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toute son étendue, et c'est à peine si quelque rare monticule couvert de bruyères, en déguisait, par endroits, la stérilité monotone. Le lac lui-même montait autrefois, bien évidemment, jusqu'à l'endroit oiî je m'étais arrêtée, mais une déperdition graduelte lui a ôté peu à peu environ les deux tiers de son étendue primitive. Dans les basfonds, à un quart de mille environ de l'endroit où j'étais, je voyais ses eaux, lourdes et stagnantes, divisées en llaques et en petits étangs par des joncs et des roseaux emmêlés, ou bien encore par de petites élévations de terrain restées a nu. Sur la rive la plus écartée de moi, les arbres, formant de rechef un épais rideau, arrêtaient net le regard et projetaient leur ombre noire sur les eaux basses et immobiles. En descendant vers le lac, je constatai que le terrain, du même côté, était détrempé, mare* cageux, surchargé d'herbes luxuriantes et de saules à la pâle écorce. L'eau, suffisamment limpide du côté ouvert et sablonneux où donnait le soleil, ressemblait, — sur la rive opposée où elle reposait plus profonde, surplombée par ses bords fangeux couverts de buissons et d'arbres enchevêtrés, — à quelque poison épais et noir.A mesure que j'avançais dans la direction des marécages, les grenouilles coassaient, tout à coup réveillées, et les rats, tantôt s'échappant de cette eau sombre, tantôt y rentrant sans le moindre bruit, semblaient participer de sa nature fantastique. J'aperçus, à moitié submergée, l'épave pourrie d'un vieux bateau sens dessus dessous; un pâle rayon de soleil, se ghssant par quelque trouée du bois, posait une sorte de tache lumineuse sur les planches restées à sec, et un serpent venu là pour se réchauffer, y roulait, dans uneimmobiUté perfide, ses anneaux mouchetés. De près comme de loin, le spectacle que j'avais sous les yeux suggérait les mêmes impressions pénibles d'abandon et de ruine ; le glorieux état du ciel d'été qui dominait le tableau ne semblait qu'ajouter à la profondeur obscure, à la stérilité repoussante de cet endroit désert, sur lequel il brillait en vain. Je revins sur mes pas, regagnant les hauteurs couvertes de bruyères, et, laissant de côlé l'allée où j'avais d'abord marché, je me

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(iii'igoai vers une vieille hutte de bois toute délabrée, qui s'élevait à la limite de la plantation d'épicéas et qui, jus- (ju'alors, n'avait pas attiré mon attention absorbée par la \ aste et sauvage perspective qu'olTrait le lac. En approv'iiant de la imtle, je m'aperçus qu'elle avait jadis servi irembarcadère, et qu'ensuite on avïiit essaye de la transl'oi'iner en une sorte de tonnelle rudimentaire où on avait installé un banc, quelques tabourets et une table, le tout en bois de sapin mal dégrossi. J'entrai là-dedans pour m'asseoir un instant, me reposer et reprendre haleine.

Je n'y étais pas depuis plus d'une, minute, lorsqu'il me sembla tout à coup que le bruit de ma respiration, un peu plus fort paj;ce que j'étais essoufflée, avait quelque part, à mes côtés, un écho singulier. Je prêtai pendant Un moment une oreille attentive, et j'entendis un souffle ^bas, pénible, saccadé, qui semblait monter à moi de dessous le siège même où j'étais assise. Je ne suis pas de ces femmes nerveuses qu'une bagatelle met en l'air; mais, dans cette occasion, prise d'un effroi subit, je me trouvai tout à coup debout, — j'appelai, — je ne reçus pas de réponse, — je fis honte au courage qui me manquait, — et je regardai sous le banc...

Là, accroupje et roulée dans l'angle le plus éloigné, gisait, sous la forme d'un petit chien abandonné, — d'un épagneul tacheté de noir et de blanc, —l'innocente couse de ma terreur. Cet animal poussa un faible gémissement, lorsque, l'ayant bien regardé, je l'appelai à moi, mais il n'en bougea pas davantage. J'écartai le banc pout l'examiner de plus près. Les yeux de la pauvre petite bête prenaient rapidement cette apparence vitreuse qui annonce l'approche de la mort, et il y avait des taches de sang, le long de ses côtes, sur son poil blanc et soyeux. La misère d'une pauvre créature muette, faible, abandonnée, est sûrement un des plus tristes spectacles que notre monde puisse offrir. Aussi doucement qu'il me fut possible, je pris ce malheureux chien dans mes bras, et relevant autour de moi le devant de ma robe, je lui improvisai une sorte de hamac. Ce fut de cette façon que, lui épargnant de mon mieux la souffrance, et abré-

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géant autant que possible la durée du voyage, je rapportai la pauvre bête au château.

Comme je ne trouvai personne sous le vestibule, je montai immédiatement chez moi; j'arrangeai pour le chien une espèce de couchette au moyen d'un de mes vieux châles, et fuiaiement je sonnai pour qu'on vint à mon aide. Une fille de service, des plus épaisses et des plus grasses que l'on puisse inventer, accourut à ce signal, dans un état de stupidité gaie qui aurait poussé à bout la patience d'un saint. Une large grimace, ce qu'elle prenait pour un sourire, s'inscrivit sur l'informe embonpoint de ses joues, quand elle vit, étendu à terre, l'animal blessé.

— Que voyez-vous là de risible? lui dis-je avec autant de colère que si elle eût été à mon service. Savez-vous, par hasard, à qui est ce chien?

— Non, miss, pour sûr et certain, je n'en sais pas le premier mot..= Elle en resta là, et regarda la blessure que l'épagneul avait au flanc; — tout à coup une nouvelle idée vint éclairer sa physionomie, — et montrant la plaie avec un sourire de satisfaction : — C'est Baxter dit-elle... c'est certainement Baxter qui a fait cela !...

Elle m'exaspérait tellement, que je l'aurais volontiers régalée d'une paire de soulfleis... — Baxter?... lui dis-je; quelle est la bêle brute que vous appelez Baxter?...

Plus joyeuse que jamais, cette fille grimaça de plus belle... — Bénédiction du ciel, miss! Baxter est le gardechasse; et quand il trouve des chiens étrangers courant la forêt, il tire dessus. C'est le devoir du garde, iniss. Je crois bien que ce chien va mourir... C'est bien là le coup qu'il a reçu, pas vrai?... c'est de la façon de Baxter, j'en régonds... et il ne fait que son devoir, miss...

Je me sentais assez de malice au cœur pour souhaiter intérieurement que Baxter eût tiré sur la fille de service, au lieu de tirer sur le chien. Et comme il était tout à l'ait inutile d'attendre de cette personne épaisse et de dure écorce, aucun secours en faveur du pauvre animal qui agonisait à nos pieds, je la priai de m'aller chercher la femme de charge, avec tous les compliments requis oar

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lusage. Elle sortit exactement comme elle était venue, souriant d'une oreille à l'autre. Au moment où la porte se referma sur elle, celle créature se répétait à demivoix : — C'est Baxter qui l'a fait, et c'est la consigne de Baxier... Voilà ce que c'est.

La femme de charge, personne intelligente et suffisamment élevée, monla par précaution un peu' d'eau chaude et un peu de lait. Elle n'eut pas plus tôt vu le chien étendu à terre, qu'elle tressaillit et changea de couleur.

— Ah! mon Dieul s'écria-t-elle, ce doit être le chien de mistress Calherickl

— Vous dites? lui demandai-je, stupéfaite au dernier point.

-- De mistress Catherick... On croirait que vous la connnissez, miss Halcombe?

— Non, pas personnellement... mais j'ai entendu parler d'elle. Habile-t-elle ici? A-t-elle reçu des nouvelles de sa fille?

— Non , miss Halcombe. Elle est venue ici pour 'en demander.

— Quand donc?

•— Hier seulement. Elle prétend avoir entendu dire qu'une étrangère, dont le signalement répond à celui de sa fille, a été vue dans notre voisinage. Aucun rapport de ce genre n'est arrivé jusqu'ici; , et, dans le village, quand j'y ai fait faire enquête pour le compte de mistress Calherick, il ne circulait aucun bruit de ce genre; mais bien certainement elle avait amené, en venant ici, ce pauvre petit chien que j'avais remarqué, galopant autour d'elle, quand elle s'en est allée. Je suppose qu'il se sera égaré dans les plantations, et on lui aura tiré dessus. En quel endroit l'avez-vous trouvé, miss Halcombe?

Dans la vieille hutte qui a vue sur le lac.

— Ah! c'est bien cela... C'est la limite des plantations, et le pauvre animal s'y sera traîné, je suppose, comme sous l'abri le plus proche; c'est assez la coutume des chiens quand ils se sentent frappés à mort. Si vous voulez humecter ses lèvres avec le lait, rniss Halcombe, je laverai le sang coagulé qui colle les poils au bord de la

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plaie. Mais je crains bien qu'il ne soit trop lard pour lui venir en aide. On peut essayer, cependant...

Mislress Catherick 1 Ce nom tintait encore à mes oreilles, comme lorsque la femme de charge, en le prononçant, m'avait si bien prise à court. Tandis que nous donnions nos soins au chien blessé, les avertissements de Walter Harlright me revinrent, mot pour mot, à la mémoire. « Si jamais Anne Catherick se trouve sur votre chemin, mettez à profit cette occasion, miss Halcombe, un peu mieux que je ne l'ai fait! » La trouvaille de l'épagneuil agonisant m'avait déjà fait découvrir la visite de mistress Catherick à Blackwater-Park, et cet événement pouvait conduire à quelque chose de plus. Je résolus de ne pas perdre la chance nouvelle qui m'était offerte, et d'en tirer autant de renseignements que possible.

— Ne disiez-vous pas que mistress Catherick habitait quelque part dans ces environs? demandai^je à la femme de charge.

— Vraiment non, répondit-elle; sa résidence est à Welmingham, tout à fait à l'autre bout du comté, à vingtcinq milles d'ici, pour le moins.

— Je suppose que vous connaissez mistress Catherick depuis quelques années?

— Tout au contraire, miss Halcombe : je ne l'avais jamais vue avant sa visite d'hier. Naturellement, je. la connaissais de nom, ayant entendu parler <ies bontés de sir Percival pour sa fille, qu'il s'était chargé de faire soigner, comme vous le savez peut-être. Mistress Calhcrick n'a pas les manières de tout le monde, mais elle a l'air tout à fait respectable. Elle m'a paru étrangement déconcertée quand elle a découvert qu'il n'y avait aucun fondement , — aucun, du moins, que personne d'entre nous ait pu vérifier, — aux bruits qui couraient sur le passage de sa fille dans nos environs.

—Je m'intéresse assez à mistress Catherick, continuaije, prolongeant de mon mieux la conversation. J'aurais voulu arriver ici quelques jours plus tôt, afin de m'y trouver, hier, quand elle est venue. Est-elle resiée longtemps avec vous?

— Mais oui, dit la femme de charge. Et je crois qu'elle ".iTait restée plus longtemps encore, si on ne m'avait ippelée pour irpondro h un g-onlleman dont je no sais jias le nom, et qui venait s'informer du jour exact où sir Percival devait êlrc ici. Mislress Calherick, dès qu'elle (Hit entendu la domestique me dire de quoi il s'agissait, se leva et partit immédiatement. En s'éloignant, elle me déclara qu'il n'était pas nécessaire de raconter sa démarche à sir Percival. J'ai trouvé que c'était là une assez étrange recommandation, surtout adressée à une personne comme moi, dont la responsabilité n'admet pas de pareils mystères...

Je trouvai, moi aussi, la recommandation fort bizarre. Sir Percival m'avait certainement donné à croire, dans nos entretiens à Limmeridge, que la plus parfaite confiance existait entre lui et mistress Calherick. S'il en était ainsi , pourquoi voulait-elle lui cacher la visité qu'elle venait de faire à Blackvvater-Park?

— Probablem.ent , remarquai-je , m'apercevant que la femme de charge attendait de ma part une opinion quelconque sur les derniers mots de mislress Calherick, — probablement elle a pensé qu'en apprenant sa visite, sir Percival, à qui cette démarche devait rappeler que l'enfant perdue n'a pas encore été retrouvée, en serait inutilement tourmenté. A-t-elle beaucoup parlé de ceci?

— Fort peu, répondit la femme de charge. Elle m'a surtout entretenu de sir Percival, en m'accablant de questions sur les pays où il vient de voyager et sur la jeune lady dont il a fait sa femme. J'ai cru remarquer qu'elle était aigrie et mécontente, plutôt qu'affligée, de ne pas trouver ici, comme elle l'espérait, quelques traces de sa fille fugitive. « J'y renonce », tels sont les derniers mots que je me souviens de lui avoir entendu dire : «j'y renonce, madame, et la liens pour tout à fait perdue. » Après quoi, elle a recommencé ses questions sur lady Glyde, s'informant si elle était belle, jeune, bien portante, aimable, gracieuse... Ah! mon Dieu !... je savais bien que cela finirait par là... Voyez, miss Halcombe!.., notre pauvre animal est enfin hors de peine!...

Le chien, effectivement, était mort. Il avait poussé un faible cri, une convulsion passagère avait agité ses membres, juste au moment où ces mots, « bien portante, gracieuse, » s'échappaient des lèvres de la femme de charge. Le passage de la vie à la mort s'était accompli avec une soudaineté saisissante, — et la seconde d'après, nous n'avions plus en nos mains que le cadavre insensible du pauvre animal !...

Il est huit heures. Je viens de dîner en bas, toute seule, mais servie en grand apparat. Le soleil couchant promène ses lueurs d'incendie sur cette espèce d'océan d'arbres que je vois de ma fenêtre; et je reprends mon « Journal » uniquement pour tromper l'impatience que j'éprouve en ne voyant pas arriver nos voyageurs. D'après mes calculs, ils devraient déjà être ici. Quel silence, quel abandon, autour de ce grand château, enveloppé comme il l'est dans le calme somnolent de la soirée ! Mon Dieu ! combien s'écoulera-t-il encore de minutes avant celle où j'entendrai les roues de la voiture, et où je descendrai quatre à quatre pour me jeter dans les bras de Laura 1

Et ce malheureux petit chien ! je n'aurais pas voulu que ma première journée à Blackwater-Park fût ainsi marquée par une mort, — même par celle d'un pauvre chien vagabond.

Welmingham, — je vois, en relisant ces notes, que Welmingham est le nom de l'endroit habité par mistress Catherick. J'ai encore en ma possession le billet par lequel elle répondait à la lettre que sir Percival m'obligea d'écrire au sujet de l'infortunée que cette femme a pour fille. Un de ces jours, si je trouve une occasion favorable, j'emporterai ce billet avec moi, par manière de présentation, et verrai ce que je puis tirer d'une entrevue personnelle avec mistress Catherick. Je ne comprends pas son désir de tenir sa visite ici cachée à sir Percival; et je ne suis pas convaincue, comme la femme de charge semble l'être, qu'Anne Catherick n'est pas, après tout, dans notre voisinage. Qu'aurait dit Walter "Hartright de cette nouvelle complication? Malheureux et cher Har-

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trigbt ! déjà me Ibnt faute, et ses loyaux avis, et son aide toujours prête.

Bien certainement, j'ai entendu quelque chose... N'était-ce qu'un bruit de pas sur l'escalier?... Non! ce sont bien les lers des chevaux; je reconnais le bruit des roues...

« lo juin. » — Le tumulte de l'arrivée a eu le temps de se calmer. Deux jours entiers ont passé, depuis le retour de nos voyageurs; et cet intervalle a suffi pour organiser le mécanisme nouveau de l'existence que nous allons mener à Blackwater-Park. Je puis maintenant revenir à mon « Journal » avec quelques petites chances d'y noter comme d'ordinaire, à tête reposée, les incidents qui en valent la peine.

Je puis bien commencer, je crois, par y consigner une remarque assez bizarre qui s'est présentée à mon esprit depuis le retour de Laura.

