‹ La féminisme françaiseChapitre 34 sur 67 · CHAPITRE I Les risques du féminisme · texte numérisé non relu

CHAPITRE I Les risques du féminisme

I. — OO EST LE DANGER ? — PrBMIER RISQUE : pz SURMENAGE CÉRÉBRAL. — A. QUOI BON TOUT ENSEIGNER ET TOUT APPRENDRE? — LeS EXIGENCES DBS PROGRAMMES ET LES EXIGENCES DE LA VIE.

If. — Doléances des maîtres. — Appréhensions des médecins. — Exagérations a éviter.

III. — Le célibat des intellectuelles. — Ses périls et ses souffrances.

Au cours de ce long ouvrage, — où notre constante préoccupation a été de rendre accessible à tous une question qui ne saurait être indifférente à personne, — on a pu se convaincre que le féminisme, tel seulement qu'il se manifeste eiî France, est vraiment « tout un monde »(*)• H s'étend à toutes les manifestations de la vie sociale ; il touche à tous les domaines de la pensée humaine, — psychologie, pédagogie, droit, politique, morale, économie; et si grave est l'enjeu des problèmes

(1) Voyez Y Avertissement au lecteur de notre premier volunoe, p. ni.

434 Prévisions et conclusions,

qu*il soulève entre les sexes et entre les époux, que nous avons vu les écoles philosophiques les plus diverses et les partis politiques les plus opposés en évoquer Texamen et en revendiquer, la solution. Dès maintenant, le Christianisme et la Révolution se disputent la femme, assurés qu*ils sont que la victoire est acquise d'avance à ceux qui auront Fhabileté de conquérir ses bonnes grâces et son appui dans les luttes de Tavenir.

Arrivé au terme de notre tâche, nous voudrions, avant de clore cette double série d'études, non pas rappeler, même succinctement, les questions innombrables que nous y avons tour à tour abordées et résolues, — ce qui nous entradnerait en des redites inutiles et fastidieuses, — mais seulement remémorer, en les soulignant, les principaux dangers qu'un féminisme excessif et imprévoyant peut faire courir à la femme de demain. Ils sont inhérents aux trois choses qui tiennent le plus au cœur des féministes contemporains : nous avons nommé Yinstruction ^ le travail et Vindépendance. Plus clairement, ce que nous redoutons surtout pour la femme « nouvelle », c'est le surmenage intellectuel, la concurrence économique et l'orgueil individualiste. Ces risques nous semblent si graves que nous tenons, avant de finir^ à les mettre une dernière fois en pleine lumière.

On sait que les questions relatives à l'éducation des filles et à la condition des femmes sont au premier rang de nos préoccupations sociales ; cela est si vrai que le roman et le théâtre s'en sont emparés. De là un mouvement logique et, en un certain sens, irrésistible,

Les risques du féminisme. 435

qui se manifeste autour de nous, et qu'il ne faut ni craindre ni regretter. N'est-ce pas le propre de la vie de faire germer et fleurir indéfiniment la nouveauté sur les ruines du passé? Nous serions vraiment de pauvres philosophes et d'étranges démocrates, si nous fermions les yeux et les oreilles aux spectacles et aux bniits du temps présent.

Or, c'est un fait certain que, par le progrès des mœurs devenues plus douces et des lois devenues plus équitables, la condition des femmes s'est améliorée et tend, d'année en année, à s'améliorer davantage. Par suite, beaucoup de Françaises souhaitent de remplir im réle plus actif dans la société, de tenir une place plus large dans la famille, de mener une vie plus libre dans le monde; et à notre avis, tant que la modestie de leur sexe n'en souffre point, ni leur santé non plus, on aurait tort de refouler de tels sentiments, de combattre de si naturelles aspirations. Après avoir chanté leurs mérites, le moment est venu de reconnaiti'e leurs droits. Libres et responsables comme nous, mais absolument distinctes de nous, nous avons conséquemment réclamé pour elles, suivant la formule même de M. Legouvé, « l'égalité dans la différence ».

Conformément à ce principe, nous n'avons pas hésité à réfuter vivement l'opinion impertinente, d'après laquelle les femmes sont de grands enfants frivoles, souvent malades, incapables de pensée suivie, vouées aux tâches subalternes de l'esprit. S'il est rare qu'elles soient douées d'une intelligence virile^ elles possèdent en revanche des qualités propres, qui nous ont fait dire qu'elles sont aiUres que les hommes, sans être infé- Heures aux hommes. Les perfectionnements des deux sexes ne sauraient donc être pareils^ mais seulement parallèles.

Que la jeune fille puisse invoquer le « droit à la connaissance » et réclamer une instruction plus corn-

436 Prévisions et conclusions.

plète et plus soignée, nous y avons souscrit de grand cœur. Mais il reste entendu que ce droit a des limites, et que cette instruction, par exemple, ne sera pas « intégrale ». En général, les travaux méthodiques, exigés pour la formation complète de Tesprit, conviennent mal à sa nature et à son rôle. Il serait fou de viser à faire de toute femme une institutrice, une savante, d'autant mieux que Férudition lui sied moins que la grlce. M°»« de Girardin disait malicieusement : « En France, toutes les femmes ont de Fesprit, sauf les bas-bleus. » Et de fait, la conversation d'une illettrée aura parfois plus de charme que celle d'une maîtresse d'école.

