‹ La femme auprès du malade à notre époque [microforme]Chapitre 1 sur 3 · PS · texte numérisé non relu

PS

que je viens vous réciter un pensum. Loin de là.

Le sujet de ce travail me permettra, mesdames, de faire connaître votre caractère et ses instincts généreux. C'est un rôle que je remplirai avec bonheur. J'espère qu'en outre il ne blessera pas trop votre modestie.

Dès les premiers instants, je m'étais dit :

La femme... la médecine... comment rendre les deux sujets aussi intéressants l’un: que l'autre ?

La femme, oui; mais la médecine? Et voilà qu’en songeant à ces choses, des souvenirs d'enfance me revinrent ; c'était indécis, effacé comme toutes les choses lointaines, d'abord ; puis cela devint plus accusé, plus certain. Petit garçon, à la campagne, j'avais été malade. Je me souviens que j'étais très content. Plus d'école, plus de leçon, et toutes sortes de bons soins, des gâteaux, des confitures. Toujours quelqu'un près de moi pour me distraire, chanter une chanson, conter un conte. Les heures coulaient rapides ; c'était délicieux, absolument déli-

ni

cieux. À peine fini qu'on recommencerait encore.

C'est alors que je trouvai le sujet de cette causerie. Oui... c'est bien cela...

La femme auprès du malade. Impossible que ça n'intéresse pas. Tout le monde en sait quelque chose. Plus je méditai sur le sujet, plus je letrouvaiadmirable. Je l'avoue, mesdames, en toute humilité; j'étais très fier de moi. J'avais réussi à mettre à l’arrière plan, à rejeter dans l'ombre la partie prosaïque, peu intéressante du sujet : la médecine, et à mettre en évidence le côté où se trouvent l'intérêt et la beauté : la femme,

La médecine est une science aride ; parler de choses techniques est toujours désagréable. Tandis que la femme auprès du malade, qu’elle soit instruite ou pas instruite, possède toujours la science du cœur.

Son habitude est de mettre dans tout ce qu'elle fait un peu de son âme... quand elle ne la met pas tout entière.

Ces choses-là sont toujours intéressantes à raconter. Je compris alors, toute la beauté du

sujet en même temps que j'en saisissais la clef :l’Âme féminine consolant la douleur, c’est tout un poème. Une femme dans la chambre d’un malade est un rayon de soleil; le regard de son âme, le sourire de son cœur sont les meilleurs baumes connus. Un malade a besoin, non seulement des remèdes qui guérissent, mais des bons mots qui consolent. S'il lui faut gagner des forces, il lui faut aussi reprendre courage. Un patient découragéne guérit pas facilement. Heureux celui dont le chevet est sous la surveillance d'un être aimé; qui voit se pencher sur lui, dans ses moments de fièvre, un visage rempli de tendresse compatissante ! Celui-là ne peut pas mourir; trop de liens le rattachent à la vie. C'est dans la chambre aux volets bien clos, à l’air rempli d'odeurs pharmaceutiques, c'est près du lit où un être vivant lutte contre la mort, fait appel à tout son organisme pour chasser la maladie, que l'on peut constater la vérité du proverbe :

l'amour fait des miracles.

Mais l’amour dans l’âme de la femme ne

et

demeure pas à l’état platonique ; il se traduit bientôt en dévouement. La femme s'intéresse non seulement au confort de son foyer, mais au bien être de la communauté et du pays. Aussi, si vous le voulez bien, afin de constater le rôle de la femme, à notre époque, auprès du malade ou du blessé, nous irons d’abord en Angleterre et en Allemagne assister aux débuts, sur le continent, de la profession de garde -malade ou de xurse; puis nous reviendrons au Canada contempler à l'œuvre dans nos hôpitaux la sœur hospitalière. Alors, un court voyage à Paris nous permettra, avec un peu d'imagination, de faire le tour des ambulances durant le siège, et de constater que, pendant la guerre franco -prussienne, les sœurs decha'ité se faisaient tuer sur les champs de bataille tout comme des soldats. Ensuite nous rentrerons dans nos foyers admirer le rôle moins héroïque, mais très grand aussi, de la mère de famille, ou de la dame patronesse d’un établissement de charité.

