qui s’euvre doucement; et le couplet n’était pas fini, que le roi et tous ses ministres s’élançaient aux genoux de la jolie chanteuse avec toutes les marques du plus violent amour. Le scandale fut grand, comme on peut penser; toutefois la reine, qui était fort dissimulée, affecta de ne point paraître émue et congédia la chanteuse avec les plus gracieux éloges. Mais la jalousie était entrée dans son cœur, et, avec elle, la haine et le désir de la vengeance. Or, la nuit suivante était la nuit de l’assemblée générale des fées : au moment où la pauvre Mélodine s’inclinait devant la reine, celle-ci lui arracha la baguette de coudrier à laquelle était attaché son pouvoir, et, après l’avoir ainsi dégradée, elle changea son nom en celui de Carabosse, et la condamna à être désormais vieille, ridée, laide et bossue. Et, maintenant, pour qu’elle se débarrasse de sa vieillesse, il faut qu’elle trouve un homme qui consente à l’embrasser, et, pour qu’elle se débarrasse de ses bosses, un autre qui se résigne à les prendre. Encore est-il nécessaire qu’ils soient fiancés tous deux, et juste à la veille de se marier! Autant valait lui dire tout de suite qu’on la condamnait à une vieillesse et à une difformité éternelles. Aussi, depuigiae, fatal arrêt, Carabosse u
beau suivre à la piste les amoureux et accourir de son pas le plus pressé, dès qu’elle entend tinter une cloche de fiançailles, elle s’en retourne toujours comme elle est venue, avec ses rides sur le visage et ses bosses sur les épaules, (Tous se sont successivement endormis vers la fin de l'histoire, et, quand elle est terminée, ils ronflent tous.)
DANIEL, les regardaut.
Eh bienl l’histoire n’a pas manqué son effet. Dorment-ils profondément les drôles!.. Ah! fainéants 1 si j’ai jamais de l’autorité sur vous, vous changerez d’habiludes, je vous en réponds. Que j’aurais de plaisir à les faire étriller, si j’étais seulement majordome!.. Patience!., j’y arriverai.
COUPLETS
Dormez, mes amis Chéris,
Dormez, la paresse Engraisse:
Dormez, mes petits amours.
Vous ne dormirez pas toujours.
Le ciel peut-être m’entendra:
S’il me fait votre majordome,
Alors, vous verrez comme On vous cajolera.
On vous dorlottera.
Ah! ah! ah! ah!
Vous verrez ça !
, Dormez, etc.
Vous m’avez fait de vilains traits.
Et je vous dois plus d’un mécompte j De tout j’ai tenu compte:
Vous me payerez les frais Avec les intérêts.
Ah! ah! ah! ah!
Vons verrez ça!
Dormez, mes amis Chéris, etc.
(En ce moment il te sent saisir par l'épaule et pousse un cri en reconnaissant Albert.) Oh !...