‹ La femme en blancChapitre 10 sur 15 · I.A FKMMK KN lîLANC · texte numérisé non relu

I.A FKMMK KN lîLANC

autres comme je voudrais qu'il me fût lait par eux. En vertu de celte double considération, je m'abstiendrai de dire que mistrcss Rubelle m'apparut comme une petite personne maigre et délice, aux environs de la cinqua;.laine, ayant le teint brun des créoles, et des yeux oiin gris-clair remarquablement inquisitifs. Je n'ajoutertii pas non plus, toujours par la même raison, que je lr(,uvai son costume, bien que taillé dans la soie noire la plus simple, d'une étoffe infiniment trop coûteuse, et décoré avec beaucoup trop de soin pour une femme placée à ce degré de l'échelle sociale. Je n'aimerais pas qu'on dit cela de moi, et ne dois pas, conséquemment, le dire de mistrcss Rubelle. Je mentionnerai donc, sans plus, que ses manières étaient, — non peut-être d'une réserve désagréable, — mais au moins remarquablement tranquilles et concentrées; qu'elle regardait beaucoup autour d'elle et ne disait pas grand'chose, ce qu'on pouvait tout aussi bien attribuer à sa modestie qu'aux difficultés de sa position à Blackwaler-Park; et qu'enfin elle refusa de souper dans ma chambre, bien que je l'eusse poliment invitée à y prendre son repas . circonstance curieuse, sans doute; mais pourraiL-on la trouver suspecte?

A la suggestion particulière du comte (on reconnaîtra, ici, l'indulgente bonté du noble étranger ! ), il fut arrangé que mistress Rubelle n'entrerait dans l'exercice de sa charge qu'après avoir été vue et acceptée par le docteur, dans la matinée du lendemain.

Ce fut moi qui veillai cette nuit -là. Lady Glyde semblait fort peu disposée à permettre que la nouvelle garde fût employée auprès de miss Halcombe. Une telle méfiance à l'égard d'une étrangère m'étonna chez une dame aussi bien élevée et d'habitudes aussi distinguées : — Milady, mehasardai-jeà lui insinuer, personne de nous ne doit oublier qu'il ne faut point précipiter les jugements que nous portons sur nos inférieurs, et particulièrement lorsqu'ils viennent d'un pays étranger... Lady Glyde parut ne point prendre garde à ce que je lui disais. Pour toute réponse elle soupira, et baisa la main que miss Halcombe laissait reposer sur sa couverture. C'est loul au

plus si c'était là un acte raisonnable, dans une chambre de malade et vis-à-vis de quelqu'un à qui on doit ménager toute émotion. Mais la pauvre lady Glyde n'entendait rien au métier de garde ; absolument rien, je suis lâchée de le dire.

Le 'lendemain matin, mistress Rubelle reçut ordre de se tenir dans le petit salon pour passer à l'examen du docteur quand il viendrait dans la chambre à coucher.

Je laissai lady Glyde avec miss Halcombe, qui dans ce moment-là sommeillait , et je vins^ rejoindre mistress Rubelle, afin d'empêcher charitablement que l'incerti- , tude de sa situation la rendît trop perplexe et trop agitée. Elle semblait ne pas voir les choses sous cet aspect. On eût dit que, d'avance, elle se sentait assurée de convenir à M. Dewson ; et, paisiblement assise, elle regardait par la fenêtre, absorbée, semblait-il, par le plaisir de respirer l'air des champs. Il est des gens auxquels celte conduite aurait paru presque effrontée. Je me permettrai de dire que, moins stricte, je voulus ne l'attribuer qu'à une singulière vigueur d'esprit.

Tandis que nous attendions l'arrivée du docteur, ce fut le docteur, au contraire, qui m'envoya chercher. Je trouvais ce renversement des choses assez bizarre. Mais mistress Rubelle parut n'en être aucunement affectée. Je la laissai regardant tranquillement par la fenêtre, et respirant en silence l'air de la campagne.

M. Dawson m'attendait, tout seul, dans la salle où l'on déjeune.

■ — Parlons de cette nouvelle garde, mistress Michelson! dit le docteur.

~ A vos ordres, monsieur.

— Elle a été amenée de Londres ici, me dit-on, par la ïemme de ce gros vieillard étranger qui semble vouloir, à tout prix, se mêler de mes affaires. Mistress Michelson, ce gros vieillard étranger est tout simplement un charlatan...

L'expression était brutale. J'en fus naturellement choquée.

— Savez- vous bien, monsieur, lui dis-je que vous, parlez d'un « nobleman » ?

— Bah 1 bah ! ce n'est pas le premier vendeur d'orviclan dont le nom ait été précédé d'un titre... Pas un, au conti'aire, qui ne soit comte.. Au diable ces drôles 1

— Il ne serait pas lié avec sir Percival Glyde, monsieur, s'il n'appartenait à la plus haute aristocratie, après l'aristocratie anglaise, bien entendu.

— • Fort bien, mistress Michelsonl... Appelez-le comm6; vous vous voudrez, et revenons à la garde. J'ai déjà des objections contre elle.

— Et quoi ! monsieur, sans l'avoir vue ?

— Oui, sans l'avoir vue. Peut-être est-ce la meilleui'G garde qui soit au monde; mais ce n'est pas « moi » qui l'ai procurée. J'ai soumis cette objection à sir Percival, comme au maître de la maison, il ne me prête aucun appui. Il dit qu'une garde procurée par moi eût été de même une étrangère arrivant de Londres; et il pense que cette femme doit être mise à l'essai, puisque la tante de lady Glyde a pris la peine d'aller la chercher dans la capitale. Ceci est juste, à certains égards, et je ne saurais décemment me refuser à le reconnaître. Mais j'ai posé/ pour condition que, venant à me donner le moindre sujet de plainte, elle devra partir sans retard. Cette condition' rentrant dans les droits que j'ai comme directeur responsable du traitement, sir Percival à dû y accéder. Maintenant, mistress Michelson, je sais que je puis compter sur vous, et je vous demanderai d'avoir exactement l'œil à ce que fera la garde, durant les deux ou trois premiers jours, afin de nous assurer qu'elle ne donne pas à miss Halcombe d'autres remèdes que les miens. Votre « nobleman » étranger se meurt d'envie d'essayer ses remèdes d'empirique (y compris le mesmérisme) sur notre pauvre malade, et une garde amenée ici par sa femme pourrait bien se trouver un peu trop disposée à le seconder dans ses tentatives. Vous me comprenez, n'est-ce pas? Très-bien, alors, nous pouvons monter. La garde est-elle là-haut t J'ai un mot à lui dire avant qu'elle entre chez la malade...

Nous trouvâmes mistress Rubelle toujours installée à la fenêtre. Quand je la présentai à M. Dawson, ni les regards soupçonneux du docteur, ni ses questions pressantes, ne

parurent la troubler le moins du monde. Elle lui répondit tranquillement, en mauvais anglais, et bien qu'il fit son possible pour la prendre au dépourvu, elle ne trahit pas la moindre ignorance , du moins en ce qui concernait son métier. Ainsi que je l'ai dit, cela tenait, sans nul doute, à une particulière vigueur d'esprit, nullement à une effronterie blâmable.

Nous entrâijies tous ensemble dans la chambre à coucher.

Mistress Rubelle regarda attentivement la malade ; fit sa révérence à lady Glyde ; remit en ordre deux ou trois objets qui traînaient dans la chambre, et s'assit ensuite fort paisiblement dans un coin pour attendre qu'on eût besoin d'elle. Milady semblait effarouchée et contrariée par l'apparition de cette garde étrangère. Personne n'ouvrait la bouche de crainte de réveiller miss Halcombe, qui était encore plongée dans un demi-sommeil ; — le docteur seul se permit, à voix basse, une question sur la manière dont la nuit s'était passée. Je répondis sur le même ton : « Absolument comme à l'ordinaire. » M. Dawson sortit alors. Lady Glyde le suivit, probablement pour lui parler de mistress Rubelle. Quant à moi, j'avais déjà pris mon parti et décidé que cette paisible étrangère conserverait son emploi. Elle avait bien sa tête à elle, et très-certainement connaissait sa besogne. C'est donc tout au plus si moi-même j'eusse été mieux placée au chevet de la malade.

Me rappelant les avis de M. Dawson, je scrutai sévèrement les démarches de mistress Rubelle, à certains intervalles, pendant les trois ou quatre jours qui suivirent. Plusieurs fois j'entrai dans la chambre, à petit bruit et soudainement, sans jamais surprendre la garde en quelque manœuvre suspecte. Lady Glyde qui, de son côté, la guettait tout aussi attentivement que moi, ne découvrit rien, elle non plus. Jamais je ne vis aucun signe indiquant que les fioles de la pharmacie eussent été l'objet d'aucune falsification; jamais je ne vis mistress Rubelb adresser une parole au comte, ni le comte lui parler jamais. Elle soignait miss Halcombe avec un zèle.

une discrétion exemplaires. La pauvre jeune personne flotlail entre une sorte d'épuisement endormi, participant de l'évanouissement tout autant que du sommeil, et des accès de fièvre qui entraînaient toujours avec eux un état de délire plus ou moins caractérisé. Dans le premier 3as, mistress Rubelle ne la réveillait jamais; elle ne l'effrayait jamais, dans le second, en se présentant trop subitement au chevet de son lit avec l'attitude d'un auxiliaire étranger. Honneur à qui de droit (compatriote ou venu du dehors); mon impartialité me force à reconnaître le mérite de mistress Rubelle; elle était sans doute remarquablement peu communicative sur tout ce qui la pouvait concerner; elle était aussi, sans aucune résistance ouverte, trop disposée à s'affranchir paisiblement de tous les avis que lui donnaient les personnes les plus expérimentées en fait de soins; — mais, avec ces restrictions, c'était une excellente garde-malade, qui jamais ne donna l'ombre d'un motif de plainte ni à lady Glyde, ni à M. Dawson.

Le premier incident un peu essentiel qui se présenta dans le château fût l'absence du comte, motivée par des affaires qu'il avait à Londres. Il partit (je crois) dans la matinée du quatrième jour après l'arrivée de mistress Rubelle. En prenant congé, il parla très-sérieusement à lady Glyde, moi présente, au sujet de miss Halcombe.

— Confiez-vous à M. Dawson, lui disait-il, pour quelques jours encore, si cela est dans vos idées; mais si, dans ce laps de temps, aucune amélioration sensible ne s'était déclarée, envoyez demander à Londres des conseils que ce médecin, têtu comme un mulet, devra pourtant accepter, en dépit de lui-même. Il vaut mieux offenser M. Dawson, et sauver miss Halcombe. Je vous dis ceci très-sérieusement, du fond de mon cœur, sur ma parole la plus sacrée...

Sa Seigneurie parlait avec beaucoup d'émotion et une

bonté remarquable. Mais la pauvre lady Glyde avait les

I nerfs dans un tel état qu'elle semblait, en face du comte,

i' sous le coup d'une véritable terreur. Elle tremblait de la

i tête aux pieds, et reçut ses adieux sans articuler un mot

de réponse. Puis, lorsqu'il s'en fut allé, se tournant vers moi : — Oh ! mistress Michelson, l'état de ma sœur me fend l'àme, et je n'ai pas un ami à consulter! Pensez-vous^ vous, que M. Dawson se trompe ? Il me disait lui-même, ce matin encore, qu'il n'y a aucun danger, ni aucune nécessité de recourir à une consultation.

— Avec tout le respect que mérite M. Dawson, répondis-je, si j'étais à la place de notre Seigneurie, je n'oublierais pas les avis du comte...

Lady Glyde se détourna de moi, tout à coup, avec un air de désespoir que je ne sus comment m'expliquer.

« Ses avis! » se disait-elle à elle-même; Dieu secourable, — « ses avis ! »

Autant que je puis me le rappeler, le comte demeura éloigné de Blackwater-Park, pendant environ une semaine.

Sir Percival semblait, à plusieurs égards, ressentir l'absence de Sa Seigneurie, et je crus m'apercevoir aussi que la maladie, les chagrins dont sa maison était le théâtre," accablaient son esprit et altéraient son humeur. Il était, par moments, si agité que je ne pouvais m'empêcher d'y prendre garde; sans cesse allant et venant, sans cesse et de tous côtés errant, çà et là, dans sa propriété. Ses questions fréquentes sur miss Halcombe^ et aussi sur sa femme (dont la santé défaillante semblait le plonger dans une anxiété véritable) prouvaient un intérêt extrême. Je crois que son cœur s'était fort attendri. S'il avait eu, dans le clergé, un ami véritable, — comme l'eût été, par exemple, feu mon excellent mari, — et que cet ami se fût rapproché de lui à l'heure critique, on aurait pu obtenir de Bir Percival des progrès moraux bien désirables. Je me Irompe rarement en matière pareille, ayant pour me guider l'expérience du temps heureux où mon mari vivait encore.

Sa Seigneurie la comtesse, devenue l'unique société de sir Percival, le négligeait un peu, selon moi. Un étranger aurait pu les croire, maintenant qu'on les laissait tête à tête, disposés à s'éviter l'un l'autre. Ceci naturellement ne pouvait pas être. Pourtant, il arriva fréquemment que

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la comlesse youlut dîner à l'heure du lunch; et presque toujours, vers le soir, elle montait chez miss Halcombe, bien que mislress Rubelle n'eût laissé à sa charge aucun des soins que comportait l'état de la malade. Sir Percival dînait seul, et William (le domestique charge du service,. de table) remarqua devant moi que son maître mangeai moilié moins et buvait deux fois plus qu'à l'ordinaire. Je n'attache pas la moindre importance à une observation comme colle-ci, émanée d'un valet insolent. Je la réprouvai hautement quand elle fut faite, et dé§ire qu'on sache bien à quel point je la réprouve encore.

Pendantles quelques jours qui suivirent, miss Halcombe nous parut à tous sur la voie d'un rétablissement pro- ' gressif. Nous reprîmes confiance en M. Dawson. Il semblait lui-même très-sûr de son fait, et assura lady Glyde, quand elle l'entretint à ce sujet, qu'il serait le premier à faire chercher un autre médecin, dès qu'il sentirait le moindre doute lui traverser l'esprit.

