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PRÉFACE

Ce livre est fait de trois études, faites ellesmêmes pour des publics différents. J'ai lu d'abord la première à Besançon, la seconde à Paris, la dernière à Angers. Puis les deux premières ont paru dans Le Correspondant et la troisième dans la Revue des Deux Mondes.

On m'a exprimé le désir qu'elles fussent réunies en volume. On m'a donné l'espoir que peut-être servirais-je ainsi la cause de la femme et de l'enseignement.

Je ne me dissimulais pas qu'assembler ces études était ajouter à leur imperfection. En effet, elles ont pour base certaines idées maîtresses qui leur sont communes. Quand chacun de ces essais demeurait isolé, l'indication de ces idées y était nécessaire et n'y apportait ni longueur, ni redites. Quand ils seront ensemble, on trouvera sans doute que certaines pages des uns et des autres, en se suivant, se ressemblent trop.

Mais la chance, si faible soit-elle, d'être utile ne doit pas être négligée par amour-propre d'auteur. D'ailleurs, à voir combien la vérité met de temps à vaincre les préjugés et les indifférences, il semble qu'on ne la répète jamais assez. Il faut qu'elle sollicite et importune pour obtenir. Et c'est

vi PRÉFACE

pourquoi si quelque lecteur s'aperçoit que certaines idées réapparaissent, et si, les examinant plus d'une fois, il les adopte avec plus de certitude, il me pardonnera.

Etienne Lamy.

Si le bonhomme Chrysale, qui n'était pas courageux, vivait encore, est-il une contrée, est-il une compagnie où il osât redire

. . . Qu'une femme en sait toujours assez Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse ?

Partout les femmes ont conquis le droit au savoir. Elles portent la curiosité de leur esprit sur tous les sujets. Non seulementh lesjommes ne contestent plus que ce zèle d'apprendre soit licite, ils le favorisent. L'instruction des femmes est passée au rang d'intérêt public. Leur culture est devenue la sollicitude de toute puissance enseignante, et sur la nécessité de cette éducation sont d'accord l'Église et l'État.

Ce n'est pas que la race de Chrysale soit éteinte. Ses descendants, s'ils ne luttent pius contre un courant trop fort, gardent leur méfiance. Ils ne peuvent oublier que la première femme a eu pour premier caprice le goût de la science, et l'essai a assez mal réussi pour les décourager d'autres tentatives. Ils craignent que la science aggrave dans la femme la vanité par l'orgueil. Chez les unes, la vanité ne s'amusera-t-elle pas de l'étude comme d'une mode, n'acquerra-t-elle pas des connaissances graves avec légèreté, moins pour les avoir

que pour s'en parer, pour emprunter à ces bijoux sérieux un éclat imprévu, et ne fera-t-elle pas une nouvelle espèce de coquettes, des coquettes en us et en es ? Chez les autres, avec un savoir plus vrai, n'est-ce pas l'orgueil qui s'élèvera ? Et de ces hauteurs ne descendra-t-il pas avec trop de regrets aux occupations modestes, ne se sentira-t-il pas comme déchu dans ces vulgarités qui sont le devoir? A l'accomplir, ils craignent que la femme ne souffre, ou qu'à le négliger elle ne les fasse souffrir eux-mêmes.

Ils redoutent plus encore qu'à accroître ses connaissances, elle ne fausse son jugement. Ils voient sous le nom de science les vérités les plus salutaires et les erreurs les plus redoutables se disputer les esprits : ils se demandent si la femme saura choisir entre elles.

Ceux que préoccupe le souci de protéger contre l'effort des incrédulités contemporaines la civilisation apportée au monde par le christianisme ne sont pas les moins inquiets. La femme a été jusqu'ici, par la simplicité humble de sa foi, le défenseur le plus sûr et le plus intrépide du sentiment religieux; si, à cette foi qui ne discutait pas et vivait au-dessus de toute controverse, le besoin de connaître et l'habitude d'argumenter substituent chez la femme le désir de justifier, à l'aide de la raison, ses croyances, n'y a-t-il pas un péril que, par l'étude, le doute ne pénètre en son intelligence ? Et n'est-il pas évident que nulle conquête dans les autres domaines du savoir ne compenserait le dommage moral fait au monde, le jour où la femme cesserait d'être croyante ?

Tout bas que soient murmurées ces objections, il faut les entendre et les examiner tout haut. Car, si elles sont justes, elles sont décisives. Nul n'aurait le droit d'exposer la femme et, par la femme, la société, aux maux qu'entraînent l'idolâtrie du moi, la témérité de la raison et la ruine du sentiment religieux. Mais si, précisément, le plus sûr moyen de prémunir la femme contre la vanité et l'orgueil, comme d'affermir son jugement et ses croyances, était une instruction solide? Il vaut la peine de le rechercher : car, cela établi, la cause de l'enseignement serait gagnée auprès de tous, et ses derniers adversaires deviendraient ses plus chauds partisans.

Et d'abord posons bien la question qui, pour presque toutes les femmes et pour un grand nombre d'hommes, est la principale. La femme ne peut-elle développer son savoir sans exposer sa foi ?

Cela n'a jamais été reconnu par l'autorité la plus intéressée au maintien de cette foi. L'Église a toujours enseigné que la loi du travail oblige l'être humain à cultiver le plus noble et le plus utile des dons, la faculté de connaître. L'Église a été la première, la plus constante, longtemps la seule amie de l'intelligence féminine. L'idée que les mérites de la femme se conservent dans l'ignorance, un peu comme les salades pour rester blanches ont besoin d'obscurité, est un concept laïque. Et la tâche est facile et l'intérêt réel de montrer à travers les siècles, comme l'essaie la seconde partie de ce livre, que la sollicitude pour la femme, la confiance en ses aptitudes, ont été les traditions des penseurs chrétiens et que, contre elles, l'oubli injurieux et le mépris égoïste ont été les sentiments habituels aux précurseurs du scepticisme.

Ce n'était d'ailleurs ni l'influence de ceux-ci, ni la crainte contraire d'affaiblir par l'étude la foi, qui rendit, durant les siècles les plus pieux, les

hommes indifférents au savoir des femmes, et les femmes elles-mêmes peu ardentes à s'instruire : c'était la suprématie même de la religion et l'apparence indestructible de son pouvoir. Quand toute science se soumettait à l'Église, quand la révélation était tenue pour plus sûre que l'évidence, quand les incrédules passaient pour les criminels de la pensée, quand l'État lui-même, par ses rigueurs contre eux, maintenait intacts les dogmes et attestait la nécessité sociale de l'orthodoxie, il semblait à beaucoup superflu que la femme, religieuse d'instinct, et intelligente de Dieu par le cœur, s'embarrassât dans un examen des doutes inconnus et des preuves inutiles à sa foi. Affermie dans cette foi par toutes les voix qui s'élevaient de la terre, consciente d'être en accord avec le sentiment de tous, elle trouvait, dans les témoignages de cette conscience universelle une autorité plus efficace que n'aurait pu être le témoignage d'une étude solitaire.

Mais de ces temps, que reste-t-il aujourd'hui? L'ancienne unité des esprits s'est rompue en une anarchie de doctrines. Et si l'anarchie n'excluait pas toute définition commune à ses éléments divers, on pourrait dire que le caractère essentiel de la pensée moderne est la révolte de l'intelligence contre le divin. Xon seulement le christianisme est nié, mais toute hypothèse d'un être suprême, fût-il " le grand architecte de l'univers." Et c'est au nom de la science que d'autres conceptions de l'homme, de la destinée, du devoir, du bonheur se succèdent. Les institutions des peuples modernes sont nées de la discorde entre les intelligences,

l'ont reconnue légitime sous le nom de libertés, et par ces libertés la perpétuent. Il n'y a plus un seul pouvoir à qui une confiance universelle s'en remette pour établir, par son opinion, le vrai sur quoi que ce soit. Idées philosophiques, sociales, littéraires, tout reste livré à l'examen de chacun. Et il n'est pas une de ces plaideuses qui n'obtienne l'audience du monde. Le théâtre leur donne sa sonorité, les arts leur font écho, la presse leur assure les débats de chaque jour et les introduit jusqu'au foyer. Entre cette multitude de systèmes qui s'accusent les uns les autres d'erreur et qui tous somment, au nom de la vérité certaine, la raison humaine d'accepter leurs hypothèses contradictoires, la raison de chacun est obligée de se faire un avis elle-même.

C'est cette différence des temps qui a modifié l'intellect des femmes. A leur confiance sur parole et à leur sécurité endormie ont succédé une angoisse de curiosité qui interroge tout, une conscience d'étude qui voudrait embrasser tout. Et leur fidélité à la foi, que presque toutes ont et veulent garder intacte, n'est pas la moindre cause de cette ardeur à l'étude. Puisqu'elles sont d'un temps où la lutte contre la foi semble la grande affaire, et que la haine se dit science, il ne suffit plus aux femmes, pour défendre leur croyance contre ces doctrines, du silence qui suffisait jadis contre les ironies et les injures. Puisqu'elles n'ignorent plus, comme jadis, les raisons des incrédules, elles n'ont désormais qu'un moyen de reconquérir l'ancienne sécurité, s'est de se prouver qu'ils se trompent.

C'est pourquoi le mouvement où sont entraînées les intelligences est comparable au mouvement qui entraîne les corps dans la gravitation de la terre. Comme l'un est la loi de l'espace, l'autre est la loi du temps : aucune main humaine n'arrêtera la loi du temps plus que la loi de l'espace. Les femmes iront au savoir.

Le savoir, il est vrai, peut tromper leur bonne foi. Il y a des pays où l'État, qui presque partout prétend à la mission de grand éducateur, est l'adepte résolu de l'incrédulité philosophique, et inspire d'elle l'enseignement public. Ces pays sont ceux où l'État, en ces dernières années, s'est occupé le plus d'instruire la femme. Et il a apporté un soin de prédilection à organiser pour elle un enseignement supérieur. Non seulement il la reçoit aux cours où naguère les hommes avaient seuls entrée, et l'attire par la célébrité des grands maîtres, mais il se met pour elle en frais de coquetteries particulières et, avec une habile divination des différentes femmes qu'il y a dans la femme, il a des sujets, il a des professeurs pour la diversité de ses goûts : pour celles-ci, le vague de la poésie murmurée par des diseurs subtils et mélancoliques ; pour celles-là, les drames de l'histoire joués par des orateurs vibrants; pour d'autres, la littérature Watteau, pomponnée par des maîtres petitsmaîtres. Et comme il y a des tailleurs pour dames, il y a des professeurs pour dames.

Tant de prévenances décèlent un calcul. Et il n'est pas malaisé de deviner que ce calcul est de donner aux femmes, par la science dont elles veulent, les doctrines dont elles ne veulent pas.

io LA FEMME DE DEMAIN

De ces doctrines même, on sait affaiblir la dose, de manière que nulle âpreté ne trahisse la composition du breuvage. Pour les femmes, pas de cours où la foi soit le sujet direct; l'irrespect de la critique et la netteté des négations, qui seraient ici inévitables, avertiraient et révolteraient la conscience des auditrices. Pour elles, des leçons étrangères d'apparence aux problèmes religieux, mais dans lesquels le maître puisse pousser contre la religion des combats de rencontre, comme malgré lui et par respect des faits. Pour elles surtout un ensemble habilement conçu de leçons qui, sans aucune agression contre aucun dogme, élimine de partout l'idée religieuse et l'étouffé par prétérition. Il n'est pas contestable que, ainsi offerte, la science soit un piège pour la foi. Mais il n'est guère moins certain que, où cet enseignement seul sera organisé, il sera suivi par les femmes, même chrétiennes. En vain on le dénoncerait ; si l'on ne fait que cela, on demandera aux femmes de rester ignorantes pour rester croyantes. Beaucoup refuseront de sacrifier à un péril qu'elles estimeront incertain les études qu'elles estimeront nécessaires. La passion pour le savoir sera la plus forte. Comment l'électricité, l'art, la géographie, seraientelles hétérodoxes ? D'ailleurs, est-on si sotte que l'on ne s'avise pas du piège, s'il existe ? Et ne se sent-on pas assez affermie dans ses principes pour ne pas craindre ? Ainsi les femmes iront respirer le subtil parfum d'un scepticisme qui les entêtera sans qu'elles s'en doutent et les accoutumera à oublier la part des croyances dans la vie de l'esprit et l'action divine dans le mouvement du monde.

LES FEMMES ET LE SAVOIR n

Contre cette ardeur des femmes à chercher la science, fût-ce d'un enseignement suspect à leur foi, il n'est qu'un remède : offrir aux femmes un enseignement qui leur donne la science en respectant, en fortifiant cette foi.

Cette nécessité est-elle si redoutable ? Dans ses rencontres avec la science incrédule, la science chrétienne aura-t-elle tant d'embarras à défendre le ' christianisme, à justifier le plus grand fait de l'histoire? Dire ce que le christianisme a trouvé, ce qu'il a remplacé, ce qu'il a fondé, ce qu'il a souffert, est-ce raconter l'impuissance? Que peut la pleine vision de ses services, sinon rendre les femmes plus reconnaissantes et plus fières de lui appartenir ? Et le rappel des vieilles luttes où apparaissent toutes les haines qui se croient nouvelles et la défaite sans résurrection de tant d'erreurs qui se croyaient immortelles, n'est-il pas pour rassurer sur l'avenir les intelligences fidèles ?

Sans doute il faudra exposer les diverses philosophies qui se disent, à l'heure présente, le dernier mot de la sagesse humaine, reconnaître ce qu'elles ont de juste, de pénétrant, d'utile, de spécieux. Mais on saura aussi préciser ce qu'elles ont de sophistique, de hasardé, de vain, constater le flagrant délit des contradictions qui les réfutent les unes par les autres, dénoncer les pétitions de principes sur lesquelles elles fondent leurs certitudes ; montrer que ces religions à rebours exigent de leurs fidèles des actes de foi égaux aux nôtres et sur de moindres vraisemblances; rendre manifeste ce qu'il y a d' antiscientifique à recon-

naître pour unique source de certitude, ou l'observation, c'est-à-dire les sens dont la science même relève chaque jour les erreurs, ou la preuve mathématique, c'est-à-dire celle qui n'expliquera jamais ni l'honneur, ni la vertu, ni le sacrifice, ni aucune des sublimités que le sentiment seul découvre et possède; demander aux rationalistes qui, sur le témoignage du sentiment, se permettent de croire à l'invisible et à l'indémonstrable quand il s'appelle le génie, la gloire, l'amour, pourquoi ils ne nous permettent pas, sur le témoignage du même sentiment, de croire à l'âme et à Dieu ; dénoncer la barbarie de ces systèmes qui, dans un être fait de matière, de raison et de sensibilité, admettent les témoignages de la matière et de la raison, nient ceux de la sensibilité, choisissent comme bases uniques des certitudes, ses moindres puissances, — car l'homme pense plus loin qu'il ne voit, sent plus profondément qu'il ne pense, — et, tout occupés à voiler les plus hauts rayons de la vérité, réduisent la science à se glorifier de ses ténèbres.

De plus, les théories métaphysiques, si abstraites semblent-elles, ne sont pas un effort oiseux et inoffensif de savants, une expérience d'inconnu en vase clos. Emettre une opinion sur la nature de l'homme est émettre une opinion sur ses devoirs er ses droits; par là la philosophie la plus solitaire touche aux intérêts les plus universels; les passions légitimées par elle la propagent ; ainsi de ses chaires sourdes et de ses livres non coupés elle se répand sur le monde et l'agite. Suivre l'ombre portée des idées sur les faits, la transfor-

mation des doctrines en paix, en richesse, en grandeur, ou en convulsions, en stérilité et en décadence, est dans sa perfection la méthode scientifique. Et n'est-ce pas combattre sur leur propre terrain et par leurs propres armes ceux qui se vantent de croire seulement à l'expérience et à la démonstration, que d'établir par les faits concordants et continus l'incompatibilité entre leur philosophie et la santé des sociétés ? Or, si l'on admet et convie les femmes à ce spectacle, si on leur prouve et par l'histoire des diverses nations, et par l'étude d'un même peuple à différents âges, que l'avènement de l'incrédulité a toujours pour conséquences une dissolution de la famille, un abaissement des mœurs et la lutte des classes, ce savoir détachera-t-il les femmes de la foi ?

Enfin, pour achever le cercle de ces études, et comme les lettres et les arts sont une lumière, une joie, une noblesse de la vie, une mesure de la civilisation humaine, le savoir enseigne queUe influence exercent sur eux les doctrines de foi et les doctrines de doute. Et si certaines croyances accompagnent toujours et semblent susciter les oeuvres d'une sublimité pure, les apaisantes, les consolatrices, les évocatrices des grandes pensées et des grandes vertus; et si d'autres croyances précèdent et accompagnent toujours les oeuvres où la littérature enlaidit l'homme, où la peinture sans idéal dessine sous toutes ses formes le triomphe des sens, où la musique les excite, où la dignité naturelle de la statuaire même se perd à déshonorer le marbre fait pour les choses immortelles, par les contorsions d'une chair toute

bestiale et les spasmes de la volupté, le christianisme ne sera-t-il pas justifi é là en core par le savoir ?

Quand au service de la vérité on a de pareilles armes, il ne faut pas les laisser au fourreau, mais en faire luire l'éclair aux amis et aux ennemis.

Il n'y a pas à démontrer que de telles connais sances, si elles multiplient pour la raison l'occasion de s'exercer, et si elles lui fournissent sur chaque sujet des informations exactes, ne sauraient fausser le jugement.

Ce ne sont pas elles non plus qui exciteraient la vanité ni l'orgueil. La vanité n'a pas besoin de l'étude pour nous envahir. Elle habite en nous, et si l'imagination est la folle du logis, la vanité en est la sotte. Or elles sont toutes deux d'autant plus maîtresses de la maison qu'on les y laisse en tête-à-tête. Ce sont alors des entretiens sans fin où la foUe, dont la folie est de voir dans la sotte la personne la plus belle, la plus intelligente et la plus parfaite du monde, raconte tous ses rêves à la sotte qui les croit tous. C'est dans cette solitude de l'esprit que la femme a pour principal soin la contemplation d'elle-même et pour inévitable faiblesse la complaisance envers elle-même. Sans doute les études peuvent accroître ce danger si, flatteuses au Heu d'être éducatrices, et par là même subalternes et fausses, elles développent dans la femme juste ce qu'il faut d'idées ou de talents pour la faire valoir, si elles l'entourent de miroirs où se reflète et se multiplie son image, tandis que, devant eux, elle prend des

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attitudes, lisse ses plumes et prépare ses effets. Mais la femme habituée par un enseignement digne de ce nom à quitter ce salon des glaces, à regarder jusqu'aux grands horizons les étendues de la vérité, est de toutes les femmes la moins exposée à se méprendre sur le peu de place occupé dans le monde par chaque être, et sur l'insignifiance infinitésimale des succès mondains. Dans une tête que des pensées sérieuses et des admirations légitimes occupent, s'il passe quelque caprice de coquetterie banale, il y est gêné, combattu, traité de haut par ces activités supérieures et qui se sentiraient avilies de lui obéir.

Ce don d'être difficile que donne la familiarité avec le beau n'écarte pas seulement de cette femme le désir de plaire par des futilités, il la sauve d'un autre fléau : des vaines lectures. Mme de Sévigné, conseillant un jour à sa petite-fille d'étudier Nicole et Bourdaloue, ajoutait ce joli mot : " Souvenez- vous que si vous n'aimez ces nourritures solides, votre esprit aura toujours les pâles couleurs." Un esprit qui aura bu aux sources vives les littératures et saura quelles œuvres admirables attendent son loisir pour renouveler en lui la joie d'admirer, n'aura plus de temps ni pour les fadeurs qu'on a tort d'appeler les bons romans, ni pour les immoralités maladives qui, encore bien plus à faux, se nomment les romans d'observation. La pourriture d'hôpital, qui a disparu de nos hôpitaux, est dans nos livres. Par qui ces livres sontils lus ? Surtout par des femmes. Qui donne à des femmes honnêtes ce triste courage ? Une curiosité désœuvrée en quête d'émotions. Que laut-il pour

les guérir? Occuper cette curiosité d'objets moins indignes. Alors seulement la grève de lectrices menacera les livres immoraux, et aussitôt ils diminueront, car les écrivains ne sont pas sales pour leur plaisir, mais pour notre argent.

De même, cette culture sérieuse réduira à ses justes proportions ces modes qui imposent comme une élégance, donc comme la plus inflexible des lois, à toutes les jeunes filles ou à toutes les jeunes femmes, douées ou non et bon gré mal gré, l'exercice de certains arts, les vouent non à la musique, mais au bruit à la mode, du chant au piano, de la viole au théorbe, de la mandoline à l'ocarina; et, sous prétexte de peinture, unissent, de l'huile à l'encre et de la sépia à l'aquarelle, tous les liquides qui portent couleurs contre le repos de nos yeux. Plus une femme aura compris les grandes œuvres de beauté, étudié leurs règles, connu la vie des véritables artistes, et à quel prix se paie le génie, mieux elle sentira que, sans ces dons exceptionnels, innés, irrésistibles, il est déraisonnable de sacrifier à un art une part notable de sa vie. Elle saura l'employer mieux. Il lui apparaîtra que s'il appartient à un très petit nombre de travailler à l'œuvre de beauté, qui est la parure du monde, il appartient à tous d'accomplir des œuvres utiles, qui sont le pain quotidien. Loin qu'elle dédaigne d'appliquer aux besognes simples son intelligence ou ses doigts de savante, elle aura appris dans la compagnie des plus illustres femmes qu'on ne déroge pas à coudre, à repriser, à tenir des comptes, à sauvegarder les intérêts d'une maison. Il y aura chez elle peut-être moins de colombes

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éperdues sur l'émail des tasses à thé, moins de mimosas et de chrysanthèmes jetés en trois coups de pinceau et comme au hasard sur les panneaux d'un meuble, mais dans les tiroirs de ce meuble, on trouverait du linge sans trous ; dans des cahiers, qu'elle n'aura peut-être pas vêtus de cuirs multicolores et enrubannés de vieilles soies, on pourrait lire des comptes en règle et des recettes de ménage. Car, si les occupations modestes sont l'effroi d'une femme quand elle craint qu'on la croie faite seulement pour celles-là, elles ont, avec leur profit, leurs charmes pour les femmes qu'on sait capables de plus hautes besognes. Tandis que les bergères jouent à la reine, quand on est reine on ne craint pas de faire la bergère, et l'on se délasse de Versailles à Trianon.

Cette aptitude à discerner par elle-même la valeur des choses ne lui fera pas défaut quand il s'agira des personnes. Une femme pour laquelle les joies sérieuses de l'intelligence seront devenues une habitude et un besoin se défendra mieux contre la banalité des relations. Elle ne sera pas réduite à fuir dans le monde l'ennui, et à remplir par un flux de paroles le vide de ses pensées. Comme il faudra, pour l'attirer, des natures à la hauteur de la sienne, elle se liera moins et s'attachera mieux. La jeune fille ne croira pas que toute rencontre avec une personne de son âge soit une amitié préparée par le destin. Et cette habitude de ne pas jeter son cœur au hasard, mais de choisir, la préparera à moins se tromper quand il s'agira pour elle du lien indissoluble, du choix où est engagé le sort de sa vie. On s'étonne que tant de mariages

soient malheureux, on devrait s'étonner que tant réussissent, et que le hasard ne serve pas plus mal encore les femmes. Car, pour nombre d'entre elles, qu'a été le mariage ? Un départ pour l'inconnu avec un inconnu. Et quelles raisons ont donné confiance en cet inconnu, jusqu'à jouer avec lui le bonheur de la vie entière? Souvent les plus pauvres des raisons : des apparences extérieures, derrière lesquelles se dérobe l'homme véritable. Or, moins l'esprit est cultivé, plus il est dupe de ces apparences. S'il est une fille dont les yeux soient plus ouverts que l'esprit, elle n'aura, pour faire une différence entre les hommes, que leur beauté ou leur richesse. Si cette fille aime l'intelligence, mais n'a pas cultivé la sienne, elle ne peut juger que l'esprit de conversation, tout d'improvisation et de surface, qui renvoie la lumière sans se laisser pénétrer. Sans doute il ne prouve ni le bon sens, ni le savoir, ni les convictions, moins encore la valeur morale, et la plus haute et la plus nécessaire des intelligences, la bonté. Mais comment songerait à tout cela la jeune fille qui n'est pas accoutumée à réfléchir ? comment jugerait-elle ? Le miroir à paroles a tourné, et voilà l'alouette prise.

Est-ce à dire qu'une fille instruite devienne incapable de mettre de la frivolité dans la plus sérieuse des affaires, qu'elle ne risque jamais d'égarer son bonheur en attachant trop d'importance à la fortune, ou en se laissant prendre par un joli diseur de riens? Le savoir serait une trop belle chose s'il donnait par surcroît et à toutes heures le jugement. Mais c'est déjà beaucoup que, s'il ne

prévient pas toujours les sottises, il rende plus capable de les apercevoir, par suite de s'en garer. Une jeune fille, à qui la culture de ses facultés a fait une atmosphère de pensées justes et de sentiments nobles, a chance de mesurer mieux la valeur exacte des choses et des gens, de deviner, de goûter les qualités solides, les mérites durables, de céder moins au caprice des entraînements. Les têtes bien pleines sont celles qu'il est le moins facile de faire tourner.

Le savoir ne sera pas seulement utile à la femme, il trouvera son plus précieux emploi quand elle sera mère. C'est un lieu commun, quand on énumère les œuvres de l'esprit, de dire que les femmes en ont fait un petit nombre. Plaisante façon de compter : si les femmes ne signent pas beaucoup de livres, elles les préparent tous par les pensées qu'elles donnent à leurs fils. L'éducation des enfants, voilà l'œuvre immense, voilà le chefd'œuvre permanent de la femme. On a dit quand il s'agit des crimes de l'homme : cherchez la femme. Il est plus vrai de dire quand il s'agit des vertus de l'homme : cherchez la mère. La plus pure, la plus désintéressée, la plus profonde des tendresses ne saurait être stérile. Dans la pensée et dans le cœur d'un petit enfant, la mère ne laisse pénétrer que le meilleur d'elle-même ; pour lui les plus égoïstes s'oublient, les plus frivoles deviennent graves, les moins vertueuses deviennent saintes. C'est pourquoi il garde et l'on reconnaît en lui, jusque dans la maturité et dans la vieillesse, la trace de ces premières leçons et comme les traits de l'éducatrice.

Mais cette éducation ne gouverne sans partage que la première enfance. L'instant vient vite où l'enfant passe, comme on disait autrefois, des

mains des femmes aux mains des hommes. C'est alors qu'il commence à discerner une différence entre les enseignements de sa mère et les voix du dehors. Les scepticismes du monde passent sur ses confiances comme les bises d'avril sur le printemps des blés et les dessèchent. Il devine sur les visages et dans les conversations que la raison des femmes n'est pas celle des hommes, que les femmes croient, que les hommes savent. Son cœur reste avec sa mère; mais l'orgueil le fait déjà homme, il tient à penser en homme, et, à mesure qu'il grandit, les fumées de la science montent à son jeune cerveau. Ses incrédulités de philosophe imberbe s'éprennent de quelques faits, de quelques lois physiques, de quelques formules doctrinales, et il va colportant ses preuves, tout fier de faire ses premières armes du doute. A ce moment, sa mère, à laquelle il oppose ses raisons, en sent bien le sophisme ; mais d'ordinaire elle ne sait pas rendre aux faits qu'il cite leur sens exact, réfuter les phénomènes qu'il invoque par une science plus informée et précise, et, dans les raisonnements qu'il tient pour intacts, lui montrer la fêlure. Faute de ces ripostes du savoir au savoir, parfois faute d'un mot qui eût été décisif, mais que la mère n'a pas appris, l'âme de l'enfant échappe à l'influence maternelle. Il garde tout son respect, toute sa gratitude, il reprend sa confiance ; il pense à son tour qu' " il n'y a pas à raisonner avec les femmes " ; il raisonne avec les hommes " qui savent et sont de leur temps". Par eux il se confirme dans un scepticisme que bientôt ses passions lui rendent commode et, par suite, démontré. Il arrive ainsi à

l'attitude qu'il juge la plus déférente pour sa mère, et où se trahit au contraire un dédain inconscient et définitif; il évite les controverses religieuses ou morales, il ne partage plus les croyances de sa mère, il les ménage.

Voilà l'irréparable dommage qu'une mère vraiment instruite peut prévenir. Surtout dans les jours qui s'annoncent, il importe que l'enfant, en passant aux mains des hommes, n'échappe pas à l'influence de la mère. Or elle n'a qu'un moyen de garder son autorité sur la pensée de son fils, c'est de lui parler à tous les âges la langue dont il sent le besoin, et, dans l'âge où il s'instruit le langage du savoir. Qu'elle s'instruise donc ellemême, pour lui sinon pour elle. Si les aridités de certaines questions la découragent, ne se dirat-elle pas qu'à persévérer elle assure peut-être le triomphe de la vérité dans l'âme de son fils ? Ne songera-t-elle pas que l'ignorance lui vaut sa plus intime douleur, en la faisant déchoir, quand ce fils devient homme, de la confiance sans bornes où la tenait l'admiration de l'enfant ? Ne comprendrat-elle pas que ce découronnement est la première déception profonde de l'enfant lui-même, la première foi qui écroule en lui et qui déjà ébranle l'autre? Ne voudra-t-elle pas lui donner la joie d'être en toutes choses fier d'elle, de croire à la raison comme il croit au cœur de sa mère ?

Ce n'est pas seulement sur leurs fils que les femmes instruites obtiendront cette influence ; elle s'étendra partout autour d'elles, et, de proche en proche, sur tout le monde. La famille est la première société où s'exercera ce ministère du bon sens modeste de la raison informée. Sœur, dans la liberté affectueuse de la camaraderie avec ses frères ; épouse, dans la douceur des entretiens où l'homme livre ses pensées, elle trouvera maintes occasions de défendre les croyances nécessaires et de combattre les erreurs dissolvantes. Et elle le fera avec efficacité parce qu'il ne suffira plus de sourire et de répondre que la piété et la science ne parlent pas la même langue. C'est la langue de la science qu'au besoin elle fera entendre. ^Qu'elle ne s'effraie pas de ces luttes : elle s'éton- ,nera bientôt du peu de savoir qui suffit à embarrasser l'irréligion de presque tous les hommes. Et l'épreuve de ses facultés faite en ces rencontres, la déférence que lui aura value son aptitude à 'traiter d'égale à égal avec l'homme les choses de la raison, assureront à la femme la place qui doit -être la sienne au foyer.

La puissance de la femme ne s'imposera pas moins, si elle le veut, à cette portion de la société qui s'appelle le monde. Si l'on mesure l'étroit

espace qu'en chaque contrée occupe ce " monde " et le nombre restreint de ceux qui le peuplent, on songe à La Bruyère et à l'orgueil raillé par lui, quand il reprochait aux hommes hauts de cinq pieds, parfois de six, d'emprunter leurs altesses et leurs éminences aux montagnes qui touchent le ciel. Mais partout, sur ses petits théâtres, cette petite troupe s'impose à la curiosité des multitudes, décrète les opinions, les usages, et la mode ; elle a, quand elle songe à sa puissance, quelque droit de se dire le monde, car elle le mène.

A l'heure présente, la vie de société en France n'a pas de quoi nous rendre fiers.

L'une des causes de sa frivolité a été le préjugé, passé en axiome, que les femmes n'ont pas le goût du sérieux. Si les femmes auxquelles les hommes désiraient plaire avaient donné cette opinion d'elles, ou si l'homme avait trouvé son compte à leur persuader que la frivolité seule leur plaît, peu importe. Mais, la chose entendue, comme les femmes sont l'attrait de la vie mondaine et qu'elles y donnent le ton, nul homme n'eût voulu provoquer derrière les éventails les bâillements des jolies bouches, condamnation sans appel des ennuyeux. Et aujourd'hui encore, dans ces réunions, des hommes causeront parfois entre eux des sujets importants qui les intéressent ; mais qu'une femme s'approche, l'entretien s'arrête et rebondit sur un badinage. Toutes les femmes ne méritaient pas ces injurieux ménagements, toutes les ont subis. Les unes vraiment ignorantes, les autres croyant que le paraître faisait partie de leur décence et était le suprême de l'éducation.

Des lors de quoi s'entretenir, sinon de ce que tout le monde sait sans avoir eu à l'apprendre, du bien qu'on pense de soi et du mal qu'on pense des autres. La vie de salon tourne sur deux pôles, la médisance et la galanterie. Il n'y a à choisir que son hémisphère, si l'on ne préfère passer de l'un à l'autre. Soulever devant les femmes toute question qui suppose des connaissances acquises, étant incongru comme parler une langue devant une personne qui l'ignore, la société mondaine, au lieu d'être le centre informé et pensant de la vie générale, n'a pu exercer sa curiosité qu'à se contempler elle-même, et les toilettes, et les dîners, et les sports sont devenus l'élément principal d'une conversation où notre intelligence se contente de connaître les amusements de notre corps.

Dans de telles compagnies, qui a l'importance et la faveur ? Les j eunes oisifs. Dîneurs des bonnes maisons, danseurs des bals sélects, bons fusils des chasses princières, habitués des théâtres, cavaliers, chauffeurs, navigateurs, ils sont sur tous les éléments où il est intéressant de voir et flatteur d'être vu. Eux seuls savent fournir à la curiosité les nouvelles dont elle est avide, et jouent les premiers rôles dans les événements qui sont son entretien.

Les femmes ont en France tant d'esprit, qu'elles en savent mettre à tout. Et elles ont réussi, tant il sait éblouir, à faire oublier souvent cette indigence profonde d'idées où vit la société mondaine. Mais cet esprit, qui naissait non des sujets choisis, mais malgré eux, qui ne les suivait pas, mais les

choquait, les brisait, s'en jetait les morceaux comme pour se venger de leur ineptie, cet esprit de rencontre, d'imprévu, de fantaisie, de paradoxe, sans chaleur ni lumière constantes, naissait et mourait sans cesse en pluies d'étincelles. Et les jeunes oisifs encore étaient, par leur genre de vie, seuls préparés aux sous-entendus, aux audaces, aux sautes de vent de ce caprice, et faits pour jouer avec lui. Quelle place restait là au vrai mérite ? Aucune de ses idées n'avait audience; un grand homme parut-il, sa gloire même demeurait obscure à l'ignorance mondaine; elle voyait en lui la simplicité parfois vulgaire de sa mise, la réserve qui accompagne souvent la profondeur de la pensée, et concluait que le génie n'est pas plaisant. Le mal de cette société factice était donc d'avoir séparé, comme choses sans contact possible, celles qui font l'élément de la vie générale, et celles qui font l'intérêt de la vie féminine : c'était aussi d'avoir disposé tout de façon que, dans la compagnie des femmes, toute valeur des hommes leur devient infériorité, et toute futilité avantage.

Et c'est un peu pourquoi les femmes, ne pouvant connaître la juste différence entre les mérites, et sûres de trouver partout les mêmes amusements de l'esprit puisqu'elles le portaient avec elles, ont fini par faire, dans cette pièce toujours semblable, attention seulement au décor. Elles ont un goût instinct: 1 pour toutes les élégances, les fleurs, l'harmonie des ameublements, la belle ordonnance des réceptions; ce goût, chez elle, est devenu dominateur, et la principale différence qu'on fasse entre

une maison et une autre, ce qui accroît ou diminue le désir d'y être reçu, ce qui la met, par un sentiment universel, à un rang mondain, c'est le luxe. Il est la noblesse nouvelle, bien qu'à la différence de l'ancienne il n'eût pas toujours honneur à rappeler ses origines. Il exerce cette attraction et cette primauté parce que, dans une société où l'aristocratie de tradition a été détruite et où l'aristocratie de l'esprit ne s'établit pas, rien ne contient l'aristocratie d'argent.

