‹ La féminisme françaiseChapitre 32 sur 67 · V. — Ou EST LE DANGER? — La LIBERTÉ DU PÈRE ET LA LIBERTÉ DE · texte numérisé non relu

V. — Ou EST LE DANGER? — La LIBERTÉ DU PÈRE ET LA LIBERTÉ DE

l'enfant. ~- Un dernier mot sur les droits de la famille. — Histoire d'un Congrès. — La paternité sociale de l'État.

Si blessant que soit le libre amour pour les bommes délicats et les filles bien nées, il est un point qui achèvera, j'en suis sûr, de les révolter contre la licence de la passion et Tanarcbisme du cœur : c'est la question des enfants.

Le mariage aboli, que deviendront-ils? Certes, la filiation maternelle ne cessera point d'être visible, puisque le fait de Taccoucbement la révèle. Encore

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est-il que les écritures de Tétat civil sont nécessaires pour en conserver la preuve et en perpétuer le souvenir ; et ces registres indiscrets ne sont bons, paraît- il, qu'à être brûlés.

Quant à la filiation paternelle, il est impossible de rétablir dès qu'il n'existe aucun lien légal entre le père et la mère. Qui en fera foi en debors du mariage? La paternité n'existera que pour ceux qui voudront bien l'accepter. Quelle insécurité pour la mère? Qui la protégera contre les lâcbetés, les abandons et les reniements? Le mariage lie le père à ses devoirs, en le liant à la mère et à l'enfant. Rompez cette attache, et le père, pour peu qu'il tienne à ses aises, lâchera « maman » et « bébé ». En tout cas, il est d'évidence qu'à défaut du mariage, il sera singulièrement malaisé d'établir la filiation paternelle. Rien de plus commode pour l'homme qui voudra se dérober à ses devoirs les plus sacrés. A. la vérité, les enfants n'auront qu'à rechercher leur père, si le cœur leur en dit. Mais pourquoi s'inquiéteraient-ils de cette bagatelle ? Avec une imperturbable sérénité, l'école anarchiste leur prêche à cet égard le désintéressement et l'indifférence.

Les « Volontaires de l'Idée » devraient même, à en croire certains doctrinaires anarchistes, s'élever audessus des préjugés mondains et se marier, dès maintenant, sans passer par l'église et par la mairie. Ne dites point, par exemple, à l'auteur déjà cité des « Unions libres, » que la loi méconnue se vengera sur les enfants issus de cette libre union, en les qualifiant de bâtards et en les excluant, à ce titre, des partages de famille. « Gela est incontestable, répond-il. Mais puisque l'héritage est privilège, on n'a pas à le rechercher ni pour soi, ni pour les siens, encore moins à lui sacrifier une conviction. Et pour ce qui est de l'état civil, quel mal à ce qu'on qualifie d'enfants naturels ceux qui ne sont autre chose? »

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Il est incontestable que les enfants légitimes et illégitimes naissent à la vie de la même façon, le plus naturellement du monde. Seulement, l'union libre étant officiellement illégitime, il est loisible à Topinion. de donner aux enfants naturels Tappellation de « bâtards », tant qu'il lui plaira. A cela, un père libertaire voudrait que son fils, dominant Tinjure, toujours bienveillant et tranquille, répondît avec un sourire doux et fier : « Libre à vous de prononcer « bâtard » le mot que mon père et ma mère prononcent «. enfant de Famour ». Je ne suis point bâtard par accident, mais parce qu'on l'a bien voulu. Des parents, les miens, ont compris que ce nom cesserait d'être un opprobre, dès que d'bonnôtes gens n'en auraient pas bonté; ils m'ont voulu bâtard pour en diminuer le nombre (*). »

Voilà, certes, un langage qui n'est point banal ; mais il nous révèle un optimisme bien étrange. Supprimons, par bypotbèse, l'intervention de M. le Maire : les enfants ne naîtront pas autrement que par le passé ; et il est probable que nous n'aurons pas cbangé grand'cbose à la condition des familles. J'ai l'idée que les « bonne tes gens » ne manqueront jamais de donner à leur union une certaine publicité, une certaine consécration, ceux-ci la plaçant sous la bénédiction du prêtre, ceux-là sous l'attestation des parents, des amis et des voisins, à l'efiTet de la distinguer des unions passagères et clandestines, qui ne sont que libertinage et inconduite. Gela étant, il y aura toujours dans le langage bumain un mot, doué d'une signification plus relevée, pour qualifier l'enfant issu de noces réputées honorables, et un mol, plus ou moins flétrissant, pour désigner l'enfant né d'un commerce tenu pour inconvenant ou ignominieux. Tant que le monde conservera la notion de la décence et de la pudeur, tous les ménages bon-

(1) Souvenii' du 14 octobre 1882, Unions libres, pp. 25 et 26.