La seule de nous que ces paroles ne semblèrent pas soulnger, fut la comtesse Fosco, Elle me dit, en particulier, qu'elle ne pouvait se rassurer au sujet de miss Halcombe, sans une autre garantie que les aifirmations de M. Dawson, et qu'elle attendait avec impatience le retour de son mari, pour savoir de quel œil il envisagerait la situation. D'après les lettres du comte à sa femme, il devait rentrer sous trois jours. Les deux époux s'écrivaient l'un à l'autre, chaque matin, durant l'absence de Sa Seigneurie. A cet égard, comme à tous les autres, ils offraien-. un excellent modèle aux gens mariés.

Dans la soirée du troisième jour, je remarquai chez miss Halcombe un changement qui me causa des craintes sérieuses. Mistress Rubelle s'en aperçut comme moi. Nous ne voulûmes pas en parler à lady Glyde qui, absolument domptée par la fatigue, s'était endormie sur le canapé du salon.

^ M. Dawson fit sa visite du soir un peu plus tard que

d'ordinaire. Dès qu'il eut jeté les yeux sur sa malade, je

. vis sa physionomie s'altérer. H s'efforçait de cacher son

Irouble, mais son voage trahissait, malgré lui, de vives

inquiétudes. Un messager partit pour aller chercher à domicile sa pharmacie portative; on garnit la chambre de substances désinfectantes, et le docteur lui-même se fit dresser un lit dans le château. — La fièvre a-t-elle pris un caractère contagieux? lui demandai-je tout bas. — Je le crains, répondit-il. Nous en saurons plus long demain matin...

D'après les instructions de M. Dawson, lady Glyde ne fut point informée de ce changement inquiétant. Il lui défendit lui-même, dans les teriîies les plus péremptoires et au nom de sa santé si éprouvée, de veiller avec nous cette nuit-là. Elle voulut résister, ce qui amena une scène déplorable,* mais il fit prévaloir son autorité médicale, et de haute lutte emporta la question.

Le lendemain matin, un des domestiques fut envoyé à Londres, sur les onze heures, avec une lettre pour un des médecins de la capitale et ordre exprès de ramener avec lui ce nouveau consultant par le premier train dont ils pourraient disposer. Une demi-heure après le départ du messager, le comte rentrait à Blackwaler-Park.

La comtesse, prenant sur elle la responsabilité de cette démarche, l'amena immédiatement auprès de la malade. Je ne vois pas qu'en agissant ainsi elle ait commis la moindre inconvenance. Sa Seigneurie était un homme marié, d'âge à être le père de miss Halcombe; enfin, il la voyait sous les yeux d'une parente, la propre tante de lady Glydo. M. Dawson n'en protesta pas moins contre sa présence dans l'appartement; mais, je le remarquai sans peine, le docteur était trop alarmé pour faire, à cette occasion, une résistance sérieuse.

La pauvre patiente se trouvait désormais hors d'état d3 reconnaître ceux qui l'entouraient. Elle semblait prendre ses amis pour ses ennemis. Quand le comte arriva près dt son chevet, ses yeux qui, auparavant, se portaient sans cesse alternativement sur tous les points de la chambre, s'arrêtèrent alors sur le visage de Sa Seigneurie avec un effarement de terreur dont je me souviendrai jusqu'au dernier jour de ma vie. Le comte s'assit auprès d'elle, tâta son pouls, puis ses tempes ; il la regarda très-allen-

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tiveinent et, cela lait, se tourna du càbd du docteur avec unephysionomie tellement indignée, tellement méprisante que les paroles s'arrclcrent sur les lèvres de M. Davvson, et qu'il demeura un moment sans rien ajouter, pâle de colère et de terreur.

Sa Seigneurie me regardant ensuite :

— A quel moment , dit-il , ce changement est-il survenu ?...

Je le lui dis :

— Lady Glyde, depuis lors, est-elle entrée dans la chambre ?...

Je répondis que non. Le médecin lui avait absolument défendu d'y entrer dès la soirée précédente, et le matin même il avait renouvelé la consigne.

— Vous et mistress Rubelle, ajouta le comte, avez-vous été mises au courant de ce désastre dans toute sa gravité?...

— Nous savions, répondis-je, que la maladie était regardée comme contagieuse... Il m'interrompit, et avant que je pusse rien ajouter :

— C'est la fièvre typhoïde, me dit-il.

Pendant la minute que prirent à s'échanger ces questions et ces réponses, M. Dawson se remit, et s'adressant au comte avec sa fermeté habituelle :

— Ce n'est pas la fièvre typhoïde, riposta-t-il vivement. Je proleste, monsieur, contre une pareille intrusion. Personne, ici, n'a le droit de faire des questions, si ce n'est moi. J'ai rempli mon devoir au mieux de ce dont je suis capable, et...

Le comte l'interrompit, — non par des paroles celle fois, mais simplement en lui montrant le lit où gisait la malade. M. Dawson sembla ressentir ce démenti muet à ce qu'il avait dit lui-même de sa capacité ; la chose parut l'irriter vivement.

— J'affirme, répéta-t-il, que j'ai fait mon devoir. Un de mes confrères, mandé par moi, va bientôt arriver de Londres. Je consulterai avec lui sur le caractère de cette fièvre ; avec lui, et avec personne autre. J'insiste pour que vous quittiez cette chambre.

— Je suis entré dans celle chambre, monsieur, en vertu des droits sacrés de l'humanité, dit alors le comte, et en vertu des mêmes droits, si l'arrivée de votre confrère souITrait quelque retard, j'y entrerai de nouveau. Une lois encore, je vous avertis que celle fièvre a pris le caractère du typhus, et que votre traitement est la cause première de ce changement déplorable. Si votre infortunée malade vient à mourir, j'attesterai devant les tribunaux que son trépas doit être attribué à votre entêtement à votre ignorance...

Avant que M. Dawson pût répondre, avant que le comtr eût fait un pas pour sortir, la porte du salon s'ouvrit, et sur le seuil nous vîmes apparaître lady Glyde.

— Je dois et je veux entrer ici, dit-elle avec une détermination extraordinaire.

Au lieu de l'arrêter, le comte passa dans le salon, lui frayant ainsi le chemin de la chambre à coucher. En toute autre occasion, je l'avais toujours vu incapable d'oublier la moindre précaution; mais, à ce moment, et dans sa surprise, il oubliait apparemment le danger de l'infection typhoïde, ainsi que l'urgente nécessité de forcer lady Glyde à prendre soin de sa vie.

M. Dawson, j'en fus surprise, montra plus de présence d'esprit. Il arrêta milady au premier pas qu'elle fit vers le chevet de sa sœur : — Je suis sincèrement peiné, sincèrement aftligé, dit-il. Je crains que cette fièvre ne soit contagieuse. Jusqu'à ce que je sois certain du contraire, je vous demande en grâce de vous tenir hors de cette chambre...

Elle lutta un moment, puis laissa tout à coup retombe! SCS bras et s'affaissa sur elle-même : elle venait de s'évanouir. La comtesse et moi, la retirant des bras du doo leur, la ramenâmes chez elle. Le comte marchait devant nous, et attendit dans le couloir, où je vins lui apprendre que, grâce à nos soins, elle avait repris connaissance.

Je retournai vers le docteur, chargée par lady Glyde de lui dire qu'elle insistait pour l'entretenir immédiatement. Il se rendit aussitôt près de milady, afin de calmer son agilution et de lui apprendre que, sous peu

d'heures, un nouveau médecin allait arriver. Ces heures ne passèrent pas vite. Sir Percival et le comte, restés ensemhleau rez-de-chaussée, envoyaient de temps en temps chercher des nouvelles. A la fin, entre cinq et six, à notre grand soulagement, le médecin arriva.

Il était plus jeune que M. Dawson; très-sérieux et très» . décidé. Je ne puis dire ce qu'il pensa du traitement qu'oîl avait suivi; mais je fus frappée de ce fait curieux, qu'il nous adressait, à moi et à mislress Rubelle, bien plus de questions qu'à son confrère; et que, tout en examinant la malade de M. Dawson, il semblait écouler avec assez peu d'intérêt ce que M. Dawson croyait bon de lui dire. D'après les observations que je fis alors, le soupçon me vint que le comte ne s'était pas trompé une seule fois au sujet de la maladie; et je fus nalurellemenl confirmée dans celle manière de voir, quand, après quelque délai, M. Dawson posa l'importante question que le médecin de Londres était appelé à résoudre.

— Quel jugement portez-vous sur celte fièvre? lui demanda-l-il.

— Typhus, répondit son confrère. Fièvre typhoïde, à n'en pas douter...

Celte tranquille étrangère, mislress Rubelle, joignit devant elle, à ces mots, ses mains maigres et brunes, tout en me jetant un sourire significatif. Le comte lui-même n'aurait pu avoir l'air plus satisfait si, admis dans la chambre, il avait ainsi enlendu confirmer son jugement. Quand il nous eut donné quelques utiles instructions sur le traitement journalier, et nous annonçant qu'il reviendrait dans un délai de cinq jours, le médecin se relira pour consulter en particulier avec M. Dawson. Il ne voulait pas se prononcer sur les chances de rétablissement que pouvait avoir miss Halcombe; il déclarait impossible, à ce période de la maladie, de s:-; faire une opinion certaine, soit dans un sens, soil dans l'autre.

Ces cinq jours se passèrent dans de vives inquiétudes. Chacune à notre tour, la comtesse et moi, nous relevions mislress Rubelle, l'état de miss Halcombe empirant

toujours et réclamant tous nos soins, toute notre assiduité. Ce fut un temps de terribles épreuves. Lady Glyde (soutenue, à ce que disait M. Dawson, par l'elTet même de l'anxiété permanente que lui causait l'état de sa sœur) lady Glyde s'était ranimée d'une façon extraordinaire; elle montrait une fermeté, une force de résolution que je ne me serais jamais avisée de lui supposer. Elle insista pour venir deux ou trois fois par jour s'assurer, par ses yeux mêmes, de l'état de miss Halcombe, promettant d'ailleurs de ne pas trop se rapprocher du lit, si le docteur, en ceci, voulait bien accéder à ses vœux. M. Dawson, bien à contre-cœur, fit la concession qui lui était demandée. Il voyait sans doute qu'il n'y avait pas moyen de lutter contre une volonté pareille. Milady vint donc chaque jour, et, quoi qu'il pût lui en coûter, tint religieusement sa parole. Personnellement, je ressentais à ce point le chagrin que je lui voyais (il me rappelait ma propre affliction durant la dernière maladie de mon mari) que je demanderai la permission de n'insister-point sur celte partie de mon récit. Il m'est plus agréable de mentionner qu'aucunes disputes nouvelles n'eurent lieu entre M. Dawson et le comte. Sa Seigneurie faisait prendre les nouvelles par ambassadeur, et demeurait continuellement au rez-de-chaussée, en compagnie de sir Percival.

Le cinquième jour, nous vîmes revenir le médecin, qui nous donna un peu d'espérance. Il déclara que le dixième jour, à compter de la première apparition du typhus, déciderait du résultat de la maladie, et il fixa d'avance sa troisième visite à cette date. Lé nouvel intervalle passa comme l'autre, si ce n'est que le comte fit encore un voyage à Londres; parti dès le malin, et revenu le soir même.

Le dixième jour, il plut à la Providence miséricor-> dieuse d'épargner à la famille tout surcroit d'alarmes e,' d'anxiétés. Le médecin nous donna l'assurance positive que miss Halcombe était hors de danger : — Maintenant, elle n'a plus besoin des médecins... Tout ce qu'il lui faut, c'est d'être gardée et surveillée avec soin, quelque temps

encore, et je vois que cela ne lui manquera pas... Telles furent ses propres paroles. Ce soir-là, je lus le sermon si touchant que mon mari a composé sur la guérison d'un malade, avec plus de joie et plus de profil (au point de vue spirituel), que je ne me rappelais en avoir encore cblenu.

L'effet de ces bonnes nouvelles sur la pauvre lady Glyde, ^e trouva, je le vis avec peine, au-dessus de ses forces. Slie n'était pas en état de supporter une si violente réaction ; et au bout d'un ou deux jours, elle fut envahie par un accablement, une langueur qui la réduisirent à garder la chambre. Le repos du corps, la tranquillité d'esprit, plus tard le changement d'air, voilà ce que M. Dawson trouva de mieux à lui conseiller. Il fut heureux que cette souffrance ne s'aggravât point, car le lendemain même du jour où lady Glyde se fut enfermée chez elle, un nouveau désaccord se manifesta entre le comte et le docteur; leur dispute, cette fois, prit de telles proportions que M. Dawson quitta le château.

Je n'assistai pointa celte querelle; mais je compris que le débat portait sur la quantité de nourriture qui devait être administrée à miss Halcombe, pour aider à sa convalescence après que la fièvre aurait cédé. M. Dawson, maintenant que sa malade était sauvée, se montrait moins disposé que jamais à tolérer l'intervention d'un homme étranger à sa profession ; et le comte (sans que je puisse imaginer pourquoi), perdant tout à coup cet empire sur ui-même qu'il avait si judicieusement conservé en .'autres circonstances, tourmentait, taquinait sans cesse 3 docteur en lui rappelant sa méprise à propos de cette \èvre, devenue typhus sans qu'il s'en doutât. Cette malr.eureuse affaire aboutit à un appel direct de M. Dawson à sir Percival qu'il menaça (ses soins n'étant plus absolument indispensables à miss Halcombe) de ne plus revenir à Blackwater-Park, si l'intervention du comte n'était pas péremptoirement supprimée à partir de ce moment. La réponse de sir Percival (bien qu'elle ne fût pas positivement incivile) avait eu pour tout résultat d'empirer les choses; et M = Dawson, là-dessus, quittant le château, —

non sans jnani Tester une extrême indignation sur la' manière dont le comte Fosco en agissait envers lui, — avoit envoyé sa note de visites dès le lendemain.