C'est à ce désordre que des femmes instruites trouveront le remède. Les femmes du monde peuvent aujourd'hui paraître instruites sans crainte d'être ridicules. A elles d'en profiter; qu'elles emploient cet art de l'accueil et cette gradation des prévenances, où elles excellent, à mettre en son rang, auprès d'elles, le mérite; qu'elles surprennent le savant par leur intelligence de ses travaux; qu'elles rendent par leurs questions et leurs réponses aux politiques, aux historiens, aux lettrés, aux artistes, le courage de parler leur habituelle langue; que ce qui est d'importance pour l'art, pour la nation, pour le genre humain, commence à exister pour les salons. Qu'elles ne craignent pas pour le charme et pour la vivacité des entretiens. Si l'esprit français fait depuis longtemps le chef-d'œuvre de soutenir la conversation mondaine sans être lui-même soutenu par rien, combien son rôle deviendra-t-il plus facile quand il aura, pour l'exciter, l'élever, le varier, des sujets dignes de lui. Mais, par cela que ces sujets supposent quelques réflexions et quelques études, l'avantage sera aussitôt pris par les

hommes de pensée, de savoir, c'est-à-dire par ceux qu'il y a profit à entendre. Et les jolis diseurs de riens, s'étonnant d'être réduits à écouter, verront diminuer leur importance. Eux-mêmes alors, pour la reconquérir, changeront de méthode. La plupart sont capables de mieux qu'ils ne font. La coquetterie, au moins à l'égal de la paresse, les a attachés à la vie oisive. S'ils voient que, pour compter auprès des femmes, les anciens prestiges ne suffisent plus, leur vanité est capable de prendre, par frivolité, du sérieux s'il devient à la mode.

Le jour où, dans cette société, le mérite de l'intelligence comptera davantage, la puissance de l'argent comptera moins. Les splendeurs d'un logis, sans trouver la femme insensible, ne suffiront pas à lui cacher des indigences d'éducation chez les parvenus. Et tout au contraire, dans la maison modeste ou pauvre, elle saura reconnaître les richesses de l'esprit, les puissances du talent, elle goûtera la joie de les découvrir où tout le monde ne saurait pas les deviner, elle les aimera davantage de n'avoir pas trouvé la fortune ou de l'avoir dédaignée. Ainsi un éclat de métal cessera d'être la grande clarté, les valeurs de relations ne se confondront plus avec les valeurs de bourse, les liens ne se formeront plus entre des vanités, mais entre des intelligences, l'aristocratie de la pensée ne s'inclinera plus si bas devant l'aristocratie de l'argent, parfois la tiendra à distance : changement d'importance pour la restauration de nos mœurs.

Quand elles auront fait rentrer des idées dans la vie de société, il appartiendra aux femmes de

rendre le plus utile des services. Au premier rang de ces idées qui occupent et passionnent les hommes, qu'ils ne réserveront plus pour le laboratoire, la tribune ou les livres, qu'ils exprimeront dans la bonne compagnie, seront leurs affirmations ou leurs doutes sur la destinée, sur la nature humaine, sur le devoir. Alors reprendra entre l'homme et la femme le dialogue depuis si longtemps interrompu sur les questions essentielles de la vie.

Affermie dans sa croyance à la vérité philosophique et à la nécessité sociale du christianisme, expérimentée des objections incrédules, la femme sera prête. Sans pédanterie, sans outrance, sans recherche indiscrète de ces débats, mais sans embarras quand ils passeront à sa portée, et sans recul s'ils la provoquent, elle obligera les défenseurs des doctrines adverses à donner leurs raisons. Par sa promptitude à relever les erreurs, sa vigilance à ne pas se payer de mauvais aloi, à refuser les pièces suisses de l'argumentation, elle rendra la controverse plus limitée et plus loyale. Et, employant avec chacun la stratégie opportune ', elle n'oubliera ni la déférence envers les esprits sérieux qu'elle rendra moins certains de leurs doutes, ni les ménagements dus à la bonne foi, mais elle saura crever sans pitié les opinions sottes et gonflées seulement de leur importance, par ces bons petits coups d'épingle qui réduisent soudain un ballon à la baudruche.

Cette influence de charme et de courage exercera à son tour sa contagion, fera rougir plus d'un de son silence et de sa lâcheté, poussera à

prendre parti la grande armée des neutres, et au cœur même de cette société qu'on prétend détacher des vieilles croyances, groupera les forces fidèles à la civilisation chrétienne.

Voilà l'œuvre. Non seulement dans la défense des intérêts essentiels à l'humanité, la part de la femme est déjà celle-là, mais, selon les apparences, elle s'étendra encore et peut-être jusqu'à donner à la femme quelque chose de cette royauté intellectuelle que l'homme se réservait. Ce sera la conséquence naturelle des préoccupations toutes différentes que l'homme et la femme portent dans leur égale ardeur pour le savoir, et des aptitudes toutes diverses que ce savoir développe en elle et en lui.

Dans les siècles qui ont précédé le nôtre, les sciences étaient moins étendues; l'homme, en se consacrant à elles, satisfaisait par l'étude une vocation désintéressée et tenait pour récompense suffisante de chercher utilement le vrai. S'il pensait que les sciences sont multiples, il pensait que la vérité est une, et il ne connaissait pas de plus beau spectacle que de contempler à travers leur diversité les rapports des unes avec les autres et de remonter par toutes à leur source commune. Au fond du savant alors était le philosophe. Même quand ces philosophes concluaient à faux, ils rendaient tous à l'humanité un service supérieur à leurs erreurs; par leurs aptitudes aux idées générales, ils perpétuaient l'attention sur les problèmes essentiels de la vie.

Tout cela est changé et de plus en plus disparaît. Les sciences d'observation se sont à ce point

accrues que force est de choisir entre elles et de se restreindre à des portions plus restreintes de chacune quand on y veut devenir maître. Les hommes qui les étudient leur demandent de plus en plus un gagne-pain ; ils poussent à l'extrême cette dispersion inévitable. Chacun ne songe guère qu'à devenir une " spécialité", chercher un infiniment petit qui se soi^ dérobé à l'attention, en faire sa chose et en vi\re. L'effort, loin de remonter aux principes, descend vers les dernières applications, et l'on aime mieu^ découvrir un procédé qu'une loi. Car les principes laissent mourir leur homme et le procédé l'enrichit.

Or cette extrême division du travail, qui s'impose à l'homme d'étude comme à l'homme de métier, produit chez l'un et chez l'autre des effets comparables. L'homme d'étude comme l'homme de métier acquiert une habileté professionnelle dans l'activité restreinte que l'un et l'autre appliquent sans cesse au même objet. Mais de même que l'ouvrier, entraîné à accomplir sans cesse le même geste, fabrique par milliers, avec une rapidité extrême, la tête d'une épingle, et ne saurait pas faire l'épingle entière; le savant qui affine jusqu'à la plus pénétrante acuité ses facultés d'analyse sur les derniers confins d'une science, perd le loisir, le goût et peu à peu l'aptitude de remonter des effets aux causes, des phénomènes particuliers aux lois qui les régissent, et des lois à leur auteur. Ainsi tend à disparaître l'esprit philosophique, la sollicitude des idées générales, et l'occupation de chaque heure dissout l'intelligence de la vie.

Or, c'est au moment où l'activité des hommes risquait de laisser le monde sans idéal, qu'une vocation pour l'étude s'est révélée chez la femme. Et si l'on examine ce que cette curiosité demande aux sciences, on constatera qu'en se satisfaisant elle donnera à la femme cette portion du savoir délaissée par l'homme et dont la société a besoin.

A l'exception des femmes, peu nombreuses, qui cherchent dans l'étude une carrière, et, aussitôt spécialisées par le métier, suivent les conditions et les chances de l'intellect masculin, les femmes ont cette originalité d'être attirées vers le savoir pour lui-même et sans aucun intérêt de gain. Par cela seul, elles échappent à la nécessité qui impose son joug aux hommes. Elles ne sont pas condamnées à cette étude au microscope où elles gagneraient une familiarité superflue pour elles avec tous les détails d'une science, et qui les laisserait ignorantes de tout le reste. Elles veulent, au contraire, se donner " des clartés de tout " ; eUes prétendent acquérir des notions sur l'ensemble du savoir. EUes se groupent au centre des connaissances humaines, tandis que les hommes se dispersent à l'extrémité. Tandis qu'ils poussent toujours plus loin l'analyse, elles cherchent la synthèse. Tandis qu'ils deviendront plus techniques, elles deviendront plus intellectuelles. Elles se trouvent mieux placées pour voir les rapports qui unissent les diverses sciences et qui les subordonnent à la source commune et unique de vérité dont toutes descendent. Et nous semblons marcher vers un temps où les femmes deviendront les conservatrices des idées générales.

La grandeur d'une telle mission contraste certes avec la médiocrité de l'estime où l'homme tenait hier la pensée de la femme. Mais que de choses qui étonnent nos habitudes et seraient conformes à la raison ! Il s'agit de savoir si s'est la tâche qui sera au-dessus de la femme ou si c'est la femme qui, dans l'estime des hommes, était au-dessous de sa valeur.

Or, très loin et très au-dessus des cris, des ridicules et des extravagances par lesquels les échauffées du féminisme hurlent leurs droits et compromettent leur cause, la voix grave, calme, désintéressée des penseurs s'élève à l'heure présente; elle retentit en Allemagne comme en Angleterre; les brises d'Amérique l'apportent à la France, et la France la répète au monde : et partout semblable comme la conscience des diverses races, elle annonce que, pour la femme, des temps nouveaux se préparent. Dans sa liberté grandie et dans son influence étendue, ces voix célèbrent la réparation d'une longue injustice, l'exercice légitime d'une force nécessaire au monde et l'aurore d'une civilisation où la femme introduira peut-être ce qui manque davantage aux hommes et ce dont les femmes sont le plus riches : la douceur, la

miséricorde, la pitié, la bonté, les vertus de l'amour.1

Or ces prévisions des sages, qui semblent des nouveautés hardies, renouvellent la plus ancienne espérance du monde. Dès le commencement des sociétés, malgré la barbarie qui réduisait la femme à ce rang d'esclave et de chose, apparut dans la poésie et dans l'espérance des peuples la femme d'où viendrait le salut. Et dans les mythes grossiers des rêves paganistes s'ébauchait cette vision de la Vierge-Mère, de la faiblesse et de la pureté devenues fécondes et attirant le divin. Symboles et rêves qui, il y a dix-neuf cents ans, sont devenus la réalité vivante, car alors une femme a pris dans la piété des générations une place qui n'avait jamais appartenu à une créature.

Et de ce jour aussi le christianisme a commencé, pour donner à l'homme, au heu d'une esclave, une compagne, l'effort qui semble près d'aboutir aujourd'hui. Et l'on peut dire qu'à travers ces siècles, l'intensité de la foi chrétienne a eu pour mesure la dignité reconnue à la femme. C'est en la femme que le christianisme trouva l'intelligence la plus ouverte, la générosité la plus prête aux enseignements et aux sacrifices; c'est souvent par elle, transformée la première, qu'il s'imposa à l'homme. Clotilde et Clovis sont l'image de l'influence exercée par la femme, que l'Église avait instruite des sciences même profanes, sur l'homme qui avait seulement les énergies de la force. Et Voltaire, constatant

1 Voy. notamment L'Éducation supérieure des femmes, par Mgr Spalding, évêque de Peoria, aux États-Unis, in-12, Bloud et Barrai, 1900.

cette influence sur la barbarie, a écrit avec vérité, dans l'Essai sur les mœurs : " La moitié de l'Europe doit aux femmes son christianisme." Non seulement la femme a été l'ouvrier de la première heure, mais, à mesure que le christianisme prenait une possession plus pleine de la société, la société faisait une place plus haute à la femme, et l'influence de la femme rendait l'homme meilleur. Au moyen âge, protégée par les vertus que ses croyances lui ont apprises, elle inspire plus de respects que de désirs ; c'est elle qui change la vie féodale, close et dure comme une demeure de guerre, en une société où elle introduit les arts de la paix. Quand elle inspire les premiers vers des poésies nationales, donne à la langue la précision, l'harmonie et la délicatesse, aux relations sociales la décence et la grâce, est-elle moins utile que le seigneur, quand il rançonne, tue, et arrondit sa terre ? L'institution tutélaire, pure, héroïque entre toutes, du moyen âge, la chevalerie, ne naît-elle pas sous l'influence unie de l'Église et de la femme? L'homme d'épée se consacre à ceux qui sont sans armes et que la violence opprime : dans une société qui vit par la force est introduite l'idée du droit. Comment ce prodige est-il obtenu que le droit soit défendu par celui qui a la force, et que la violence abdique devant la faiblesse ? Parce que l'homme veut obéir à son devoir, et parce qu'il veut plaire à la femme. Il prête serment à Dieu, mais aussi à celle qu'il a choisie pour "dame". Le sentiment qu'elle lui inspire est le plus pur qu'il y ait dans les souvenirs des hommes : c'est l'amour devenu piété, c'est la grâce de la femme respirée à genoux, de loin,

comme une fleur de Dieu ; c'est la foi que l'approbation de cette intelligence élevée, par la délicatesse même du corps où elle vit, au-dessus des passions brutales, est une protection, et en ce monde la plus haute des récompenses. Quel pouvoir que celui de la femme durant ces siècles ! Et quelle beauté dans ce mariage d'âmes, où l'homme, pour être plus sûr de faire son devoir, se donne deux consciences : la sienne et celle de la femme !

Nous sommes loin de ces temps; mais évoquer le souvenir de ce qu'ont pu la grâce, le savoir et la foi chez les femmes, c'est rappeler ce qui peut être demain, puisque ces puissances ne sont pas mortes.

En France surtout, ce serait à la femme une impiété d'invoquer, pour se dispenser de l'effort, les difficultés de la tâche ; car la France est pour la femme la terre des miracles. Au XVe siècle, " le plus beau royaume après celui du ciel " est dévasté, divisé contre lui-même, possédé par l'étranger. Le léopard dévore les lys. C'est l'heure de la lâcheté pour l'homme, pour tous les hommes. Ils désespèrent quand ils ne trahissent pas. La noblesse, lasse de combats où elle perd ses domaines et sa renommée, hésite et regarde ceux des siens qui trouvent, en passant à l'Anglais, la sécurité et la richesse. La justice des hommes avec le Parlement, la science des hommes avec l'Université ont déjà pris le parti du plus fort. Le roi lui-même, dont la couronne se perd, semble ne pas penser à la France. Plus que le roi, plus que les magistrats, plus que les lettrés, plus que les soldats, qui porte la douleur et le courage de la patrie ? Une femme. Elle est fille du peuple, elle est inconnue, elle est seule. Et elle ose, parce qu'elle a entendu " ses voix ", c'est-à-dire le devoir, recueillir l'espérance abandonnée de tous. Sa foi lui dit qu'il n'y a pas pour Dieu de situations perdues, devine que la France est nécessaire au monde, et révèle à son cœur " ces raisons que la raison ne

connaît pas ". Et, devant cette femme, le roi, les capitaines, les financiers, les politiques, toutes les défaillances qu'elle condamne par son courage, tous les orgueils qu'elle humilie par ses conseils, au lieu de se révolter, se rendent ; elle a pour auxiliaires ceux qu'elle contredit; elle marche, tout suit; elle était seule, elle est la France.

Vous n'êtes pas seules comme était Jeanne, femmes de France. Et il ne faut à chacune de vous qu'un peu de la générosité et du courage où elle atteignit l'héroïsme. Mais ce qui vous est demandé, vous ne le refuserez pas. Car la France, comme il y a cinq siècles, est malade. Elle a moins perdu de son territoire, elle a plus perdu des croyances et des vertus sur lesquelles reposent la fortune des nations et l'inviolabilité des frontières. Au foyer du peuple catholique par son histoire, ses vertus, son génie, ses intérêts, sont assises toutes les religions adverses et toutes les irréligions, coalisées malgré leurs divergences, parce qu'elles haïssent plus encore cette alliance de notre patrie et de notre Église, et, religieuse et civile, l'indivisible grandeur d'une même société. Une science aux origines étrangères, une politique aux inspirations internationales enseigne les doctrines, accomplit les actes que l'étranger souhaite, et dont il triomphe. La France a le sentiment qu'elle est prisonnière, trahie, que, par un malheur encore sans exemple, chez elle l'État devient l'ennemi de la société et de la patrie. Mais le sommeil appesantit les yeux, et les bons dorment couchés sur leurs armes, en attendant le jour meilleur. Ne l'attendez pas, hâtez-le. Dans cette nuit, allumez votre lampe,

comme vos aïeules le firent durant les guerres de Cent Ans. On vit alors, aux heures sombres, sa lueur laborieuse derrière les fenêtres des villages et des villes, quand le roulement des fuseaux jetait un souffle de vie dans le silence. Ce n'est plus l'heure de dire comme alors : " Filez, femmes de France, pour la rançon du gentil sire Jean, prisonnier de l'Anglais." Mais c'est l'heure de dire : " Pour la rançon de vos fils, de vos maris, de vos frères, de vos amis, que des doctrines fausses tiennent captifs, femmes de France, apprenez ! "

Si la femme d'aujourd'hui n'est pas heureuse, ce n'est pas faute de gens qui s'occupent de son bonheur. L'homme, par une habitude très conforme au dévouement masculin, aime à être utile de la manière qui le rend le plus heureux luimême. C'est pourquoi tant d'hommes divisent ce problème du bonheur pour le résoudre, et se consacrent chacun au service d'une certaine femme, celle qu'ils préfèrent.

Mais le succès de l'entreprise ainsi tentée par le détail n'a pas prouvé que la méthode fût suffisante. C'est pourquoi une autre se poursuit, plus générale et plus désintéressée. Sous le nom de religions, de philosophies, d'écoles, l'effort associé d'intelligences et de dévouements travaille à assurer, à la femme, un sort conforme à sa nature. Le sentiment d'une dette envers elle a grandi. Le siècle qui vient de finir l'a reconnue, et le bonheur de la femme apparaît, au siècle qui commence, comme une partie de la justice sociale. Mais nous héritons aussi du passé un désaccord profond des esprits, qui risque de rendre l'action stérile; car ceux qui veulent, d'une égale ardeur, guérir les maux dont ils conviennent, concluent avec une égale certitude à des remèdes contraires.

Les diverses religions et irréligions qui, à l'heure présente, prétendent comprendre la femme et la

servir se la disputent donc et, devant elle, s'accusent les unes et les autres d'impuissance et d'imposture.— " Viens, dit l'Église à la femme, moi seule élèverai ton âme au-dessus des vains désirs, et préserverai ta vie des remords, qui sont des malheurs le pire." — " Gardez-vous, dit le protestantisme, d'accepter le joug catholique; ne commencez pas par un esclavage l'œuvre de votre émancipation, puisez dans une religion qui vous rende libres visà-vis de vous-mêmes la force de conquérir votre liberté." — " N'acceptez pas plus la religion réformée que la catholique, disent les philosophes de l'incrédulité, car toutes les religions vous proposent l'illusion d'un bonheur futur, par cette chimère vous font résignées à tous les maux de la seule vie qui soit certaine, et par une morale déduite d'une hypothèse vous rendent étrangères à toutes les joies qu'offre le monde." — " Si ce que disent les incrédules est vrai, interrompt le socialisme, il faut conclure : ils se contentent de chercher le plaisir dans un monde bâti tout entier sur l'hypothèse religieuse. Mais tant que la propriété et la famille resteront constituées comme elles le sont, la multitude des femmes restera misérable et sans loisirs pour la moindre joie. Femmes, votre bonheur est cette pièce d'or qu'on place sous les premiers fondements d'un édifice. Voulez-vous la prendre ? Renversez tout."

La femme qui a pour elle-même ou pour son sexe la sollicitude d'une destinée conforme à sa nature doit donc tout d'abord connaître ce que chacune de ces doctrines lui promet, et ce qu'elles sont capables de tenir.

Quel est le fait le plus constant et le plus universel de la société antique ? C'est l'oppression de la femme par les lois et par les mœurs. Les peuples qui s'ignorent la traitent de même. Le droit commun pour elle est de n'avoir pas de droits. Elle subit le sort de ce qui est faible dans des sociétés fondées par la force et au profit de la force. Elle est une chose plus qu'une personne, et passe de l'autorité paternelle à l'autorité maritale sans jamais s'appartenir. Dans le mariage, la volonté de l'homme intervient seule : il acquiert la femme, prise ou achetée. S'il a trop d'elle, la répudiation, s'il n'en a pas assez, la polygamie, maintiennent le droit du mâle à l'inconstance envers son propre choix. La femme seule, qui n'a pas choisi, est obligée à la fidélité. Les enfants même ne deviennent pas un lien entreles deux êtres dont ils sont nés. Ils appartiennent au père seul, comme le croît de son troupeau féminin : la mère porte et nourrit l'enfant du maître. Vase où se perpétue l'espèce, elle reste aussi étrangère à son fils que l'argile d'un vase àla plante précieuse qu'il contient.

Sans doute le sort de la femme ne fut pas toujours aussi misérable. Mais en convenir est porter contre le monde antique la plus grave condamnation, car l'avilissement de la femme, au heu:

de diminuer, s'accroît à mesure que cette société se prolonge. L'âge le plus sain de ses races est leur enfance. Les trois peuples qui ont été les maîtres de la civilisation ancienne, l'Egypte, la Grèce et Rome, ont commencé par le mariage stable, où l'épouse trouvait quelque dignité. Ils savent que la force des armées se forme et se conserve par la discipline des mœurs. C'est le culte de la nation et non le culte de la femme qui inspire à ces peuples, soucieux de se défendre et de grandir, les vertus privées qui soutiennent la fortune de l'Etat.

Quand les dangers qui assiégeaient les États naissants et avaient appelé les vertus aux remparts s'enfuirent devant les conquêtes, le peuple dominateur abandonna ses mœurs sévères, comme un soldat qui, le combat fini, délace son armure. Chacune des races parvenues à la première place marche, par une voie différente d'immoralité, à une même déchéance. Les rois d'Egypte se permettent la polygamie sans songer que toutes les faiblesses des grands sont des exemples. Les citoyens de la Grèce, amoureux d'idées, de systèmes, de discussions, trouvent insupportable le silence du foyer où se tient l'épouse incapable de suivre leurs pensées. Sa chair fidèle ne suffit pas à retenir leur intelligence. Ils ne suppriment pas la monogamie ; mais, pour le Grec, la monogamie n'est plus d'avoir une seule femme, c'est de laisser sa femme seule. Les interlocutrices des philosophes, les inspiratrices des artistes et des hommes publics sont les courtisanes, qui ont l'esprit paré comme le corps. Et ce n'est pas le plaisir des sens qui attire l'homme chez elle, c'est surtout

le plaisir de la conversation, de l'éloquence, du savoir, qu'il ne trouve pas dans sa maison. Mais, pour avoir cherché en des femmes différentes ce qu'il fallait réunir en une seule, le Grec s'est préparé une double déception. Comme à la vertu de l'épouse l'intelligence manque et à l'intelligence de l'hétaïre la vertu, le Grec sent que partout quelque chose manque à son amour. Il conclut non à l'erreur de sa conduite, mais à l'infériorité de la nature féminine. Et sa croyance que l'amour est le bien suprême et que la femme est indigne de le donner conduit l'homme à un désordre plus grand encore; il en vient à chercher cet amour auprès de ses égaux par l'intelligence, par la culture, par les raffinements et les subtilités de la pensée, et cette dépravation de la sensibilité aboutit aux vices contre nature, opprobre de la Grèce antique.1

x Cousin, Traduction de Platon. Argument : "Il est certain que l'antiquité avilissait la iemme : avilie, elle perdait ses plus grands charmes. De là les préférences contre nature qui nous révoltent à bon droit, mais qu'il faut comprendre. Partout où la femme n'est pas, par son âme, l'égal de l'homme, il ne faut pas s'étonner que l'amour, précisément par son instinct le plus pur et le plus élevé, cherche un objet plus digne et s'y attache.

" Quel homme distingué pourrait livrer son cœur à la femme telle que l'antiquité l'avait faite, partager avec cet être avili, ou stupide, ou frivole, les secrets de son âme, s'associer à sa destinée, et y placer l'espérance d'une liaison un peu généreuse? Platon aurait désiré une loi contre ces préférences, mais il avoue qu'on est venu à un tel degré de corruption qu'une telle loi serait impraticable.

" Cette loi, que Platon n'osait faire pour un petit État de cinq mille quarante citoyens, le christianisme l'a établie d'un bout de l'Europe à l'autre, et non seulement il l'a écrite dans les codes, mais il l'a fait passer dans les mœurs, sans confondre les devoirs de la femme avec ceux de l'homme, il l'a ennoblie ; il en a fait un être moral, capable

Dans cette pourriture entra sans efforts, après l'épée d'Alexandre, le fer du rude soldat qu'était le Romain. Mais, à son tour, ce soldat, quand il cessa de redouter ses rivaux, cessa de craindre ses vices, et l'Empire fut le triomphe de la victoire et de la licence romaines. C'est ici l'atteinte à l'indissolubilité du mariage qui détermine à la fois la décadence de la femme et de l'État. Dès le VIe siècle, le divorce est entré dans les habitudes, mais au profit du mari seul. Dès Auguste, les guerres civiles et étrangères ont tellement réduit le nombre des citoyens romains que perpétuer le race devient le grand souci de l'État : c'est un devoir pour les époux de rompre les unions stériles. Le droit au divorce parvient ainsi à la femme; elle en use tant que, au dire de Sénèque, plus d'une " ne compte plus ses années par le nombre des consuls, mais par le nombre de ses maris".1

De tels mariages dégoûtent du mariage. En vain les lois frappent les célibataires, l'homme répugne à une union d'où la stabilité et la dignité sont absentes et s'épargne l'hypocrisie et les vaines formalités du mariage en pratiquant l'union libre sous le nom de concubinat. Puisqu'il faut empêcher l'épuisement des citoyens et que l'union légitime tombe en désuétude, force est de les accepter des unions irrégulières : elles finissent par s'imposer même aux lois. Le concubinat est donc

d'un autre amour que celui des sens et, par là, il l'a soustraite à des préférences qui, n'ayant plus de motifs, ont cessé d'elles-mêmes."

1 Sénèque, de Benef., liv. III, ch. xvi.

reconnu légitime. Enfin, puisque l'homme peut, sans rougir devant la loi, seule puissance morale de l'époque, changer à son gré de femmes par le divorce, et les faire succéder par le concubinat aussi vite que se succèdent ses fantaisies, pourquoi sa fantaisie ne lui permettrait-elle pas d'avoir à la fois plusieurs femmes ? Si l'essentiel est de ne pas tarir le sang romain, il ne faut entraver aucune des bonnes volontés qui consentent à peupler l'empire. L'homme marié qui ne vit pas près de sa femme a droit à une concubine. Et l'État luimême facilite l'exercice de ce droit à ses fonctionnaires; car, lorsqu'il leur confie des missions lointaines, l'entretien d'une concubine est prévu parmi les frais de déplacement.

Aucune de ces mesures ne ralentit le dépeuplement de cette race féconde tant qu'elle avait été chaste, et leur échec prouva qu'on ne corrige pas les vices en leur faisant leur part.1 En revanche, elle eut pour résultat d'aggraver la misère morale de la femme.

Des préjugés, des injustices sont choses coutumières dans la vie des sociétés. Du moins, la vérité, la justice et la piété trouvent, d'ordinaire, quelques témoins. Ils séparent leur cause de l'erreur générale. La prévoyance courageuse qui fait leur honneur apporte aux victimes la douceur d'être plaintes et prépare dans la conscience réveillée de la multitude l'avènement d'un ordre meilleur.

1 " Cette expérience des Romains, poursuivie avec tant de liberté et pendant tant de temps, démontre, malgré les théories spécieuses sur le divorce, qu'il n'accroît ni le bonheur ni la vertu." Gibbon, Décadence de l'empire romain, ch. xliv.

Dans l'antiquité, ce fut, pour certains hommes, une profession de remplir ce rôle : ils s'appelaient euxmêmes les sages. La grande victime du temps où ils vivaient, la femme, a-t-elle eu parmi eux ^des défenseurs? A qui les souffrances de la femme ont-elles inspiré un cri de miséricorde ?

Ils parlent, mais pour justifier cette iniquité qu'ils présentent comme une loi de nature. Comme si, à propos d'un être si inférieur, il était superflu de penser sérieusement, dès qu'il s'agit de la femme, les plus sublimes esprits ne trouvent dans leur génie que des pauvretés. La philosophie fait à la raison des contes de nourrice pour endormir ce qui veillerait de scrupules dans la conscience de l'homme. Écoutez Pythagore : " Il y a un principe bon qui a créé l'ordre, la lumière et l'homme ; il y a un principe mauvais qui a créé le chaos, les ténèbres et la femme." Pour la femme, Platon emprunte à l'Inde la croyance à la métempsychose : " Les âmes des hommes seront punies à la seconde génération en passant dans le corps d'une femme et, à la troisième, en passant dans celui d'une bête." Et, employant son imagination à pousser au comble la misère des femmes, il les veut, dans la République, communes entre tous les hommes.

Il faut se rappeler ce long passé pour comprendre l'importance de la révolution accomplie par le christianisme dans le sort de la femme.

Sans doute, le peuple juif où le Christ était né, pensait plus justement de la femme, parce qu'il pensait plus justement de Dieu. La crainte d'un Dieu qui a préparé à l'homme une compagne et lui interdit d'en chercher plusieurs, avait été pour Israël le commencement de la sagesse envers la femme. Le commencement, car si l'épouse a droit à la même fidélité qu'elle doit à son mari, si, mère, elle partage avec le père l'autorité sur les enfants, ces qualités d'épouse et de mère semblent nécessaires pour racheter l'infériorité naturelle de la femme. Et, hors de la famille, les mœurs ne reconnaissent plus que la femme. Confinée dans une place particulière du temple, elle ne prie pas Dieu en égaie de l'homme. Elle n'a pas de part aux affaires qui intéressent la société et l'État, sauf quand une Judith emploie des moyens insolites d'influence. La stabilité de sa vie familiale n'est pas entière, car Moïse a permis aux Hébreux, " à cause de l'obstination de leurs cœurs", le divorce. Et, malgré cette tolérance, la loi de Dieu semble trop lourde aux hommes. Les rois juifs croient qu'ils doivent à leur majesté de ne pas être inférieurs en polygamie aux autres rois; les filles de

Moab sont proches. Ainsi Israël lui-même suit la pente par laquelle va s'abaissant partout la condition de la femme. D'ailleurs, même fidèle à sa loi. que serait Israël, sinon une goutte de pureté perdue dans la corruption universelle? Ce petit peuple, qui vit de défaite en défaite, n'est pas un exemple, et ses mœurs, qui ne lui ont pas donné la puissance, sont dédaignées de ses vainqueurs.

Le Christ, le grand contradicteur de la sagesse humaine, ne l'a jamais scandalisée plus que par la manière dont il traite la femme. C'est à elle, à la Samaritaine, qu'il s'annonce, pour la première fois, comme le Messie. Il a pour les fautes de la femme une indulgence qui contraste avec les sévérités ordinaires de sa doctrine. Quand lui est amenée la femme adultère, c'est aux hommes qu'il dit : " Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre." Sa justice semble se détourner de la coupable sur les accusateurs, comme s'il voulait marquer que les vices, les abandons, les duretés, les corruptions de l'homme sont la première cause des avilissements où la femme est tombée. Il laisse ces dédaignées vivre auprès de lui; il ne les admet pas seulement à le servir par les soins domestiques et par la générosité de leurs dons. Marthe et Marie, chez lesquelles le Christ entre et se repose, deviennent les exemplaires de la double vie qui s'offre aux femmes. L'une, pour faire honneur au maître, multiplie ces offices matériels auxquels la coutume réduisait alors l'activité de la femme; l'autre, immobile aux pieds du Sauveur, écoute les paroles de vérité; c'est d'elle que le Christ dit : " Elle a choisi la meilleure part." Le

Christ ne fait pas de distinction entre les sexes : c'est à la créature humaine qu'il apporte le secours, à toutes qu'il apprend le même bonheur par les mêmes vertus. Pour la première fois, la moitié du genre humain, qui attendait en vain la miséricorde, sentit sous cette parole libératrice s'effacer quatre mille ans de mépris.

Aussi quelle gratitude, comparable au don ! Et comme, dans l'épreuve de la Passion, elles justifient cette confiance du Christ ! Alors les hommes semblent femmes par la timidité et les femmes deviennent hommes par le courage. Ce ne sont pas elles qui trahissent, qui renient, qui délaissent. Ce ne sont pas elles qui doutent de la résurrection et qui demandent à mettre leur doigt dans les trous laissés par le fer. Elles sont certaines que la bonté parfaite ne trompe pas; elles sentent que tout leur avenir est lié à la vie de la doctrine nouvelle. Elles croient au Christ pour ne pas désespérer d'elles-mêmes.

D'ordinaire, l'histoire semble faite par les hommes seuls, peut-être parce que d'ordinaire ils sont seuls à l'écrire. Dans l'avènement du christianisme l'action de la femme est décisive autant que soudaine. Comment cet être, jusque-là dépourvu de toute influence sur les événements et les idées, prend-il d'un coup une part prépondérante dans la plus profonde révolution d'idées, dans l'événement le plus considérable de l'histoire ? Nous sommes d'un temps qui aime à trouver des causes raisonnables aux faits même extraordinaires. Et il n'est pas impossible de montrer pourquoi le christianisme était surtout rédempteur aux

femmes, et pourquoi leur concours était indispensable au succès du christianisme.

Le grand dieu du paganisme était le plaisir. La société païenne, en faisant servir à la volupté les conquêtes, l'esclavage, les richesses, jusqu'au génie des arts et aux chants des poètes, avait soumis l'esprit même à la domination de la chair. Le christianisme était la soumission de la chair à l'esprit. C'est aux sacrifices imposés à cette chair qu'il reconnaît les siens. A ceux qui aspirent à la perfection, il impose la virginité ou la continence ; à ceux qui veulent vivre de la vie ordinaire et perpétuer l'espèce, il impose la loi d'un mariage qui unit un seul à une seule et pour toujours.

Ce joug de chasteté, principal obstacle au triomphe du christianisme, ne pesait pas d'un poids égal sur l'homme et sur la femme. Si cette vertu assurait à l'homme les récompenses de la vie future, elle effaçait, sans compensation immédiate, de la vie qu'il avait organisée à son gré, la liberté des plaisirs. La rupture avec les plaisirs apportait, au contraire, à la femme une compensation dès ce monde.

Comme le plaisir ne songe qu'à soi, pour le païen s'occuper de la femme n'était que la perfection de l'égoïsme. Jamais il n'avait songé à se demander si les joies qu'il voulait d'elle, la rendaient elle-même plus heureuse, meilleure, ou plutôt il la sacrifiait sciemment et sans scrupules. Aux yeux sensuels de l'homme, le corps seulement de la femme importe. C'est pourquoi il la désire sans l'estimer et la possède sans gratitude. Aimer seulement en elle la beauté, c'est aimer la beauté

de toutes celles qui semblent belles, c'est compter pour rien celles qui n'ont jamais été belles ou qui ont cessé de l'être. La femme, jusque dans les égards apparents, les douceurs passagères de l'homme épris, reconnaissait leur brutalité, et le méprisait de ne désirer, de n'aimer d'elle que le corps, de dédaigner, d'étouffer, pour être plus maître de ce corps, ce qu'elle sentait le meilleur d'elle-même, la volonté, l'intelligence, la bonté, le véritable amour. Jusque dans ses courts triomphes, elle se méprisait elle-même, sentant qu'elle les devait aux dons les plus fragiles, les plus vains, se demandant avec angoisse si ces dons n'étaient pas tout d'elle, puisqu'ils semblaient compter seuls. Elle méprisait enfin l'univers entier de n'être qu'un temple consacré à la Vénus impudique.

Pratiquer les vertus dont l'Évangile lui faisait une loi était imposer à l'homme du respect, c'était s'assurer une place au foyer domestique et une influence dans la société tout entière. En échange de la licence, la religion nouvelle offre, dès ce monde, à la femme l'honneur.

Ceux qui sollicitent la femme de se soumettre à ce joug n'attendent d'elle rien de ce que les autres hommes lui demandent, et les mœurs qu'ils lui enseignent la rendront incapable des faiblesses qui font l'espoir des autres hommes. Ce n'est pas pour leur bonheur qu'ils s'occupent d'elle, c'est pour le sien. Ils apportent à la femme la plus inattendue des surprises, la surprise d'une sollicitude désintéressée. Dès lors la rudesse qu'ils prodiguent à sa beauté, à sa grâce, lui devient douce. Ils lui donnent enfin la preuve que les dons extérieurs

et passagers ne sont pas le meilleur d'elle-même. C'est l'importance de son âme qu'ils lui attestent, c'est la dignité de ce qu'on méprisait. C'est son courage, c'est sa bonté, c'est son dévouement qu'ils éveillent en lui faisant appel. Dans les disgrâces de l'âge, dans l'éclipsé de la beauté, dans l'obscurité du rang, elle se sent en possession de biens qui étendent, transforment, élèvent sa vie, la font collaboratrice d'un ordre meilleur en ce monde, et la rendent digne d'une immortelle récompense. Quoi d'étonnant si elle préfère ceux qui veulent la servir à ceux qui veulent se servir d'elle, et se sent attirée vers une religion qui lui montre enfin la femme estimée et lui rend enfin l'homme estimable?