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notes auront à cœur, pour eux et pour leur descendance, de ne pas être confondus avec les couples indignes, qui n'entretiennent que des relations instables de vice et de prostitution. Je crois ce sentiment indestructible. Et c'est pour y donner satisfaction que la loi civile est intervenue partout, séparant officiellement le mariage des uns du concubinage des autres.

Ce n'est point même la suppression du mariage civil et du mariage religieux, qui tarirait absolument du cœur des parents les trésors d'affection et de dévouement, que la nature y a libéralement déposés. J'aime à croire que, sous un régime d'union libre, beaucoup d'enfants seraient, comme aujourd'hui, nourris et élevés à frais communs par le père et la mère. Dieu merci ! la tendresse maternelle et paternelle est si instinctive à l'âme humaine, qu'elle ne saurait jamais être abolie entièrement par Tégoïsme, si desséchant qu'on le suppose. L'auteur de l'apologie des « Unions libres », dont j'ai déjà cité plusieurs fragments, en triomphe dans une jolie page sur l'enfant « innocent et suave, le doux et prodigieux miracle de la Nature. » Se demandant quel est le mystère de son pouvoir": « C'est que, dit-il, faible, désarmé, incapable de se défendre, impuissant à se suffire, le petit être ne vit que par votre bonté, ne subsiste que par votre faveur. > Et le grave auteur induit du seul fait de l'existence des enfants, que « ce n'est point le droit du plus fort, mais le droit du plus faible qui l'emporte dans l'humanité (*) ».

Ces sentiments sont généreux. Encore faut-il songer aux marâtres et aux indignes, qui brutalisent ou abandonnent leur progéniture. Et je ne puis croire que l'habitude des unions libertaires, la rupture de tous les liens civils et religieux, le relâchement de toutes les obligations divines et humaines, l'extension de ces

(1) Souvenir du i4 octobre Î882. Unions libres, pp. 6 et 7.

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maximes anarchistes : « Fais ce que veux ! Aime qui voudras ! » soient de nature à diminuer le nombre de ces intéressantes victimes. J'admets que Tenfant est la plus forte chaîne qui puisse rattacher un homme à une femme. Mais cette chaîne est lourde. Élever une famille ne va point sans peines, sans charges, sans frais, sans assujettissement. Et c'est pour empêcher les égoïstes et les lâches de se dérober à ce pesant fardeau, que la religion et la loi sont intervenues pour les retenir dans leurs devoirs. L'individualisme, au contraire, s'effarou-' che de toute sujétion, rougit de tout lien, s'épouvante de toute chaîne. Il veut être son maître et s'efforce de secouer tous les jougs. Mais alors, pour s'appartenir véritablement, les enfants sont de tropî Encore une fois, que deviendront-ils?

Les socialistes ne sont pas embarrassés. Dans toutes les questions que soulève l'avenir, ils font intervenir la collectivité,-— une excellente femme, un peu fée, omnisciente et omnipotente, la providence des mécréants, — qui pourvoira, comme en se jouant, à toutes les difficultés humaines.

Il est donc entendu, dans le monde socialiste, qu'à défaut de parents, la communauté prendra les nouveaunés sous son aile. M. Deville déclare même que « l'entretien des enfants » doit être soustrait au « hasard de la naissance », pour devenir, comme l'instruction, une « charge sociale(*). »

La société se « chargera » conséquemment d'élever

(1) Gabriel Deville, Aperçu sur le Socialisme scientifique publié en tôte du Capital de Karl tdarx^ p. 43.

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tous les « mioches y>. Chacun pourra, comme Jean^Jacques Rousseau, envoyer les siens aux Enfants trouvés. Inutile de dire qu'en ce temps-là, l'Assistance publique sera la plus douce, la plus dévouée, la plus tendre des mères. Pour faire de rhumanité une seule famille, il n'est que de mettre nos enfants en commun. A ce compte, les célibataires eux-mêmes, devenus un peu les pères des enfants des autres, seront associés, par un miracle de solidarité collective, aux bienfaits et aux joies de la paternité. Je ne plaisante pas : M. Sébastien Faure déclare très sérieusement que « c'est en ce sens, et seulement dans celui-là, que l'humanité entière, définitivement reconstituée, ne formera qu'une vaste famille étroitement unie(*). » Après cela, vieux garçons et vieilles filles feraient preuve d'un bien mauvais caractère, s'ils ne se vouaient, corps et âme, à la « mutualité communiste ».

Il est vrai qu'Aristote, s'élevant contre la confusion des femmes et des enfants, se refusait à comprendre que tous les citoyens pussent déclarer à l'occasion d'un seul et même objet : « Ceci est à moi sans être à moi. » Conçoit-on tous les grands Français disant, avec unanimité, de tous les petits Français : « Ce sont mes fils, ce sont mes filles? » On oublie qu'il est au-dessus des forces de l'homme de supprimer les liens de famille, d'abolir l'atavisme et l'hérédité, les ressemblances et les affections. Combien les enfants mal doués et mal venus seraient à plaindre sous un régime de communisme familial ! D'un enfant de génie chacun dirait : « C'est le mien î » Et d'un infirme ou d'un idiot : « C'est le vôtre l » Je ne sais que l'affection des pères et des mères qui puisse adoucir le sort des petits déshérités de la nature. Est-ce que le cœur humain s'attache aussi fortement aux choses communes qu'aux choses privées? Mais

(1) La Plume du l«r mai 1893, p. 205.

