L ÉPICIER
tendu des colonels poussifs s'en plaindre amèrement.
Mais qui peut concevoir un épicier maigre et pâle? il serait déshonoré, il irait sur les brisées des gens passionnés.
Voilà qui est dit, il a du ventre.
Napoléon et Louis XVIII ont eu le leur , et la chambre n'irait pas sans le sien.
Deux illustres exemples ! Mais si vous songez qu'il est plus confiant avec ses avances que nos amis avec leur bourse, vous admirerez cet homme et lui pardonnerez bien des choses.
S'il n'était pas sujet à faire faillite, il serait le prototype du bien, du beau, de l'utile. .
Il n'a d'autres vices, aux yeux des gens délicats, que d'avoir en amour, à quatre lieues de Paris, une campagne dont le jardin a trente perches; de draper son lit et sa chambre en rideaux de calicot jaune imprimé de rosaces rouges ; de s'y asseoir sur le velours d'Utrecht à brosses fleuries ; il est l'éternel complice de ces infâmes étoffes.
On se moque généralement du diamant qu'il porte h sa chemise et de l'anneau de mariage , et personne n'imaginerait un épicier sans femme.
198 l'épicier.
La femme de Tépicier en a partagé le sort jusque dans l'enfer de la moquerie française.
Et pourquoi Ta-t-on immolée en la rendant ainsi doublement victime? Elle a voulu, dit-on, aller à la cour.
Quelle femme assise dans un comptoir n'éprouve le besoin d'en sortir , et où la vertu ira-t-elle, si ce n'est aux environs du trône? car elle est vertueuse.
Rarement Tinfidélité plane sur la tête de l'épicier, non que sa femme manque aux grâces de son sexe , mais elle manque d'occasions.
La femme d'un épicier, l'exemple l'a prouvé, ne peut dénouer sa passion que par le crime , tant elle est bien gardée.
L'exiguïté du local, l'envahissement de la marchandise, qui monte de marche en marche, et pose ses chandelles , ses pains de sucre jusque sur le seuil de la chambre conjugale.
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sont les gardiens de sa vertu, toujours exposée aux regards publics.
Aussi , forcée d'être vertueuse , s'attachet-elle tant à son mari, que la plupart des femmes d'épiciers en maigrissent.
Prenez un cabriolet à Theure, parcourez Paris , regardez toutes les femmes d'épiciers : toutes sont maigres, pâles, jaunes, tirées.
L'hygiène , interrogée , a parlé de miasmes exhalés par les denrées coloniales.
La pathologie, consultée, a dit quelque chose sur l'assiduité sédentaire au comptoir , sur le mouvement continuel des bras , de la voix , sur l'attention sans cesse éveillée , sur le froid qui entrait par une porte toujours ouverte et rougissait le nez.
Peut-être , en jetant ces raisons au nez des curieux, la science n'a-t-elle pas osé dire que la fidélité avait quelque chose de fatal pour les épicières ; peut-être a-t-elle craint d'affliger les épiciers en leur démontrant les inconvénients delà vertu.
Quoi qu'il en soit , dans ces ménages que vous voyez mangeant et buvant enfermés sous la verrière de ce grand bocal autrement nommé par eux arrière-boutique , revivent et
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fleurissent les coutumes sacramentalesqui mettent rhymen en honneur.
Jamais un épicier, en quelque quartier que vous en fassiez l'épreuve, ne dira ce mot leste : Ma femme ; il dira : Mon épouse.
Ma femme emporte des idées saugrenues, étranges , subalternes , et change une divine créature en une chose.
Les sauvages ont des femmes; les êtres civilisés ont des épouses ; jeunes filles venues entre onze heures et midi à la mairie, accompagnées d'une infinité de parents et de connaissances, parées d'une couronne de fleurs d'oranger toujours déposée sous la pendule, en sorte que le mameluk ne pleure pas exclusivement sur le cheval.
Aussi , toujours fier de sa victoire , l'épicier conduisant sa femme par la ville a-t-il je ne sais quoi de fastueux qui le signale au caricaturiste.
Il sent si bien le bonheur de quitter sa boutique, son épouse fait si rarement des toilettes, ses robes sont si bouffantes, qu'un épicier orné de son épouse tient plus de place sur la voie publique que tout autre couple.
Débarrassé de sa casquette de loutre et de son
t'ÉPICIER. 201
gilet rond , il ressemblerait assez à tout autre citoyen, n'étaient ces mots : ma bo7me amie y qu'il emploie fréquemment en expliquant les changements de Paris à son épouse, qui, confinée dans son comptoir, ignore les nouveautés.
Si parfois, le dimanche, il se hasarde à faire une promenade champêtre , il s'assied à l'endroit le plus poudreux des bois de Romainville, de Vincennes ou d'Auteuil, et s'extasie sur la pureté de l'air.
Là , comme partout , vous le reconnaîtrez , sous tous ses déguisements, à sa phraséologie, à ses opinions.
Vous allez par une voiturepubliqueàMeaux, Melun , Orléans , vous trouvez en face de vous un homme bien couvert qui jette sur vous un regard défiant : vous vous épuisez en conjectures sur ce particuher d'abord taciturne.
Est-ce un avoué '^ est-ce un nouveau pair de de France? est-ce un bureaucrate? Une femme souffrante dit qu'elle n'est pas encore remise du choléra. La conversation s'engage. L'inconnu prend la parole.
â02 l'épigier.
— Màsieu...
Tout est dit, l'épicier se déclare.
Un épicier ne prononce jamais ni monsieur^ ce qui est affecté, ni msieu, ce qui semble infiniment méprisant; il a trouvé son triomphant môsieu. qui est entre le respect et la protection, exprime sa considération et donne à sa personne une saveur merveilleuse.
— Môsieu, vous dira-t-il , pendant le choléra, les trois plus grands médecins, Dupuytren, Broussais et môsieu 3Iagendie, ont traité leurs malades par des remèdes différents ; tous sont morts, ou a peu près. Ils n'ont pas su ce qu'est le choléra; mais le choléra, c'est une maladie dont on meurt. Ceux que j'ai vus se portaient déjà mal. Ce moment-là, môsieu, a bien fait du mal au commerce.
Vous le sondez alors sur la politique.
l'épicier. 203
Sa politique se réduit à ceci :
— Môsieu , il parait que les ministres ne savent pas ce qu'ils font ! On a beau les changer, c'est toujours la même chose. 11 n'y avait que sous l'empereur où ils allaient bien. Mais aussi quel homme ! En le perdant , la France a bien perdu ! Et dire qu'on ne Ta pas soutenu !
Vous découvrez alors chez l'épicier des opinions religieuses extrêmement répréhensibles.
Les chansons de Béranger sont son Évangile.
Oui , ces détestables refrains frelatés de politique ont fait un mal dont l'épicerie se ressentira longtemps. Il se passera peut-être une centaine d'années avant qu'un épicier de Paris (ceux de la province sont un peu moins atteints de la chanson) entre dans le paradis. Peut-être son envie d'être Français l'entraîne -t- elle trop loin. Dieu le jugera.
Si le voyage était court, si l'épicier ne parlait pas, cas rares, vous le reconnaîtriez à sa manière de se moucher.
Il met un coin de son mouchoir entre ses lèvres, le relève au centre par un mouvement de balançoire, s'empoigne magistralement le
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nez et sonne une fanfare à rendre jaloux un cornet à piston.
Quelques-uns de ces gens qui ont la manie de tout creuser signalent un grand inconvénient à répicier : « Il se relire, » disent-ils.
Une fois retiré, personne ne lui voit aucune utilité.
Que fait-il? que devient-il? il est sans intérêt, sans physionomie.
Les défenseurs de cette classe de citoyens estimables ont répondu que généralement le fils de répicier devient notaire ou avoué, jamais ni peintre ni journaliste, ce qui autorise à dire avec orgueil : u J'ai payé ma dette au pays. )>
Quand un épicier n'a pas de fils, il a un successeur auquel il s'intéresse ; il Tencourage, il vient voir le montant des ventes journalières et les compare avec celles de son temps ; il lui prête de l'argent : il tient encore à l'épicerie par le fil de l'escompte.
Qui ne connaît la touchante anecdote sur la nostalgie du comptoir à laquelle il est sujet?