Nous demeurions, désormais, privées de toute assisiance médicale. Bien qu'il ne fût pas rigoureusement né çessaire de mander un autre docteur, -- puisque, selon le médecin de Londres, nniss Halcombe n'avait besoin que desurveillanceetde soins, —j'aurais néanmoins demandé si l'on m'eût fait l'honneur de me consulter là-dessus, l'assistance de quelqu'autre homme du métier, nelût-ce que pour observer les formes.

Sir Percival n'envisagea pas ainsi la question. Il dit qu'on aurait toujours le temps de mander un autre médecin, si miss Halcombe donnait le moindre signe d'une rechute. Nous pouvions, en attendant, recourir aux conseils du comte pour toutes les dilTicultés de détail; et il ne fallait pas, sans nécessité, imposer à notre malade, dans son état actuel de faiblesse et d'ébranlement nerveux, la présence d'une personne étrangère. Il y avait, sans nul doute, dans ces considérations, beaucoup de choses raisonnables; et pourtant elles me laissèrent un peu d'inquiétude. Je n'étais pas non plus sans scrupule, au dedans de moi, sur la convenance de laisser ignorer à lady Glyde, ainsi que nous le faisions, la retraite du docteur. C'était là, je l'admets, une déception charitahle, — car elle n'était pas en état de supporter de nouveaux tourments. Mais enfui, c'était une déception; et comme telle, aux yeux d'une personne professant des principes pareils aux miens, ce procédé devait paraître au moins équivoque.

Une autre circonstance, également embarrassante, qui se produisit le même jour et me prit tout à fait au dépourvu, ajouta beaucoup à l'état de malaise sous leque: se débattait mon esprit.

Sir Percival me fit dire d'aller le trouver dans la bibliothèque. Le comte, qui était* avec lui au moment oii j'entrai, se leva immédiatement et nous laissa tète à tête. Sir Percival m'engagea poliment à prendre un siège;

puis, à ma grande surprise, il m'adressa l'allocution suivunlo :

— Je désire, mislress Micliclson, vous entretenir d'une décision que j'ai prise depuis quelque temps déjà, et dont je vous aurais informée sans les maladies et le bouleversement qui sont venus fondre sur nous. Pour parler clairement, j'ai lieu de vouloir rompre sans retard, l'établissement que j'ai ici, — vous laissant, du reste, comme à l'ordinaire, la direction des soins domestiques. Dès que lody Glyde et miss Halcombe pourront voyager, il leur est prescrit à toutes deux de changer d'air. Avant le départ de ces dames, mes amis, le comte et la comtesse Fosco, nous auront quittés pour aller s'établir dans les environs de Londres. Or, j'ai mes raisons pour ne pas ouvrir ma demeure à de nouveaux hôtes, en vue d'économiser le plus possible. Je n'entends vous blâmer en rien; mais ma dépense ici est beaucoup trop lourde. Bref, je compte vendre les chevaux et me débarrasser en même temps de tous les domestiques. Vous savez que je ne fais jamais rien à demi ; et je compte que, d'ici à demain, vous aurez fait maison nette de cette valetaille inutile...

Je récoulais dans un état de complète stupéfaction.

— Dois-je comprendre, sir Percival, lui demandai-je, que j'ai à renvoyer tous les domestiques placés sous mes ordres, sans les prévenir un mois d'avance comme cela se pratique.

— C'est exactement cela. Nous pouvons tous nous trouver hors du château avant qu'un mois ne s'écoule, et je n'entends pas laisser ici des domestiques oisifs, sans aucun maitre à servir.

— Par qui sera faite la cuisine, sir Percival, pendant le reste de votre séjour ici?

■ —Margaret Porcher est au courant des plats élémentaires; vous pouvez la conserver. N'ayant pas de grands dîners à donner, un chef n'est-il pas tout à fait superflu ?

— La servante dont vous parlez, sir Percival, est la moins intelligente de toute la maison...

— Conservez-la, vous dis-je, et prenez, dans le village, une femme qui viendra, chaque jour, aider au plus gros

de la besogne. Mes dépenses journalières doivent diminuer, et diminuer immédiatement. Je ne vous ai pas appelée, mistress Michelson, pour que vous me fissiez des objections, mais afin d'être aidé par vous à réaliser mes plans d'économie. Mettez à la porte, dès demain, cette meute oisive qui me dévore. Qu'ils partent tous, excepté Porcher. C'est un vrai cheval de fatigue, — elle fera la besogne d'un cheval.

— Permettez-moi de vous rappeler, sir Percival, que si les domestiques s'en vont demain, ils ont droit à un mois de gages, à la place du mois qu'on leur doit pour qu'ils aient le loisir de chercher une place.

— Qu'on le leur paie ! un mois de gages nous économise un mois de coulage et de gloutonnerie à l'office...

Cette dernière remarque impliquait l'accusation la plus offensante contre ma manière d'administrer. Je me respectais trop, cependant, pour me défendre d'une imputalion si grossière. Par pure charité chrétienne pour la position dépourvue de toute aide où se trouvaient miss Halcombe et lady Glyde, et à cause des inconvénients sérieux que mon départ soudain aurait pu avoir pour elles, je crus qu'il ne m'était pas possible de demander immédiatement mon congé. Ces considérations seules me retinrent. Par exemple, je me levai sur-le-champ; je me serais ravalée à mes propres yeux, si j'avais souffert que l'entretien continuât un moment de plus.

Le lendemain, les domestiques partirent en masse. Sir Percival se chargea de licencier en personne les grooms et les valets d'écurie, qu'il expédia sur Londres avec tous les chevaux, sauf un seul. Il ne resta donc, de tout le service, soit du château, soit des communs, que moi, Margaret Porcher et le jardinier; ce dernier, habitant son propre cottage, fut requis de panser l'unique cheval qui restât dans les écuries.

La maison laissée dans cette étrange condition d'isolement, la maîtresse de la maison, malade dans sa chambre, miss Halcombe, aussi débile, aussi incapable qu'un enfant enfin; les soins du docteur nous étant retirés par mesure hostile; —on ne s'étonnera pas que tout cela eût

jeté un certain abattement dans mon esprit, et que j'eusse beaucoup de peine à me maintenir dans mon sang froid habituel. Je ressentais un grand malaise moral. J'aurais bien voulu voir rélablies nos deux pauvres jeunes dames, et j'aurais bien voulu me voir ailleurs qu'ô Blackwaler-Park.

Le premier événement qui se produisit ensuite fut d'une si singulière nature, qu'il aurait pu faire naître en moi un élonnement supertistieux, si des principes bien établis ne préservaient mon âme de toute faiblesse païenne. Ce même pressentiment instinctif de quelque malheur planant sur la famille, lequel m'avait fait souhaiter de quitter Blackwater-Park, eut pour conséquence presque immédiate, — chose étrange à dire, — mon départ de ce château. Il est vrai que mon absence ne fut que temporaire; mais cette coïncidence, selon moi, n'en était pas moins remarquable.

Voici dans quelles circonstances mon départ eut lieu.

Un ou deux jours après l'expulsion des domestiques, je fus de nouveau mandée auprès de sir Percival. Le blâme immérité qu'il avait jeté sur mon administration domestique ne m'empêchait point, je le dis avec plaisir, de lui rendre le bien pour le mal, au mieux de mes faibles moyens, et je me conformai à l'ordre qui m'était transmis de sa part avec autant d'empressement et de respect que jamais. Pour réussir à étouffer ma légitime rancune, j'avais eu à lutter avec cette nature déchue dont nous participons tous; plus ou moins habituée à la discipline intérieure, je sus accomplir ce sacrifice.

Je trouvai sir Percival et le comte Fosco assis l'un près de l'autre comme la première fois; mais, en cette occasion, Sa Seigneurie demeura présente à l'entrevue, aidant sir Percival à énoncer ses projets.

Ils appelèrent mon attention sur un sujet qui avait rapport à ce salutaire changement d'air dont nous attendions tant de bien pour miss Halcombe et lady Glyde. Sir Perrival me fit savoir que, selon toute probabilité, ces dames passeraient l'automne à Limmeridge-House, dans le Cumberland, en vertu d'une invitation de M. Frederick Fairlie. Mais avant de s'y rendre, il pensait, d'accord en ceci avec le comte Fosco (lequel, à ce moment, reprit la conversation en sous-œuvre, et la continua jusqu'au bout), qu'elles se trouveraient bien d'une courte résidence à Torquay, dont le climat est si favorable. L'essentiel, maintenant, était donc de louer en cet endroit des appartements à leur convenance, et qui leur offrissent tout le bien-être dont elles avaient besoin. Mais où trouver une personne expérimentée qui pût choisir pour elles une résidence telle qu'il la leur fallait. Dans celte situation, le comte me demandait, de la part de sir Percival, si je voudrais bien rendre à ces dames le service d'aller moi-même à ïorquay, pour y préparer leur installation.

Placée comme je l'étais, je n'avais aucune objection raisonnable à faire valoir contre une proposition rédigée en ces termes.

Je dus donc me borner à quelques représentations sur les inconvénients que pourrait avoir mon départ de Blackwater-Park, alors que, par extraordinaire, tous les serviteurs de la maison s'en trouveraient éloignés, à l'exception de Margaret Porcher. Mais sir Percivalel Sa Seigneurie se déclarèrent prêts à supporter, dans l'intérêt des malades, toute la gêne résultant de mon absence. Je suggéra! t^nsuite, avec tout le respect possible, l'idée d'écrire î Torquay, oii un agent se chargerait volontiers de la lo-: cation ; mais on me répondit en me rappelant combien i est peu sûr d'arrêter des logements sans les avoir vus. On m'informa aussi que la comtesse (qui sans cela se serait chargée elle-même d'aller dans le Devonshire) no pouvait pas quitter sa nièce en l'état oii se trouvait présentement lady Glyde ; d'un autre côté, sir Percival et lo comte avaient à régler ensemble quelques affaires qui les

LA FKMMK EN BLANC s:?

retiendraient i'orccment à Blackwater-Park. Bref il nne iiit clairement démontré que si je ne me chargeais pas de la commission, il n'était personne à qui on pût la confier. Dans ces circonstancosje dus me borner à informer sir Percival que mes services étaient aux ordres de miss Halcombe et de lady Glyde.

Il fut arrange, en conséquence, que je partirais le lendemain matin; que je consacrerais un ou deux jours à examiner les maisons les plus convenables de Torquay, et que je reviendrais, avec mon rapport , aussitôt que je le jugerais convenable. Sa Seigneurie écrivit pour moi un « Mémorandum » cnuméranl les conditions requises pour la résidence que je devais procurer à ces dames, et sir Percival y joignit une note qui limitait strictement la somme à oUrir comme prix de location.

Mon idée, à moi, quand je lus ces instructions, fut qu'on ne pourrait trouver, dans aucun établissement thermal d'Angleterre, une demeure comme celle que j'y voyais décrite; et que si, par hasard, on en découvrait une, il serait parfaitement impossible d'en obtenir la jouissance pour un laps de temps si limité qu'il fût, moyennant la somme que j'étais autorisée à promettre. J'indiquai ces difficultés aux deux gentlemen; mais sir.Percival, qui se chargea de me répondre, ne parut pas en tenir compte. Ce n'était pas à moi qu'il appartenait de discuter celle question. Je n'insistai donc pas; mais je sentis en moi cette conviction bien arrêtée, qu'avec toutes les dif- Ikullés dont l'a (Ta ire était entourée, je n'avais pas la moindre chance de conduire à bien ma mission.

Avaflt de partir, je pris soin de m'assurer que miss Halcombe continuait à mieux aller.

Il y avait dans sa physionomie une anxieuse et pénible expression, qui me fit craindre qu'en reprenant conscience d'elle-même, elle n'eût éprouvé un cruel malaise. Ses forces, pourtant, revenaient plus vite que je n'aurais osé l'espérer; et déjà elle était en situation de faire passer à lady Glyde maints et maints affectueux messages où elle lui rendait bon compte de son rétablissement, et par lesquels elle la suppliait de ne point se fatiguer trop tôt.

Je laissai miss Halcombe aux soins de mistress Rubelie, toujours aussi tranquillement indépendante de qui que ce fût au château. Lorsque, avant de me mettre en route, je frappai à la porte de lady Glyde, on me dit qu'elle était encore bien faible et bien abattue; je dus ces informations à la comtesse, qui était montée pour lui tenir compagnie. Sir Percival et le comte se promenaient sur l'avenue qui conduit à la loge du concierge, au moment où je la longeai, en chaise de poste. Je saluai ces messieurs, et quittai le château où je ne laissais à l'office, en fait de créature vivante, que la seule Margaret Porcher.

Chacun doit comprendre ce que j'ai moi-même compris depuis ce temps-là: que les circonstances dont je viens de parler étaient plus qu'inusitées; — qu'elles étaient presque suspectes. On me permettra cependant de répéter que je ne pouvais, dans ma position subordonnée, agir autrement que je ne fis.

Le résultat de ma mission à Torquay fut exactement tel que je l'avais prévu. Il n'y avait pas, dans toute la ville, un seul logement pareil à celui que m'indiquait mon programme, et le prix qu'on m'avait permis d'y mettre était infiniment inférieur à ce que j'aurais dû payer un logement pareil, si par un grande chance je l'avais découvert. Je revins, en conséquence, à Blackwater-Park, et j'informai sir Percival, venu au-devant de moi, que mon voyage n'avait abouti à rien. Il semblait trop occupé de quelqu'autre affaire pour prendre souci de cette mission manquéo, et dés les premiers mots, il m'informa quç, pendant mon absence, si peu qu'elle eût duré, un autre changement remarquable avait eu lieu dans le château. Le comte et la comtesse Fosco étaient partis de Blackwater-Park pour leur nouvelle résidence de Saint-John's Wood.

On ne me communiqua point les motifs de ce brusque déipart. Il me fut dit seulement que le comte avait tenu à me faire transmettre ses meilleurs compliments. M'étant hasardée à demander à sir Percival si lady Glyde, en l'absence de la comtesse, avait quelqu'un en état de vaquer aux soins dont elle devait être l'objet, il me répondit

qu'elle avait Margaret Porcher pour lui venir en aide, et il ajouta qu'une femme du village avait été mandée pour faire le gros ouvrage du rez-de-chaussée.