Lorsque, deux membres de la même famille ou deux amis intimes venant à se séparer, l'un d'eux voyage au dehors tandis que l'autre reste à la maison, le retour du parent ou de l'ami qui a couru les grandes routes semble toujours placer dans une condition désavantageuse, au moment de leur première réunion, celui qui n'a pas bougé. Le choc soudain des pensées et des habitudes nouvelles, activement acquises d'un côté, avec les idées el les coutumes d'autrefois, passivement conservées de l'autre, semble, au premier abord, gêner les sympathies de ceux-là m.ême qui s'aiment le mieux, et dresser entre eux, fort à l'improviste pour l'un et l'autre, et sans que l'un ou l'autre puisse y remédier, je ne sais quelle barrière qui change complètement leurs rapports et les fait 'étrangers l'un à l'aulre. Lorsque la première joie que j'éprouvai en revoyant Laura se fut donné carrière, et

lorsque, la main dans la main nous fûmes restées assises sur le même canapé, assez de temps pour reprendre haleine et causer tout à loisir, je sentis à l'instant même celte disposition nouvelle, et je pus voir qu'elle la sentait de son côté. Maintenant que nous reprenons peu à peu nos anciennes habitudes, la gêne dont je parle est déjà effacée en partie, et, d'ici à peu de temps, il est probable qu'elle aura complètement disparu. Elle n'en a pas moins influé, bien certainement, sur les premières impressions que m'a laissées la renaissance de mes rapports personnels avec ma sœur, et cette raison suffit bien pour que je juge à propos de la mentionner ici.

Laura m'a retrouvée la même; mais, à mes yeux, elle avait changé.

Changé d'aspect, et, sous un rapport, changé de caiactère. Je ne saurais dire, en termes absolus, qu'elle a perdu de sa beauté : ce que jepuisaftirmerseulement, c'est que, pour « moi », elle est moins belle.

D'autres, qui ne la verraient ni avec mes yeux, ni avec mes souvenirs, la trouveraient peut-être mieux qu'elle n'était. Son teint est plus animé; il y a plus denelteté en mêm.e temps et plus de rondeur dans les lignes de son visage; sa taille, qu'on dirait plus solidement établie, a, dans tous ses mouvements, plus d'aisance et de sûreté que lorsqu'elle était jeune fille. Mais, quand je la regarde, il me manque quelque chose,— sans doute un reflet de ce bonheur innocent qui était le partage de Laura Fairlie, reflet que je ne retrouve plus sur le front de lady Glyde. Il y avait autrefois sur son beau visage une douce fraîcheur, une beauté tendre (aux nuances variées, bien que le caractère général en fût immuable), dont il est impossible de rendre le charme par des paroles,— ou même par le pinceau, comme disait souvent le pauvre Hartright : c'en est faifi de cette beauté-là. Il m'a semblé, un moment, que j'en retrouvais comme une faible lueur, lorsque, le soir de son retour, je l'ai vue pâlir sous l'émotion de notre premier baiser; mais, depuis, elle ne m'est point réâpparue. Aucune de ses lettres ne m'avait fait prévoir le moindre changement de ce genre.

J'olais restt'C, au contraire, en les lisant, sous cette impression que son mariage n'avait dû modifier en rien celle beauté dont j'étais si (lère. Peut-être, à la vérité, lisais-je mal ses lettres dans ce temps-là, ou peut-être, aujourd'hui, ne sais-je pas bien déchiffrer éon visage. Peu imporlo! que sa beauté ait gagné ou perdu, dans les derniers six mois, elle n'en est pas moins, depuis notre séparation, plus chère à mon cœur qu'elle l'avait jamais été : voilà du moins, de son mariage, un résultat excellent!

Le second changement, celui que j'ai remarqué dans son caractère, ne m'a point surprise, parce qu'à celui-ci, du moins, j'étais préparée par l'accent de ses lettres. Depuis son retour, je la trouve tout aussi peu disposée à entrer dans aucun détail au sujet de son existence conjugale qu'elle l'était auparavant, alors que, séparées, nous ne communiquions que par écrit. La première fois que, de loin,, j'ai voulu préparer les voies pour amener la conversation sur ce terrain défendu, elle a posé sa main sur mes lèvres, avec un mouvement et un regard qui m'ont rappelé, d'une manière louchante presque douloureuse, les jours de son enfance et l'heureux temps passé où il n'y avait pas de secrets entre nous.

— Toutes les fois que nous nous trouverons tête à lête, Marian, m/a-t-elle dit, nous serons bien plus heureuses, bien plus à l'aise Tune vis-à-vis de l'autre, s nous acceptons telle qu'elle est ma position de lêmme mariée, et si nous nous en occupons le moins possible. Il n'est rien, chère aimée, que je ne vous dise de ce qui me concerne, conlinua-t elle,— défaisant et rattachant, par un mouvement nerveux, la boucle de ma ceinture, — si mes révélations pouvaient se limiter ainsi« Mais il n'en est rien; elles m'amèneraient à des confidences sur le compte de mon mari; et puisque je suis mariée, je crois qu'il est mieux de les éviter, autant pour lui que pour vous, et pour moi-même. Je ne dis pas, remarquezle bien, qu'elles vous feraient ou me feraient de la peine, et, pour tout au monde, je ne voudrais pas que vous eussiez une idée pareille; mais, — j'ai tant besoin

d'être heureuse, maintenant que je vous ai retrouvée, et j'ai tant besoin de vous voir heureuse à mes côtés .. — Elle s'interrompit soudainement, et parcourut du regard mon petit boudoir, où nous étions installées. — Ah ! s'écria-t-elle, battant des mains avec un joyeux sourire, encore une vieille amie de retrouvée 1... Votre bibliothèque, Marian, — • votre chère petite bibliothèque en bois des Antilles, si vieillotte et de mine si pauvre ! — que je vous sais gré de l'avoir emportée de Limmeridgel... c'est comme ce grand parapluie d'homme, affreux et lourd, le compagnon de vos promenades intrépides!... Mais, par-dessus tout, c'est votre cher visage bohémien, cette figure brune, intelligente, dont les regards accoutumés me font tant de bien.. Quand je suis ici, c'est comme si je me retrouvais chez nous!... Que pourrionsnous faire pour ajouter encore à cette douce illusion ? Je placerai le portrait de mon père dans votre chambre, au lieu de le laisser dans la mienne; — je garderai, ici, tous mes petits trésors de Limmeridge; — et, entre ces quatre murs amis, nous passerons ensemble, tous les jours, de bonnes heures. Oh ! Marian! eontinua-t-elle, s'asseyant tout à coup à mes pieds, sur un tabouret, et levant sur moi des yeux expressifs, promettez que vous ne vous marierez jamais, que vous ne me quitterez point. Je suis égoïste de parler ainsi, mais il vous vaudra mieux rester fille, — à moins, pourtant, à moins que vous n'aimiez beaucoup votre mari. — L'aimer?... Vous n'aimerez jamais personne que moi, n'est-il pas vrai?... Elle s'arrêta de nouveau, s'empara de mes deux mains qu'elle étala* sur mes genoux, et y cachant son visage : — Dites-moi, me demanda-t-elle d'une voix soudainement altérée, et parlant plus bas qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors, avez-vous, ces temps-ci, reçu beaucoup de lettres? en avez-vous écrit beaucoup? — ...

Je comprenais fort bien la portée de cette question ; mais je crus de mon devoir de ne pas l'encourager, en allant au-devant d'elle, à s'aventurer dans ce chemin périlleux.

— Avez-vous entendu parler de lui? repriî-L-el!e,

cherchant, par ses caresses et en couvrant mes mains de baisers, à se faire pardonner celle question toute directe: — Est-il bien? est-il heureux? et réussit-il dans sa carrière?... S'est-il remis? M'a-l-il oubliée?...

Elle n'aurait pas dû me quesLioimer ainsi. Elle aurait dû se rappeler ses propres résolutions, prises le matin oii sir Percival avait réclamé d'elle l'exécution de sa promesse, et où elle avait déposé en mes mains, pour jamais, l'album de Hartright. Mais, hélas! oii est ici-bas la créature infaillible qui peut constamment persévérer dans une bonne résolution sans jamais y manquer, sans jamais défaillir? Où est la femme qui a jamais arraché complètement de son cœur la chère image qu'un amour sincère y avait fixée? Les livres nous racontent qu'il a existé de ces êtres surhumains; mais en réponse aux livres, que nous dit notre propre expérience?

Je n'essayai vis-à-vis d'elle aucune remontrance, peutêtre parce que je rendais justice à cette candeur courageuse qui me révélait ce que tant d'autres femmes, placées comme elle, auraient cru devoir cacher, même à leurs plus chères amies; peut-être aussi parce que je sentais, interrogeant mon cœur et ma conscience, qu'à sa place, j'aurais eu les mêmes pensées, posé les mêmes questions. Tout ce que je me sentis appelée à faire, sans manquer à mon devoir, fut de répondre que je ne lui avais pas écrit et que je n'avais pas entendu parler de lui tout récemment; puis, je détournai la conversation vers de moins périlleux sujets.

Il y a eu de quoi m'attrister beaucoup dans cet entretien,— le premier entretien confidentiel que j'aie eu avec elle depuis son retour. Ainsi, le changement que son mariage a opéré dans nos relations mutuelles, en nous créant, pour la première fois de notre vie, un point de contact qui n'a rien de légitime, ainsi la triste conviction, produite en moi par ses involontaires aveux, qu'il n'existe entre elle et son mari aucun lien d'étroite sympathie, aucune chaleur de sentiments; ainsi, encore, l'alfligeanie découverte que ce fatal attachement demeure (innocemment, je le veux, mais qu'importe?) aussi bien enraciné

dans son cœur qu'il ait jamais pu l'être; — voilà bien de quoi je pense, attrister une femme qui se sent pour Laura un attachement aussi vif que l'est le mien, et se tient pour solidaire, au même degré que moi, de toutes ses joies et de tous ses chagrins.

Une seule consolation est à mettre en regard, — consolation qui devrait me raffermir et me raffermit en effet. Tout ce que son caraclère a de grâce et de douceur, tout ce que sa nature a d'affeclion dévouée, tous ces charmes féminins, simplicité liante, candeur ingénue, qui la rendaient l'idole et le bonheur de quiconque approchait d'elle, me sont revenus avec cette chère sœur. De toutes mes autres impressions, j'incline parfois à douler un peu. De cette dernière, la meilleure, après tout, et la plus douce, — je deviens à chaque heure du jour plus certaine et plus convaincue.

Passons maintenant à ses compagnons de voyage. C'est son mari qui doit m'occuper d'abord. Ai-je observé chez sir Percival, depuis son retour, quelque qualité nouvelle qui modifie mes opinions sur son compte?

En vérité, je ne sais trop. Mille petits ennuis et tracas paraissent l'avoir assailli depuis qu'il est revenu : peu d'hommes, dans de telles circonstances, se montrent à leur avantage.

Il me semble un peu amoindri, et plus maigre qu'il n'était quand il quitta l'Angleterre. Sa toux fatigante et sa continuelle mobilité qui, à la longue, n'a rien de commode, ont très-certainement augmenté. Ses façons, — ses façons envers moi, du moins, — sont beaucoup moins coijrtoises que jadis. Il m'a saluée, le soir de son retour, sans aucune de ces formes cérémonieuses qu'il observait naguère avec soin, — point de compliment de bienvenue, aucun signe, à mon aspect, de très-vive satisfaction; rien qu'un serrement de mains très-sommaire, et un laconique: « Vous allez bien, miss Halcombe? enchanté de vous revoir. » Il semblait m'accepler comme un des meubles indispensables à Blackwater-Park ; constater en passant que j'étais bien à ma place; et, satisfait de m'y voir, ne plus prendre gj'rde à moi.

La plupart des hommes laissent voir, chez eux, certnincs dispositions qu'ils dissimulentparloulailleurs; et sir Percival a déjà montré une manie d'ordre, de régularité minutieuse, qui me le révèle sous un nouveau jour, et que je ne lui avais jamais connue. Si je prends un livre dans la bibliothèque et le laisse ensuite sur m table, il vient derrière moi et remet le volume en place. Si je quitte un fauteuil et l'abandonne où j'étais assise, il le range soigneusement contre le mur. Il ramasse sur le tapis le moindre débris tombé d'un bouquet de fleurs, et marronne ensuite, à part lui, comme si c'étaient autant de charbons ardents qui dussent mettre le feu à la maison ; pour un pli sur la nappe, pour un couteau qui n'est pas à sa place, il éclate en reproches et lave la tête aux domestiques, tout comme s'ils l'avaient personnellement

insulté.

J'ai déjà fait allusion aux ennuis secondaires qui, depuis son retour, semblent avoir troublé son égalité d'humeur. Les altérations que j'ai remarquées en lui et que je viens de signaler, pourraient bien, en grande partie, leur être attribuées. Je tâche de me persuader qu'il en est ainsi, parce que je tiens à ne pas perdre si tôt toute confiance dans l'avenir. C'est, à coup sûr, une épreuve pour l'humeur de tout homme, n'importe lequel, que de rencontrer au seuil de sa maison, quand il y rentre après une longue absence, une contrariété quelque peu essentielle; et c'est là ce que j'ai vu arriver eiïectivement à sir

Percival.

Le soir môme de leur rentrée, la femme de charge m'avait suivie dans le vestibule pour accueillir ses maîtres et leurs hôtes. Dès qu'il l'aperçut, sir Percival lui demanda si quelqu'un était venu le demander récemment. La femme de charge lui répondit en lui parlant de ce «gentleman» inconnu, dont elle m'avait parlé à moimême, et qui s'était enquis de l'époque où le maître du château reviendrait chez lui. Sir Percival demanda le nom du gentleman.— Il n'avait pas laissé son nom.— Dans quel but le gentleman venait? — Il n'avait pas jugé à propos de le dire.— Quel était à peu près la tournure du gentleman?

— La femme de charge essaya le porlrait qu'on lui demandait : mais il lui fut impossible d'assigner au visiteur inconnu quelque particularité d'extérieur qui pût éclairer son maître. SirPercival fronça le sourcil, frappa du pied avec impatience, et entra dans le château sans prendre garde à personne. Comment une bagatelle pareille a pu le troubler à ce point, c'est ce que je ne saurais dire; — pour troublé, il l'était, et sérieusement, sans le moindre doute.

En somme, il vaudra peut-être mieux m'abstenir de porter un jugement définitif sur ses manières, son langage, sa conduite chez lui, jusqu'à ce qu'il ait eu le temps d'en finir avec les inquiétudes, n'importe lesquelles, qui, maintenant, cela est clair, troublent en secret son esprit. Je vais donc tourner la page, et ma plume, provisoirement, accordera trêve au mari de Laura.

Viennent sur mon catalogue les deux nouveaux hôtes, •— le comte et la comtesse Fosco. Expédions d'abord la comtesse, pour en avoir fini le plus tôt possible avec tout ce qui est femme.

Laura n'exagérait certainemeiit rien, en m'écrivant que, lorsque je reverrais sa tante, j'aurais quelque peine à la reconnaître. Je n'ai jamais vu, produit par le mariage, de changement pareil à celui qu'a subi madame Fosco.