Et si le double gain de la vie future et de la vie présente attira si puissamment la femme, cette double énergie de la femme était nécessaire pour vaincre le plus grand obstacle qui s'offrit au triomphe du christianisme.

Dans le monde antique, la défense de l'État était le grand intérêt d'où la persuasion que les règles établies pour le salut commun par la volonté générale devaient être sacrées pour tous et que la loi était le droit. Même quand, Rome ayant conquis le monde, le pouvoir ne représente plus cette volonté générale, mais la volonté solitaire d'un empereur, l'habitude de tenir ce pouvoir pour le représentant de l'intérêt public était prise, et toute désobéissance au prince semblait un crime contre la patrie. Or les vices qui régnaient sous le nom des empereurs étaient les ennemis nécessaires du christianisme ; ils se

défendirent en le proscrivant. Cette prohibition menaçait d'arrêter les progrès du christianisme dans ces volontés d'hommes que l'habitude d'obéir avait brisées. La femme, au contraire, avait été trop maltraitée par ces lois, œuvre des hommes, pour partager cette soumission. L'iniquité de son sort l'avait contrainte de comprendre qu'au-dessus du droit écrit dans les textes il y a un droit écrit dans la conscience, que les lois humaines, pour commander légitimement, doivent obéir ellesmêmes à ce droit naturel, et que, si elles se révoltent contre lui, on peut se révolter contre elles. Est-ce à cette longue épreuve de l'injustice masculine que la femme doit cette marque, peut-être indélébile, de son caractère, son irrespect pour les lois écrites et la tranquillité avec laquelle elle les viole encore aujourd'hui quand elle les estime contraires à la loi intérieure ? Quoi qu'il en soit, le christianisme lui apparut comme cette loi divine qui a droit à l'obéissance, et elle n'hésita pas à rendre, même contre César, à Dieu ce qui était à Dieu.

Alors commença l'épopée de la femme. Elle y prit une héroïque revanche de tout le passé, montra à la fois spontanés et parfaits les dons que l'homme avait voulu ignorer ou détruire, et ceux même qui semblaient les plus contraires à la prétendue faiblesse de ce sexe. Après le courage de la désobéissance à la majesté romaine, où elle fortifia les chrétiens, ce fut le courage des supplices et il vainquit la cruauté romaine. Ce fut l'héroïsme plus obscur, mais non moindre, de la constance chez les femmes des Césars chrétiennes

avant eux ; 1 elle obligea par d'insignes vertus la conscience du prince à estimer le culte proscrit par les lois. La paix religieuse qui, après trois siècles de lutte, consacrait le triomphe du christianisme, fut surtout l'œuvre de la femme.

Ce changement contient un péril. Les empereurs, hier grands pontifes, tendent, sous prétexte de protéger la religion, à la gouverner. Ce danger apparaît avec les hérésies qui fermentent dans la paix à peine conquise. La puissance de l'État se trouve souvent mise au service des doctrines fausses. Au milieu des incertitudes qui font flotter d'une erreur à l'autre les sectes, l'Église voit les femmes fidèles à la vérité persécutée. Un instinct de salut les avertit que toute domination du pouvoir poli tique sur l'Église remettra la solution des grands problèmes au mâle, à l'ancien ennemi, et que, plus il sera maître, plus il sera amené par ses passions à transformer la compagne de sa vie en esclave de ses caprices. L'esprit d'indépendance qui anime la femme la prépare à cette forme nouvelle de la résistance. Elle fortifie d'abord cette indépendance par l'éducation qu'elle donne à ses enfants, ses enfants qui deviennent les Pères de l'Église.2 Eux à leur tour sont dans leurs luttes,

1 La femme de Dioclétien était chrétienne; aussi la femme de Constance Chlore, Hélène, mère de Constantin ; aussi la femme de César Maximien Hercules et elle donna sa fille, chrétienne comme elle, à, Constantin.

2 Les quatre plus illustres de l'Eglise grecque : Athanase, Basile, Grégoire de Nazianze et Jean Chrysostome, et les quatre plus illustres de l'Église latine : Jérôme, Augustin, Ambroise et Grégoire le Grand, rendent témoignage qu'ils doivent leur vocation et leur constance aux leçons de leurs mères et de leurs parentes chrétiennes.

parfois tragiques, contre la puissance politique, soutenus par le courage indéfectible de grandes chrétiennes. Elles contribuent ainsi à sauver des ingérences politiques la pureté de la doctrine chrétienne. Elles ne servent pas moins cette doctrine par certaines perfections qu'elle enseigne et dont elles donnent les premières l'exemple. C'est de leurs libéralités et de leurs dépouillements que subsiste l'Église. Ce sont elles qui ajoutent à ces renoncements la virginité, elles qui fondent en Occident la vie monastique, et commencent les luttes de la charité contre la maladie et la

misère

Ce n'est pas assez : il faut que la raison païenne, inspiratrice des lois civiles, cesse de faire obstacle à la morale chrétienne. Parmi ces lois, l'Église choisit, comme les plus urgentes à réformer, celles qui corrompent le mariage sous prétexte de le régler. Elle réclame, entre l'homme et la femme, la première des égalités, une même incapacité de rompre le lien conjugal, les mêmes peines s'ils sont infidèles. C'est détruire l'ancien privilège du mâle. Nombre d'hommes résistent. La femme comprend que cette discipline austère est pour elle un bienfait ; elle demande ces chaînes qui l'unissent indissolublement à ce qu'elle aime, à son mari, à ses enfants, à ses devoirs, à la dignité de son état. Et l'on reconnaît son influence aux changements qui, de Constantin à Théodose,

x Saint Benoît emprunta beaucoup aux institutions monastiques établies dès le IV- siècle pour les femmes par sainte Marcelle. Saint Jérôme témoigne que Fabiola fonda à Rome le premier hôpital.

6o LA FEMME DE DEMAIN

restreignent de plus en plus les anciens désordres du mariage, et, sur la dignité semblable du père et de la mère, commencent à constituer la famille chrétienne.1

Mais l'empire romain était un pécheur converti sur sa fin. L'Évangile lui avait été donné à temps pour lui apprendre à mourir. Déjà son héritage est partagé entre les races jeunes et barbares qui ont à continuer la vie qu'elles vont apprendre de l'Église; et à cette éducation des barbares, la femme n'eut pas une part moindre qu'à la victoire sur le paganisme. Un zèle égal lui inspire de plus vastes desseins, qui poursuivent et consomment la révolution commencée par elle.

Quand les Césars comparaient à la splendeur de la civilisation romaine les humbles origines du

1 E. Laboulaye, Droit romain, section II, chapitre vii, Recherches sur la condition des femmes. " Cette amélioration dans le sort de la femme, elle la doit évidemment aux influences chrétiennes. Ce n'est pas par un adoucissement insensible que les lois romaines sont arrivées là ; leurs principes n'enserraient point de pareilles conséquences. Ce fut par un renversement de la législation que les idées chrétiennes se firent jour et assurèrent à la mère une juste prépondérance. Cette révolution légale, qui data de Constantin, fut la conséquence de la grande révolution sociale qui avait commencé trois siècles plus tôt. C'est ce que ne veulent pas comprendre ceux qui accusent Constantin et Justinien d'avoir bouleversé la jurisprudence romaine. Eh oui, sans doute, ils bouleversèrent toute cette antiquité païenne, mais pour remplacer la dureté des anciens principes par la douceur des principes chrétiens. C'est ce qui explique la persistance des lois romaines jusqu'à nos jours. Ces lois restées ne sont pas les lois de la République ; ce sont les lois des empereurs chrétiens, c'est la morale chrétienne réalisée dans les institutions. Tout ce qui était de la Rome païenne a péri, ou s'est desséché peu à peu ; les seules branches vivantes nous sont venues du christianisme."

culte fondé par quelques ignorants aux extrémités de l'empire, les deux puissances étaient, en fait, si inégales que tout conflit sur la nature de l'une et de l'autre et sur la hiérarchie naturelle de leurs droits se trouvait suspendu. Mais tôt ou tard il devait éclater.

L'Église est la société réunie autour des vérités éternelles et divines, l'État est la société formée autour d'intérêts temporaires et terrestres. Laquelle doit recevoir la loi de l'autre ?

Le débat surgit au premier contact entre les barbares et l'Église. Même en acceptant la foi nouvelle, leurs princes n'entendent abdiquer ni les vieilles coutumes auxquelles étaient attachés leurs peuples ni l'autorité arbitraire à laquelle euxmêmes sont plus attachés encore. L'Église voit que ces vieilles coutumes perpétueront dans la société baptisée les mœurs païennes, et que l'arbitraire des princes troublera par la licence de leurs passions l'ordre chrétien. Et comme ils ne sont plus les Césars, les héritiers de la civilisation humaine, mais les nouveaux venus de l'ignorance, et comme eUe-même, en face de cette nouveauté et de cette ignorance, est devenue tout d'un coup ancienne et savante, elle ose demander qui doit obéir, l'Église aux rois, ou les rois à l'Église ? Elle ose prétendre que si l'immortalité est supérieure au temps, le devoir aux intérêts, Dieu aux hommes, l'Église, mandataire de Dieu pour conduire l'homme par le devoir à l'ordre immortel, ne peut être légitimement contredite ; que les rois eux-mêmes, quand elle fixe le devoir, ont à se soumettre,

souverains seulement pour régler les contingences de ce monde. Et certaine que les rois opposeraient à son magistère cette souveraineté et l'accuseraient d'usurper sur leur domaine en réglant, sous prétexte de religion, des intérêts humains, elle ose conclure que sa mission de donner aux sociétés une loi morale emporte compétence pour décider si les mesures réclamées par elle sont ou non nécessaires à la défense de cette loi morale. C'était subordonner la puissance civile à la puissance religieuse.

Dans ce conflit entre l'autorité des prêtres et celle des rois, la femme semble désintéressée : elle n'exerce ni les fonctions du sacerdoce ni le pouvoir politique. Pourtant elle prend aussitôt parti pour l'Église. Elle voit que le pouvoir politique représente les passions, les sert et les augmente; que le pouvoir sacerdotal représente, sous ia forme la moins imparfaite, les clairvoyances du savoir et les désintéressements de la vertu; que seul il peut transformer le chaos des coutumes contradictoires et barbares en une unité de croyances, d'intérêts, de civilisation. Il lui plaît qu'une puissance désarmée de force matérielle s'impose aux puissances revêtues de la force, et elle reconnaît des affinités entre les moyens de l'Eglise et les procédés de douceur obstinée et patiente qui font l'influence de l'épouse sur la rudesse violente du Goth, du Franc ou du Germain.

Durant les invasions qui mêlaient les flots successifs des barbares aux peuples de l'empire, plus d'un chef sorti de ses forêts inconnues ambitionna d'obtenir une des jeunes filles qui avaient

grandi à la cour des empereurs ou des tributaires. Chrétiennes, ces femmes deviennent les apôtres de leurs maris. La communauté de foi n'efface pas la différence de nature entre ces hommes encore sauvages et ces femmes cultivées ; leur supériorité rend à nombre d'entre elles trop douloureux le contact avec la rudesse du siècle. Quand elles ont perdu leur mari ou que ses passions échappent à leur influence, elles se retirent en une solitude où l'oubli du monde rende la paix à leurs pensées. Ces résidences, où habitent avec elles l'étude et la prière, s'ouvrent à d'autres femmes amenées par les mêmes goûts qui sont des mérites, et aux jeunes filles de haute naissance que ces mains royales ne dédaignent pas de former. Alors commence, par les femmes et pour les femmes, une éducation féconde, soit que, trouvant dans la vie monastique le repos de leur âme, elles rendent à une génération plus jeune les soins jadis reçus par elles, soit que, mariées à des princes ou à des grands, elles aussi continuent la tradition des épouses chrétiennes. Sous les Mérovingiens, les princesses franques furent ainsi élevées, et comme les Francs étaient les premiers parmi les jeunes peuples, les autres princes ambitionnaient de contracter avec cette race alliance par des mariages. Elles furent nombreuses celles qui, de famille mérovingienne, devinrent reines, non seulement en Gaule, mais en Angleterre, en Espagne. Ce furent elles qui, dans ces pays, ouvrirent les chemins à l'Evangile, préludant les premières à l'apostolat de la race française. Par leurs respects extérieurs pour les missionnaires et les évêques,

par leur soumission personnelle aux sentences de l'autorité religieuse, par leur persévérance à soutenir les interventions de l'Église dans le gouvernement des peuples, elles travaillent à mettre l'autorité morale de l'Église au-dessus des couronnes, de leur propre couronne.

Si le Saint-Empire, forme visible de l'alliance entre les deux puissances et de leur hiérarchie, put s'établir au IXe siècle, c'est qu'il avait été longuement préparé par les femmes. Le diadème fut donné à Charlemagne ; mais chacune de ses pierres précieuses avait été réunie et sertie une à une par ces petites reines dont l'Église seule a retenu les noms; c'était leur patience, leur modestie, leurs sacrifices qui rayonnaient sur le front de Charlemagne.

Si elles ne sont pas à l'honneur, elles continuent d'être à la peine, toutes les fois qu'il s'agit de défendre cette hiérarchie de la société chrétienne. Quand les princes, pour dominer le pouvoir pontifical, suscitent la querelle du sacerdoce et de l'Empire, qui est le soutien le plus fidèle de Grégoire VII ? Une femme, la grande comtesse Mathilde. Pour continuer, même après sa mort, cette défense du Saint-Siège, elle lègue ses États à la Papauté et complète l'œuvre de Charlemagne. Quand les rois de France ont attiré la Papauté hors de cet asile et la tiennent sous leur main à Avignon, qui s'élève contre la complicité des cardinaux, contre la résignation des Souverains Pontifes ? Qui rappelle au Sacré-Collège les conditions indispensables au magistère catholique et réclame, au nom du devoir, le retour de la Papauté

à Rome où est l'indépendance ? Qui trouve les paroles décisives? Ce ne sont pas les docteurs, c'est une femme, une religieuse, dont le dévouement à l'Église se transforme en génie. Et Catherine de Sienne, en ramenant la Papauté à Rome, rend à l'Église la liberté.

Plus on médite, plus apparaît la collaboration de la femme à l'établissement et à la puissance du christianisme. Mais si quelque chose égala, dépassa les services rendus par la femme à l'Église,, ce fut le dévouement de l'Église à la femme. Dès que l'Église commence, elle honore la femme. Les auteurs païens s'occupent d'elle pour célébrer son corps et lui accorder les humiliantes louanges qu'on ferait d'un bel animal. Ouvrez les Pères de l'Église. Là plus de complaisance pour ce corps; de l'hostilité contre lui, de la méfiance contre ses charmes, du mépris pour ses vanités, de la rigueur contre ses dépravations. Mais, jusque dans cette rudesse, quelle sollicitude nouvelle et profonde ! Ils sont ennemis du corps par crainte que ce corps devienne ennemi de l'âme ; mais, comme ils aiment l'âme, toutes les vertus, toutes les grandeurs, toutes les délicatesses, toutes les sublimités dans la femme ! Comme ils les savent précieuses, comme ils les louent, comme ils les entourent d'une tendresse contenue et pure ! Ce n'est pas seulement le cœur de la femme qu'ils estiment, c'est son intelligence. C'est sur les conseils de femmes que saint Jérôme entreprend la traduction des Livres saints; c'est à des femmes et pour des femmes que les Pères écrivent une partie de leurs traités et de leurs lettres. L'égalité entre l'homme et

la femme est proclamée par cette sollicitude de l'Église.

Cette égalité n'assure pas seulement à la femme sa part d'enseignement par l'Église, mais sa part d'activité dans l'Église. Sauf le sacerdoce qui est réservé à l'homme, la société religieuse reconnaît à la femme aptitude à l'action et au gouvernement. " Les femmes, dit saint Chrysostome, peuvent prendre part aussi bien que les hommes aux combats pour la cause de Dieu et de l'Église." x Lui-même, exilé de Constantinople, confie à des femmes les affaires les plus difficiles et compte sur elles plus que sur certains évêques pour le suppléer.2 D'autres femmes montrent une telle intelligence des lettres sacrées, au dire de saint Jérôme, qu'elles sont consultées par des prêtres ou par des évêques, et, sans jalousie, tous inclinent la dignité de leur charge et abdiquent la supériorité de leur sexe.3 Cet hommage de l'Église à la femme

1 Ep. 123, Ad Ital.

1 " L'histoire a enregistré avec une admiration attendrie les noms de Salvina, de Pentadia, d'Ampuctré, de Nicarete et d'Olympias les infatigables auxiliaires du grand évêque. ... Le nom d'une illustre veuve (Olympias) a été indissolublement uni par l'histoire au nom de l'évêque de Constantinople, comme le nom de sainte Scolastique au nom de saint Benoît, comme le nom de sainte Jeanne de Chantai au nom de saint François de Sales. C'est entre sa pieuse mère et l'invincible consolateur de ses douleurs, entre Anthusa et Olympias, que Chrysostome se présente aux regards de la postérité chrétienne." P. Augustin Largent, Essais d'histoire ecclésiastique, in-8°, Reteaux, 1892, p. 106 et suiv. Lire, sur le même sujet, Amédée Thierry, Saint Jean Chrysostome et l'impératrice Eudoxie, in-8°, Didier, 1872.

8 Marcelle, dont saint Jérôme écrit à une amie commune, Principia, " Marcelle, tienne, mienne, ou, pour dire plus vrai, nôtre, et parmi tous les saints l'honneur insigne

trouve sa plénitude dans la correspondance des Papes. Leurs lettres sont le mémorial le plus glorieux des actes de la femme, le dénombrement magnifique des mérites si divers qu'elle a su, à travers l'abondance des épreuves, consacrer au service de l'Église. Aussi pas plus que la ieconnaissance, l'autorité ne lui est marchandée par l'Église. Non seulement celle-ci laisse les ordres de femmes constituer des sociétés qui se gouvernent elles-mêmes, mais elle n'interdit pas que certains ordres, même en partie composés d'hommes, se placent sous le gouvernement d'une femme.1

Après avoir fait à la femme une si grande place dans la société religieuse, le catholicisme travaille à la lui faire égale dans les sociétés humaines

de Rome", était si versée dans la connaissance des Écritures qu'après le départ de Jérôme pour la Terre Sainte elle devint l'arbitre des difficultés bibliques. Et, poursuit saint Jérôme, " elle donnait ses opinions non comme d'elle, mais comme de moi ou de quelque autre ; même quand elle enseignait, elle gardait un air de disciple, par crainte de faire injure au sexe masculin et aux prêtres qui l'interrogeaient sur les matières obscures et douteuses." (Ep. ad Principiam.) — A côté d'elle, il faut citer cette Mélanie qui tient tête à Pelage, combat la doctrine de Nestorius et convertit Volusien. Pour amener au christianisme ce philosophe, saint Augustin avait vainement écrit le chefd'œuvre qu'on nomme les Lettres à Volusien. " Dieu, dit Baronius, avait réservé à une femme cette conquête où le plus grand génie de l'Église avait échoué."

1 L'ordre de Saint-Sauveur, que fonda sainte Brigitte de Suède, comprenait, dans des couvents distincts, des hommes et des femmes ; il reconnaissait un supérieur général pour le spirituel et une supérieure générale pour le temporel. L'ordre fondé à Fontevrault, et composé de même, était tout entier sous le gouvernement d'une femme : l'abbesse générale eut jusqu'à soixante couvents sous ses ordres.

qu'il inspire. Et c'est pour la cause de la femme qu'il subit ou provoque sans hésiter les plus graves de ses conflits avec les princes. Les princes, impatients de reconquérir pour leurs passions la licence, tentent, durant tout le moyen âge, sous tous les prétextes, de rompre l'indissolubilité du mariage. Contre les sophismes, contre les promesses, contre les menaces, l'Église reste l'inflexible gardienne du droit qui est pour la femme la garantie de tous les autres. Elle souffre pour la femme et elle triomphe pour elle, car, dans la société dont l'Église devient le pouvoir inspirateur, la femme voit aussitôt grandir son rôle.

Elle y est préparée par une éducation que la multitude des ordres religieux offre partout : éducation indifférente et parfois marâtre pour le corps, mais soucieuse de l'âme et de l'intelligence. Ainsi formée, elle exerce au foyer une autorité que les lois consacrent et que les mœurs accroissent. Son droit au travail est au moins partiellement réglé par des monopoles qui assurent à certaines corporations d'ouvrières certains travaux convenables à leur sexe. Dans un certain nombre de métiers masculins, le droit de maîtrise appartient aux femmes. Elles peuvent prétendre aux plus difficiles des professions et aux plus intellectuelles. Tout le moyen âge a des doctoresses. Il y a des professeurs-femmes. L'on montre encore à Bologne la chaire où se fit entendre l'une d'elles, doublement célèbre. Elle était si belle que la voir était ne plus l'écouter. Et l'on a conservé le rideau derrière lequel elle parlait, aimant mieux

instruire que plaire. Combien d'hommes sont plus femmes que celle-là? Même dans la vie publique, elles se font place. Les affaires des communes qui intéressent la vie de tous les jours et tout le monde se décident dans les assemblées de paroisses où tous les habitants, sans distinction de sexe, ont leur voix. Le droit féodal, qui avait fondé le pouvoir politique sur la propriété et admettait les femmes à succéder, les introduisit dans la hiérarchie seigneuriale. Quand les croisades eurent fait de grands vides parmi les grands et petits suzerains, il sembla naturel que les femmes prissent en mains l'administration des domaines, et elles se montrèrent économes, pacifiques, justes. Quand s'organisa le gouvernement par provinces et que les provinces envoyèrent des mandataires aux "États", les femmes eurent droit de vote pour y députer leurs représentants; elles purent, dans certains "États", être élues ellesmêmes.1

Ce que les féministes, qui se croient aujourd'hui audacieux, voient en rêve, ils pourraient, mieux instruits, le voir en souvenir. Mais leurs rêves leur montrent-ils ce qui avait permis, favorisé cette conquête progressive et constante des droits par la femme ? C'était le fruit de l'existence grave, de la morale austère, des vertus obscures ou éclatantes, mais fortes, que l'Église lui avait enseignées. Elle avait mérité tout ce que l'assentiment lui concédait, et l'usage qu'elle faisait de chaque

1 " En 1576, trente-deux veuves siégeaient aux Etats de Franche-Comté." Jésus-Christ et la Femme, par la comtesse Ernestine de Trémaudan. Préface, p. xvi.

prérogative lui valait une faveur nouvelle. Elle s'était fait aimer, aimer par justice, par reconnaissance ; les plus beaux sentiments de sa nature avaient fait appel aux plus hauts sentiments de l'homme. Et la chevalerie, qui était leur union mystique, avait entouré comme d'un nimbe religieux la beauté de la femme, et faisait plier devant elle le genou à l'homme, montrant ainsi qu'en elle on honorait l'âme et que le grand amour commence par le respect.

Ces conquêtes étaient la récompense d'un effort imposé à tous. La vertu du sacerdoce inspirait celle des femmes qui maintenait celle des hommes.

Les hommes se lassèrent les premiers. La vie sembla un trop long carême, aux abstinences dures, aux fêtes tristes; on aspira à Pâques fleuries. Pâques fleuries fut la Renaissance.

Le legs le plus précieux de l'antiquité, les œuvres des grands penseurs, n'avaient jamais été perdues, et leur beauté n'a été admirée par personne plus que par les docteurs de l'Église.1 Mais il

1 Saint Jérôme, dans la lettre célèbre qu'il adressa à Eustochium et que Montalembert appelle " le Code de la virginité chrétienne", écrivait: "Il y a quelques années, je quittai maison, père, mère, sœurs, parents et, ce qui, dans un sens, coûte peut-être plus, toutes les délicatesses de la vie, pour aller à Jérusalem servir Dieu et gagner le royaume des cieux; mais la bibliothèque que je m'étais faite à Rome avec tant de soins et de peines, seule chose dont je ne pouvais me passer, je l'emportai avec moi. Je jeûnais donc, malheureux homme que j'étais, et puis je lisais Cicéron. Après des nuits passées dans des veilles, après des torrents de larmes versées au souvenir de mes anciens péchés, je prenais Plaute dans mes mains. Et quand, rentrant en moi-même, je revenais aux Prophètes, je trouvais leur langage inculte et rebutant. Aveugle que j 'étais, j 'accusais la lumière et non pas mes yeux. Pendant que l'ancien serpent me tenait dans ces illusions, au milieu d'un carême, une fièvre violente envahit mon corps consumé, et, sans me laisser un moment de repos, chose incroyable, dévora tellement mes membres que mes os se

est vrai qu'ils se défiaient d'elle : ils redoutaient même les grands génies qui, au-dessus de toute boue, élevaient leurs cimes étincelantes. Ils sentaient qu'entre le sens païen et la conception chrétienne de la vie, il y avait antinomie fondamentale. A quoi servirait que la familiarité de ces dangereux modèles apprît le beau si elle écartait du vrai ? Et pour ne pas compromettre, pour une joie superflue de l'intelligence, les convictions essentielles de la vie, l'Église avait fait l'ombre sur les auteurs anciens.

Les Pères de l'Église et les auteurs chrétiens suffisaient aux études et aux lectures. C'est cette claustration intellectuelle qui, au XVIe siècle, lassa les esprits les moins religieux. Ils s'échappèrent dans les auteurs anciens; on goûta ceux-ci d'abord parce qu'ils étaient autres, puis on les aima pour eux-mêmes. Rechercher dans les bibliothèques les livres perdus des auteurs qu'on connaissait, restituer leur texte dans son exactitude contre les inintelligences des copistes, aller à la découverte des auteurs inconnus encore, devint la carrière des lettrés qui se nommèrent les "humanistes", comme si eux seuls accomplissaient une œuvre digne de l'homme. L'Italie

tenaient à peine. On pensait déjà à mes funérailles. Le froid m'avait gagné tout le corps ; seule une légère palpitation de la poitrine indiquait que je respirais encore. Tout à coup je suis ravi en esprit au tribunal du juge suprême : il était enveloppé d'une telle lumière, ceux qui étaient rangés autour brûlaient d'un éclat si vif que je tombai la face contre terre, mais n'osai lever les yeux. " Qui es-tu? me cria une voix. — Chrétien, répondis- je. — Non, tu mens, dit le juif; tu es un cicéronien et non un chrétien; car là où est ton trésor, là est ton cœur."

acclame encore avec orgueil, comme sien, " il quattrocento", le siècle où s'accomplit cette résurrection. Elle fut, en effet, italienne; les principaux humanistes étaient ses fils, le tombeau le plus plein du passé était son sol, la langue parlée par les vieux maîtres de la pensée humaine était la langue de Rome quand ce n'était la langue d'Athènes. A ce moment, l'antiquité seule parut nouvelle. Les humanistes n'étaient pas seulement épris des manuscrits, mais des édifices, des statues, des pierres gravées ; et partout ils admiraient une harmonie, une pureté, une noblesse qui persistait jusque dans la bassesse des inspirations et dans l'impureté des peintures. Ils avaient le culte de la beauté, une beauté faite par le vêtement des pensées, par le corps des choses, beauté toute de formes, toute contraire à la beauté qu'aimait le moyen âge, qui de tout cherchait et exprimait l'âme. Et cette beauté qui pénétra l'intelligence par les œuvres de la littérature ancienne, qui remplit le regard par l'harmonie des arcs triomphaux et des temples, par la majesté et la grâce des statues, célébrait la joie de vivre. Et le chef-d'œuvre de cette beauté était cette forme parfaite de la femme qui, chantée par les poètes, célébrée par les penseurs, racontée par les historiens, reproduite par la pierre et le marbre, apparaissait comme la synthèse de tous les arts et l'attraction universelle de toutes les puissances humaines.

Transmis par les cours d'Italie aux cours d'Europe, passant des maîtres aux écoliers, le goût nouveau se répandit partout. Les auteurs et les artistes anciens prirent dans l'étude et l'attention

la place qu'occupaient les auteurs et les artistes d'inspiration chrétienne; ce fut à ceux-ci d'être oubliés. Or les guides délaissés étaient ceux qui n'avaient cessé de rappeler la dignité de la femme, les services par lesquels cette dignité avait été conquise et les vertus qui la rendaient sacrée. Les maîtres auxquels retournait la curiosité étaient ceux qui de la femme n'avaient pas même soupçonné l'âme, mais répandaient par toutes leurs œuvres le désir de la chair. Ainsi fut changé, par cette résurrection du paganisme, le sentiment que la femme inspirait à l'homme depuis le triomphe de l'Église. Et la femme eût cessé d'être la femme, c'est-à-dire curieuse, si elle ne se fût à son tour penchée sur le sépulcre dont toutes les cendres répandaient encore un parfum de volupté.

La femme plus que l'homme est sensible à l'art. L'art antique la pénétra d'une admiration profonde, et il s'y joignit de la reconnaissance. L'hommage qui, par les voix du passé, montait vers elle, comme vers le chef-d'œuvre de l'art, lui parut doux comme la rosée à la soif de la terre. Elle avait soif de louanges, de celles que l'Église lui refusait. Il y avait si longtemps qu'on l'honorait seulement pour ses mérites. Elle avait besoin d'entendre dire qu'elle était belle. Elle espéra que ces hommages lui apporteraient une royauté nouvelle. Elle ne voulait pas déchoir de la dignité où l'avait élevée l'Évangile. Mais elle aussi a respiré la joie de vivre, et elle se demande si elle ne pourrait pas trouver, moins près du ciel, mais moins loin de la terre, un bonheur à mi-côte. Elle est conscience, intelligence et corps. Elle trouve à

l'austérité de la beauté morale une détente dans cette beauté plus humaine qui réjouit sa raison et ses sens, et associer toutes ces beautés en un culte, c'est rendre la plénitude de l'hommage à Dieu, leur commun auteur. Tous ces raisonnements sont pour justifier ce culte de beauté qu'on rend à elle-même et à laquelle on lui demande d'être sensible. Elle entend l'antiquité murmurer à son oreille des mots de corruption et des mots d'amour. Elle croit que la corruption est morte, elle sent que l'amour est immortel. Et si elle ne veut de lui ni les fautes ni les grossièretés, elle en aime l'émotion qu'elle inspire aux hommes, elle en aime le trouble délicieux qu'elle ressent à son nom seul. Elle saura joindre à la vertu qu'elle veut garder l'amour qu'elle veut connaître. Elle juge superflue la rigueur de l'Église, qui traite de pièges insidieux toutes les sympathies et familiarités entre les sexes, veut autour des femmes fortes, comme autour des villes fortes, une zone interdite, met toute la sûreté dans la garde des approches, et la plénitude de la vertu dans le sacrifice des joies même innocentes. Or, où est le mal, si le sentiment du beau rend plus chères à l'homme les femmes en qui il trouve réunies ces perfections de vertu, d'intelligence, de corps qu'il admire, même séparées ? Et quel mal si la femme, à son tour, rend justice à l'homme en qui elle trouve davantage à admirer ? Non seulement tout sera irréprochable pourvu que, dans cet amour, les raisons raisonnables d'aimer, la transparence de l'œuvre divine dans l'être humain imposent silence aux bas instincts ; mais tout sera utile, si la femme

grâce à une condescendance où elle n'est pas loin de voir une charité, épure les désirs des hommes. Comme il fallait qu'à ce moment même les sentiments nouveaux, pour trouver crédit, eussent la marque de l'antiquité, c'est à Platon qu'on fit, dix-huit cents ans après sa mort, honneur de cet amour qui porte son nom. Le choix du philosophe qui avait poussé à sa plus haute puissance la raison était d'ailleurs un symbole de cette tentative pour humaniser la morale. Jusque-là, c'est au Christ que la femme avait demandé les règles de la sagesse. Le platonisme était la première infidélité de la femme à sa confiance absolue dans l'Église, le premier effort que la femme allait poursuivre sans l'alliée de quatorze siècles. L'Église, au lieu de concours, donna des avertissements. Elle montra, dans cette prétention à une tendresse immatérielle, le triomphe sournois et d'autant plus dangereux de la matière, puisque la femme en venait à disposer, comme de choses sans importance, de ses pensées et de son cœur et, à la condition de garder son corps, se croyait tout entière intacte. Dans cette liberté, soi-disant inoffensive, d'accorder à un autre toutes les sollicitudes et toutes les affections, toutes les caresses de l'âme, et de ne rien voler à l'époux, pourvu qu'on respectât sa couche et que ses enfants fussent de lui, l'Église condamna la ruine du mariage chrétien, la mortelle injure faite au mari, la soustraction frauduleuse faite à la société conjugale, et elle prédit que le vagabondage de l'amour hors du foyer, où était sa place et son droit, jetterait le désordre dans la société tout entière.

Si pourtant femmes semblèrent douées pour établir le règne de l'amour platonique, ce furent certes celles qui se donnèrent cette tâche à la Renaissance. Princesses et grandes dames d'Italie, elles commençaient l'essai dans des cours où leurs désirs étaient des ordres. L'intelligence du beau rayonnait en elles. Reines abeilles de ce printemps, elles avaient puisé dans les plus suaves fleurs du génie antique une nourriture subtile et limpide, et leur esprit en était tout parfumé. Elles tenaient à savoir, non pour l'ambition de s'élever, elles étaient à la première place ; non pour se faire une arme de connaissances particulières, ce qui rend la science, restreinte dans son objet, partiale dans ses préférences, contentieuse dans ses allures, égoïste dans ses prétentions; elles n'apprenaient que pour la joie d'admirer et pour multiplier par l'admiration la joie de vivre. C'est pourquoi, instinctivement bienveillante à toutes les formes du talent, reconnaissante à toutes les variétés de l'art, leur intelligence ressemblait à de la bonté. Leur érudition, qui étonne par son étendue, était un souvenir ordonné de tout ce qui les charmait, une familiarité de leur mémoire avec tout ce qui méritait de survivre. Ce caractère de leur nature, en même temps qu'il les rendait attrayantes entretoutes, qu'il leur assurait non seulement de captiver, mais de retenir, était fait pour occuper par la communauté des émotions nobles, par la multitude des curiosités, des recherches, des controverses, la tendresse, et la retenir sans cesse sur les hauteurs par de nouveaux et purs plaisirs.

Et elles espéraient pour auxiliaires cette bril-

lante armée des humanistes, qu'elles soutenaient de leurs suffrages, de leur protection, de leurs subsides. Outre la gratitude, l'intérêt et la vocation devaient attacher ces prêtres du beau à cette métamorphose de l'amour même en une intelligence plus parfaite, en une sollicitude plus passionnée de toutes les œuvres qui sont la parure du monde. Et l'avènement d'une société qui, n'étant distraite de ce noble spectacle par les bas appétits de la volupté, assurerait la gloire aux révélateurs des œuvres inconnues, aux créateurs des œuvres nouvelles, aux guides, aux maîtres du goût public.

Le plus glorieux de ces humanistes, Pétrarque, semble répondre aussitôt à cette attente et commencer l'alliance entre la femme et le lettré. Il signa cette entente en signant ses sonnets à Laure, et en se soumettant, illustre et néophyte, au culte nouveau. Mais si beaux que soient ses vers, les vers ne disaient pas tout. Pétrarque aime Laure, ne l'épouse pas, la laisse sans jalousie s'unir à un autre ; il lui suffit d'avoir sur elle droit de sonnets : en cela il obéit aux règles de l'amour platonique. Mais que, tout en faisant de la poésie avec Laure, il fasse de la prose avec une autre, qu'il garde quelque part, selon ses expressions, " une impétueuse amie ", que, sévère seulement aux licences de prosodie, il ait deux enfants de cette femme, sans tendresse ni remords, cela n'est plus platonique ; et enfin que, dans les lettres où il s'avoue comme il est, il déclare tout secondaire et indifférent pour lui, sauf la gloire de ses œuvres et l'immortalité de son nom, ce n'est plus de

l'amour d'aucune sorte, mais dans sa perfection égoïste, l'amour de soi.

Quelle différence entre cet amant de Laure et celui de Béatrix ! Dante veut épouser celle qu'il aime; elle meurt et, même disparue, le garde et le rend insensible aux charmes des autres femmes. Fiancé de la mort, il va, nouvel Orphée, jusque dans les enfers ; et, plus heureux qu'Orphée, sait n'avoir pas tout perdu par la destruction d'un corps si cher, et se sent uni pour toujours aux perfections toujours vivantes d'une âme sainte. Voilà de l'amour sublime et détaché de la terre ; mais ce n'est pas la philosophie, c'est la foi qui le soutient.