Joignez que les têtes féminines les mieux cultivées ne sont pas toujours les plus raisonnables. Voyez les « vierges fortes », — pour employer un mot de M. Marcel Prévost : l'instruction à haute dose, qu'elles ont reçue, les a-t-elle toujours perfectionnées? Ce qu'elles écrivent n'offre- t-il point, généralement, quelque chose d'étrange, d'incomplet, d'inquiétant? Les idées qu'elles affirment sont-elles lucides et pondérées ? N'y sent-on pas comme une âme tourmentée, enfiévrée, désorbitée?

C'est que les qualités propres à l'esprit féminin procèdent moins d'une culture intensive que d'un fond naturel. Elles lui viennent spontanément, comme à Talouette son gazouillement et sa légèreté. A vouloir élever les femmes sur le modèle des hommes, on risquerait d'insinuer en leur intelligence plus de prétention que de force, plus d'orgueil que de sagesse, plus de pédantisme que d'élévation. Il y a longtemps que Fénelon a dit, avec son admirable bon sens, qu' « une femme curieuse et qui se pique de savoir beaucoup, est plus éblouie qu'éclairée par ce qu'elle sait. » Elle ne vise qu'à devenir un « bel esprit »; elle n'a que du dédain pour les bourgeoises qui préparent des conserves, surveillent le blanchissage et soignent leur jardin et leur basse-cour; et comme elle a vite pris l'ha-

Les riêques du féminisme. 437

bitude de lire sans cesse, elle néglige toutes ses affaires et souvent sa propre toilette.

Combien d'études, même sérieuses, sont inutiles à la très grande majorité des femmes ? Est-U une créature plus à plaindre que la jeune fille chèrement pourvue des grâces superflues d'une éducation de pensionnat, et qui, une fois mariée, n'aura pas la moindre femme de chambre à son service ? A quoi lui serviront les arts d'agrément? et le piano? et l'aquarelle? et son bagage littéraire? et son brevet supérieur? Vienne son premierné, et il lui faudra se contenter de la musique, dont ce petit souverain la régalera jour et nuit. Et si, par bonheur, il lui reste au cœur quelque douce flamme, si l'instruction inutile, qu'elle a reçue, n'a pas appauvri et desséché en elle l'instinct maternel, elle aura vite fait d'oublier avec joie ses partitions, ses pinceaux et ses livres.

Pourquoi alors accabler nos jeunes filles de connaissances érudites qui ne sauraient être d'aucun secours dans la vie? C'est une belle chose de faire pénétrer dans l'éducation féminine ce qu'on appelle « le large et vivifiant courant de la science moderne ; » c'est une tâche peu commune d'enseigner aux écoliéres « à prendre conscience de leur âme qui sommeille, à développer leurs énergies latentes, afin de les rendre capables de penser l'action juste et de la vouloir. » Certes, un pareil programme n'est pas banal. Est-ce une raison pourtant d'introduire, péle-méle et avec efl'ort, dans la cervelle des jeunes patientes, les notions confuses de toutes les sciences humaines? Or, voici, d'après les confidences d'une maîtresse, à quel supplice sont présentement soumis les professeurs de nos lycées de filles :

438 Prémiiam et conclusions.

« Il n^est pas rare de les voir faire, dans une même journée, le commentaire d^une églogue de Virgile, Tanalyse du système de Kant, Texposé des transformations du substantif dans la langue d*oïl et le tableau du régime parlementaire des Anglais au xviii<^ siècle, ou expliquer le rôle du système nerveux périphérique, la structure de Taéromètre de Nicholson. les relations métriques entre les côtés d'un triangle et la formation des carbures d'hydrogène, — et reliqua 1 »

Sûrement, l'esprit de Molière n'habite pas ces maisons d'enseignement. De quel rire notre grand comique eût cinglé, lui vivant, cette pédagogie cruelle! Et notez que je ne plains qu'à moitié les professeurs : si ces dames sont surmenées, c'est leur rôle, après tout, et presque leur devoir. Ma compassion va surtout aux élèves condamnées à les écouler, les malheureuses!

