CHAPITRE IV Plaidoyer en faveur de la femme électrice
SOMMAIRE
I. — A-T-ELLE INTÉRÊT A VOTER ? — La POLITIQUE DÉMOCRATIQUE INTÉ-
RESSE LES FEMMES AUTANT QUE LES HOMMES. — Lb BULLETIN DE VOTE EST l'arme des faibles.
II. — En favsur des droits politiques de la femme. -^ Sa capacité. — Sa moralité. — Son esprit conservateur.
III. — Opinions de quelques hommes célèbres. — Résistances intéressées. — Les femmes sont- elles trop sentimentales et trop dévotes pour bien voter ?
Tout concourt à justifier le droit des femmes au suffrage politique. Reste à savoir si elles ont vraiment intérêt à l'exercer. On nous objectera sans doute, à ce propos, que Texercice des droits électoraux ne saurait être mis au rang des béatitudes ; que jouer un si petit rôle officiel est de médiocre conséquence ; qu'il y a de plus grandes joies et de plus pures jouissances sur la terre que d'introduire, de temps en temps, un bulletin dans l'urne sous l'œil soupçonneux, de trois citoyens vigilants appelés scrutateurs ; que ce plaisir est si peu du goût de tout le monde que beaucoup d'hommes , — et des meilleurs, — y renoncent sans privation, sans souffrance ; qu'en fin de compte, voter ne fait pas le bonheur. Vienne donc le jour où toutes les femmes
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seront électrices, il y aura quelques politiciennes de plus, et pas une mécontente de moins.
On nous dira encore, avec une grâce insinuante, que, dépourvue du droit de suffrage et placée même sous puissance de mari, la femme est maîtresse , quand elle le veut, d'exercer une certaine influence sur les affaires de sa ville ou de son pays. Souveraine de ce petit royaume qu'on appelle le ménage, elle n'est point dénuée de tout moyen d'agir sur les déterminations et le vote de son mari ; et ce pouvoir*modeste, sans éclat, mais sans responsabilité, fait d'une femme intelligente et fine TÉgérie du foyer. Grâce à cette influence discrète, la femme moderne, sans rien sacrifier de ses devoirs d'épouse et de mère, remplit un peu, dans les affaires politiques, l'office d'un monarque constitutionnel : elle règne, mais ne gouverne pas. Qu'elle reste donc la maitresse de la maison et le bon génie de la famille : c'est le vœu de ceux qui professent le culte de la femme et le mépris de la politique.
Le malheur est (ce sera notre réponse) que la femme d'aujourd'hui n'a plus autant qu'autrefois le droit et le moyen de se désintéresser des choses de la politique. Depuis que le peuple émancipé a pris en main la direction de ses propres affaires, depuis que le suffrage universel a subordonné notre fortune, notre famille, notre vie, à cette force anonyme, irrésistible, irresponsable, qui est le nombre et qui s'affirme par une simple majorité si souvent précaire et instable, la politique est devenue la préoccupation et le devoir de tous. Est-ce qu'une femme de tète ou de cœur peut rester indifférente à la question de savoir si l'impôt dévorera le fruit de son travail, si une législation révolutionnaire confisquera ses biens héréditaires, si la puissance redoutable de l'État empiétera sans cesse sur les droits de la famille? Les Françaises auraient grand tort, en vérité, de se reposer sur leurs maris ou sur leurs pères
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du soin de conjurer ces périls. Un seul exemple : l'immense majorité des femmes de France était hostile à la laïcisation des écoles, et leurs hommes l'ont faite.
D'ailleurs, il ne faut pas croire qu'en toute chose l'intérêt des deux sexes soit identique. Actuellement, l'ouvrier et l'ouvrière de l'industrie ont des intérêts, non seulement distincts, mais absolument contraires. « Nous avons aujourd'hui mille raisons de voter, diront les femmes. D'abord, c'est par milliers que nous travaillons de nos mains pour gagner notre vie. Est-il donc inutile de plaider nous-mêmes la cause de notre labeur, de notre sexe, et de manifester nos opinions, nos besoins, nos griefs, par ce même bulletin de vote que la loi a mis précisément en ce but aux mains des hommes? Est- il superflu de prendre la défense de notre épargne contre vos gaspillages financiers, la défense de nos enfants contre votre pédagogie stupide, la défense de nos consciences contre votre intolérancB sectaire? » A cela, point de réponse.
Aurons-nous enfin le triste courage de refuser le droit de voler à la femme parce qu'elle a le malheur d'être plus faible que l'homme? Ce serait aggraver une inégalité de nature par une injustice de la loi. Voter est aujourd'hui le seul moyen légal d'affirmer ses droits et de défendre ses intérêts. Plus la personne humaine est menacée, plus elle a besoin d'être protégée. Dans notre société, le bulletin de vote est l'arme des faibles et des opprimés. Dénier au sexe féminin le droit de sufi'rage, c'est lui refuser le droit de légitime défense. L'expérience politique et parlementaire atteste que les législateurs font surtout les lois pour ceux qui font les législateurs. L'intérêt conspire donc avec le droit en faveur de l'éleclorat des femmes.