Quand elle s'appelait encore (à trente-sept ans) Eleanor Fairlie, sa conversation était vide et prétentieuse, et elle passait sa vie à tourmenter les infortunés de l'autre sexe par les mille petites exigences qu'une femme vaine et sotte peut infliger à l'infatigable patience de nos seigneurs et maîtres. Devenue madame Fosco (et chargée de quarantetrois printemps], elle reste assise, pendant des heures entières, sans ouvrir la bouche, congelée, dirait-on, par quelque froid oîi elle s'absorbe. Les hideux et ridicules tire-bouchons qui pendaient, jadis, des deux côtés de son visage, ont fait place, maintenant, à de très petites boucles bien alignées et crêpées, telles qu'on en voit sur les perruques à l'ancienne mode. Un bonnet tout uni, — le vrai bonnet des matrones, — enveloppe bien sa tête,

ei lui donne l'air, pour la première fois de sa vie depuis que je la connais, dune femme tout à fait convenable. Personne (excepté son mari, cela va sans le dire), personne ne voit plus, chez elle, ce que tout le monde y voyait autrefois, un beau sujet d'étude ostéologique, permettant d'apprécier le rôle que jouent, dans la structure féminine, les omoplates et les clavicules. Uniformément vêtue de robes, grises ou noires, montant jusqu'à la naissance du cou, — toilette qui l'aurait fait éclater de. rire ou pleurer à chaudes larmes, suivant le caprice du moment, lorsqu'elle était encore demoiselle, — elle siège, muette, dans les petits coins ; et cependant, ses mains blanches et sèches (si sèches que les pores de sa peau semblent envahis par de la craie), ses mains sont incessamment occupées, soit à quelque éternelle broderie, soit à rouler une interminable série de petites cigarettes pour l'usage particulier de M. le comte. Dans les rares occasions oij ses yeux, d'un bleu froid, quittent son ouvrage, ils sont généralement tournés du côté de son mari, avec ce regard de muette soumission par lequel nous voyons tous les jours un chien fidèle interroger son maître. Si jamais on peut croire à quelque dégel intérieur se manifestant sous cette enveloppe de gêne glacée, c'est quand on la voit, comme cela m'est arrivé une ou deux fois, comprimer les élans de la jalousie quelque peu tigresse dont elle semble animée contre toute femme du château (soubrettes y comprises) à laquelle le comte vient à parler, ou sur laquelle s'arrêtent ses regards avec quelque intérêt, quelque attention spéciale. A cette exception près, elle est toujours, le matin, à midi et le soir, dedans ou dehors, qu'il fasse beau ou qu'il fasse mauvais, aussi froide qu'une statue, aussi impénétrable que le marbre dans lequel cette statue est taillée. Ce changement extraordinaire qui s'est ainsi accompli en elle, est certainement une amélioration en ce qui touche aux rapports ordi- Xiaires de société, puisqu'il a fait d'elle une femme polie, point bavarde, point gênante et qu'on ne trouve jamais en travers de sa route. Quant à ce qui est de savoir si dans son for intérieur, elle est amendée ou devenue pire, cec

est une autre question. J'ai surpris une ou deux fois, sur ses lèvres pincées, de soudains changements d'expression, et, dans sa voix calme, des inflexions d'accent également soudaines, lesquelles m'ont amené à soupçonner que, dans son état actuel de concentration, elle tient pour ainsi dire en vase clos les éléments pernicieux de son organisation morale, éléments qui se dégagaient sans nuire, et comme au grand air, dans la liberté de son existence antérieure. Il est fort possible, d'ailleurs, que cette idée à moi n'ait pas le sens commun. Mon impression, néanmoins, c'est que je suis dans le vrai. Au surplus, qui vivra verra!

Et le magicien dont la baguette a opéré cette miraculeuse métamorphose, — ce mari étranger par lequel a été domptée une Anglaise têtue, à ce point que ses parents ont peine à la reconnaître, — le comte lui-même, quel est-il? que dire de ce personnage?

Ceci, en deux mots : il a l'air d'un homme capable de dompter quoi que ce soit. Si, au Heu d'une femme, il avait épousé une tigresse, la tigresse fût devenue maniable. S'il m'avait épousée, « moi », je lui aurais fabriqué des cigarettes, ainsi que le fait sa femme, et je me serais tue sous son regard, comme elle se tait quand il lui jette un certain coup d'œil.

J'ai presque peur d'avouer ceci, même dans le secret de ces pages. Cet homme m'a intéressée , fascinée , forcée à prendre du goût pour lui. Dans le court espace de deux journées, il a trouvé moyen de m'imposer un jugement, qui lui est favorable, et comment il a réalisé ce miracle, il me serait bien impossible de l'expliquer.

Maintenant que je pense à lui, j'éprouve une sorte de tressaillement en découvrant combien son image m'est présente!... A quel point, dans mes souvenirs, elle m'apparaït plus nette que celle de sir Percival, ou de M. Fairlie, ou de Waltor Hartright, ou de n'importe quel autre personnage absent dont je puisse me rappeler, à la seule exception de Laura elle-même ! Sa voix, je l'entends, comme s'il m'adressait présentement la parole,

Sa conversation d'hier, elle est dans ma lèle comme si jo récoutais à l'instant même. Maintenant, quel portrait vais-je tracer de lui ? Dans son extérieur, ses habitudes, ses passe-temps, il y a des singularités que je blâmerais le plus vivement du monde, ou que je vouerais au ridicule le plus impitoyable, les trouvant chez un autre homme. Qu'est-ce donc qui m'"*« la faculté de les blâmer ou de les railler en « lui! »

Par exemple, il est énormément gras. Jusqu'à présent, l'humanité corpulente m'avait toujours particulièrement déplu. J'ai lutté avec acharnement contre cette notion populaire qui tend à regarder, comme d'inséparables alliées, l'extrême grosseur de la taille et l'extrême bienveillance du caraclère : — Autant vaudrait prétendre, disais-je, ou que les gens aimables engraissent seuls, ou que l'addition fortuite de telle ou telle quantité de chair exerce une influence directement favorable sur les dispositions morales de la personne à qui elles viennent s'annexer... Je réfutais invariablement ces deux assertions, également absurdes, en citant l'exemple de gens fort gras, qui ont été aussi vils, aussi vicieux, aussi cruels que les plus maigres et les plus méchants de leurs con- .temporains. Je demandais si Henri VIII était d'un naturel charmant? si le pape Alexandre VI était un brave homme ? si M. l'assassin Manning, et la digne épouse qui fut sa complice n'étaient pas tous les deux doués d'un embonpoint remarquable? Si les nourrices de louage, — classe de femmes placées, par leur cruauté proverbiale, au niveau de tout ce qu'il y a de plus cruel en Angleterre, — ne sont pas également; pour la plupart, les femmes les plus grasses de tout le pays? Ainsi allais-je, multipliant par douzaines les exemples que je lirais tantôt de l'antiquité, tantôt des temps modernes, de mon pays et de l'étranger, d'en haut et d'en bas, indifféremment. Avec des opinions si fortement établies, si bien défendues, et auxquelles je n'ai pas renoncé encore aujourd'hui, voici cependant le comte Fosco, gras comme Henri VIII en personne, et qui, en vingt-quatre heures, sans être le moins du monde empêché ou gêné par sa haïssable corpulence, se trouve

installé dans mes bonnes grâces... En vérité, voilà qui est merveilleux t

Est-ce son visage qui lui a servi de passe-port?

Peut-être, en effet, est-ce son visage. Sur une large îxhelle, il reproduit, d'une manière frappante, le galbe impérial de Napoléon. Ses traits ont la magnifique régularité qui distinguait ceux du merveilleux aventurier : . leur expression est celle de ce calme dominateur, de cette puissance immuable qui se lisait sur la face du grand soldat. Cette ressemblance frappante m'a certainement impressionnée au début; mais indépendamment d'elle, il y a quelque chose encore chez lui, qui m'a plus profondément affectée. Cette influence dont j'essaie de trouver l'origine, ce sont ses yeux, je pense, qui la lui donnent. Je n'ai jamais vu d'yeux gris aussi profonds, aussi insondables, et ils ont parfois des irradiations froides, éclatantes, magnifiques, irrésistibles, qui me forcent à le regarder, tout en causant, et lorsque je le regarde, m'imposent des sensations auxquelles je voudrais échapper. D'autres portions de sa figure et de sa tête ont aussi leurs singularités. Son teint, par exemple, est d'une sorte de blond malade, s'accordantsi mal avec le brun foncé de sa chevelure que je soupçonne celte chevelure d'être une perruque; et son visage, où le rasoir ne laisse pas pousser un poil de barbe, est plus hsse que le mien, plus exempt de toutes marques ou de toutes rides, bien qu'au dire de « sir Percival, il approche de la soixantaine. Mais, pour moi, ce ne sont point ces particularités de son extérieur qui le distinguent de tous les hommes que j'ai pu voir. Ce qui le met à part de l'humanité vulgaire, dépend absolument, pour autant que j'en puisse juger à l'heure présente, de l'expression extraordinaire et de l'extraordinaire puissance de son regard.

Ses manières et sa parfaite connaissance de notre langue peuvent aussi l'avoir aidé quelque peu à se mettre bien avec moi. Il a cette déférence calme, cet air d'intérêt attentif et satisfait quand il écoute une femme, — et, quand il lui parle, cet adoucissement secret de la voix, — auxquels , nous avons beau dirr, aucune de nous no

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résiste. En ccci,t'galenieiil, l'habileté exceptionnelle avec laquelle il parle l'anglais lui rend de fort grands services. J'avais IVéqucmmcnt entendu signaler la remarquable aptitude que déploient beaucoup d'Italiens à s'emparer de notre idiome du Nord, si âpre et si dur en comparaison du leur; mais, avant d'avoir vu le comte Fosco, je n'aurais jamais cru possible qu'un étranger parlât l'anglais avec autant d'aisance et de correction. Il y a des moments où il est presque impossible de découvrir, à son accent, qu'il n'est pas un de nos compatriotes; et, pour ce qui est de la facilité courante, je ne connais guère d'Anglais on état de causer avec aussi peu d'hésitations et de répétitions que ne le fait le comte. Il lui arrive bien de construire ses phrases, çà et là, sur un patron étranger; mais jamais je ne l'entendis encore employer un mauvais terme, ou hésiter, ne fût-ce qu'un moment, sur le choix d'un mot.

Tous les menus détails par lesquels cet homme étrange se caractérise ont une originalité saisissante, et, contradictoires l'un à l'autre, jettent l'esprit en mille perplexités. Ainsi, tout gras qu'il est, ses mouvements sont d'une légèreté, d'une aisance surprenante. Il fait, dans un salon, aussi peu de bruit que n'importe quelle femme; et, ce qui est plus notable encore, malgré cette apparence de fermeté, de puissance intellectuelle, sur laquelle on ne saurait se méprendre, il est d'une susceptibilité nerveuse qui étonnerait chez la plus faible d'entre nous. Un bruit soudain le fait tressaillir avec aussi peu de retenue que Laura elle-même. Il frissonnait, hier, et son pied battait le sol avec un mouvement convulsif, parce que sir Percival corrigeait un de ses épagneuls; si bien que j'avais honte de mon peu de sensibilité, de mon insouciance toute virile, en me comparant à ce cher comte.

Le souvenir de ce dernier incident me remet en tête une de ses principales singularités, dont je crois avoir omis de parler : — l'extrême tendresse qu'il porte à certains animaux favoris.

Il a laissé sur le continent, paraît-il, une portion de sa ménagerie, mais il a importé chez nous un kakatoès,

deux canaris, et toute une famille de souris blanches. Lui-même, en personne, donne à ses protégés d'étrange espèce tous les soins qu'ils réclament, et il a su leur inspirer un attachement surprenant, qui se traduit par des familiarités tout à fait inusitées. Le perroquet, perfide et mal intentionné à l'égard de toute autre personne, paraît lui être attaché sans réserve. Dès que sa cage e^L ouverte, il saute sur le genou du comte et grimpe, s'aidant de ses griffes, le long de ce corps énorme, jusqu'à ce qu'il puisse , par le geste le plus caressant du monde, frotter et refrotter sa crête blanche contre le double menton lisse et blafard de son adoré patron.

Celui-ci n'a qu'à ouvrir aux canaris la porte de leur cage, et à leur adresser un signal d'amitié pour que ces jolis petits animaux, élevés à ravir, viennent se percher sur sa main sans la moindre crainte, gravissent ses gros doigts quand il leur dit de « faire l'échelle » et, parvenus tout en haut de cet escalier improvisé, entonnent un duo à se rompre la gorge. Ses souris blanches habitent une petite pagode de fil d'archal, peinte en vives couleurs, qu'il a lui-même dessinée et fabriquée. Elles sont presque aussi apprivoisées que les canaris, et comme eux il les meta chaque instant en liberté. Elles courent librement sur lui, se glissent sous son gilet, furètent dans ses poches, et vont s'asseoir par couples, blancs comme la neige, sur ses colossales épaules.

On le dirait plus épris de ses souris blanches que de tous ses autres protégés; il leur fait des mines, les baise et leur donne toute espèce d'amoureux petits sobriquets. Si Ton pouvait supposer un Anglais ayant quelque goût pour des amusements aussi puérils que ceux-ci, cet Anglais, à coup sûr, en serait un peu honteux, et s'en excuserait vis-à-vis des personnes sensées. Mais le comte, apparemment, ne voit rien de ridicule dans le contraste bizarre de sa gigantesque personne et de ses frêles petils amis. Il baiserait tranquillement ses souris blanches, il gazouillerait à l'oreille de ses canaris, fût-ce dans une réunion de « fox-hunters » anglais : et, au moment où ils riraient le plus hau de son étrange manie, il les prendrait

v\\ pitié, lui, comme des barbares iocapablcs de le

:inprcndre.

Je puis à peine croire, tout en écrivant ceci, — mais il n'en est pas moins vrai, cependant, —que ce même homme, qui a pour son kakatoès toute la tendresse d'une vioille nile, et qui déploie la minutieuse dextérité d'un petit Savoyard dans l'éducation de ses souris blanches, j peut prendre la parole, si quelque sujet vient à éveiller ses facultés endormies, avec une audacieuse liberié d'idées, une connaissance des livres écrits en toutes langues, une expérience personnelle de la société d'élile dans la moitié des capitnles de l'Europe, qui feraient de lui l'un des membres les plus, en relief de n'importe quelle réunion d'hommes civilisés. Cet éleveur de canaris, cel architecte de pagodes à l'usage des souris blanches, est ( au dire de sir Percival lui-même) un des hommes vivants qui possèdent les notions les plus complètes de la chimie expérimentale : entre autres inventions merveilleuses, il a découvert un procédé pour pétrifier, après la mort, le corps humain, de manière à le conserver dur comme du marbre jusqu'à la consommation des siècles. Cet homme, chargé d'embonpoint , d'indolence et d'années, dont les nerfs délicats sont ébranlés par le premier bruit venu, et qui frémit de la tête aux pieds si l'on fouette devant lui quelque chien criard, est allé, le malin qui a suivi son arrivée, dans la cour des écuries, et il a posé la main sur la tête d'un limier qu'on lient à la chaîne, limier si mal dompté, si féroce, que même le groom chargé de le nourrir, se donne bien garde de l'approcher de trop près. La comtesse et nioi étions présentes, et je n'oublierai de longtemps, si peu qu'elle ait duré, la scène qui suivit.

— Prenez garde à ce chien, monsieur, disait le groom; il se jette sur tout le monde! — Savez-vous pourquoi, mon ami? répondit le comte tranquillement, c'est parce que tout le monde en a peur. Voyons s'il se jetera sur « moi ». — Et à ces mots, il posa ses doigts potelés, d'un blond jaunâtre, ces mêmes doigts où dix minutes plus tôt perchaient les canaris, sur la tête du formidable animal ;

et en même temps il le regardait droit dans les yeux : — Vous autres, gros chiens, vous êtes tous poltrons, disaitil avec mépris, tandis que sa figure était à un pouce de la gueule de l'animal... Vous tueriez un pauvre chat, poltron d'enfer que vous êtes... Vous vous lanceriez sur un misérable mendiant, triple lâche, poltron d'enfer!... Tout ce que vous pouvez surprendre à l'improviste, tout ce qui a peur de vos gros membres, de vos méchantes dents blanches, de votre gueule baveuse et altérée de sang, vous vous jetez dessus à plaisir... Vous pourriez m'étrangler à la minute, le savez-vous, lâche fanfaron ? et vous n'osez pas même me regarder au visage, parce que je n'ai pas peur de vous... Réfléchissez, voyons !... vous plairait-il essayer vos dents sur ce cou si gras que je leur ofiVe en prise?... Allons donc ! vous n'en êtes point capable !... — Puis, il se détourna sans aucune hâte, riant de la mine étonnée que faisaient les domestiques réunis en ce moment dans la cour; le chien, lui, se glissait humblement dans sa loge. — Ah! mon beau gilet 1 s'écria le comte avec un accent pathétique, je suis bien fâche d'être venu par ici ! Cet immonde animal a laissé tomber de sa bave sur mon beau gilet tout neuf! — Dans ces dernières paroles, se trouve indiquée une autre de ses incompréhensibles manies. Il aime les beaux habits, tout comme pourrait les aimer Je niais le plus niais qui soit au monde, et il nous a déjà étalé quatre gilets magnifiques, — tous de nuances voyantes et gaies, tous énormément larges, même pour lui, dans les deux premiers jours qu'il a passés à Blackwater-Park.