Cette réponse me parut choquante, tant il y avait une évidente inconvenance à permettre qu'une servante en sous-ordre fit les fonctions dévolues à la femme de chambre intime de lady Glyde. Je montai immédiatement et trouvai Margaret sur le palier du premier étage. On s'était privé de ses services (assez naturellement), sa maîtresse s'étant trouvée assez rétablie, ce matin-là même, pour quitter son lit. Je lui demandai ensuite oîi en était miss Halcombe; mais elle me répondit, d'une manière sournoise et sombre, par des échappatoires dont je ne pus tirer aucune lumière. Je ne voulus pas, en réitérant ma question, m'attirer peut-être une réplique impertinente. Il était plus convenable, à tous égards, pour une personne dans ma position, de me présenter immédiatement chez lady Glyde.

Je trouvai que Sa Seigneurie avait beaucoup gagné depuis le peu de jours que j'avais passés sans la voir. Quoique bien faible encore et bien nerveuse, elle pouvait se lever sans être aidée, et se promener lentement dans sa chambre sans en éprouver d'autre mauvais effet qu'une légère sensation de fatigue. N'ayant reçu ce ma. tin-là aucune nouvelle de miss Halcombe, elle s'en inquiétait quelque peu. Je pensai qu'il y avait là, de la part de mistress Rubelle, un semblant de négligence tout à fait blâmable; mais je n'en dis rien, et demeurai près de lady Glyde afin de l'aider à s'habiller. Quand elle fut prête, nous sortîmes ensemble de sa chambre pour nous rendre auprès de miss Halcombe.

Dans le couloir, nous fûmes arrêtées par sir Percival qui, fort à l'improviste, se montra devant nous. Il semblait s'être mis là tout exprès pour nous guetter,

— Où donc allez -vous? dit-il à lady Glyde.

— Chez Marian, répondit-elle.

— Je puis vous épargner un désappointement, reprit sir Percival, en vous apprenant tout de suite que vous ne la trouverez pas dans sa chambre.

— Je ne l'y trouverai pas?...

— Non. Elle a quitté le château, hier malin, en compagnie de Fosco et de sa femme...

Lady Glyde n'était pas assez forte pour supporter une pareille surprise. Elle devint d'une pâleur effrayante; et, s'adossant au mur, regarda son mari dans un silence de

mort.'

J'étais si étonnée moi-même, que je trouvai à peine un mot à dire. Je demandai à sir Percival si réellement il affirmait que miss Halcombe eût quitté Blackwater-

Park.

— Je l'affirme très-positivement, répondit-il.

— Dans l'état où elle est, sir Percival?...

Avant qu'il pût répondre, milady s'était un peu remise, et prit la parole :

Impossible! s'écria-t-elle, avec l'accent de la terreur; puis cessant de s'appuyer au mur et faisant un ou deux pas en avant : - Où était le docteur? où était M. Dawson, quand Marian est partie?

— M. Dawson n'était pas ici, et nous n'avions que faire de M. Dawson, dit sir Percival; c'est de lui-même qu'il est parti, ce qui suffit bien pour prouver qu'elle était de force à se meltre en route. Quels grands yeux vous faites!... Si vous ne la croyez pas partie, voyez-y vousmême. Ouvrez la porte de sa chambre, ouvrez même toutes les autres, si cela peut vous convenir...

Elle le prit au mot, et je la suivis. Il n'y avait, dans la chambre de miss Halcombe, personne aulre que Margaret Porcher, occupée à tout remettre en ordre. Il n'y avai. personne dans les chambres d'amis, personne dans Ibf cabinets de toilette que nous explorâmes ensuite. Sir Percival, cependant, nous attendait toujours dans le corridor Au moment de quitter la dernière pièce que nous eussions examinée : - Ne vous en allez pas mislress Michelson! me dit tout bas lady Glyde, ne. m abandonnez pas pour l'amour de Dieu!... El, avant que j'eusse pu . répondre un seul mot, elle clait dcja dans le corridor, interpellant son mari. .

- Qu'est-ce que cela signifie, sir Percival? J exige...

c'est-à-dire, je vous demande, je vous prie de m'apprendre ce que cela veut dire !

— Cela veut dire, répliqua-t-il , que miss Halcombe '3'est trouvée assez Ibrte, hier matin, pour se lever et se faire habiller; cela veut dire qu'elle a voulu profiler de ce que Fosco se rendait à Londres pour y aller, elle aussi.

— Londres?

— Oui... et de là gagner Limmeridge...

Lady Glyde se tourna vers moi.

— Vous avez vu en dernier lieu miss Halcombe, me dit-elle. Diles-le-moi positivement mistress Michelson, vous semblait-elle en état d'entreprendre un voyage?

— Non, milady, du moins autant que j'en puis juger... Sir Percival, à son tour, m'interpella de même assez

brusquement.

— Avant de partir, dit-il, n'avez-vous pas fait remarquer à la garde que miss Halcombe vous paraissait beaucoup mieux, beaucoup plus forte?

— J'ai certainement fait cette remarque, sir Percival... A peine avais-je articulé ces mots, il reprit la parole,

s'adressant à milady.

— Mettez loyalement dans la balance, lui dit-il, les deux opinions de mistress Michelson, diamétralement contraires l'une à l'autre, et tâchez d'envisager raisonnablement une circonstance toute simple. Si votre sœur n'avait pas été assez bien pour qu'on pût la transporter, pensez-vous donc qu'aucun de nous eût hasardé de la laisser partir? Elle a, pour veiller sur elle, trois personnes parfaitement compétentes, — Fosco, votre tante, et mistress Rubelle qui, tout exprès, est partie avec eux. Ils ont pris hier un compartiment tout entier, et sur l'une deî banquettes on a fait un lit pour elle, prévoyant qu'élit pourrait se sentir fatiguée. Aujourd'hui Fosco et mistress Rubelle doivent l'accompagner eux - mêmes dans le Cumberland.

— Pourquoi Marian s'en va-t-elleà Limmeridge? Pourquoi me laisse-t-elle ici toute seule ? dit Sa Seigneurie, interrompant sir Percival.

— Parce que votre oncle ne veut vous recevoir qu'après avoir conféré avec votre sœur, repartit celui-ci. Avez-vous donc- oublié la lettre qu'elle a reçue de lui, tout au début de sa maladie?... On vous l'a niontrée; vous l'avez lue de vos yeux, et vous devez vous la rappeler.

— Je me la rappelle.

— En ce cas, pourquoi vous étonnez-vous qu'elle vous ait laissée ici? Vous désirez retourner à Limmeridge; elle y est allée pour vous obtenir l'agrément de votre oncle, aux conditions qu'il voudra stipuler...

Les yeux de la pauvre lady Glyde se remplirent de larmes.

— Marian, dit-elle, jamais ne m'a quittée sans me faire ses adieux.

•— Elle vous les aurait faits de même cette fois-ci, reprit sir Percival, si elle n'avait eu peur et d'elle et de vous. Elle savait que vous tenteriez de la retenir; elle savait que vous l'affligeriez par vos larmes. Avez-vous encore d'autres objections à me faire ? S'il en est ainsi, vous n'avez qu'à descendre, et vous me questionnerez dans la salle à manger. .. Tous ces tracas me bouleversent. Il me faut un verre de vin...

Là-dessus, tout à coup, il nous quitta.

Pendant tout le cours de cette bizarre conversation, l'attitude de sir Percival avait été tout autre que d'ordinaire. Il semblait, par moments, presque aussi nerveux, presque aussi agité que sa femme elle-même. Je n'aurais jamais supposé qu'il eût une santé si délicate, un sangfroid si facile à ébranler.

Je voulus ramener lady Glyde dans sa chambre, mais tous mes efforts à cet égard demeurèrent inutiles. Elle restait dans le corridor, avec l'air d'une femme dont une panique soudaine a frappé l'esprit.

— Il est arrivé quelque chose à ma sœur I disaitelle.

— Veuillez vous rappeler, milady, de quelle surprenante énergie miss Halcombe a donné des preuves, lui suggérai-je pour la rassurer. Elle peut bien avoir tenté

un effort dont beaucoup d'autres femmes, à sa place, auraient été incapables. J'espère et je crois qu'il ne s'est rien passé de mal... En vérité, c'est ma conviction.

— Il faut que je suive Marian, reprit Sa Seigneurie avec la même physionomie effarouchée. Oij elle est allée, il faut que j'aille; il faut que je m'assure, de mes propres yeux, qu'elle est vivante et se porte bien. Venez, descendons ensemble chez sir Percival.

J'hésitai; je craignais que ma présence ne fût une indiscrétion. J'essayai de remontrer ceci à milady, mais elle ne voulut pas y entendre. Elle s'était cramponnée à moi de manière à me forcer à descendre avec elle, et, de tout le peu de forces qui lui restait, elle se tenait encore à moi lorsque j'eus ouvert la porte de la salle à manger.

Sir Percival, assis à table, avait devant lui une carafe de vin. Au moment où nous entrâmes, il porta son verre à ses lèvres, et, d'un seul trait, le vida. Voyant qu'il me jetait un regard irrité en le replaçant sur la table, j'essayai d'excuser ma présence, purement fortuite.

Supposez - vous, par hasard, qu'il y ait ici des secrets? interrompit-il brusquement; il n'y en a pas, — il n'y a rien sous jeu, rien qu'on veuille vous cacher, à vous ou à personne... Après avoir prononcé ces étranges paroles, à voix haute et d'un Ion sévère, il se versa un autre verre de vin, et demanda à lady Glyde ce qu'il pouvait faire pour elle.

— Si ma sœur est en état de voyager, je le puis aussi, répondit Milady avec plus de fermeté qu'elle n'en avait encore montré. Je viens vous prier d'avoir égard à l'inquiétude que Marian me donne, et de permettre que je

-la suive sans retard, par le train même de cetfe aprèsmidi.

' — Vous voudrez bien attendre jusqu'à demain, répliqua sir Percival. Si vous n'apprenez rien, d'ici là, qui modifie vos résolutions, vous serez libre de partir. Comme je ne suppose pas que vous appreniez rien de semblable, je préviendrai Fosco pçir le courrier de ce soir... Il prononça ces dernières paroles, tenant son verre à la

hauteur des bougies, et regardant le vin que ce verre contenait, au lieu de regarder lady Glyde. Par le fait, durant toute cette conversation, il ne dirigea pas une seule fois son regard vers elle. De si singulières laçons chez un gentleman de son rang produisirent sur moi, je dois l'avouer, une très-pénible impression.

— Pourquoi donc écririez -vou§ au comte Fosco? lui demanda milady fort étonnée.

— Pour l'avertir que vous arriverez par le train de midi, répliqua sir Percival. En débarquant à Londres, vous le trouverez à la stalion, et il vous mènera passer la nuit chez votre tante, dans sa maison de Saint-John's Wood...

La main de lady Glyde, posée sur mon bras, se mit à trembler d'une manière marquée; — et pourquoi ? je ne pouvais l'imaginer.

— H n'est pas nécessaire que le comte Fosco vienne m'atlendre, dit-elle. Je préférerais ne pas faire halte à Londres pour y coucher.

— Il le fautj cependant. Vous ne pouvez pas faire d'une seule traite votre voyage dans le Cumberland. Il faut passer une nuit à Londres, — et je ne me soucie pas que vous alliez vous installer seule dans un hôtel. Fosco a offert à votre oncle de vous loger à votre passage; et votre oncle a souscrit à cette proposition. Tenez» voici une lettre de lui, à vous adressée. J'aurais dû vous la faire passer ce matin, mais cela m'est sorti de la tête. Lisez-la, et vous verrez dans quels termes s'explique votre tuteur.

Lady Glyde considéra la lettre un moment, et, la plai^îant ensuite dans mes mains :

— Lisez-la, me dit-elle d'une voix faible. Je ne sais vraiment pas ce que j'ai; la déchiffrer m'est impossible...

Ce billet n'avait pas plus de quatre lignes; — sa rédaction était si laconique et si négligée qu'elle me frappa tout spécialement. Si mes souvenirs sont exacts, il ne renfermait que ces mots :

« Très-chère Laura, venez quand vous voudrez. Coupez le voyage en deux en passant une nuit chez votre tante.

Désolé d'apprendre que 1r chère Mnrian est malade. — Votre bien affectionné, — Fiiédéi\ick Fairlie. » ' — J'aimerais mieux ne pas aller là:... j'aimerais mieux ne pas passer la nuit à Londres, dit Sa Seigneurie très-soudainement, et avant même que j'eusse eu le temps d'achever la lecture du billet, si abrégé qu'il pût être... N'écrivez pas au comte Fosco!... Je vous en prie, ne lui écrivez pas!...

Sir Percival se versa un autre verre de vin, tenant la carafe avec une telle maladresse qu'il répandit sur la table une bonne partie du contenu. « On dirait que je n'y vois plus, » murmura-t-il, se parlant à lui-même d'une voix étrange et voilée. Il leva lentement son verre, le remplit de nouveau, et, une fois encore, d'un seul trait le mft à sec. Je commençais à craindre, étonnée de sa physionomie et de ses gestes, que le vin ne lui montât à la tête.

— Je vous en prie, n'écrivez pas au comte Fosco! continua lady Glyde avec plus d'ardeur que jamais.

— Pourquoi non? je serais curieux de le savoir, s'écria sir Percival avec un soudain éclat de colère qui nous fit tressaillir toutes deux. Où pouvez-vous plus convenablement résider à Londres que là où votre oncle lui-même préfère vous voir installée, c'est-à-dire chez votre tante? Posez cette question à mistress Michelson!...

La combinaison en question était si incontestablement la meilleure et la plus convenable que je ne pouvais trouver aucune objection à y faire. Quelles que fussent, à d'autres égards, mes sympathies pour lady Glyde, je ne pouvais m'associer à ses injustes préventior^ contre le comte Fosco. Je n'ai jamais rencontré auparavant une lady de son rang, et placée comme elle l'est dans le monde, qui, au sujet des étrangers, manifeste une pareille étroilesse d'idées. Ni le billet de son oncle, ni l'impatience croissante de sir Percival ne semblaient Taffecler au moindre degré. Elle persistait dans ses objections contre une nuit à passer à Londres; elle continuait à supplier son mari de ne pas écrire au comte.

