‹ La femme de vingt-cinq ansChapitre 32 sur 52 · MAUROY · texte numérisé non relu

MAUROY

Troisième jeudi.

Madahb D'ESSOHMES, brodant, M. DE SALUCES.

M. DE SALUCES, après un moment de silence.

Un temps admirable,

MADAME d'essommes, sans lever les yeux.

Eh bien I il faut Tadmirer I

ttù PASSIONNÉMENT,

M. DE SALUCES, s'approchani.

Que faites- vous donc là, Amédine?

MADAME d'eSSOMMES.

Mais, vous voyez bien, Léonce, je brode.

( Un iiioiu«^nt de repos.) M. DE SALUCES.

En venant chez vous, je pensais à M. Riquelet...

MADAME D*ESSOMMES.

Ah ! je croyais que vous alliez dire : Je pensais à vous.

M. DE SALDCES, à part.

Quelle exigence ! {Haut,) C'était une distraction. Mais ce Riquelet est si insupportable quand il gesticule politique avec son prétendu regard d'aigle... et ses six pieds d'envergure! C'est un sot tout du long !...

MADAME d'eSSOMMES.

Vous disiez jeudi dernier : Il ne manque pas d'esprit!

M. DE S.ALUCES.

Et cette madame d'Haussevard !...

MADAME d'eSSOMMES.

Léonce, avez- vous remarqué une chose? On ne finit par médire, les trois quarts du temps, que lorsqu'on commence à n'avoir plus rien à dire.

M. DE SALUCES

C'est une femme de beaucoup de tact que madame d'Haussevard.

(Silence.) M. DE SALUCES.

Je ne sais comment cela se fait... il n'y a pas un nuage. . . un soleil superbe ! ... et l'air est d'un piquant !. .,

MADAME d'eSSOMMES.

Fermez la fenêtre.

M. DE SALUCES, en revenant.

Vous êtes charmante aujourd'hui, Amédine.

MADAME d'eSSOMMES.

Ah çà ! mais hier, mais demain ?

M, DE SALUCES

Vous savez, l'enseigne de ce barbier qui portait : Ici on rasera gratis demain, — Quand on vous dit : Voilb êtes charmante, aujourd'hui, — chaque jour où l'on est, est cet aujourd'hui- là.

MADAME d' ESSOMMES.

Ah! rouvrez la fenêtre... {A part,) Il est ennuyeux à en tnourir.

M. DE SALUCES, à la fenêtre^ à part.

Je netrouYerai donc rien ce matin. (Silence,) Avezvous lu la suite des Mousquetaires, Madame ?

MADAME D^ESSOMMES.

Laquelle ?

M. DE SALUCES

Le Vicomte de Bragelonne.

MADAME d'eSSOMMES.

Non; c'est toujours à recommencer. {Silence.) Monsieur de Saluées?

M. de SALUCES.

Amédine.

madame d'essommes.

Vous n^êtes pas des plus intéressants aujourd'hui.

M. DE SALUCES, s'asseyant près d'elle.

Madame, auprès des gens qu'on aime... la conversation est-elle vraiment ce qu'elle paraît être?,.. N'y a-til pas de ces moments solennels où les paroles les plus banales ont un sens nouveau, et où l'esprit ne se tait que pour mieux laisser parler le cœur?

MADAME D'ESSOMMES.

Ah ! ceci est une délicieuse invention des faiseurs de romans, qui, à bout de sentiments et d'idées, mettent eur indigence sur le compte de la passion. Si le dialogue est vulgaire, c'est qu'ils l'ont fait exprès! Les choses les plus nulles acquièrent ainsi, par le sous- . entendu, une valeur énorme. Ainsi, vous aimez une femme, vous êtes près d'elle, vous dites : Il fait beau ;

cela veut dire : Je vous aime/ Le soleil est superbe, traduisez : pour toute la vie/ Les sots, — fâcheux exemple, — monsieur le comte; les sots, qui ont toujours beaucoup d^intentions, n'ont pas manqué de profiter de cette merveilleuse découverte. Désormais on pourra dire des niaiseries sans se compromettre. Tout, jusqu'au silence, devient spirituel. Il n'y aura bientôt plus moyen de ne pas être homme d'esprit? Est-ce que vous allez vous engager dans les Rivarols muets?

M. DE SALUCES

Au moins, ce qui n'est pas un paradoxe, Madame, c'est que je vous aime, tandis que vous...

MADAME d'essommes, d'un ton de reproche.

Me soupçonner, Léonce !

m. de saluces.

Au fait, on dit partout que nous nous aimons ; mieux vaudrait avoir le bénéfice de la calomnie.

madame d'essommes.

Vous avez raison, il faut en finir avec ces bruits-là!

M. DE SALUCES

Hâter notre bonheur.

MADAME d'ESSOMMES.

Et puis, si c'est un bonheur, le garder nous seuls. Nous voyagerons, n'est-ce pas?

f^ PASSIONNÉMENT,

M. DE SALUGES.

Nous voyagerons, Amédine, et vous vous apercevrez que les sept huitièmes des cinq parties du monde ne valent pas les environs de Paris.

MADAME D'ESSOMMES.

Puis, j'entends me rendre avec tous les honneurs de la guerre... Je recevrai qui je voudrai, je pourrai all^ où bon me semblera*.. Je resterai ma maîtresse...

M. D£ SALLCES, à part.

Absolument madame de Saluées I {Haut) Comment, Amédine 1 maisjc'est moi qui suis à vos pieds.

MADAME P'ESSOMMES

Oh ! vous autres, quand vous vous mettez à nos genoux, c'est pour mieux nous lier les mains!

M. DE SALUCES, à part.

Elle ne me dira pas : Relevez-vous \

MADAME D'ESSOMMES.

Puis, nous îiurons des soirées intimes,... «ous V€[rrons les artistes, les gens de lettres...

M. DE SALUCES

Est-ce que vous écrivez, Amédine?

MADAME d'essommes, uh peu piquée..

Mais j'ai deux actes au Théâtre-Français I*.. Vous êtes

sans doute de ceux qui pensent que les femmes sont faites pour ourler des mouchoirs?

M. DE SALUCES

Non, Amédine, mais pour les broder!

MADAME d'essommes, à part.

Tout à fait M. d'Essommes! {Haut.) Monsieur de Salaces, regarde?-paoi bien,

m. desaluces, à part.

Un bas de soie bleu ! {Haut.) Voilà» Madame, un ordre qui est une faveur I

»LVDAME d'essommes, à part.

Une phrase I un autre au moins aurait eu le bon goût d'être ému. {Haut.) Comment prononceriez- vous : Je vous aime un peu, — vous savez que je vous aime beaucoup. Je dis cela...

M. de SALUCES, à part.

Comme un : Dieu vous bénisse. {Haut.) Je prononcerais ainsi : Je vous aime passionnément^

madame d'essommes, se levant.

T^nez, comte, je vois que mus ne wms aim(m po,i du tout.

M. SALUCES, prenant $oh cMpeau.

Sans rancune, Madame.

MADAME D'ESSOMMES.

Avec rancune, monsieur le comte, s'il vous plaît. (// salue froidement et $ort,)

Page 1