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j'oubliais que, par un miracle de la Révolution sociale, les hommes de Tavenir auront le cœur si large, qu'ils pourront y faire entrer tous les nouveau-nés de France et de Navarre, — et l'universel féminin, par dessus le marché !

Rien de plus simple, on le voit, que de donner une famille à ceux qui n'en ont pas. Ici, toutefois, le féminisme anarchiste ne s'accorde pas tout à fait avec le féminisme socialiste. Il n'a qu'une demi-confiance dans le biberon officiel et s'effarouche des vertus impérieuses de l'Assistance publique. L'uniformité régimentaire lui semble aussi mauvaise pour les poupons que pour les adultes.

A qui donc appartiendra l'enfant? A personne. C'est un bien indivis. La dissolution de la famille est le couronnement de toutes les émancipations. Plus de dépendance patronale, grâce au collectivisme de la production et de la propriété; plus de dépendance masculine, grâce à l'égalité des sexes et à l'intégralité de l'instruction ; plus de dépendance maritale, grâce à l'abolition du mariage et à l'affranchissement de l'amour; plus de dépendance paternelle, grâce à la destruction du foyer et au communisme des enfants. Lorsqu'on est en goût de liberté, on n'en saurait trop prendre.

Ainsi, d'après M. Jean Grave, « l'enfant n'est pas une propriété, un produit, qui puisse appartenir plus à ceux qui l'ont procréé, — comme le veulent les uns, — qu'à la société, — comme le prétendent les autres (*). » A la vérité, l'enfant est insusceptible d'appropriation

(1) La Société future^ chap. xxiii ; L'enfant dans la société nouvelle^ p. 341.

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privée ou publique. Il n'est ni la chose du père ou de la mère, ni la chose de la Commune ou de l'État. C'est un être sacré placé en dehors et au-dessus de tous les biens. Seulement je me sépare dç l'écrivain anarchiste sur le point de savoir qui sera chargé de donner des soins à l'enfant. Où M. Jean Grave ne veut voir qu'ime faculté, je mets une obligation.

A la charge de qui ? De la société ? On vient de voir que c'est le rêve socialiste de donner pour père aux enfants « Monsieur tout le monde ». Mais les anarchistes repoussent l'intervention d'une collectivité autoritaire, véritable monstre anonyme, dont les griffes pèseraient lourdement sur toutes les vies, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Leur société, d'ailleurs, est inorganique et, comme telle, impropre à toute fonction de tutelle et de paternité. M. Jean Grave nous en avertit : « Étant donné que les anarchistes ne veulent d'aucune autorité ; que leur organisation doit découler des rapports journaliers entre les individus et les groupes, rapports directs, sans intermédiaires, naissant sous l'action spontanée des intéressés et se rompant aussitôt, une fois le besoin disparu, — il est évident que la société n'aurait, pour la synthétiser, aucun comité, aucun corps, aucun système représentatif pouvant intervenir dans les relations individuelles. » Et un peu plus loin : « Il y a bien, en anarchie, une association d'individus combinant leurs efforts en vue d'arriver à la plus grande somme de jouissances possible, mais il n'y a pas de société, telle qu'on l'entend actuellement, venant se résumer en une série d'institutions qui agissent au nom de tous. Impossible donc d'attribuer l'enfant à une entité qui n'existe pas d'une façon tangible. La question de l'enfant appartenant à la société se trouve ainsi tout naturellement écartée (*). » En

(1) La Société future, chap. xxiii, p. 342.

Idées et projets révolutionnaires, 407

somme, la société anarchique n'est qu'une sorte d'indivision vague, instable et confuse. Il serait donc absurde de confier de petits êtres de chair qui veulent être allaités, soignés, entretenus et élevés, à un ensemble flottant et insaisissable, à une masse anonyme sans tète, sans bras et sans cœur.

Fût-elle même autoritaire, fortement organisée, impérieusement centralisée selon le mode collectiviste, la société ne me paraîtrait pas recevable davantage à usurper la place des parents naturels, à exercer les fonctions écrasantes d'une paternité universelle. Son rôle ne doit être et ne peut être que supplétif. Qu'elle recueille les enfants abandonnés, rien de mieux; mais qu'elle se garde d'empiéter sur les attributions de la famille, qui est mieux placée,, mieux douée pour la formation des générations nouvelles! C'est pourquoi, en refusant aux pères et aux mères un droit absolu de propriété sur la personne de leurs enfants, il convient de leur accorder expressément des pouvoirs d'autorité suffisants pour qu'ils puissent remplir les devoirs, les obligations et les charges qui leur incombent au profit de leur postérité. Fils et filles ne sont donc point la chose, le bien, le domaine des parents : c'est entendu. Mais ils restent leurs enfants.