— Ne parlons plus de cela, dit sir Percival, nous tour-

nant le dos d'une manière assez peu courtoise. Si vous n'avez pas assez de bon sens pour savoir ce qui vous est e meilleur, il faut bien que d'autres vous suppléent. Totre voyage est arrangé; n'en parlons plus! On ne vous demande de faire que ce dont miss Halcombe vous à donné l'exemple.

— Marian ! répéta Milady avec un trouble évident, Marian, passer la nuit chez le comte Fosco !...

— Oui, chez le comte Fosco. Elle s'y est arrêtée la nuit dernière pour ne pas faire son voyage tout d'une traite. Et vous n'avez qu'à faire comme elle, à suivre les instructions de votre oncle. Vous coucherez tout simplement, demain soir, chez Fosco, afin d'interrompre un voyage trop long, ainsi que l'a fait votre sœur !... Ne mettez pas trop de bâtons dans mes roues! Ne me faites pas repentir de vous avoir donné congé 1...

Il se leva brusquement, et, par les portes vitrées qui étaient ouvertes, il sortit sous la vérandah.

— Milady m'excusera-t-elle, dis-je tout bas, si je me permets de lui faire remarquer qu'il vaudrait mieux ne pas attendre ici le retour de sir Percival ? Je crains beaucoup qu'il ne soit surexcité par le vin...

Accablée, distraite, elle consentit à quitter la salle.

Dès que nous fûmes remontées, saines et sauves, je fis tout mon possible pour calmer l'agitation de Milady. Je lui rappelai que les lettres de M. Fairlie, soit à miss Halcombe, soit à elle-même, autorisaient très-certainement et rendraient même nécessaire, tôt ou tard, la marche adoptée. Elle en tomba d'accord, et reconnut d'elle-même que l'une et l'autre de ces lettres étaient strictement en harmonie avec le caractère particulier de " son oncle ; — mais ses craintes au sujet de miss Halcombe et l'inexplicable effroi que lui causait l'idée de passer la nuit à Londres, dans la niaison habitée par le comte, résistèrent à toutes les considérations que je m'efforçai de faire prévaloir. Je crus de mon devoir de protester contre l'opinion défavorable que le comte me parut avoir inspirée à lady Glyde, et je le fis avec tous les égards, tout le respect convenable.

— Voire Seigijeurie excusera la liberté que j'ai prise, dis-je en terminant; mais elle connait la parole sainte : « A leurs fruits, vous les reconnaîtrez. » Les constantes bontés, les constantes attentions du comte depuis le début de la maladie de miss Halcombe, méritent, j'en suis convaincue, toute notre confiance, toute noire estime. Il n'est pas jusqu'à la sérieuse mésintelligence survenue entre Sa Seigneurie et M. Dawson qui ne doive être ei\tièrement attribuée à ses inquiétudes au sujet de miss Halcombe.

-- Quelle mésintelligence? demanda milady tout à coup intéressée.

Je lui fis connaître les lâcheuses circonstances par suite desquelles M. Dawson nous avait retire ses soins; — lui en parlant d'autant plus volontiers que je désapprouvais intérieurement, chez sir Percival , l'obstination avec laquelle il cachait à Lady Glyde (ainsi qu'il l'avait fait devant moi) tout ce qui s'était passé à cette occasion.

Sa Seigneurie se leva plus agitée, plus alarmée que jamais, du moins selon toute apparence, à la suite de mes révélations.

— C'est plus mal, bien plus mal que je ne pensais, disait-elle se promenant par la chambre, avec tous les dehors du trouble le plus vif. Le comte savait fort bien que M. Dawson ne consentirait jamais au départ de Marian; — il a donc insulté le docteur, de propos délibéré, pour le renvoyer du château.

— 0 milady, milady! m'écriai-je avec l'accent delà remontrance.

— Mistress Michelson, continua-t-elle d'un ton véhément, il n'est pas de paroles au monde capables de me persuader que ma sœur est, de son plein gré, de son libre consentement, au pouvoir de cet homme, et dans la maison de cet homme. L'horreur qu'il m'inspire est telle qu'aucun ordre de sir Percival, aucune lettre de

1 mon oncle ne m'amèneraient, si je n'avais à consulter que mes propres sentiments, à manger, boire ou dormir sous son toit. Mais les affreuses inquiétudes que j'ai sur le compte de Marian me donnent le courage de la suivre

n'importe où, — de la suivre même chez le comte Fosco...

Arrivées à ce point, je jugeai convenable de mentionner que miss Halcombe avait déjà dû partir pour le Cumberland, d'après les explications que sir Percival venait de nous donner.

— Je n'ose le croire, répondit Sa Seigneurie, je crains qu'elle ne soit encore chez cette homme. Si je me trompe — si réellement elle est partie pour Limmeridge, — je suis bien résolue à ne point passer la nuit de demain sous le toit du comte Fosco. La plus chère amie que j'aie au monde, après mai sœur, habite dans les environs de Londres. Vous nous avez entendues, moi et miss Halcombe, parler de mistress Vesey? Je compte lui écrire et lui demander un lit chez elle. Je ne sais pas comment je parviendrai jusque-là; — je ne sais pas comment j'éviterai le comte; mais si ma sœur est partie pour le Cumberland, je trouverai bien moyen de gagner ce refuge; Tout ce que je vous demande, c'est de vous assurer que ma lettre à mistress Vesey partira ce soir pour Londres, aussi sûrement que la lettre de sir Percival sera expédiée au comte Fosco. J'ai quelques raisons de ne pas me fier à la boîte aux lettres placée en bas. Voulez-vous me garder le secret et m'aider en ceci? c'est peut-être le dernier service que j'aurai jamais à solliciter de vous...

J'hésitai, — je trouvais tout cela fort étrange; — j'avais comme une crainte vague que les facultés de Sa Seigneurie n'eussent été un peu alTectées par ses -anxiétés, ses souflVances récentes. A mes risques et périls, néanmoins, je finis par consentir. Si la lettre avait été adressée à un étranger, ou à toute autre personne qu'à une dame connue de moi, comme l'était mistress Vesey, par tout ce qu'on m'avait dit d'elle, j'aurais refusé peutêtre.

Songeant à ce qui est arrivé plus tard, je rends grâces à Dieu de n'avoir pas contrarié cette volonté, ni aucune autre de celles que m'exprima lady Glyde, pendant la dernière journée de son séjour à Blackwater-Park.

La lettre fut écrite et me fut remise. Je la déposai moi»

LA FKAniK EN RLANC

même au bureau de posle du village, dans le cours de celle soirée.

Nous n'avions plus aperçu sir Pcrcival, qui, le reste du jour demeura invisible.

Je couchai, par ordre exprès de lady Glyde, dans la . chambre voisine de la sienne, et la porte qui nous séparait demeura ouverte. La solitude et le vide du château avaient quelque chose de si singulier et de si effrayant que, pour ma part, je lus charmée d'avoir quelqu'un auprès de moi. Sa Seigneurie veilla lard, occupée à lire des lettres qu'elle brûlait ensuite, et à vider ses armoires et ses « cabinets» de mille petits objets auxquels elle attachait quelque prix, comme si elle comptait ne jamais rentrer à Blackwater-Park. Lorsqu'enfin elle se mit au ht, son sommeil me parut fort troublé: plus d'une fois en dormant, elle pleura ; — une fois, entre autres, tellement haut, qu'elle s'éveilla. De ces rêves, quels qu'ils puissent être, elle ne jugea pas à propos de me rien-communiquer. Peut-être, dans la situation qui m'était faite, n'avais-je aucun droit à espérer une pareille confiance. Du reste, cela importe peu. Je n'en prenais pas. moins une grande part à ses chagrins; une part très-grande, et du fond du cœur.

Le lendemain fut une belle et brillante journée. Sir Percival, après le déjeuner, monta pour nous avertir que la chaise^de posle serait devant la porte à midi moins un quart, le Irain de Londres s'arrêlant vingt minutes plus tard à noire station. 11 informa lady Glyde qu'il se voyait obligé de sortir; mais il ajouta qu'il espérait être de retour avant qu'elle ne fût partie. Si quelque accident imprévu venait à le retarder, j'aurais mission de la conduire au chemin de fer, et de prendre toute espèce de soins pour y arriver avant le passage du train. Sir Percival me donna ces instructions fort à la hâte, et, tout le temps qu'elles durèrent, ils se promenait ça et là par la chambre. Milady le suivait d'un regard attentif partout où il allait. Jamais, en revanche, il ne regarda de son côté.

Elle ne prit la parole que lorsqu'il eut fini; et filors

elle l'arrêta par un geste de la main au moment où il se rapprochait de la porte.

— Je ne vous verrai plus, lui dit-elle d'une façon trèssignificative. Nous nous séparons maintenant, •— et celte séparation sera peut-être éternelle. Ne sauriez-vous, Percival, essayer de me pardonner d'aussi bon cœur que je vous pardonne?

Levisagedeson mari se couvrit d'une pâleur effrayante; il étanchait sur son front chauve de grosses gouttes de sueur. — « Je reviendrai, » dit-il, et il s'élança vers la porte, comme si les adieux de sa femme l'eussent chassé de la chambre.

Je n'avais jamais eu grand goût pour sir Percival; mais la manière dont il quitta lady Glyde me rendit presque honteuse d'avoir mangé son pain et vécu sous son toit. Je pensais à faire entendre quelques paroles de consolation chrétienne à sa pauvre femme; mais, dans l'expression de sa physionomie, tandis qu'elle suivait de l'œil son mari au moment où la porte se refermait derrière lui, il y avait quelque chose qui me fit changer d'avis et garder le silence.

A l'heure fixée, la chaise s'arrêta devant la porte. Milady avait prévu juste, ■— sir Percival ne parut point. Je l'attendis jusqu'à la dernière minute, et je l'attendis vainement.

Aucune responsabilité positive ne pesait sur moi, et pourtant je ne me sentais pas à mon aise : — C'est librement, c'est de votre plein gré, dis-je à lady Glyde au moment où la chaise franchissait les portes extérieures, que Votre Seigneurie se rend à Londres?

— J'irais je ne sais où, répondit-elle, pour mettre fin à l'effroyable inquiétude qui m'est infligée en ce moment...

Elle avait fini par me rendre aussi inquiète qu'elle rétait elle-même au sujet de miss Halcombe. Je me hasardai à lui demander de m'écrire un mot, si elle trouvait, à Londres, les choses en meilleure situation. — Très- volontiers, mistress Michelson, me répondit-elle. — Noua avons chacun notre croix à porter, milady, lui dis-je, \» voyunl demeurer silencieuse el pensive ûprès la promesta

qu'elle vennlt de nie faire. Je n'obtins pas de réponse : elle semblait trop absorbre dans ses pensées pour faire allention à mes paroles : — Je crains, remarquai-je après une pause, que Voire Seigneurie n'ail bien mal dormi la nuit dernière. — Oui, dit-elle; j'ai fait des rêves affreux; — Vraiment, milady?... Je croyais qu'elle allait me raconter ses rêves; mais non : quand elle reprit la parole, ce fut uniquement pour me poser une question.

— Vous avez mis vous-même, et de vos mains, à la poste, la lettre pour mistress Vesey ?

— Oui, milady.

— Sir Percival n'a-t-il pas dit, hier, que le comte Fosco devait m'attendre à la gare de Londres?

— Précisément, milady...

Elle poussa un profond soupir quand j'eus répondu à cette dernière question, et, pendant le reste de la roule, n'ouvrit plus la bouche.

Nous arrivâmes à la station, n'ayant plus guère que deux minutes devant nous. Le jardinier (qui nous avait conduites) s'occupa des bagages pendant que je prenais le billet. Lorsque je rejoignis Sa Seigneurie sur le quai, le sifflet du train retentissait déjà. Elle avait un air tout à fait singulier, et appuyait la main sur son cœur comme si, à ce moment-là même, quelque souffrance ou quelque terreur soudaine était venue abattre son courage

— Je voudrais que vous vinssiez avec moi ! me dit-elle en me saisissant le bras, comme je lui remettais son billet.

Si nous avions eu du temps devant nous, si j'avais éprouvé la veille ce que j'éprouvais maintenant, j'aurais 'ait mes arrangements pour l'accompagner, eût-il fallu ')our cela remercier immédiatement sir Percival. En l'état des choses, les désirs de milady, exprimés seulement à la dernière minute, m'étaient révèles trop tard pour que j'y pusse donner satisfaction.

Elle sembla comprendre cela elle-même sans me donner le temps de m'expliquer, et ne manifesta pas une seconde fois le désir de m'a voir pour compagne de voyage. Le train s'arrêtait au bord du quai. Milady remit au jardi-

nier un petit cadeau pour ses enfants, et, avant de monter en voilure, fidèle à ses façons simples et cordiales, elle me lendit la main.

— Vous avez été bien bonne pour moi et pour ma sœur, iit-elle ; et cela, lorsque nous ne pouvions, elle et moi, 3ompter sur aucune amitié. Je garderai de vous un souvenir reconnaissant aussi longtemps que je vivrai pou? me rappeler quelqu'un ou quelque chose. Adieu ! — e'. que Dieu vous accorde sa bénédiction !...

Elle prononça ces mots avec un accent et une physionomie qui firent monter des larmes dans mes yeux; -» elle les prononça comme si elle me disait adieu pour toujours.

— Adieu, milady, répondis-je, l'aidant à monter et tâchant de la ranimer un peu; adieu, mais pour aujourd'hui seulement; adieu, avec mes vœux les meilleurs et les plus affectueux pour votre bonheur en d'autres temps!...

Elle secoua la tête, et semblait frissonner en s'installant dans le w^agon. Le garde referma la portière : — Croyezvous aux rêves?... me dit-elle tout bas, se penchant en dehors... Mes rêves, la nuit dernière, ont été tels que jamais encore je n'en avais eu de pareils; en ce moment-ci mêuje, la terreur qu'ils m'ont laissée plane autour de moi... Le sifflet retentit avant que j'eusse pu répondre, et le train s'ébranla. Le visage pâle et calme de milady se tourna vers moi pour la dernière fois; une tristesse solennelle y était empreinte, tandis que, de la portière, elle me regardait. Elle me fit un signe de la main, — et je ne l'ai plus revue.