Encore si Pétrarque, par ses appétits de plaisir et de gloire, comme par la nouveauté de son art, est le premier des humanistes, il est un génie de transition. Tandis que son esprit précurseur goûte et répand le charme rajeuni de la beauté païenne, en sa conscience survivent les traditions chrétiennes du moyen âge. De là la complexité de sa nature : pour le connaître il faut, selon ses propres paroles, " recueillir les fragments épars de son âme " * et à le juger on risque sans cesse de se contredire. Lui-même a raconté cette âme multiple dans l'œuvre qu'il a appelée : Al on secret. C'est un examen de sa vie morale, inspiré par les confessions de saint Augustin, livre que le poète aimait entre tous et qu'il portait toujours avec lui. Mon secret est un dialogue entre le poète et le saint. Pétrarque le rédigea quand le crépuscule de ses passions lui annonçait le soir de son âge et l'approche de la grande nuit. Par la bouche

1 Mon secret ou du conflit de mes passions, dialogue III.

de saint Augustin, il se prescrit les règles de conduite les plus religieuses et les plus austères, tient le language le plus propre à prouver le néant de tout ce qui meurt avec la vie. Par sa propre bouche il reconnaît que sa vie a été pleine de ce néant, toute occupée d'amour et de gloire. Il avoue que si la grande passion de son cœur demeura chaste, c'est malgré lui et par la vertu de Laure.1 Il convient que si tout est vanité, la vanité des vanités habite en lui avec le soin de son renom littéraire. Tout ce qu'on se cache d'ordinaire, il l'expose avec une sincérité scrupuleuse, humble, repentante. Il a contre soi tous les courages, sauf de renoncer à ce qu'il sait inutile, sauf de ne pas ajourner ce qu'il sait nécessaire. Il s'accuse de cette inconséquence ; il demanda un jour encore pour écouter son cœur et soigner sa mémoire avant d'entrer dans le silence où l'on n'entend que Dieu. C'est sur la bonté divine qu'il compte pour fortifier juste à temps sa volonté, et lui accorder, au prix d'un court renoncement aux fausses joies, le bonheur sans fin.

. . . sicchè, s'io vissi in guerra ed in tempesta Mora in pace ed in porto ; e se la stanza Fu vana, almeno sia la partita honesta . . .

Tel est Pétrarque, fait pour inspirer des sentiments multiples comme lui-même : pur de désirs

1 " Sans se laisser émouvoir par mes prières, ni vaincre par mes caresses, elle garda son honneur de femme, et, malgré son âge et le mien, malgré mille circonstances qui auraient dû fléchir un cœur d'airain, elle resta ferme et inexpugnable. Oui, cette âme féminine m'avertissait des devoirs de l'homme, et, pour garder la chasteté, elle faisait en sorte qu'il ne me manquât, comme dit Sénèque, ni un exemple ni un reproche." Mon secret, dialogue III.

au milieu des dérèglements, droit de conscience avec toutes les subtilités de l'esprit, et, du fond des vanités, aspirant à Dieu sans renoncer à elles, il conquiert à la fois l'admiration par l'étendue de son génie, l'estime par son amour de la vérité et une pitié affectueuse par ses misères. Car les faibles nous sont chers parce qu'ils nous ressemblent, nous nous aimons en eux.1

Mais, tandis que Pétrarque est contradiction et, touj ours en lutte contre lui-même, porte dans le culte des beautés humaines la mélancolie des beautés divines et garde une conscience de croyant attardée parmi des tentations d'humaniste, presque tous les humanistes ont l'esprit de conséquence, et se sont fait une conscience en accord avec leurs goûts. Le culte immatériel de la femme, à titre de fiction littéraire, est pour Pétrarque une survivance d'idéalisme chrétien : il est contraire à l'intellect païen qu'eux fortifient de plus en plus par leur commerce avec le génie antique. Ils ont ressuscité le désir brutal que l'antiquité avait de la femme. Cette obsession les domine au point de gâter la seule probité où ils mettent leur honneur, l'incorruptibilité de leur génie littéraire. L'immoralité leur paraît la plus puissante forme du talent et, sous leur influence, Virgile est délaissé pour Ovide. Sans doute, comme ils tiennent avant tout à la célébrité, ils feraient au public le sacrifice de leurs préférences, si le public se refusait aux sollicitations de leur littérature; et ils seraient auteurs à célébrer en vers latins, comme Pétrarque,

1 Si l'on veut goûter à fond ce charme de Pétrarque, lire le livre de Pierre de Nolhac, Pétrarque et l'Humanisme. G

les mérites de la chaste tendresse, quitte à en oublier les fadeurs dans leur musée secret. Mais ils ont réveillé dans les autres hommes les mêmes instincts qu'ils éprouvent. Chacun veut voir le musée secret. Les auteurs licencieux trouvent le plus de lecteurs. Dès lors la renommée des humanistes a les mêmes intérêts que leurs vices. Ils composent eux-mêmes, d'après les modèles qu'ils aiment, ils les dépassent : les vers et la prose qu'ils prodiguent sont un appel brutal aux sens, souvent un cours de débauche. Par eux, le latin, la langue universelle des lettrés, répand partout la renaissance de l'immoralité. Cette classe corrompue et corruptrice, qui commence par l'élégance discrète de Pétrarque, atteint vite sa perfection de bassesse morale et d'habileté perverse avec l' Arétin. Et comme il faut au peuple aussi sa part de plaisir sensuel, le latin ne suffit plus à braver l'honnêteté. Déjà est venu Boccace qui parle la langue populaire, et la fixe par un ouvrage admirable de forme, tout entier consacré à la femme, et cet ouvrage est Le Décanter on.

Ainsi les lettrés sur lesquels la femme comptait, et qui devaient enseigner à l'homme un nouvel amour, conduisent contre elle l'assaut de l'amour antique, de l'amour sensuel. Les femmes résistent, mais leur principe du beau lutte en elles-mêmes contre tous les autres principes. Elles ont goûté, dans les œuvres anciennes, la beauté du génie, beauté indépendante du but qu'il se propose, de la cause qu'il sert, beauté qui se suffit à elle-même. Il leur faut bien admirer cette beauté, même dans les œuvres immorales. Et celles-ci conquièrent

tout le monde : les hommes en aiment la beauté parce qu'elle est impudeur, les femmes en supportent l'impudeur parce qu'elle est beauté. Une fièvre contagieuse charge de tant de passions l'éther où planent ces rêveuses d'amour pur qu'elles commencent à entendre en elles-mêmes un écho complice, quand monte vers elles le cri de l'amour qui n'est que désir.

L'échec du platonisme en Italie ne prouverait-il rien parce que l'Italie avait toujours été une terre de volupté? Mais la France est le pays où les mœurs ont été le plus pures, la femme le plus respectée durant le moyen âge. En France se continue l'expérience qu'on pourrait appeler la tentative des Marguerites. La sœur de François I=r est reine d'une cour intellectuelle où elle sait attirer et garder les meilleurs lettrés de son époque et ceux-ci sont d'honnêtes gens; vertueuse, ses derniers historiens l'affirment ; éminente par l'esprit, ses œuvres le prouvent. Mais la grande œuvre composée par cette protectrice de l'amour platonique est L'Heptaméron. Sous l'autre Marguerite s'écrit la Vie des dames galantes. Il a suffi d'un peu de temps, et toute la licence rêvée en Italie par Boccace a été contemplée en France par Brantôme.

Platon est loin. En vain ses admiratrices avaient imaginé la tendresse comme un trio où le philosophe demeurerait toujours, incommode et rassurant, entre elles et leurs préférés. Mais les philosophes sont distraits ; à l'heure où il eût été le plus nécessaire, Platon disparaissait, l'amour restait seul, réclamant tous ses droits, et la femme

pour n'avoir pas su se refuser tout entière, devait tout entière se donner.

Il est superflu d'insister sur cette décadence si rapide qui fit du XVIe siècle un des plus immoraux de l'histoire. Elle justifiait les précautions de l'Église contre les jeux de cœur entre personnes que le devoir sépare. Malgré l'intelligence exquise, le savoir étendu, le rang souverain de celles qui avaient voulu tempérer l'austérité du christianisme par le culte de la beauté, et les instincts charnels par l'amour pur, la femme n'avait su dompter ni les hommes ni elle-même.

Mais cet homme du moins, dans lequel l'homme moderne commence par le retour aux passions antiques, s'occupe-t-il de préparer à la femme un sort meilleur ?

Après l'avoir placée si haut, alors qu'il la savait sévèrement rebelle à toute transaction avec le devoir, va-t-il se montrer reconnaissant pour les sacrifices obtenus d'elle ? C'est la même créature et qui ne s'est diminuée de rien, sauf de sa cruauté envers lui. L'intelligence féminine a encore acquis plus d'éclat et de grâce, plus d'étendue. Il a, par la facilité de mœurs qui s'est établie entre les sexes, eu l'occasion de connaître de plus près, à son profit, la délicatesse, la générosité, le courage, les vertus que la femme sait mêler à ses attachements même illégitimes. Ayant d'elle ce qu'il veut, lui donne-t-il ce qu'elle espère ? Fait-il, dans la société qui se transforme, une part plus égale à sa compagne ? L'associe-t-il plus intimement à sa vie ? S'il lui a enlevé le voile des madones, la chaste et transparente armure qui rendait impéné-

trable aux mauvais désirs et laissait visible dans la douce lumière du foyer l'épouse et la mère, mettra-t-il, du moins, sur le front nu de l'amante, la couronne mondaine, une part de royauté intellectuelle, d'empire sur la société ? Essaiera-t-il de compléter les dons où elle excelle et d'accroître ainsi la civilisation humaine ? Songera-t-il, ne fûtce que par un sens raffiné de l'égoïsme, à cultiver ceux de ces dons où il trouve la délicatesse de son propre plaisir ? La Renaissance, triomphe des lettrés, a-t-elle, tout au moins, perfectionné l'enseignement de la femme ?

Les humanistes n'y songent guère, pas plus qu'à instruire le peuple. S'ils fondent quelques écoles, c'est pour se perpétuer en quelques disciples ; leur science ne se croit de dette envers personne et dédaigne la multitude.1 Chose digne de remarque, les rares humanistes qui, dans leur admiration du génie païen, aient gardé une conscience chrétienne, sont les seuls qui songent à instruire la femme. Vives, l'un des plus connus et des plus pieux, avait

1 " L'art prend des lettres de noblesse et se fait patricien ; au lieu d'écrire pour tous dans une langue que tous peuvent comprendre, on écrit pour quelques-uns dans une langue d'initiés, au lieu de se mêler au peuple et de s'enrichir au contact du peuple, on se défend du peuple par une cloison de livres, au lieu de répandre la bonne nouvelle sur la place, on la séquestre et on la tient sous le boisseau. La littérature cesse d'être nationale pour devenir l'expression de quelques spécialistes, professionnels et raffinés. Une nouvelle aristocratie, l'aristocratie intellectuelle, est fondée.

" Le peuple n'intéresse plus, le peuple est la plèbe, le peuple est la racaille et la canaille. Le peuple est le vulgaire et le troupeau . . . ses droits, ses besoins, ses efforts, ses douleurs, sa vie, autant de lettres mortes. Les humanistes se sont occupés de l'éducation des princes ; ils ne se sont jamais occupés de l'éducation du peuple." Philippe Monnier, Le Quattrocento, t. I, p. 327, 328, in-S°, Perrin.

donné des soins de précepteur aux quatre filles d'Isabelle la Catholique, suivit en Angleterre Catherine d'Aragon, et fut encore éducateur de Marie Tudor. Son zèle ne se bornait point à former l'esprit de ces princesses, il se fit un devoir de répandre chez les femmes, à la cour d'Angleterre comme d'Espagne, le goût du savoir, et il y réussit. Pour étendre plus loin ce bienfait, il écrivit et dédia à Catherine d'Aragon un traité sur l'éducation des filles : il y réclamait pour la jeune fille " une instruction solide qui la mette en garde contre l'immoralité; puisque tous les vices de la femme viennent de l'ignorance ".* Il y montrait qu'apprendre n'est pas tout lire et signalait le danger des romans d'alors, Amadis des Gaules, Florisandre, Tristan et Yseult, Pyrame et Thisbé. Il proscrivait les excitants de l'imagination oisive et de la coquetterie, la danse, les causeries vides, la gourmandise : il voulait un enseignement sérieux des choses sérieuses, religion, morale, histoire, et la connaissance des génies latins et grecs. Du reste il n'entendait pas que ces hautes études fissent tort à des talents modestes et d'un usage quotidien, au soin de la maison, à la cuisine. " Une main un peu noire de charbon ne vaut-elle pas une blanche main ouverte à tout venant ? " Il place au premier rang des sciences nécessaires à la femme l'égalité d'humeur, la bienveillance envers les inférieurs, la pitié envers les malheureux. Erasme mit son esprit aimable, sa raison tranquille et son immense renommée au service de la même cause. Il voyait quel écueil la

1 De Institutions femincs christiana. Edition de Basle, 1545, t. II, p. 660.

Renaissance apportait au monde avec l'idolâtrie de la beauté extérieure. Il s'efforça de réduire cette beauté à son importance réelle. Il invita le jeune homme "à ne pas contempler seulement dans la femme qu'il recherche le domicile élégant et fleuri, mais l'hôte qui y habite, son âme dont la beauté croîtra avec les années ".* Il ne cessa de prémunir la femme contre les soins excessifs du corps, la manie de la parure et les manèges de la coquetterie. Et comme la vanité loge toujours dans les têtes vides, il crut que le meilleur moyen de la chasser était d'instruire sérieusement la femme. Il ne la jugeait pas inférieure à l'homme par l'intelligence,2 et il demandait que l'inégalité ne fût pas faite entre eux par l'éducation. Le latin, le grec, le français, l'étude des bons auteurs ne lui semblait pas le monopole d'un sexe, il prenait plaisir à citer les femmes à qui le savoir permettait de " tenir tête à n'importe quel homme " ; en même temps sa sagesse pratique recommandait aux savantes de ne pas chercher les disputes qu'elles seraient capables de soutenir, d'achever leur mérite par la modestie et, si aptes fussent-elles aux plus hautes études, de s'assurer, par quelque métier manuel, une ressourse contre la mauvaise fortune, le pain quotidien. Enfin un autre humaniste, Silvio Antonino, à la prière de saint Charles Borromée, traita aussi de l'éducation féminine : son ouvrage, publié en 1584, conclut à une égalité de culture pour les deux sexes.

1 Érasme Colloq. Proci et Puellœ.

2 Qu'on lise dans les Colloques, l'Abbé et la Savante, t. II, p. 71 et 3. Librairie des Bibliophiles, 1876.

Voilà ce que la Renaissance a donné de partisans désintéressés à la femme : un Espagnol à qui la longue domination des Maures a enseigné, comme un sentiment indivisible, l'amour de la patrie et du christianisme ; un Hollandais qui, témoin de la réforme et entouré par les discordes religieuses, a senti le bienfait de l'unité doctrinale et a gardé sa foi au christianisme; un Italien, digne d'inspirer confiance à un évêque et à un saint. L'éducatrice de leur sollicitude envers la femme est toujours l'Église.

Mais la masse des humanistes a pour bible le livre d'un des plus célèbres parmi eux, le traité de Voluptate, où Valla disait : " Que la volupté soit le vrai bien ? Je le dis et l'affirme. J'affirme que je ne poursuis aucun bien, sauf celui-là." Et comme poursuivre la volupté est poursuivre la femme, ils veulent supprimer tout ce qui la met hors de leurs atteintes. La vie religieuse est le constant objet de leurs attaques. La virginité est décriée par eux comme un vice, les prostituées leur paraissant plus utiles que les religieuses et la promiscuité des femmes, la perfection de la société.1 Le droit de la volupté autorise un autre humaniste 2 à célébrer dans l'Hermaphrodite l'amour grec, et les lettrés à défendre au nom de l'art l'œuvre que le clergé condamne au nom de la morale. Ce qu'ils apprennent à la femme, c'est à se divertir, à abandonner la décence des anciennes modes pour les robes échancrées, les manches larges, les tissus

1 Id. " Omnino nihil interest utrum cum marito coeat mulier an cum amatore."

2 Beccadelli.

transparents, à oublier la pudeur sous prétexte de beauté ; ils les voudraient nues comme des statues dont ils admirent les formes x et, s'ils consentent qu'elle ait, outre le corps, une intelligence, c'est l'intelligence utile à l'amour, à l'amour des sens; c'est la complicité d'esprit qui prépare aux érudits les faveurs des belles, c'est le savoir de Sapho et d'Aspasie.2 Sous cette influence, le souffle du paganisme a pénétré partout, desséché la ferveur des maîtres, rendu leurs leçons dociles au goût nouveau. Et jusque dans les écoles religieuses se poursuit l'œuvre de la Renaissance, le sacrifice de l'âme au corps. Former la volonté, diriger la raison, étendre l'esprit devient moins important, quand il s'agit de la femme, que de préparer son air, ses attitudes, son maintien à sa destinée : plaire, plaire à l'homme. Et Érasme, témoin de cette décadence, écrit : " L'éducation d'une fille consiste à faire la révérence, tenir ses bras, sourire en se pinçant les lèvres, ne pas présenter la main droite au lieu de la gauche, ne pas trop ouvrir la bouche en riant ; en voilà assez, elle est bonne à marier."

A ce que disaient de la femme les Pères de l'Église, comparons ce que disent les Pères de la pensée moderne.

Aux frontières de ce monde nouveau et semblable à un volcan en fusion, qui projetterait tout ensemble, dans son activité désordonnée et puissante, les lueurs et les cendres, est Rabelais. S'il met du

1 " Xuda eris et nullo tegmine bella gères." Pontanus. Toute la poésie de cet humaniste célèbre la chair de la femme, et la chair seulement.

2 Bruni l'écrit en ces termes à Battista Malatesta De Studiis et Litteris tractaculus.

sérieux et comme de la foi à quelque chose, c'est à la science. Il règle avec un soin minutieux toute l'architecture de l'éducation. Mais c'est l'éducation des hommes. Les femmes ne semblent pas exister pour lui, quand il s'occupe de l'intelligence. S'il y a dans le rire énorme de Rabelais une trace de sensibilité, c'est quand il pense aux affections de famille : la lettre de Gargantua à Pantagruel est un chef-d'œuvre de tendresse paternelle. Mais, entendez, paternelle. Dans le monde construit avec tant de détails par son imagination, Rabelais n'a pas songé à la mère. Quand il fait parler les affections familiales, il l'omet et il ne semble pas se douter qu'elle manque.

Montaigne, qui ne prétend pas ordonner l'avenir, mais peint son époque et met à nu son propre cœur avec l'indécence inconsciente des enfants, Montaigne s'occupe beaucoup des femmes. Au moment où "il prend congé", comme il dit, trop vieux pour recommencer ses fautes, il se complaît à pécher encore par le souvenir. Or cet observateur si pénétrant a toute sa vie aimé la femme sans la connaître. Il n'a voulu d'elle que ce par quoi elles se ressemblent toutes. Et sa philosophie se résume en ce chapitre " à propos de vers de Virgile ", où il honore l'honnêteté de la femme en une page et en peint les complaisances en soixante.

Ces complaisances, du moins, valent-elles à la femme la politesse, si peu coûteuse, des paroles ?

Écoutez Pétrarque : " Ennemie de la paix, source des impatiences, occasion de querelles qui chassent toute tranquillité, la femme est le vrai diable." 1 1 Epist. xiv, 3.

Écoutez Rabelais : " Cuidant quelque femme de bien et honneur espouser, espouserez une femme nue de prudence, pleine de vent, d'outre-cuidance, criarde et mal plaisante comme une cornemuse." 1

" Dans les sacrées Bibles, dit Hippothadée à Panurge, vous trouverez que jamais votre femme ribaulde si la prenez issue de gens de bien, instruite en vertus et honnesteté." " Vous voulez doncques, dit Panurge, filant les moustaches de sa barbe, que j'espouse la femme forte descripte par Salomon. Elle est morte, sanspoinct de faultes. Je ne la vis oncques, que je sache." 2 Et c'est la nature qu'il faut accuser. " Quand je dis femme, je dis un sexe tant fragile, tant variable, tant inconstant et imparfait, que nature me paroît (parlant en tout honneur et révérence) s'estre égarée de ce bon sens par lequel elle avoit créé et formé toutes choses, quand elle a basti la femme." 3

Tel est le changement accompli. La société fondée par le christianisme avait fait, dans les honneurs de l'Église, dans la sollicitude du clergé, dans l'œuvre de l'éducation, dans le gouvernement de la famille, dans l'influence extérieure, une part à la femme. Dans la société fondée sur le plaisir par la Renaissance, l'homme seul apparaît : tout est fait pour lui, usurpé par lui. La femme est réduite à servir à l'homme d'amusement dans les affaires qu'il mène seul. S'il permet qu'elle prenne quelque influence, cette influence n'est plus due aux supériorités intellectuelles ou morales, mais

1 Rabelais, 1. III, ch. xlvi.

2 Id., 1. III, ch. xxx.

3 Id., 1. III, ch. xxxii.

à la beauté du corps. Aux Blanche de Castille succèdent les Diane de Poitiers.

Ainsi la première tentative de la femme pour relâcher les liens où le christianisme avait ensené sa vie n'a rendu la femme plus libre en face du devoir qu'en la faisant plus asservie à l'homme. Le résultat a justifié l'Église de sa morale intransigeante. La preuve a été faite qu'il faut ôter d'abord à l'homme l'espoir de soumettre la femme à ses vices, pour que, échappant à leur tentation, il devienne capable de découvrir et d'aimer en elle l'être de raison et de bonté. La preuve est faite que, dans ses victoires illégitimes, l'homme n'a ni générosité ni justice, et que la femme reçoit pour toute récompense le salaire ordinaire de la faiblesse, qui est le mépris.

La Renaissance ébranlait tout le christianisme. L'homme était redevenu faible contre lui-même et audacieux contre la femme ; la femme appelait conquêtes ses capitulations ; le sacerdoce était atteint par les vices dont il avait délivré le monde. Même la mystique armée des monastères, qui semblait à l'abri de la contagion, était atteinte : par les cloîtres ouverts sur le ciel avaient pénétré les parfums de la terre. Cette moUe suavité énervait les volontés alanguies d'un subtil regret, ceux qui s'étaient cru morts au monde se sentaient seulement exilés de lui et revivaient leurs passions d'hommes et de femmes. Partout le désordre était grand.

A cette décadence, des réformateurs prétendirent apporter le remède. Ils furent d'accord que la Renaissance avait ébloui, non éclairé : que si le culte du beau pouvait unir en une admiration commune une oligarchie de raffinés, il était inaccessible à la plupart des hommes, donc sans efficacité sociale ; que, même pour ces privilégiés, cette admiration était stérile, car elle les associait seulement par un plaisir et ne leur enseignait aucune certitude de devoir. Ils rappelèrent que cette puissance impérative sur toutes les créatures humaines appartient à la religion seule. Et puisque le

christianisme, jusque-là maître des sociétés, perdait son empire, ils conclurent qu'il fallait lui rendre sa vigueur en lui rendant sa pureté.

Ainsi naquit au XVIe siècle le protestantisme. C'est le nom et l'espérance d'une réforme qui firent à ce moment, comme à tant d'autres, la fortune d'une révolution. Car le protestantisme fonda une religion nouvelle, et elle était destructrice de garanties que le christianisme tenait pour essentielles.1

D'abord, la Réforme ruinait la garantie que le catholicisme devait surtout à l'effort de la femme, l'indépendance du pouvoir religieux en face du politique. Le catholicisme avait constitué son autorité par la hiérarchie d'un sacerdoce qui partout ordonnait aux fidèles et partout obéissait au Pape. De ce monde un par la foi, les princes les plus puissants ne représentaient que les parties, la Papauté seule représentait le tout. C'est pourquoi elle avait pu imposer aux forts en faveur des faibles, aux passions en faveur du droit, aux égoïsmes nationaux en faveur des intérêts universels. Les chefs de la Réforme ne reconnaissent plus la Papauté, ils se détachent donc de cette

1 Est-il besoin de dire que je ne voudrais offenser ni contrister personne ? Je connais des protestants dont toute la vie est un exemple, des Juifs dont les vertus familiales méritent l'admiration, des incrédules qu'on appellerait des saints s'ils croyaient en Dieu. Ces exemplaires de perfection égale au milieu de doctrines contraires sont à l'honneur de la nature humaine, et prouvent que certains êtres appartiennent invinciblement au bien par une attraction spontanée et supérieure à toute autre force. Mais cela ne prouve ni que l'absence de foi soit sans péril pour l'ensemble des êtres humains, ni que toute croyance leur offre une aide également efficace.

universalité. Sauf en Angleterre, où il plaît à Henri VIII de conserver les évêques pour dissimuler au peuple l'importance du changement et séduire par de riches butins la cupidité des clercs, la Réforme détruit toute hiérarchie sacerdotale. Aucune autorité n'est supérieure au fidèle, puisqu'à chacun appartient le droit de se faire soimême sa foi par l'interprétation de la Bible. Cette religion, qui a pour seul pontife l'individu, naît comme lui dans l'État, ne peut s'établir sinon par l'État. Partout où l'hérésiarque n'est pas lui-même maître de l'État, comme Henri VIII, ou ne le devient pas, comme Calvin, il est, comme Luther, un sujet obligé de ne pas s'aliéner les princes qui soutiennent sa rébellion. C'est donc la fin de l'indépendance avec laquelle l'Église rappelait ses enseignements aux pouvoirs révoltés contre la loi morale. Le protestantisme s'enlève ainsi les moyens de combattre la corruption qu'il dénonce.

Les conséquences suivirent aussitôt. Au Heu de rétablir d'abord l'ancienne discipline dans le clergé, pour rétablir le prestige de son enseignement sur les laïques et remettre, comme le voulait l'Église, tout en place par un commun effort de vertu, les novateurs commencèrent par abaisser le devoir au niveau où étaient tombées les mœurs.

Bossuet, pénétrant d'un mot au fond des choses, a dit d'eux : " Toute erreur, comme toute comédie, finit par le mariage." Luther, Calvin, et leurs principaux sectateurs, comme les prélats de l'Église anglicane, étaient des prêtres las de la continence. De même qu'ils soustrayaient l'esprit au joug de l'obéissance, ils en voulurent délivrer la chair;

g6 LA FEMME DE DEMAIN

ils proclamèrent ses instincts indomptables, donc légitimes. Elle rendait nécessaire aux réformateurs une compagne. Rompre avec le célibat et rompre avec le catholicisme fut pour eux même chose.

Ainsi disparaît cet arbitrage qu'un sacerdoce, étranger par le célibat aux intérêts de sexe, exerçait entre l'homme et la femme, avec une sollicitude désintéressée pour les droits de l'un et l'autre. Désormais l'un et l'autre ont pour juges les princes, et des prêtres qui, par leur mariage contracté en violation de leurs vœux, ont reconnu que l'empire des sens l'emporte sur celui de la volonté. C'est de nouveau l'homme seul, qui va régler la destinée de la femme.

Il ne faut pas que la continence perpétuée dans les ordres religieux donne un démenti à la soi-disant impossibilité de la vie chaste et convainque de faiblesse les hérésiarques. C'est pourquoi ils supprimèrent, partout où triomphait la Réforme, la vie monastique. Fermer les couvents de femmes était supprimer toutes les œuvres de bienfaisance, d'éducation, de dévouement auxquelles la femme se consacrait, c'était retrancher de sa vie le sublime. De cette hauteur, la vocation de la femme s'abaissa, restreinte à l'existence ordinaire et aux devoirs de la famille.

Là du moins l'importance souveraine que les hérésiarques attribuent à la Bible semble faite pour assurer à la Réforme un avantage sur le catholicisme. Comme chaque fidèle est obligé de chercher dans le Livre sa croyance, il importe qu'il sache non seulement lire, mais penser, et moins la discipline a sur lui de prises, plus la

raison intérieure doit prendre d'empire. Cet intérêt est le même pour la femme et pour l'homme : la religion nouvelle va donc développer les facultés de la femme, accroître par suite son influence sociale. Les chefs de la Réforme sont, en effet, partisans de l'instruction ; mais il s'en faut qu'ils soient partisans d'une instruction égale pour les deux sexes. Luther traite d' " esprit dangereux " l'humaniste Vives, le précepteur de Marie Tudor, parce que celui-ci voulait pour les femmes une instruction étendue. Les hérésiarques restreignent, au contraire, avec sévérité les connaissances réservées à la femme : lire, écrire, s'initier aux travaux domestiques, voilà toute sa part. Si le catholicisme avait accordé à l'homme, dans l'union conjugale, la primauté, c'était par une mesure d'ordre, pour prévenir l'anarchie que le conflit des volontés introduirait dans la famille ; ce n'était pas que le catholicisme attribuât à la femme une inégalité de nature. Pour les réformateurs, l'unique destinée de la femme est la famille, toute sa vie doit être subordonnée à l'homme ; c'est pourquoi l'action de la femme ne doit pas franchir la maison conjugale où siège l'inspirateur nécessaire, le tuteur perpétuel; c'est pourquoi enfin le savoir de la femme doit être borné à ce qui la prépare à faire, à être, à se croire peu de chose. Lisez les sermons de Luther : ils s'inspirent de l'Ancien Testament, celui qui commence par la chute de la femme et la malédiction héréditaire. La femme a été soumise à l'homme par une volonté divine qui la châtie. C'est cette marque indélébile que Luther dévoile sans cesse. Il répète que la femme doit

écouter, craindre, se taire et qu'elle a été donnée à son époux; il ne l'admet pas plus à discuter avec son mari que l'esclave avec le maître.1 Quand il s'élève avec violence contre le luxe des vêtements et des parures, il ne reproche pas aux femmes de dissiper en vanités un temps, une intelligence que des oeuvres plus utiles réclament, il leur reproche de dissiper l'argent de leur mari, de plaire à d'autres qu'à leur mari. Ce n'est pas le zèle de l'apôtre qui gémit à voir l'influence sociale d'un être capable de mieux sombrer dans la futilité, c'est la jalousie du propriétaire qui craint d'être volé de son bien, c'est l'inquiétude de l'avare qui veut cacher au plus obscur de sa maison son trésor. Car la claustration dont il a prétendu délivrer les religieuses, il l'impose à la femme. Celle-ci n'a d'autre office que de rendre toujours commode et par instants agréable à l'homme la vie matérielle ; ses vertus doivent répandre un parfum de cuisine; elle est la Cendrillon du logis, Cendrillon sans marraine, car la fée, qui est l'imagination, l'entraînerait aux plaisirs et lui rendrait par contraste le logis plus triste, outre le péril de laisser une pantoufle aux mains du Prince Charmant.

Mais que devient elle-même la famille, seul refuge et prison de la femme ?

1 "... Memores oportet conditionis suae non superbire contra dominos suos, quando recitatis tabellis matrimonialibus intelligere debeant se ancillas esse factas . . ., virum honorare debeat mulier, timere et audire . . . Huic data est et subjecta. Ergo subditas esse et revereri virum et honorare, in omnibus obedire ... Si ergo non licet servo contra dominum . . . contendere et erigere, ita nec mulieri contra virum." (Luther, Œuvres, t. I. Ed. Witteberga;, per Johannem Lufft, 1558, p. 23-25.)

C'est ici qu'il faut mesurer la fécondité destructrice d'un principe faux. Pour l'Église, le Mariage et l'Ordre étaient des sacrements, c'est-à-dire des adhésions solennelles à une volonté divine qui attachait à jamais les époux l'un à l'autre, le prêtre à l'autel, et qui donnait, en échange, de cette promesse, la force de la tenir. Les réformateurs, pour établir, dans la religion nouvelle, la liberté qui leur importait le plus, ont eu besoin de ruiner la valeur de ces engagements. Ils ont aboli le sacrement de l'Ordre sous prétexte qu'il imposait une continence contraire à la nature et que Dieu ne saurait commander l'impossible. De même, pour décider les moines et les religieuses qu'ils sollicitaient de s'unir et qui redoutaient de prendre devant Dieu un engagement contraire à leurs vœux, les réformateurs ont abaissé le mariage au rang des contrats ordinaires que la volonté de l'homme suffit à créer. " Sachez, écrivait Luther, que le mariage est une œuvre semblable à toutes les œuvres profanes de la vie. Je peux manger, boire, dormir, marcher, voyager, négocier avec des païens, des Juifs, des Turcs, ainsi puis-je contracter mariage, ou vivre en mariage avec qui il me plaît." Les conséquences suivent. Des prêtres ont invoqué, malgré leur vœu, l'instinct de la chair pour prendre une femme; pour en changer malgré le mariage, les laïques invoquent le même instinct et établissent le divorce. Puisque leur volonté seule a fait leur lien, ils ne sont unis que dans la mesure où ils ont voulu l'être, et s'ils se sont réservé le droit de rompre la société conjugale, ils sont maîtres de se séparer. Le divorce obtenu, la polygamie réclame ses droits.

ioo LA FEMME DE DEMAIN

On connaît l'aventure du landgrave de Hesse : ses principes d'économie l'empêchaient de conduire la princesse aux diètes de l'Empire, et la vigueur de sa constitution lui rendait pénible d'y vivre seul. Il voulut, pour tout concilier, contracter une seconde union sans rompre la première, et, comme il l'écrivit aux chefs de la Réforme, " se donner une femme de rechange ". Luther, Mélanchthon, Bucer et six autres théologiens de la Réforme consentirent. Comment refuser une approbation à un protecteur ? x Luther, il est vrai, recommanda au landgrave le secret, " de peur que les grossiers paysans s'avisassent de vouloir imiter Sa Grandeur en faisant valoir d'aussi bonnes raisons, peut-être de meilleures, ce qui donnerait par trop de besogne ". Mais la chose s'ébruite; d'autres maris consultent. Luther répond : " Il m'est impossible de condamner un homme qui veut avoir à la fois plusieurs épouses, et la Sainte Écriture ne le défend point ". Il ajoute qu' " il hésiterait à introduire cet exemple parmi des chrétiens, par crainte du scandale ". Mais Bucer, pourtant le casuiste rigoureux de la secte, déclare que " pour certains hommes la polygamie est nécessaire ". Et d'autres disciples plus hardis, comme Carlostadt, s'écrient : " Point de scruples, soyons bigames, trigames; ayons autant de femmes que nous en pourrons nourrir." La libre interprétation des Écritures ht déjà le Coran dans la Bible.

C'est assez pour montrer quelle protection la femme avait à attendre de la Réforme. Au même

1 Voyez sur cette affaire : Jansen, Histoire du peuple allemand, t. III.

moment où l'Église catholique défendait contre Henri VIII le droit de l'épouse à la constance de l'époux et n'hésitait pas à accepter la rupture religieuse avec un grand royaume pour maintenir le droit d'une seule femme, la Réforme abandonnait partout, sans lutte, la femme aux caprices de l'homme et sacrifiait aux passions et aux vices de celui-ci les intérêts et les droits les plus essentiels de celle-là. Comment mettre en balance les intérêts du maître et de la serv ante ? Les disciples qui reçoivent cette tradition la perpétuent et l'aggravent. En une seule année,1 à Wittemberg, cinquante thèses sont soutenues où l'on nie à la femme la dignité de personne humaine.

Par là, la joyeuse impudeur de la Renaissance et la lubricité sombre de Luther se rencontrent, et toutes deux ramènent la femme vers la condition antique. Résultat étrange d'une réforme qui prétendait finir la corruption et commencer la liberté !

1 En 1595.

Au XVe siècle, l'Italie a fait une Renaissance littéraire. Au XVIe, l'Allemagne a fait une Réforme religieuse. Le XVIIe est le siècle de la France.

Il récolte la maturité de notre gloire, de toutes les gloires à la fois, et les plus immortelles resteront celles de la pensée. Poètes, philosophes, orateurs, ces privilégiés qui, jusque-là, s'étaient présentés de loin en loin à l'admiration dans la solitude du génie, forment tout à coup un cortège d'égaux sublimes; leurs perfections se complètent par ce rapprochement, et la diversité de leur magnificence achève l'harmonieuse richesse de la langue.