Jamais vous n'empêcherez un père et une mère de dire des descendants qu'ils se sont donnés : « Mon fils, ma fille! » Si difiérente que soit l'autorité paternelle de la propriété privée, on conviendra que les parents ont plus de droits sur leurs enfants que le premier venu du voisinage. Les ayant faits, ils sont chargés de les nourrir. Et c'est méconnaître les intentions de la nature que de leur refuser un pouvoir de protection, de conseil, de direction, qui, dans l'état normal des choses, est tempéré par un fond de tendresse généreuse et compatissante. Les parents sans entrailles sont. Dieu merci! des exceptions. On ne saurait poser en règle

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générale que l'autorité paternelle est plus nuisible qu'utile au développement de Tenfance. On ne fera croire à personne que les pères d'aujourd'hui soient barbares et féroces. Les droits de la paternité ne sont que la juste contre-partie de ses devoirs. Et en quelles mains débonnaires sont-ils souvent placés! Combien peu savent se faire respecter? La fermeté, la dignité 8*en va. L*autorité familiale s'est peu à peu amollie, pour ne pas dire aplatie. Que de parents sont devenus les esclaves de leurs enfants l Que de jeunes gens se moquent de leur vieux bonhomme de père et envoient promener leur vieille bonne femme de mère ! Osera-t-on dire que ces petits messieurs et ces grandes demoiselles gagneront, à ce relâchement de la discipline familiale, de se faire une vie plus noble, plus heureuse et plus utile ?

Et pourtant, le féminisme anarchique presse les pères et les mères d'abdiquer leurs vaines prérogatives. Il mettra, par exemple, dans la bouche d'un père s'adressant à ses filles et à ses gendres, le jour de leur union, des paroles comme celles-ci : « Notre titre de parents ne nous fait en rien vos supérieurs et nous n'avons sur vous, d'autres droits que ceux de notre profonde afiTection. Restés libres, vous n'en êtes devenus que plus aimants. Encore aujourd'hui, vous êtes vos propres maîtres. Nous n'avons point à vous demander de promesses et nous ne vous faisons point de recommandations (>) . » Gela est d'un détachement et d'une confiance admirables.

Non qu'il soit sage au père de s'immiscer rudement dans les aQaires de cœur de ses filles majeures et de ses grands garçons. Mais une sottise est si vite commise, fût-ce en âge de raison ! Gomment, dès lors, en vouloir aux parents de chercher à éclairer leurs enfants sur les suites possibles d'un entraînement ou d'une liaison? Ils

(1) Souvenir du 14 octobre 1882, Unions libres, pp. 29 et 30.

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peuvent invoquer, en ce cas, et leur droit et leur devoir. Car, ici, l'intervention familiale est dictée moins par une manie de commandement que par une vue clairvoyante des véritables intérêts des descendants. Il ne s*agit point d'opposer obstinément le veto des vieux aux inclinations des jeunes. Une fois majeurs, ceux-ci doivent étre« maîtres de disposer de leur cœur. A eux, le dernier mot. Mais interdire aux parents le droit d'en appeler de la passion aveugle à la raison avertie, mais leur faire un crime d'adresser à leur fils ou à leur fille des représentations prudentes et de sages remontrances, mais les obliger à laisser faire et les réduire au rôle de témoins impassibles et indifférents, lorsqu'il s'agit d'actes susceptibles de compromettre l'avenir, le bonheur, la vie même de ce qu'ils ont de plus cher au monde, — c'est vraiment leur imposer une abstention au-dessus de leur force, une abstention contre nature. Nous ne croyons pas qu'on obtienne de sitôt d'un père ou d'une mère qu'ils foulent aux pieds leurs obligations de tendresse, de sollicitude et d'affectueuse protection. Il faudrait, pour cela, leur arracher le cœur. Où est la puissance humaine capable d'étouffer en nous la voix du sang?

Une fois le père dépossédé de sa puissance, il restera la mère qui, semble-t-il, a bien aussi quelques droits sur l'enfant. Elle l'a porté dans son sein et nourri de son lait; elle lui a communiqué son sang, son souffle, sa vie. Pendant neuf mois, elle a fait corps avec lui. Il est sien. Et grâce au fait matériel de la naissance, il peut être facilement revendiqué par elle erga omnes. M. Jean Grave veut bien le reconnaître ; « Plus que la société, plus que le père qui, somme toute, ne peut

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s*af!irmer comme tel que par un acte de confiance, — plus que quiconque, la mère seule a quelque raison d'arguer de ses droits sur l'enfant. » Elle sera donc libre de le conserver (*). Il semble même que Técole anarchiste soit favorable au matriarcat. « Si jamais révolu- ' lion troubla les esprits, dit-on, ce fut assurément celle qui substitua le patriarcat aux institutions matriarcales (>). » Sans revenir à nouveau sur ces institutions hypothétiques (on a vu que beaucoup d'historiens n'y croient pas), il est constant que, durant de longs siècles, la filiation paternelle Ta emporté sur la filiation maternelle dans la détermination de Tétat civil de Tenfant. Et tandis que nous voulons aujourd'hui que celui-ci soit, — grâce au mariage, — le fils du père aussi bien que le fils de la mère, l'esprit féministe tend à exagérer le matriarcat, au préjudice des influences paternelles, sous prétexte que la femme en sera grandie et libérée.