Je tâcherai de vous démontrer, dans ces différentes excursions au pays du beau, que la femme, en toute circonstance, conserve toujours l’exquise délicatesse dont se compose sa personnalité. C'est pourquoi aussi je ne vous parlerai pas de la femme-médecin.

Permettez-moi de vous le répéter, mesdames ; c’est un parti pris chez moi, ce soir, de ne vous faire que des compliments. Si vous ne croyez pas que ce soit par conviction, je le regretterai beaucoup. Mais je sais que vous ne me mettrez pas dans cette position fausse; car je serais alors forcé, comme justification, de prétendre que je tenais surtout à votre bon accueil, et ce serait enlever beaucoup de mérite aux belles choses que je vais raconter, et dont l'honneur vous revient.

D'abord, laissez-moi vous dire une histoire. Je tiens à montrer tout de suite les grandes choses que peut accomplir linitiative d'une femme guidée par ses senti-

ments charitables. Nous sommes au 15 octobre de l’année 1854, dans cette jolie campagne de l'Angleterre qui s'appelle le Derbyshire. Dans le parc d'une villa, suivant à pas lents l'allée déjà jonchée de feuilles mortes, une femme se promène, pensive.

L'air est limpide et sec, l'horizon teinté de rose par un soleil superbe; tout est calme, tranquille. La femme s'est assise sur un banc; elle a laiss. poser son regard sur cette belle nature automnale qui l'entoure.

Mais son âme est bien affligée, bien triste.

Le pays est dans une si grande anxiété. Voilà quinze jours que les troupes ont gagné la bataille de l'Alma, que la France et l’Angleterre ont dit au tzar de Russie: “ Tu n'auras pas les Dardanelles !” Depuis lors, des nouvelles affreuses sont venues. Vingtcinq mille blessés à l'hôpital de Scutari; et

* pas de remèdes à leur faire prendre, pas

de linge pour panser leurs blessures, à peine quelques chirurgiens pour voir aux cas les plus urgents. C'est affreux de laisser souffrir ainsi tant de braves soldats. Et

oo

ce correspondant de guerre du 77»es, ce William Howard Russell, qui continue à envoyer des nouvelles épouvantables. Des phrases Îui reviennent à la mémoire:

“ l'odeur est effrayante”.... ‘c’est à peine si l'air fétide peut s'échapper à travers les trous des murs et du toit et obscurcir l’atmosphère d’alentour” .... ‘Je malade a soin du malade et le mourant du mourant” ....‘"les hommes doivent succomber parce que le corps médical de l’armc° anglaise a oublié que les vieilles guenilles sont nécessaires pour panser les blessures.” Alors son cœur se serre en pensant aux angoisses des mères, des sœurs, des fiancées qui lisent ces nouvelles. Tout le monde s’est ému; on veut remédier à ces choses; on envoie de l'argent; dans la seule journée d'hier, le 77»es accuse réception de deux mille livres sterling. Mais elle continue sa méditat.on. Elle pense à tous ses compatriotes mourant loin de la famille et de la patrie, n'ayant personne pour les secourir.

Après tout, mon Dieu, doit-on s’en étonner !

Ces hommes héroïques savent très bien gravir les hauteurs de l'Alma et renverser les Russes. Mais à quoi sont-ils bons quand il s'agit de consoler! Que peut un camarade devant un camarade qui souffre ? Savent-ils seulement qu'il y a moyen d’adoucir l'oreiller d'un mourant. Ces souffrances horribles, imméritées, émeuvent son âme compatissante ; un grand souffle de pitié la soulève. Alors, tranquillement, comme si de rien n'était, reprenant le chemin parcouru, elle rentre chez elle, s'assied à son bureau, et écrit à M. Sidney Herbert, le ministre de la guerre, demandant à être envoyée comme garde-malade à l’armée d'Orient. Et elle signe: Miss Florence Niphtingale.