Son tact et sa finesse dans les petites choses sont aussi remarquables que les singulières inconséquences de son caractère et la puérile trivialité de ses goûts, de ses occupations quotidiennes.

Je puis déjà m'apercevoir qu'il entend vivre en fort bons termes avec tous et chacun de nous, pendant la durée de son séjour ici. Il a évidemment découvert que Laura éprouve pour lui une répugnance cachée (ellemême, pressée par moi sur ce sujet, n'a pas refusé d'en convenir), — mais il a découvert aussi qu'elle aime les

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ileui's à la passion. Elle n'en vient jamais à désirer quelque bouquet, sans qu'il en ait un tout prêt à lui être olTert, qu'il a cueilli el disposé de ses mains ; et, ce qui m'amuse lori, il en a toujoiu's un autre, adroitement mis en provision, composé des mêmes fleurs groupées dans le même ordre, pour apaiser la froide jalousie de sa femme, avant même qu'elle ait en le temps de se supposer offensée. Son mnnége avec la comlesse (en public, du moins), est un spectacle à voir. Il a pour elle des révérences obséquieuses; il l'appelle habituellement « mon ange »; il lui fait faire de petites visites par les canaris perchés sur ses doigts, et leur demande pour elle leurs plus belles chansons ; quand elle lui offre des cigarettes, il lui baise la main, et, en retour, il lui présente des dragées tirées d'une boîte qu'il a dans sa poche, et, parfois, comme en se jouant, il les place lui-même entre les lèvres de son épouse adorée. La verge de fer avec laquelle il la gouverne '.le se montre jamais devant le monde; c'est une verge de ménage, qu'il garde toujours dans les pièces du haut. Pour se recommander à « moi », il use de tout autres procédés. C'est à ma vanité qu'il s'adresse, en me parlant le langage sérieux et sensé dont il se servirait avec un homme... — Eh bien ! oui! je le démôle, quand il n'est pas là; je perce à jour ses flatteries, lorsque je pense à lui, toute seule, ici, dans ma chambrette; — puis, lorsque je redescends et me trouve en face de lui, le bun4eau retombe sur mes yeux, et je me laisse reprendre au miel de ses douces paroles, tout justement comme si je n'avais point su m'apercevoir de son manège ! Il vient à bout de moi comme de sa femme et de Laura, comme du limier dans 1j cour des écuries, et comme, à chaque instant du jour de sir Percival lui-même : « Mon brave Percival ! que j'aime votre rude gaieté anglaise ! — Mon bon Percival ! que j'apprécie la solidité de votre bon sens anglais t » C'est ainsi qu'il écarte tranquillement les plus âpres railleries de sir Percival au sujet de ses goûts et de ses passetemps efféminés, — ne manquant jamais d'appeler le baronnet par son nom de baptême ; lui souriant avec tout le calme de la supériorité ; l'honorant de petits coups sur I. 16

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l'épaule, et supportant ses écarts avec la bénignité d'un bon père, indulgent pour les fredaines d'un fils étourdi.

L'intérêt que je ne puis m'empêcher de prendre à cet original m'a conduite à questionner sir Percival sur le passé du comte.

Sir Percival, ou bien n'en sait, ou bien n'a voulu m'en dire que fort peu de chose. Le comte et lui se rencontrèrent à Rome pour la première fois, il y a plusieurs années, dans les circonstances périlleuses auxquelles je crois avoir déjà fait allusion. Depuis cette époque, ils se sont trouvés constamment réunis à Londres, à Paris, à Vienne, mais jamais en Italie; le comte, — circonslance bizarre, — n'ayant plus, depuis des années, passé les frontières de son pays natal. Peul-êîre s'est-il trouvé en butte à quelque persécution politique. En tout cas, son patriotisme inquiet le pousse à ne guère perdre de vue quiconque de ses compalriotes vient s'établir en Angleterre. Dès le soir de son arrivée, il voulut savoir à quelle distance nous étions de la ville la plus proche, et si nous connaissions quelque genîleman italien qui y eût fixé sa résidence. Il a pour sûr des correspondants singuhers sur le continent; car les lettres qui lui arrivent portent toute espèce de timbres bizarres; ce matin même, j'en ai vu une, qui l'attendait au déjeuner sur sa serviette, décorée de je ne sais quels grands sceaux à mine officielle. Peut-être esi-il en correspondance avec le gouvernement de son pays? Cette idée, pourtant, serait difficile à concilier avec mon autre conjecture, qu'il pourrait bien être un exilé politique. #

Que voilà d'écritures à propos du comte Fosco ! et « le résultat net, quel est-il? » — ainsi que dirait notre cher M. Gilmore, dans le jargon particulier aux gens d'affaires. Je dois me borner à répéter que nos relations, à peine esquissées, m'ont donné pour le comte une sorte de goût étrange; il a pour moi un attrait que je me reproche en y cédant. C'est presque le même ascendant qu'il a pris, on le voit bien, sur le maître de céans. En effet, malgré les libertés parfois un peu grossières qu'il prend, de temps en temps, à l'égard de « son gros ami, » sir Percival n'en

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a pas moins peur, je le vois fort bien, de donner au comte un sérieux molifde mécontentement. Celte peur, je me demande quelquefois avec surprise si je ne l'éprouve point. Très-certainement, je ne vis oncques un homme que je fusse plus fâchée d'avoir pour ennemi. Serait-ce que je l'aime, ou que j'en ai peur? « Chi sa 1 » — comme dirait le comte Fosco, dans la langue qui est la sienne.

« 16 juin. » — Un incident à noter, aujourd'hui, en sus de mes idées et de mes impressions. Il est arrivé un visiteur, — tout à fait inconnu à Laura comme à moi, -— et que sir Percival, semble-t-il, n'attendait guère.

Nous étions assis au « lunch », dans cette pièce décorée de nouvelles fenêtres « à la française », qui donne sous la vérandah ; et le comte (qui avale la pâtisserie avec une aisance dont je n'ai vu d'exemple que dans les pensionnats de petites filles), le comte venait de nous réjouir en réclamant majestueusement sa quatrième tartelette, — quand un domestique entra pour annoncer le nouveau venu.

— M. Merriman vient d'arriver, sir Percival, et dem-ande à vous voir immédiatement...

Sire Percival tressaillit, et jeta sur cet homme un regard où se peignait une sorte d'alarme irritée.

— M. Merriman ? répéta-t-il, comme s'il pensait que ses oreilles eussent dû le tromper.

— Oui, sir Percival : M. Merriman de Londres.

— Oii est-il ?

— Dans lA bibliothèque, sir Percival...

A peine celte dernière réponse eut-elle été donnée, que le maître de la maison se leva et se précipita hors de la chambre, sans adresser la moindre excuse à aucun de nous.

— Qui est M. Merriman ? demanda Laura, s'adressant à moi.

— Je n'en ai pas la moindre idée... A ceci dut se borner ma réponse.

Le comte avait absorbé sa quatrième tartelette, et se trouvait, en ce moment, près d'une table volante, occupé

à soigner son malicieux kakatoès. L'oiseau perché sur l'épaule, il se retourna de noire côté :

— M. Merriman est le « soliciter » de sir Percival, dit-i( le plus tranquillement du monde.

Le « soliciter » de sir Percival. On ne pouvait répondre plus directement à la question de Laura ; et néanmoins, vu les circonstances, cette réponse ne disait pas tout ce qu'on eût voulu savoir. Si M. Merriman eût été mandé spécialement par son client, il eût été assez simple qu'il quittât son cabinet pour répondre à cet appel. Mais lorsqu'un homme de loi, sans y être formellement invité, fait un voyage comme celui de Londres dans le Hampshire, quand son arrivée chez un gentleman a l'air de surprendre au dernier point ce gentleman lui-même, on peut, sans risques, tenir pour certain que la visite du jurisconsulte présage des nouvelles très -importantes, très-inattendues; — nouvelles qui peuvent être ou fort bonnes ou fort mauvaises; niais dans Tun ou l'autre cas, ne sauraient se confondre avec celles qu'on reçoit tous les jours.

Laura et moi demeurâmes à table, sans mot dire, pendant un quart d'heure ou plus, cherchant avec une certaine inquiétude le sens possible de cet incident, et attendant, si cela devait arriver, que sir Percival revint promplement auprès de nous. Mais rien ne nous annonça son retour, et nous nous levâmes pour quitter la salle.

Altenlif comme d'habitude, le comte abandonna le coin où il donnait à mangef à son perroquet, et, ayant toujours l'oiseau perché sur son épaule, vint nous ouvrir la porte. Laura et madame Fosco passèrent les premières. Au moment où j'allais les suivre, il m'arrêta par un signe, et m'adressa quelques paroles de la plus étrange façon du monde :

— Oui, disait-il, répondant avec calme à l'idée qui dans ce moment-là même me travaillait l'esprit, tout comme si je la lui avais expressément confiée :... Oui, miss Halcombe, il est arrivé quelque chose...

J'allais répondre : « Je n'ai rien dit de pareil. » Mais l'odieux kakatoès, hérissant ses ailes rognées, poussa une

clameur algue, mit en l'air tout mon système nerveux, et je me trouvai fort heureuse de me glisser hors de l'appartement.

Je réjoignis Laura au pied de l'escalier; sa secrète préoccupation était justement la même que la mienne, celle que le comte Fosco avait si bien devinée, et lorsqu'elle parla, ce fut pour répéter ce qu'il avait dit. Elle m'avoua, dans le lêle-à-tête, qu'à son avis « il avait dû arriver quelque chose ».

« 16 juin. » — II me faut, avant de m'aller coucher, ajouter encore quelques lignes à notre chronique de ce jour.

Environ deux heures après que sir Percival se fût levé de table pour aller recevoir dans la bibliothèque son « soliciter, » M. Merriman, je sortis de chez moi toute seule pour aller faire un tour dans les plantations. Gomme j'arrivais au dernier palier, la porte de la bibliothèque s'ouvrit, et les deux gentlemen en sortirent. Jugeant à propos de ne pas les déranger en me montrant sur l'escalier, j'attendis, pour descendre, qu'ils eussent traversé le vestibule. Bien qu'ils se parlassent avec une certaine précaution, les mots échangés entre eux étaient articulés assez nettement pour arriver jusqu'à moi.

— Tranquillisez-vous, sir Percival ! disait l'homme de loi; tout cela dépend de lady Glyde...

J'avais déjà repris le chemin de ma chambre, où je comptais rentrer pour deux ou trois minutes encore, lorsque le nom de Laura, ainsi prononcé par un étranger, m'arrêta sur place. Je sais qu'il est très-mal, trèspeu honorable d'écouter aux portes. Mais où est donc la femme, — et je dirai parmi les meilleures, — qui puisse régler sa conduite d'après les principes abstraits de

l'honneur, quand ces principes lui montrent un chemin absolument opposé à celui où l'appellent et ses affections les plus profondes et les intérêts légitimes qui en dérivent.

J'écoulai donc; et, dans des circonstances identiques, vraiment oui, j'écouterais encore! J'écouterais, l'oreille collée au trou de la serrure, si je ne pouvais me tirer d'afiaire autrement.

— Vous comprenez bien, sir Percival? continua Tavocat. Lady Glyde devra signer son nom en présence d'un témoin, — de deux témoins, si vous y voulez mettre encore plus de forme, — et ensuite, posant son doigt sur le sceau, elle aura ces paroles à prononcer : « Je délivre ceci, comme un acte émané de moi. » Si cette petitecérémonie s'exécute d'ici à huit jours, l'arrangement aura complètement réussi, et nous serons au bout de nos peines; sinon...

— Que voulez- vous dire avec votre « sinon? » demanda sir Percival, d'un ton irrité. S'il « faut » que la chose se fasse, elle se fera... Je vous en réponds, Merriman.

— A merveille, sir Percival, à merveille; mais, en toutes transactions, il est deux alternatives; etnous aimons assez, nous autres gens d'affaires, à les envisager toutes deux avec assurance. Si quelque circonstance extraordinaire faisait échouer l'arrangement, peut-être amènerais-je nos gens à se contenter de billets à trois mois. Mais, à l'échéance, comment ferions-nous les fonds?

— Au diable les billets l... Il n'y a qu'une manière de se procurer de l'argent, et c'est ainsi, je vous le répète, que nous l'obtiendrons... Un verre de vin, Merriman, avant de partir?

— Bien obligé, sir Percival; je n'ai pas un moment à perdre pour profiter du train montant... Aussitôt l'arrangement conclu, veuillez, je vous prie, m'en informer... et vous n'oublierez pas les précautions dont je vous parlais?...

— flela va sans le dire. Voici le « dog-cart ^^ qni vous attend à la porte. Mon groom va vous jeler à la station,

(Inns un cl-n d'œil... Benjamin, vous entendez? grandes allures de casse-cou., , En place!... Si M. Merriman manque le train, vous êtes cosse aux gages... Tenez-vous lerme, Merriman, et si vous chavirez, fiez-vous au diable qui ne laisse pas volontiers périr ses enfants!...

Avec ces paroles en guise de bénédictions d'adieu, le baronnet tourna sur ses talons et rentra dans la bibliothèque.

Je n'en avais pas entendu long; mais le peu qui avait frappé mes oreilles suffîsaitpour m'inquiéter. Le «quelque chose» qui était arrivé, c'était trop évidemment un embarras pécuniaire des plus sérieux; et sir Pcrcival, pour s'en tirer, n'avait à compter que sur Laura. La perspective de la voir compromise dans les difficultés qui, secrètement, assiégeaient son mari, produisit en moi, une véritable consternation, sans nul doute aggravée par mon ignorance des affaires, et aussi par la déliance bien positive que m'inspirait sir Percival. Au lieu de sortir comme je l'avais d'abord résolu, je me rendis immédiatement chez Laura pour lui faire part de ce que je venais d'entendre.

Elle reçut avec un sang-froid fait pour me surprendre celle communication peu rassurante. Elle en sait évidemment, sur le caractère et les embarras pécuniaires de son mari, plus que je ne l'avais soupçonné jusqu'à présent.

— C'est bien là ce que j'ai redouté, me dit-elle, quand j'ai entendu parler de ce gentleman inconniyqui, venu en notre absence, a refusé de laisser son nom.

— Qui donc alors avez-vous pensé que c'était ? lui jemandai-je.

— Quelqu'un envers qui sir Percival a contracté de lourdes obligations, répondit-elle, et le même pour le Compte de qui M. Merriman est venu ici aujourd'hui.

— Avez-vous une idée de ce que peuvent être ces obligations?

— Non; je n'ai eu là-dessus aucun détail.

— Vous ne signerez rien, Laura, sans y avoir regardé de pie^j.

— Certainement non, Marian. Tout ce que je pourrai faire, sans me nuire ou nuire aux miens, je le ferai pour « lui » venir en aide, — et cela, ma sœur chérie, afin de rendre aussi douce et aussi heureuse que possible l'existence que vous et moi nous sommes appelées à passer ensemble. Mais je ne ferai rien, à l'aveugle, dont je puisse quelque jour avoir honte. Ne parlons plus de tout ceci, maintenant. Vous avez votre chapeau sur la tête; — si nous allions promener nos rêveries dans l'enclos, pendant le reste de l'après-midi?.,.