Vers cinq heures de l'après-midi, le même jour, me trouvant un peu de répit au milieu des soins domestiques dont j'étais maintenant accablée, je me relirai chez moi, toute seule, voulant lâcher de me calmer en lisan* quelques passages des sermons de mon mari. Pour la première Ibis de ma vie, je m'aperçus que ces pieuses et consolantes paroles ne parvenaient pas à fixer mon attention. Concluant de là que le départ de lady Glyde avait

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dû me troubler au delà de ce que je croyais moi-mênie, je mis de côlé le volume, et j'allai l'aire un tour dans le jardin. Aucun motif. ne devait me l'aire penser que sir Percival fût déjà rentré; je n'avais donc aucun scrupule à me montrer ainsi autour du château.

.Mon élonnement fut grand lorsque, en tournant le coin des bâtiments et arrivée en vue des jardins, j'y aperçus une personne étrangère. C'était une femme; — elle suivait lentement les allées, le dos tourné vers moi, cueillant des fleurs.

Comme j'approchais, elle m'entendit, et se retourna.

Mon sang se figea dans mes veines; l'étrangère du jardin n'était autre que mislress Rubellef

Je ne pouvais ni bouger ni parler. Elle remonta vers moi, aussi tranquillement que jamais, tenant toujours ses fleurs à la main.

Qu'y a-t-il donc, madame? demanda-t-elle avec un sang-froid parfait.

— Vous ici ? m'écriai-je dès que j'eus pu reprendre haleine. Vous n'êtes pas allée à Londres ? Vous n'êtes pas dans le Cumberland ?...

Mistress Rubelle humait ses fleurs avec un sourire de malicieuse pitié : — Certes non,*dit-elle; je n'ai jamais quitté Blackwater-Park...

Je rassemblai assez de courage et assez d'haleine pour lui adresser une autre question.

— Mais oià donc est miss Halcombe?. ..

Mislress Rubelle, cette fois, me rit franchement au nez, et voici, textuellement, ce qu'elle me répondit :

— Miss Halcombe non plus, n'a point quitté Blackwater-Park...

Lorsque j'entendis cette réponse étonnante, toutes mes pensées refluèrent aussitôt vers l'instant où je m'étais séparée de lady Glyde. C'est tout au plus si je puis dire que je m'adressais des reproches, — mais, dans ce moment, je crois que j'aurais donné mes économies de bien des années pour avoir su, quatre heures plus tôt, ce qui m'était révélé maintenant.

tOO LA FEMME EN BLANC

Mistress Rubelle attendait, arrangeant son bouquet paisiblement, ce que je pouvais avoir à lui dire.

Or, justement, je ne trouvais pas une parole. Je songeais à l'épuisement physique, à la santé affaiblie de lady Glyde; et je redoutais le moment oii tomberait sur elle l'écrasante découverte que je venais de faire. Pendant une minute, et même davantage, mes craintes au sujet de ces pauvres ladies m'empêchèrent de parler. Au bout de ce temps, mislress Rubelle, jetant par-dessus son bouquet un regard oblique ; — Voici, madame, dit- elle, sir Percival, revenu de sa promenade...

Je l'avais vu en même temps qu'elle. Il venait vers nous, de son fouet fauchant les fleurs avec une espèce de joie cruelle. Lorsqu'il fut assez proche de nous pour nous reconnaître, il s'arrêta, frappa sa botte de son fouet, et partit d'un éclat de rire si discord et si violent que les oiseaux s'enfuirent, effrayés, de l'arbre sous lequel il était.

— Eh bien! mistress Michelson, me dit-il, vous avez enfin, n'est-ce pas découvert le pot-aux-roses?...

Je ne répondis point. Il se tourna vers mistress Rubelle.

— Quand vous êles-vous montrée au jardin?

Il n'y a guère qu'une demi-heure, monsieur. Vous m'aviez annoncé que je reprendrais ma liberté dès que lady Glyde serait partie pour Londres.

— Parfaitement. Ce n'est pas un blâme, c'est une simple question...

Il attendit un moment, et m'adressa de nouveau la parole : — Tout cela vous paraît incroyable, n'est-il pas vrai ? disait-il d'un ton railleur. Eh bien ! venez par ici 1 . . . vous verrez par vous-même...

Passant le premier, il nous mena vers la façade du château ; je le suivais et mistress Rubelle marchait derrière moi. Quand nous eûmes traversé les grilles, il fit halte, et me montrant de son fouet le pavillon du milieu, celuiià même qui depuis longtemps ne sert plus.

— C'est-là, me dit-il. Regardez au premier étage ! Vous connaissez les anciennes chambres à coucher du temps de la reine Elisabeth?... Dans une des meilleures, au moment

OÙ je VOUS parle, se trouve miss Halcombe, parfaitement à son aise et en voie de guérison... Conduisez-l'y, mistress Rubelle (vous avez sans doute votre clef sur vous?) conduisez-y mistress Michelson, et laissez-la se bien assurer que, cette fois, il n'y a pas de tromperie...

Le ton sur lequel il me parlait, et les quelques instants qui s'étaient écoulés depuis notre sortie du jardin, m'aidèrent à retrouver un peu de sang-froid, Ce que j'aurais fait, à ce moment critique, si toute ma vie s'était passée au service des autres, il me serait impossible de le dire. Etant ce que j'étais, ayant les sentiments, les principes, l'éducation d'une lady, je ne pouvais hésiter sur le parti qui me restait à prendre. Mon devoir envers moi-même et mon devoir envers lady Glyde m'interdisaient également de rester sous les ordres d'un homme qui nous avait honteusement trompées toutes deux, par une série d'odieuses dissimulations.

-- Avec votre permission, sir Perci val, j'aurais quelques mots à vous dire en particulier. Cela fait, je serai toute disposée à me rendre, avec cette personne, dans la chambre de miss Halcombe...

Mistress Rubelle, que j'avais indiquée par un léger mouvement de tête, aspira, d'un air insolent, les parfums de son bouquet, et s'écarta de nous d'un pas délibéré, se dirigeant vers la porte du château.

— Eh bien ! dit sir Percival avec une sorte d'aigreur, qu'y a-t-il maintenant ?

— Je désirais vous faire savoir, monsieur, que j'entends résigner les fonctions dont je suis chargée à Blackwater- Park... Telle fut Itttéralement ma déclaration. Je l'avais résolu, les premières paroles que je lui adresserais devaient exprimer l'intention bien formelle de quitter son service.

Il me foudroya d'un de ses plus noirs regards, et, par an geste irrité, enfonça ses mains dans les poches de sa I redingote.

! —Pourquoi? dit-il; j'aimerais assez à savoir pourquoi.

— Il ne me conviendrait pas, sir Percival, d'exprimer une opinion sur ce qui s'est passé dans ce château. Mon

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désir est de n'oITenser personne. Tout ce que je veux dire, c'est que je ne crois pas pouvoir mettre d'accord, avec mes devoirs envers lady Glyde et envers moi-même, une plus longue persistance à demeurer sous vos ordres.

— Et trouvez-vous d'accord avec vos devoirs envers moi de me jeter ainsi vos soupçons à la face ? s'écria-t-il brusquement, avec un vif éclat de colère. Je vois parfaitement oii vous en voulez venir. Vous avez interprété d'une manière basse et sournoise l'innocente déception que, pour son bien, nous avons pratiquée envers lady Glyde. Un changement d'air immédiat était une des conditions essentielles de son rétablissement, et, — vous le savez comme moi, —jamais elle ne serait partie d'ici, sachant que miss Halcombe y était encore. Elle a donc été trompée dans son propre intérêt, et peu m'importe qui le saura. Partez, si cela vous convient. Des femmes de charge qui vous vaillent, on n'a qu'à se baisser pour en avoir. Allez-vous-en donc aussitôt qu'il vous plairai — mais prenez garde aux médisances que vous seriez tentée de mettre en circulation sur ma personne et mes affaires, quand vous aurez quitté mon service. Dites la vérité, mais rien que la vérité, si vous ne voulez vous en repentir. Assurez-Vous par vous-même que miss Halcombe est ici : vérifiez si elle n'a pas été aussi bien soignée dans un appartement que dans l'autre. Rappelezvous les prescriptions du docteur lui - même sur la nécessité de procurer, aussitôt que possible, un changement d'air à lady Glyde. Pesez bien tout cela dans votre esprit, et voyons, maintenant, si vous oserez dire quoi que ce soit contre moi ou contre la marche que j'ai suivie!...

Ces paroles irritées débordèrent de sa bouche, tout d'une, haleine, tandis qu'il allait et venait, faisant siffler son fouefc autour de lui.

Rien, dans son altitude ou dans ce qu'il disait, n'était de nature à ébranler mon jugement sur le lissu de honteuses faussetés que, la veille, il avait débitées devant moi, ou sur la fourberie cruelle qu'il avait employée pour séparer lady Glyde de sa sœur et lui faire faire à Lon

drcs un voyage inutile, au moment même où elle élait à moitié privée de sa raison par suite des inquiétudes que lui causait miss Halcombe. Tout naturellement, je gardai ces idées par devers moi, et n'ajoutai rien qui pût l'irriter ; mais je n'en étais pas moins résolue à persister. Une réponse douce détourne la colère, et je contins mes sentiments, en conséquence, lorsque vint mon tour de répliquer :

— Tant que je serai à votre service, sir Percival, lui dis-je, j'espère connaître assez mes devoirs pour ne pas m'enquérir de vos motifs. Quand je n'y serai plus, j'espère que je saurai me tenir assez à ma place pour ne point parler de ce qui ne me regarde pas.

— Quand voulez-vous partir ? me demanda-t-il, m'in-' terrompant avec assez peu de cérémonie. Ne supposez pas que j'ai le moindre désir de vous garder : ne supposez pas que je m'inquièle de vous voir quitter le château. J'agis en tout ceci, du commencement à la fin, en toute franchise et sans rien vouloir cacher... Quand vous plaîtil de partir?...

— Je désirerais quitter aussitôt que mon départ ne vous gênera pas, sir Percival.

— Mes convenances n'ont rien à faire avec votre départ. Je quitterai le château, quoi qu'il arrive, demain matin, et je puis régler vos comptes dès ce soir. Si vous voulez vous conformer aux convenances de quelqu'un, préoccupez-vous de celles de miss Halcombe. L'engagement de mistress Rubelle finit aujourd'hui ; elle a ses raisons pour rentrer à Londres dès ce soir. Si vous parlez immédiatement, miss Halcombe restera donc dénuée de toute assistance...

J'espère n'avoir pas à dire que j'étais parfaitement incapable d'abandonner miss Halcombe, dans des circonstances aussi difficiles que celles où elle se trouvait ainsi que lady Glyde. Après m'être fait répéter par sir Percival que mistress Rubelle partirait immédiatement si je prenais sa place, et après avoir aussi obtenu de lui la permission de faire en sorte que M. Dawson recommençât à surveiller sa malade, je consentis volontiers à rester a

Blackwater-Park jusqu'à ce que miss Halcombe n'eût plus besoin de moi. Il fut réglé que je préviendrais huit jours d'avance, quand je voudrais partir, le « solicilor » de sir Percival, et qu'il se chargerait de me faire remplacer. Toutes ces questions furent discutées en peu de mots. L'affaire conclue, sir Percival tourna brusquement sur ses talons et me laissa hbre d'aller rejoindre mistres Rubelle. Cette bizarre étrangère était restée assise tout tranquillement sur le pas de la porte, attendant que je pusse la suivre dans la chambré de miss Halcombe.

Je n'étais pas tout à fait à mi-chemin du château, lorsque sir Percival, qui s'en allait dqns la direction opposée, s'arrêta tout à coup et me rappela :

• — Pourquoi quittez-vous mon service ? me demandat-il.

Après ce qui venait de se passer entre nous, la question était si extraordinaire, que tout d'abord je n'y trouvai pas de réponse.

— - Prenez-y garde, continua-t-il; je ne sais pas, moi, pourquoi vous vous en allez. Il vous faudra bien, je suppose, expliquer votre départ de chez moi, lorsque vous prendrez une autre place. Quelle raison donnerez-vous?... La séparation de la famille?... Fst-ce bien cela ?

~ Je ne vois pas d'objection [ "^itive, sir Percival, à cg que cette explication soit adoptét.

— Fort bien ! c'est tout ce que i voulais savoir. Si on vient aux renseignements, je donne ^i ce motif choisi par vous-même. Vous vous retirez par suite de circonstances qui obligent la famille à se séparer...

Avant que j'eusse pu ajouter une parole, il se détourna de moi comme naguère, et partit à grands pas dans la direction du parc. Ses façons d'être m'étonnaient au même degré que son langage. Je dois avouer qu'il me faisait peur.

La patience de mislress Rubelle elle-même commençait a s'épuiser, lorsque je la rejoignis à la porte du château.

— Enfin ! s'écria l'étrangère en haussant ses maigres épaules. Puis elle me conduisit dans la portion inhabitée du bâtiment, monta les escaliers, et, avec la clef dont

elle était pourvue, ouvrit au fond du corridor la porte donnant accès dans les anciens appartements du temps d'Elisabeth; porte dont je n'avais jamais vu se servir depuis que j'habitais Blackwater-Park. Quant aux apparlements eux-mêmes, je les connaissais bien, y étant entrée plusieurs fois, mais par l'autre côté du château. Mistress Rubelle s'arrêta devant la troisième porte donnant sur l'ancienne galerie, m'en remit la clef ainsi que celle de la porte de communication, et me dit que, là, je trouverais miss Halcombe. Avant d'entrer, je pensai qu'il serait bon de lui l'aire comprendre que sa mission était désormais terminée. Je lui dis, par conséquent, en termes fort clairs, que dorénavant je me chargeais seule des soins à donner à la malade.

— Enchantée qu'il en soit ainsi, madame, me dit mistress Rubelle. J'ai grandement besoin de partir.