Mais point d'honneur sans charge. En éliminant le père du gouvernement de la famille, on aggrave inévitablement les responsabilités de la mère qui, seule chargée du fardeau de ses petits, ne manquera point le plus souvent d'en être écrasée. Émancipée du côté du mari, la femme sera donc plus gravement assujettie du côté des enfants.

Emile Henry, que l'attentat de l'hôtel Terminus a rendu tristement célèbre, a bien voulu s'inquiéter de cette situation. « Dans la société actuelle, nous dit-il ingénument, l'idée de famille est fondée sur l'union continue et parfois perpétuelle de l'homme et de la femme, en vue de la procréation et de l'éducation des enfants. Nous, les anarchistes, nous ne voyons dans le rapprochement des sexes qu'une crise d'amour. C'est la recherche naturelle et réciproque de l'homme et de la

(1) Lti Société future, p. 347.

(2) Souvenir du i4 octobre i882. Unions libres, p. 11.

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femme. Cela ne crée aucun devoir. Le mâle, après qu'il a fécondé la femelle, ne lui doit plus rien. S'il veut demeurer avec elle, tant mieux ; mais ce sera en vertu de l'amour qu'elle continue de lui inspirer, et non en vertu de je ne sais quel lien insupportable. Aucun devoir ne découle de la procréation, qui n'est qu'un acte momentané. La femme n'a pas même le devoir de l'allaitement vis-à-vis du petit qu'elle a engendré. Si la nature ne l'attache point à son produit, rien ne saurait la retenir près de l'enfant (*). » Ce régime est proprement celui des bêtes qui vaguent dans les champs et dans les bois. Rien n'est plus conforme à la « nature » que l'amour cynique. Je ne sais même qu'un gros mot pour qualifier convenablement un pareil dévergondage : c'est la « chiennerie » universelle.

Ainsi comprise, l'union libre nous ramènerait à cette animalité primitive dont Jean-Jacques Rousseau nous a donné une si charmante peinture : « Dans l'état primitif, n'ayant aucune espèce de propriété, les mâles et les femelles s'unissaient fortuitement, selon la rencontre, l'occasion et le désir : ils se quittaient avec la même facilité. La mère allaitait d'abord ses enfants pour son propre besoin; puis, l'habitude les lui ayant rendus chers, elle les nourrissait ensuite pour le leur. » Cette aimable pastorale n'est-elle pas mille fois supérieure à la triste monogamie des modernes? Plus de devoirs pour le père, plus d'obligations pour la mère. « Fais ce que tu veux! » L'enfant poussera comme il pourra. Le développement de la nature humaine ne saurait se concevoir, au dire d'Emile Henry, que par « la libre éclosion de toutes les facultés physiques, morales et cérébrales. »

Rien n'oblige donc les individus à se charger de leur progéniture. Mais à défaut de la société politique, qui

(1) Docamcot publié par le Journal des Débats du mardi soir 10 juillet 1894.

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sera dissoute, et de la famille juridique, qui sera abolie, à quelles personnes reviendra le soin de les élever? M. Jean Grave répond le plus sérieusement du monde : « A ceux qui aimeront le plus Tenfant. » Que de gens, on effet, sont au supplice d*avoir tout le jour des marmots dans les jambes, et combien répondent à leurs criailleries par des brutalités ! Qu'ils abandonnent leur marmaille : cela vaudra mieux pour tout le mpnde. Il en est d'autres, par contre, pour qui c'est un bonbeur de cboyer, de dorloter, de pouponner les bambins : laissez-leur donc la joie d'élever les enfants des autres. Au lieu de payer des poupées de carton à nos petites demoiselles, pourquoi ne pas leur donner tout de suite un bébé en cbair et en os à mailloter et à entretenir? Nul doute qu'on ne puisse former des bataillons de « nourrices volontaires », qui se dévoueront aux nouveau-nés « par goût et par amitié ». L'amour de Tenfance fera des prodiges. « Plus de mercenaires rechignant sur le travail ; » plus de pédagogues « tortionnaires » ; plus de salariés « sans conviction ». Dans la société anarcbique, « chacun se partageant la besogne au mieux de ses tendances et de ses aptitudes et y trouvant sa propre satisfaction, » les bonnes âmes auront toutes facilités de devenir les « parents intellectuels » des petits abandonnés (*).