En quittant le château, nous nous dirigeâmes vers les ombrages les plus voisins.

Arrivées à une clairière, parmi les arbres plantés devant la maison, nous y trouvâmes le comte Fosco se promenant de long et large sur le gazon, et se grillant aux rayons du soleil de juin, en ce moment dans toute leur force. Un chapeau de paille à larges bords, garni d'un ruban violet, protégeait son front. Son corps énorme était revêtu d'une blouse bleue que décorait sur la poitrine un interminable enlacement de broderies blanches, et une large ceinture de maroquin rouge marquait à peu près la place où la taille avait dû se trouver jadis. Des pantalons de nankin, dont Textrémité inférieure était également surchargée de broderies au crochet, et des pantoufles de cuir violet complétaient son costume. Il chantait la fameuse ariette du « Barbier de Séville », avec ces enroulements de vocalises dont un gosier italien peut seul se permettre les prodigieuses arabesques, tout en s'accompagnant de celte espèce de guitare qu'on appelle « concertina », et dont il jouait avec une espèce d'extase, tantôt les bras en Tair, tantôt la tête rejetée en arrière, ou penchée sur l'épaule, comme une sainte Cécile grasse déguisée en homme : « Figaro si ! Figaro là ! Figaro su! Figaro giù! » chantait le comte, tenant élégamment sa concertine à longueur de bras, et saluant de côté avec la grâce agile , la désinvolture d'un Figaro de vingt ans.

— Je vous garantis, Laura, que cet homme sait quelque chose des difficultés où se trouve sir Percival, dis-je,

tandis que, de loin, nous rendions au comte sa gracieuse révérence.

— D'où vous vient cette idée? me demanda-t-elle.

— Sans cela, rop!iquai-je, aurait-il su que M. Merriman est le « solicitor » de sir Percival. D'ailleurs, quand nous sommes sortis du « lunch », il m'a dit, sans la moindre queslion de ma part, qu'il était arrivé quelque chose. Soyez sûr qu'il en sait là-dessus plus long que nous,

— Si cela est, ne l'interrogez pas ! Ne le mettez pas en tiers dans nos confidences!

— Vous semblez, Laura, nourrir contre lui une répugnance bien déterminée... Qu'a-t-il fait, qu'a-t-il dit pour la mériter?

— Rien, Marian; au contraire, il n'est pas de bontés, d'attentions qu'il n'ait eues pour moi pendant le voyage qui nous a ramenés ici. Plus d'une fois, même, il a su réprimer, avec toute sorte d'adresse et d'égards pour moi, les vivacités auxquelles sir Percival se laisse quelquefois euiporter. Peut-être lui en veux-je, au fond, d'avoir sur mon mari une influence si supérieure à la mienne. Peut-être man orgueil souffre -t- il de tout devoir à son intervention. Ce que je puis dire, c'est qu'il me déplaît...

Le reste du jour et la soirée se sont passés sans trop d'agitation. Le comte et moi jouions les échecs. Il m'a laissé poliment gagner les deux premières parties : puis, voyant que sa tactique ne m'échappait point, il s'est excusé de sa courtoisie inopportune, et, en dix minutes, j'étais échec et mat. Sir Percival n'a pas, de toute la soirée; fait allusion à la visite de son avocat. Mais, soit à cause d'elle, soit pour toute autre raison, il s'était fait en lui un changement qui n'avait rien de fâcheux. Il s'est montré aussi poli, aussi prévenant pour nous tous qu'il l'était à Limmeridge, naguère, pendant son noviciat conjugal; il a même montré envers sa femme tant de bonté, un zèle si attentif, que madame Fosco en personne, toute froide et réservée qu'elle est, n'a pu s'empêcher de le regarder avec un grave étonnement. Que veut dire ceci? Je crois que je le devine; je tremble que Laura ne

soit aussi pénétrante, et je suis sûre que le comte Fosco sait, là-dessus, à quoi s'en tenir. Plus dime fois, dans le cours de la soirée, j'ai surpris sir Percival qui le regardait, comme cherchant sur sa physionomie un signe d'approbation.

« 17 juin. » — Journée remplie d'événements. Je souhaite, et bien ardemment, n'avoir point à ajouter : remplie de malheurs.

Sir Percival, au déjeuner, est resté tout aussi muet que la veille sur ce mystérieux « arrangement » ( comme dit l'homme de loi), qu'on tient suspendu sur nos têtes. Une heure après, cependant, il entra tout à coup dans la pièce destinée aux réceptions du matin, et où nous étions, sa femme et moi, nos chapeaux sur la. tête, attendant madame Fosco pour sortir avec elle. Sir Percival s'enquit de l'endroit où il pourrait trouver le comte.

— Nous l'attendons, lui dis-je, d'ici à quelques instants.

— Le fait est, continua sir Percival, qui allait et venait par la chambre avec une sorte de trépidation nerveuse, le fait est que j'aurai tout à l'heure besoin de Fosco et de sa femme, dans la bibliothèque, pour une pure formalité d'affaires; Laura, je réclamerai aussi votre- présence, une minute ou deux tout au plus... Il s'arrêta, et parut remarquer, pour la première fois, notre toilette de promenade.

— Ne faites-vous que rentrer ? demanda-t-il, ou bien alliez-vous sortir?

— Nous pensions tous aller au lac, ce matin , dit Laura. Mais si vous avez quelqu'autre arrangement à proposer...

— Non, non, interrompit-il en tout hâte. Mon affaire peut très-bien attendre... Après le lunch ou après le déjeuner, peu m'importe... Vous avez donc tous projeté d'aller au lac?... C'est une idée, cela... Donnons-nous une matinée de bon temps; je serai volontiers des vôtres...

Il n'y avait pas à se méprendre sur son attitude, alors même qu'on eût pu méconnaître ce qu'il y avait de contraire à sa nature dans celte facile subordination de ses plans et de ses projets aux convenances d'autrui, telle qu'il venait de rcxprimcr en parole. Il était évidemment

soiiln{^n de trouver sur sa roule un prôlcxlo d'njournement pour cette « Ibrmalité d'uîïaires » qui, disait-il, devait s'accomplir dans la bibliothèque. Lorsque je tirai de tout ceci la conclusion la plus naturellement indiquée, Je sentis, pour ainsi dire, mon cœur s'abîmer au-dedans de moi.

Le comte et sa femme, en ce moment, vinrent nou8 rejoindre. La dame tenait à la main la blague à tabac brodée de monsieur son mari, et la provision de papier qui alimentait son incessante manufacture de cigarettes. Le gentleman, en blouse et en chapeau de paille, comme à l'ordinaire, portait sa cage -pagode aux couleurs brillantes, laquelle renfermait ses chères souris blanches, et il leur souriait, ainsi qu'à nous avec une sérénité caressante tout à fait irrésistible.

— Si vous êtes assez bonnes pour me le permettre, disait le comte, j'emmènerai ma petite famille que voici, — mes jolies sourlcelles innocentes, — pour leur faire un peu prendre l'air avec nous. Il y a des chiens dans le clîàleau, et puis-je, en vérité, laisser à la merci des chiens ces pauvres orphehnes blanches?... Ah! jamais, jamais!

A travers les fils de fer de la pagode, il adressa un gazouillement paternel à ces « petites orphelines, » et nous quittâmes le château pour nous rendre au lac.

Une fois dans la plantation, sir Percival s'écarta do nous. Un des traits de son humeur inquiète est préciséuîent de quitter, en pareille occasion, les personnes qu'il accompagne, et de s'employer, une fois seul, à se tailler des cannes sur les arbres parmi lesquels ils chemine. Ou dirait qu'il prend plaisir à couper, à émonder sans rime ni raison. Il a rempU le château de bâtons ainsi fabriqués, dont aucun, je pense, ne lui a servi deux fois. Celui qu'il rapporte a déjà perdu toute sa valeur à ses yeux, et il ne s'agit plus que de le remplacer.

Il nous rejoignit près de l'ancien embarcardère. Je veux reproduire ici la conversation qui suivit, une fois qut) nous y fûmes installés, exactement comme elle eut Heu. En ce qui me concerne, ceîie conversation a eu quelque

importance, car elle m'a disposée à me défier sérieusement de l'influence que le comte Fosco exerçait jusqu'à présent sur ma manière de voir et de sentir. Je m'en dé fendrai, dorénavant, aussi résolument que possible.

La petite hutte 'en ruines pouvait nous contenir tous; mais sir Percival resta au dehors, enjolivant son nouveau bâton avec sa serpette de poche. Nous étions toutes les trois assises, fort à notre aise, sur le grand banc. Ma sœur avait pris son ouvrage, et madame Fosco travaillait à ses cigarettes. Moi, comme d'ordinaire, je ne faisais rien. J'ai toujours été, je serai toujours d'une maladresse virile. Le comte, par manière de plaisanterie, avait choisi pour siège un trépied infiniment trop petit, et s'y balançait, le dos appuyé au mur, faisant craquer sous son poids, à chaque effort, la faible cloison. Il avait placé sur ses genoux la cage-pagode, et, comme d'ordinaire, laissait les souris lui courir sus en toute hberté. Ce sont de jobs petits animaux, et leur mine est tout à fait innocente; mais, pour quelque raison que j'ignore, je n'aime pas à les voir courir ainsi sur un corps humain. Cette vue fait passer sur mes nerfs je ne sais quelle impression sympathique d'un effet bizarre; elle évoque en moi d'effroyables idées de prisonniers mourant au fond d'un cachot, et sur le cadavre desquels viennent se repaître à loisir les hôtes rampants de l'obscur souterrain.

La matinée était nuageuse, et le vent soufflait; aussi les rapides alternatives d'ombre et de soleil, à la surface du grand lac, augmentaient l'effet revêche et sombre de ce paysage désert.

— Il y a des gens qui trouvent ceci pittoresque, dit sir Percival, désignant de son bâton inachevé la perspective offerte à nos regards. J'estime tout simplement que c'est là une tache sur la propriété d'un honnête homme. A l'époque où vivait le père de mon grand père, le lac arrivait jusqu'au point où nous sommes. Regardez-le, maintenant! il n'a nulle part quatre pieds de fond... Ce n'est plus qu'un vaste bourbier, semé çà et là de flaques d'eau. Piùt à Dieu que j'eusse de quoi le drainer et y faire pousser du bois! Mon intendant (la superstition le rend

idiol) croit être sûr que ce lac est frappé d'analhème comme la mer Morte. Qu'en pensez-vous, Fosco? L'endroit ne semble- l-il pas arrangé tout exprès pour un assassinat?

— Y songez-vous, mon bon Percival? répondit le comte avec l'accent du reproche. Qu'avez-vous donc fait de votre bon sens anglais? L'eau est trop basse pour cacher le corps; et il y a partout du sable où les pieds de l'assassin laisseraient leur empreinte. Bref, je n'ai jamais vu de site moins propice à... ce dont vous parliez.

-- Niaisçries ! dit sir Percival, taillant et retaillant sa canne avec un redoublement d'ardeur. Vous savez parfaitement ce que je veux dire. L'aspect désolé du paysage, -- l'isolement profond de ces lieux inhabités... Si vous voulez me comprendre, rien de plus facile; si vous faites sourde oreille, je n'irai pas me fatiguera vous expliquer ce que j'ai voulu dire.

— Et pourquoi vous fatiguer, demanda le comte, quand ce que vous avez voulu dire peut être expliqué par le premier venu? Si un imbécile voulait commettre un meurtre, voire lac lui donnerait immédiatement dans l'œil. Si c'était un homme avisé, votre lac serait le dernier endroit qu'il voulût choisir. N'est-ce point là ce que vous vouliez dire? S'il en est ainsi, vous voyez que l'explication ne demandait pas longtemps. Recevez-la, Percival, avec la bénédiction de votre dévoué Fosco...

Laura leva sur le comte ses yeux où perçait un peu trop la répugnance naturelle qu'il lui inspire; mais il était si occupé de ses souris, qu'il n'y prit seulement pas garde.

— Je suis fâchée, dit-elle, de voir rattacher à cet aspect de notre lac solitaire une aussi épouvantable idée que celle du meurtre. Que si le comte Fosco, de plus, tenait à classer les assassins par catégories, il me semble qu'il a été malheureux dans le choix de ses expressions. Les traiter seulement « d'imbéciles », c'est leur témoigner une indulgence à laquelle ils n'ont aucun droit, et les qualifier d'hommes avisés implique une contradiction manifeste. J'ai toujours ouï dire que les vrais sages sont

invariablement bons, et qu'ils ont nécessairement horreur du crime.

— Voilà, ma chère lady, s'écria le comte, voilà ce que J'appelle d'admirables sentences ; et je me souviens de les avoir vues, tracées en bien beaux caractères, sur les cahiers d'écriture, à la première hgne de chaque page. Disant ces mois, il leva sur la paume de sa main, jusqu'à hauteur de visage, une de ses souris blanches, et l'interpellant par un de ces caprices qui lui sont familiers : — Ma jolie petite scélérate aux dehors candides, lui dit-il, profitez s'il vous plaît, de cette haute moralité. Une souris vraiment sage, vous l'avez entendu, est en même temps une souris vraiment bonne. Faites part de ceci à vos compagnes, je vous en supplie ; et qu'il ne vous arrive plus jamais de mordiller les barreaux de voire cage I

— Il est très-facile, reprit courageusement Laura, de ridiculiser toute chose au monde. Mais ce qui ne vous sera pas si aisé, comte Fosco, c'est de me signaler un homme sage qui ait été, en même temps, un grand criminel...

Le comte secoua ses massives épaules, §t sourit à ma sœur le plus amicalement possible.

— Parfaitement vrai ! dit-il. Le crime de l'imbécile est celui qu'on découvre; et le crime du sage est celui qu'on ne découvre pas. Si donc je m'avisais de citer un exemple, il ne saurait être celui d'un sage, et mon argument pécherait par la base. Décidément, chère lady Olycle, votre infaillible bon sens britannique l'emporte sur ma subtilité itaUenne. Cette fois, miss Halcombe, n'est-ce pas à mon tour d"êlre échec et mal?

— A vos pièces, Laura ! dit en ricanant sir Percival, qui, de la porte, suivait ce petit débat. Dites-lui, maintenant, que « le crime lui-même fait découvrir le crime ». Encore une morale de maître d'écriture, qu'on va vous servir, Fosco!... Le crime faisant découvrir le crime. La bonne plaisanterie !

— Je crois que cela est vrai, dit Laura tranquillement.

Sir Percival poussa un éclat de rire si violent, si peu courtois, qu'il nous fit tous tressaillir, — et le comte un yeu plus fort que les autres.

— Je le crois aussi, dis-jc pour venir au secours de Laura.

. Sir Percival, que la remarque de sa femme avait si fort diverti sans qu'on sût pourquoi, fut pris, en face de la mienne, d'une colère également inexplicable. De son bâton neuf, il frappa le sable avec violence, et s'écarta brusquement de nous.

— Ce cher Percival! s'écria le comte Fosco, le suivant d'un regard joyeux. Encore une victime du spleen britannique... Mais, chère miss Halcombe, chère lady Glyde, est-ce que réellement vous croyez au crime se dénonçant lui-môme?... Et vous, mon ange, continua-t-il en se tournant vers sa femme qui n'avait pas encore prononcé une parole, est-ce donc aussi votre avis?

— J'attends quelques leçons de plus, répondit la comtesse qui semblait, par son accent froid et réprobateur, s'adresser particulièrement à Laura et à moi,— pour me hasarder à exprimer mon opinion devant des hommes si au courant de toutes choses.

— En vérité! répondis-je. J'ai vu le temps, comtesse, où vous revendiquiez les droits de la femme , — et la liberté de nos opinions était, je crois, Tun d'eux.

~ Comment envisagez-vous ce sujet, comte? demanda madame Fosco, qui continuait tranquillement ses cigarettes, et ne sembla pas m'accorder la plus légère attention.

