‹ La femme auprès du malade à notre époque [microforme]Chapitre 3 sur 3 · II · texte numérisé non relu

II

La conquête d’un pays par la civilisation et la foi est toujours belle; les premiers temps de notre histoire sont dignes d’admiration. Mais la guerre entre deux pays civilisés, faite pour le triomphe d’une ambition politique, en vertu del’axiôme: La force prime le droit, cette guerre là est horrible.

On l'a vu il y a vingt-cinq ans, lors de la { lutte franco-prussienne. Les combats à la | frontière, la prise de Sédan, l'envahissement { du territoire, le siège de Paris, tout cela semblait un cauchemar. Quel dut être le ‘ saisissement de la France quand elle vit passer sur ses routes les premiers convois . de blessés, et les gares de chemin de fer ; transformées en ambulances! C’est alors : qu'elle dut être frappée par la réalité de | cette chose effrayante, le sang versé. Durant

ces jours néfastes, les femmes de France furent admirables. Les unes recueillirent ‘ des blessés chez elles et leur donnèrent les 1 premiers soins. Les autres se firent infir-

mières dans les ambulances de campagne et devinrent les assistantes des chirurgiens. On vit même passer sur les champs de bataille, parmi les blessés et les mourants, la cornette blanche de la sœur de charité, et des balles ennemies venir immoler, sur le champ d'honneur, l’âme même du dévouement chrétien.

T'elle était la position cruelle de la française de 1870 que tout en prodiguant ses soins aux blessés que le sort lui désignait, elle ne pouvait s'empêcher d'espérer que des personnes charitables en feraient autant, sur un autre coin de France, pour le fils ou l'époux que la guerre avait pris. (Ce fut bien pis encore, quand Paris, la grande ville, fut assiégée par les Prussiens. La parisienne de l'année terrible, restée seule au foyer avec les enfants trop jeunes pour combattre et les vieillards exempts du service, se vit menacée par trois fléaux à la fois : le fer, le feu et la famine. Le cœur angoissé par !

l'inquiétude, il lui fallait tous les jours, pen. ! dant de longues heures, lutter à la porte |

des dépôts où l’on distribuait les rations de pain; heureuse encore de ne pas être renversée sur la rue par un éclat d’obus, ou de ne pas trouver, à son retour, la maison en flammes. Ce furent des journées de souf- rances atroces.

Et malgré tout, quel dévouement ! quelle charité! Les hôpitaux, les musées, les théâtres sont convertis en ambulances, car on se bat aux fortifications, et nombreux sont les blessés. Les chirurgiens ont fort à faire, mais ils ne peuvent garder leurs {aides : la défense réclame tous les com- {battants Alors, ce sont encore, comme toujours, les femmes qui pansent les blesisures et relèvent les courages. (Grandes | dames et ouvrières, femmes du peuple et | actrices, on voit toutes les classes concourir {à la même œuvre, amenées par une douleur commune sur le terrain égal de la charité.

l Leur dévouement fut incessant pendant «toute la durée de la guerre. Quand tout {cela fut fini, bien fini, que le dernier Prus- ‘sien eut repassé la frontière, la femme de

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France put enfin penser à elle-même, constater l’étendue de son malheur et porter avec fierté le deuil national: comme disent les bulletins de bataille, elle avait bien mérité de la patrie.

La Canadienne ne connaît pas la sombre horreur de pareils jours; plaise à Dieu qu’elle ne la connaisse jamais ! Notre pays, d’ailleurs, par sa situation politique, se trouve moins exposé à de pareils événements.

Mais en Europe, avec le système de paix armée adoptée par la diplomatie moderne, on vit continuellement sous la menace d’un semblable danger. Les gouvernements sont convaincus que le champ de bataille éprouve la puissance d'un peuple et aguerrit ses soldats; personne ne paraît songer dans ces circonstances aux intérêts de la femme, qui sont bien en jeu autant que ceux de la nation. L’ambition continue à préparer ses ultimatums et ses engins de guerre, etilne

reste d'autre ressource à la femme que de se dévouer quand le malheur arrive, et de se préparer au devouement quand il n’est pas encore venu. Heureusement pour les peuples qu'elle a lhabitude du sacrifice.

Rarement a-t-elle failli à sa tâche.

Voyez en France à l'heure actuelle, depuis l'expérience terrible de la dernière guerre; quelle est la française qui ne s'intéresse pas à la Croix rouge. C’est une société dont les ministres de la guerre et de la marine sont présidents d'honneur, le duc d'Aumale, président actif, et le baron de Rotschild, trésorier. Le comité central des dames est présidé par Mme la maréchal de McMahon et Mme la générale Février. Cette société peut, à vingt-quatre heures d'avis, fournir tout le matériel, le linge et le personnel nécessaires au fonctionnement de 68 infirmeries de gare, de 22 hôpitaux auxiliaires de campagne, et de 500 hôpitaux ordinaires pouvant recevoir 50,000 blessés ou malades. Ceci fait voir son importance.

