SCÈNE X
Mademoiselle de Kerdic, souriant — Qu’y a-t-il donc?
Le Comte. — Vous n’avez plus vos soixante ans !
Mademoiselle de Kerdic. — Bah! vous me voyez à travers les derniers rayons de votre rêve ....
Le Comte. — Cela se peut . .cela doit être. . ..et cependant je jurerais que vous êtes plus jeune de vingt années.
Mademoiselle de Kerdic. — Eli bien! qu’y aurait-il à cela de surprenant, monsieur de Comminges ? Les annales de la féerie ne sont-elles point remplies de pareilles aventuies?. . . . Je me flatte que vous avez conçu pour moi un peu d’affection . . vous savez qu’il a suffi en tout temps de l’amour intrépide d’un jeune chevalier pour rompre le charme qui voilait la beauté de la fée sous les rides de la vieille décrépite. . . Vous n’en êtes encore malheureusement qu’à l’affection. « . . et c’est pourquoi je n’ai rajeuni qu’à moitié. . . . Peut-être un sentiment plus vif amènerait une métamorphose plus complète.
Le Comte. — Qu’à cela ne tienne .... aussi bien cet étrange aveu brûle mes lèvres .... Qui que vous soyez, Mademoiselle, et il y a des instants où ma tête s’égare à sonder ce mystère .... qui que vous soyez, je n’ose dire que je vous aime . . . c’est un mot que j’ai trop profané. . mais jamais femme ne m’inspira rien qui approche du respect profond. . . .et passionné dont votre présence, dont votre langage, dont votre regard me pénètrent !... Je ne vous aime pas. ... je suis près de vous adorer. . . oui . . . pour cette seule soirée de simplicité, de calme, de vérité que je vous ai due. . .pour ce doux attendrissement dont vous avez rafraîchi mes yeux. . . .je voudrais vous dévouer toute mon âme retrouvée. . .je voudrais. . . si ce n’était pas de l’égoïsme encore . . . enchaîner a jamais ma vie à vos côtés. . . .non. . . .à vos pieds! {Il tombe à genoux.)
Mademoiselle de Kerdic, avec émotion et dignité , le regardant en face . — Est-ce vrai, monsieur de Comminges ?
Le Comte, s'asseyant . — Sur mon honneur, c est la vérité.
Mademoiselle de Kerdic. — Eh bien ! . . . . {Elle le regarde avec une sérénité souriante.) Eh bien!. . .je sens que le charme fatal est rompu au-dedans de moi. . . . mais j'ai oublié les paroles sacramentelles qui doivent rendre le miracle visible aux yeux de tous .... Il faut que je consulte mon grimoire .... {Elle lui sourit encore et disparaît par la porte latérale.)