Le comte, d'un air pensif, passa deux ou trois fois son petit doigt potelé sur le dos d'une de ses souris blanches ivant de répondre à celte question.

— Il y a de quoi s'émerveiller, dit-il enfin, quand on voit avec quelle facilité la société se console de ses pires maladies, au moyen du premier emplâtre venu. La machine fort compliquée qu'elle a construite pour la découverte du crime est d'une inefficacité misérable. — Eh bien 1 trouvez seulement un beau petit dicton moral, affirmant que cette machine fonctionne à merveille, et, à partir de ce niomenl, personne ne s'aperçoit plus de ses

défauts... Ah! « les crimes se trahissent d'eux-mêmes?... » Ah ! (c'est un autre dicton moral) « la victime dénonce l'assassin?... Eh bien, lady Glyde, demandez si cela est vrai aux « coroners » qui, dans nos grandes villes, sont chargés des instructions criminelles... Demandez-le, miss Halcombe, aux secrétaires des sociétés d'assurances sur la vie. Lisez vos feuilles publiques. Dans le petit nombre de faits qui arrivent à y être mentionnés, ne trouvezvous' pas des exemples de gens assassinés sans que les meurtriers aient été découverts? Multiphez, maintenant, les incidents dont on parle par ceux dont on ne parle pas, et les cadavres retrouvés par ceux qui ont à jamais disparu; à quelle conclusion arriverez-vous ? A celle-ci, sans nul doute : il y a des criminels insensés que l'on découvre; il y a des criminels bien avisés qui échappent à la justice. Crime caché ou crime découvert, à quoi cela revient-il? A une lutte d'habileté entre la police d'une part, et un particulier de l'autre. Lorsque le criminel est un imbécile, ignorant et brutal, la police, neuf fois sur dix, gagne la partie. Quand le criminel est, au cpntraire, un homme intelligent, développé par l'éducation, ferme et résolu, la police perd neuf Ibis sur dix. Généralement, si la police gagne, on fait bruit de Tévénement, et il arrive jusqu'à vous. Tout aussi généralement, si la police perd, elle se tait, et vous n'entendez parler de quoi que ce soit. C'est sur cette base vacillante que repose la confortable maxime : « Le crime se dénonce lui-même!... » Les crimes que vous connaissez, à la bonne heure; mais les autres?...

— Terriblement vrai! joliment raisonné! cria une voix qui partait du seuil de la hutte. Sir Percival avait recouvré son égalité d'âme, et nous était revenu « incognito » pendant que nous écoutions le comte.

— Il se peut, dis-je, qu'il y ait là-dedans quelques vé< rites; il se peut aussi qu'elles soient présentées avec beaucoup d'art. Mais je ne vois pas, je l'avoue, pourquoi le comte Fosco dépenserait tant d'exaltation à célébrer la victoire du criminel sur la société; je ne vois pas, non plus, en quoi ceci peut lui valoir de tels applaudissements.

LA rEMMK EN BLANC 293

— Vous en tendez, Fosco? demanda sirPercival. Croyezmoi, faites la paix avec votre aimable auditoire. Dites-lui que « la vertu est une belle chose... » Vous aurez du succès, je vous en réponds...

Le comte se mit à rire, en dedans et sans bruit, et deux souris blanches, perdues sous son gilet, prenant peur de l'espèce de convulsion volcanique qui soulevait audessous d'elles cette montagne de chair , s'élancèrent précipitamment de leur abri pour se réfugier dans leur cage.

— A ces dames, mon bon Percival, de me communiquer leurs idées sur la vertu, dit ensuite le comte. Leur autorité sur ce point vaut mieux que la mienne; elles savent en effet ce que c'est que la vertu , et moi je l'ignore absolument.

— Vous l'entendez ? dit sir Percival. N'est-ce pas terrifiant?

-— Ce n'est que vrai, répondit tranquillement le comte. Je suis un cosmopolite, et j'ai rencontré dans ma vie tant d'espèces de veriu, fort différentes les unes des autres, que je suis un peu embarrassé, à l'âge que j'ai, de décider quelle est la bonne, quelle est la mauvaise. Ici, en Angleterre, il existe une vertu; là-bas, en Chine, il y en a une autre. John Englishman prétend que sa vertu est la véritable; John Chinaman ne veut reconnaître que la sienne. Quand j'ai dit « oui » à l'un, ou « non » à l'autre, je me trouve aussi embarrassé vis-à-vis de l'homme chaussé de bottes à tiges, que vis-à-vis de l'homme orné d'une queue... Ah! ma jolie petite souricelle! Allons, venez me baiser ! Quelles sont donc vos idées particulières, ô ma mignonne, sur ce que doit être un homme vertueux? C'est un homme qui vous tient au chaud et vous nourrit bien, n'est-ce pas?— Excellente notion après tout; car au moins est-elle intelligible.

— Arrêtons-nous un moment, comte, interrompis-je. Si j'accepte votre parallèle, je revendiquerai comme incontestable une vertu qui existe en Angleterre et qui n'existe pas en Chine. Les autorités chinoises font mettre à mort des gens innocents, sous les prétextes les plus

frivoles. En Angleterre, nous sommes affranchis de toute barbarie de ce genre, — nous ne commettons pas de si effroyables crimes, nous abhorrons de tout notre cœur l'homme qui prodigue le sang humain.

— Vous avez raison, Marian, dit Laura. Votre pensée est juste, et vous l'avez bien rendue.

— Laissez, je vous prie, développer la pensée du comte, dit madame Fosco avec une politesse raide. Vous vous convaincrez, mes jeunes amis, que jamais il ne parle, « lui » sans avoir d'excellentes raisons à l'appui de tout ce qu'il peut dire.

— Merci, mon ange I .v.p^.i«.t io ouniïc. Un bonbon vous plairait-il ?... Il tira de sa poche, à ces mots, une belle petite boîte d'incrustations, et la posa toute ouverte sur la table. — Chocolat à la vanille ! criait cet homme impénétrable, faisant sonner gaiement les bonbons dans la boîte, et saluant à la ronde... offert par Fosco, en hommage à la société charmante qui l'entoure.

— Soyez assez bon pour continuer, cher comte, lui dit sa femme, avec une rancunière allusion à ma petite personne. Faites-moi le plaisir de répondre à miss Ilalcombe.

— Miss Halcombe est irréfutable, répartit l'Italien, avec sa courtoisie ordinaire ; — c'est-à-dire sur le terrain qu'elle a choisi. Oui ! j'en tombe d'accord avec elle, John Bull abhorre les crimes de John Chinaman. Il n'y a pas au monde de vieux gentleman plus prompt à signaler les défauts de son voisin, ni de vieux gentleman plus lent à reconnaître ses propres défauts. Est-il cependant si supérieur en ses mœurs au peuple dont il accuse la moralité? La société anglai^se, miss Halcombe, se fait la complice du crime aussi souvent qu'elles'en montre l'ennemie. Mon Dieu ! oui... Le crime, en ce pays, est exactement ce qu'on le voit ailleurs... il profite, autant qu'il lui peut nuire, à l'homme qui le commet et aux gens qui dépendent de cet homme. Le plus grand coquin sert à faire vivre sa femme et ses enfants. Pire il s'est montré, plus il attire sur lui vos sympathies. Ses vipes aussi lui profitent directement. Un débauché prodigue, qui emprunte sans cesse,

obtiendra de ses amis beaucoup plus que le rrgorisle coniraint pour la première fois, sous le coup des nécessités les plus pressantes, de demander aux siens qu(;!que assistance. Dans le premier cas, les amis de l'emprunteur trouvent la chose toute simple, et prêtent volontiers. Dans le second, ils sont tout surpris, et ils hésitent. La prison où le coquin achève sa carrière est-elle donc un endrois beaucoup moins confortable que la « maison de travail » où rhonnêie homme malheureux termine la sienne ? Lorsqu'un philanthrope « à la Howard » veut soulager la misère, il va la chercher au fond des cachots où souffre le crime, — mais non dans les huttes et les misérables cabanes où la vertu pâtit tout autant. Quel est le poëto anglais à qui a été accordée la sympathie la plus universelle ? — celui que prennent le plus volontiers pour sujet, et les écrivains à grands sentiments, et les peintres qu'on appelle pathétiques ? C'est ce charmant jeune homme qui dél3uta dans la vie par un faux, et sortit de la vie par un suicide, — l'aimable, le romantique, l'intéressant Chatterton. De deux pauvres couturières affamées, laquelle réussira mieux, — celle qui résiste à la tentation et reste honnête, ou celle qui succombe à la tentation et commet un vol ? Vous savez toutes, mesdames, que le vol enrichira la seconde de ces deux femmes ; il rendra son nom populaire, d'un bout à l'autre des Trois-Royaumes, lesquels sont charitables et généreux; et la voilà secourue pour avoir violé un commandement, alors que, si elle l'eût fidèlement gardé, on l'aurait laissée mourir de faim... Ici, genlille souris à moi ! Hop ! presto ! passez !... Je vous transforme en une respectable lady. Faites halte-, ma chère sur la paume de cette grande et grosse main, puis prêtez l'oreille!... Vous épousez, souris, l'homme pauvre dont vous êtes éprise; une moitié de vos amis prend pitié de vous, l'autre moitié vous censure aigrement. Maintenant, tout au contraire, vous vous vendez contre beaux deniers comptants, à un homme dont vous ne vous souciez guère; tous vos amis, alors, entonnent un cantique de joie; un ministre du culte sanctionne avec empressement l'inlumie de ce marché, le plus vil qui se puisse conclure

ici-bas; il vous sourit ensuite, il vous complimente à votre table, si vous avez eu la politesse de l'inviter à déjeuner... Hop! presto! passez!... redevenez souris, je vous ôte la parole; car si vous restez plus longtemps lady, vous allez me dire que « la société abhorre le crime », et alors, ô souris, je douterai que vos yeux et vos oreilles vous servent à quelque chose... N'est-ce pas, lady Glyde, que je suis un méchant homme? Je dis tout haut ce que les autres se contentent de penser; et lorsque le reste du monde s'accorde sans mot dire pour accepter le masque à titre de visage, c'est ma main, cette main téméraire, qui déchire le carton rebondi, et montre audessous les os décharnés qu'il recouvrait. Avant de me faire encore plus de tort dans votre estime, je me lèverai sur ces grosses jambes d'éléphant dont le ciel m'a pourvu, et j'irai prendre un peu Tair de mon côté. Chères ladies, pour parler comme votre Shéridan,je m'en vais — et vous laisse ma réputation à exploiter...

Il se leva, posa la cage sur la table, et s'arrêta un moment à compter les souris qu'elle renfermait: — Une, deux, trois, quatre... Ah! s'écria-t-il avec un regard -épouvanté, où peut-être, au nom du ciel, la cinquième ? — la plus jeune, la plus blanche, la plus aimable de toutes, — ma souris Benjamine, enfin?...

Ni Laura ni moi, n'étions en ce moment très-disposées à la plaisanterie. Le cynisme transparent du comte nous avait révélé un nouvel aspect de son organisation morale qui répugnait également à toutes les deux. Mais il était impossible de tenir devant le désespoir comique d'un si gros homme, motivé par la perte d'une si petite souris. Nous rîmes donc, en dépit de nous-mêmes; et quand madame Fosco se leva, nous donnant l'exemple, pour vider la hutte et permettre à son mari d'y fouiller dans les plus petits coins, nous nous levâmes aussi pour la suivre dehors.

Avant que nous eussions fait trois pas, l'œil alerte du comte avait découvert la souris égarée, sous le siège que nous venions d'occuper. Il écarta le banc, prit le petit animal dans sa main ; et ensuite, s'arrêtant tout à coup

LA FEMMH: en blanc 297

à genoux, se mit à regarder, avec une attention particulière, un endroit du sol qui était immédiatement sous ses yeux.

Quand il se releva, sa main tremblait si fort, qu'il put à peine mettre la souris en cage, et sur toule sa figure une pâleur livide s'était répandue.

— Percival! disait-il à voix basse, Percival, venez ici !...

Sir Percival, depuis dix minutes, ne faisait pas attention à aucun de nous. Il était uniquement occupé à tracer des chiffres sur le sable, et à les effacer ensuite ovec la pointe de son bâton.

— Qu'avez -vous , à présent? demanda-t-il, entrant négligemment sous le vieil embarcadère.

— Est-ce que vous ne voyez rien, là ? dit le comte, qui d'une main l'avait saisi au collet par un mouvement nerveux, et de l'autre, lui montrait l'endroit voisin de celui où il avait trouvé la souris.

— Je vois beaucoup de sable sec, répondit sir Percival, et, tout.au milieu, comme une lâche de boue.

— Ce n'est pas de la boue, murmura le comte, qui venait de porter brusquement son autre main au collet de sir Percival, et dans son agitation le secouait assez fort :— c'est du sang!...

Laura était assez près pour saisir ce dernier mot, si bas qu'il eût été prononcé. Elle se retourna vers moi, et son regard exprima la terreur.

— Niaiseries, lui dis-je, ma chère enfant! Vous auriez tort de vous alarmer... Ce sang est tout bonnement celui d'un pauvre petit chien égaré...

La surprise fut générale, et les regards de chacun, dirigés vers moi, semblaient m'interroger.

— Comment le savez-vous? demanda sir Percival, parlant le premier.

— J'ai trouvé ici ce chien à l'agonie, lui répondis -je, le jouF même où vous êtes tous arrivés de l'étranger. La pauvre bête s'était fourvoyée dans la plautalion, et votre garde lui avait tiré un coup de fusil.

— .A. qui était ce chien? continua sir Percival. Pas à moi. j'imagine?

— Avez-vous essayé de sauver le pauvre animal? demanda Laura, vivement intéressée. Bien certainement, Marian, vous aurez tenté de le guérir?

— Oui! dis- je; la femme de charge, et moi nous avons fait de notre mieux; — mais la blessure était fort grave, et le chien est mort dans nos mains.

— A qui ce chien? reprit sir Percival, réitérant sa question avec un peu d'impatience. Était-ce un des miens ?

— Non, il ne vous appartenait pas.

— A qui, alors? La femme de charge le savait-elle?... Au moment oîi il m'adressait cette question, je me

souvins du désir exprimé par mistress Calherick à la femme de charge, et dont celle-ci m'avait fait part, — qu'on voulût bien tenir cachée à sir Percival la visite faite par elle à Blackvvater-Park; aussi commençais-je à craindre qu'il ne fût indiscret de répondre. Mais, dans mon désir d'apaiser l'alarme générale, je m'étais laissée emporter trop loin pour revenir sur mes pas, du moins sans courir le risque d'éveiller des soupçons qui peut-être empireraient les choses. Il n'y avait donc plus qu'à m'expliquer immédiatement, et sans tenir compte des résultats.

— Certainement, dis-jo. ^ju icmme ue cnarge le savait. Elle m'a conté que c'était le chien de mistress Calherick...

Sir Percival était jusqu'alors resté, avec le comte Fosco, dans le fond de la hutte, tandis que je lui répondais, du dehors, par la porte ouverte. Mais, au moment même où le nom de mistress Calherick eut franchi mes lèvres, il écarta rudement le comte, et vint se placer en face de moi, debout, en pleine lumière.

— Comment la femme de charge en est-elle venue à savoir que c'était le chien de mistress Calherick? demanda-t-il, fixant ses yeux sur les miens, et fronçant les sourcils avec une attention irritée, qui, tout en me causant une espèce d'elTroi, m'impatientait aussi quelque peu.

— Elle le savait, dis-je assez calme, parce que mistress Calherick avait amené ce riiicn.

— Amené?... Où r.nmcnart-elle?

— Chez vous, je pense.

— El que diable venait (aire chez moi mistress Catherick?...

L'accent qu'il donnait à celte question me blessa plus encore que la manière dont il l'avait rédigée. Je lâchai do lui faire sentir qu'il venait de manquer à la politesse la plus vulgaire, en m'écartant de lui sans ajouter un mot.