L'organisation mérite d’être étudiée. Tou-

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tes les grandes villes des départements ont leur comité de dames et de messieurs, 360 en tout, qui n’ont qu'un seul but ; se mettre en état d'établir immédiatement dans la région, en cas de gr re, un hôpital et des ambulances, avec tout ce qui leur est nécessaire.

À Paris. le conseil central fait donner, deux fois par semaine, des cours sur l’hygiène, la physiologie, les pansements et les premiers soins à donner aux blessés. Les dames peuvent y inviter leurs amies; de même pour les conférences, qui ont lieu moins souvent. Là où se révèle surtout le côté pratique et féminin, c'est qu'après chaque cours du vendredi, on distribue d’un côté aux dames des échantillons de linge à pansement, et l’on reçoit, de l’autre, l’ouvrage qu'elles ont bien voulu faire depuis leur dernière visite. C’est comme cela que la société approvisionne ses magasins.

Non seulement depuis 1870 elle a perfectionné son organisation, en créant, entre autres, des écoles de brancardiers; mais

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durant toutes les expéditions qui se sont faites aux colonies : Tunisie, Tonkin, Sénégal, Dahomey, aujourd'hui encore à Madagascar, elle a expédié des caisses de linge, de remèdes et d'aliments. Elle fournit des membres artificiels aux amputés et s'intéresse aux familles des soldats morts au champ d'honneur. Cette société de la Croix rouge est admirablement bien organisée ; toute la meilleure société de France tient à honneur d'en faire partie. Sa sollicitude ne s'étend pas seulement aux blessés de l’armée et de la marine, mais encore à ceux des nations amies. En 1878, elle fit parvenir aux armées russes et ottomanes 400,000 francs de dons, produit d'une souscription ouverte par ses soins. Cest un exemple touchant de la grandeur d'âme de notre mère-patrie, que la force brutale et le hasard peuvent vaincre sur un champ de bataille, mais qui tiendra toujours le premier rang par l'intelligence et la générosité.

Au Canada, nous n'avons pas d'armée ni de marine. Les régiments volontaires que nous possédons, en cas d'appel, feraient noblement leur devoir, il n'y a pas à en douter. Nous l'avons vu déjà. Mais grâce à Dieu, jusqu’à présent, les événements n'ont jamais fait ressortir la nécessité d’organiser ea permanence des ambulances ou des corps de brancardiers. Est-ce à dire que la charité ne trouve pas à s'exercer dans notre beau pays? Hélas ! nombreux sont les combats que l’on doit livrer sur cette terre. Ne faisons-nous pas partie, suivant l’admirable parabole du catholicisme, de l'Eglise militante? Les pauvres, les malades ne sont-ils pas les blessés de la vie? Quelqu'un a-t-il jamais eu l’idée que le cœur de la femme canadienne restait insensible à ces douleurs-là ?

Ce serait bien mal connaître ia noblesse de son caractère. Quand elle ne se dévoue pas comme sœur hospitalière, elle s'intéresse

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comme femme du monde, à tous les dévouements. [Il n'y a pas un seul établissement de charité qui ne possède ses dames patronesses. Laissez-moi vous décrire celles que les hasards de la vie m'ont permis de mieux connaître ; mais soyez persuadés que leurs qualités les plus brillantes sont partagées par toutes les autres.

Montréal possède sa société de ia Croix rouge. Ce nest pas une société militaire, mais c'est bien une société militante. On l'appelle l'Association des Dames Patronesses de l'Hôpital Notre-Dame. Plus d'une fois déjà, la croix rouge au bras et le sourire aux lèvres, on l’a vu remporter des victoires éclatantes. La dame pationesse combat pour son drapeau. Quand une femme charitable combat pour le bien, les moyens stratégiques ne lui manquent pas.

Mettant à profit, comme les femmes de France, l'expérience du passé, elle attire son ennemi déclaré dans des guet-apens de plus en plus charmeurs, s’avance vers lui dans un coquet uniforme, l'entoure de mar-

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ches savantes et de mouvements bien combinés, ne se servant toujours que d’un seul mot d'ordre : Pour les pauvres. Et l'ennemi, dois-je l'avouer, ce pauvre ennemi qui s'était juré de se défendre jusqu'à la mort, finit par obéir, comme il fait toujours depuis que le monde est monde, au pouvoir vainqueur de son adversaire : il rend les armes.

Je ne sais si l’on doit appeler cela de la lâcheté chez lui, mais il a semblé aux observateurs qu'il aimait ce genre de bataille et n'avait pas honte de la défaite.