— Quitterez -vous aujourd'hui? lui demandai-je, pour mieux m'assurer d'elle.

— Puisque vous êtes en fonctions, madame, je partirai d'ici à demi-heure. Sir Percival a bien voulu mettre à ma disposition le jardinier et le cabriolet pour le moment oii j'en aurais besoin. Je m'en servirai, d'ici à demi-heure, pour me rendre à la station. Mes paquets sont déjà faits par avance. J'ai l'honneur, madame, de vous souhaiter le bonjour...

Elle me fit vivement une petite révérence écourtée, et s'en retourna le long de la galerie, fredonnant une chansonnette dont elle battait gaiement la mesure avec le bouquet qu'elle tenait à la main. J'éprouve un véritable plaisir à dire que, depuis lors, je n'ai jamais revu mistress Rubelle.

Lorsque j'entrai dans la chambre, miss Halcombe était endormie. Je la contemplais avec inquiétude, ainsi étendue dans ce grand lit de forme antique et d'aspect sinistre. Elle n'avait certainement pas plus mauvaise mine qu'au moment oij j'avais cessé de la voir. Et je suis forcée d'admettre que, selon toute apparence, elle n'avait imânqué d'aucuns soins. La chambre était assez pauvreiment meublée, un peu poudreuse, et fort obscure; mais la fenêtre (qui donnait sur une cour solitaire, située der-

rière le château) était ouverte de manière à renouveler ^l'air et, en somme, on avait fait tout ce qui était possible pour rendre l'appartement confortable. La tromperie de sir Percival n'avait donc rien de réellement cruel qu'à l'égard de lady Glyde. L'unique mauvais procédé que lui ou mistress Rubelle se fussent permis envers miss Halcombe se bornait, autant que j'en pouvais juger, à l'avoir ainsi séquestrée et dérobée aux regards.

Je sortis sans bruit, laissant la malade à son paisible sommeil, pour aller porter au jardinier les instructions en vertu desquelles j'espérais apaiser et rappeler le docteur. Je priais cet homme, quand il aurait conduit mistress Rubelle à la station, de passer au retour par l'habitation de M. Dawson, et d'y laisser en mon nom un message verbal, invitant le docteur à me venir voir. Je savais d'avance qu'il ne me refuserait pas cette visite, et qu'il resterait volontiers, quand une fois il saurait que le comte Fosco n'était plus au château.

Dans le temps voulu, le jardinier vint me rendre compte de sa mission. Mes ordres avaient été suivis de point en point. Le docteur me faisait dire que, légèrement indisposé lui-même, il n'en viendrait pas moins, si cela se pouvait, dès le lendemain matin.

Après s'être acquitté de ce message, le jardinier était sur le point de se retirer, mais je l'arrêtai pour lui demander de revenir, avant la nuit, s'installer auprès do nous dans une des chambres vides, afin de se trouver à portée de voix si par hasard on avait besoin de lui. 11 comprit assez facilement que je n'eusse pas grande envie de rester seule toute la nuit daus la portion la plus délabrée de ce château en ruines, et nous convînmes qu'il ', viendrait entre huit et neuf heures.

Il vint, en effet, très-ponctuellement, et j'eus lieu de me féliciter de la précaution que j'avais prise ainsi. Avant qu'il fût minuit, sir Percival s'abandonna, de la manière la plus étrange et la plus alarmante, à un accès de son étrange humeur; et si le jardinier ne se fût pas trouvé là pour le calmer à l'instant même, je frémis à la pensée de ce qui eût pu arriver.

Pondant toute l'oprès-midi, ot aussi pondant la soirée, il avait vagué dans la maison ot dans l'enclos, pressé par e ne sais quelle excitation désordonnée; ayant très-pro- )ablement, selon moi, pris du vin avec excès pendant ion dincr solitaire, Quoi qu'il en soit, je l'entendis appeiei irès-haut et d'une voix irritée, dans l'aile neuve du château, tandis que, par surcroit de précautions, j'explorais encore une fois, dans toute sa longueur, l'antique galerie. Le jardinier courut aussitôt le rejoindre en bas; et je formai la porte de communication pour éviter, si cela était possible, que ce bruit alarmant ne parvînt auK oreilles de miss Ilalcombe. Il s'écoula une bonne demiheure avant que le jardinier reparût.

Il déclarait que son maître avait complètement perdu la tête ; — non pas, comme je l'avais supposé, sous l'influence de la boisson, mais par suite d'une espèce de panique ou de frénésie qu'il était impossible de s'expliquer. Il avait trouvé sir Percival tout seul dans le vestibule qu'il arpentait à grands pas, jurant, avec tous les dehors de l'emportement le plus extrême, qu'il ne resterait pas seul une minute de plus dans cette espèce de cliàtcau-prison dont le sort l'avait gratifié; à l'instant même, au milieu de la nuit, il entendait se mettre en route.

Le jardinier, venant à paraître, avait été immédiatement renvoyé avec force blasphèmes et force menaces, plus l'ordre d'atteler sans retard le cheval au cabriolet. Un quart-d'heure après, sir Percival, qui le rejoignit dans 'h cour des écuries; sautait dans la voiture, et fouettant le cheval de manière à lui faire prendre le galop, sien j était allé le visage aussi pâle que l'est, sous les rayons de la lune, le feuillage argenté des frênes. Le jardinier l'aval» entendu crier et jurer devant la « lodge » pour réveiller le concierge et se faire ouvrir la grille; la grille ouverte^ [il avait entendu, dans le silence de la nuit, le cabriolef [rouler avec une espèce de fureur, et, pour le momenî:^ "il n'en savait pas davantage.

Le lendemain, ou peut-être le surlendemain (car mes souvenirs ne sont pas bien fixés à cet égard), le cabriolet

fut ramené de Knowlesbury, la ville la plus voisine, par le palfrenier de la vieille auberge. Sir Percival s'y était arrêté, pour repartir ensuite par le chemin de fer, sans que cet homme pût nous dire dans quelle direction. Ni de lui, ni de personne autre, je n'ai reçu, depuis lors, le moindre renseignement sur les démav.hes de sir Percival; et je ne sais pas même, au moment où j'écris, s'il est en Angleterre ou à l'étranger. Nous ne nous sommes plus rencontrés, lui et moi, depuis le moment oii, comme m criminel qui s'échappe, il quittait à la hàle son propre château; et mon désir fervent, ma fervente prière, c'est que l'avenir ne nous replace jamais l'un vis-à-vis de l'autre.

Le récit de la part que j'ai prise à quelques incidents de cette chronique de famille tire maintenant à sa fin.

On m'a informée que tous les détails relatifs au réveil de miss Halcombe et à ce qui se passa entre nous, lorsqu'elle me retrouva près de son chevet, ne sont point essentiels au but qu'on se propose d'atteindre en me demandant le présent exposé de faits. Il me suffira donc de dire ici qu'elle n'avait pas elle-même conscience des moyens adoptés, pour la transférer de la partie habilée du château dans celle où personne ne logeait plus. Elle était plongée, quand ceci eut lieu, dans un profond sommeil, dont elle ne pouvait dire s'il était naturel ou obtenu par des moyens factices. Pendant mon voyage à Torquay, et en l'absence de tous les domestiques à l'exception de Margaret Porcher (laquelle était toujours à manger, à boire ou à dormir, dès qu'elle ne travaillait plus), la translation secrète de miss Halcombe, d'une partie du château dans l'autre, avait certainement dû s'accomplir sans aucun obstacle. Mistress Rubelle (ainsi que je pus m'en assurer en examinant la chambre) avait des pro- "visions et toute espèce d'ustensiles de ménage, en même temps que les moyens de faire chauffer de l'eau, du bouillon, etc., sans être obligée d'allumer du feu. Rien ne lui avait manqué durant le peu de jours où elle avai^ partagé la caplivitcdela malade, confiée à ses soins. Elle avait refusé de répondre aux questions que tout natu-

rcllomeiit lui adressait miss Ilalcombc ; mais sous aucun autre rapport, elle ne l'avait ni maltraitée, ni négligée. A part la honte qu'elle avait encourue en se prêtant à une ignoble déception, je ne vois pas qu'en bonne conscience, je puisse faire valoir aucun grief contre mistress RubcUe.

Je n'ai besoin d'entrer dans aucun détail (et ceci m'est \m vrai soulagement) sur la manière dont miss Halcombe ressentit la nouvelle du départ de lady Glyde, et les bruits bien autrement tristes qui nous arrivèrent, trop peu de temps après, à Blackwater-Park. Dans l'une et l'autre occasion, je préparai d'avance son esprit avec toute la douceur, tous les soins possibles; n'ayant les conseils du docteur pour me guider que dans le second cas seulement, attendu que M. Davvson, retenu chez lui par sa sanlé, ne put venir au château que plusieurs jours après y avoir été mandé. Ce fut là un bien triste passage dans ma vie; une époque dont maintenant encore le souvenir m'est pénible, et pénible la relation par écrit.

Les consolations religieuses dont j'appelais la bénédiction sur la tèle de miss Halcombe furent longtemps à produire leur effet; j'espère pourtant et je crois qu'elles finirent par lui être pleinement accordées. Je ne la quittai que lorsque ses forces furent revenues; le même train nous emmena toutes deux loin de ce misérable château. Nous nous séparâmes à Londres, bien tristement. Je restai à Islington, chez une parente; elle retourna chez M. Fairlie, dans le Cumberland.

Je n'ajouterai ici que peu de lignes, avant de clore un si pénible récit. Elles me sont dictées par le sentiment du devoir.

En premier lieu, je désire constater la conviction personnelle oii je suis qu'aucun blâme quelconque, se rattachant aux événements que je viens de rapporter, ne saurait être imputé au comte Fosco. Je suis informée que sa conduite lui a valu des soupçons menaçants, et que de très-graves inductions ont pour point de départ la conduite de Sa Seigneurie. Je n'en reste pas moins inébranlablement persuadée de l'innocence du comte. S'il

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aida sir Percival à m'envoyer à Torquay, ce fut sous l'empire d'une illusion qui, en sa qualité d'étranger à la J^mille et au pays, ne doit lui attirer aucun blâme. S'il es vrai, de plus, qu'il ail contribué à introduire mistress Rubelle chez sir Percival, ce l'ut son malheur, et non sa faute, que cette étrangère se trouvât être assez vile pour se prêter à la déception projetée, exécutée par le mailre du château. Dans l'intérêt de la bonne morale, je croiâ devoir protester contre toute censure, gratuitement, étourdiment portée sur les démarches du comte.

En second lieu, je désire exprimer mon regret de ns pouvoir me rappeler le jour précis où lady Glyde parti! de Blackwater-Park pour se rendre à Londres. On me dil qu'il est de la dernière importance d'assigner une date exacte à ce déplorable voyage; et j'ai consciencieusement fouillé ma mémoire pour me le rappeler. Cet effort ne m'a menée à rien. Tout ce dont je me souviens à présont, c'est que le voyage eut lieu dans la dernière quinzaine de juillet. Nous savons tous combien il est dilTicile, après un long laps de temps, de fixer une date précise, à moins qu'on n'ait eu soin d'en prendre note par écrit. Cette dilTiculté s'est encore accrue , en ce qui m-e concerne, par les événements confus et d'une nature alarmante qui marquèrent l'époque du départ de lady Glyde. Je voudrais de bon cœur avoir écrit, dans ce tempslà, un a mémorandum » quotidien. Je voudrais de bon cœur avoir cette date dans ma mémoire, comme j'y ai le visage de cette pauvre dame, accoudée à la portière du wagon, et me jetant, pour la dernière fois, un triste regard

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Le récit est conlinué par divers.

RELATION DE HEISTER PINIIORN, CUISINIÈRE BU COMTE FOSCO. (Écrite sous sa (Ixicc)

J'ai le regret de confesser que je n'ai jamais appris à lire ou à écrire. J'ai été toute ma vie une pauvre femme, travaillant dur, et j'ai garde toujours une bonne réputation. Je sais qu-e c'est un méfait et un péché de dire des choses qui ne sont pas, et c'est ce que je me garderai bien de faire en cette occasion. Je dirai tout ce que je sais; et je prie humblement le gentleman qui écrit ce que je dis de corriger mes fautes de langage à mesure que nous irons; il voudra bien tenir compte de ce que je n'ai pas reçu d'éducation.

Dans le cours de l'été dernier, je me trouvais hors de condition (sans qu'il y eût de ma faute); et j'enlendis parler d'une place, comme simple cuisinière, au n^ o, Forest-Road, Saint-John's Wood. Je pris la place à l'essai. Le nom de mon maître était Fosco. Ma maîtresse était Anglaise et « lady ». Il était comte, et elle était comtesse. Lorsque j'y entrai, une jeune fille s'y trouvait engagée comme servante pour tout faire. Elle n'était ni trop propre ni trop ordonnée, mais il n'y avait pas de vice

chez elle. Elle et moi étions les seules domestiques (Je la maison.

Le maître et la maîtresse arrivèrent après que nous fûmes installées. Et, à peine arrivées, on nous dit, en bas, qu'on attendait quelqu'un de la campagne.

La personne qu'on attendait était la nièce de ma maîtresse, et on apprêta pour la recevoir la chambre à coucher du fond, au premier étage. Ma maîtresse m'averlit quelady Glyde (ainsi s'appelait cette personne) était dans un triste état de santé, et que j'aurais par conséquent à soigner tout particulièrement ma cuisine. Elle devait venir le jour même, pour autant que je m'en souvienne; — mais, n'importe de quoi il s'agisse, ne vous fiez point trop, là-dessus, à ma mémoire. J'ai le regret de dire qu'il est assez inutile de me questionner sur les jours du mois, de la semaine, et le reste. Excepté les dimanches, les trois quarts du temps, je n'y prends pas garde, étant une femme qui travaille dur et qui n'a pas reçu d'éducation. Tout ce que je sais, c'est que lady'Glyde arriva, et quand elle arriva, elle nous fit, ma foi, une belle peur. Je ne sais pas au juste comment monsieur la fit entrer dans la maison ; car, à ce moment, j'étais rudement occupée. Mais il l'amena dans l'après-midi, à ce que je crois. Ce fut la servante qui alla leur ouvrir la porte et qui les introduisit au salon. Elle n'était pas revenue depuis longtemps avec moi dans la cuisine, quand nous entendîmes, en haut, un tintamarre; la sonnette du salon allait comme une folle, et la voix de madame appelait au secours.