Dans l'unité de cette langue restent visibles les inspirations multiples du passé, comme ces affluents qui déjà roulent en un même lit et gardent encore distincte la couleur de leurs eaux. La moindre influence est celle du protestantisme : la tristesse nue de son culte, l'anarchie de sa doctrine, les complicités politiques de ses sectateurs avec l'Étranger, le rôle subalterne de la femme, rendaient cette religion antipathique aux instincts d'unité de gouvernement, d'art, de gaîté, de générosité, de galanterie, qui sont français. Les controverses religieuses avaient produit leur conséquence habituelle, la lassitude qui, à son tour, accroît

l'indifférence. Et cette indifférence donnait plus de fidèles encore au culte d'élégance et de volupté que la Renaissance avait établi. C'est ce courant de plaisir lettré et sensuel qui se continue par Saint-Évremond, Molière, La Fontaine, La Rochefoucauld. Ces grands écrivains pensent de la femme ce que pensaient Rabelais et Montaigne. Un seul, Saint-Évremond, semble pressentir pour elle une importance indépendante de la beauté; il dit même par quels dons d'esprit et d'âme elle accroîtrait son empire ; mais il le dit dans un traité qu'il intitule : La femme qui ne se trouve point et ne se trouvera jamais.

La certitude que cette femme existe et le dessein de l'élever à sa place légitime unissent au contraire, au même moment, d'autres penseurs. Le platonisme se perpétue en des disciples plus nombreux, plus renommés, plus sincères que ceux d'autrefois. Le dégoût d'une immoralité que la cour rendait trop éclatante avait produit cette réaction. La faveur obtenue par YAstrée, interminable pastorale où les passions naissaient, vivaient et mouraient vierges, donna la preuve et la mesure de ce retour à la vertu. Il se trouve, pour le célébrer, une école de " beaux esprits ". Ils ne sollicitent de la femme d'autre licence que de la louer. Les femmes qui leur accordent ce droit méritent en effet la louange ; l'hôtel de Rambouillet, où est leur principale compagnie et où grandit leur puissance, les reçoit et les garde, quelques-unes glorieuses, beaucoup accomplies, toutes honnêtes. Plusieurs d'entre elles, au heu du savoir superficiel qui suffisait à la frivolité du temps, avaient reçu une

éducation vaste et profonde de maîtres à qui le christianisme avait lui-même appris la foi en la femme : telle la marquise de Sévigné, instruite par son oncle, l'abbé de Coulanges. M. de Scudéry devient leur Plutarque et écrit ses Femmes illustres. Mlle de Scudéry rend la politesse en romans de dix volumes, où tous les sentiments sont héroïques et quelques pensées raisonnables. Tandis que chacun de ces romans, prolongé parfois dix el quinze années, exige du lecteur une constance égale à celle des personnages et crée par la durée de la leçon une tradition d'esprit public, les thèses générales sont reprises en détail par de plus rapides combattants. Pour mettre en tout de la noblesse, voici Balzac ; voici, pour mettre en tout de la finesse, Voiture, coupable seulement de trop chercher l'esprit, puisqu'il le trouve toujours; voici, pour représenter la grande puissance des médiocres, Chapelain, assez original néanmoins pour aimer le mérite des autres et assez modeste pour amener avec lui Corneille ; voici Vaugelas, qui sait si bien parler; voici Conrart, qui sait si bien se taire. C'est un mouvement continu de gens qui viennent prendre ou donner des idées, ceux qui sont absents écrivent des lettres, et plus d'un s'absente pour en écrire, car rien ne réussit plus qu'elles. Et tout cet effort tend à célébrer l'intelligence de la femme et à frayer à son influence des voies légitimes. Parmi celles-ci la plus sûre et la plus courte semble le sérieux des études. Dans Le Grand Cyrus Mlle de Scudéry dit : "Y a-t-il rien de plus bizarre que de voir comme on agit d'ordinaire en l'éducation des femmes ? On ne veut

pas qu'elles soient coquettes ou galantes et on leur permet pourtant d'apprendre soigneusement tout ce qui est propre à la galanterie sans leur permettre de savoir rien qui puisse occuper leur esprit ni fortifier leur vertu. . . Une femme qui ne peut danser avec bienséance que cinq ou six ans de sa vie en emploie dix ou douze à apprendre continuellement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou six, et à cette personne qui est obligée d'avoir du jugement jusqu'à la mort et de parler jusqu'à son dernier soupir, on ne lui apprend rien du tout qui puisse ni la faire parler plus agréablement, ni la faire agir avec plus de conduite. . . A la vérité, je voudrais qu'on eût autant de souci d'armer son esprit que son corps." Mme de Sévigné fait, dans ses lettres, la somme des connaissances qu'elle juge tout juste suffisante à une grande dame et qui effraierait plus d'un lettré de nos jours.

Mais malgré la réelle influence de ce mouvement littéraire, malgré l'honnêteté des idées, malgré le mérite des personnes, le nouveau platonisme ne sut pas donner à la femme la place éminente qu'il rêvait pour elle. Il finit par s'user en la desservant. Les Précieux et les Précieuses cherchent avant tout le plaisir que chaque sexe trouve à la compagnie de l'autre. Comme ils sont honnêtes, ils se refusent aux tentations de la matière, d'autant plus épris de goûter les uns près des autres le charme de la pensée. C'est pourquoi leur souci est de se faire valoir et d'oublier l'amour dans l'amour-propre. Et puisque ces séducteurs n'en veulent qu'à l'esprit, il leur suffit d'avoir raison en beau langage, et comme Mlle de Scudéry le reconnaît en cet aveu

io6 LA FEMME DE DEMAIN

ingénu qui est la devise de leur compagnie, " il leur faut parler jusqu'au dernier soupir ". Mais les choses raisonnables qu'on peut dire sur tout sujet s'épuisent vite; il ne reste ensuite qu'à subtiliser, à se donner le mérite de trouver encore où il n'y a rien. Et le sujet sur lequel on peut le mieux raisonner et déraisonner à vide est l'amour.

La France voit ces cavaliers à l'air mâle et dont la main sait tenir l'épée, ces auteurs, quelquesuns vieux déjà, et dont la plume est connue par d'utiles besognes, ces femmes distinguées par la naissance comme par l'esprit, se pencher sur la carte du pays de Tendre, y suivre la marche de sentiments factices, charger d'oeillades assassines leurs honnêtes regards, mettre en énigmes, en épigrammes, en madrigaux, en sonnets, les ardeurs qu'ils n'éprouvent pas, et troubler par un effort de tête le sommeil vertueux de leurs cœurs. Ce spectacle jette une apparence de frivolité lourde sur ces existences qui, sans ce travers, seraient irréprochables; il enlève aux mérites qu'on sait solides, leur prestige; il donne à douter que l'esprit des femmes ait le sérieux auxquel elles prétendent. La seconde expérience conclut donc comme la première contre ces jeux innocents de l'amour; ils n'ont cessé d'être corrupteurs que pour devenir ridicules. Force est de reconnaître que, pour agir durablement sur une époque, il ne suffit pas d'une puissance intellectuelle, il faut une puissance morale.

C'est à ce moment que le christianisme reprend un essor soudain. Sa véritable réforme avait commencé au concile de Trente. La force nouvelle de la vieille foi se manifeste en France au XVII

siècle. La sainteté alors n'est pas moins glorieusement représentée que le génie, et souvent la sainteté et le génie habitent la même âme. Quelle époque où agissent ensemble, pour la même cause, Bossuet, Fénelon, Fléchier, Bourdaloue, François de Sales, Vincent de Paul, Bérulle, Ollier, Rancé, Pascal ! Non seulement chacun de ces noms rappelle l'éminence d'un homme ou d'une femme dans une manière de servir Dieu, mais presque tous représentent la puissance collective de corporations nouvelles et aussitôt importantes. Il n'y eut pas, depuis les Pères de l'Église, une époque où l'Église ait suscité de plus nombreux et de plus grands serviteurs.

Quand l'aube d'une vie morale se lève sur une société, ce sont les âmes les plus hautes qui s'éclairent des premiers rayons, ce sont les plus austères qui deviennent pénitentes pour les désordres où les autres dorment encore. Port-Royal fut cette crainte des justes pour la justice divine, ce remords des innocents pour le mal, cette expiation des purs pour les voluptueux, cette tristesse des consciences scrupuleuses pour les joies des consciences légères, cette activité des laborieux à féconder le temps que la plupart dispersent comme s'il ne s'épuisait pas. Dans les premières années où cette société de grandes âmes et de grands esprits se contentait d'enseigner le monde en se retirant de lui, et ne mêlait pas encore à son magistère moral l'âpreté des chicanes théologiques, Port-Royal fut la conscience du siècle. L'exemple de ces hommes et de ces femmes, en qui surabondaient toutes les supériorités et qui tenaient pour

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rien ces avantages, ou plutôt sentaient seulement la responsabilité de ces dons, rendit à la société française l'intelligence chrétienne de la vie. Les plus célèbres des femmes qui avaient si brillamment mené, à travers les aventures de la Fronde, les campagnes de la galanterie, ne furent pas les dernières à se sentir conquises. Sur ces belles lèvres, ouvertes au rire païen de la Renaissance, la lassitude qui est au fond de la joie humaine, la pensée du temps qui fuit, du devoir qui reste, mit la gravité. Ces grandes dames surent renoncer aux succès quand elles pouvaient les obtenir encore, et gardèrent assez de l'influence qu'elles devaient à l'éclat de leurs dissipations pour mettre à la mode la vertu. A leur exemple, les hommes qui avaient partagé leur existence surent finir, art plus essentiel encore dans la vie que dans le discours. Et les intrépides qui voulaient parler jusqu'au dernier soupir, les précieux et les précieuses ne furent pas les derniers à fondre leur petite compagnie dans l'armée des honnêtes gens. L'action des grands génies qui, appartenant ou non au sacerdoce, appartenaient tous à la foi, ramena de toutes parts les pensées, les respects, les mœurs de la société française au christianisme. Or, dès que ces génies sont inspirés de catholicisme, ils ont le respect efficace de la femme. Comparez à l'idéal féminin des humanistes et de la Réforme les figures de femme créées par Corneille et Racine. Ce n'est pas à l'antiquité païenne, où sont empruntés leurs noms, qu'elle appartiennent. Elles pensent et agissent à la lumière de sentiments inconnus à l'antiquité : filles du génie

chrétien, elles sont des chrétiennes. Et ce n'est pas seulement un rêve de poètes qui rend un culte de mots à une femme imaginaire. C'est la femme réelle qu'on honore par des actes. Quand la Renaissance catholique s'accomplit au XVIIe siècle, la sollicitude pour la femme et son éducation devient générale. Un des premiers ouvrages de Fénelon est son livre sur V Éducation des filles. Il s'indigne du prétexte que l'instruction serait inutile à la femme, il établit que les devoirs de la femme " sont les fondements de toute la vie humaine " ; que " les femmes décident de ce qui touche le plus près à tout le genre humain " ; que, malgré leur autorité publique, "les hommes ne peuvent, par leurs délibérations, accomplir aucun bien effectif, si les femmes ne leur aident pas à l'exécuter ". Et ce grand intérêt social empêche l'évêque de conseiller aux mères l'éducation donnée alors par les couvents : toute superficielle, qu'il s'agît de sciences humaines ou divines, elle n'apprenait plus à vivre ni dans le monde ni dans le cloître.

Mais déjà une réforme restaure cette éducation. Des Ordres nouveaux se fondent, avec la puissance de zèle qui est dans les commencements. Filles de Mme de Sainte-Beuve, de Mlle de Xaintonges, de Pierre Fourrier, de Mme de Lestonnac, de Mme de Chantai, de Vincent de Paul, se donnent pour devoir l'éducation des femmes, et se partagent la tâche, attirées, les unes vers les filles de haute condition, les autres vers les filles du peuple, par un semblable respect pour la dignité chrétienne de la femme. Tous accomplissent le devoir que

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Jacqueline Pascal avait défini : " Les maîtresses se feront les servantes de ces petits enfants, leur faisant paraître en toutes sortes d'occasions que nous n'avons aucunes bornes pour leur service et que nous le faisons avec affection et de tout notre cœur, parce qu'elles sont enfants de Dieu, et que nous nous sentons obligées de ne rien négliger pour les rendre dignes de cette sainte qualité. . . . Car nous devons toujours regarder ces petites âmes comme de sacrés dépôts qu'il nous a confiés et dont il nous fera rendre compte."

Le même sentiment inspire un zèle comparable à des laïques, grandes chrétiennes. Mme de Maintenon crée Saint-Cyr pour élever les filles des officiers sans fortune. Les enfants de Saint-Cyr sont destinées à une vie modeste, et la plupart n'ont rien à espérer de plus que la main d'un petit gentilhomme et l'obscurité de la province. Et pourtant apprendre le catéchisme à ces petites filles ne paraît pas un soin trop minime à Fénelon, que les grands intérêts de l'Église sollicitent; pour elles, Racine, dérobant son génie aux admirations qui attendent encore de lui le langage immortel des passions humaines, compose Esther et Athalie ; et le soin de ces enfants paraît important à celle qui porte le souci d'un roj^aume.

Et cette vie de Mme de Maintenon, quelle mesure éclatante de la destinée même humaine où la force chrétienne peut élever la femme ! Seulement ambitieuse d'éclat et conduite par les habiletés ordinaires de l'intelligence, Mme de Maintenon n'eût été pour Louis XIV qu'un caprice de plus. Une vertu fondée sur des croyances la rend assez esti-

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mable au roi pour qu'il épouse la veuve de Scarron. Non seulement cette vertu vaut à Mme de Maintenon la plus extraordinaire fortune ; mais, en ramenant l'ordre dans les mœurs de Louis XIV, elle a mis l'autorité de l'exemple royal du côté de la morale. Et l'on vit ce que pouvait l'exemple à la promptitude du changement qui transforma la haute société.

L'immédiat bénéfice est pour la femme. Dans les familles où elle a repris ses devoirs, la mère a repris son autorité sur ses enfants; dans les unions devenues régulières, l'estime commune rend vraie la déférence du mari pour la femme; dans la société revenue à la décence, l'autorité de la femme s'exerce sur les arts, sur la langue, sur les livres. Elle ne sert pas seulement le beau par son goût, mais le bien par ses actes. Presqu' aucun des saints qui rajeunissent l'apostolat et la charité catholiques, ne pourrait rien accomplir sans la collaboration des femmes. Elles sont d'avance complices des projets de ces bienfaiteurs, elles les soutiennent contre les obstacles, elles donnent les ressources nécessaires, elles se donnent ellesmêmes. Dans cette fécondité permanente de sacrifices est la source vive de l'influence que la femme reprend dans le monde. En revenant aux vertus des siècles chrétiens, elle retrouve l'importance qu'ils lui avaient faite. Saint François de Sales, dans les neuf volumes de ses admirables Lettres, comme Fénelon, dans la plupart des siennes, s'adressent aux femmes. Bossuet prend les femmes comme les hommes pour sujet de ses oraisons funèbres, et donne aux vertus des uns et

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des autres la même immortalité. Ainsi, une fois de plus, les faits apportent une leçon. Quand la femme conforme sa vie à ses croyances, et, par cette fidélité à elle-même, accroît dans la société l'influence de l'Église, l'Église use de cette autorité pour accroître dans la société l'honneur, la dignité, le pouvoir de la femme.

Comme s'il fallait que l'expérience contraire complétât la leçon, au catholicisme du XVIIe siècle succède l'incrédulité du XVIIIe.

La Renaissance avait voulu amoindrir le catholicisme, la Réforme le changer, la philosophie voulut le détruire. C'était le terme logique de la marche qui, depuis trois siècles, accoutumait l'esprit à s'enhardir hors de la vieille voie. Mais, tandis que la Renaissance importait seulement à une caste de lettrés, tandis que la Réforme avait détaché seulement par morceaux quelques nations de l'unité catholique, la philosophie s'attribuait un caractère d'universalité supérieure au catholicisme lui-même ; eUe prétendait être la raison, qui est la même dans tous les pays, et, dans chacun, s'adresse à tous les hommes.

Ces philosophes, les uns déistes, les autres athées, étaient d'accord pour penser que la raison, présent de Dieu ou du hasard, suffit à l'homme pour connaître et accomplir sa destinée. Par cela seul que les religions se disent supérieures à la raison, elles doivent être écartées par elle.

La doctrine qu'il faut croire seulement à l'évidence des démonstrations mathématiques ou des faits n'était pas française. Son inventeur était Bacon, ses premiers adeptes Hobbes et Locke. Mais les Anglais pensent comme ils agissent pour I 113

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eux seuls, et leurs idées, insulaires comme eux, tant quelles ne sont pas adoptées par des races plus conductrices d'influence, demeurent, selon la formule anglaise, dans leur " splendide isolement ". Nos philosophes chargèrent de poudre française les lourds projectiles du rationalisme anglais, et le tir des idées meurtrières commença avec les joyeuses clartés d'un feu d'artifice. L'histoire, les sciences, les fictions, l'ironie, le ridicule, furent, à la fois, dirigés contre le catholicisme. Et, par une contradiction qui eût fait sourire un philosophe véritable, ces philosophes annoncèrent, sans autre garant que la parole de l'Évangile et malgré le démenti que leur infligeait l'évidence des faits, une société où les hommes seraient libres, égaux et frères.

La générosité d'espoirs où survivait l'inspiration chrétienne fut certainement la cause première de l'enthousiasme que les femmes mirent à se déclarer philosophes, dans la société oisive et lettrée. Et l'on vit se renouveler le phénomène d'entraînement qui avait, sous la Renaissance, conduit pas à pas les femmes si loin par delà leurs premiers désirs. Quand on leur eut montré les résistances opposées par les forces de l'Ancien Régime, y compris l'Église, à l'omnipotence de la raison, ces raisonneuses se détachèrent de la foi ; quand elles furent devenues étrangères aux préjugés de la religion, on les pria d'abandonner les préjugés de la pudeur ; on leur prouva que l'une sans l'autre n'avaient pas de logique et elles oublièrent les principes de morale par principes de philosophie.

Or ces philosophes qu'elles croient, qu'elles

admirent, qu'elles reçoivent, dont elles soutiennent la réputation, dont elles satisfont les vices, ont-ils la reconnaissance du cœur? de l'esprit? Quelle place nouvelle et meilleure préparent-ils à leurs amies ? Cet éclat d'intelligence, cette promptitude de pensée, cette délicatesse d'impressions, cette sûreté de goût, cette vaillance de sentiment, qui sont si remarquables dans les femmes du XVIIIe siècle, semblent ne pas exister aux yeux des philosophes. La femme, pour eux, est ce qu'elle était pour les lettrés de la Renaissance. Comme à la Renaissance, se trahit l'inimitié secrète que la chair met entre l'homme et la femme, quand le sentiment du devoir ne les rend pas respectables l'un à l'autre.

Ce siècle, qui poussa à sa perfection la politesse française, exprime par toute sa littérature, dite galante, sa brutalité envers la femme. Quand il parle de sentiments, il n'exprime que des sensations. Interrogeons ses grands témoins, Diderot, Rousseau, Voltaire, Montesquieu.

Diderot, s'il n'était que lui-même, semblerait un petit compagnon. Mais Diderot est un être collectif. Il a assemblé, il représente les efforts de l'école qui avait écrit, dans L'Encyclopédie, la Bible de l'incrédulité. Or, pour Diderot, tous les obstacles apportés par les religions, les mœurs, à ce qu'il nomme la loi de nature, sont des barrières factices, arbitraires, à abattre. Il trouve le modèle de la société qu'il rêve dans l'île d'Otaïti, que Bougainville venait de découvrir.1 Les femmes ont

1 Diderot, Philosophie : Supplément au voyage de Bougainville.

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accompli toute leur destinée, si elles se laissent cueillir comme les fleurs de l'île hospitalière. Selon une juste et délicate observation de Legouvé, " Diderot les dégrade par la liberté même ".1

Rousseau, qui paraît avoir des soucis plus nobles, dans la femme songer à la mère, s'intéresser aux droits qu'ont sur elle les êtres nés d'elle, met, sans doute pour n'être pas troublé dans sa sollicitude pour les enfants des autres, les siens aux Enfants-Trouvés. Ses conseils, judicieux quand ils recommandent à la mère le développement physique de l'enfant, ne vont pas au delà. En donnant son lait, elle a donné à son fils tout ce qu'il doit recevoir d'elle : les idées, les croyances se développeront seules. Dans le bambin qui mouille ses langes commence déjà le citoyen dont il faut respecter l'indépendance. Réduite aux fonctions de nourrice, dépouillée de sa mission et de sa dignité véritables par la théorie du philosophe sur l'excellence de la nature, la femme n'a dans la vie qu'une vocation. Rousseau la définit. " La femme est faite pour plaire à l'homme : si l'homme doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité moins directe; son mérite est dans sa puissance, il plaît par là seul qu'il est fort." Voici revenir l'inégalité de nature et de droits au profit de l'homme. Quand Rousseau trace le programme de l'éducation, c'est à l'homme qu'il pense, et il écrit l'Emile. Il ne songe à la femme qu'à propos de l'homme, et, s'il n'avait fallu marier Emile, Sophie n'eût pas été créée. Chaque trait de l'éducation accessoire que Rous-

1 E. Legouvé, Histoire morale des femmes, Préface.

seau improvise pour elle marque une infériorité de la femme. Elle n'apprendra aucune science, incapable qu'elle est de toute profondeur intellectuelle. Tandis que l'idée de Dieu sera présentée à l'homme seulement à l'âge où il sera capable de l'admettre par raison, l'idée de Dieu sera enseignée à la femme dès l'enfance; car, s'il fallait attendre qu'elle eût assez de raison pour croire, sa vie finirait avant d'amener ce jour. " Toute l'éducation de la femme doit être relative aux hommes . . . les élever jeunes, les soigner grands, leur rendre la vie agréable et douce", voilà qui suffit. La femme est une subalterne qui doit débarrasser l'homme des petites occupations et tenir le ménage : l'on voit que Rousseau a épousé sa servante.

Voltaire, qui avait mis sa gloire à défendre les opprimés et passé sa vie à flatter les souveraines, eut toute sa vie à se louer des femmes. De Ninon de Lenclos, protectrice de son enfance, à la marquise du Châtelet, compagne passionnée de sa gloire, il en avait approché d'exceptionnelles par l'esprit, par le savoir, et la grande Catherine lui prouvait que le génie même n'est pas le monopole d'un sexe. Dans les soixante-dix volumes de Voltaire, y a-t-il un mot de gratitude, de respect, d'affection vraie, de justice, de revendication pour elles ? L'oraison funèbre de Mme du Châtelet se résume en cette louange : " Un grand homme dont le seul défaut était d'être femme". Sauf dans les tragédies, où l'obligation de donner à la femme les grands sentiments que le genre exige est peut-être pour quelque chose dans la médiocrité de son théâtre, Voltaire ne cherche, ne voit, ne peint de

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la femme que le corps, il n'aime qu'à rendre la femme tentante ou ridicule par l'obscène. Et la grande œuvre qu'il consacre à la femme est la plus honteuse de ses mauvaises actions, puisque, n'épargnant pas même Jeanne d'Arc, la figure la plus chaste de la femme et de notre histoire, et, au contraire, attiré par le sacrilège de l'outrage, il a livré au rire ignoble la virginité de celle qui a sauvé la France.

Avec Montesquieu, l'on retrouve la décence. S'il a, dans les Lettres persanes, sacrifié au goût de son temps, il est un esprit grave, et il a cherché, avec le noble désir d'être utile, les lois de l'ordre dans l'humanité. Mais cette étude ne lui montre jamais dans la femme un ouvrier de cette civilisation qu'il voudrait accroître. A la femme il réserve le rôle fixé en ces termes par l'Esprit des lois : "La nature qui a distingué les hommes par la force et la raison, n'a mis à leur pouvoir d'autre terme que celui de cette raison et de cette force. Elle a donné aux femmes des agréments et elle a voulu que leur ascendant finît avec ces agréments." x

Un jour vint où la Révolution française transforma en lois les volontés des philosophes. Ce jour-là, quels avantages la femme a-t-elle obtenus ?

La Révolution proclame les droits de l'homme et du citoyen. Égale et fraternelle, aurait-elle, quand il s'agit de liberté, oublié la moitié de l'espèce humaine ? Cela ne saurait être et cela est. Quand il s'agit d'assurer à la France une éducation conforme à la destinée nouvelle, quelques logi- 1 Esprit des lois, liv. XVI, ch. ii.

ciens prétendent que la femme comme l'homme a droit à cette éducation. Mais les maîtres de la doctrine révolutionnaire, Mirabeau, Danton, Robespierre, ne consentent pas que la femme exerce aucune influence hors du foyer.

Tous pensent avec Mirabeau : " La constitution délicate des femmes, parfaitement appropriée à leur destination principale, celle de perpétuer l'espèce, de veiller avec sollicitude sur les époques périlleuses du premier âge et, dans cet objet si précieux à l'auteur de notre existence, d'enchaîner à leurs pieds toutes les forces de l'homme par la puissance irrésistible de la faiblesse; cette constitution, dis-je, les borne aux modestes travaux du ménage, aux goûts sédentaires que ces travaux exigent, et ne leur permet de trouver un véritable bonheur et de répandre autour d'elles tout celui dont elles peuvent devenir les dispensatrices que dans les paisibles emplois d'une vie retirée." 1 Les révolutionnaires, admirateurs de l'antiquité, n'y trouvent rien de plus conforme à la sagesse que ce partage : à l'homme, toute la terre, toutes les activités, toutes les gloires ; à la femme, un écheveau de laine près la lampe du foyer.

Non seulement la Révolution n'accroît pas les prérogatives de la femme, elle détruit celles qui, depuis l'avènement du christianisme, appartenaient à la femme. La dispersion des ordres religieux destitue la femme de tous ses offices publics, remplace la charité volontaire de la femme par

1 Travail sur l'éducation publique, trouvé dans les papiers de Mirabeau aîné, publié par Cabanis. Imprimerie nationale, 1791.

des fonctions salariées qui accroissent la part de l'homme. Ce foyer, du moins, où l'on enferme si jalousement la femme, est-il respecté? Le divorce par le simple consentement, l'égalité entre les enfants légitimes et les enfants naturels, la théorie que les enfants appartiennent à l'État et non à la famille, enlèvent à ce foyer la permanence, l'honneur, les devoirs. Que reste-t-il à la femme, sinon, comme disait La Fontaine, assurer à l'homme, pour le temps qui lui conviendra,

...Bon souper, bon gîte et le reste.

Napoléon ne corrigea envers la femme les incohérences des " idéologues " que par la logique de l'absolutisme masculin. Au moment où il enlevait à l'homme et au citoyen toutes les libertés, il lui donna un dédommagement ; chacun d'eux en face de sa femme devint un petit empereur. Et comme cet empereur domestique règne encore, respecté des révolutions, il importe de rappeler ses droits.

L'homme protège, la femme obéit. La polygamie de l'homme n'est entravée que par une gêne, l'obligation de ne pas entretenir de concubine dans la maison conjugale. L'adultère de la femme seul est coupable aux yeux de la loi. Les enfants nés de désordres clandestins n'ont pas le droit d'établir contre leur père qu'ils lui appartiennent et qu'il a envers eux des devoirs ; le premier venu peut s'assurer un état civil et une succession en prouvant la honte de sa mère. Dira-t-on, pour consoler la femme de ces inégalités, que tant d'indulgence pour l'homme est un aveu de l'immoralité masculine et tant de rigueur contre la

femme un hommage à son habituelle vertu ? Pourquoi alors les mesures qui supposent en elle la faiblesse de la volonté et l'incapacité du discernement ? L'homme sous tous les régimes peut dissiper tout ou partie de la fortune qui appartient à sa femme. La femme ne peut être ni témoin dans les principaux actes de la vie civile, ni tutrice, sauf de ses enfants, comme si son intelligence ou sa sincérité étaient mineures. Surtout comme si ces infériorités étaient indélébiles, pourquoi en fondant l'Université et l'éducation publique des hommes, n'avoir rien tenté pour l'éducation des femmes ? Parce que tous les esprits formés par l'incrédulité du XVIIIe siècle avaient le même dédain de la femme, la même défiance de ses facultés, et, au fond, la même crainte que, si elle les développait, elle fût moins admiratrice de son maître, et moins soumise à son bon plaisir, parce que le résumé de leur doctrine est dans la définition de Schopenhauer :

" Les femmes forment un degré intermédiaire entre l'enfant et l'homme, lequel, à proprement parler, est le seul type de l'humanité." x

Il se trouva heureusement de ces " inférieures " pour continuer, au profit de la femme, l'éducation que ni la Révolution, ni l'Empire n'avaient organisée pour elle. Napoléon avait maintenu les lois révolutionnaires contre les ordres religieux, par crainte de leur indépendance politique ; mais il n'avait peur que des hommes; il laissa se rétablir les ordres de femmes. Celles-ci reprirent donc leurs œuvres interrompues auprès des pauvres, des

1 Schopenhauer, Parerga et paralipomena, II, 650.

malades, des enfants; c'est par elles que l'enseignement des filles fut soutenu malgré l'indifférence des pouvoirs publics. L'Assemblée catholique de 1850 fut la première qui vota des écoles publiques de filles, et ces écoles auraient manqué de maîtresses, sans le concours des institutrices religieuses. Sous le second Empire, tandis que les pouvoirs publics restaient encore indifférents, un évêque, Mgr Dupanloup, réclamait infatigablement pour elle une forte éducation.

Nous avons ainsi vécu, durant la plus grande partie du XIXe siècle, avec une âme partagée. Dans les classes qui se disaient dirigeantes, si les hommes avaient appris le scepticisme, ce scepticisme n'était pas intolérant. Les hommes laissaient à l'autre moitié du genre humain la religion comme le plus inoffensif des romans, comme une morale dont ils prêchaient, pour leur sûreté, le respect à leurs femmes, et dont ils enseignaient, pour leur plaisir, l'oubli aux femmes des autres. Il n'échappait pas à celles-ci que leur foi était aux yeux des hommes une présomption de faiblesse intellectuelle; plus d'une, sous ces regards d'ironie, sentit se troubler ses croyances. Mais l'immense majorité des femmes gardait la foi et la soutenait dans la nation.

C'est cette persistance qui a poussé, dans le dernier quart du XIXe siècle, les adversaires du christianisme à changer de tactique. Reconnaissant, dans cette obstination du christianisme à vivre, l'influence de la femme, ils se sont décidés à en finir. Détruire les influences religieuses qui, dans les écoles, les hôpitaux, les refuges, les

orphelinats, les missions, étaient mêlées à la vie nationale ; effacer cette importune vision de dévouement continu, d'héroïsme silencieux, de compassion inlassable qui, sans cesse, sous les yeux de la France, associe la grandeur de la femme à la vie du catholicisme ; mettre, bon gré mal gré, les filles de France sous l'autorité de maîtresses philosophes, et achever l'incrédulité de la France par l'incrédulité de la femme : tel est le plan conçu, avoué, déjà en pleine exécution.

Ses auteurs ont le droit de dire qu'en organisant l'enseignement des femmes ils ont été habiles, généreux des deniers publics : ont-ils le droit d'ajouter qu'ils ont prouvé leur dévouement à la femme et sont ses meilleurs amis? Leur titre auprès d'elle est de lui rendre le même service que lui rend l'Église. Ils le rendent à peine depuis autant d'années que l'Église de siècles. Leur souci d'enseignement est en contradiction avec l'hostilité traditionelle de l'esprit laïque à la culture et à l'importance de la femme. C'est l'obstination de l'Église qui les a contraints de se faire éducateurs. Et il s'agit moins pour eux de ce qu'ils veulent lui apprendre que de ce qu'ils veulent lui faire oublier. Mais eux-mêmes que pensent-ils d'elle? Leur admiration pour les pères de la pensée moderne, de Rabelais à Voltaire, répond et dit ce qu'a à espérer d'eux la femme moderne, fût-elle aussi docte que les femmes de la Renaissance, et égalâtelle en esprit et en grâce intellectuelle les femmes du XVIIL siècle.

Mais au moment où les philosophes croient s'assurer l'avenir en ruinant le catholicisme, ils sont eux-mêmes menacés dans leur pouvoir par la logique de leurs propres doctrines. Et le socialisme, dauphin rouge de la libre pensée, se dit aujourd'hui majeur.

Dès la Révolution française, l'incrédulité, en retenant sur la terre toute l'espérance humaine, préparait le socialisme. La force des conséquences avait été depuis tenue en suspens par la force du catholicisme. La doctrine de celui-ci sur les biens de ce monde remettait de la justice dans l'inégalité des conditions. Sans doute, nombre de baptisés ne se souvenaient guère que les riches sont les économes des pauvres, que les uns ont en superflu l'argent, le savoir et le loisir, pour tenir cette surabondance au service des déshérités, que cette assistance sous toutes les formes est, outre son efficacité contre les misères matérielles, le seul remède aux haines entre les classes, le baiser de paix. Mais d'autres donnaient ce baiser si généreusement qu'ils étaient les propitiateurs entre l'égoïsme des oublieux et les colères des oubliés. Et c'étaient les femmes qui, vouées aux œuvres de charité, savaient le mieux guérir la haine en soignant la souffrance, et transformer les cris de colère en murmures de gratitude. Mais, à pour-

suivre depuis la Révolution, à précipiter sans relâche depuis vingt années la ruine de l'action catholique, les incrédules ont fini par renverser la digue qui les protégeait eux-mêmes. Aujourd'hui le prolétaire reçoit le secours du dévouement religieux avec un cœur fermé à la justice par les préjugés philosophiques, et il croit que ces dévouements, condamnés par l'État, épuisent leurs derniers bienfaits.

La conséquence est qu'auprès de lui rien n'intercède plus pour la société dont il se sent victime. Elle lui apparaît divisée en deux camps : les privilégiés, les déshérités. Ce mal a pour cause l'accaparement, par certains, des biens destinés à tous et qui, s'ils étaient communs entre tous, laisseraient à chacun une part égale de bonheur. Puisque les déshérités sont le nombre, ils sont la force en même temps que le droit, et, pour rétablir la justice dans le monde en reprenant leur part, il leur suffit de vouloir. Et comme tout le bonheur tient dans la courte vie qui, à chaque instant, le dévore en s'enfuyant elle-même, ils ne peuvent attendre.

De même que la philosophie de la Révolution fournit au socialisme la raison d'intervenir, elle lui fournit le moyen de s'imposer. C'est surtout pour lutter contre l'influence religieuse qu'elle a écrasé sous la loi le droit de l'individu, détruit de force la vie spontanée des associations, dirigé l'enseignement, transformé la charité même en administration, établi sur les ruines de tout ce qui était libre l'omnipotence de l'État. C'est cette omnipotence de l'État que le socialisme veut saisir à son tour. Si l'État peut légitimement employer ses

contraintes à combattre une croyance fausse sur une hypothèse de vie future, combien plus a-t-il compétence pour combattre un désordre qui étend l'iniquité sur toute la vie présente ! S'il a le devoir de veiller au partage égal de l'héritage paternel entre les enfants d'une famille, combien son devoir est-il plus impérieux d'assurer le partage égal entre tous des biens faits pour tous ! Il peut donc exproprier, pour cause d'utilité publique, la minorité usurpatrice de ces biens communs et empêcher par des lois que l'accaparement recommence.

Or le socialisme, lui aussi, comprend que, pour réussir, il lui faut l'aide de la femme. Bebel l'a dit : " Où elle sera, sera la victoire."

Le socialisme continue la lutte religieuse que le scepticisme bourgeois a commencée, et la pousse avec plus d'énergie, car les superstitions, en prolongeant les espoirs mystiques ôteraient au genre humain le courage du saut dans l'inconnu, qui est le premier pas vers le bonheur. Pour conquérir à l'athéisme les femmes, il reproche à l'Église les iniquités dont elles souffrent. Il a besoin d'ignorer que ce qu'il réclame de raisonnable a été ou obtenu ou demandé par l'Église au temps où elle inspirait les lois et les mœurs; et, comble d'injustice, ce sont les lois imposées aux femmes, malgré l'Église, par l'incrédulité, qui sont invoquées comme les suites du catholicisme et sa condamnation.

Le socialisme promet à la femme ce que les philosophes bourgeois lui ont toujours refusé, une condition semblable à celle de l'homme : égalité dans le travail, égalité dans les joies de la vie.