Que si tant de bonté vous étonne , on vous répondra que, les difficultés sociales étant aplanies, « le caractère des individus se modifiera certainement » sous la libre action des affinités naturelles. Sur la terre libérée des soucis de l'existence, la solidarité s'épanouira d'ellemême; « une plus grande sincérité régnera dans les relations humaines. » Toute contrainte cessant, r« affection » sera le lien des hommes. « Au lieu d'être une

(1) La Société future, chap. xxiii : L'enfant dans la société nouvelle, pp. 343, 344, 345, 350, passim.

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charge pour ceux qui Tadopteront, Tenfant ne sera plus qu'une jolie petite créature à aimer et à cajoler. » Décidément, nous aurions mauvaise grâce à nous inquiéter des générations à naître. Pour un père qui se dérobera, dix suppléants s'offriront à le remplacer. Et avec quel zèle ! Les substituts volontaires ne manqueront point. Ce sera le miracle de Tanarchie de susciter les plus admirables vocations. « Nul doute, affirme M. Jean Grave, que les individus ne s'acquittent à merveille de leur tâche (*).»

Toutefois, malgré sa robuste confiance, l'écrivain libertaire laisse percer, ici ou là, quelques inquiétudes.

N'est-il pas à craindre que, profitant d'un régime d'absolue liberté, des parents « idiots ou abrutis », (c'est aux chrétiens que ce discours s'adresse), fassent « des crétins de leurs enfants. » Cela est infiniment grave; car protestants et catholiques n'enseigneront vraisemblablement point le catéchisme anarchiste à leur progéniture. Ce qui rassure un peu M. Jean Grave, c'est que cette insanité « sera rendue impossible par la force même des choses. » N'oubliez pas que les États et les Églises seront supprimés ; que, ces retranchements opérés, les individus jouiront pleinement de toutes les béatitudes de la science et de la vie; qu'il est donc inadmissible que l'idée saugrenue puisse venir à des parents « obscurantistes » de façonner des enfants « ignorantins » ; qu'en tout cas, ceux-ci n'hésiteraient point à échapper à l'influence de leurs indignes ascendants, pour se livrer aux nobles éducateurs qui sauront mieux respecter !'« intégral développement » de leur petite personne. Mais il faut tout prévoir. Si donc il arrivait, par hasard, que des parents oppresseurs eussent la mauvaise pensée de nourrir l'esprit de leur

(1) La Société future, eod. loc, pp. 343-344.

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descendance d'a2)surdités rétrogrades, on se réserve de leur faire sentir que « la loi du plus fort est facilement déplaçable(*). » Est-ce bien logique, M. Grave? Gomment ? Voilà des amants de la liberté qui proclament le idroit pour chacun de faire ce qui lui plaît, et qui viennent dire aux catholiques, aux protestants, aux socialistes, à tous leurs adversaires : « Vous aurez mille facilités d'accomplir ce que nous voulons; vous aurez les coudées franches pour développer, de toute façon, la solidarité telle que nous Ten tendons. Mais s'il vous convient d'induire vos enfants en d'autres idées, sachez que le poing nous démange à la pensée de pareils abus. Vous ferez de petits anarchistes, ou nous vous casserons les reins. * Libertaires en théorie, autoritaires en action, les compagnons ne reconnaissent-ils donc qu'une autonomie, — la leur?

On trouvera peut-être que nous avons accordé une bien large place à l'exposé des idées du féminisme révolutionnaire. A quoi bon s'occuper si longuement de pures utopies, qui ne prendront jamais corps dans l'humanité à venir? — Qu'en sait^on? L'esprit d'indépendance et de révolte fait au milieu de nos sociétés d'inquiétants progrès. Tout ce qui tend à affaiblir l'autorité de la famille et à ruiner le droit des parents trouve peu à peu créance dans les esprits. En veut-on un exemple?

Par définition, la puissance paternelle n'est, de l'avis unanime des jurisconsultes, que le droit pour les père et mère de pourvoir à l'éducation de leurs enfants.

(1) La Société future, eod, toc,,, pp. 353 et 355.

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Or, par défiance injurieuse, ou mieux par usurpation violente, le radicalisme jacobin conteste aujourd'hui ce droit suprême aux pères et aux mères de famille. Qu'on attache au devoir moral des parents une certaine sanction juridique : nous Tadmettons volontiers. C'est ainsi que la loi du 28 mars 1882 a organisé un procédé spécial de coercition, pour les forcer à donner au moins l'instruction primaire à leurs enfants. Encore est-il qu'ils doivent être libres de choisir les maîtres auxquels ils délèguent leurs pouvoirs. Gela est tellement évident que si, nous, pères de famille, nous pouvions élever et instruire personnellement nos enfants, nul, je pense, n'aurait l'idée de nous l'interdire. L'État enseignant n'est donc, en principe, que le mandataire des parents.