Un épicier de la vieille roche, lequel, trente ans durant , avait respiré les mille odeurs de son plancher , descendu le fleuve de la vie en
l'épicier. 205
compagnie de myriades de harengs et voyagé côte à côte avec une infinité de morues , balayé la boue périodique de cent pratiques matinales et manié de bons gros sous bien gras.
Il vend son fonds , cet homme riche au delà de ses désirs, ayant enterré son épouse dans un bon petit terrain à perpétuité , tout bien en règle, quittance de la ville au carton des papiers de famille.
Il se promène les premiers jours dans Paris en bourgeois; il regarde jouer aux dominos, il va même au spectacle.
Mais il avait, dit-il, des inquiétudes.
Il s'arrêtait devant les boutiques d'épicerie , il les flairait, il écoutait le bruit du pilon dans le mortier.
Malgré lui cette pensée : « Tu as été pourtant tout cela ! )> lui résonnait dans l'oreille, à l'aspect d'un épicier amené sur le pas de sa porte par l'état du ciel.
Soumis au magnétisme des épiées , il venait visiter son successeur. L'épicerie allait.
Notre homme revenait le cœur gros. Il était tout chose , dit -il à Broussais en le consultant sur la maladie.
Broussais ordonna les voyages, sans indi- 2. 18
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quer positivement la Suisse ou Tltalie. Après quelques excursions lointaines, tentées sans succès à Saint-Germain. Montmorency, Vincennes, le pauvre épicier, dépérissant toujours, n'y tint plus ; il rentra dans sa boutique comme le pigeon de la Fontaine à son nid , en disant son grand proverbe : Je suis comme le lièvre ^ je meurs oii je m'attache! Il obtint de son successeur la grâce de faire des cornets dans un coin, la faveur de le remplacer au comptoir.
Son œil , déjà devenu semblable à celui d'un poisson cuit , s'alluma des lueurs du plaisir.
Le soir, au café du coin, il blâme la tendance de l'épicerie au charlatanisme de l'Annonce, et demande à quoi sert d'exposer les brillantes machines qui broient le cacao.
Plusieurs épiciers, des tètes fortes, devien nent maires de quelque commune, et jettent
l'épicier, 207
sur les campagnes un reflet de la civilisation parisienne. Ceux-là commencent alors à ouvrir le Voltaire ou le Rousseau qu'ils ont acheté , mais ils meurent à la page 17 de la notice.
Toujours utiles à leur pays , ils ont fait réparer un abreuvoir, ils ont, en réduisant les appointements du curé, contenu les envahissements du clergé.
Quelques-uns s'élèvent jusqu'à écrire leurs vues au Constitutioniiel y dont ils attendent vainement la réponse ; d'autres provoquent des pétitions contre l'esclavage des nègres et contre la peine de mort.
Je ne fais qu'un reproche à l'épicier : il se trouve en trop grande quantité.
Certes, il en conviendra lui-même , il est commun.
Quelques moralistes , qui l'ont observé sous le latitude de Paris, prétendent que les quahtés qui le distinguent se tournent en vices dès qu'il devient propriétaire.
Il contracte alors, dit-on , une légère teinte de férocité, cultive le commandement, l'assignation , la mise en demeure , et perd de son agrément.
Je ne contredirai pas ces accusations , fon-
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dées , peut-être , sur le temps critique de l'épicier.
Mais consultez les diverses espèces d'hommes , étudiez leurs bizarreries , et demandezvous ce qu'il y a de complet dans cette vallée de misères.
Soyons indulgents envers les épiciers ! D'ailleurs où en serions-nous s'ils étaient parfaits ? il faudrait les adorer, leur confier les rênes de l'État, au char duquel ils se sont courageusement attelés.
De grâce , ricaneurs auxquels ce mémoire est adressé, laissez-les-y, ne tourmentez pas trop ces intéressants bipèdes : n'avez-vous pas assez du gouvernement, des livres nouveaux et des vaudevilles ?
m miinM^,
Vous voyez un homme gros et court , bien portant, vêtu de noir, sur de lui, presque toujours empesé , doctoral , important surtout ! Son masque bouffi d'une niaiserie papelarde qui , d'abord jouée , a fini par rentrer sous l'épiderme, offre l'immobilité du diplomate, mais sans la finesse, et vous allez savoir pourquoi,
Vous admirez surtout un certain crâne couleur beurre frais qui accuse de longs travaux, de l'ennui, des débats intérieurs, les orages de la jeunesse et l'absence de toute passion.
Vous dites : « Ce monsieur ressemble extraordinairement à un notaire. «
Le notaire long et sec est une exception.
Physiologiquement parlant , le notariat est absolument contraire à certains tempéraments.
Ce n'est pas sans raison que Sterne, ce grand et fin observateur, a dit : le petit notaire ! Un caractère irritable et nerveux, qui peut encore être celui de Tavoué. serait funeste à un notaire : il faut trop de patience , tout homme n'est pas apte à se rendre insignifiant , à subir les interminables confidences des clients, qui tous s'imaginent que leur affaire est la seule affaire ; ceux de l'avoué sont des gens passionnés, ils tentent une lutte, ils se préparent à une défense.
L'avoué, c'est le parrain judiciaire ; mais le notaire est le souffre-douleur des mille combinaisons de l'intérêt, étalé sous toutes les formes sociales.
Oh ! ce que souffrent les notaires ne peut s'expliquer que par ce que souffrent les femmes
et le papier blanc, les deux choses les moins réfractaires en apparence : le notaire résiste énormément, mais il y perd ses angles.
En étudiant cette figure effacée, vous entendez des phrases mécaniques de toute longueur, et, disons-le, plusieurs lieux communs! L'artiste recule épouvanté.
Chacun se dit affirmativement : « Ce monsieur est notaire. »
Il est perdu celui qui donne lieu à ces étranges soupçons , car le notaire a créé Vair notaire, expression devenue proverbiale.
Eh bien ! cet homme est une victime.
Cet homme épais et lourd fut espiègle et léger, il a pu avoir beaucoup d'esprit, il a peut-être aimé.
Arcane incompris, vrai martyr, mais volontairement martyr ! être mystérieux, aussi digne de pitié quand tu aimes ton état que quand tu le hais, je t'expliquerai , je te le dois ! Bon homme et malicieux , tu es un sphinx et un OEdipe tout à la fois, tu as la phraséologie obscure de l'un et la pénétration de l'autre.
Tu es incompréhensible pour beaucoup, mais tu n'es pas indéfinissable.
Te définir, ce sera peut-être trahir bien des
secrets que , selon Bridoison , Ton ne se dit qu'à soi-même.
Le notaire offre l'étrange phénomène des trois incarnations de l'insecte ; mais au rebours : il a commencé par être un brillant papillon , il finit par être une larve enveloppée de son suaire et qui, par malheur, a de la mémoire.
Cette horrible transformation d'un clerc joyeux, gabeur, rusé, fin, spirituel, goguenard, en notaire , la société l'accomplit lentement; mais bon gré mal gré, elle fait le notaire ce qu'il est.
Oui, le type effacé de leur physionomie est celui de la masse : les notaires ne représentent-ils pas votre terme moyen, honorables médiocrités que 1850 a intronisées? Ce qu'ils entendent, ce qu'ils voient, ce qu'ils sont forcés de penser, d'accepter, outre leurs honoraires; les comédies, les tragédies qui se jouent pour eux seuls devraient les rendre spirituels, moqueurs, défiants ; mais à eux seuls il est interdit de rire , de se moquer et d'être spirituels : l'esprit chez un notaire effaroucherait le client.
Muet quand il parle, effrayant quand il ne dit rien, le notaire est contraint d'enfermer
ses pensées et son esprit, comme on cache une maladie secrète.
Un notaire ostensiblement fin , perspicace , capricieux, un notaire qui ne serait pas rangé comme une vieille fille, épilogueur comme un vieux sous-chef, perdrait sa clientèle.
Le client domine sa vie.
Le notaire est constamment couvert d'un masque , il le jette à peine au sein de ses joies domestiques; il est toujours obhgé de jouer un rôle , d'être grave avec ses clients , grave avec ses clercs, et il a bien des raisons d'être grave avec sa femme ! il doit ignorer ce qu'il a bien compris et comprendre ce qu'on ne veut pas lui trop expliquer.