C’est peut-être la première fois que vous entendez ce nom-là, mais il était déjà connu en Angleterre; car en même temps que Mlle Nightingale écrivait au ministère de la guerre, le ministre de la guerre lui écrivait aussi, lui demandant d'organiser un service d'infirmières qui rejoindraient les

cantonnements de l’armée à Scutari. Elle accepta tout de suite. Le pays savait l'intention du gouvernement. Tous les évéques, de quelque dénomination qu'ils fussent, avaient offert les services des communautés de leurs diocèses. Le ministre accepta les offres, à condition que l’organisation entière et toute l'autorité seraient laissées entre les mains de Mile Nightingale, qu'il nomma officiellement à ce poste d’honneur. En huit jours, la troupe d'élite fut organisée ; elle se composait de dix sœurs de la Merci, de quinze garde-malades prises dans les hôpitaux et de quatorze dames choisies parmi les applicantes volontaires.

Et l’on se rendit sur les rives du Bosphore où soixante pour cent des blessés mouraient, mortalité plus forte que celle de Londres pendant le grand choléra.

C'est alors que l'on put juger des effets prodigieux de l'intelligence guidée par une volonté ferme et douce. Les hôpitaux furent lavés, nettoyés, blanchis ; les détritus de toutes sortes enlevés; on laissa l'air et le

soleil entrer dans les salles ; les blessés, placés dars des lits, sinon confortables,du moins très propres, virent se pencher sur eux des visages remplis de compassion et des mains légères et habiles panser leurs plaies et rafraîchir leur front brûlant. Alors, ce sentiment divin qui console et encourage, l’espérance, entra dans tous les cœurs, suivant pas à pas, dans leur marche légère et rapide, ces femmes infatigables que l'on voyait constamment passer, souriant à tout le monde, et rappelant à tous la patrie absente. Pendant les dix-huit mois que ces femmes héroïques vécurent à Scutari, sur les trente et quelques mille blessés qui passèrent sous leurs soins, il n’en mourut que 4,600. Quand Îx paix fut conclue, quand leur œuvre admirable fut terminée, les infirmières de l’armée d'Orient reprirent tranquillement la route de Londres, satisfaites de l'œuvre accomplie, heureuses d’avoir pu utiliser d’une manière si profitable les trésors d'affection que renfermait leur cœur. Mais elles laissaient en arrière d'elles leur

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chef, Melle Nightingale, dont la frêle constitution n'avait pu résister au travail énorme qu'elle s'était imposé, et qui, malade, s'en revenait à petites Journées à travers l'Europe, voyageant incognito avec sa tante sous les noms de Mme et Meile Smith.

Quand elle rentra enfin dans son /ome du Derbyshire, n'ayant pas voulu passer par Londres pour éviter les ovations, elle rapportait des bords de la mer Noire une santé irrémédiablement compromise, mais un cœur content et heureux.

Ce qui avait valu à Melle Nightingale

être choisie pour diriger cette mission patriotique par le gouvernement anglais, c'était ses voyages en Europe, pendant lesquels elle avait étudié le fonctionnement des hôpitaux. Frappée du peu de considération que l’on portait, dans son pays, aux garde-malades, et de l’état déplorable dans lequel se trouvaient certains établissements, elle avait parcouru le continent, étudiant surtout l'hôpital Lariboisière, à Paris ; puis elle s'était enrolée, en 1849, parmi les dia-

conesses de Kaiserwerth, où elle avait passé deux ou trois ans. Elle était donc à même de bien s'acquitter de sa râche. Mais à son retour elle ne la considéra pas comme terminée. Elle avait à cœur de relever l'état social des femmes qui se consecrent au soin des malades. À cette époque, on employait souvent, comme pgarde-malades, des prisnonières; cela déconsidérait un peu les autres, celles qui adoptaient la chose comme leur gagne pain. Florence Nightingale est considérée comme la créatrice du xursins mo- derne. Sa santé détruite ne lui permettait plus de payer d'exemple; mais elle fit tant et si bien par ses paroles et ses écrits, qu'il en est résulté ce type perfectionné et intéressant de la érained nurse telle que la fournit aujourd'hui à l’Angleterre le Queen Victoria ÿubilee Institute. Dernièrement encore, elle envoyait aux Zwyses réunies en congrès à Chicago des conseils très éclairés et très pratiques.