Mais ce rôle ne suffît plus aux représentants de la politique révolutionnaire. A la liberté du père, on oppose hypocritement la « liberté de l'enfant ». Et cette formule n'est qu'un mot vide de sens, si l'on entend par là qu'il appartient à un petit être sans force, sans lumière et sans expérience, de choisir l'enseignement qui lui convient. Seulement, derrière le sophisme de la liberté de l'enfant, se cache sournoisement une prétention sectaire, celle d'accaparer l'enfant. On ne veut le soustraire à l'influence de la famille que pour le placer plus étroitement sous une autre contrainte. Et cependant, observe M. Brunetière, « s'il est désarmé contre ce qu'on appelle les préjugés paternels, à pins forte raison combien ne le serait-il pas contre ceux d'un maître du dehors? »

Au fond, nos modernes jacobins se moquent du droit de l'enfant autant que du droit du père. Ils n'ont qu'une pensée : substituer à l'autorité familiale instituée par la nature et fondée sur l'amour, le maître sans âme, impersonnel et irresponsable, qui est l'État. Eux aussi admettent, — mais avec moins de franchise que les socialistes, — que l'enfant appartient à tous avant d'appartenir aux siens. A de telles prétentions, ouvertes

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ou dissimulées, les parents n'ont qu'une réponse à faire : il y a entre Tenfant et ses père et mère un lien de chair, un lien de sang, qu'il est criminel de trancher par la force. Nous arracher nos fils et nos filles, c'est nous prendre notre vie. Il n'est point de vol qui soit plus odieux et plus cruel. Toute violence faite au cœur des pères et des mères est un attentat contre les droits les plus sacrés de l'humanité.

Pour revenir à la mère, que peut-elle gagner à ces idées despotiques'/ Une aggravation de sujétion et de misère. L'avènement du collectivisme, en particulier, lui réserve une existence extrêmement dure. Rendue à la liherté de l'amour, délivrée du devoir de fidélité, unie à Thomme par un hail à temps, et non plus par une convention à vie, elle devra renoncer aux charmes et aux sûretés du foyer domestique. Revendiqués par l'État, les enfants appartiendront moins à la mère; élevés aux frais de l'État, les enfants s'attacheront moins à leur mère. Car la piété filiale est un fruit de l'esprit de famille; et celui-ci ne pourrait subsister longtemps sous un régime qui se propose d'abolir le mariage.

Viennent donc les ans avec leurs disgrâces et leurs infirmités : et la mère, devenue étrangère au père et indifférente à ses fils et à ses filles, ne pourra compter que sur le secours des institutions banales de l'Assistance publique. Au lieu du foyer d'aujourd'hui, la solitude et l'abandon; au lieu d'une vieillesse douce et tranquille au milieu des siens, une fin morne et lugubre dans quelque asile de l'État. Dès qu'on supprime la famille, la mère est condamnée à mourir tristement dans un lit d'hôpital. Voilà l'effrayante destinée que les écoles révolutionnaires préparent à la femme de l'avenir l Les épouses et les mères seraient bien imprudentes de prêter l'oreille et d'ouvrir leur cœur à de si funestes doctrines.

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Ici, de bonnes âmes nous accuseront peut-être d'avoir mis à la charge du féminisme des tendances et des idées qui ne sent point siennes. Il ne suffît pas qu'une nouveauté hardie figure au programme socialiste ou s'étale dans un livre anarchiste , pour en conclure que les femmes, même avancées, y sont acquises d'esprit et de cœur. Aussi bien devons-nous reconnaître que la question de la maternité a suscité un schisme grave, dont il est facile d'induire, avec quelque certitude, l'état d'âme des groupes rivaux qui marchent à ravant-garde du féminisme français.

Au congrès de 4896, la citoyenne Rouzade avait réclamé « un budget spécial pour cette fonction qu'on appelle la maternité. » Providence nourricière des petits et des grands, l'État doit assurer, disait-elle, une pension honorable à « toute femme ayant charge d'enfants. y> Mais cette motion, parfaitement logique dès qu'il n'y a plus de mariage et de légitimité, fut assez mal accueillie. Traiter les filles- mères comme des fonctionnaires parut quelque peu audacieux. Cette sorte de prime à la production ne manquerait point, d'ailleurs, d'encourager les naissances irrégulières, au grand profit de ces messieurs des boulevards extérieiirs, qui pratiquent déjà si habilement « l'art de se faire des rentes (le mot deviendrait tout à fait exact) en traitant les femmes comme elles le méritent ».

Ces intéressants personnages ne bénéficieraient pas moins, semble-t-il, de l'abolition de la prostitution réglementée, que le même congrès eut la générosité imprudente de voter. En même temps, le célibat ecclésiastique était signalé à l'attention particulière des dames présentes comme « une cause très préjudiciable à l'ordre moral. » C'est alors que M. Robin, l'ancien directeur de Cempuis, renchérissant sur les déclarations les plus saugrenues, considérant notamment que « Dieu, c'est le mal, » qu' « il n'y a rien à faire avec la

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morale chiétienne », et que « la prostitution ne sera supprimée que par la liberté de l'amour, » réclama instamment « Tabolition de toute espèce de lois relatives à Tunion des sexes ».