Il accouche les cœurs ! Quand il en fait sortir des monstres que le grand Geoffroy Saînt- Hilaire ne saurait mettre en bocal, il est forcé de se récrier :
. — Non , monsieur , vous ne ferez pas cet acte, il est indigne de vous. Vous vous abusez sur rétendue de vos droits (phrase honnête au fond de laquelle il y a : Vous êtes un fripon). Vous ignorez le vrai sens de la loi, ce qui peut arriver au plus honnête homme du monde; mais, monsieur, etc..
Ou bien :
— Non, madame, si j'approuve le sentiment naturel, et jusqu'à un certain point honorable, qui vous anime, je ne vous permettrai pas de prendre ce parti. Paraissez toujours honnête femme, même après votre mort.
Quand la nomenclature des vertus et des impossibihtés est épuisée , quand le client ou la cliente sont ébranlés , le notaire ajoute :
— Non, vous ne le ferez pas, et moi, d'ailleurs, je vous refuserais mon ministère !
Ce qui est la plus grande parole que puisse lâcher un officier ministériel.
Les notaires sont effectivement des officiers : peut-être leur vie est-elle un long combat. Obligés de dissimuler sous cette gravité de costume leurs idées drolatiques, et ils en ont! leur scepticisme, et ils doutent de tout ! leur bonté, les clients en abuseraient! forcés d'être
tristes avec des héritiers qui souvent crèveraient de rire s'ils étaient seuls, de raisonner des veuves qui deviennent folles de joie, de parler mort et enfants à de rieuses jeunes filles, de consoler les fils par des totaux d'inventaire, de répéter les mêmes paroles et les mêmes raisonnements à des gens de tout âge et de tout étage, de tout voir sans regarder, de regarder sans voir, de se mettre fictivement en colère, de rire sans raison, de raisonner sans rire, de faire de la morale comme les cuisiniers font de la sauce, les notaires sont hébétés, parla même raison qu'un artilleur est sourd.
Il y a plus de sots que de gens d'esprit, autrement le sot serait l'être rare, et le notaire, obligé de se mettre au niveau de son client, se trouve constamment à dix degrés au-dessous de zéro : chacun connaît la force de l'habitude, ce rôle devient une seconde nature.
Les notaires se matérialisent donc l'esprit, hélas ! sans se spiritualiser le corps.
Sans autre caractère que leur caractère public , ils deviennent ennuyeux à force d'être ennuyés.
Perdus par l'usage des lieux communs dans leur cabinet , ils les importent dans le monde.
Ils ne s'intéressent à rien à force de s'intéresser à tout; ils arrivent à la plus parfaite indifférence en trouvant l'ingratitude au bout de tous les services rendus, et deviennent enfin cette création pleine de contradictions cachées sous une couche de graisse et de bien-être, ce petit homme arrondi , doux et raisonneur , phraseur et parfois concis, sceptique et crédule, pessimiste et optimiste , très-bon et sans cœur , pervers ou perverti , mais nécessairement hypocrite, qui tient du prêtre, du magistrat , du bureaucrate, de l'avocat, et dont l'analyse exacte défierait la Bruyère s'il vivait encore.
Eh bien ! cet homme a ses grandeurs; mais ce qui rend le notaire grand est précisément ce qui le fait si petit : témoin de tant de perversités, non pas spectateur, mais directeur du théâtre de l'intérêt, il doit demeurer probe ; il voit creuser le lac Asphaltite où s'engloutiront les fortunes, sans pouvoir y pêcher; il minute l'acte aux commandites, et doit se tenir sur le seuil de la gérance comme un marchand de pièges qui ne s'intéresse ni à la proie ni au chasseur.
Mais aussi quelles incarnations différentes !
LE NOTAIRE. 2l7
quel travail ! Jamais essieu ne fut mieux battu, ni plus essayé.
Admirez ses transitions, et voyez si la nature, qui met tant de temps et de soins à faire quelque magnifique coquille , n'est pas surpassée ici par la civilisation dans ce produit crustacé nommé le notaire.
Tout notaire a été deux fois clerc , il a pratiqué plus ou moins longtemps la procédure : pour savoir prévenir les procès , ne faut-il pas les avoir vus naître? Après deux ans de cléricature chez un avoué, ceuxqui conservent des illusions sur la nature humaine ne seront jamais ni magistrats, ni notaires, ni avoués ; ils deviennent actionnaires.
De l'étude d'un avoué, le clerc s'élance dans une étude de notaire.
Après avoir observé la manière dont on se
joue des contrats, il va étudier la manière dont on les fait.
S'il ne procède pas ainsi, le futur notaire a pris rétat par ses commencements, il s'est engagé petit clerc comme on s'engage soldat pour devenir général : plus d'un notaire de Paris fut saute-ruisseau.
Après cinq ans de stage dans une ou plusieurs études de notaires , il est difficile d'être un jeune homme pur : on a vu les rouages huileux de toute fortune, les hideuses disputes des héritiers sur les cadavres encore chauds.
Enfin , on a vu le cœur humain aux prises avec le code.
Les clients d'une étude exercent une horrible et active corruption sur la cléricature.
Le fils s'y plaint du père , la fille de ses parents.
Une étude est un confessionnal où les passions viennent vider le sac de leurs mauvaises idées, consulter sur leurs cas de conscience en cherchant des moyens d'exécution.
Y a-t-il rien au monde de plus dissolvant que les inventaires après décès ?
Une mère meurt entourée des respects et de la tendresse de sa famille.
Quand , en fermant les yeux , le rideau tombe sur la farce jouée, le notaire et son clerc trouvent les preuves d'une vie intime épouvantable, ils les brûlent; puis, ils écoutent le panégyrique le plus touchant de la sainte créature ensevelie depuis quelques jours , ils sont forcés de laisser à cette famille ses illusions , ils se taisent par un sublime mensonge; mais quels rires , quels sourires , quels regards , le patron et son clerc n'échangent-ils pas en sortant ! Pour eux , le politique immense qui trompait l'Europe était trompé comme un enfant par une femme : sa confiance avait le ridicule de celle du malade imaginaire avec Béline.
Ils cherchent quelques papiers utiles chez un homme dit vertueux et bienfaisant sur la tombe duquel on a brûlé l'encens de l'éloge et fait partir les décharges les plus honorables de l'artillerie des regrets; mais ce magistrat, ce vénérable vieillard était un débauché.
Le clerc emporte une horrible bibliothèque qui se partage dans l'étude.
Par un usage et par un calembour immémorial, les clercs s'emparent de tout ce qui peut offenser la morale publique ou religieuse et qui déshonorerait le mort.
Ces choses infâmes constituent la cote G.
Personne n'ignore que les notaires cotent par les lettres de l'alphabet les papiers, les documents et les titres.
La cote G (j'ai) contient tout ce que prennent les clercs.
— Y a-t-il de la cote G? est le cri de l'étude quand le second clerc revient d'un inventaire.
Le partage fini , le diable inspire les commentaires qui se font entre la poire cuite du troisième clerc, le fromage du second et la tasse de chocolat du principal.
Croyez-vous que sept ou huit gaillards, dans la force de l'âge et de l'esprit, ennuyés du travail le plus ennuyeux, aplatis sur des pupitres a copier des actes , a étudier des liquidations, échangent les maximes de Fénéîon et de Massillon au moment où, le patron sorti, restés seuls, ils prennent une petite récréation? L'esprit français , comprimé par les cartons poudreux du minutier, éclate en saillies et recule les limites du drolatique.
La langue de Rabelais y a lo pas sur celle de Florian.
On y devine les intentions des clients , on
commente leurs friponneries, on les bafoue.
Si les clercs ne bafouaient pas les clients, ils seraient des monstres : ils seraient notaires avant le temps.
Ces débuts de la pensée dans la froide carrière du calcul ou du libertinage sont terminés par le grand mot du principal :
— Allons, messieurs, on ne fait rien ici !
Ce qui certes est vrai.
Le clerc parle beaucoup , il conçoit tout et reste vertueux comme un as de pique, faute d'argent.
La grande plaisanterie des études à l'égard des nouveaux venus est de leur présenter comme existants de chimériques , de monstrueux usages : quand le clerc y croit, le tour est fait.
On rit.