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Si chère que nous soit la logique, notre intention toutefois n'est point de lui sacrifier Tintérêt public. Que Ton nous démontre que le vote des femmes est préjudiciable à la nation ou à la famille, et nous renoncerons sans regret à leur émancipation électorale.
Invoquant d'abord rintérôt national, on nous assure que les femmes sont moins capables que les hommes d'exercer le droit de suffrage. Elles n*ont point Tintelligence des affaires, ni le discernement réfiéchi, ni le sang-froid. De complexion nerveuse et sensible, elles s'émeuvent plus facilement et plus vivement que nous. Les mouvements populaires, le fanatisme religieux ou politique, l'enthousiasme, l'efiFroi, la colère, exercent sur leur âme des ébranlements soudains, des entraînements regrettables. Esclaves de leurs nerfs, elles n'émettront que des votes de sentiment ou de passion. C'est pourquoi, si favorable quïl fût à la femme, Michelet estimait que « la politique lui est généralement peu accessible, » parce qu'il y faut « un esprit généralisateur et très mâle. »
Nous pourrions répondre de suite que les femmes ont montré souvent un véritable talent de gouvernement, et que, pour ne parler que du passé, des reines comme Elisabeth d'Angleterre, Marie-Thérèse d'Autriche et la grande Catherine de Russie ont fait assez belle figure dans le monde(*). Stuart Mill(«) prétendait même que toutes les femmes mises à l'épreuve du pouvoir s'étaient
(1) Appleton, De la sitvtaiion sociale et politique des femmes dans le droit moderne^ p. 15.
(2) Stuart Mill, L* Assujettissement des femmes y traduction Gazelles, pp. 117 et suIy.
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montrées à la hauteur de leur tâche. Mais ne citons pas avec trop de complaisance Tadministration de quelques grandes souveraines : on nous répondrait par le mot de la duchesse de Bourgogne à M"^*» de Maintenon : « Savezvous, Madame, pourquoi une reine gouverne mieux qu'un roi? C'est que, sous une reine, c'est d'ordinaire un homme qui dirige, tandis que, sous un roi, c'est généralement une femme. »
Mettons que l'observation soit juste : elle n'est pas, après tout, si désavantageuse pour le sexe féminin. « L'orgueil de l'homme repousse le mérite, dit Joseph de Maistre, et l'orgueil de la femme l'appelle. » Quelle excellente disposition pour bien voter! Seriez-vous donc si surpris que le suffrage des femmes fût plus éclairé, plus prudent et plus pratique que le nôtre ?
Ne faisons pas les fiers. Si les femmes ne sont pas, à l'heure qu'il est, plus intelligentes que les hommes, elles sont peut-être plus instruites. Je veux bien que, dans les classes prétendues dirigeantes, nous tenions encore la prééminence de la culture et du savoir; mais, en revanche, dans les classes populaires, il est bien difficile de refuser à l'ouvrière plus de finesse, plus d'ouverture d'esprit, plus de largeur de cœur qu'à l'ouvrier. La paysanne elle-même a l'intelligence plus éveillée, plus meublée, plus cultivée que le paysan. A la ville et surtout à la campagne, tandis que le maître commande, la maîtresse inspire et gouverne; en sorte que, dans les masses profondes du sufïrage universel, notre loi a exclu précisément du vote la partie la plus clairvoyante de la population française. Voulons-nous donc avoir un corps électoral plus éclairé? Comprenons-y les deux sexes. L'adjonction des femmes, c'est r « adjonction des capacités. »
De plus, la femme du peuple est d'une moralité supérieure à celle des hommes de sa condition. Nous avons eu déjà l'occasion de citer les statistiques criminelles,
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qui établissent que le nombre des délinquants mâles dépasse considérablement le chiffre des condamnations encourues par les fenjmes. A quelles gens le pays doitil faire appel, de préférence à tous autres, lorsqu'il s'agit de choisir les législateurs, sinon aux membres de la société qui respectent le mieux les lois établies? Or, tandis que nous fermons l'accès du scrutin aux femmes honnêtes et vertueuses, nous y admettons, — hormis seulement les criminels, — tous les hommes sans foi ni loi, tous les débauchés, tous les alcooliques. C'est de l'insanité pure. Qu'on ne dise point, après cela, que le suffrage des femmes est contraire à la tranquillité publique, car nous serions trop manifestement autorisé à user du môme argument contre le suffrage des hommes et même à réclamer l'abolition du régime parlementaire qui permet à nos faiseurs de politique de mener autour de nous un si scandaleux tapage.
Les hommes sont donc mal fondés à se prévaloir contre les femmes d'incapacité intellectuelle ou d'incapacité morale. Et comme elles ont le sens de l'ordre et le goût de la bonne administration, veuillez croire qu'elles tiendront un moindre compte des couleurs, des manifestes, des vociférations ou des vocalises d'un candidat que de sa valeur propre et de son honnêteté personnelle. Transportant aux affaires de l'État leurs qualités de boimes ménagères, elles n'auront pas de peine à se montrer plus fidèles au scrutin, plus libres dans leur choix et surtout plus scrupuleuses, plus sévères que nous sur les questions d'honneur et de probité, si bien qu'il se pourrait que la bonne politicienne nous guérît du mauvais politicien.