Cette proposition fit bondir la moitié de la salle. Ce fut un beau tapage. Et depuis cet événement, il semble que le parti féministe se soit partagé en deux camps, <i les jupes de soie » et « les jupes de laine, » autrement dit les bourgeoises modérées et les révolutionnaires intransigeantes. Tandis que les premières s'attardent à pérorer sur le mariage, sur le divorce, sur la communauté, sur l'adultère, les secondes ne s'embarrassent point de ces subtilités juridiques qui ne doivent avoir aucune place dans leur société à venir. Pour les adeptes du féminisme intégral, les questions de sexe n'ont plus de sens. Aux temps beureux de la Révolution sociale, l'union libre résoudra tous les antagonismes. Qu'on ne s'inquiète donc point des enfants : on évitera d'en faire, s'il le faut. A ce propos, M. Robin, qui ne recule devant aucune audace, se proclama nettement maltbusien, au grand scandale des mères présentes. Et le congrès se subdivisa, du coup, en « féministes purs » et en « robinistes impurs ».

Par suite, les modérées se contentèrent d'exprimer le vœu que, « de sa naissance à sa majorité, l'enfant, mis à la charge de la société, tant au point de vue de son entretien que de son éducation, fût constamment protégé et surveillé, autant dans l'intérêt de la société que dans le sien propre (*). » C'est la négation formelle du droit des parents sur leur progéniture. Mais, du moment que la famille est appelée à disparaître, il faut bien que l'État la remplace; et c'est pourquoi le féminisme, d'accord en cela avec le socialisme, met tous les enfants à la charge de l'Assistance publique.

(1) Journal des Débats des 10, U, 12 et 13 avril 1896.

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Si jamais la société pouvait, suivant ce triste vœu, décharger les mères des soins, des épreuves, des tribulations même qui les attachent à leurs enfants, les sources de la tendresse humaine seraient bientôt appauvries et desséchées. L'élevage des enfants par rÉtat éteindrait vite au cœur des pères et des mères le dévouement et Tamour, c'est-à-dire nos plus belles vertus. Le jour où, effaçant toute responsabilité paternelle et maternelle, une loi aura décrété que les enfants naîtront comme ils pourront, et que TÉtat, prenant la place des parents, se chargera de les recueillir et de les élever, ce jour-là, et l'imprévoyance des femmes et la licence des hommes n'auront plus de frein. C'est pourquoi nous ne verrions pas sans inquiétude (c'est une observation déjà faite) la création d'une « caisse de la maternité » alimentée par les deniers des contribuables. Sous prétexte de venir en aide aux mères pauvres, cette forme de l'assistance énerverait chez l'homme et chez la femme le sentiment des devoirs et des responsabilités de la famille. Mais on s'inquiète peu de cet amoindrissement des facultés affectives.

Reste à savoir si la société pourrait faire face aux devoirs de paternité universelle que, d'accord avec le socialisme, un certain féminisme met à sa charge. Que les divorces se multiplient et passent en habitude, — et nous savons que l'union libre n'est que le divorce pratiqué à volonté, — les enfants trouveront-ils auprès de la Commune ou de l'État les soins affectueux, la protection tendre et dévouée, dont ils jouissent aujourd'hui dans la famille? Rien qu'au point de vue financier, l'Assistance publique plie déjà sous le faix de ses obligations. Pour que les communautés de l'avenir assument le rôle de tuteur, de nourrisseur, d'éleveur d'enfants, il leur faudrait, outre des ressources considérables, des trésors d'affection, de désintéressement, de sacrifice et d'amour, qui ne jaillissent que de l'âme des parents. Si

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parfait qu'on suppose le mécanisme d'une crèche municipale ou d'un refuge départemental, jamais il ne remplacera le cœur d'une mère. Malgré les brèches que le vent du siècle a creusées dans les vieux murs du foyer domestique, la famille française constitue un abri, un soutien, une défense, dont il serait Inepte et criminel de priver l'enfance. Nulle part on ne trouvera pour celleci un asile plus sûr, plus chaud, plus gai, plus confortable. Ne la sevrons point cruellement du lait vivifiant de l'amour maternel ! Quelque perfectionnée qu'on la suppose, l'Assistance publique ne sera jamais qu'une nourrice sèche, très sèche, trop sèche. Mais soyons tranquilles : ce n'est pas demain que les parents abandonneront leurs enfants à cette marâtre. Remplacer le père par un fonctionnaire et la maternité par une administration, quelle idée ! Si jamais quelque dictature révolutionnaire exigeait violemment des familles françaises le corps et l'âme de leurs fils et de leurs filles, j'espère bien qu'un même cri d'indignation soulèverait toutes les poitrines : « Sus aux voleurs d'enfants I »

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