La femme, pourvue par l'État de la même instruction que l'homme, pourra, comme lui, consacrer à toutes les professions la somme de travail nécessaire pour pourvoir à ses besoins. Si cette égalité n'est pas aussi parfaite qu'il faudrait, si le socialisme n'a pas encore trouvé le moyen de partager entre l'homme et la femme les mois de grossesse, du moins réduit-il au moindre mal l'infériorité que cette charge impose à la femme dans sa concurrence avec l'homme. Dès qu'elle a mis son enfant au monde, des institutions multiples lui épargnent l'embarras de le nourrir, de le soigner, de l'instruire et permettent à la mère de reprendre sans tarder sa place dans sa profession. Car eUe ne doit être frustrée du gain quotidien qui lui donne du temps pour l'essentiel de la vie : le plaisir.

Le plus universel, le plus délicieux des plaisirs est l'amour. Il faut qu'il soit facile, c'est pourquoi les chaînes, les obstacles, les lenteurs que lui opposent les lois du mariage sont supprimés. La femme, fidèle à ce qu'elle aime, pour le temps qu'elle aime, et, si elle aime surtout l'infidélité, docile sans honte à ses penchants, elle n'aura plus à lutter contre elle-même. Cette existence nouvelle détruira la vie domestique et les liens de famille qui, servitudes pour la femme, enferment dans leur cercle trop étroit son activité, son intelligence et son cœur. Par toutes ces puissances devenues libres, la femme sera en rapport avec la société tout entière, et là trouvera de constantes joies.1

1 Voy. Bebel, La Femme dans le passé, le présent et l'avenir. In-8°; Carré, Paris.

Pour garantie de cette égalité, le socialisme offre à la femme les droits politiques, et comme les femmes sont un peu plus nombreuses que les hommes, il semble remettre ainsi à la femme le soin de régler elle-même le sort qu'elle désire.

A quoi, en réalité, sont réduits ces avantages? Sans triompher des contradictions qui séparent les écoles socialistes, il suffit du principe sur lequel toutes sont d'accord : le socialisme a charge d'empêcher que l'inégalité vicie le partage de la richesse humaine. On y pourvoira en fixant le temps de travail qui sera demandé à chaque être. Or la vigueur de la femme n'égale pas celle de l'homme. La même durée de travail sera-t-elle demandée à l'homme et à la femme? L'égalité serait blessée au profit de la femme, puisque, pour moins de richesse produite, elle aurait droit à autant de repos et de plaisirs que son compagnon masculin : elle vivrait en partie aux dépens de l'homme. Pour corriger cette inégalité, demandera-t-on à la femme un temps plus long de travail qu'à l'homme ? Alors commence le danger. Jusqu'ici les conflits d'intérêts se débattaient hommes contre hommes; les femmes se trouvaient défendues par leurs maris et leurs pères, le lien familial confondait les intérêts et le sort des deux sexes. L'organisation socialiste met la femme dans un camp, les hommes dans l'autre. De là à la tentation pour l'homme d'évaluer trop bas l'activité de la femme, et de vivre en quelque mesure aux dépens d'elle, il y a moins loin qu'on ne pense. Dans les pays où la femme s'emploie le plus comme ouvrière, il a fallu protéger par des lois son salaire contre l'avidité de maris

qui prétendent être entretenus par lui, et dépensent pour eux seuls ces ressources qu'ils n'ont pas gagnées et qu'ils dérobent à leur famille. Si l'égoïsme de l'homme est si brutal contre les êtres qui lui sont le plus proches, comment l'homme serait-il généreux envers la multitude des femmes qui lui seront étrangères? On sait quelles injustices fait commettre à de très honnêtes gens l'esprit de corps; j'ai bien peur que l'esprit de corps ait son égoïsme le plus parfait dans l'esprit de sexe, et que l'homme, devenu rival de la femme, songe à exploiter le labeur de cette rivale au profit de sa propre paresse. Qui sera juge alors si les prétentions de l'homme seront équitables ou abusives ? Et la femme, plus nombreuse que l'homme, eût-elle en sa faveur les lois, qu'importe, si l'homme appelle des lois à la force? Ce jour-là, la femme devra céder et gagner son pain quotidien aux conditions fixées par l'homme. Dans cette société, la femme tôt ou tard redeviendra cette sorte d'esclave que l'antiquité estimait le plus malheureux de tous, l'esclave public, celui qui n'avait pas de. maître particulier, mais ayant pour maître l'État, c'est-à-dire tout le monde, n'avait à attendre de personne ni pitié, ni justice, ni affranchissement.

Si tel sera le travail, quel sera le bonheur ? Le socialisme ose offrir à la pudeur de l'épouse cette succession de baux temporaires que la fantaisie contracte et rompt ? Au cœur de la mère, cette vie étrangère à ses enfants? Aux goûts de la femme une existence d'atelier, de cercle, de bibliothèque, d'institutions collectives et banales, sans l'indépendance et le charme du chez soi? L'insultante

méprise de croire que la joie de la femme soit les dépravations du cœur, de ne pas comprendre que le temps donné par elle aux siens, ne fût-il pas payé, n'est pas perdu si tout ce temps est du bonheur ! Comment Bebel, qui, sous prétexte de suivre la nature, cherche dans les animaux des exemples pour nous, n'a-t-il pas vu que, chez les fourmis et les abeilles, celles qui travaillent sans cesse ne sont pas les mères ?

Et quand auront passé quelques années? La femme chrétienne vieillit entre son mari et ses enfants ; ils savent que sa vie s'est usée à leur service ; ses rides leur rappellent l'âge de sa bonté ; ses infirmités la rendent vénérable ; la prévision qu'on n'aura peut-être plus beaucoup de jours à l'aimer ajoute quelque chose de plus tendre aux respects dont on l'entoure. Elle sent, jusque dans le froid de la mort, la chaleur des larmes qui la pleurent. Mais quand la femme, après avoir donné quelques années aux libertés offertes par le socialisme, atteindra l'âge de disgrâce où le corps perd la beauté et la force, et ne sera plus bonne ni pour le travail ni pour le plaisir, où seront les compagnons de ses joies? Ils n'aimaient que sa jeunesse, ils ont fui avec elle. Les enfants nés de ces rencontres? Leur mère leur est une étrangère qui, si elle les a mis au monde, les y a surtout abandonnés. Son foyer sera une solitude où son cœur se glacera près de cendres éteintes. Même quand elle n'aurait pas à redouter les atteintes de la faim, grâce à la providence de l'État, cette indigence d'affection sera le fléau de ses dernières années. Elle se sentira à son tour étrangère à la grande machine

qui tranche à des milliers d'êtres comme elle, leur part de pain quotidien; elle se sentira à charge à la communauté qui travaille ; eUe se sentira déchue des seules puissances que la société nouvelle reconnaisse; les yeux les moins durs pour elles seront ceux des indifférents ; il n'y aura qu'eUe à pleurer sur elle-même. Est-il un plus horrible sort que l'existence offerte par le socialisme à la femme de l'avenir ?

Telles sont les doctrines qui plaident leur cause devant la femme. A elle de les juger.

Le socialisme a beau émouvoir la bonté de la femme par la vision de maux et d'injustices trop réelles. Il propose pour remède des maux plus grands encore.

La philosophie, qui croit toute notre destinée enfermée dans la vie terrestre et qui, sans même chercher, comme le socialisme, un remède aux iniquités présentes, instruit seulement ses adeptes à cueillir vite chacun pour soi son bonheur, séduira moins encore les femmes. Elle est trop inconséquente pour satisfaire leur logique exigeante ; elle est trop étroite pour laisser place à leurs élans vers l'idéal; elle est trop égoïste pour répondre à leur plus noble instinct, à la croyance que le bonheur est une communion, et que le posséder est le répandre. Toute l'histoire leur répète que le scepticisme des hommes cherche partout et en tout son seul avantage, sans générosité, sans respect pour la femme. Elles ne se laisseront pas pousser par l'artifice de ses empressements à la place où il veut qu'elles tombent ; elles comprendront que c'est un misérable triomphe de commander seulement aux sens de l'homme; eUes n'admettront jamais que leur unique destin soit,

après avoir obtenu durant quelques jours cet humiliant empire, d'aller où vont les vieilles poupées.

Si la certitude d'une autre existence, où toutes les aspirations hautes, tous les bons vouloirs, tous les mérites que le monde écrase de son poids indifférent, trouveront justice et récompense, est nécessaire à l'être humain, la femme, dont la vie est le moins faite par elle seule, qui a le plus à souffrir par la faute des autres, a surtout besoin de trouver contre le présent refuge dans cet avenir.

C'est pourquoi elle gardera l'âme religieuse. Mais toutes les religions ne lui apportent pas une égale force et un égal espoir.

Les seules dignes de ce nom, celles qui se réclament du Christ, enseignent toutes la même morale ; mais elles ne donnent pas toutes à la femme les moyens de conformer, avec toutes les puissances de son être, sa vie et ses préceptes. Protestantes ou orthodoxes,1 les religions dépendantes des

1 Voici le témoignage de l'homme qui peut-être, en ce siècle, a vu plus à fond l'Orient. M. Bore qui, après de longs séjours dans les contrées où l'Eglise orthodoxe a ses fidèles, s'était fait prêtre lazariste et est devenu le supérieur général de cette société, a écrit: " Il suffit d'une remarque sur l'état religieux des diverses communions chrétiennes de l'Asie pour rappeler aux femmes à qui elles doivent leur ennoblissement. Entre toutes ces communions, une seule leur témoigne de la considération . . . nous avons nommé la catholique . . . aussi les catholiques témoignent-ils du désir pour l'instruction de la femme, et si quelqu'une sait lire et écrire, c'est chez eux qu'on la trouvera." {Annales, n° 79.)

Depuis, l'instruction s'est développée dans l'Église orthodoxe, mais comme une arme que les diverses races en lutte d'ambition politique tentent de diriger les unes contre

pouvoirs politiques n'ont pas la puissance de rénovation que la société religieuse a besoin de déployer contre les décadences des sociétés humaines : on le verrait le jour où, dans ces pays protestants ou orthodoxes, l'État tomberait aux mains d'incrédules. En tout temps, les unes ou les autres dépouillent la femme des prérogatives qui lui sont nécessaires pour accomplir sa double vocation de perpétuer et de consoler l'humanité. Le divorce, que toutes ces religions autorisent, met quelque chose de fragile dans la dignité du mariage ; il autorise et rend inévitable des réserves dans l'union d'époux qui peut-être deviendront, un jour, étrangers l'un à l'autre ; il donne aux enfants qui voient leur père et leur mère dégagés de tous liens et unis ailleurs, le sentiment d'être orphelins malgré la nature, il ébranle la famille.

La vocation de la femme qui n'est pas mère est de

les autres ; aussi l'instruction des femmes demeure-t-elle négligée au milieu des efforts faits pour cultiver l'intelligence des hommes. La remarque aussi a été faite que l'abaissement de la femme a été une cause des succès obtenus jadis par l'hérésie nestorienne : " C'est à tort que la philosophie sceptique des temps modernes a développé cette idée : que l'enfantement d'une Vierge est une idée empruntée à l'Orient ; au contraire, l'Orient repousse cette doctrine, parce qu'elle élève trop la condition de la femme, que toutes les lois de l'ancien monde, y compris l'hébraïsme, placèrent dans une condition si inférieure. . . La distinction entre le Verbe divin et le Christ fils de Marie plaisait à une population qui ne concevait pas la femme comme libre et chaste, l'égale de l'homme; l'idée d'une Vierge divine enfantant le Verbe n'allait pas à leurs idées de servitude et d'abaissement pour la femme, ce qui explique l'extension et le développement du nestorianisme dans toutes l'Asie-Mineure, la Perse et une partie de l'Inde." Capefigue, Histoire des quatre premiers siècles de l'Église chrétienne, t. IV, ch. xviii et xix.

se consacrer à une famille plus vaste, à la race toujours féconde des malheureux. Mais, dans les Églises dépourvues d'ordres religieux, ces efforts sont attachés à la volonté et à la vie individuelles, les deux plus fragiles choses du monde; leur zèle isolé et d'un jour est sans prises sur l'immensité permanente des maux humains.

S'il faut reconnaître et admirer la persistance de la foi, la plénitude du zèle et la préservation des mœurs dans la plus vivante des Églises séparées, le protestantisme, la même justice oblige de constater que le protestantisme vit en se défendant contre ses principes. La libre interprétation des Écritures tendait à faire autant de croyances que de croyants et préparait l'anarchie religieuse : les États protestants ont choisi des symboles, fixé des articles de foi, tenté d'introduire l'unité par l'autorité, bien que cette autorité soit contraire à l'essence du libre examen. Les États ont mis à profit cette autorité pour contenir la chair comme l'intelligence : le divorce que les réformateurs voulaient libre a été restreint à des motifs rares, précis et graves, entouré de lenteurs, chargé de dépenses, si l'on n'osait le détruire en droit. D'accord que la suppression des ordres religieux a été un malheur pour les peuples, et qu'ils y ont perdu de grands services d'utilité publique, l'on essaie de rétablir avec les diaconesses la tradition rompue et les œuvres détruites.1 L'enseignement de la femme

1 Les témoignages des protestants sur l'utilité de la vie monastique, au moins pour les femmes, abondent : " Poursuivre le célibat, c'est violer la liberté de conscience, méconnaître la valeur morale du renoncement et de l'abnégation, condamner à une sorte de mort sociale toute

protestante n'est pas restreint au programme de Luther et de Calvin, il s'est étendu, perfectionné, enrichi de connaissances inutiles à la femme si elle est la servante de la maison, seulement nécessaires à la femme faite pour un rôle social. Heureux illogisme, mais embarrassant pour la Réforme. Car si une autorité religieuse est nécessaire pour maintenir la communion des croyances, si le divorce est destructeur de la famille, si la vie monastique est précieuse même aux nations, si la femme a à remplir un rôle social, comment le protestantisme, fondé sur la négation de ces vérités, seraitil vrai ? Comment se peut-il dire une perfection du catholicisme, s'il dure par des emprunts faits à la doctrine catholique ?

Seul, le catholicisme apparaît comme la réalisation parfaite du dessein écrit au premier livre de la Genèse : " Il n'est pas bon que l'homme soit seul : donnons-lui une aide." Tout est disposé par le catholicisme pour que cette aide atteigne sa plus grande efficacité. Le mariage indissoluble donne à la famille sa force stable. Il permet à la mère de n'être interrompue que par la mort dans sa tâche envers ses enfants. Il la revêt d'une

femme qui, en dehors de la famille, est obligée de se suffire ... Il y a quelque chose de remarquable à voir aujourd'hui la question féministe se poser avec toute sa gravité dans les pays réformés et menacer bien moins les contrées catholiques, surtout au sud de l'Europe où les ordres religieux restent ouverts à la femme qui ne peut pas ou ne veut pas se marier." Virchow Holzendorf, L'Amélioration du sort des femmes. " Au moyen âge, et jusqu'à la réforme, les couvents simplifiaient le problème de la vie pour la femme ; ils le simplifient encore dans les contrées catholiques." Sophie Hardemberg, Sur le féminisme.

dignité que ses fautes seules pourraient lui ravir. Non seulement il attache à jamais son bonheur au bonheur qu'elle donne à son mari dans la vie domestique, mais il la pousse à devenir sa collaboratrice partout où elle peut seconder son effort, à le soutenir dans la mauvaise fortune, à le défendre contre tous, contre lui-même, et jusqu'au bout : tout cela devient naturel par le sentiment de l'irrévocable, par la fusion accomplie de deux existences en une seule.

Et pour les femmes qui, ambitionnant une tâche plus haute encore, se sentent attirées vers la misère humaine, le catholicisme a préparé aussi une destinée. Elles sont assez nombreuses pour diminuer les souffrances et les iniquités du monde. Pour rendre leur effort ordonné, fécond, durable, il a créé la tradition et l'obéissance en créant les ordres religieux ; il a, par des offices glorieusement humbles et simplement héroïques auprès de toutes les misères, assuré à ces femmes la vénération du monde, et répandu sur tout leur sexe l'honneur de leurs vertus.

Les femmes doivent donc être d'autant plus attachées au catholicisme qu'eUes sont plus soucieuses d'action, car il la suscite et la règle ; de justice, car il l'enseigne; de paix sociale, car il la maintient.

Et puisque les jours semblent revenus des luttes qui l'ont tant de fois menacé, il convient que les jours reviennent où les femmes lui apportent leur témoignage et leur énergie. Le soutenir, c'est rester fidèle à toutes ses institutions menacées, c'est en préparer la victoire sur les préjugés qui les méconnaissent et sur les lois qui les détruisent.

C'est là le commencement de l'action sociale où les circonstances convient la femme. A la base de tout effort il faut non un doute, mais une foi. Servir le catholicisme, c'est pour la femme servir sa propre cause. Les attaques dirigées contre lui sont en réalité dirigées contre elle : il la rend libre, utile et respectée; les autres religions restreignent sa place dans le genre humain ; la philosophie incrédule la dégrade; les réformes collectivistes l'isolent. Le socialisme fait d'elle l'ennemie, l'incrédulité le jouet, les autres religions la subalterne, le catholicisme seul la compagne de l'homme. Si aujourd'hui le catholicisme a besoin d'elle, elle aura toujours besoin de lui; si elle veut être défendue, qu'elle le défende.

La science est à la mode. Servir la science ne semble plus seulement l'affaire des particuliers, mais celle des États. A entendre ceux qui gouvernent la France depuis un quart de siècle, la troisième République s'est assurée dans l'histoire un renom impérissable pour avoir réformé l'enseignement de l'homme et fondé l'enseignement de la femme.

Les avancements d'hoirie par lesquels les vivants, particuliers ou États, s'attribuent ainsi leur part dans la postérité, sont commodes : quand on fait appel à l'histoire, elle n'est pas encore là pour répondre, et quand elle prononce, on n'est déjà plus là pour entendre. Mais la prétention que le régime actuel aurait chassé les ténèbres de l'intelligence nationale prouve que les républiques aussi peuvent avoir leurs Pères Loriquet.

Pour parler ainsi du savoir, il faut peu de savoir, et ce n'est pas la bonne manière de rendre justice au présent que d'être injuste envers le passé. Par l'étendue de l'esprit, la conscience du travail, la puissance des découvertes, la force ordonnée des hypothèses, les savants d'autrefois ne furent pas inférieurs à ceux d'aujourd'hui. L'instruction du peuple a commencé avec notre existence nationale ; la qualité de cet enseignement a pour témoignage

l'éclat des génies qu'il forma, l'élégance et le goût de la vieille société et aussi les mœurs de ce populaire, le moins cruel, le plus ingénieux, le plus spirituel, le plus civilisé qui fût en Europe. Les femmes avaient leur part de ces biens. Plus instruites que les hommes jusqu'à la fin du moyen âge, elles disputèrent avec eux la primauté de l'érudition que mit en honneur la Renaissance, et celles qui illustrèrent leur sexe au XVIIe et au XVIIIe siècle ne sont que les plus illustres exemples de sa culture. Cette culture apparaît à quiconque a lu, dans des papiers de famille, les souvenirs ou les lettres d'aïeules oubliées. Bourgeoises ou grandes dames, elles parlent une langue précise et . forte en sa grâce, connaissent souvent le latin, parfois le grec, toujours la philosophie, sont familières avec les sciences sérieuses. Si elles prennent un peu d'aises avec l'orthographe, en cela elles devancent leur temps ; et le nôtre ne saurait leur en faire grief, puisque aujourd'hui il n'}? a pas plus de règles pour les mots que pour les idées, et que la plus certaine des libertés octroyées par la troisième République est la liberté de la grammaire.

La science donc est ancienne : il n'y a de nouveau que la sollicitude de l'État pour elle. Il a commencé depuis la Révolution française à faire pour l'homme, et depuis vingt ans à faire pour la femme, ce que l'Église, éducatrice du peuple, faisait depuis les origines de la nation.

D'ailleurs, si la vérité contraint à combattre les usurpations que la flatterie niaise tente au profit du Gouvernement actuel sur la part glorieuse du passé, la vérité commande de reconnaître qu'un

effort considérable en faveur du savoir a été accompli de nos jours par l'État ; que l'enseignement supérieur sort de la léthargie ; que des tentatives persévérantes se sont succédé pour distinguer, dans l'enseignement secondaire, ce qui suffit à instruire un homme et ce qui est nécessaire à former un lettré ; que l'enseignement primaire a été doté avec magnificence. Elle oblige à reconnaître que, dans cette vaste entreprise, l'initiative la plus hardie, l'exécution la plus rapide, l'intérêt le plus attentif ont été mis au service des femmes; que l'État, comme soucieux de réparer envers elles un long oubli, a tout à la fois formé un personnel pour leur donner partout l'enseignement primaire, créé de toute pièce un enseignement secondaire, et attiré la curiosité féminine vers l'enseignement supérieur. Elle ordonne de ne pas contester à l'Université de rares mérites : formés par l'État, les maîtres se montrent, dans les écoles primaires, bien instruits des commencements qui sont le tout du savoir pour la multitude, et habiles à les enseigner; les professeurs des lycées et des collèges ont la connaissance minutieuse des détails et un art de cultiver les esprits, sinon en profondeur, du moins en surface ; les professeurs des Facultés représentent, quelques-uns la gloire de travaux illustres dans le monde entier, presque tous la possession complète et ordonnée d'une des sciences contenues dans la science.

Pourtant une partie de la nation se défie de cet enseignement. Au heu de mettre à profit les avantages qu'il offre, les catholiques persévèrent à vouloir un enseignement pour eux. Au fond des

campagnes, l'école libre se perpétue en face de l'école publique; dans les moindres villes, en face des lycées et des collèges, les établissements religieux; dans les capitales de l'intelligence où l'État a ses grandes chaires, les Facultés catholiques dressent les leurs.

Pourquoi cette lutte ? Y a-t-il une obstination orgueilleuse de l'Église à garder l'enseignement parce qu'elle l'a donné la première, longtemps seule? Elle ne renonce jamais, disent ses adversaires, à rien de ce qu'elle a gouverné. Si elle gardait cette immortelle avidité de tous les droits exercés par elle à un jour de l'histoire, quel droit de l'État ne serait pas aujourd'hui revendiqué par elle? Civilisatrice de peuples barbares, elle fut d'abord non seulement la dépositaire des fonctions publiques, mais la tutrice des intérêts privés.

Si elle a exercé ces droits dans la société, ce n'était pas pour les lui prendre, mais pour les lui apprendre. Et, quand cette société s'est crue capable de conduire seule les affaires humaines, l'Église ne s'est pas obstinée. Les moines ont cessé d'être les défricheurs de l'Europe, quand le nomade fixé et instruit par eux a cultivé la terre. Législatrice universelle tant que le droit canonique était seul à offrir, contre la brutalité des coutumes barbares, des règles rationnelles, prévoyantes, humaines, elle ne lutta pas pour l'imposer, le jour où les peuples voulurent être régis par des lois nationales et jugés par des laïques. Donner la science humaine n'est pas davantage un attribut nécessaire et divin de l'Église. Pourquoi suspendre ici le

mouvement de retraite par lequel elle a rendu aux sociétés la direction de leurs intérêts humains ? Pourquoi l'Église ne laisse-t-elle pas les générations nouvelles passer de ses écoles aux écoles de l'État ? Pourquoi les catholiques refusent-ils pour maîtres ceux dont ils ne contestent pas le savoir? Et qu'ont-ils à apprendre que l'État ne puisse leur enseigner ?

La science est la conquête de la vérité. L'homme naît perdu dans l'ignorance, comme un voyageur dans la nuit. Du centre d'obscurité où il attend le jour, chaque étude qu'il tente est un rayon dirigé vers une circonférence lointaine de lumière, chacun de ces rayons s'écarte aussitôt des autres et, de plus en plus solitaire, traverse une région de l'inconnu.

Mais ces sciences, entre lesquelles se disperse notre curiosité, ne la satisfont pas tout entière. Notre plus grand inconnu est plus proche, il n'est pas hors de nous, mais en nous; et ce que nous voulons le plus connaître, c'est nous-mêmes. Toutes les autres curiosités, fussent-elles éteintes, celle-là survivrait, et que sont toutes les autres comparées à celle-là ? A quoi bon la vaine histoire du passé, le spectacle donné par des ombres à des êtres éphémères ? A quoi bon tant d'efforts pour accroître notre domination sur la nature, si nous ignorons pour quelles fins cette puissance d'un jour est à nous ? Seules les réponses à l'énigme de la vie ne sont pas vaines, car elles ne disent pas seulement ce qui est, mais ce qui doit être; elles ne s'adressent pas seulement à la mémoire, comme des faits, mais à la conscience, comme des ordres ;

elles seules ennoblissent l'être en associant la brièveté de ses jours à la permanence d'une loi morale.

C'est pourquoi, si étrangère que semble une étude à ce grand intérêt, on s'occupe d'elle sans se détacher de lui. Plus on la poursuit, plus on s'aperçoit qu'elle a des rapports avec d'autres, qu'elles se rejoignent, se pénètrent, se contrôlent. L'homme constate que, si les sciences sont multiples, la vérité est une. Dès lors il cherche à découvrir, dans les certitudes qu'il acquiert par chaque étude, des présomptions ou des preuves qui l'aident à résoudre le grand problème. Ainsi les sciences non seulement se racontent ellesmêmes, mais apportent leur témoignage à la science des sciences, à la science de la destinée humaine.

C'est cette philosophie des sciences qui fait leur suprême grandeur. Durant le cours des âges, on a vu plus d'une fois tressaillir l'humanité à l'espérance que, pour la pensée, sonnait une heure mémorable. Ce n'est pas quand cette pensée, ingénieuse et multiple en ses recherches de détail, faisait progresser d'un plus rapide élan les sciences particulières. C'est quand, après les avoir unies en une synthèse puissante, elle leur demandait le secret de sagesse et de bonheur qu'elles doivent apprendre au genre humain. C'est quand cette pensée semblait apporter au monde une intelligence nouvelle de la vie.

Le plus puissant et le plus durable de ces efforts a été celui de la science chrétienne. Au moment où la foi nouvelle s'établit dans le monde, les

génies de la Grèce et de Rome avaient formé l'esprit humain à toutes les sortes de connaissances. Et une multitude de rhéteurs, de philosophes, de savants, excellaient à transmettre la leçon des grands maîtres. Mais cette leçon perpétuait le paganisme, son intelligence égoïste et cruelle de la vie, le crime de l'esclavage, l'avilissement de la femme, le mépris du pauvre. Les Pères de l'Église, si admirateurs que plusieurs d'entre eux fussent du génie antique, pensaient que l'essentiel n'était pas, pour la société, d'avoir les hommes les mieux dressés à bien dire, mais à bien faire, les plus purs de goût, mais de mœurs. Ils n'hésitèrent pas à déconseiller la lecture des chefs-d'œuvre et la fréquentation des écoles renommées, parce que, y apprît-on la vérité sur tout le reste, on y apprenait le mensonge sur le devoir. Et, sans pitié pour le délicat et superbe instrument de savoir qu'ils brisaient, ils mirent le monde à la rude école des moines et des théologiens.

Si la Renaissance eût été seulement une découverte de terres inconnues et d'arts oubliés, une rencontre de la richesse que donnait le nouveau monde et de la beauté que restituait le monde antique, elle n'eût pas fait tressaillir d'une telle émotion l'âme des peuples. Mais elle opposait à l'austérité du catholicisme une autre intelligence du monde terrestre, à la tristesse de vivre la joie de vivre. Et c'est pourquoi, si florissantes que fussent les Universités fondées par le moyen âge, si renommés que fussent leurs docteurs, les humanistes de la Renaissance firent la guerre à ces écoles. Idolâtres du savoir, ils tenaient plus

encore à répandre par l'enseignement leur intelligence de la destinée humaine.

La Réforme, qui remettait à chaque chrétien le soin de trouver lui-même sa croyance dans la Bible, était plus intéressée encore à répandre l'instruction et à avoir partout des écoles. Elles existaient en grand nombre, mais catholiques. Les hérésiarques en ordonnent la fermeture. Mieux vaut pour le peuple l'ignorance qu'un savoir où il puiserait l'erreur sur la question la plus essentielle.

Le XVIIIe siècle salue dans la raison la grande puissance de l'homme. Aimer la raison, c'est aimer le savoir qui l'éclairé. Or l'enseignement, au XVIIIe siècle, abonde en France. Des libéralités séculaires ont accumulé les ressources, les ordres religieux assurent la perpétuité des chaires, un d'eux surtout a manifesté pour l'éducation une aptitude singulière et renouvelé les méthodes. Mais le XVIIIe siècle ne s'est pas seulement occupé de perfectionner chacune des sciences où s'est appliqué son effort. Il a tiré de ces travaux divers une conclusion commune : c'est que la raison ni la science ne rencontrent l'hypothèse religieuse, ni n'ont besoin d'elle ; que, par suite, la foi est une superstition, ses espérances des mensonges, ses dogmes des servitudes; et que se détacher d'elle est le commencement de toute liberté. C'est pourquoi les philosophes, amis de la science et apôtres de la liberté, n'ont de cesse qu'ils n'aient supprimé, avec les Jésuites, cet enseignement où il est le plus prospère et, par suite, le plus dangereux. Et c'est pourquoi la Révolution française achève, par la dispersion des ordres religieux, la ruine de tout

ijo LA FEMME DE DEMAIN

l'enseignement, à l'heure même où elle donne à tout citoyen la souveraineté politique.

Dans toutes ces évolutions de la pensée humaine, le même fait est constant. Aucune religion, aucune philosophie ne tient pour le plus grand intérêt de développer la science, mais de servir une doctrine. Toutes considèrent que le plus important n'est pas ce que l'homme sait, mais ce qu'il croit.

Napoléon innova. A l'énergie des doctrines qui s'excluent il veut substituer la patience des doctrines qui se tolèrent. L'expérience de l'athéisme venait de prouver combien était urgent de restaurer la vieille morale, et le moyen le plus sûr de la rétablir eût été de rendre l'enseignement à l'Église. Mais Napoléon n'aimait pas les forces indépendantes ; il voyait la haine religieuse survivre à toutes les déceptions comme à toutes les palinodies du parti révolutionnaire, et se rendait compte que les avantages faits à l'Église soulèveraient les seules énergies survivantes de la démagogie. De là l'Université impériale, qui eut monopole pour répandre, outre les divers détails des sciences, les croyances utiles aux sujets et à l'État. L'éternité de Dieu, l'immortalité de l'âme formèrent la base de ces croyances; mais elles ne furent pas affirmées au nom d'une révélation surhumaine, elles furent affirmées au nom d'une vraisemblance philosophique. Napoléon y trouvait l'avantage d'exprimer les doctrines essentielles du catholicisme, sous une forme acceptable à toutes les religions établies, et de concéder à l'esprit du XVIIIe siècle que ce retour à Dieu serait une œuvre de la raison humaine. Mais deux imperfections

étaient inséparables de l'œuvre. D'abord, la philosophie d'où découlait la morale avait pour juge l'État : ce qui doit rester le plus stable dans la société dépendait donc de ce qui allait devenir le plus mobile. Ensuite l'État obligeait les maîtres à. enseigner une doctrine, sans avoir autorité pour les convaincre : c'était hasard s'ils étaient exactement spiritualistes selon la formule. Que leur pensée fût attirée vers le catholicisme ou vers le doute, et qu'ils fussent sincères, ils cessaient d'être obéissants et l'on tombait dans l'anarchie des doctrines ; qu'ils restassent obéissants, ils risquaient de ne pas être sincères, et d'avoir une parole morte.

Le nom de l'empereur écartait à la fois l'idée de changement et d'indiscipline; plus encore celui des Bourbons sembla ramener la stabilité politique et l'unité religieuse. Mais, quand la révolution de Juillet brisa la confiance de la France en l'idée de durée, les ressorts du pouvoir se détendirent ; malgré la férule de Cousin, les doctrines personnelles des maîtres dans l'Université prirent licence ; ce fut fait de l'unité intellectuelle. Déconcertées par des leçons contradictoires, les générations y apprirent le scepticisme, et les caractères fléchirent avec les croyances.

C'est alors que les catholiques voulurent, et, sous des Gouvernements qui se réclamaient de la liberté, obtinrent, par la liberté de l'enseignement primaire, secondaire et supérieur, le droit d'élever leurs enfants selon leurs propres principes. Et, il y a un quart de siècle, les deux enseignements, moins ennemis qu'ils ne le croyaient, vivaient encore, l'un soucieux surtout d'élever, l'autre

surtout d'instruire. L'État était peu capable avec sa philosophie de remplir les consciences. Mais, s'il y laissait du vide, il n'y mettait pas de poison. Même, volontairement tributaire du catholicisme, il confiait aux instituteurs et aux institutrices congréganistes une partie des écoles publiques.

Cette situation a changé tout à coup, il y a vingt ans. On sait comment la France, désireuse de confier le pouvoir aux serviteurs de la République, se trouva l'avoir livré aux adversaires du christianisme, et comment ils employèrent contre la foi religieuse de la nation ce pouvoir remis à leur foi politique.

Ils savaient que le plus sûr moyen de former les esprits est l'éducation. Ils résolurent de mettre la main sur elle ; le prétexte fut la réforme de l'enseignement, et le prétexte de la réforme le zèle du savoir. Il y avait dans ce zèle une part de sincérité; mais un véritable souci de la science, s'il eût décidé les républicains à étendre et à perfectionner l'enseignement de l'État, les eût rendus sympathiques à l'enseignement libre, qui, en multipliant les écoles, combattait l'ignorance. Or la première réforme fut pour le détruire. Il était presque tout entier donné par des ordres religieux ; le Gouvernement veut leur enlever le droit d'enseigner. Ce sont leurs succès qui les condamnent, car ils préparent dans la France deux Frances. Le remède est de rendre, en fermant les écoles religieuses, le monopole de l'enseignement à l'État. La Chambre ne veut pas moins, quand elle vote, en 1879, le fameux article 7; le Sénat le rejette;

le Gouvernement, par les décrets de 1880, demande à la force le monopole que la loi lui refuse. Les écoles menacées survivent à cette violence. Aussitôt une autre guerre succède. On n'a pas réussi à remettre à l'État la domination des consciences, c'est leur liberté qu'on le charge de défendre. On s'avise que les affirmations de l'Université sur l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme sont en désaccord avec le sentiment d'un certain nombre de Français. L'État, qui représente tous les nationaux, ne doit, par ses doctrines, écarter de ses chaires aucun d'eux : il est donc tenu de rester neutre dans les questions qui les divisent. C'est cette neutralité que la Chambre persévérante et le Sénat à bout d'énergie consacrent, en 1882, quand ils refusent d'inscrire dans la loi l'enseignement des devoirs envers Dieu.

Jamais plus grave mesure ne fut prise sur un plus pauvre argument. L'État, par ses institutions et ses armées, honore et défend la patrie, sans respect pour les minorités qui la nient. L'État reconnaît et protège la propriété, sans égard pour la conscience des minorités qui appellent la propriété le vol. De même, l'État, en enseignant la foi à Dieu et à l'âme, affirmait les doctrines que l'accord des races et des siècles proclame nécessaires à l'homme et à la société. Loin que l'État eût le droit de devenir neutre en face d'elles, il avait le devoir strict de les soutenir. Car le mandataire d'un peuple qui croit à Dieu et à l'âme n'a pas à transiger ni à se taire, comme s'il possédait sur ces doctrines une autorité propre; et sacrifier l'opinion d'une majorité immense à l'avis d'une

imperceptible minorité, c'est, au nom de la liberté de conscience, prendre, avec la conscience, la moins excusable des libertés. Mais, admis le sophisme, il devenait logique de conclure que les religieux étaient, par leur foi même, inaptes à cette neutralité, et de les déclarer inaptes à l'enseignement dans les écoles publiques. Ce fut fait par la loi de 1886.

Que tant de scrupule pour l'indépendance de toutes les doctrines succédât si vite à la tentative d'imposer par l'État l'unité aux esprits ; que la diffusion du savoir commençât par des fermetures d'écoles; que des protestations de tolérance religieuse précédassent des tentatives intolérantes contre l'action catholique, tout cela sentait la contradiction et la fausseté.