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C'était respérance d'Emile de Girardin qui saluait dans rélectorat des femmes « ravèaement d'une politique plus haute, plus profonde et plus large, de moins en moins révolutionnaire, et de plus en plus sociale. » V Égale de V homme, d'où j'extrais cette idée, fut une réponse à V Homme-Femme d'Alexandre Dumas ; et l'on peut croire que* l'opuscule de Girardin ne fut pas étranger à la conversion du grand dramaturge qui, après avoir persiflé les revendications féministes, les exalta soudain dans les Femmes qui titrent et les Femmes qui votent. Et nous avons aujourd'hui pour garant dé leurs prévisions le progrès des mœurs politiques dans les heureux pays où fleurit, par exception, rélectorat féminin. Rendant compte des résultats de la loi du 12 décembre 1869 qui, dans l'État de Wyoming, a reconnu aux femmes le droit de vote en matière politique, le juge John Kingman conclut que « l'influence générale du sufi'rage féminin a été d'élever le niveau moral et intellectuel de la société et d'assurer l'élection des hommes les plus capables (\). » Et je vous prie de croire que les femmes de là-bas ne négligent rien pour faire triompher la candidature qu'elles soutiennent. « Elles ont sur nous tant d'avantages! » disait un journaliste américain (*).
Faut-il craindre, par ailleurs, que leur sentimentalismie et leur dévotion ne les entraînent à des votes et à des choix inconsidérés ? « Elles seront mauvaises gardiennes de l'honneur national, a-t-on dit. Faites qu'une; guerre soit juste et nécessaire : elles y refu" seront leur adhésion (')• » De fait, les femmes se sont
(1) Ed. ViLLBY, Le Mouvement féministe contemporain^ p. 15.
(2) OsTROGORSKi, La Femme au point de vue du droit public^ pp. 71 et s.
(3) DuYBRQBR, De la Condition politique et civile des femmes, p. fc2.
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associées en grand nombre aux ligues de la paix. Leur cœur, si riche de pitié, se soulève naturellement contre les horreurs de la guerre. Beaucoup de féministes, — et des plus notoires, — sont de chaleureux adeptes de la cause humanitaire. Mais, à tout prendre, lorsqu'il s'agit de déchaîner la guerre, mieux vaut un cœur timide qu'un cœur léger. Bienheureux les pacifiques ! Il n'y a pas trop de mains sur la terre pour élever au-dessus des peuples jaloux et querelleurs le rameau d'olivier.
Apôtre de la paix internationale, la femme servirait également la cause de la paix intérieure. D'esprit conservateur, ayant le sens de l'ordre et le goût de l'économie, la bonne ménagère française répugnerait à la violence des partis extrêmes ; et comme son éducation chrétienne la voue très généralement à la défense des traditions sociales, elle fournirait par ses votes un appoint considérable à la politique modérée.
« Vous y étesl interrompront certaines gens; elles ne nommeront que des curés ou des congréganistes. » — Et après? Si vous leur accordez le droit de vote, c'est, j'imagine, pour les laisser libres de voter à leur convenance et non point pour leur imposer je ne sais quel mandat impératif. Le prêtre et l'évèque ne sont point, d'ailleurs, si déplacés dans une assemblée délibérante : tout ce qui touche au culte et aux œuvres d'éducation et d'assistance rentre au premier chef dans leur compétence et leur mission. Que si la soutane d'un candidat cachait, par hasard, plus d'ambition et d'égoïsme que de dévouement à la chose publique, la claivoyance des électrices aurait tôt fait de le découvrir et leur confiance ne tarderait pas à se porter sur de plus dignes et de plus méritants. Il n'est pas si facile qu'on le croit de conquérir l'âme des dévotes. Beaucoup, dans le nombre, sont indépendantes et rrondeusés : demandez à MM. les Curés 1 Les meilleures chrétiennes n'excluront point les
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laïques et ne voteront qu'à bon escient. M"® Marguerite Durand estime même que, si les femmes se montrent trop accessibles aux influences religieuses, ce sera pour un temps si court que l'Église, qui a la vie longue, ne tient pas, chez nous, à en faire Texpérience(*). » A qui fera-t-on croire, en tout cas, que leurs suffrages seraient moins libres que ceux de nos cantonniers et de nos ivrognes? Et puis, il n'est guère possible que leurs choix soient pires que les nôtres.
Je n*ai point, du reste, la simplicité de penser que Tesprit sectaire puisse s'accommoder de mes idées et se ranger à mes conclusions. « L'habileté avant la justice, » voilà le mot d'ordre de ceux qui placent l'intérêt de parti au-dessus des droits de la personne humaine. « Quand la Française aura nos opinions politiques, disentrils, nous lui permettrons de voter. Pas avant ! » On me pardonnera de ne point discuter cette manière de voir : je la tiens pour aussi décisive que misérable; car elle subordonne cyniquement la cause des faibles à l'utilité égoïste des forts.
(1) Voir la Fronde du vendredi 14 septembre 1900.