Ces plaisants concertos ont lieu devant un petit garçon de dix à douze ans , l'espoir de sa
famille, à tête blonde ou noire, à Tœil vif, le petit clerc ! cet empereur des gamins de Paris qui joue le rôle de fifre dans cet orchestre où chantent les désirs et les intentions, où tout se dit, où rien ne s'exécute.
Il sort des mots profonds de cette petite bouche parée de perles, de ces lèvres roses qui se flétriront si vite.
Le petit clerc joute de corruption avec les clercs , sans connaître la portée de sa parole.
Une observation expliquera le petit clerc.
Tous les matins, au bureau de la légalisation des signatures notariales, il y a une assemblée de petits clercs qui frétillent comme des poissons rouges dans un bocal , et qui font tellement enrager le personnage vieux et soucieux chargé de ce service, qu'il est a peine à Tabri de ces jeunes tigres derrière son grillage.
Cet employé (il a failli perdre Tesprit) aurait besoin d'un ou deux sergents de ville dans son bureau.
On y a songé.
Le préfet de police a craint pour ses sergents.
Ce que disent ces petits clercs ferait dresser
les cheveux à un argousin, et ce qu'ils font attristerait Satan.
Ils se moquent de tout, savent tout et disent tout, ne pouvant encore rien faire.
Ils composent à eux tous une espèce de télégraphe singulier qui transmet dans les études et au même moment toutes les nouvelles du notariat.
La femme d'un notaire a-t-elle mis l'un de ses basa l'envers, a-t-elle trop toussé la nuit, a-t-elle eu des querelles avec son mari , le bas , le haut , le milieu , tout se sait par les cent petits clercs du notariat parisien , en rapport au palais avec les cent petits clercs des avoués.
Jusqu'au grade de troisième clerc, les jeunes gens qui se destinent au notariat ressemblent assez à des jeunes gens.
Un troisième clerc a déjà vingt ans : il commence à pâlir devant les contrats de vente , il
224 ■ LE IVOTAIRE.
étlJdie les liquidations , i! pioche son droit s'il ne Ta pas pratiqué chez un avoué, il porte les sommes importantes à l'enregistrement , il va recevoir sur les contrats de mariage les si2:natures des personnages éminenls, il aperçoit dans la discrétion et la probité l'élément de son état.
Déjà le jeune homme prend l'habitude de ne pas tout dire, il perd cette gracieuse spontanéité de mouvement et de langage qui mérite ce reproche : ^ Vous êtes un enfant! » à quiconque la garde, à l'artiste, au savant, à l'écrivain.
Ne pas être discret, ne pas être probe, pour un troisième clerc , c'est renoncer au notariat.
Chose étrange ! les deux éminentes vertus de l'état préexistent dans l'atmosphère des études.
Peu de clercs ont subi deux remontrances à ce sujet.
A la seconde d'ailleurs , ils seraient renvoyés et déclarés incapables d'être dans les affaires.
Au second clerc commence la responsabiité.
LE iVOT\lRE. 22o
Caissier de l'étude , il lient le répertoire ,jl est chargé du scel, de la signature, de Tenregistrement en temps utile, de la collation des actes.
Le troisième clerc rit déjà moins que les autres, mais le second clerc ne rit plus : il met plus ou moins de gaieté dans ses mercuriales , il est plus ou moins sardonique ; mais il sent déjà sur ses épaules le petit manteau officiel.
Cependant il est plus d'un second clerc qui se mêle encore à la vie des clercs, il fait encore quelques parties de campagne, il se risque à la Chaumière; mais alors il n'a pas vingt-cinq ans : à cet âge, tout second clerc pense à traiter de quelque charge en province, effrayé du prix des études à Paris , lassé de la vie parisienne, content d'une destinée modeste, pressé d'être, selon la plaisanterie consacrée, son propre patron et de se marier.
Les piocheurs de la confrérie des clercs ont un divertissement particulier appelé conférence.
L'esprit de la conférence consiste à se réunir dans un local quelconque pour y agiter les questions ardues de la jurisprudence ; mais ces assemblées aboutissent toujours à des dé-
jeuners dominicaux, payés par les amendes encourues.
On y parle beaucoup, chacun en sort persistant dans son opinion, absolument comme à la chambre, mais il y a le vote de moins.
Là se termine la première incarnation.
Le jeune homme s'est foçonné lentement, il a eu peu de jouissances : les clercs sortent tous de familles pius ou moins laborieuses, où leur enfance a été sans cesse rebattue de ce mot : <t Fais fortune ! î> Ils ont travaillé du matin au soir sans quitter l'étude.
Les clercs ne peuvent se livrer à aucune passion; leurs passions polissent l'asphalte des boulevards, elles doivent se dénouer aussi promptement qu'elles se nouent, et tout clerc ambitieux se garde bien de perdre son temps en aventures romanesques.
Il a enterré ses fantasques idées dans ses inventaires, il a dessiné ses désirs en figures bizarres sur son garde-main , il ignore entièrement la galanterie, il tient à honneur de prendre cet air indéfinissable qui participe à la fois de la rondeur des commerçants et du bourru des militaires , que souvent le^ gens d'affaires outrent pour se faire valoir ou pour
élever par leurs manières des chevaux de frise entre eux et les exigences des clients ou des amis.
Enfin, tous ces clercs rieurs, gabeurs, spirituels, profonds, incisifs, perspicaces, arrivés au principalat, sont à demi notaires.
La grande affaire du maître clerc est de donner à penser que sans lui le patron ferait de fameuses boulettes.
Il tyrannise quelquefois son patron, il entre dans son cabinet pour lui soumettre des observations, il en sort mécontent.
. Il est beaucoup d'actes sur lesquels il a droit de vie et de mort, mais il est des affaires que le patron seul peut nouer et conduire ; généralement, il est à la porte de toutes les confidences sérieuses.
Dans beaucoup d'études, le premier clerc a un cabinet qui précède celui du patron.
Ces premiers clercs ont alors un degré d'importance de plus.
Les premiers clercs , qui signent pp""^ et s'appellent entre eux mon cher maître, se connaissent, se voient et se festoient sans admettre d'autres clercs.
Il est un moment où le premier clerc ne pense qu'à traiter; il se faufile alors partout où il peut soupçonner l'existence d'une dot.
Il devient sobre, et dine à deux francs quand il n'est pas nourri chez le patron ; il affecte un air posé, réfléchi.
Quelques-uns empruntent de belles manières et se donnent des lunettes afin d'augmenter leur importance ; ils deviennent alors très-visiteurs , et dans les ménages riches , ils lâchent des phrases dans le genre de celle-ci :
— J'ai appris par le beau-frère de monsieur votre gendre que madame votre fille est rétablie de son indisposition.
Le maître clerc connaît les alliances bourgeoises , comme un ministre français près d'une petite cour allemande connaît celles de tous les principicules.
Ces sortes de premiers clercs professent des
principes conservateurs et paraissent extrêmement moraux ; ils se gardent bien de jouer publiquement à la bouillotte; mais ils prennent leur revanche dans leurs réunions entre maîtres clercs , qui se terminent par des soupers bien supérieurs à ceux des dandys , et dont le dénoùment leur évite de jamais faire aucune sottise sentimentale : un premier clerc amoureux est plus qu'une monstruosité , c'est un être incapable.
Depuis environ une douzaine d'années, sur cent premiers clercs, il en est une trentaine emportés par le désir d'arriver, qui abandonnent l'étude, se font commanditaires d'entreprises industrielles, directeurs d'assurances, hommes d'affaires ; ils cherchent une charge sans finance, et peuvent ainsi conserver une physionomie : ils restent à peu près ce que la nature les a faits.
Après sept ou huit ans d'exercice, vers trentedeux à trente-six ans, le principal est pendant quelques jours visiblement perturbé : il est atteint par une charge au cœur.
Mais dans aucune partie, ni dans l'Église, ni dans le militaire, ni à la cour, ni sur le théâtre même , il n'y a de changement analogue à % 20
celui qui se fait chez cet homme, en un moment, du jour au lendemain.
Dès qu'il est reçu notaire, il prend ce visage de bois qui le rend plus notaire qu'il ne l'est avec son petit manteau officiel.
Il a les façons les plus solennelles , les plus graves avec les premiers clercs ses amis qui cessent aussitôt d'être ses amis.
Il est entièrement dissemblable de l'homme qu'il était la veille; le phénomène de sa troisième incarnation entomologique est accompli : il est notaire.