Dès mon premier pas, la main caressante du comte se posa sur l'épaule de sir Percival, et la voix mielleuse du comte s'entremit pour le calmer:

— Doucement, mon cher! — doucement, je vous prie!...

Sir Percival roulait encore de tous côtés ses regards les plus farouches. Le comte ne fit qu'en sourire, et renouvela l'application du calmant.

— De la douceur, mon bon ami ! -— De la douceur, au nom du ciel!...

Sir Percival hésita, — me suivit à quelques pas — et, non sans me surprendre beaucoup, m'adressa des excuses.

— Je vous demande bien pardon, miss Halcombe, disait-il; je suis un peu mal en train depuis quelque temps, et je crains d'avoir les nerfs agacés. Mais je voudrais bien savoir ce qui a pu motiver la visite de mistress Catherick. Quand donc est-elle venue ?N'a-t-eIle vu que la femme de charge?

— Autant que j'ai pu le savoir, répondis-je, elle n'a vu personne autre...

Le comte s'entremit de nouveau.

— En ce cas, dit-il, pourquoi ne pas questionnner la femme de charge? Pourquoi ne pas remonter, Percival, à la véritable source des informations?

— C'est vrai, dit sir Percival. La femme de charge est tout naturellement la première qu'on doive interroger. Il est stupide à moi de ne pas y avoir pensé sur-lechamp...

A ces mots, il nou^ quitta sans retard pour retourner au cliâlcau.

Le motif de l'intervention du comte, qui m'avait intriguée tout d'abord, se révéla dès 'que sir Percival eut tourné les talons. Le comte avait une foule de questions à me poser, et sur mistress Galherick, et sur les causes de sa visite à Blackwater-Park, pour lesquelles la présence de son ami l'aurait gêné. Mes réponses furent aussi brèves que la politesse le permettait, — car j'avais déjà résolu d'éviter tout ce qui pourrait amener de près ou de loin, un échange de confidences entre le comte Fosco et moi. Laura, cependant l'aida sans le vouloir à tirer de moi tout ce que je savais, en m'adressant elle-même des questions qui ne me laissaient d'autre alternative que de lui répondre ou de lui apparaître, rôle très-peu enviable et très-faux, comme la gardienne des secrets de sir Percival. L'issue de tout ceci fut qu'en moins de dix minutes, le comte en savait autant que moi sur mistress Catherick et les incidents qui nous ont si 'étrangement mis en rapport avec sa fille Anne, depuis l'époque où Harlright la rencontra jusqu'à la présente journée.

L'effet que mes renseignements eurent sur lui m'apparut sous un point de vue assez curieux.

Si intimement qu'il connaisse sir Percival, et si au courant qu'il semble être de ses affaires privées, il n'en sait pas plus long que moi, j'en suis sûre, au sujet de la véritable histoire d'Anne Catherick. Le mystère encore impénétrV qui se rattache à cette infortunée devient à mes yeux doublement suspect, par la conviction absolue où je suis maintenant, que sir Percival l'a tenu caché à son plus intime ami dans ce bas monde. Il était impossible de se méprendre à l'ardente curiosité que trahissaient l'altitude et la physionomie du comte pendant qu'il absorbait, pour ainsi dire, avec avidité, chaque parole tombée de mes lèvres. On est curieux, je le sais, de bien des manières; —mais il n'y a pas deux interprétations à la curiosité qu^ vous prend à court et vous fait perdre contenance; or, .-m je l'ai jamais lue sur un visage humain, c'est encemomeni sur celui du comte. ,

Tandis que les questions et les réponses se succédaienf.

nous nous en revenions à pas lents le long de la plantation. Dès que nous eûmes regagne le château, le premier objet que nous aperçûmes au pied du pcrron-fut le « dogcart» de sir Percival, auquel on avait déjà mis le cheval, et que surveillait un groom en jaquette d'écurie. S'il fallait en croire cette apparition inattendue, l'interrogatoire de la femme de charge avait déjà produit d'importants résultats.

—Voilà un beau cheval, mon anii, dit le comte, s'adressant au groom avecia plus engageante familiarité; serait-ce que vous allez le sortir?

—Pas moi, monsieur, répondit cet homme, jetant un coup d'œil sur sa jaquette, et fort surpris, bien évidemment, que le comte pût la confondre avec une livrée. Mon maître conduit lui-même.

— En vérité, dit le comte, je m'étonne qu'il se donne cette peine, quand il vous a sous la main... Va-t-il donc fatiguer ce joli cheval, si bien tenu, si élégant, en lui faisant faire aujourd'hui une longue course?

— Je ne sais pas, monsieur, répondit l'homme; sauf votre respect, monsieur, ce cheval est une jument. Nous n'avons pas, dans toutes nos écuries, une bête aussi courageuse. Son nom, monsieur, est « Brown-Molly» ; elle va tant que ses jambes la portent. Ordinairement sir Percival prend « Isaak-d'York » pour les petites courses...

—Et, pour les longues, cette courageuse « Brown-Molly » dont le poil a tant d'éclat?

—Oui, monsieur.

— Inférence logique, miss Halcombe, continua le comte, qui s'était vivement retourné pour m'adresser la parole; sir Percival, aujourd'hui, ne va pas dans le voisinage...

A ceci je ne répondis point. J'avais, pour ma part, des conclusions à tirer de ce qui s'était passé devant moi. Or, je ne voulais pas en faire part au comte Fosco.

a Dans le Cumberland, me disais-je intérieurement, sir Percival a fait une longue course pédestre, à cause d'Anne, pour aller questionner les fermiers de Todd's-

Corner. Aujourd'hui qu'il est dans le Hamsphire, va-t-il donc faire une longue course en voilure, toujours à cause d'Anne, pour aller questionner mistresï> Galherick à Welmingham?...»

Nous entrâmes tous au château. Comme nous traversions le vestibule, sir Percival sortit de la bibliothèque et vint à notre rencontre. Il avait l'air pressé, inquiet; il était fort pâle; mais, malgré tout, quand il nous adressa la parole, il y mit ses formes les plus courtoises.

—-Je suis désolé, commença-t-il, d'avoir à vous quitter aujourd'hui... une longue coursé en est cause, une aCiaire que je ne puis remettre. Je serai revenu demain de bonne heure; mais, avant de partir, j'aimerais assez à régler cette petite formalité dont je vous ai entretenus ce malin. Voulez-vous, Laura, passer dans la bibliothèque? Cela ne vous prendra guère qu'une minute ou deuK... Affaire de pure forme... Comtesse, puis-je aussi vous déranger. La comtesse et vous Fosco, m'êtes nécessaires pour légaliser une signature, — et rien de plus... Veuillez entrer, nous aurons bientôt fini!...

Tandis qu'ils défilaient l'un après l'autre, il tenait la porte ouverte; puis, passant le dernier, il la referma doucement.

Je demeurai pendant la minute qui suivit, seuleet debout, dans le vestibule; mon cœur battait vite; et j'avais l'esprit rempli d'anxiétés. Enfin, je m'acheminai vers l'escalier, et remontai lentement chez moi.

« 17 juin. » -- Juste au moment où ma main se posait sur le bouton de ma serrure, j'entendis la voix de sir Percival qui m'appelait au bas des degrés.

—J'ai à vous prier de redescendre, disait-il. C'est la faute de Fosco, miss Ilalcombc, et non la mienne. Il trouve je ne sais quelles absurdes objections à ce que sa

femme soit un des témoins, et, par là, il me force à vous' prier de venir nous rejoindre dans la bibliothèque...

J'y entrai avec sir Percival. Laura nous attendait auprès du bureau, tournant et retournant dans ses mains, avec une sorte d'inquiétude, son chapeau de jardin. Madame Fosco, assise auprès d'elle dans un grand fauteuil, admirait impertubablement son mari qui, seul à l'autre bout de- la pièce, ramassait une à une quelques feuilles mortes, tombées des fleurs qui garnissaient la croisée.

Dès que je parus, le comte vint au-devant de moi pour m'oIÏVir ses excuses. »

—Mille pardons, missHalcombe! dit;^. Vous connaissez la réputation faite à mes chers compatriotes par messieurs les Anglais? S'il faut s'en rapporter au brave John Bull, nous autres Italiens sommes tous rusés et soupçonneux par nature. Regardez-moi donc, s'il vous plaît, comme ne valant pas mieux que le reste de ma race. Je suis un Italien rusé, un soupçonneux Italien. Vous aviez déjà celte idée de moi, n'est-il pas vrai, chère lady?... Eh bien! ma ruse, mes soupçons me poussent à trouver peu convenable que madame Fosco serve de témoin à lady Glyde, lorsque je suis moi-même appelé à jouer ce rôle.

— Cette objection n'a pas l'ombre de raison, interrompit sir Percival. Je me tue à lui expliquer que les lois anglaises autorisent madame Fosco à garantir, en même temps que son mari, l'authenticité de nos signatures.

— Je l'admets, reprit le comte. Les lois anglaises disent « oui», — mais la conscience de Fosco dit «non». — Il avait, en affirmant ceci, appliqué sa main large et grasse sur le devant de sa blouse et, avec un salut solennel, semblait vouloir nous présenter à tous sa conscience comme une glorieuse addition au personnel de l'assemblée... Ce que peut être le document que lady Glyde est sur le point de signer, continua-t-il, je ne le sais, ni ne désire le savoir. Voici tout ce que je dis : Il peut se présenter dans l'avenir telles circonstances qui obU-

géraient sir Percival ou ses ayants droit à faire un appel aux deux témoins; et, dans ce cas, il est certainement à désirer que ces témoins représentent deux opinions parfaitement indépendantes l'une de l'autre. C'est ce qui ne saurait être si ma femme signe en même temps que moi, parce qu'à nous deux nous n'avons qu'une opinion, laquelle est la mienne. Je ne veux pas qu'on vienne me jeter au nez, à tel ou tel moment, que madame Fosco agissait aujourd'hui par mes ordres, et, en réalité, n'était qu'un témoin pour rire. Je songe précisément aux intérêts de Percival, quand je propose que mon nom soit apposé (comme l'ami le plus intime du mari), et le vôtre, miss Halcombe (comme la plus intime amie de la femme.) Je suis un jésuite, s'il vous plail de le croire ainsi, — un homme qui coupe les cheveux en quatre, — minutieux, fantasque, assiégé de vains scrupules ; — mais vous me donnerez satisfaction; vous aurez d'indulgents égards pour mon caractère italien, autant vaut dire méfiant, et ma conscience italienne, autant vaut dire aisément tourmentée...

Il salua de nouveau, recula de quelques pas, et retira sa conscience de notre cercle, aussi poliment qu'il l'y avait introduite.

Les scrupules du comte pouvaient être honorables et raisonnables; mais sa façon de les exprimer augmentait, je ne sais comment, ma répugnance à être impliquée dans la signature. Il ne fallait pas moins que mon désir de servir à Laura, pour me déterminer à être témoin d'un acte quelconque. Cependant, un regard jeté sur sa figure inquiète me fit résoudre de tout risquer plutôt que de lui i manquer au besoin.

— Je ne demande pas mieux que de rester, lui dis-je. Et si je ne vois aucun motif à soulever de mon côté quelque petite objection, vous pouvez compter sur moi comme témoin...

Sir Percival me lança un regard assez vif, et sembla prêt à prendre la parole; mais, au même moment, madame Fosco détourna son attention en se levant du fauteuil qu'elle occupait. Ses yeux venaient de rencontrer

ceux de son mari, lesquels lui avaient intimé l'ordre de quitter l'appartement.

— Inutile de vous retirer, dit sir Percival.

Le regard de madame Fosco alla chercher de nouveaux ordres; quand elle les eut reçus, elle déclara qu'elle préférait nous laisser à nos affaires, et sortit d'un pas résolu. Le comte alluma une cigarette, retourna aux fleurs de la croisée, et se mit à souffler sur les feuilles de petits jets de fumée, fort inquiet, paraissait-il, de détruire ainsi les insectes dont elles pouvaient être chargées.

Sir Percival, pendant ce temps-là, ouvrit une armoire formant la base d'une des bibliothèques, et il en tira une longue feuille de parchemin, repliée à plusieurs fois sur elle-même, dans le sens de sa largeur. Il la plaça sur la table, ouvrit seulement le dernier pli et laissa sa main posée sur le reste. Ce dernier pli ne laissait voir qu'une bande de parchemin, vierge de toute écriture, et sur laquelle, en certains endroits, on avait collé quelques pains à cacheter. Toute la portion écrite de ce document légal demeurait cachée'dans les plis que sa main empêchait de s'ouvrir. Laura et moi , nous nous regardâmes. Son visage était pâle , mais ne trahissait ni indécision ni crainte.

Sir Percival trempa une plume dans l'encre et la remit à sa femme.

— Signez là votre nom!... lui dit-il, lui montrant la place. Vous et Fosco, vous signerez ensuite, miss Halcombe, à côté de ces deux pains à cacheter. Approchez, Fosco ! on n'assiste pas à une signature en rêvassant à la fenêtre, et en asphyxiant les parasites des fleurs...

Le comte jeta de côté sa cigarette, et, les mains négligemment passées dans la ceinture rouge de sa blouse, les yeux attentivement fixés sur le visage de sir Percival, il vint nous rejoindre auprès de la table. Laura, qui était, la plume à la main, de l'autre côté de son mari, le regardait aussi fixement. Il était donc, entre eux, debout, la main toujours appuyée sur les pUs du parchemin, et me regardant, moi qui lui faisais face, avec un tel mélange de soupçon sinistre et d'embarras, qu'il ressemblait à un

prisonnier devant ses juges plutôt qu'à un gentleman au milieu des membres de sa maison.

— Signez làl répéta-t-il, se tournant tout à coup du côté de Laura, et lui désignant du doigt un des endroits marqués sur le parchemin.

— Qu'ai-je donc à signer? demanda-t-elle avec calme.

-- Je n'ai guère le temps de vous l'expliquer, lui répondit-il. Le « dog-cart » est devant la por*,e, et il faut que je parte sans relard. D'ailleurs, le temps ne m3 manquât-il pas, vous ne sauriez comprendre. C'est un document de pure forme, — rempli de termes techniques, de clauses légales, comme le sont ces machines-là... Allons! voyons! votre nom, je vous prie, et fmissons-en le plus tôt possible !

— En vérité, sir Percival, avant de placer là mon nom, je devrais bien savoir ce que je signe.

— Allons donc! en quoi ces affaires -là regardent-elles les femmes?.,. Je vous aifirme que vous ne comprendriez pas.

— Laissez-moi essayer, du moins. Quand M. Gilmore avait quelque chose à faire pour moi, il commençait toujours par me l'expliquer, et jamais je ne l'ai trouvé inintelligible.

— Il vous l'expliquait?... Je le crois parbleu bien !... comme votre agent, c'était son devoir. Je suis votre mari, moi, et ce n'est pas le mien... Comptez-vous me garder encore ici longtemps?... Je vous répète que nous n'avons le loisir de rien lire : le « dog-cart » m'attend à la porte... Une fois pour toutes, signerez- vous, oui ou non !...

Elle tenait encore la plume ; mais elle ne fit aucun mouvement qui annonçât l'intention d'apposer son nom au bas de l'acte.

— Si cette signature doit me faire contracter une obligation quelconque, dit-elle, j'ai bien quelque droit, ce me semble, de savoir à quoi je m'oblige ?...

Son mari souleva le parchemin, et frappa la table pur un geste irrité.

— Soyons francs, dit-il, vous avez toujours eu la réputation d'être sincère. Ne tenez compte ni de mi>s

Ilalcombe, ni de Fosco; —dites, tout naturellement, que vous vous méfiez de moi!...

Le comie relira de sa ceinture une de ses mains, et la plaça sur l'épaule de sir Percival. Celui-ci s'en débarrassa par un mouvement brusque. Le comte, avec ce calme que rien ne trouble, la remit en place.

— Contenez donc votre malheureux caractère, Percival, disail-il. Lady Glyde a raison.