Nous montâmes en courant toutes deux, et là, nous vîmes cette dame étrangère étendue sur le sofa, la figure toute blanche, comme celle d'un fantôme, les mains étroitement fermées, et la tête tirée en bas, d'un côté. Elle avait été prise d'une frayeur soudaine, à ce que disait ma maîtresse; et monsieur disa't, lui, qu'elle était tombée en convulsions. Étant celle qui connaissait le mieux le quartier, je courus dehors pour aller chercher le médecin le plus proche. Je devais d'abord aller chez Goodricke et Garth, qui travaillent ensemble comme associés; ils

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jouissent d'une bonne réputation et d'une bonne clientèle; du moins, l'avais-je cnlendu dire dans tout Saint- Jolm's Wood. M. Goodricke était chez lui, et s'en vint tout aussitôt avec moi.

Il se passa quelque temps avant qu'il pût se rendra bien utile. La pauvre lady tombait d'un accès dans l'autre, — et continua ainsi jusqu'à ce que, tout épuisée, elle devint aussi maniable qu'un enfant nouveau-né. Alors nous la mîmes au lit. M. Goodricke alla chez lui chercher des remèdes et revint au bout d'un quart d'heure ou approchant. Outre les remèdes, il rapportait un morceau de bois d'acajou, creusé en dedans, et qui avait la forme d'une espèce de trompette; après avoir attendu quelque temps, il en plaça un bout sur le cœur de la *dame, appliqua son oreille à l'autre, et se mit à écouter avec soin.

Quand il eut fini, voilà qu'il dit à ma maîtresse, laquelle était dans la chambre : — Ceci est un cas très-grave, dit-il; je vous recommande d'écrire immédiatement aux amis de lady Glyde... Ma maîtresse lui dit alors : — Estce que c'est une maladie de cœur?... Et il répond : — Oui; une maladie de cœur de l'espèce la plus dangereuse... Il lui dit ensuite exactement ce qu'il pensait que c'était, mais pour comprendre il fallait en savoir plus long que votre servante. Pourtant, je me rappelle bien qu'il finit en disant que, « ni son aide, ni celle d'aucun autre médecin ne pourrait, il le craignait bien, servir à grand'chose. »

Ma maîtresse prit ces mauvaises nouvelles plus tranquillement que monsieur. Ce dernier était une espèce d'homme âgé, gros et gras, qui nourrissait des oiseaux ^ jet des souris blanches, leur parlant comme à des enfants baptisés. Il semblait avoir grandement à cœur ce qui venait d'arriver : — Ah! cette pauvre lady Glyde! cette •pauvre lady Glyde ! disait-il, — et il marchait à grands pas, tordant ses grosses mains, bien plus semblable à un .comédien qu'à un gentleman. Pour une seule question que ma maîtresse posait au docteur sur les chances de guérisun qu'avait encore la maladç, monsieur en làisail

au moins cinquante. Je déclare qu'il nous ennuyait tous, et quand il vint à se calmer enfin, il s'en alla dans 1? bout du jardin qu'il y a derrière la maison, cueillir de petits bouquets' pour rire, qu'il me demandait de monter, et dont il voulait qu'on décorât la chambre de la malade. comme si cela eût pu lui faire le moindre bien ! J'imagine qu'il a dû avoir,, par moments, quelque petite fêlure à b tête. Du reste, point mauvais maître :" parlant toujours avec une civilité monstrueuse, et des manières tout à fait gaies, faciles et caressantes. Je le préférais de beaucoup à madame. Voilà ce qu'on appelle une dure maitresse si jamais il en fut.

Aux approches de la nuit, la dame se ranima un peu. Elle avait été auparavant si fatiguée de ses convulsions, qu'elle ne bougeait plus ni pied ni patte, et ne disait rien à personne. Maintenant elle remuait dans le lit, et d'un air étonné regardait tantôt la chambre, tantôt nous. Bien portante, elle avait dû être une jolie femme, avec des cheveux blonds, les yeux bleus et tout ce qui s'ensuit. Son somm.eil fut troublé pendant la nuit; du moins à ce que me dit ma maîtresse, qui avait voulu rester seule auprès d'elle. Je ne montai qu'une fois, avant de m'aller coucher, désirant savoir si on avait besoin de moi; dans ce moment-là, elle se parlait à elle-même d'une manière confuse et désordonnée. Elle semblait éprouver un extrême désir de s'entretenir avec quelqu'un qui était quelque part, bien loin d'elle. La première fois, je ne pus distinguer le nom; et comme elle le répétait, monsieur vint toquer à la porte, avec sa poignée de questions habituelle et sa poignée de bouquets pour rire.

Quand je remontai, le lendemain matin, de bonne heure, ja dame était de nouveau à bout de forces, et reposait? dans une espèce de demi-sommeil. M. Goodricke amena son associé M. Garth, pour avoir ensemble une consultation. Ils dirent qu'à aucun prix il ne fallait troubler son repos. Retirés à l'autre bout de la chambre, ils firent cent questions à madame sur ce qu'avait été autrefois la santé de lady Giyde, et qui l'avait soignée? et si elle avait eu jamais quelques longs et cruels chagrins? Je me rap-

pelle que madame répondit: « Oui » à celte dernière question. M. Goodricke alors rcj^nrda M. Garth en secouant la tête, et M. Garth secoua la tète en regardant M. Goodricke. Ils sçmblaient croire que le chagrin pouvait être pour guelque chose dans le mal que la dame avait au cœur. Pauvre créature! il n'y avait qu'à la voir pour prendre en pitié ce pauvre corps si frôle 1 En aucun temps, elle 7/'avait pu être que bien peu forte; - bien peu forte, j'en mettrais ma main au feu.

Le même jour, un peu plus tard, quand elle se réveilla, la pauvre dame sembla tout à coup changée. On eût dit qu'elle allait beaucoup mieux. Du reste, on ne nous la laissa pas voir, ni à moi ni à la servante, pour ne pas la troubler par l'aspect de personnes étrangères. Ce fut mon maître qui me dit qu'elle allait mieux. Ce changement l'avait mis d'une humeur charmante, et, du jardin il élait venurcgarderà la fenêtre de la cuisine, déjà coiffé' pour sortir, de son grand chapeau blanc à larges bords'

- Ma brave dame, me disait-il, lady Glyde va mieux' J'ai l'esprit un peu plus à l'aise qu'il n'était, et je vais dcmuiller mes grosses jambes moyennant une petîce promenade d'été. Me donnerez-vous quelque ordre à porterp Me ciiargcz-vous de quelque emplette, ô reine des cordons bleus? et que fabriquez-vous là, s'il vous plaît? Une belle tarte pour le dîner? Force croûte, je vous prie force croûte bien croquante, ma chère, qui fonde et s'emiette délicieusement dans la bouche!... — TeP-s étaient ses manières. Il avait plus de soixante ans, e'tU raflolait de pâtisserie. Vit-on jamais chose pareille'?

Le médecin revint dans la matinée, et s'assura par luiaierae que lady Glyde s'était réveillée en meilleur état V aous défendit de lui parler et même de la laisser nôu^' adresser la parole, si, par hasard, elle y était disposéeajoutant qu'il fallait, avant tout, la tenir tranquille et la fan-e dormir le plus possible. Elle ne semblait pas avoir grande envie de causer lorsque je la vis, - si ce n'est la nuit d avant, et alors, comme on l'a vu, je ne pus saisir ce quelle disait. - Elle avait l'air trop complètement abattue pour cela. M. Goodricke n'était pas, à beaucouo

près, aussi rassuré que monsieur sur le compte de la pauvre dame. En descendant il ne dit rien, si ce n'est qu' « il repasserait vers les cinq heures. »

Il était à peu près cela (et monsieur n'était pas encore rentré à la maison), lorsqu'on sonna très-fort de la chambre à coucher, et madame accourut sur le palier, me priant d'aller chercher M. Goodricke et de lui dire que la malade s'était évanouie. J'avais déjà mis mon chapeau et mon châle, lorsque, par^ bonne chance, le docteur lui-même vint faire à la maison la visite qu'il avait promise.

Je lui ouvris et montai avec lui. — Lady Glyde était comme à son ordinaire, lui dit ma maîtresse sur le seuil de la porte; elle était éveillée, et regardait autour d'elle avec une étrange expression d'abattement désolé, quand je l'ai entendue pousser une espèce de demi-cri, et à l'instant même elle s'est trouvée mal...

Le docteur s'avança vers le lit et s'approcha de la malade. Au premier regard qu'il jeta sur elle, il prit un air très-sérieux, et posa la mainsurle cœur de la pauvre dame.

Ma maîtresse avait les yeux fixés sur le visage de M. Goodricke;— Elle n'est pas morte? dit-elle à voix basse, et prise d'un tremblement soudain de la tête aux pieds.

— #Si, répondit le docteur, très-tranquille et très-grave. ' Elle est morte... Je craignais qu'elle ne passât ainsi, tout à coup, lorsque hier j'auscultai son cœur...

Tandis qu'il parlait, madame se reculait du ht et continuait à trembler : — Morte! murmurait-elle, se parlant à elle-même; morte si brusquement! morte sitôt! Que dira le comte?...

M. Goodricke lui conseilla de descendre et de se calmer un peu. — Vous êtes restée sur pied toute la nuit, lui dit-il, et vous avez les nerfs très-ébranlés. Celte personne, conlinua-t-il, parlant de moi, cette personne demeurera dans la chambre jusqu'à ce que j'aie pu envoyer l'assistance nécessaire...

Madame fit ce qu'il voulait. — Il faut que je prépare le comte, disait-elle, il faut que je le prépare avec beaucoup de ménagements... Ce fui ainsi qu elle nous quilta,.

tremblant de la télé aux pieds; et elle descendit au rezde-chaussée.

— Votre maître est étranger, me dit M. Goodricke, quand ma maîtresse fut sortie. Connail-il les formalités de la déclaration mortuaire? — Je ne saurais vous le dire au juste, répondis-je, mais je pense que non... Le docteur réfléchit une minute, et il dit ensuite : — D'ordinaire, je ne fais pas de ces choses-là; mais il se peut, dans ce cas particulier, que j'épargne beaucoup de trouble à la famille en faisant moi-même enregistrer la mort. D'ici à une demi-heure, je passerai devant le bureau du district, et rien ne sera plus simple que d'y entrer. Dites, s'il vous plaît, que je m'en charge. — Oui, monsieur, lui repartis-je, et avec nos remerciements, bien sûr, pour la bonté que vous avez eue d'y songer. — Cela ne vous contrarie pas de rester ici jusqu'à ce que je puisse vous envoyer la personne qui doit vous remplacer? me dit-il. —-Non, monsieur, répondis-je, je resterai jusqu'alors avec cette pauvre dame. Je suppose, ajoutai-je, qu'on ne pouvait rien faire de plus que ce qui a été fait? — Non, dit-il, rien au monde. Elle a dû souffrir beaucoup avant que je l'aie vue : le cas était désespéré lorsqu'on m'a fait venir. — Ah I mon Dieu, il faut bien en arriver là tôt ou lard, n'est-ce pas, monsieur? lui dis-je... Il ne répondit rien à ceci, et semblait n'avoir pas grande envie de causer. Il me dit simplement : —Bonjour!.., et s'en alla.

A partir de ce moment, je restai au chevet du lit jusqu'à ce que fût arrivée la personne envoyée par M. Goodricke, suivant sa promesse. Le nom de cette personne était Jane Gould. Je lui trouvai l'air d'une femme trèsrespectable. Elle ne fit aucune observation, si ce n'est pour dire qu'elle s'entendait bien à son affaire, et qu'elle en avait déjà « encaissé » pas mal depuis qu'elle était au monde.

Je ne saurais dire comment monsieur reçut la nouvelle, quand elle lui fut donnée pour la première fois, attendu que je n'étais pas là. Lorsque je le vis, il en avait l'air tout accablé, voilà qui est sûr. Il était assis dans un coin, ses grosses mains sur ses gros genoux, la tête bais-

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sce, les yeux hagards. Il ne semblait pas aussi chagrin qu'effarouché, abasourdi, par ce qui venait d'arriver. Ma maîtresse régla tout ce qu'il y avait à faire pour les funérailles. Elles doivent avoir coûté pas mal d'argent : le tercueil, en particulier, était magnifique. Le mari de la défunte se trouvait alors, à ce qu'on nous dit, en pays étranger. Mais ma maîtresse (qui était la tante de l'infortunée lady) décida, d'accord avec des amis qu'elle avait à la campagne (dans le Cumberland, à ce que je crois), qu'elle serait enterrée là, dans la încme tombe que sa mère. Je répète que tout fat fait très-largement par rapport aux funérailles, et monsieur alla lui-même assister à l'enterrement qui se faisait à la campagne. Il avait grand air, dans son deuil complet, avec sa grosse face solennelle, ses larges crêpes et sa démarche lente; — oh! quand à ça, il l'avait!

Pour conclure, voici comment je réponds aux questions qu'on me pose :

1. — Que ni moi ni d'autres domestiques ne vîmes jamais notre maître donner lui-même à* lady Glyde une médecine quelconque.

2. -— Que jamais, pour autant que je puisse savoir ou croire, il n'est demeuré seul dans la chambre avec lady Glyde.

3. — Que je ne suis pas à même de dire ce qui causa la frayeur soudaine dont lady Glyde se trouva saisie, selon ma maîtresse, au moment où elle arriva pour la première fois dans la maison. La cause de cette frayeur ne nous fut jamais expliquée, ni à moi ni à ma compagne rl.e service.

/ L'attestation ci-dessus a été lue, devant moi, d'un bout a l'autre. Je n'ai rien à y ajouter, rien à en retrancher. Je le dis sous mon serment de femme chrétienne ; cec". est la vérité.

(Ici se trouve, pour servir de signature, la croix faitt; par'Hcstcr Pinhorn.)

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