C'est à Kaiserwerth que l'héroïne de Scutari fit son éducation de zurse. C'est,

ou du moins c'était à cette époque un petit village des bords du Rhin, connu des environs, quelques années auparavant, pour sa très grande pauvreté. Son pasteur avait été obligé, pour payer les dettes de l'église, de voyager en Europe afin de recueillir les fonds nécessaires. Il a--ait été frappé, en Hollande, du soin que l’on prenait des prisonniers. L'idée lui vint, à son retour, d'employer des femmes sorties de prison, à porter à leurs anciennes compagnes des bons soins et des bonnes paroles, afin de tâcher de les réhabiliter plus tard dans la société. L'idée réussit. Après quelques années, ces femmes, réunies en congrégation, faisaient beaucoup de bien dans la région, visitant les prisonniers, les malades, les pauvres, les orphelins. Bien dirigées par leur pasteur, Théodore Fliedner, elles devinrent d'excellentes garde-malades, et l’on venait de loin, comme Melle Nightingale, pour étudier leur méthode. L'œuvre s'améliora constamment, s'agrandit de plus en plus.

Ce ne fut plus des prisonnières, mais des

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femmes du peuple, qui s’enrôlèrent. Aujourd’hui, apr’ : soixante et quelques années d'existence, les diaconesses de Kaiserwerth possèdent une église, un grand hôpital, un séminaire, un asile pour les diaconesses invalides, une maison pour les ouvriers, un asile pour les orphelins, un autre pour les prisonniers, sans compter une librairie, des écoles et les coffages des officiers. L'institution possédait, il y a dix ans, en Europe et aux Etats-Unis, soixante établissements et six mille membres.

Telles sont les origines, en Allemagne et en Angleterre, de la profession de gardemalades. Elle est aujourd’hui très bien organisée dans ces deux pays et offre aux jeunes filles pauvres un bon moyen de gagner leur vie. Le costume d’infirmière frais et joli, jette une note très gaie dans le paysage mouvementé de la société actuelle.

On le trouve non seulement dans les salles d'hôpitaux, mais dans les familles ; grâce à l'entraînement qu'elles reço:vent dans des écoles spéciales, les zurses savent se faire

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apprécier dans ies deux places. Beaucoup de villes ont du dséricé nursins ; c'est-àdire qu'elles payent des nuyrses spéciales chargées de visiter les quartiers pauvres et d’avoir soin des malades qui ne peuvent être transportés et que les médecins d’hôpitaux soignent à domicile. Ces femmes dévouées passent les journées entières à visiter les malades, faire les pansements et enseigner aux membres de la famille à préparer des aliments légers et donner les soins nécessaires. C'est en 1859 que le député de Liverpool au parlement anglais, M.

Rathborn, eut l’idée d'envoyer à ses frais une garde-malade visiter les pauvres. Il en résulta tant de bien que quatre ans plus tard la ville était divisée en dix-huit circonscriptions ayant chacune leur urse.

Les désirs de Mile Nightingale se sont accomplis; les garde-malades forment maintenant, en Europe et en Amérique, une classe de femmes instruites et respectées L'impératrice Frédéric la femme de linfortuné empereur d'Allemagne mort d’un

cancer de la gorge, a fondé à Berlin une maison où l'on enseigne gratuitement aux jeunes filles nobles, mais pauvres, à devenir garde-malades accomplies. Ces jeunes filles portent nn costume spécial et s'engagent à servir pendant trois ans dans les hôpitaux ou les familles, moyennant une somme fixée à l'avance. Il y a aussi, en Suisse, près de Lausanne, une école bien connue, celle de La Source, qui forme des garde-malades distinguées. Une fois diplômées, elles sont libres de pratiquer où bon leur semble.

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Voilà pour les œuvres d'institution purement laïque ou privée.

Mais je ne crois pas me tromper en réclamant pour le catholicisme la priorité de ce sentiment exquis de dévouement qui fait accomplir avec tant de charité le rôle du bon Samaritain.