Frappés des désavantages de leur position au centre d'une ville pleine de jouissances, qui tend sa robe à tout venant, qui la relève d'une façon si séduisante à l'Opéra , les notaires, au désespoir d'être dans leur vêtement moral , comme des bouteilles de vin de Champagne
dans la glace , froids et pétillants , comprimés et animés ; sous l'empire , les notaires avaient établi, disait -on à mots couverts dans les études, une société de riches notaires, laquelle était au notariat ce qu'une soupape est dans une machine à vapeur.
Secrètes étaient les assemblées, secrets étaient les intermèdes , étrangement drolatique était le nom de cette société où le grand commanditaire était le Plaisir, où Paphos, Cythère et même Lesbos étaient membres du conseil de discipline, où l'argent, principal nerf de cette association mystérieuse et joyeuse , abondait.
Que ne disait pas l'histoire ! On y mangeait beaucoup d'enfants, on déjeunait de petites filles, on soupait de mères, on ne s'apercevait plus ni de l'âge ni du sexe, ni de la couleur des grand'mères sur le matin, après des bouillottes échevelées.
, Héliogabale et les empereurs n'étaient que des petits clercs auprès de ces grands et gros notaires impériaux , dont le moins intrépide , le lendemain, apparassait grave et froid comme si son orgie n'avait été qu'un rêve.
Aussi, grâce à cette institution où le notaire déversait les inspirations du malin esprit, le
notariat parisien eut-il alors moins de faillites à compter que sous la restauration.
Peut-être cette histoire est-elle un conte.
Aujourd'hui les notaires parisiens ne sont pas autant liés qu'autrefois , ils se connaissent moins, leur solidarité s'est dénouée avec les transmissions trop répétées des offices.
Au lieu d'être notaire quelque trente ans, la moyenne de l'exercice est de dix ans au plus.
Un notaire ne pense qu'à se retirer; ce n'est plus le magistrat des intérêts , le conseil des familles ; il a tourné beaucoup trop au spéculateur.
Le notaire a deux manières d'être : attendre les affaires ou les aller chercher.
Le notaire qui attend est le notaire marié , digne; il est le notaire patient, écouteur, qui discute et tâche d'éclairer ses clients.
Il est susceptible de voir tomber son étude.
Ce notaire a trois saluts différents : il se tortille en s'inclinant devant le grand seigneur; il salue en balançant la tête le client riche; il donne un petit coup de tête aux clients dont la fortune se dérange ; il ouvre sa porte sans saluer aux prolétaires.
Le notaire qui cherche les affaires est le pe-
tit notaire à marier; il est encore maigre, il va dans les bals et les fêtes, il court le monde, il y prend des airs penchés, il s'y insinue, il transporte Tétude dans les nouveaux quartiers, et ne nuance pas ses saints ; il saluerait la colonne de la place Vendôme.
On dit du mal de lui , mais il se venge par ses succès.
Le vieux notaire complaisant et bourru est une figure presque disparue.
Le notaire, maire de son arrondissement, président de sa chambre, chevalier d'un ordre quelconque, honoré par le notariat entier, et dont le portrait décorait tous les cabinets de notaire, qui respirait enfin l'air parlementaire des conseillers d'avant la révolution, est le phénix de l'espèce ; il ne se retrouvera plus.
Le notaire pourrait se consoler des afi'aires par l'amour conjugal ; mais pour lui le ma-
riage est plus pesant que pour tout autre homme.
Il a ce point de ressemblance avec les rois, qu'il se marie pour son état et non pour luimême.
Le beau-pcre voit également en lui moins rhomme que la charge.
Une héritière en bas bleus, la fille née avec les bénéfices d'une moutarde quelconque, ou de quelque bol salutaire, du cirage ou des briquets, il épouse tout, même une femme comme il faut.
Si quelque chose est plus original que la plate-bande des notaires, peut-être est-ce des notaresses.
Aussi les notaresses se jugent-elles sévèrement : elles craignent avec de justes raisons d'être deux ensemble, elles s'évitent et ne se connaissent point entre elles.
De quelque boutique qu'elle procède, la femme du notaire veut devenir une grande dame, elle tombe dans le luxe : il y en a qui ont voiture , elles vont alors à l'Opéra- Comique.
Quand elles se produisent aux Italiens, elles y font une si grande sensation que toute la
LE IVOTAIRE, 235
haute compagnie se demande : <« Que peut être cette femme? î> Généralement dénuées d'esprit, très - rarement passionnées, se sachant épousées pour leurs écus , sûres d'ohtenir une tranquillité précieuse, grâce aux occupations de leurs maris , elles se composent une petite existence égoïste très-enviable ; aussi presque toutes engraissent-elles à ravir un Turc.
Il est néanmoins possible de trouver des femmes charmantes parmi les notaresses.
A Paris le hasard se surpasse lui-même : les hommes de génie y trouvent à dîner, il n'y a pas trop de gens écrasés le soir, et l'observateur qui rencontre une femme comme il faut peut apprendre qu'elle est notaresse.
Une séparation complète entre la femme du notaire et l'étude a lieu maintenant chez presque tous les notaires de Paris.
Il n'est pas une notaresse qui ne se vante de -ne pas savoir le nom des clercs et d'ignorer leurs personnes.
Autrefois, clercs et notaire, femme et enfants dînaient ensemble patriarcalement.
Aujourd'hui ces vieux usages ont péri dans le torrent des idées nouvelles tombées des Alpes révolutionnaires.
Aujourd'hui , le premier clerc seul , dans beaucoup d'études, est logé sous le toit authentique, et vit à sa guise, transaction qui arrange mieux le patron.
Quand un notaire n'a pas la figure immobile et doucement arrondie que vous savez , s'il n'offre pas à la société la garantie immense de sa médiocrité, s'il n'est pas le rouage d'acier poli qu'il doit être ; s'il est resté dans son cœur quoi que ce soit d'artiste, de capricieux, de passionné , d'aimant , il est perdu : tôt ou tard, il dévie de son rail, il arrive à la faillite et à la chaise de poste belge, le corbillard du notaire.
Il emporte alors les regrets de quelques amis, l'argent de ses clients et laisse sa femme libre.
En acceptant pour femmes celles-là seulement qui satisfont au programme arrêté dans la Physiologie du mariage, programme admis par les esprits les plus judicieux de ce temps, il existe à Paris plusieurs espèces de femmes , toutes dissemblables.
Il y a la duchesse et la femme du financier, l'ambassadrice et la femme du consul, la femme
258 LA FEMME DE PROVIi'^CE.
du ministre qui est ministre et la femme de celui qui ne l'est plus.
Il y a la femme comme il faut de la rive droite et celle de la rive gauche de la Seine.
Foi de physiologiste, aux Tuileries un observateur doit parfaitement reconnaître les nuances qui distinguent ces jolis oiseaux de la grande volière. Ce n'est pas ici le lieu de vous amuser par la description de ces charmantes distinctions avec lesquelles un auteur habile ferait un livre, quelque subtile iconographie de plumes au vent et de regards perdus , de joie indiscrète et de promesses qui ne disent rien, de chapeaux plus ou moins ouverts et de petits pieds qui ne paraissent pas remuer , de dentelles anciennes sur de jeunes figures, de velours qui ne sont jamais miroités sur des corsages qui se miroitent, de grands châles et de mains effilées, de bijouteries précieuses destinées à cacher ou à faire voir d'autres œuvres d'art.
Mais en province il n'y a qu'une femme, et cette pauvre femme est la femme de province; je vous le jure, il n'y en a pas deux. Cette observation indique une des grandes plaies de notre société moderne.
La jolie femme qui, vers avril ou mai, quitte son hôtel de Paris et s'abat sur son château pour habiter sa terre pendant sept mois, n'est pas une femme de province. Est-elle une femme de province l'épouse de cet omnibus appelé jadis un préfet , qui se montre à dix départements en sept ans, depuis que les ministères constitutionnels ont inventé le Longchamps des préfectures ?
La femme administrative est une espèce à part. Qui nous la peindra ? La Bruyère devrait sortir de dessous son marbre pour tracer ce caractère.
Oh ! plaignez la femme de province ! Ici l'encre devrait devenir blême, ici le bec affilé des plumes ironiques devrait s'émousser.
