SCÈNE X
Le Comte,* Il prend une plume sur le guéridon , arrache une page de son portefeuille et écrit quelques lignes. — J’ai été témoin dans cette chaumière dune scène dont je n’avais pas l’idée .... Une pauvre famille .... des petits enfants .... sans pain, sans feu .... grelottant et pleurant autour du grabat d’un moribond ... — J e leur laisse ma fortune. — Tenez. — Veillez à cela.
Mademoiselle de Kerdic, faisant un pas vers lui , et parlant avec une dignité émue et simple. — Voulez-vous donc que ces enfants oublient leur mère .... qu’ils deviennent étrangers à tous les grands devoirs et à toutes les saintes vérités de la vie .... qu’ils finissent comme vous allez finir?. . . .Ah! ne touchez pas à leur misère, Monsieur : elle vaut mieux que la vôtre
Le Comte, incertain. — Mademoiselle ! . . . .
Mademoiselle de Kerdic. — Pardon, Monsieur, si jai «ru longtemps que j’étais de votre part l’objet d’une indiscrète raillerie .... Et maintenant encore .... oui .... maintenant encore. . . .je doute. . . .est-ce vrai. . . . est-ce sérieux ?... La vie d’un homme . . . l ame d’un homme . . . est-elle sincèrement à vos yeux chose si petite et si légère, qu’elle tienne tout entière dans un boudoir .... et qu’elle n’ait hors de là ni joies à attendre ni devoirs à pratiquer? Ce mot devoir. . . .le mot même de l’existence. . . .est-il écrit sur une seule page de la vôtre?. . . . Avez-vous jamais fait à quelqu’un au monde le sacrifice d’un de vos plaisirs, d’un de vos goûts, d’un de vos caprices ? Etes-vous jamais sorti pour personne du cercle étroit et glacé de votre frivole égoïsme?. . . .Non! pour personne ! pas même pour votre pauvre mère !
Le Compe. — Mademoiselle !...
* Le comte, mademoiselle de Kerdic.
Mademoiselle de Kerdic. — Vous ne pouvez vivre . . . parce qu’il n’y a plus de femme sur la terre que vous puissiez aimer. ... Et n’y a-t-il plus, dites-moi, d’infortunés que vous puissiez secourir .... de larmes que vous puissiez sécher, ou qui vous puissent bénir ?... .Vous demandez à la vie des enchantements inconnus, Monsieur. . . . Ah! elle vous en garde plus d’un, je vous assure .... elle vous garde, vous le pressentez déjà, la douce magie du devoir accompli .... le charme secret des services rendus, la paix profonde de l’âme après la journée bien remplie .... et le sommeil heureux qui suit le sacrifice .... Essayez de ces plaisirs, et si la vie alors vous semble vide et sans saveur, rejetez, comme un reproche, vers le ciel, votre coupe brisée. . . . je vous le permets . . .Pardon encore, Monsieur. . . (Sa voix s’ émeut de plus en plus.) mais je vous parle, n’en doutez pas, comme vous eût parlé celle que vous regrettez, si vous aviez pu consoler son dernier regard .... et recevoir son dernier baiser ! . . . .
Le Comte, la tête penchée , d’une voix sourde et troublée. — Oui. . . je crois. ... il est possible que j’aie mal pris la vie . . . mais il est trop tard ... le mal est trop invétéré . . . merci . . . mais adieu ....
Mademoiselle de Kerdic, avec une sorte de gaieté fébrile. — Soit .... mais du moins rendez-moi encore un service, monsieur de Comminges.
Le Comte. — De grand cœur, Mademoiselle.
Mademoiselle de Kerdic. — Tenez-moi ma laine ... voulez-vous? (Le comte fait un geste poli ; elle lui passe son écheveau autour des mains , et s'asseoit ; le comte s’asseoit
* Mademoiselle de Kerdic, le comte.