Ce qui était vrai, c'est que le parti parvenu au pouvoir y apportait, outre un nouveau Gouvernement, une doctrine nouvelle sur la nature de l'homme. Ils croyaient usé le catholicisme : c'est pour le combattre dès l'enfance et l'éliminer de la société moderne qu'ils voulaient instruire la France. Et tout enseignement leur semblait utile ou funeste selon qu'il apportait aide ou obstacle à leur conception de la vie. L'école la plus experte à donner à l'homme toutes les autres sciences était à détruire, si elle lui refusait la vérité sur sa destinée. Qu'était le dommage de diminuer les foyers scientifiques et peut-être la diffusion de connaissances utiles aux divers détails de la vie, comparé à l'avantage de répandre sur cette vie tout entière une lumière directrice? Pas plus que les Pères de l'Église quand ils fermaient les écoles du

le Gouvernement, par les décrets de 1880, demande à la force le monopole que la loi lui refuse. Les écoles menacées survivent à cette violence. Aussitôt une autre guerre succède. On n'a pas réussi à remettre à l'État la domination des consciences, c'est leur liberté qu'on le charge de défendre. On s'avise que les affirmations de l'Université sur l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme sont en désaccord avec le sentiment d'un certain nombre de Français. L'État, qui représente tous les nationaux, ne doit, par ses doctrines, écarter de ses chaires aucun d'eux : il est donc tenu de rester neutre dans les questions qui les divisent. C'est cette neutralité que la Chambre persévérante et le Sénat à bout d'énergie consacrent, en 1882, quand ils refusent d'inscrire dans la loi l'enseignement des devoirs envers Dieu.

Jamais plus grave mesure ne fut prise sur un plus pauvre argument. L'État, par ses institutions et ses armées, honore et défend la patrie, sans respect pour les minorités qui la nient. L'État reconnaît et protège la propriété, sans égard pour la conscience des minorités qui appellent la propriété le vol. De même, l'État, en enseignant la foi à Dieu et à l'âme, affirmait les doctrines que l'accord des races et des siècles proclame nécessaires à l'homme et à la société. Loin que l'État eût le droit de devenir neutre en face d'elles, il avait le devoir strict de les soutenir. Car le mandataire d'un peuple qui croit à Dieu et à l'âme n'a pas à transiger ni à se taire, comme s'il possédait sur ces doctrines une autorité propre; et sacrifier l'opinion d'une majorité immense à l'avis d'une

imperceptible minorité, c'est, au nom de la liberté de conscience, prendre, avec la conscience, la moins excusable des libertés. Mais, admis le sophisme, il devenait logique de conclure que les religieux étaient, par leur foi même, inaptes à cette neutralité, et de les déclarer inaptes à l'enseignement dans les écoles publiques. Ce fut fait par la loi de 1886.

Que tant de scrupule pour l'indépendance de toutes les doctrines succédât si vite à la tentative d'imposer par l'État l'unité aux esprits ; que la diffusion du savoir commençât par des fermetures d'écoles; que des protestations de tolérance religieuse précédassent des tentatives intolérantes contre l'action catholique, tout cela sentait la contradiction et la fausseté.

Ce qui était vrai, c'est que le parti parvenu au pouvoir y apportait, outre un nouveau Gouvernement, une doctrine nouvelle sur la nature de l'homme. Ils croyaient usé le catholicisme : c'est pour le combattre dès l'enfance et l'éhminer de la société moderne qu'ils voulaient instruire la France. Et tout enseignement leur semblait utile ou funeste selon qu'il apportait aide ou obstacle à leur conception de la vie. L'école la plus experte à donner à l'homme toutes les autres sciences était à détruire, si elle lui refusait la vérité sur sa destinée. Qu'était le dommage de diminuer les foyers scientifiques et peut-être la diffusion de connaissances utiles aux divers détails de la vie, comparé à l'avantage de répandre sur cette vie tout entière une lumière directrice? Pas plus que les Pères de l'Église quand ils fermaient les écoles du

paganisme, pas plus que les humanistes de la Renaissance quand ils imposaient silence à la scolastique du moyen âge, pas plus que les philosophes du XVI I Ie siècle quand ils dispersaient les trésors du savoir amassés par le catholicisme, les libres penseurs, au XIXe siècle, n'hésitaient à supprimer les concurrences à une doctrine tenue par eux pour vérité. Ils rompaient le compromis que Napoléon avait fait entre les croyances. Ils étaient ramenés par la violence des leurs à vouloir pour elles seules toute la place. Une fois de plus s'appliquait la loi de la logique et de l'histoire : l'intérêt de l'enseignement était sacrifié à l'intérêt de l'éducation. Que les champions bruyants de la liberté fissent appel à la force contre toute dissidence, c'est la coutume. Ce qui était nouveau et restera inexcusable pour ces politiques, c'était de nier leur dessein, de commencer par le mensonge l'enseignement, œuvre de sincérité, d'avouer par cette dissimulation qu'ils agissaient contre la volonté générale, et, mandataires du peuple, de le tromper.

Nulle part tout cela n'apparut mieux que dans les mesures prises pour assurer à la femme le savoir. Au XVIIIe siècle, les réformateurs du genre humain avaient laissé hors de leurs plans la moitié de l'espèce humaine. La femme avait dû à cet oubli d'échapper aux révolutions de l'enseignement. Après comme avant 1789, elle était élevée par les mêmes mains; à l'exemple de Napoléon, tous les Gouvernements l'avaient laissée à l'Église, qui, par la volonté de l'État et des communes instruisait la plus grande partie des jeunes filles dans

les écoles primaires, et, par le choix des familles, à peu près toutes les jeunes filles dont l'éducation était poussée plus loin. Et ceux mêmes qui voulaient enlever l'homme aux influences religieuses n'avaient pas essayé de leur soustraire la femme.

C'est cette inconséquence que les derniers réformateurs estimaient funeste et ont voulu supprimer. Héritiers de la Révolution française, mais instruits par l'expérience, ils considéraient que la Révolution avait été vaincue par les femmes, faute de les avoir conquises. Elle avait, en dix ans, détaché la population mâle de toute habitude religieuse, à ce point que, malgré l'incomparable prestige de Bonaparte, quand il signa le Concordat, la nouvelle émut, parmi ses compagnons d'armes, la seule protestation qui se soit élevée contre ses actes jusqu'à sa chute. Où Bonaparte trouva-t-il l'appui dont il avait besoin contre ses admirateurs ordinaires et ses propres généraux? Dans la femme. Tandis que la Révolution travaillait à changer l'homme, la femme était restée la même. C'est elle qui avait soutenu le clergé réfractaire, conduit la résistance contre toutes les institutions destinées à remplacer l'ancien culte. Bonaparte avait eu vraiment un regard de génie quand, à la veille d'accomplir l'acte le plus dangereux en apparence pour lui, il avait discerné que cet acte lui donnerait la gratitude et l'appui durable des femmes.

Pour ne pas laisser cette alliée aux retours offensifs du catholicisme, les réformateurs contemporains avaient résolu de donner à la femme

la même éducation qu'à l'homme. Sûrs qu'ils n'obtiendraient d'abord rien, sinon par contrainte, ils enlevèrent par la loi toutes les jeunes filles aux anciennes maîtresses. Rien de prêt pour remplacer l'enseignement qu'on supprimait ; presque pas d'institutrices laïques pour prendre la place des religieuses dans les écoles primaires; ni établissements, ni maîtresses, ni aucune apparence d'une organisation pour les études supérieures; péril de porter un trouble profond dans un enseignement prospère ; certitude de n'avoir d'élèves que malgré elles dans les écoles où la présence serait obligatoire, et dans les autres probabilité de classes vides, rien ne parut obstacle, tant était urgent d'arracher, fût-ce au prix du savoir, la femme à l'influence de l'Église.

Comment des catholiques se seraient-ils fiés à un enseignement établi tout exprès pour détruire leurs croyances? Puisque l'instruction publique devenait une école de raison irréligieuse, les catholiques étaient, pour défendre leur foi religieuse, contraints d'opposer enseignement à enseignement.

Si le dessein conçu par la libre pensée suffisait à légitimer la résistance des catholiques, combien plus est-elle justifiée aujourd'hui que cet enseignement peut être jugé non seulement sur son programme, mais sur ses résultats !

Ces résultats n'avaient été, il faut le reconnaître, ni voulus, ni prévus par ceux qui les préparaient. Politiciens par aptitude, intérêt et goût, adversaires du parti conservateur, conscients que ce parti puisait sa plus réelle solidarité dans ses croyances religieuses, ils voulaient détruire tout ce qui donnait force à l'ennemi. Adeptes de la Franc-Maçonnerie, où, sous l'Empire, les républicains avaient trouvé droit d'asile, ils avaient appris d'elle le prosélytisme de l'incrédulité. Mais leur philosophie même était politique. Dieu étant le premier des rois, ils supprimaient sa fonction comme inutile aux peuples, humiliante pour les hommes, et étaient fiers de mettre leur raison en république. Délivrés de Dieu et des rois, ils devenaient conservateurs d'un régime où ils se trouvaient les premiers. Bourgeois, ils ne rêvaient pas de modifier l'ordre social. Leur esprit, incapable d'unir les causes lointaines aux conséquences présentes, ne vovait pas le lien

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entre la civilisation qu'ils trouvaient bonne et les doctrines du christianisme. Ils avaient cru, en éliminant les hypothèses religieuses, débarrasser d'étais inutiles une civilisation stable par son propre équilibre. On leur fit observer que, cette foi disparue, la morale enseignée par elle s'évanouissait de même et que c'était à eux de fournir une autre doctrine du devoir. La morale tient si peu de place dans la politique : la tâche les prenait au dépourvu. Étonnés d'avoir fait de la morale comme M. Jourdain faisait de la prose, ils chargèrent l'Université de dire quelle morale était la leur et par suite devenait la sienne.

L'Université traitait avec un autre sérieux l'éducation. Voués par leur choix à l'enseignement comme au plus utile emploi de la vie, et contraints, par ce constant appel à la vérité qu'il y a dans les yeux limpides de l'enfance et dans la curiosité confiante de la jeunesse, à beaucoup réfléchir afin de ne jamais tromper, ses maîtres n'étaient pas incertains sur le plus essentiel de leur tâche. Et, parce qu'ils se sentaient chargés non seulement de leur propre vie, mais, en une certaine mesure, de la vie française, ils étaient presque tous attachés aux doctrines spiritualistes. Quand ils eurent à donner leur avis sur la morale, cet avis fut qu'elle ne devait pas être séparée de son auteur de et sa sanction. Le Conseil supérieur de l'Instruction publique inscrivit dans le programme de morale des devoirs envers Dieu. • La première leçon de ce cours était une leçon au Parlement. Mais, par cette réponse du corps enseignant au corps politique, l'Université avait

épuisé son droit. Le Parlement gardait, par le Ministère de l'Instruction publique, toutes les prises qu'assure la distribution des faveurs et des emplois, et pouvait trouver dans l'Université même des auxiliaires pour faire échec à l'Université. L'homme qui, incrédule depuis sa jeunesse, et franc-maçon depuis peu, trouvait son crédit politique à exciter et servir la passion irréligieuse du parti républicain, M. Jules Ferry, n'hésita pas. Les deux postes les plus importants pour l'expérience tentée étaient la direction de l'enseignement primaire et la direction de l'enseignement qui se fondait pour les femmes. Au premier de ces postes fut appelé M. Buisson, au second M. Pécaut.

Ces deux hommes étaient deux protestants d'origine, que leur éducation première avait conduits aux études théologiques, et les études théologiques à la libre pensée. M. Pécaut, dans son premier ouvrage, Le Christ et la conscience, avait, dès 185g, précédé Renan sur les voies du doute, et écrit comme une préface audacieuse à la Vie de Jésus. Le Christ y recevait, placé au-dessus de Socrate, l'hommage mêlé de réserves qui est la justice pour les plus grands hommes, et l'auteur avait résumé sa pensée en ces mots : " La parole de Jésus est belle, sainte, elle n'est point parfaite." M. Buisson s'était fait connaître, en 1865, par son Christianisme libéral, où la liberté prenait tant de place qu'il n'en restait plus pour le christianisme. MM. Buisson et Pécaut avaient suivi jusqu'au bout la logique d'élimination religieuse qui est dans la Réforme. Celle-ci, en soumettant

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plus attachées aux traditions pieuses, mieux valait enliser la foi que la combattre.

En voyant ces maîtres si occupés à défendre la jeunesse française contre les influences religieuses, on a cru que cette mission absorbait toute leur pensée et que, s'ils ne travaillaient pas à détruire la morale, ils ne s'occupaient pas d'elle. La vérité est tout autre, à la fois plus honorable pour les intentions des hommes et plus décevante pour leur œuvre.

Il suffit d'étudier les pensées répandues par M. Buisson dans des discours, des articles de journaux, des études pédagogiques; il suffit de lire les leçons professées par M. Pécaut, et sa correspondance avec ses anciennes élèves, pour reconnaître que l'incrédulité religieuse n'avait amené ces penseurs ni à l'indifférence envers l'avenir, ni à l'incertitude sur le devoir. Peu d'hommes ont habité plus loin de la matière, de ses joies et de ses avilissements. Ils ont une sollicitude constante, anxieuse, émouvante, d'accroître en eux et chez les autres la dignité humaine. Dans les négations auxquelles ils tiennent davantage, règne comme une mélancolie que la conscience de leur raison ne leur permette pas d'étendre leur certitude hors de ce monde. Dans le court espace de vie présente où elle les confine, leur idéal est à l'étroit, et souvent leurs espérances, emprisonnées dans leurs syllogismes, entr'ouvrent, semblables à un oiseau captif, des ailes plus grandes que leur cage. Mais, si leur conscience doute de ce qui est le vrai, elle n'a pas de doutes sur ce qui est le bien. Ils tiennent pour

nécessaire à la société de demain, comme à celle d'hier, la famille, la stabilité du foyer conjugal, la fidélité des époux, la chasteté des femmes, la tempérance des désirs dans toutes les fortunes, la justice, la miséricorde, la sollicitude pour les autres, l'oubli de soi. Énergiquement dévoués à l'ancienne morale, ils n'en changent que le fondement. Édifier cet ordre sur le respect d'une loi divine leur semble bâtir sur un songe. Puisque la raison seule est certitude, ils transportent de la religion à la raison le droit de fixer le devoir. M. Buisson ne veut pas détruire la morale, mais la laïciser et " transposer l'Évangile du Christ en cette traduction sociale, la Déclaration des droits de l'homme ".1 M. Pécaut veut " dégager, de la superstition aveugle, servile ou fanatique, la loi du bien cachée au fond des choses".2

Pour enseigner, sans sortir de la vie présente, cette fidélité au bien, ils crurent suffisant de faire connaître aux autres les raisons qui suffisaient à euxmêmes, et avaient discipliné leur propre vie. Les affections qui attachent l'homme à une famille, à une race, à une patrie, à l'espèce humaine, et, pour affaiblir l'égoïsme, l'épandent en des collectivités de plus en plus vastes ; l'intérêt de solidarité qui unit tout les êtres, fait chacun dépendant de tous et crée le bonheur social par l'échange des services ; la récompense de ces services dans la gratitude, dans l'estime qu'ils assurent parfois, dans

1 F. Buisson, Discours sur la tombe de M. J. Steeg, 7 mai 1898.

2 Pécaut, L'Éducation publique et la vie nationale, in-12. Hachette, p. 268.

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le témoignage que la conscience se rend à ellemême, qui jamais ne fait défaut et qui supplée tout le reste; la satisfaction désintéressée d'avoir par son effort collaboré à l'ordre général, servi l'avenir, accru en soi la dignité humaine : telle était la philosophie, héritière des stoïciens et digne d'eux, sur laquelle les novateurs établissaient la morale. Cette doctrine, répandue par leur parole, par leurs écrits, exposée sous leur inspiration par leurs disciples, vulgarisée par les manuels de tout format et de tout style, et devenue une doctrine d'État, se présentait armée de tous les moyens qui préparent le succès.

Or ce fut aussitôt et partout le même échec. La morale avait beau demeurer la même par ses préceptes de conduite; depuis qu'elle ne les donnait plus pour les ordres du créateur à sa créature, mais pour les obligations de l'humanité envers elle-même, la morale avait perdu sa puissance persuasive. Peu d'instituteurs et d'institutrices avaient assez de force philosophique pour tirer d'elle une morale ; ceux qui comprenaient avaient le pressentiment qu'ils ne seraient pas compris de leurs élèves ; ceux qui essayaient de remplacer la simplicité du commandement divin par la multitude des raisons humaines sentaient glisser leurs paroles sur l'inattention des enfants. L'école sans Dieu devint l'école sans morale.

Sept ans après la réforme, l'Exposition de 1889 sembla une opportunité solennelle pour célébrer le progrès dont la démocratie était le plus fière. Sur l'état de l'éducation dans les écoles primaires, des rapports furent demandés aux inspecteurs

d'Académie, aux inspecteurs primaires, aux directeurs et directrices d'Écoles normales. L'analyse en fut faite par M. Lichtenberger, doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris. Après avoir constaté que l'éducation morale était ou absente ou tentée sans confiance par les maîtres et sans profit pour les élèves, le rapporteur ajoutait : " La séparation de l'enseignement moral et religieux paraissait et paraît encore, à beaucoup d'esprits, même parmi les meilleurs, une tentative frappée de stérilité. Ils estiment que l'éducateur, surtout lorsqu'il s'agit des classes populaires, n'a pas le droit de se priver du secours que lui offre la religion, ce frein intérieur qui dispense de tout autre frein."

Quatre ans après, un des hommes qui avaient le plus énergiquement soutenu les lois Ferry, M. Spuller, devenu à son tour ministre, disait aux représentants de l'enseignement primaire :

" Il reste une autre part de la tâche, très grande et très difficile, la plus difficile de toutes à parachever, je devrais presque dire à entreprendre sérieusement et résolument : c'est l'œuvre morale." Et M. Pécaut, résumant ses travaux d'inspection, écrivait de l'enseignement moral " qu'il est encore embryonnaire, . . . qu'il recherche à tâtons sa loi, . . . qu'il fait son noviciat".1

Il ne faut pas croire que ce résultat ait été accepté par le scepticisme indifférent des novateurs. Rien de plus attentif, de plus sincère, de plus anxieux, que la déception de leur bonne volonté. C'est par leur cri d'inquiétude, c'est par leur loyal

1 Le rapport a paru dans la Revue Bleue, le 2 mars 1895,

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aveu que l'échec de leurs espérances a été connu. C'est par eux que le danger a été défini et le secours sollicité. Pour rendre vie à cet enseignement nécessaire et mort-né, M. Buisson écrivait : " Que tous ceux qui ont pensé à ces choses viennent ici en toute simplicité dire ce qu'ils ont trouvé au terme de leurs réflexions, et comme résultat de leurs expériences." 1 II convoquait une élite de maîtres et de penseurs à des réunions discrètes où l'on convenait du mal, mais non du remède. M. Pécaut cherchait " l'âme de l'École ", égarant un mot de l'ancienne philosophie dans la nouvelle, et oubliant combien était étrange de donner à l'École une âme, au nom d'un État qui refusait une âme à l'homme. Mais tous tendaient en vain leurs lèvres altérées vers cette morale de Tantale : elle fuyait toujours.

Les jours sont devenus des mois, et les mois des années, et ceux qui la poursuivent, après bientôt un quart de siècle, demandent encore, toujours du temps. Du temps, comme les débiteurs insolvables ! Du temps, lorsque, c'est l'enfance, l'avenir, la patrie qu'on fait attendre ! Du temps, lorsque ceux qui espèrent de printemps en printemps la moisson sèment eux-mêmes la stérilité !

S'oublier, se vaincre, se sacrifier, voilà la morale. Pour obtenir de l'homme cette suite de prodiges, invoquer le patriotisme, la fraternité, la dignité, c'est-à-dire des vertus humaines, est pure pétition de principe. L'estime des hommes, quelle

1 Correspondance générale de l'enseignement primaire, noverabre 1894, p. 7.

fumée ! On préférerait à ses plus impérieux penchants le suffrage d'étrangers, d'indifférents, d'inconnus, de ceux qu'il est si facile de duper par des apparences, et qui sans cesse se trompent euxmêmes par la fausseté de leurs jugements ! De quel prix est l'opinion des hommes à qui les méprise ? Un esprit exercé aux exigences de la méthode expérimentale ne tiendra-t-il pas l'affirmation, que le sort de tous est solidaire, pour le plus hasardé des paradoxes ? N'est-il pas plus aisé de prétendre et facile de prouver que la société est la contradiction des intérêts, que le bien des uns a toujours été le mal des autres? S'il faut qu'il y ait des victimes, pourquoi se sacrifier plutôt que les sacrifier? A supposer que la société soit un échange de services, pourquoi chacun n'essaierait-il pas de recevoir sans donner, puisque le dommage serait pour d'autres et l'avantage pour lui ? Et, en admettant que par ses épreuves chaque génération prépare de meilleurs jours aux générations futures, où est, pour des volontés instruites à considérer uniquement la vie présente, le motif de se mesurer en avares la joie, pour assurer le bonheur de temps et d'êtres qui ne sont pas encore ?

Les rationalistes fidèles à l'ancienne morale avaient beau s'étonner qu'ayant seulement coupé les racines de l'arbre ils n'en recueillissent plus les fruits ; leur travail n'avait fait que la mort. Et sur cette mort un chef de l'Université mettait en 1894 l'épitaphe : " Nous voulons nous faire croire que l'enfant adolescent est élevé par cela même qu'il est instruit ; mais c'est un de ces mensonges qui alimentent l'éloquence optimiste des

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discours de distribution de prix. Nous avons oublié l'éducation. Ni l'école primaire, ni le collège n'est un milieu moral, encore moins les Facultés." 1

1 Lavisse, Journal des Débats, 12 octobre 1894, édition du soir.

Mais la vie ne peut suspendre sa marche jusqu'à ce que la mort parle et dise le chemin. Vivre est sans cesse, par des actes, choisir entre des croyances. Tandis que les premiers réformateurs s'attardaient à espérer de l'ancienne morale une philosophie nouvelle, cette philosophie, sans les attendre, produisait ses conséquences logiques et une nouvelle morale. Des hommes plus hardis à conclure se levaient pour enseigner la légitimité del'instinct, le droit de la force, la vertu du succès.1 Et cette morale était si bien faite pour remplir les âmes vides de Dieu que, en elle, la politique reconnut une force immense à exploiter. Aux ambitieux il fallait, pour s'élever, les épaules du peuple. Une multitude où la vision du devoir s'obscurcit avec les croyances est facile à conduire par l'envie et par la haine : les pauvres sont plus nombreux que les riches, les malheureux plus que les pauvres, les mécontents plus que les malheureux.

1 Bornons-nous à citer de la nouvelle école ces formules qui la présentent avec le plus de relief : " Notre Dieu à nous se nomme réalité, il se décide par le fait... L'acte est à luimême sa loi, toute sa loi... la moralité d'un homme n'est que son impuissance à se créer une conduite personnelle... Le succès, pourvu qu'il soit implacable et farouche, pourvu que le vaincu soit bien vaincu, détruit, aboli sans espoir, le succès justifie tout." J. YVeber, Revue de Métaphysique et de Morale, septembre 1894.

Les politiques ont montré aux uns les dépouilles des autres. Ils ont énuméré toutes les servitudes que l'ancienne conception de la famille, de la patrie, de la société imposaient à chaque homme. Ils se sont faits les mandataires de l'égoïsme individuel contre les intérêts généraux.

Et cette nouvelle morale, aussi féconde que l'autre devenait stérile, déjà change les lois et les mœurs. La première des institutions qui tirent leur puissance de sacrifices imposés à l'individu est la famille : pour sa stabilité, l'homme et la femme abdiquaient leur indépendance, et la perpétuité du lien conjugal assurait, parfois au prix de leur bonheur, une protection aux enfants. Pour l'homme et la femme, occupés avant tout de leur propre bonheur, la chaîne devenait trop lourde ; elle a été rompue par le divorce, et entre le mariage et l'union libre la différence va s'effaçant. Le couple de l'ancienne morale avait entendu le commandement : " Croissez et multipliez." L'homme de la nouvelle morale craint d'accroître ses charges avec sa famille, la femme redoute la douleur, et la natalité de la France ne suffit plus, depuis quelques années, à réparer l'œuvre de la mort. La vie, que le chrétien, si malheureuse fûtelle, gardait comme un dépôt inviolable, appartient en toute propriété à l'homme nouveau : et les suicides d'enfants, nouveauté et honte de nos jours, prouvent que, dans ces âmes déjà vides de joie comme de croyances, le désespoir n'attend même pas les épreuves. Comme celui qui abandonne la vie, celui qui la garde songe à soi seul Les intérêts généraux importunent: déjà appa

raissent les adversaires de l'armée et les négateurs de la patrie. Si le cœur du peuple n'a pas cessé de battre pour ces grandes suspectes, il s'attache de plus en plus aux jouissances matérielles, et à l'argent qui les achète. Une férocité impatiente des plus grands crimes pour le moindre gain mène des bancs de l'école aux bancs des assises des scélérats qui semblent venus avant terme. Sont-ils scélérats ? La philosophie qui a trouvé, pour unique loi de l'homme, l'instinct, ne peut les condamner sans se condamner elle-même. Pour elle, le grand coupable est la propriété. Et il ne s'agit pas seulement de remédier aux iniquités manifestes, la faim du pauvre et les accaparements du riche. La réforme de ces désordres laisserait subsister l'inégalité des conditions : la seule justice est la liquidation sociale. Le collectivisme est le terme où aboutit l'incrédulité. " Vous avez proclamé, disait, il y a onze ans déjà, M. Jaurès, que la seule raison suffisait à tous les hommes pour la conduite de la vie . . . Vous avez définitivement arraché le peuple à la tutelle de l'Église et des dogmes. . . . Vous avez ainsi concentré dans les revendications sociales tout le jeu de la pensée, toute l'ardeur du désir. C'est vous qui avez élevé la température révolutionnaire du prolétariat, et, si vous vous épouvantez aujourd'hui, c'est devant votre œuvre."

Il faut, en effet, rendre cette justice aux philosophes qui avaient voulu supprimer la foi religieuse et maintenir la vieille morale : quand de l'irréligion est sortie la morale nouvelle, ils ont eu le courage d'avoir peur. M. Pécaut, dès 1894,

écrivait : " Ce sont, hélas ! d'autres voix, voix de sensualité, de haine, de sophismes, qui ont aujourd'hui le privilège de parvenir à des extrémités où jusqu'à présent nulle vie de l'esprit ne s'était manifestée : et c'est nous, hélas ! qui leur préparons des auditoires sans cesse renouvelés." La conscience, à laquelle ils voulaient soumettre les autres, parla en eux, vainquit l' amour-propre, les arsena à douter si leurs précautions contre les hypothèses religieuses n'étaient pas excessives; même la grandeur du péril les entraîna à admettre, à appeler le secours des doctrines qu'ils voulaient détruire. M. Pécaut, contre le matérialisme envahissant, demandait une " voix d'un homme ou d'une doctrine, d'un philosophe ou d'une moralité religieuse", l'acceptait, qu'elle vînt " de la libre pensée toute seule ou de la libre pensée associée aux traditions chrétiennes."

M. Buisson ébauchait les théories, qu'il a depuis complétées, sur la force adjuvante de la religion.1 S'il continuait à dire que la raison humaine est intelligence, conscience, sensibilité, qu'elle suffit à puiser dans cette triple force la connaissance du vrai, la fidélité au bien et l'amour du beau, il ajoutait : " L'éducation intellectuelle intégrale suppose, par delà le fini que la science étudie, l'infini qui lui échappe; l'éducation morale, intégrale, suppose, au-dessus de la plus haute moralité, un idéal de perfection morale qui la dépasse.

1 L'ensemble de ces idées a été exposé par M. Buisson dans quatre conférences faites en 1899, à l'Aula de l'Université de Genève et publiées sous ce titre : La Religion, la Morale et la Science. In-12, Fischbacher, 1900.

Ni cet infini n'est accessible à la science, ni cet idéal accessible à l'activité humaine ; mais l'un et l'autre servent d'abord à nous marquer le sens dans lequel nous devons marcher, ensuite à nous prémunir contre l'illusion d'avoir atteint le but et fermé le cycle de l'effort soit intellectuel, soit moral.

" C'est l'office propre de la religion d'entretenir en nous ce sentiment et cette idée : i* sous la forme de conscience de notre imperfection, en particulier conscience du mal moral; 20 sous la forme d'aspiration vers la perfection considérée comme notre idéal intellectuel, moral et esthétique, tant au point de vue individuel qu'au point de vue social."

Et passant des théories à la pratique, une femme qui a combattu des premières, au premier rang, avec une force toute virile, pour la morale indépendante, et dont le nom fait autorité parmi les libres penseurs, Mme Coignet osait écrire : " A côté de l'enseignement de l'État uniforme et obligatoire on devrait ouvrir l'École, en dehors des heures de classes, à un enseignement religieux facultatif et divers, organisé librement, selon le vœu des familles, par des laïques croyants de toutes dénominations." x

Le pas était considérable, puisque M. Buisson attribuait à la religion "un office propre", que M. Pécaut espérait de cet office un secours et que Mme Coignet n'hésitait pas à sacrifier au vœu des familles " l'unité morale " de la France.

Mais, justice rendue au courage de ce retour, 1 15 décembre 1894.

c'était là assez pour enlever à la réforme sa logique, ce n'était pas assez pour parer aux dangers de ses conséquences.

Quand M. Pécaut souhaitait une collaboration de la libre pensée et du christianisme, il faisait un songe vain. Les seules choses qu'on ne puisse unir en une synthèse sont celles qui s'excluent. Où est la solidarité, où est la transaction entre la croyance et l'incrédulité aux dogmes? Comment une raison instruite à tenir toute foi pour une duperie trouverait-elle une douceur, un espoir et un frein dans les " traditions chrétiennes " ? Et quel profit les héritiers de ces traditions tireraientils d'une philosophie qui tient le Christ pour un homme et ignore même s'il y a un Dieu ? Chacune de ces doctrines, à tenter une fusion avec l'autre, perdrait sa puissance, le seul résultat serait de jeter à la fois un doute sur les croyances et les incrédulités et de fortifier dans les esprits l'inaptitude à conclure sur rien.

Quand M. Buisson admettait la religion à devenir éducatrice, il avait commencé par la définir, et sa formule la définit moins qu'elle ne la volatilise. La religion, selon lui, serait le sentiment que la raison humaine a de ses propres limites et d'un idéal qui s'étend par delà : l'attraction vers cet idéal élèverait et dirigerait la conscience humaine. Mais M. Buisson n'a pas renoncé au principe que l'homme ne doit croire à rien, sinon aux choses démontrées, et n'accomplir aucun acte sinon en vertu de ces certitudes. Puisque cet " idéal " dépasse la raison, M. Buisson, sous peine de se contredire, ne peut espérer qu'elle cherche dans le

mystère une règle de conduite, que nous demandions à un instinct in vérifié, " le sens dans lequel nous devons marcher ". On ne saurait comparer cette religion à l'aiguille tremblante qui oriente le navigateur vers les régions invisibles ; car le navigateur connaît ces régions sans les voir, et le voyageur de la vie voit aux bornes de l'horizon l'infini sans le connaître. Comment ce qu'il ignore lui fournirait-il des clartés pour se conduire? Comment accepterait-il pour règle de sa vie une hypothèse, sans tomber dans cette obéissance à l'indémontrable, proscrite par M. Buisson comme le principe de la servitude intellectuelle ? Dès lors, à quoi sert une religion qui n'est pas inspiratrice d'actes? Pourquoi même la certitude que toutes nos facultés nous emprisonnent tout en nous servant, que si elles connaissent elles ignorent davantage, et que, par delà les étoiles aperçues par nos faibles regards, des univers remplissent les profondeurs des cieux, est-elle appelée religion ? Le bon sens ne suffit-il pas à révéler à l'homme sa faiblesse? Et si cette prétendue religion est en réalité cette partie de notre entendement qui a conscience de vérités inaccessibles, qu'ajoute cet entendement à la raison par delà la place où cette raison marque elle-même ses limites? Et quand le grand mal des hommes est l'incertitude sur la destinée et sur le devoir, est-ce leur offrir un secours véritable qu'appeler religion leur ignorance ? Et le caractère essentiel de la religion n'est-il pas, au contraire, d'élever des certitudes là où les preuves de la raison n'atteignent pas ? De ces palliatifs, celui que la raison désavouait

le moins et que la foi pouvait le mieux accepter était présenté par une femme : Mme Coignet, en laissant aux familles le choix de la croyance morale qu'elles veulent pour les leurs, faisait œuvre de liberté. Mais pourquoi en diminuer le mérite et n'admettre, comme professeurs de cette morale, que des laïques ? Si la loi est ici la volonté des parents, elle doit être obéie, même quand ils désignent le rabbin, le pasteur, et le prêtre qui seul a autorité pour définir la foi catholique. Si l'intérêt général est que l'idéal renaisse dans les âmes, n'importet-il pas de confier l'enseignement à qui le donnera avec plus de compétence et d'autorité ? Et de quel droit borner le temps que les familles auront la permission de consacrer à l'étude la plus essentielle, ' peut-être, à leur avis? Et à quoi servirait une leçon religieuse d'une heure par semaine si, dans l'ensemble des autres cours, les maîtres donnent, comme l'ont reconnu les témoins les moins suspects,1 un enseignement qui suppose et affirme l'inanité de toute confession religieuse ? Ne tolérer la religion dans l'école qu'aux heures perdues et comme un art d'agrément était à peine pallier et non guérir le mal.

Il manquait à ce retour la décision qui l'eût fait efficace. Assez attachés à la morale pour la soutenir contre une ruine soudaine, même par des étais suspects à leur raison, les réformateurs restaient trop attachés à cette raison pour ne pas réserver à elle seule l'avenir. Ils voulaient bien que la reli-

1 N®tamment M. Sabatier, doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, homme dont la mort récente est une perte non seulement pour ses coreligionnaires, mais pour la pensée humaine.

gion combattît les conséquences dangereuses de leurs doctrines, mais sans remplacer ces doctrines. Dans la maison laïque, ils voulaient rouvrir accès à l'ancien maître par l'escalier de service, lui mesurer les heures, lui imposer leur langage. C'est pourquoi leurs concessions se restreignirent au point de disparaître dès qu'ils tentèrent de les préciser. Encore ces projets, contenant trop de cléricalisme, furent-ils abandonnés, et le rationalisme demeura dans sa solitude et son impuissance.

Non seulement l'Université n'a pas réussi à protéger sa vieille morale, mais la nouvelle morale conquiert l'Université.

La politique radicale et socialiste était trop attentive pour ne pas s'aviser que la première puissance d'opinion dans la commune était désormais l'instituteur. Allégé de morale par l'enseignement sans Dieu, il était, par les impatiences de l'orgueil, de l'envie et de l'ambition, l'adepte né, comme, par son rôle d'éducateur, le propagandiste incomparable de la révolution sociale. Entre ceux qui la préparent et les instituteurs, l'alliance a été de plus en plus visible à chaque renouvellement des corps politiques.1 Une partie de ceux qui ont charge de former la jeunesse française sont les agents électoraux de la démagogie. Au Manuel général de l'Instruction primaire, qui représente la morale de M. Buisson et déjà sent le modérantisme,8 s'ajoute,

1 Lire L'Ecole d'aujourd'hui, par Georges Goyau, in-16, Perrin, 1899.

2 Lire, dans le Manuel général de V Instruction primaire, en date du 16 mars 1900, la lettre où un jeune agrégé d'histoire fait la leçon à l'ancien directeur de l'enseignement primaire et se plaint que la pensée laïque ne soit pas encore assez protégée contre le catholicisme.

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et se substitue une autre revue pédagogique, Le Volume, où l'armée, la patrie, la propriété, sont considérées avec l'esprit nouveau. Sans doute, à côté des ambitieux et des anarchistes, il y a toujours des instituteurs en qui survivent les vertus estimables de l'ancienne profession. Mais cette race semble s'éteindre et l'autre grandir.

La même évolution modifie les élites intellectuelles qui enseignent dans les collèges et les Facultés. Là encore la rectitude de la pensée et la dignité du caractère honorent un grand nombre de maîtres. Mais, chez beaucoup aussi, l'incrédulité apprise de l'État donne ses fruits anarchistes. Le choix des représentants que les professeurs de l'enseignement secondaire nomment au Conseil supérieur de l'Instruction publique suffit à prouver le progrès de la nouvelle morale. Et elle a ses propagateurs les plus ardents parmi les jeunes maîtres de l'enseignement supérieur. Qui, pour répandre dans les classes laborieuses, avec le prestige des titres scientifiques, les doctrines nouvelles, organise partout les "Universités populaires"? Qui a fondé 1' " Université Mouffetard " et 1' " École socialiste de la rue de Pontoise " ? Qui alimente des articles les plus hardis, les revues socialistes le Mouvement socialiste, les Cahiers de la quinzaine ? Des agrégés, des docteurs, des professeurs de l'État. Ils portent ces doctrines jusque dans leur enseignement officiel, et la France a, grâce à eux, " le socialisme de la chaire ".