Pour parler de cet objet de pitié , l'auteur voudrait pouvoir se servir des barbes de sa plus belle plume, afin de caresser ces douleurs inconnues, de mettre au jour ces joies tristes et languissantes, de rafraîchir les vieux fonds de magasin que cette femme impose à sa tête , de cylindrer ces étoffes délustrées, de repasser ces rubans invalides, remonter ces rousses dentelles héréditaires , secouer ces vieilles fleurs aussi artificieuses qu'artificielles , étiquetées
dans les cartons , ou serrées dans ces armoires dont les profondeurs rappelleraient aux Parisiens les magasins des Menus-Plaisirs et les décorations des opéras qu'on ne joue plus ? Quel style peut peindre les couleurs passées de la bordure qui entoure le portrait de cette pale figure? Comment expliquer que les robes sont flasques en province, que les yeux sont froids, que la plaisanterie y est, comme les semestres des rentes sous l'empire, presque toujours arriérée; que les cœurs souffrent beaucoup , et que le laisser-aller général de la femme de province vient d'un défaut de culture de ce même cœur infiniment négligé, mal entretenu , peu compris?
La femme de province a un cœur , et s'en sert très-peu ou mal, ce qui est pis.
Or la vie de la femme est au cœur , et non ailleurs. Aussi la sagesse des enseignes a-t-elle précédé les lois de la science médicale, en disant la femme sans tête pour exprimer une bonne femme, la vraie femme.
Une femme lieureuse par le cœur a un air ouvert, une figure riante ; jamais vous ne verrez une femme de province réellement gaie ou ayant l'air délibéré. Presque toujours le mas-
que est contracté. Elle pense à des choses qu'elle n'ose pas dire ; elle vit dans une sorte de contrainte, elle s'ennuie, elle a l'habitude de s'ennuyer, mais elle ne l'avouera jamais. J'en appelle à tous les observateurs sérieux de la nature sociale , une femme de province a des rides dix ans avant le temps fixé parles ordonnances du code féminin , elle se couperose également plus promptement, et jaunit comme un coing quand elle doit jaunir ; il y en a qui verdissent.
Les femmes de province ont des blessures à l'esprit et au cœur, blessures si bien couvertes par d'ingénieux appareils que les savants seuls savent les reconnaître , et si sensibles qu'il est difficile à un Parisien d'être une demi-journée avec une femme de province sans l'avoir touchée à l'une de ses plaies et lui avoir fait grand mal. Il a imité ces amis imprudents qui prennent leur ami par le bras gauche sans voir les bandelettes dont l'humérus est enveloppé et qui le grossissent.
L'amour-propre impose silence à la douleur. L'ami ventouse par Hippocrate présente dès lors sa droite et refuse sa gauche à cette aveugle amitié. La femme de province , si elle ren- 2. 21
242 LA FEMME DE PROVITfCE.
contre un étourdi, ne sait bientôt plus quel côté présenter.
Sachons le bien ! la France au dix-neuvièrae siècle est partagée en deux grandes zones : Paris et la province. La province jalouse de Paris. Paris ne pensant à la province que pour lui demander de l'argent.
Autrefois Paris était la première ville de province, la cour primait la ville; maintenant Paris est toute la cour , la province est toute la ville.
La femme de province est donc dans un état constant de flagrante infériorité. Aucune créature ne veut s'avouer un pareil fait, tout en souffrant. Cette pensée rongeuse opprime la femme de province.
11 en est une autre plus corrosive encore : elle est mariée à un homme excessivement ordinaire, vulgaire et commun.
Les gens de talent, les artistes , les hommes supérieurs, tout coq à plumes éclatantes s'envole à Paris.
Inférieure comme femme, elle est encore inférieure par son mari.
Vivez donc heureuse avec ces deux pensées écrasantes ! Son mari n'est pas seulement ordinaire, vulgaire et commun, il est ennuyeux, et vous devez connaître ce fameux exploit signifié à je ne sais quel prince , requête de M. de Lauraguais, par lequel on lui faisait commandement de ne plus revenir chez Sophie Arnould, attendu qu'il l'ennuyait, et que les effets de l'ennui chez une femme allaient jusqu'à lui changer le caractère, la figure, lui faire perdre sa beauté, etc. A l'exploit était joint une consultation signée de plusieurs médecins célèbres qui justifiaient les dires de la signification.
• La vie de province est l'ennui organisé, l'ennui déguisé sous mille formes ; enfin l'ennui est le fond de la langue.
Que faire? Ah ! l'on se jette avec désespoir dans les confitures et dans les lessives, dans l'économie domestique, dans les plaisirs ruraux de la vendange, de la moisson, dans la con~
servation des fruits, dans la broderie des fichus, dans les soins de la maternité, dans les intrigues de petite ville.
Chaque femme s'adonne à ce qui, selon son caractère, lui paraît un plaisir. On tracasse un piano inamovible qui sonne comme un chaudron au bout de la septième année et qui finit ses jours, asthmatique, à la campagne. On suit les offices, on est catholique en désespoir de cause, Ton s'entretient des différents crus de la parole de Dieu ; l'on compare l'abbé Guinaud à labbé Ratond, l'abbé Friand à Tabbé Duret. On joue aux cartes le soir, après avoir dansé pendant douze années avec les mêmes personnes dans les mêmes salons.
Cette belle vie est entremêlée de promenades solennelles sur le mail, sur le pont, sur le rempart, des visites d'étiquette entre voisins de campagne. La conversation est bornée au sud de l'intelligence par les observations sur les intrigues cachées au fond de l'eau dormante de la vie de province, au nord par les mariages sur le tapis, à l'ouest par les jalousies, à l'est par les petits mots piquants.
Un profond désespoir ou une stupide résignation, ou l'un ou l'autre, il n'y a pas de
choix, tel est le tuf sur lequel repose cette vie féminine et où s'arrêtent mille pensées stagnantes qui, sans féconder le terrain, y nourrissent les fleurs étiolées de ces âmes désertes. Ne croyez pas à l'insouciance ! L'insouciance tient au désespoir ou à la résignation.
Quelque grande, quelque belle , quelque forte que soit à son début une jeune fille, née dans un département quelconque, elle devient bientôt femme de province.
Malgré ses projets arrêtés, les lieux communs, la médiocrité des idées, l'insouciance de la toilette, l'horticulture des vulgarités reiivahissent nécessairement.
L'être sublime et passionne que cache toute femme s'attriste, et tout est dit, la belle plante dépérit.
Dès leur bas âge, les jeunes filles de pro-
246 LA FEMME DE PROVI^ÎCE.
vince ne voient que des gens de province autour d'elles, elles n'inventent pas mieux, elles n'ont à choisir qu'entre des médiocrités, car les pères de province marient leurs filles à des garçons de province, et l'esprit s'y abâtardit nécessairement.
Personne n'a l'idée de croiser les races. Aussi dans beaucoup de villes de province, l'intelligence est-elle devenue aussi rare que le sanu; v est laid.
L'homme s'y rabougrit sous les deux espè- 065 : la sinistre idée de la convenance des fortunes y domine toutes les conventions matrimoniales. J'y ai vu de belles jeunes filles, richement dotées , mariées par leur famille à quelque sot jeune homme du voisinage, enlaidies, après trois ans de mariage, au point de n'être pas , non reconnaissables , mais reconnues.
Les hommes de génie éclos en province, les hommes supérieurs sont dus à des hasards de l'amour.
Quand la femme de province est devenue ce que vous la voyez, elle veut alors justifier son état : elle attaque de ses dents, acérées comme des dents de mulot, les nobles et terribles pas-
LA FEMME DE PROVi:^CE. 247
sions parisiennes ; elle déchire les dentelles de la coquetterie, elle ronge les beautés célèbres, elle entame le bonheur d'autrui, elle vante ses noix et son lard rances. elle exalte son trou de souris économe , les couleurs grises de sa vie et les parfums monastiques.
Toute femme de province a la fatuité de ses défauts. J'aime ce courage. Quand on a des vices, il faut avoir l'esprit d'en faire des vertus.
L'infériorité conjugale et l'infériorité radicale de la femme de province sont aggravées d'une troisième et terrible infériorité qui contribue à rendre cette figure sèche et sombre, à la rétrécir, à l'amoindrir, à la grimer fatalement.
Toute femme est plus ou moins portée à chercher des compensations à ses mille douleurs légales dans mille félicités illégales.