Voyez en France durant le Moyen-Age; comptez les abbayes de femme qui s’y trouvent, et dites-moi si le pauvre malade oule

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voyageur épuisé qui cheminaient alors péniblement sur les routes rocailleuses de notre mère patrie n'ont pas toujours trouvé, à la porte de ces établissements, le visage souriant de la charité chrétienne qui leur disait : ‘ Entrez.” Quand on avait besoin de bons soins, on savait où les prendre. Aujour- &’hui, les gensintelligents qui gouvernent le beau pays de France ont jugé que ces vieilleries étaient bonnes du temps de leurs grands pères, mais ne devaient plus exister dans un siècle de progrès : ils ont mis les religieuses à la porte des hôpitaux. Laissonslà ces tristes détails. Raconter les bienfaits des communautés religieuses à un auditoire montréalais, c’est bien inutile, assurément. Nous avons nos propres communautés, ‘dont les fondatrices ont joué un rôle dans notre histoire, et nous connaissons leur œuvre. Quand on a parcouru les longues salles de l'Hôtel-Dieu, avec leur double rangée de lits blancs, leur plancher jaune comme de l'or; quand on a visité l’Institut de Nazareth, et constaté les prodiges de

patience qu'on y accomplit; quand on a fait le tour de l'établissement de la rue Guy, où les sœurs grises recueillent les vieillards qui n'ont plus de foyer et les enfants sans famille ; quand on s’est arrêté à la Providence, où les malades et les infirmes vont chercher un peu de bonheur avant de mourir; alors, vraiment, il est inutile de réfléchir ou de raisonner. Tout simplement on se sent fier de voir dans notre ville tant de charité et de dévouement.

Nous tenons de race, d’ailleurs. On peut dire, sans exagération, que Ville-Marie a été fondée par un soldat courageux et une femme de cœur.

Maisonneuve planta d’une main ferme le drapeau du roi dans le sol canadien, et jura qu'il y resterait, quand bien même tous les arbres de l’île devraient se changer en iroquois. Melle Mance, que ces choses-là n'effrayaient pas non plus, était toujours à son poste quandil s'agissait de remplir, dans la palissade du fort de la Pointe à Callières, le rôle qu'a joué si souvent la femme dans

l'humanité et dans l’histoire : panser les blessures et relever les courages. Notre artiste national, Philippe Hébert, n’a pas oublié de mettre ensemble, dans le monument superbe qu'il a créé pour nous, ces nobles figures des premiers temps de la colonie.

Vous parlerai-je aussi de la fondatrice de l'Hôtel- Dieu de Québec, de la nièce du cardinal de Richelieu, madame la duchesse d'Aiguillon, qui nous arriva de France sur le même bateau que madame de la Peltrie et sœur Marie de l’Incarnation, que Bossuet appelait la Thérèse du Nouveau-Monde.

Cette dernière nous décrit, dans ses lettres, la tempête effroyable qui les assaillit en mer, et la frayeur qu'elles eurent de faire naufrage. Vraiment, il eut été dommage que la patrie fut privée d'un si précieux trésor. Ces âmes lumineuses defemmes chrétiennes jettent une clarté brillante sur l'aurore de notre histoire. Elles ont, ces femmes, de leurs mains délicates, pétri dès son début l'âme de la nation. Nous ne songerons jamais à les effacer de notre histoire, car c'est sous

les rayons ardents de leur charité si grande que s’est infiltré en nous ce sentiment religieux et fort qui fait que nous, Français.

nous sommes restés des Canadiens croyants.

Notre historien Garneau a écrit : “ L'amour des lettres et la charité ont formé au Canada tous les grands établissements destinés à l'instruction publique ou au soulagement de l'humanité souffrante.” Et Louis Fréchette s'est écrié un jour : “ O notre histoire! écrin de perles ignorées!” Nos joyaux les plus précieux, nous les connaissons, et nous ferons | en sorte qu'ils demeurent, longtemps encore, © la parure de notre pays.

Plus on étudie ce caractère féminin de la 1 sœur de charité, de la sœur hospitalière, ! plus on se sent sous l'influence d’un charme 1 étrange et puissant. Car, enfin, la plupart « du temps, ce sont des jeunes filles, —vous . les avez peut-être connues ? Vous les avez peut-être rencontrées? — qui prennent le . voile. L. jeune fille, pour qui le foyer est tout; qui ne vit que par la famille et qui ‘ne peut s'affranchir de ces liens intimes sans

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détruire à jamais sa destinée. Et voilà pourtant, de son propre vouloir, qu'elle les a brisés, ces liens si forts. Elle s'est arrachée des bras de ses parents en larmes; elle a dit au mcnde qui |. fêtait, la regardait comme une «= ces élues : “Adieu! je m'en vais!” Elle a franchi la porte du cloître, s’est prosternée sous le drap mortuaire, a laissé une grille se refermer sur elle ; elle habite une cellule. Quel est donc ce pouvoir immense, plus fort que les liens du cœur, plus fort que les liens du sang, qui fait que cette âme tendre, assoiffée d'affection, renonce à tout ce qu’elle aime, à tout ce qui la faisait vivre ?