Le goût des hommes nouveaux pour les idées nouvelles, la satisfaction de porter plus loin que personne les hardiesses de la pensée suffiraient à

pousser vers les théories dangereuses les esprits téméraires. Combien plus, quand ces témérités sont, pour leurs auteurs, non seulement inoffensives, mais fructueuses ; quand les chaires, — c'est-à-dire pour les maîtres, l'obscurité ou l'éclat, l'impasse ou l'avenir, — appartiennent à un État dont l'incrédulité religieuse est déjà envahie par le socialisme ! Par là, la politique gouverne et transforme l'Université. A la conviction l'intérêt s'ajoute pour accroître l'anarchie intellectuelle chez les destructeurs, l'intérêt suffit aux sceptiques. Puisque, pour être ami de l'État, il faut devenir ennemi de la société, l'esprit de docilité fait lui-même de ces rebelles, et, pour plus d'un, le socialisme est un placement de père de famille.

Toute cette ambiance est corruptrice des esprits plus jeunes encore et moins capables de se défendre. Depuis quelques années l'École normale reçoit des contingents de socialistes imberbes et d'autant plus intrépides, qui préparent à nos enfants des maîtres plus destructeurs encore. Bien plus, les enfants eux-mêmes appliquent l'instinct d'imitation qui est leur première intelligence à prendre l'avance sur ces maîtres, et comme ils jouaient jadis aux soldats, ils jouent aujourd'hui aux socialistes. Il y a quelque temps, ils ont, pour affirmer leurs jeunes colères contre les iniquités de leur temps, fondé une Fédération socialiste révolutionnaire des lycées, collèges et écoles supérieures " Considérant, dit leur programme, que la religion n'est que l'apologie des traditions réactionnaires .... considérant que l'idée de patrie ne fait que perpétuer une haine in justiciable entre les peuples

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. . . , considérant que le capitalisme exploite le travail, nous voulons combattre ces trois fléaux de l'humanité, religion, patrie, capital." Sous le regard tranquille de l'État, cet enseignement de haine se poursuit sans encombre, gagne de proche en proche, et les jours viennent où les enfants seront recrutés par l'erreur avant même d'avoir l'âge de raison.

Cette situation crée des devoirs impérieux à tous les partisans de l'ancienne morale, rationalistes désireux seulement de la laïciser, et aux catholiques certains que si elle cesse d'être religieuse elle cesse d'être.

Les premiers ont travaillé pour des doctrines autres que les leurs, contraires aux leurs. Ils n'ont plus aucune chance de découvrir le secret de susciter dans la jeunesse les vertus qu'ils savant nécessaires. L'enseignement de la morale laïque leur donnera dans l'avenir le même démenti qui les étonne et les effraye depuis vingt ans. S'obstiner malgré cette leçon de faits, serait de la part des rationalistes, accomplir le même acte de foi qu'ils reprochent aux croyants et moins justifiable; car le dogme des chrétiens explique ce qui est méconnu sans nier ce qui est visible, et la confiance chimérique des rationalistes en l'efficacité future de leurs doctrines tiendrait pour inexistant la plus continue et la plus certaine des évidences, le triomphe d'idées qu'ils jugent mortelles. C'est pour eux l'heure de se souvenir qu'ils ne croient pas aux miracles et de conclure raisonnablement.

Il ne s'agit plus de soutenir une dispute de théorie sur les mérites comparés de leur rationalisme et de la religion. Puisqu'ils ont pu abdiquer la ia3

foi sans perdre leur attachement au bien, cela leur permet de prétendre que la méthode est bonne pour eux. Mais ce n'est pas à eux seuls qu'ils l'ont appliquée, c'est à tout un peuple, au peuple de tous le plus chrétien par son origine, son histoire, son caractère. Sans doute cette foi, surtout depuis un siècle, était amoindrie, souvent démentie par les actes quotidiens, mais elle gardait son empire au fond des consciences. Et c'était assez pour qu'au-dessus des faiblesses humaines s'élevât une commune intelligence de la justice, une commune admiration des générosités plus parfaites, une commune crainte de cette justice exercée par Dieu contre les fautes, un commun espoir dans ces générosités divines pour la récompense des vertus. Et ces croyances, si ensevelies qu'elles parussent sous les passions et les affaires, mais dont la survivance en presque tous devenait visible aux approches de la mort, étaient comme ces racines profondes qui maintiennent le sol stable sur les pentes.

Sous prétexte que ces espoirs et ces craintes étaient superflues, les retrancher, les interdire violemment a été la première et lourde faute des rationalistes. Ils ont eu beau la commettre à bonne intention. Porter le fer dans ce qui vit, quand on est incertain de ne pas atteindre la vie même, et risquer ce péril sans même une chance d'accroître, si l'opération réussit, la vigueur du bien dans la société et pour le simple avantage que la société l'accomplisse au nom d'autres préceptes, est vanité d'auteur et non conscience d'homme public. Hasarder une expérience contraire au sentiment général, au témoignage des siècles, à

l'histoire d'une nation, sur la seule garantie d'une sagesse qui vient de naître tout armée dans le cerveau de quelques théoriciens et, par conséquent, préférer l'opinion d'une heure à celle du temps, la pensée d'une petite école à la pensée d'un grand peuple, est un délire d'orgueil et de légèreté. La tentative seule chargeait d'un poids bien lourd ceux qui ont osé l'entreprendre ; car ils traitaient toute une génération, toute une race, qui chaque jour s'améliore ou se corrompt par ses doctrines, comme ces substances inertes qui sont la matière insensible des expériences.

Et maintenant que l'expérience a prononcé, combien leur faute est plus inexcusable ! Ils n'ont pris aucune autorité ni sur les élèves ni sur les maîtres : c'est la preuve qu'une morale rationaliste n'est pas faite pour une nation. Partout le sentiment religieux continue à inspirer les vertus qu'ils ont laissé périr : c'est la preuve que la religion a sur le genre humain une puissance civilisatrice. Des philosophes, fiers de croire seulement aux faits, ne seront-ils pas frappés de ce fait que la vérité soutenue par eux soit stérile et que l'erreur du christianisme féconde le bien ? Mais, leur conviction personnelle ne changeât-elle pas. que préfèrent-ils, laisser à la France et à l'humanité une théorie condamnée par ses résultats, ou rendre la vie aux vertus sans lesquelles la société périrait ? Ils n'ont plus le choix des moyens pour sauver leur mémoire. La gloire de faire à l'humanité une pensée nouvelle par la révélation d'une vérité créatrice leur échappe. Un seul honneur leur reste désormais : reconnaître leur erreur, ne pas poursuivre

i86 LA FEMME DE DEMAIN

sciemment une œuvre de décadence, ne pas continuer contre l'Église une lutte profitable seulement aux destructeurs de toute morale, préférer le bien général à leur amour-propre, laisser, malgré leur répugnance de philosophes et par amour pour leur paj'S, la place aux doctrines dont la vérité ne les persuade pas, mais dont ils ne contestent pas l'influence bienfaisante sur les mœurs publiques.

Dépossédés de la faveur démagogique, mais encore nombreux dans l'Université et les grands corps de l'État, ils peuvent beaucoup pour la religion et pour la morale qu'ils ont toutes deux troublées en les voulant diviser. S'ils lèvent les obstacles qu'ils ont opposés à l'influence religieuse, elle réparera les ruines qu'ils ont faites à la morale. Mais si le fanatisme de l'incrédulité domine leur philosophie, si la satisfaction des blessures faites au catholicisme les console de l'échec subi par leurs doctrines et du mal fait à leur temps et légué à l'avenir, alors ils auront eux-mêmes choisi leur place dans l'histoire, et ce sera leur châtiment, après avoir commencé en Marc-Aurèles, de finir en Larevellière-Lépeaux.

Quoi qu'ils décident, d'autres ont aussi un devoir et ceux-là n'y failliront pas : ce sont les catholiques. Ils maintiendront leur enseignement, soit pour sommer la conscience des rationalistes dévoués à la vieille morale, et tenir toujours prête la force saine où ceux-ci viendront se rallier, soit pour soutenir seule, demain comme aujourd'hui, la doctrine civilisatrice. Telle est l'importance de l'enseignement libre. Il n'est pas seulement à

l'heure présente l'exercice d'un droit. Il perpétue seul en France la doctrine qui, par les croyances religieuses, donne une base à la morale. Il remplit au profit de tous le plus important des offices publics. Contre l'anarchie qui menace de tout submerger, et que l'État lui-même encourage, il reste la digue, la dernière.

Mais pas d'illusion. Si l'énergie religieuse s'est accrue dans les chrétiens, l'influence du christianisme tend à décroître dans la nation. Les lois scolaires ont, par l'obligation et la gratuité de l'instruction primaire, assuré à l'État l'enseignement de la multitude ; en fait, les catholiques ne sauraient soutenir des écoles gratuites dans toutes les communes. La libre pensée, par une antinomie où triomphe le déterminisme, sortira, malgré la volonté des Français, comme une conséquence automatique, de ce mécanisme légal. Et, quand la multitude sera toute gagnée, elle donnera à la politique la force d'achever l'œuvre, fût-ce malgré l'Université, par la suppression complète de l'enseignement libre. Alors l'incrédulité et le socialisme parleront ensemble et seuls par la bouche de l'État.

Comment prévenir ce désastre ? En éclairant l'opinion avant qu'elle soit pervertie. Tout ce qui agit sur elle est utile, utile à proportion qu'il agit sur elle, et, puisqu'elle est surtout formée par l'enseignement, l'enseignement est plus que jamais le devoir des catholiques. Certains d'entre eux ont songé à le donner par l'Université même. Ils occupent ou veulent conquérir des chaires de l'État. L'on ne saurait trop louer ceux qui, se sentant l'âme ferme, n'ont pas cru passer à l'ennemi

en saisissant au profit de leur foi les armes préparées contre elle. Plusieurs l'ont servie et la servent chaque jour; gênés parfois, mais encore plus gênants pour les sectaires, ils rendent au moins inoffensif un enseignement qui, donné par d'autres, eût été hostile ; grâce à leur présence, ils effacent les préjugés, entretiennent un esprit de justice, fortifient les doctrines spiritualistes dans le corps où ils sont entrés. Ils n'y seront jamais trop nombreux. Le danger est que la politique, si leur influence grandissait, tourne contre eux ses roueries sans scrupules, décourage leur bonne volonté, même la rende impossible en leur fermant en fait l'accès de la carrière. D'ailleurs l'effort, pût-il se poursuivre, ne saurait éliminer vite l'esprit nouveau de l'Université. Pour soustraire à l'anarchie morale la génération présente, les catholiques ne peuvent compter que sur leur propre enseignement.

Mais c'est ici le cercle vicieux. Déjà l'État a pris l'avance : parmi les adolescents qui seront demain les hommes, il instruit, grâce aux contraintes légales, dans les écoles primaires, les trois quarts de la classe populaire ; par le choix des familles, dans ses établissements secondaires, la moitié des classes cultivées; par la solidité ancienne de son enseignement supérieur, les neuf dixièmes de l'élite intellectuelle.

Les catholiques auraient, malgré leur zèle, beaucoup à craindre si les destinées d'une société étaient faites par les hommes seuls.

Mais l'avenir du monde n'est pas à la merci d'un sexe.

Si les défenseurs de la civilisation chrétienne étaient tentés de méconnaître l'importance de l'être qui, dans l'espèce humaine, égale l'homme par l'origine et l'emporte par le nombre, ils se trouveraient contraints à une intelligence plus juste par les leçons de leurs adversaires. Ceux-ci, tout victorieux qu'ils semblent, ne se sentent pas maîtres encore de l'avenir. Leur succès auprès des hommes ne leur paraît pas définitif tant qu'ils n'auront pas gagné la femme. La conquérir est leur ambition. Et l'oracle de la doctrine la plus menaçante pour la société, Bebel, a livré le secret de cette sollicitude en disant : " Là où se portera la femme pour le grand mouvement social, là sera la victoire. "*

Or la femme est l'ennemie naturelle de l'incrédulité et de la nouvelle morale. Le culte de la matière, l'affaiblissement de la famille, le règne de la force, blessent l'intelligence, le cœur, les intérêts de la femme. Il faut, depuis vingt siècles, les affections stables à sa vie et l'immortalité à ses espérances. Elle est la réserve religieuse du genre humain. C'est pour changer son âme que toutes

1 Bebel, discours au Reichstag, 6 févrie-r 1892.

igo LA FEMME DE DEMAIN

les incrédulités s'empressent aujourd'hui d'instruire son intelligence ; mais son attachement à ses vieilles croyances a pour mesure la force d'inertie qu'elle oppose à ces efforts. Constater comment elle opte entre les deux enseignements qui se la disputent, est constater combien les prises de l'éducation chrétienne sont plus fortes sur la femme que sur l'homme. Sans parler de l'enseignement supérieur, qui nulle part n'est encore sérieusement organisé pour la femme, presque toutes les jeunes filles qui reçoivent l'éducation secondaire la demandent religieuse, et malgré les obstacles des lois, presque la moitié des petites filles reçoit d'institutrices religieuses l'enseignement primaire. La libre pensée a à conquérir les femmes, il suffit au catholicisme de les garder.

Défendre la croyance de la femme par l'enseignement est donc l'œuvre tout ensemble la plus importante et la plus facile de l'heure présente.

Ce n'est pas à dire que cette œuvre ne demande pas d'efforts. Autre chose était d'attirer la femme à un enseignement offert par l'Église seule, autre chose sera de conserver la femme désormais libre de choisir entre deux enseignements. L'État, qui n'ignore pas combien son irréligion répugne aux femmes, compte, pour les attirer, sur la supériorité du professorat. Si, tandis qu'il s'ingénie à satisfaire toute leur curiosité par l'étendue de son programme et à épargner leurs peines par la perfection de sa méthode pédagogique, l'enseignement chrétien semblait s'endormir sur sa prépondérance présente, elle pourrait lui être dérobée pendant son sommeil. La femme ne veut pas perdre la foi,

mais elle veut acquérir la science. Qu'elle l'espérât plus complète de l'État, elle connaîtrait de nouveau la tentation d'Eve. Elle commencerait par prendre de lui l'enseignement avec le ferme propos de rejeter les doctrines ; elle finirait par accepter les doctrines avec l'enseignement. Et l'incrédulité de la femme ferait au christianisme la suprême blessure. Mais, si les bouches chrétiennes ne sont pas moins doctes que les bouches universitaires, la femme restera fidèle aux leçons où seront unis le savoir et la foi.

Or il n'y a pas de raison pour que l'enseignement chrétien soit inférieur à l'autre, s'il est l'objet de soins égaux. Et il y a une raison pour qu'il soit au profit de la femme plus hardi, plus complet, plus libérateur ; car le christianisme a pour la femme des ambitions et des espoirs inconnus à la libre pensée.

Les chrétiens n'ont pas assez compris ce devoir de leur foi. Pour l'accomplir tout entier, il leur fallait rompre avec la plus vieille habitude de l'homme. C'est en effet contre la femme que l'homme a inauguré, dès l'origine des sociétés humaines, la grande iniquité du monde, et exercé avec le plus de permanence le droit du plus fort. Sa supériorité de force lui paraissant une supériorité de nature, il s'était, durant tout le paganisme, c'est-à-dire durant la période la plus longue de l'histoire, fait une tradition, une joie, un besoin de l'obéissance sans limites où il réduisit la servante de sa vie. Les pires de ces servitudes furent abolies par l'Évangile; mais le vieil homme, toujours vivant dans l'homme nouveau, voulut garder

sur la femme tous les avantages dont un précepte absolu ne le dépouillait pas. Si les lois religieuses l'obligeaient à respecter la personne morale et le corps de sa compagne, il s'autorisait des Livres saints pour garder la prééminence dans la société conjugale, et tandis qu'eux consacraient cette prééminence dans l'intérêt de la société, lui exerçait la primauté comme une domination établie au profit de son sexe. Quoi qu'il advînt de lui dans la mêlée générale où il disputait toutes les ambitions avec les autres hommes, il prétendait être pour sa femme le vainqueur, le héros, l'oracle, l'exemplaire parfait de l'espèce humaine. Avoir à ses côtés un être d'obéissance et d'admiration à qui l'on n'eût pas besoin de justifier des ordres par des raisons, et à qui toute volonté de l'époux semblât la raison, était le repos de l'effort, la revanche des contradictions, l'oubli des échecs, et un encens délicieux pour l'orgueil de l'homme. Si exigu que soit le temple, l'homme se plaît à la place où il est dieu.

Or toutes les idolâtries sont fondées sur l'ignorance de leurs fidèles. Tous les pouvoirs absolus, toutes les aristocraties, se gardent de préparer leur propre ruine en rendant capables de les juger ceux qu'ils tiennent en soumission. Devenu pour la femme le représentant d'une autorité indiscutable, d'une caste supérieure, une sorte de dieu lare, l'homme devait laisser la femme dans la nuit qui voile les choses de mystère et fait paraître les êtres plus grands. S'il lui fallait, jusque dans le secret de sa vie domestique, tout comme dans sa vie extérieure, donner les motifs de ses volontés,

les titres de ses prétentions, soumettre sa conduite au contrôle incessant d'une égale, c'en était fait du repos, comme du prestige. Le savoir enseignâtil à la femme la parfaite soumission, quelle différence entre cette discipline délibérée et l'instinct adorateur de la femme ignorante ! Ce regard informé qui prend mesure des choses et des gens, suffirait à menacer dans leur possession tranquille les caprices, les faiblesses, les erreurs de l'homme : avec ces clairvoyantes, il lui faudrait de la vraie raison pour paraître raisonnable, de vrais succès pour paraître habile, de la vraie grandeur pour paraître grand. N'avoir plus dans l'estime de la femme que la place méritée par lui serait pour presque tout homme déchoir. Il y allait de l'avenir masculin que la femme ne connût pas les tentations de l'intelligence. La crainte de diminuer le prestige du sexe fort aux yeux du sexe qui cesserait d'être le sexe faible s'il devenait instruit, voilà la cause secrète et principale des défiances masculines contre le savoir de la femme. Elles ont créé une tradition par un accord établi entre les chefs de famille, sans qu'ils l'eussent concerté. Nous n'avons pas besoin d'être décidés par méditations en règle et arguments en forme aux conduites qui favorisent notre égoïsme, et c'est un peu notre excuse qu'agissant alors par élans spontanés, nous n'ayons pas conscience de toutes les injustices contenues dans nos instincts.

Cette répulsion pour le savoir de la femme est

naturelle à l'homme, donc d'autant plus forte que

la nature est moins transformée par l'esprit

religieux, plie avait été comme abolie dans les

premiers chrétiens ; la seule science qui leur parût importante était celle de l'Évangile et à cette science la femme avait les mêmes droits que l'homme. Ainsi la première égalité d'enseignement s'établit entre les sexes. Le triomphe de l'Évangile fit succéder aux générations héroïques de ceux que le zèle amenait à la foi et que la foi vouait au martyre, des multitudes qui de naissance appartenaient à un culte comme à une patrie, et parmi ces chrétiens un grand nombre, voués à la vie de l'âme par leur baptême, étaient attachés à la vie de la terre parleur attrait. Dès lors l'éducation de la femme devint une cause de divergence entre les clercs et les laïques.

Évêques et prêtres, étrangers aux égoïsmes domestiques de la vanité masculine, veulent préparer la femme par la culture de son esprit à toute son influence sociale. Les laïques, même les plus religieux, à cet effort opposent un scepticisme intéressé, persistent à croire qu'en ce monde l'autorité appartient à l'homme par monopole, et sont hostiles à tout partage qui la diminuerait. Heureusement pour la femme, le triomphe du christianisme et l'invasion des barbares se suivirent de près. Dans l'Europe, comme dans chaque tribu, la puissance appartenait aux armes : la femme se trouvait donc écartée de toute prétention au Gouvernement. Dès lors le barbare ne mit pas obstacle à ce qu'elle reçût de l'Église le savoir tenu par lui pour chose superflue, réservée aux êtres incapables de se battre, et par suite de dominer. Ainsi l'Église put instruire la femme. Et sans que la femme songeât à se prévaloir de ce savoir, tant il

était alors dédaigné, la civilisation pénétra par elle la rudesse de l'homme, et transforma le barbare en féodal. Celui-ci, occupé à conquérir ou à se défendre, n'avait pas le temps d'élever sa famille, et ses fils ne sentaient pas assez battre sous l'armure de fer le cœur paternel : les tendresses, la présence continue, et l'instruction de la femme suppléaient, et quand il reconnaissait, en ces êtres nés de lui, une souplesse d'esprit, une précision de parole, une élégance de goûts qu'il ne leur avait pas données, il était conscient et fier des services rendus par la femme au foyer. L'enceinte où chaque seigneur devait vivre pour sa sûreté, comme en un vaisseau sur la mer hostile, n'eût été qu'une forteresse et une prison si elle eût renfermé seulement les soldats. La femme y répandit le charme de la douceur, de la politesse et de la paix, épura la langue, l'enrichit pour qu'elle fût capable d'exprimer des sentiments nouveaux, inspira à ceux qui songeaient à se combattre le désir de se connaître, et, sous son influence, les âmes fermées s'ouvrirent à ces relations sociales, comme les murs des châteaux-forts élargissaient leurs meurtrières et leurs poternes en ouvertures confiantes, hospitalières et ornées. Jusqu'à la fin du moyen âge la femme reçut des clercs la science, et l'homme ne s'en inquiéta pas, et parce qu'il avait une prédisposition à tenir pour bonnes les initiatives de l'Église, et parce que la science n'assurait alors la primauté ni dans l'opinion ni dans l'État.

Mais quand la Renaissance eut mis le savoir au nombre des puissances qui faisaient la renommée et gouvernaient le monde, et quand ce savoir

exhumé du paganisme eut rendu l'âme du monde moins chrétienne, tout changea. Cet hommage rendu à l'étude semblait donner enfin raison à l'Église, et, au contraire, il était contre l'esprit sacerdotal une révolte de l'esprit laïque. L'Église persévérait à penser que les deux sexes associés dans la durée de la vie présente et dans les promesses de la vie future avaient un égal droit à la recherche et à la possession de toutes les vérités. Le laïque de la Renaissance, le jour où il reconnut que la science créait des droits à l'hégémonie, entendit réserver ces droits à l'homme par un art de distribuer la science. C'était trop tard pour la refuser tout entière à la femme, et plus l'homme devenait terrestre de désirs, moins il voulait perdre ce que la culture de l'intelligence ajoute au charme de la femme. Mais il se tint pour seul apte aux travaux qui exigent la persévérance, la profondeur, la fécondité de l'intelligence, et il se les réserva comme son monopole. A la femme il assigna seulement les études qui enseignent la grâce, le goût, le bon ton, les jolies manières, les notions superficielles. Puisqu'il ajoutait à son ancienne supériorité de force une supériorité d'intelligence, il lui plaisait que celle-ci encore apparût à la femme ; et puisque un esprit inculte est inapte même à apprécier la difficulté et le mérite de la culture, l'homme voulut la femme assez instruite pour comparer ce qu'elle savait et ce qu'il savait, et apprendre toujours de ces rapprochements l'humilité pour elle-même et l'admiration pour lui. Le zèle intellectuel de la Renaissance fut une forme nouvelle d'ambition conçue par l'homme au profit de l'homme; et le

triomphe de l'esprit laïque inaugura la décadence de l'éducation au détriment de la femme.

Or cet esprit laïque a, depuis deux siècles, gouverné de plus en plus la société. C'est lui qui, pénétrant les chrétiens mêmes a, par les exigences des familles, des fiancés, de là mode, imposé jusque dans les maisons religieuses l'éducation qu'il voulait. Il l'a poussée, soucieux de son propre plaisir, vers les apparences agréables. Il l'a allégée des sérieuses études sur les questions de morale, de philosophie et de foi, sous prétexte que les lois et les gouvernements, œuvres de l'homme, suffisaient à maintenir l'ordre dans la société. Il a séparé l'intelligence de la femme et celle de l'homme, réservant à l'homme seul les sommets de tous les savoirs. Pour avoir réduit la femme à ce rôle, on s'est accoutumé à croire qu'elle n'en avait pas d'autre; en lui voyant les seules vertus qui parussent de son temps, on s'est persuadé qu'elles étaient les seules de sa nature. On l'a emprisonnée dans les mérites dont on lui faisait l'honneur Et beaucoup de gens encore, par le préjugé de l'habitude, croient avoir tout dit et pensé de la femme quand ils l'ont louée d'être la douceur du foyer et la parure du monde.

L'importance de la femme s'est donc amoindrie dans la société, à mesure que l'énergie du christianisme a diminué dans les consciences. Quelle autre place il avait faite à la compagne de l'homme ! Depuis la prédiction de l'Évangile, et tant qu'il lutta soit contre le sanglant orgueil de l'Empire romain, soit contre les hérésies affinées par l'air subtil de Byzance, soit contre les vices brutaux des

peuples barbares, la femme eut sa large moitié d'efforts et d'influence dans l'œuvre de la civilisation. Elle consacra à la religion, qui lui avait rendu la dignité, un apostolat assez actif pour exciter les colères du paganisme, lui parut aussi dangereuse que l'homme, et fut aussi vaillante contre la mort. Elle ne mit pas seulement au service de sa foi la force du courage, mais la force de la pensée; elle lutta non moins que l'homme contre les hérésies des premiers siècles; si elle n'écrivit pas les livres des Pères, elle les défendit toujours, souvent les inspira : elle en rendit la doctrine plus vivante par sa parole, parfois efficace, où celle des docteurs avait échoué. Son zèle à favoriser l'invasion douce et continue de la sagesse évangélique dans les mœurs de l'Europe en formation, donna à l'Église le plus constant, le plus dévoué et le plus décisif des secours, et fit admirer en la femme l'esprit de conduite et de gouvernement. Elle déploya ces vertus publiques pendant douze siècles, jusqu'à ce que le christianisme semblât inébranlable. Cachée dans sa vie domestique quand la paix régnait dans la société; mêlée à la vie sociale, quand des principes étaient à défendre ; attirée vers la place publique à proportion qu'y grandissait le péril, la femme chrétienne, aux jours où l'envahisseur menaçait tout, patrie, biens, liberté, croyances, a su courir même aux remparts, parfois réveiller par l'exemple le courage des hommes et sauver la cité. Nous sommes à une de ces époques. Au heu d'être menacés de la barbarie par les armes, nous marchons à elle par les idées.

Si la femme d'aujourd'hui, chrétienne toujours, regarde le combat au lieu de le livrer, semble avoir pour ambition unique de se rendre impénétrable aux doutes ambiants et les laisse conquérir autour d'elle les êtres les plus chers, la responsabilité de ce grand mal n'est pas à elle, mais à son éducation. Elle a encore l'éducation des temps de paix, celle qui forme à vivre selon des croyances universellement acceptées : elle n'a pas l'éducation des temps de lutte, celle qui instruit à soutenir ses croyances contre les objections de l'histoire, des sciences, de la philosophie. Elle continue à être formée surtout aux connaissances de détail qui la rendent agréable, et aux habitudes pieuses qui doivent maintenir dans le devoir sa vie individuelle, cela tout comme si la soUicitude chrétienne de l'homme inspirait toujours les institutions générales et, veillant encore sur la vie publique des nations, bornait la tâche de chacun à ne pas troubler par le désordre de ses actes la santé du corps social. Or ce sont les lois et les gouvernements qui aujourd'hui, au contraire, viennent combattre en chacun la civilisation chrétienne. Contre cette perversion de l'autorité il n'y a pas de remèdes, si chacun ne se défend soi-même, et ne protège la liberté de sa croyance personnelle par une réforme apportée aux doctrines de l'État. Et si l'homme n'a pas réussi à sauvegarder seul cet ordre social dont il avait fait son affaire, et si la femme n'est pas moins que lui intéressée à la restauration des mœurs publiques, pourquoi la femme, par vice d'éducation, demeurerait-elle incapable de servir sa propre cause ? Les temps

sont clos où il s'agissait pour l'homme de son plaisir ou de sa vanité à assurer au détriment de la femme; il s'agit désormais, pour lui comme pour elle, de la civilisation à sauver.

Par quels changements d'éducation la femme sera-t-elle rétablie en la plénitude de son influence légitime ? On ne saurait ici tracer des programmes. Chaque jour, chaque heure, en s'écoulant, accroît le nombre des œuvres, des découvertes, des faits qui sont la matière du savoir ; nul cerveau ne peut contenir cette immensité. De plus en plus apprendre est choisir. L'opportunité des circonstances ou l'évolution du goût public mettent tour à tour en faveur certaines études, et parmi elles la vocation particulière de chaque intelligence discerne ses travaux préférés. Mais ces diversités doivent être subordonnées à une loi qui est l'essentiel de l'éducation. La multiplicité des connaissances atteint l'excès dès qu'elle occupe toute la force de l'esprit à s'initier à leurs détails, et ne lui laisse plus de loisir pour contempler leurs rapports et s'élever à leur synthèse. Alors, en effet, il ne tire pas d'elles leur profit le plus important, il ne prend pas la leçon de vie contenue dans leurs témoignages. Or c'est précisément cette synthèse que l'homme a interdit à la femme quand il l'a accoutumée à extraire de toutes les connaissances autant de parfums pour la toilette de son esprit, à s'orner des parures seyantes, et quand il s'est réservé à lui seul le sérieux de toutes les études et leur philosophie. Et ce sont les arguments fournis par chacune d'elles à l'appui d'une morale, ce sont leurs témoignages en faveur d'une civilisation, c'est leur

philosophie qu'il faut apprendre à la femme, dûton, pour faire place à ce savoir essentiel, restreindre un peu la part prise par les supernuités d'agrément.

L'éducation peut être sérieuse à tous les degrés d'enseignement. Elle sera telle si elle apprend à chaque femme le défaut des lieux communs et des sophismes, qui ont faveur où elle est appelée à vivre. Qu'à l'appui de ses croyances, cette femme possède un choix bien ordonné de raisons et de faits; qu'elle se sente capable de défendre les vérités de tous les temps par les armes de son temps la femme d'aujourd'hui redeviendra pour l'homme la collaboratrice qu'était la femme d'autrefois. Quand tout aurait dégénéré, la femme a-t-eUe autant dégénéré que l'homme ? Le régime politique où nous vivons depuis 1789 a amoindri en l'homme le caractère; la discipline de parti l'a soumis à toutes les volontés, sauf la sienne; la rupture des solidarités sociales l'a accoutumé à sacrifier tous les intérêts, sauf le sien. La femme, à ne pas obtenir de droits politiques, a gagné de ne pas perdre ses vertus naturelles et n'a pas appris la lâcheté cachée dans l'ambition. Elle est plus courageuse dans ses opinions, plus généreuse, plus dévouée à ce qu'elle aime, plus désintéressée.

Ces forces, aujourd'hui presque perdues, sont inertes depuis que l'homme, sûr de suffire seul à l'œuvre de la civilisation, leur a refusé tout exercice et n'a plus fait de la femme la compagne de sa pensée. Il faut, pour les rétablir, la coopération de l'homme et de la femme. Le premier effort incombe à l'homme. Il a jugé bon d'accroître par

l'inégalité de culture l'inégalité d'intelligence entre les deux sexes ; il s'est réservé tout le savoir sérieux. Lui seul peut donc, au moins au début, introduire la femme dans ce domaine dont il a usurpé le monopole, lui montrer les chemins des hauteurs qu'elle veut gravir à son tour. Et l'homme doit ce secours à la femme, car tout ce qu'il lui a refusé de savoir est une injustice commise envers elle, un dommage dont il ne faut pas ajourner la réparation. Plus le chrétien réfléchira, plus il comprendra que l'élan de notre temps pour la science est un élan vers la vérité ; que, si le savoir superficiel contient un péril pour la foi et la morale, un savoir plus profond apporte des appuis à l'un et à l'autre, et que la vérité ne se contredit pas. Il sentira que la femme a besoin comme l'homme de ces témoignages, de ces preuves, de ces clartés. Il partagera avec elle généreusement le bien qui leur est commun. Il aura, s'il est conséquent avec lui-même, plus de sollicitude, de fiertés et d'ambitions pour l'associée du foyer durable, de la vie entière et des espérances immortelles, que le sceptique et le matérialiste pour la voisine de hasard, l'amie de plaisir, la compagne d'un jour. Et plus il s'inspirera de ses croyances, pour rendre la femme instruite, honorée, influente, plus il fera un acte habile ; mieux il la servira, mieux il se servira.

Quand en effet l'homme aura accompli son devoir, commencera celui de la femme. Formée par cette éducation, elle ne sera pas seulement capable de garder une fidélité passive aux croyances chrétiennes, elle sera redevenue apte à les défendre.

Si la philosophie lui a enseigné les solidités de

la foi et les fragilités du doute; si la morale lui a montré, dans le désordre des faits, des gouvernements et des lois, les suites nécessaires des idées fausses; si l'histoire lui a raconté la solidarité séculaire de la France et du catholicisme; si la connaissance des peuples contemporains et du monde moderne lui a appris que l'apostolat catholique perpétue encore dans l'univers l'influence française, à travers les éclipses de la gloire, l'amoindrissement de la population et les pertes subies par le travail national sur les marchés du monde, la femme ne doit pas garder ces certitudes pour elle seule. Ses calomniateurs ont prétendu que tout secret lui était lourd : qu'elle se décharge de celui-là. Qu'elle rende à l'homme bienfait pour bienfait en employant la science qu'elle lui devra à lui rappeler la vérité.

Elle peut influer sur l'homme sans jouer à l'homme. Il ne s'agit pas de revendiquer son tour de parole aux tribunes politiques, ou d'attendre que sa volonté ait un poids légal dans les scrutins. Peu importe que, le jour où, tous les quatre ans, la souveraineté de l'homme consiste à choisir ses maîtres, la voix de la femme ne compte pas, si elle a tous les autres jours pour préparer, améliorer, changer l'opinion de l'homme. Il suffit d'une loi et d'un despote pour dépouiller le citoyen de son suffrage politique : aucune loi, aucune tyrannie ne saurait atteindre l'empire de la femme dans la famiUe et dans la société. Dans la famille, elle ne fera pas seulement l'union des tendresses, elle travaillera à l'union des croyances ; son empire sur les cœurs lui rendra facile l'accès auprès des

intelligences, quand son mari et ses enfants sauront sa pensée nourrie par l'étude, exigeante sur les preuves, capable de réfuter les raisons de mots par des mots de raison. Cette constante usure des fanatismes, des indifférences, des doutes masculins sur la patience ferme et la douceur persuasive d'un christianisme toujours occupé à obtenir non seulement la tolérance, mais l'adhésion, sera l'œuvre de la femme au foyer. Les femmes ont cette influence à étendre dans la société. Elles y sont reines, leur dit-on : pour les souverains véritables, régner c'est gouverner. Trop longtemps ce pouvoir s'est surtout exercé par des décrets absolus sur les choses futiles. Il a statué sans appel sur le sort du mobilier, du costume, du théâtre et de la littérature de distraction. Il y a pour les femmes un plus noble emploi de leur influence. Ce n'est pas assez de former et de déformer les modes, quand on a mission pour former ou réformer les mœurs. Ce n'est pas assez d'être le charme d'une société, quand on en peut devenir la conscience.

Les femmes, dès aujourd'hui, ont le devoir de combattre ce qui combat leurs croyances. Il leur reste à utiliser au profit de ces croyances cette force immense des respects et des dédains, des admirations et des ironies, des empressements et des froideurs, des paroles et des silences qu'elles peuvent employer à la fortune ou au discrédit des doctrines. Il leur reste à jeter dans la balance, incertaine encore, le poids de leur nombre et de leur courage.

Quand Julien l'Apostat voulut ramener la société

antique au paganisme, et eut tourné vainement contre la civilisation chrétienne les forces de la philosophie et du pouvoir, un partisan de l'entreprise, un familier du prince, un philosophe, Libanius, chercha la cause de la défaite subie par un souverain remarquable, par la cause de la raison et par la souveraineté de l'État. Il mit à la fois son respect de la vérité et son regret de l'hommage qu'elle le forçait à rendre, dans cet aveu : " Quelles femmes ont ces chrétiens ! "

Après quinze cents ans, l'œuvre de Julien est reprise par un État philosophe : elle ramènerait, si elle réussissait, un nouveau paganisme. Puissent les Libanius approbateurs de l'entreprise être réduits à en raconter l'insuccès, et ce sera l'insuccès s'ils sont, eux aussi, obligés d'écrire : " Quelles femmes ont ces chrétiens ! "

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