248 L\ rtM>ir de provi:\ce.
Ce livre d'or de l'amour est fermé pour la femme de province , ou du moins elle le lit toute seule, elle vit dans une lanterne, elle n'a point de secrets à elle, sa maison est ouverte et les murs sont de verre.
Si , dans la province , chacun connaît le dîner de son voisin . on sait encore mieux le menu de sa vie, et qui vient, et qui ne vient pas, et qui passe sous les fenêtres avant de passer par la fenêtre. La passion n'y connaît point le mystère.
L'une des plus agréables flatteries que les femmes s'adressent à elles-mêmes est la certitude d'être pour quelque chose dans la vie d'un homme supérieur, choisi par elles en connaissance de cause , comme pour prendre leur revanche du mariage où elles ont été peu consultées.
Mais, en province, s'il n'y a point de supériorité chez les maris, il en existe encore moins chez les célibataires. Aussi , quand la femme de province commet sa petite faute , s'est-elle toujours éprise d'un prétendu bel homme ou d'un dandy indigène , dun garçon qui porte des gants , qui passe pour monter à cheval ; mais au fond de son cœur , elle sait que ses
LA FEMME DE PROVl.^CE. 249
vœux poursuivent un lieu commun plus ou moins bien vêtu.
Quand une femme de province conçoit une passion excentrique, quand elle a choisi quelque supériorité qui passe, un homme égaré par hasard en province , elle en fait quelque chose de plus qu'un sentiment , elle y trouve un travail , elle est occupée ! aussi étend-elle cette passion sur toute sa vie.
Il n'y a rien de plus dangereux que l'attachement d'une femme de province. Elle compare, elle étudie, elle réfléchit, elle rêve , elle n'abandonne point son rêve, elle pense à celui qu'elle aime quand celui qu'elle aime ne pense plus à elle.
Vous avez passé quelques mois en province, vous avez dit par désœuvrement quelques mots d'amour à la femme la moins laide du département ; là elle vous paraissait jolie , et vous avez été vous-même. Cette plaisanterie est devenue sérieuse à votre insu.
Madame Coquelin , que vous avez nommée Amélie, votre Amélie vous arrive à six ans de date, veuve et toute prête à faire votre bonheur (îuand votre bonheur s'est beaucoup mieux arrangé. Ceci n'est pas de l'innocence.
mais de l'ignorance. Vous la dédaignez, elle vous aime ; vous arrivez à la maltraiter , elle vous aime; elle ne comprend rien h ce que l'on a si ingénieusement nommé /e/?T(7ica/s^ l'art de faire comprendre ce qui ne doit pas se dire.
On ne peut éclairer cette femme, il faut l'aveugler.
Toutes ces impuissances de la province prennent les noms orgueilleux de sagesse, de simplicité, déraison, de bonhomie.
On ne saurait imaginer la masse imposante et compacte que forment toutes ces petites choses, quelle force d'inertie elles ont, et combien tout est d'accord : langage et figure, vêtement et mœurs intérieures. Dans la toilette d'une femme de province , l'utile a toujours le pas sur l'agréable. Chacun connaît la fortune du voisin, l'extérieur ne signifie plus rien.
Puis, comme le disent les sages, on s'est habitué les uns aux autres, et la toilette devient inutile.
C'est à cette maxime que sont dues les monstruosités vestimentales de la province : ces châles exhumés de l'empire, ces robes ou exagérées, ou mal portées, ou trop larges, ou trop étroites !
LA FEMME DE PROVINCE. 2ol
La mode s'y assied au lieu de passer. On tient à une chose qui a coûté trop cher y on ménage un chapeau. On garde pour la saison suivante une futilité qui ne doit durer qu'un jour.
Quand une femme de province vient à Paris, elle se distingue aussitôt à l'exiguïté des détails de sa personne et de sa toilette , à son étonnement secret et qui perce , ou ostensible et qu'elle veut cacher , excité par les choses et par les idées.
Elle ne sait pas ! Ce mot l'explique. Elle s'observe elle-même , elle n'a pas le moindre laisser-aller.
Si elle est jeune, elle peut s'acclimater ; mais passé je ne sais quel âge, elle souffre tant dans Paris, qu'elle retourne dans sa chère province.
Ne croyez pas que la différence entre les
2o2 LA FEMME DE PROVINCE.
femmes de province et les Parisiennes soit purement extérieure • il y a des différences d esprit, de mœurs, de conduite.
Ainsi la femme de province ne songe point à se dissimuler . elle est essentiellement naïve. Si une Parisienne n'a pas les hanches assez bien dessinées , son esprit inventif et Tenvie de plaire lui font trouver quelque remède héroïque ; si elle a quelque vice . quelque grain de laideur, une tare quelconque, la Parisienne est capable d'en faire un agrément . cela se voit souvent: mais la femme de province, jamais! Si sa taille est trop courte, si son embonpoint se place mal. eh bien ! elle en prend son parti, et ses adorateurs, sous peine de ne pas l'aimer, doivent la prendre comme elle est, tandis que la Parisienne veut toujours être prise pour ce qu'elle n'est pas. De là ces tournures grotesques, ces maigreurs effrontées . ces ampleurs ridicules, ces lignes disgracieuses offertes avec ingénuité, auxquelles toute une ville s'est habituée et qui étonnent les Parisiens. Ces difformités orgueilleuses, ces vices de toilette existent dans l'esprit.
A quelque sphère qu'elle appartienne , la femme de province montre de petites idées.
LA FESÏ>IE DE PROVrsCE. 2'j3
C'est elle qui , à Paris , trouve de bon goût d'enlever à sa meilleure amie l'affection de son mari .
Les femmes de pr*ovince sont assez généralement enleveuses ; elles ressemblent à ces amateurs qui vont aux secondes représentalions, sûrs que la pièce ne tombera pas. Elles ne savent pas se venger avec grâce , elles se vengent mal ; elles n'ont pas dans le discours ni dans la pensée l'atticisme moderne, i^cparisiénisme ( ce mot nous manque) qui consiste h tout effleurer, à être profond sans en avoir l'air, à blesser mortellement sans paraître avoir (jouché, à dire ce que j'ai entendu souvent : <c Qu'avez-vous, ma chère? î» quand le poignard est enfoncé jusqu'à la garde.
Les femmes de province vous font souffrir et vous manquent ; elles tombent lourdement quand elles tombent ; elles sont moins femmes que les Parisiennes. 3Iais, ce qui dans tout pays est impardonnable, elles sont ennuyeuses, elles ont le bonheur aussi ennuyeux que le malheur, elles outrent tout. On en voit qui mettent quelquefois un talent infini à éviter la grâce.
La femme de province n'a que deux manières
hk FKT«MK ?>F; SOIXANIE ANS. 2. 2t?
:2o4 L\ FEMME DE PROVINCE.
d'être : ou ellç se résigne , ou elle se révolte.
Sa révolte consiste à quitter la province et à s'établir à Paris. Elle s'y établit légitimement par un mariage et tâche de devenir Parisienne ; elle y triomphe rarement de ses habitudes.
Celle qui s'y établit en abandonnant tout ne compte plus parmi les femmes.
Il est une troisième révolte qui consiste à dominer sa ville et à insulter Paris ; la femme assez forte pour jouer ce rôle est toujours une Parisienne manquée. Aussi la vraie femme de province est-elle toujours résignée.
Voici les choses curieuses, tristes ou bouffonnes qui résultent de la femme combinée avec la vie de province.
Une jeune fille s'est mariée ; elle était belle, elle reste encore pendant quelque temps belle malgré le mariage ; elle est proclamée une belle femme.
La ville est fière de cette belle femme ; mais chacun la voit tous les jours, et quand on se voit tous les jours , l'observation se blase. Si cette belle femme perd un peu de son éclat, la ville s'en aperçoit à peine.
Il y a mieux : une petite rougeur , on la comprend, on s'y intéresse; une petite négligence est adorée, une toilette qui ne se renouvelle pas est une concession à la philosophie du pays.
D'ailleurs la physionomie est si bien étudiée, si bien comprise, que les légères altérations sont à peine remarquées, et peut-êlrc finit-on par les regarder comme des grains de beauté.
Un Parisien passe par la ville, un de ses amis lui vante la belle madame une telle, il le présente à ce phénix , et le Parisien aperçoit un laideron parfaitement conditionné.