Il n'est donc pas mauvais de rappeler, en passant, que le maître a pour fonction d'élaguer, de simplifier, de clarifier les programmes toufi'us et indigestes qui menacent d'écraser toute la jeunesse. Savoir se borner, telle est la première qualité du professeur, la plus précieuse et la plus rare. Et si désirable qu'il soit de faire instruire et éduquer les femmes par les femmes, j'ai déjà exprimé la crainte que peu de maîtresses satisfassent à cette condition essentielle d'un bon enseignement, la pente naturelle de l'esprit féminin devant les incliner beaucoup plus à la minutie détaillée de l'analyse, qu'aux vues larges et supérieures de la synthèse. Que si même les errements d'aujourd'hui devaient se générali$er, attendons-nous à ce qu'ils produisent une génération de jeunes femmes anémiées par la fièvre et dévorées par la névrose. Les médecins sont unanimes à déclarer que la tension excessive du cerveau a, sur l'organisme féminin, les plus graves répercussions. Quelle menace pour l'avenir de la race! Surmener la jeune fille, c'est par avance épuiser la mère. Si donc nous continuons,

Les risques du féminisme, 439

comme les exagérations du féminisme intellectuel nous y poussent, à déprimer, à débiliter le tempérament de nos écolières par Tobligation d'un travail de tête exagéré, nous risquons de compromettre, de ruiner même, par anticipation, la santé des femmes. « Ce qu'il y a de très important, disait encore le tendre Fénelon, c*est de laisser affermir les organes en ne pressant pas l'instruction. »

Qu'on se rappelle donc une bonne fois que le but suprême de toute éducation, c'est de préparer des êtres utiles à l'humanité. Or, l'homme sera médecin, avocat, ingénieur, fonctionnaire ou soldat. Sa vie s'écoulera au dehors, se dispersera et se dépensera dans les occupations extérieures de sa carrière ou de son métier. Le travail le dispute et l'enlève à la famille. En lui, le professionnel l'emporte sur Thomine d'intérieur. « A la femme, au contraire, sauf exception, il ne sera jamais demandé que d'être une femme, c'est-à-dire une jeune fille, une épouse et une mère. » Et le charmant poète Auguste Dorchain, auquel j'emprunte cette citation, exprime absolument notre pensée, en ajoutant : « Que tout, dans son éducation, soit donc combiné pour que la Française se réalise pleinement sous ces trois aspects. Et pour cela, que faut-il? Que son éducation soit avant tout esthétique, morale et, dans la plus large acception du mot, religieuse. »

N'en déplaise au « féminisme intégral », mieux vaut faire de nos filles des intelligences ouvertes à toutes les nobles pensées, mais aussi et surtout des âmes prudentes et modestes, convaincues que le peu qu'elles savent n'est rien auprès de ce qu'elles ignorent, — plutôt que des têtes bourrées d'érudition vaine, des êtres artificiels que leur fatuité pédante rendrait insupportables et que leur égoïsme savant rendrait dangereux ou inutiles. Et ce faisant, nous aurons préparé plus efficacement l'avenir et le bonheur de nos enfants.

440 PrévUians et conclumns.

Lors même qu*à force de talent, de chance ou d*énergie, une femme a réussi, avec ses seules ressources, à s*assurer une vie indépendante et honorable, franchement, son isolement nous fait peur. Car il n'y a pas à le nier : elle est hors de sa fonction véritable, hors de sa destinée. M.^^ Emile de Girardin la comparait à un rosier stérile. Et, en réalité, pour se faire un nom dans une carrière libérale, elle doit s'arracher le cœur et faire taire le cri de ses entrailles. Quel sacrifice ! Et si, renonçant au mariage, elle n'a point la force de renoncer à l'amour, quel sera cet amour sans dignité, sans sûreté, sans lendemain? La femme éminente que je citais tout à l'heure a fait à cette question effrayante une réponse qui ne l'est pas moins : « La terreur de l'enfant, qui resterait à sa charge, glace ses baisers. »

C'est pourquoi nous avons entendu certaines féministes exaltées clamer, d'une voix furieuse, qu'il est injuste que l'homme ait les plaisirs de l'amour et la femme les douleurs de la maternité. Libre aux naïves et aux stupides de se résigner encore à enfanter : c'est leur affaire. Mais une « intellectuelle », digne de ce nom, doit imposer silence au cri obscur de l'instinct. L'horreur de l'enfant est une conséquence naturelle du féminisme intransigeant.

A tout prendre, je préfère à ces divagations le célibat ingénu, triste, farouche, des vierges froides et têtues qui repoussent, comme une souillure, tout contact avec l'homme. Et pourtant, elles devraient se dire qu'aucun livre, aucun chef-d'œuvre, aucune science ne pourra jamais faire d'une jeune fille une véritable femme ; car c'est là, comme le remarque une Italienne spirituelle, M°>« Neera, « un privilège que Dieu a trans-

Les risques du féminisme. 441

mis directement à Thomme » : ce dont je voudrais, pour ma part, qu'il se montrât plus conscient, plus reconnaissant et plus fier.

Ainsi donc, soit parle surmenage cérébral et la ruine de la santé qu'elles supposent chez les meilleures, soit par l'appréhension de la maternité et la peur de l'enfant qu'elles impliquent chez les pires, l'étude immodérée et l'émancipation excessive des femmes sont un vol commis au préjudice de l'humanité future. Voilà pourquoi les progrés du féminisme, lorsqu'ils outrepassent les limites de la raison, nous semblent périlleux et inquiétants.

Page 1