Attendez; vous allez peut-être comprendre.

Voici la salle d'hôpital et ses deux rangées de malades. Venez, s’il vous plaît, derrière cette cloison vitrée, mais ne faisons pas de * bruit, car il y a des Âmes sensitives qui sere- ! plient sur elles-mêmes à la moindre alerte. * La sœur hospitalière commence sa visite. !

Elle est allée trouver ce petit malade qu'on |

a amené l’autre jour, la jambe fracturée, et qui en a pour quatre bonnessemaines encore, L'enfant a étalé ses jouets devant lui: il essaie de se distraire, de tromper l'ennui; mais il est facile de voir, à ses longues pauses méditatives, qu'il n’y parvient pas. La sœur s’est penchée vers lui; elle a pris part à son jeu, égayé le petit malade par une histoire drôle. L'enfant bat des mains, demande à recommencer ; il se sent heureux, confiant, consolé, comme s'il était chez lui, que sa maman fut là, près de son lit. Alors la sœur passe au voisin, un vieillard qui avait un cancer à la lèvre. Le chirurgien l'a enlevé, ce qui a causé une ! longue cicatrice qui demande beaucoup de - soins. Tout en constatant que les banda- . ges sont bien en place, la sœur taquine un peu le brave homme: “ N'est-ce pas qu'on va en fumer une pipe, après ce temps-ci ?

« C’est qu'on n'aura pas encore trop mau- * vaise mine, savez-vous!” Le vieillard - essaie de sourire malgré sa cicatrice. Ila bon espoir. Ça va bien jusqu'à présent.

Au tour du troisième, un pauvre diable que l'ambulance a cueilli sur la rue. Il est fort inquiet : sa famille, demeure à la campagne, ne sait pas ce qui lui est arrivé, et pour sûr que sa femme va se faire du mauvais sang.

“Mais non, mon brave, mais non; nous allons envoyer de vos nouvelles ... donnezmoi l'adresse.” Et la sœur écrit sur un calepin. Puis elle continue sa tournée, ayant un bon mot pour tous, apportant un verre d'eau à celui-ci, sa potion de remèdes à celui-là. “C’est l'heure, mon ami, il faut avaler sans rien dire.” Les malades lui obéissent, sont heureux de voir quelqu'un s'intéresser à leur bien-être, la suivent dans sa marche avec des yeux reconnaissants.

Elle va, s’arrêtant à chaque lit, redressant les oreillers, fermant les persiennes lorsqu'il y a trop de soleil, s'intéressant au sort de tous, les grands et les petits, les convales-

cents et les moribonds. Sa visite terminée,

elle embrasse d'un coup d'œil tous ses pen-

sionnaires, voit qu'ils ont l'air content, que* rien ne leur manque, et retourne, avec un#

dés e à ons à A die

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sourire, reprendre son livre d’heures, continuer la prière quotidienne.

Nous pouvons entrer maintenant, la sœur hospitalière a accompli son œuvre. Voilà pourquoi je vous ai fait attendre. Cette femme compatissante, qui prodigue a'nsi ses soins aux affligés, c’est la jeune fille de tout à l'heure, que nous avons connue recherchant l'affection et la sympathie. Maintenant, | ce Di l'intéresse, ce sont les souffrances, | c'est la misère d'autrui. Elle se sent rem- ‘ plie de dévouement pour ces éclopés de la . vie, à qui il ne faut qu'un peu de compas- {sion pour reprendre courage; elle sait {trouver pour eux les paroles affectueuses jqui sont un baume au cœur, et elle les dit

avec un tact tout féminin.

Ce besoin de s'épancher au dehors, de faire ‘le bien, que les femmes du monde trouvent ‘dans leur bonheur personnel, la sœur de cha- -rité le prend dans un sentiment plus grand, plus désintéressé, la dominant tout entière,

guidant ses pensées et ses actions, qui a fait Tfde la jeune fille timide cette femme géné-

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