Il arrive alors des aventures comme celle-ci.
Un jeune homme a quelques jours d'exil à passer dans une petite ville de province , il y retrouve l'éternel ami de collège , cet ami de collège le présente à la femme la plus comme il faut de la ville , une femme éminemment spirituelle , une âme aimante et une belle
2f5G LA FEMME DE PROVirîCE.
femme. Le Parisien voit un grand corps sec étendu sur un prétendu divan , qui minaude , qui n'a pas les yeux ensemble, qui a passé quarante ans, couperosé, des dents suspectes, les cheveux teints, habillé prétentieusement, et le langage en harmonie avec le vêtement. Le Parisien fait contre bonne fortune mauvais cœur, et se garde bien de revenir à ce squelette ambitieux.
Le Parisien moqueur félicite son ami de son bonheur, il le mystifie en prenant cet air convaincu que prennent les Parisiens pour se moquer.
La veille de son départ, le Parisien, questionné par son ami sur Topinion qu'il emporte delà petite ville, répond quelque chose comme :
— Je me suis royalement ennuyé, mais j'ai toujours eu la plus belle femme de la ville !
Le lendemain matin, Tami le réveille ; armé d'une paire de pistolets , il vient lui proposer de se brûler la cervelle, en lui posant ce théorème :
— Si vous avez eu la plus belle femme de la ville, ce ne peut être que ma maîtresse; allons nous battre, vous n'êtes qu'un infâme î
On vous présente à la femme la plus spiri-
tuelle, et vous trouvez une créature qui tourne dans le même genre d'esprit depuis vingt ans, qui vous lance des lieux communs accompagnés de sourires désagréables, et vous découvrez que la femme la plus spirituelle de la ville en est simplement la plus bavarde.
Deux femmes également supérieures et toutes deux en province, où l'auteur de ces observations a eu la douleur de les trouver, expliquent admirablement le sort des femmes de province.
La première avait su résister à cette vie tiède et relâchante qui dissout la plus forte volonté, détrempe le caractère, abolit toute ambition, qui enfin éteint le sens du beau.
Elle passait pour une femme originale, elle était haïe, calomniée ; elle n'allait nulle part, on ne voulait plus la recevoir, elle était l'ennemi public. Voici ses crimes.
Pour entretenir son intelligence au niveau du mouvement parisien, elle lisait tous les ouvrages qui paraissaient et les journaux; et, pour ne jamais se laisser gagner par l'incurie et par le mauvais goût , elle avait une amie intime à Paris qui la mettait au fait des modes et des petites révolutions du luxe. Elle demeu-
rait donc toujours élégante, et son intérieur était un intérieur presque parisien. Hommes et femmes, en venant chez elle, s'y trouvaient constamment blessés de cette constante nouveauté, de ce bon goiit persistant.
La priorité des modes et leur perpétuelle coïncidence avec leur apparition à Paris, choquaient les femmes qui se trouvaient toujours en arrière d'une mode, et, comme disent les amateurs de courses, distancées.
Une haine profonde s'émut, causée par ces choses. Mais la conversation et l'esprit de cette femme engendrèrent une bien plus cruelle aversion. Cette femme se refusait au clabaudage de petites nouvelles, à cette médisance de bas étage qui fait le fond de la vie en province. Elle ne souffrait chez aucun homme ni propos vides, ni galanterie arriérée, ni les idées sans valeur ; elle parlait des découvertes dans la science, dans les arts, des poésies nouvelles, des œuvres fraîches écloses au théâtre, en littérature ; elle remuait des pensées au lieu de remuer des mots.
Elle fut atteinte et convaincue de pédantisme, chacun finit par se moquer effrontément de ses nobles et grandes qualités, d'une
supériorité qui blessait toutes les prétentions, qui relevait les ignorances et ne leur pardonnait pas. Quand tout le monde est bossu, la belle taille devient la monstruosité. Cette femme fut donc regardée comme monstrueuse et dangereuse, et le désert se fit autour d'elle. Pas une de ses démarches, même la plus indifférente, ne passait sans être critiquée, dénaturée. Il résultait de ceci qu'elle était impie, immorale, dévergondée, dangereuse, d'une conduite légère etrépréhensible.
— Jladame une telle, oh ! elle est folle.
Tel fut l'arrêt suprême porté par toute la province.
La seconde avait deviné l'ostracisme que sa résistance lui vaudrait, elle était restée grande en elle-même, elle livrait son extérieur seulement à ces minuties.
Ce fut à elle que je demandai le secret de l'amour en province; je ne voyais pas dans la journée une seule occasion de lui parler, dans toute la ville un seul lieu où Ton put la voir sans qu'elle fiit observée.
— Nous souffrons beaucoup l'hiver, me difelle; mais nous avons la campagne!
Je me souvins alors qu'au mois d'avril ou de mai, les jolies femmes d'une ville de province sont les premières à décamper.
En province, la maison de campagne est le fiacre à l'heure de Paris,
Quoique l'homme le plus spirituel de la ville, un homme d'avenir, disait-on, et qui fit un épouvantable fiasco à la chambre , lui rendît des soins, cette femme mourut jeune et dévorée comme par un ver. La supériorité comporte une action invincible qui , au besoin . réagit sur celui que la nature a doué de ce don fatal.
Une des fatalités qui pèsent sur la femme de province est cette décision brusque et obligée dans les passions, qui se remarque souvent en Angleterre.
En province, la vie est définie, observée, à jour. Cet état d'observation indienne force une femme à marcher droit dans son rail ou à
en sortir vivement comme une machine à vapeur qui rencontre un obstacle.
Les combats stratégiques de la passion , les coquetteries qui sont la moitié de la Parisienne, rien de tout cela n'existe en province.
Il y a dans le cœur de la femme de province des surjmses comme dans certains joujoux.
Elle vous a parlé trois fois pendant un hiver, elle vous a serré dans son cœur à son insu ; vient une partie de campagne, une promenade, tout est dit, ou si vous voulez , tout est fait.
Cette conduite, bizarre pour ceux qui n'observent pas, a quelque chose de très-naturel.
Au lieu de calomnier la femme de province en la croyant dépravée, un poëte, un philosophe , un observateur, comme Ta été Stendhal dans le Ronge et le Noir ^ devinerait les merveilleuses poésies inédites, savourées à elle seule, toutes les pages de ce beau roman dont le dénoûment seul est connu de Theureux souslieutenant ou du roué capitaine qui en profitent.
Paris est le monstre qui fait toutes ces victimes, le mal a sept lieues de tour et afflige le pays entier.
La province n'existe pas par elle-même. Là seulement où la nation est divisée en cinquante petits États, là chacun peut avoir une physionomie, et une femme y reflète alors l'éclat de la sphère où elle règne.
Ce phénomène social existe encore en Italie, en Suisse et en Allemagne ; mais en France, comme dans tous les pays à capitale unique, l'aplatissement des mœurs sera la conséquence forcée de la centralisation ; aussi les mœurs ne prendront- elles du ressort et de l'originalité que par une fédération d'Etats français formant un même empire, ce qui peut-être n'est pas à désirer.
L'Angleterre ne jouit pas de ce malheur, elle a quelque chose de plus horrible dans son
atroce hypocrisie , qui est un bien autre mal. Londres n'y exerce pas la tyrannie que Paris fait peser sur la France, et à laquelle le génie français finira par remédier.
L'aristocratie anglaise (méditez bien ceci) , qui comprend toutes les supériorités , qui les produit ou les assimile, l'aristocratie couvre le sol ; elle vit dans ses magnifiques parcs , elle ne vient à Londres que pendant deux mois y ni plus ni moins ; elle est toute en province, elle y fleurit et la fleurit.
Londres est la capitale des boutiques et des spéculations, on y fait le gouvernement. L'aristocratie s'y recorde seulement pendant soixante jours, elle y prend ses mots d'ordre, elle donne son coup d'œil à sa cuisine gouvernementale, elle passe la revue de ses filles à marier et des équipages à vendre, elle se dit bonjour et s'en va promptement : elle ne se supporte pas ellemême plus que les quelques jours nommés la saison.
Aussi, dans la perfide Albion du Constitutionnel, y a-t-il chance de rencontrer de charmantes femmes sur tous les points du royaume, mais de charmantes femmes anglaises !