La dame patronesse continue dans Ville- Marie la tradition de notre histoire; nous voyons revivre en elle le dévouement des anciennes canadiennes. C'est ainsi qu'elle remplit sa part de devoir dans la société ; elle la remplit avec un tact tout féminin qui la fait rester dans son rôle. En femme d'esprit, elle sait rendre sa tâche agréable pour les autres et pour elle-même. Que ce soit sous la tente d’une kermesse ou dans les salles d’un dîner de Noël, son costume fait plaisir à ceux quile voient passer comme

à celles qui le portent. Son sourire engageant, éclairé par la croix de Génève, sait obtenir tout ce qu'il veut, parce qu’il a comme forc: et comme mobile la pitié compatissante d’un cœur généreux. Ft voyez toute la portée d'une noble action inspirée par un sentiment charitable ; là où la dame patronesse croyait nemployer que ses qualités attractives au soulagement de la misère et de la souffrance, elle s’est trouvée à jouer un rôle plus grand encore, à aider au développement de la science médicale dans notre jeune pays. Dans les salles de l'hôpital, au chevet des malades hospitalisés, le clinicien et la dame patronesse peuvent se donner la main avec une égale fierté ; tous les deux contribuent, l’un par sa science, l'autre par sa charité, au maintien d’un établissement dont le but, dont l'œuvre entière fait honneur à notre civilisation et au pays.

Avant de clore cette causerie sur la femme auprès du malade, permettez-moi de

ne pas vous quitter sans dire quelques mots de la mère de famille. Le sujet nous a servi déjà d’entrée en matière, mais c’est toujours avec plaisir qu'on y revient. Comment raconter tous les bons soins que la maman sait trouver pour ses enfants, pour sa petite famille ? Que de rêves n'échafaudet-elle pas sur plus tard, quand ils seront grands! Quels soucis ! quelles alarmes quand la maladie s'abat sur ce petit monde rieur!

Il faudrait la plume de Gustave Droz pour décrire ces choses avec toutes leurs nuances. Sœur hospitalière, infirmière à l'armée ou dame patronisant un établissement de charité, la femme soulève notre admiration ou notre sympathie; mère de famille auprès de son enfant malade, elle émeut profondément le cœur de l'humanité. C'est un drame intime qui se passe, où l'âme dela mère est tout entière en jeu. Va-t-il mourir, cet enfant chéri dont elle a guidé les premiers pas, découvert les premiers éveils de l'intelligence? La mort sera-t-elle assez cruelle pour lui enlever cette autre partie :

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d'elle-même, ce petit cœur nécessaire à sa vie? Quels moments longs et pénibles que ces heures grises de la maladie passées à prodiguer ses soins, à consoler le petit ma.

lade, dont l’âme apeurée et souffrante se révèle dans le regard et dans les gestes!

Quand enfin tout danger s’est évanoui, quand l'enfant a repris ses couleurs et sa vivacité, l’âme maternelle entre vraiment elle-même en convalescence, se sent réellement revivre à nouveau. Comment l'humanité ne seraitelle pas attendrie par ce tableau trop souvent répété ? N'y est-elle pas rattachée par ses liens les plus intimes! La femme penchée sur le berceau d’un enfant, mais c’est l’âme humaine tout entière ? En voyant ia femme courir, dans un moment d’enthousiasme, vers le soldat blessé, nous nous sentons émus; nous l’admirons avec respect quand elle consacre sa vie entière au soin des malades : mais nous nous inclinons devant elle avec un enthousiasme attendri quand nous la voyons souffrir de la souf-

france de son enfant: c'est là son rôle le plus beau, le plus noble et le plus touchant.

Telle est, dans ses grandes lignes, la physionomie de la femme auprès du malade à notre époque.

Cette causerie avait pour but de vous en donne1 un portrait aussi fidèle que possible. Le plus difficile en peinture, ce n’est pas de trouver le dessin de la figure ou la nuance des couleurs ; le grand art, c'est de conserver à la physionomie son expression propre, sa personnalité. J'aurais voulu, pourtant, ne pas abandonner le portrait commencé sans être sûr de sa ressemblance. Mais voilà.

Par quel coup de pinceau fixer dans les yeux le bonheur du dévouement qu'on y voit briller, la pitié compatissante dont ils sont remplis? Comment placer sur les lèvres le suprême encouragement et l'inaltérable bonté du sourire? De quelle manière enfin répandre sur tous les traits ce quelque chose d’intangible, d'immatériel qui consti-

tue le charme féminin ? Pardonnez-moi d'y renoncer. Je me contente d'indiquer les grandes lignes du tableau, laissant à chacun le soin de le compléter à l’aide de ses souvenirs personnels. Ce sera le meilleur moyen, je crois, de lui donner sa ressemblance.

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