— Raison ? s'écria sir Percival... Une femme, raison de soupçonner son mari ?

— Il y a injustice et cruauté à m'accuser de méfiance envers vous, dit Laura. Demandez à Marian s'il n'est pas naturel que je veuille savoir à quoi cet écrit m'oblige, avant d'y mettre ma signature ?

— Je n'entends point m'en rapporter là-dessus à miss Halcoi;nbe, répliqua sir Percival ; miss Halcombe n'a rien à voir dans tout ceci...

Je n'avais pas jusqu'alors ouvert la bouche, et j'aurais de beaucoup préféré n'avoir pas maintenant à prendre la parole. Mais la détresse peinte sur le visage de Laura quand elle se retourna vers moi, et l'insolent^ injustice manifestée dans la conduite de son mari, ne me laissaient d'autre alterna live que d'exprimer mon opinion en sa faveur, aussitôt qu'elle m'eut ainsi mise en demeure :

— Veuillez m'excuser, sir Percival, dis-je alors; mais, puisque je dois attester la signature, je me permets de penser que j'ai quelque chose à voir dans tout ceci. L'objection de Laura me semble parfaitement loyale ; et pour ce qui me concerne particulièrement, je ne saurais prendre sur moi la responsabilité de garantir sa signature par la mienne, à moins qu'elle ne sache d'abord à quoi s'en tenir sur le document que vous voulez lui faire souscrire.

— Eh bien, sur mon âme! s'écria sir Percival, voilà ce que j'appelle une déclaration franche et nette. La première fois que vous vous inviterez chez quelqu'un, miss Halcombe, je vous conseille de ne pas lui payer son hospitaUté en prenant contre lui le parti de sa femme, dans une affaire qui ne vous regarde en rien...

Je me dressai en pieds aussi soudainement que s'il m'eût frappée. Que n'étais-je un homme! Je l'aurais abaltu sur le seuil de sa porte, et j'aurais quitté sa ma'ison pour n'v remettre jamais les pieds à aucun prix. Mais je n'étais qu'une femme, et j'avais pour Laura un attachement si profond !

Dieu merci , cette tendresse fidèle me vint en aide, et je me rassis sans avoir prononcé un seul m.ot. « Elle » savait, du reste, ce que je venais de souffrir et de contenir. Elle accourut vers moi, ses yeux ruisselant de larmes.

— 0 Marian ! murmurait-elle à mon oreille; ma mère si elle eût vécu, n'aurait pu faire mieux pour moi.

— Revenez signer 1 lui cria sir Percival, de l'autre côté de la table.

— Faut- il? me demanda-t-elle à l'oreille. Si vous le voulez, je signerai.

— Non, répondis-je. Le droit et la raison sont de votre côté; — ne signez rien que vous n'ayez lu d'abord.

— Revenez signer!... réitéra son mari, de sa voix la plusjiaute et la plus irritée.

Le comte, qui nous avait contemplées toutes deux avec une muette et profonde attention, s'interposa une seconde fois.

— Percival! dit-il, je n'oublie pas, i moi », que je suis devant des dames. Soyez assez bon, je vous prie, pour vous en souvenir...

Sir Percival se tourna vers lui comme suffoqué par la colère, et ne pouvant plus articuler un mot. La main du comte, posée sur son épaule, y resserrait graduellement son étreinte, et la voix du comte, parfaitement posée, répétait avec calme: — Soyez assez bon, je vous prie, pour vous en souvenir aussi...

Ils se contemplèrent ainsi l'un l'autre pendant un ins- • tant. Sir Percival, ensuite, détourna lentement son visage pour le dérober aux yeux du comte; pendant un instant, il abaissa vers le parchemin posé sur la table un regard où le mécontentement se peignait encore; et il reprit enfin la parole, avecla sournoise soumission de l'animal dompté.

plutôt qu'avec la résignation qui sied à l'homme convaincu de ses torts.

— Je ne prétends olïenser personne, disait-il; mais l'obstination de ma lemme suffirait pour mettre à bout la patience d'un saint. Je lui ai dit qu'il s'agissait d'un document de pure forme. — qu'a-t-elle de plus à me demander? Vous direz ce qu'il vous plaira, mais une femme manque à son devoir quand elle semble révoquer en doute la bonne foi de son mari. Encore une ibis, lady Glyde, — et c'est la dernière, — voulez-vous signer, oui ou non?...

Laura revint vers la table, du côté où il se tenait, et reprit la plume qu'elle avait posée.

— Je signerai très-volontiers, dit-elle, pourvu que vous veuilliez me traiter en personne qui sait ce qu'elle fait et doit faire. Peu m'importe quel sacrifice on me demande, s'il ne cause préjudice à personne autre, et n'emporte pas avec lui de résultats nuisibles.

— Qui parle de vous demander un sacrifice? interrompit sir Percival, avec un retour mal contenu de sa première violence.

— Je veux simplement dire, reprit- elle, que je ne refuserai aucune concession à laquelle je puisse honorablement me soumettre. Si j'éprouve quelques scrupules à signer un acte dont je ne sais absolument rien, et qui pourtant me lie en quelque chose, y a-t-il là de quoi me montrer autant de sévérité que vous venez de le faire? et, de plus, il est assez étrange, ce me semble, que vous accordiez aux hésitations du comte Fosco plus d'indulgence qu'aux miennes...

Cette allusion bien naturelle, mais inopportune, au pouvoir extraordinaire du comte sur son mari, — toute indirecte qu'elle fût, — suffit cependant pour rallumer en un instant la colère qui, près de s'éteindre, couvait encore chez sir Percival.

— Des scrupules?... répéta-t-il. Des scrupules, vous? il est un peu tard pour en avoir. J'aurais pensé que vous aviez renoncé à toutes ces faiblesses-là, lorsque vous avez fait de nécessité vertu en m'acceptant pour mari...

Ces mots étaient à peine sortis de ses lèvres, que Laura jeta la plume à terre, en le regardant avec une expression que je voyais pour la première fois dans ses yeux, moi qui la connaissais si bien. Puis, avec un silence de mort, elle lui tourna le dos.

Cette énergique manifestation du mépris le plus amer et le moins déguisé était si absolument étrangère à ma sœur, et si en dehors de son caractère, qu'elle nous plongea tous dans le silence de la stupeur. Sous la brutalité superficielle des paroles que son mari venait de lui adresser, il y avait quelque chose de caché- Elles masquaient quelque mystérieuse insulte dont j'ignorais absolument la portée, mais qui avait laissé sur son visage une marque de profanation, évidente même pour un étranger.

Le comte, qui n'était plus étranger pour nous, la vit, cette marque, toiit aussi distinctement que je pouvais la voir. Comme je me levais pour aller trouver Laura, je l'entendis, qui disait entre ses dents à sirPercival: — Idiot que vous êtes!...

Laura me précédait vers la porte, et, à ce moment-là même, son mari lui adressa la parole une fois encore :

— Vous refusez donc bien positivement de me" donner votre signature? dit-il avec l'accent altéré d'un homme qui sentait à quel point sa licence de langage venait de lui faire tort.

— D'après ce que vous venez de me dire, répondit-elle avec fermeté, je ne donnerai ma signature que lorsque j'aurai lu ce parchemin, d'un bout à l'autre, jusqu'à la dernière ligne. Venez, Marian, nous sommes restées ici assez longtemps.

— Un instant, dit le comte, qui intervint avant que sir Percival reprit la parole. — De grâce, lady Glyde, un instant!...

Laura serait sortie sans prendre garde à cette requê;e, mais je l'arrêtai.

— Ne vous faites pas un ennemi du comte ! lui dis-jo à voix basse. Quoi que vous fassiez, évitez de l'avoir pour ennemi!..

LA FKMiMK KN BLANC iiil

Elle céda. Je refermai la porte; et, debout, nous attendîmes. Sir Percival était assis près de la table, son coude sur les plis du parcbemin et la tète appuyée sur son poing crispé. Le comte se tenait entre nous, — maitre dfi la position terrible où nous étions placées, et la dominant comme il dominait toute chose.

— Lady Glyde, dit-il avec une douceur qui, plutôt qu'à nous-mêmes, semblait s'adresser à noire abandon, excusez-moi, je vous prie, si je me hasarde à suggérer ici quelque moyen terme, et veuillez croire que ce que je vais dire m'est dicté par un profond respect et une cordiale bienveillance pour la maîtresse de ce château. — Se retournant ensuite, et très-vivement, du côté de sir Percival : — Est-ildonc absolument nécessaire, demanda-l-il, que cette chose-là, sous votre coude, soit signée aujourd'hui?

— Cela est nécessaire à la réalisation de mes plans et de mes désirs, répondit l'autre d'un air mécontent. Mais comme vous avez pu le voir, cette considération n'a aucune influence sur lady Glyde.

— Répondez simplement à une question bien simple. Cette signature peut-elle être ajournée jusqu'à demain, — oui ou non?

— Oui..., si vous y tenez.

— Pourquoi donc, alors, perdre ici votre temps? Que la signature soit remise à demain; — nous y songerons à votre retour...

Sir Percival ferma les yeux, et, fronçant le sourcil :

— Vous prenez avec moi, dit-il, un ton qui ne me plaît guère;... un ton que je ne supporterais de personne...

Un juron grossier accompagna ces paroles.

— C'est pour votre bien que je vous conseille, répliqua le comte avec un sourire de tranquille mépris... Prenez du temps; donnez du temps à lady Glyde. Oubliezvous donc que votre dog-cart attend à la porte? Le ton que j'ai pris vous semble étrange, n'est-il pas vrai? je le comprends, — car c'est le ton d'un homme qui reste maître de lui. Combien de bons avis vous ai-je donnés depuis que je vous connais? Vous ne sauriez en dire le

chilTre. M'avez- vous jamais vu me tromper? Je vous .défie de m'en citer un exemple... Allez I allez ! montez en voiture!... La signature peut attendre à demain. Qu'elle attende, donc; — nous nous en occuperons quand vous serez revenu...

Sir Percival hésitait et regardait sa montre. Son inquiétude relativement au voyage secret qu'il allait faire ce jour- là, augmentée encore par les paroles du comte, luttait dans son esprit avec celle que lui causaient les relus de Laura. Il parut réfléchir quelques instants encore, et se levant de son fauteuil :

— Il est bien facile, dit-il, de me réduire au silence, lorsque le temps me manque pour vous répondre. Je suivrai votre conseil, Fosco, — non que j'en ai besoin, mais parce que je ne puis m'atlarder ici plus longtemps... — Il s'arrêta, et dirigea du côté de sa femme un regard menaçant : — Si demain, à mon retour, vous me refusez encore voire signature!... — Le reste de la phrase se perdit dans le bruit qu'il fit en ouvrant et refermant de nouveau l'armoire où le parchemin était en dépôt. Il prit sur la table son chapeau, ses gants, et marcha vers la porle. Nous nous reculâmes, Laura et moi, pour lui livrer passage : — N'oubliez pas demain ! dit-il à sa femme, et il sortit là-dessus.

Nous attendions, pour lui donner le temps de traverser le vestibule et de se mettre en route. Le comte s'approcha de nous, qui étions encore debout auprès de Ir: porte.

— Vous venez de voir sir Percival sous son piie aspect, miss Halcombe, me dit-il. Il m'a peiné; il m'a fait honte, à moi qui l'aime depuis longtemps. Au no n de cette vieille amitié, je vous promets qu'il ne s'oubliera plus, demain, devant vous, comme il vient de s'oublier aujourd'hui...

Laura, psndant qu'il parlait ainsi, avait pris mon bras, et quand il eut fini, elle se pressa contre moi par un geste significatif. Toute femme eût trouvé assez dur d'assister à l'apologie de son mari, ainsi faite, en sa présence, par un des amis de ce mari, sous le toit même

OÙ elle devait èlre reine et maîtresse; et pour elle, eu particulier, on peut juger quelle épreuve ce devait être. Je remerciai poliment le comte, et j'emmenai ma sœuf Oui, je le remerciai, car je comprenais déjà, non san un inexprimable sentiment de faiblesse humiliée, que j devais à ses calculs ou à son caprice la certitude d( pouvoir rester encore à Blackwater-Park; et, d'après li conduite de sir Percival vis-à-vis de moi, je ne pouvais douter que, sans l'influence et l'appui du comte, je ne dusse immédiatement quitter ce séjour. Ainsi son influence, — celle qu'entre toutes j'avais redoutée le plus, — était maintenant l'unique lien qui me retint auprès de ma sœur, dans le moment où elle avait le plus besoin de mon assistance !...

Nous entendîmes le sable de l'avenue craquer sous les roues du dog-cart, au moment où nous arrivions sous le vestibule. Sir Percival venait de se mettre en roule.

— Où va-t-il maintenant, Marian? me dit ma sœur à voix basse. Il ne fait plus un pas sans me donner à craindre pour l'avenir. Auriez-vous quelques soupçons ?...

Après toutes les épreuves qu'elle avait déjà subies pendant. cette triste matinée, je ne me souciais pas de lui faire partager mes angoisses.

— Comment voulez-vous que je pénètre ses secrets ? lui répondis-je, me servant à dessein d'un tour évasif.

— Peut-être la femme de charge les connaît-elle ? reprit Laura, insistant.

— Certainement non, répliquai -je; elle n'en doit pas savoir plus long que nous...

Laura secoua la tête, comme si ce dernier point lui semblait douteux.

— Ne vous a-t-elle pas dit, cette femme, que l'arrivée d'Anne Catherick dans ces environs était un bruit assez généralement répandu?... Et ne pensez-vous pas qu'il peut être parti pour tâcher de retrouver ses traces ?

— J'aime mieux, je vous l'avoue, Laura, me tranquilliser un peu sur tout ceci, en y songeant le moins possible ; que dis-je? en n'y songeant pas du tout. Après ce

qui s'est passé, vous feriez bien de suivre mon exemple. Venez vous reposer, vous calmer un peu dans ma chambre...

Nous nous assîmes ensemble auprès de la fenêtre, et laissâmes la brise d'été, toute chargée de parfums, circuler librement autour de nos fronts.

— Je suis presque honteuse de lever les yeux sur vous, Marian, me ditLaura tout à coup, après ce que vous avez eu à supporter là-bas pour avoir pris ma défense. Je ne puis y songer, chère bien-aimée, sans une angoisse de cœur vraiment poignante. Mais je vous dédommagerai... J'essayerai, du moins...

— Chut! chut! répondis-je; ne parlez pas ainsi!... Que sont, comparées au terrible sacrifice de votre bonheur, les mesquines mortifications de mon orgueil ?

— Vous avez entendu ce qu'il m'a dit, continua-t-elle avec une précipitation véhémente; du moins avez- vous entendu les paroles, — et vous ne saviez pas ce qu'elles signifiaient au juste; — vous ne savez pas pourquoi j'ai jeté la plume, pourquoi je lui ai tourné le dos... — Elle se leva, prise d'une agitation soudaine, et continua, parcourant la chambre à grands pas... — Je vous ai laissé ignorer bien des choses, Marian, pour ne pas vous affliger et ne pas troubler le début de notre nouvelle existence. Vous ne savez pas comment il m'a traitée. Et pourtant, vous pouvez vous en douter, après la scène dont aujourd'hui vous avez été le témoin. Vous l'avez entendu railler ce qu'il appelle mes « prétentions au scrupule »; vous l'avez entendu dire « qu'en l'acceptant pour mari, j'avais fait de nécessité vertu... » — Elle se rassit; une rougeur foncée envahit son visage, et ses mains enlacées se tordirent sur ses genoux: — Je ne puis vous parler maintenant de cela, reprit-elle; j'éclaterais en larmes s'il me fallait vous faire à présent, ce récit. Plus tard, Marian, et quand je serai plus sûre de moi. Ma pauvre tête me fait un mal, chère aimée!... un mal, un mal, un mal !... Avez-vous là votre flacon do sels ?... Parlons un peu de vous... J'aurais dû lui donner celte signature, ne fût-ce que pour vous épargner une

toile scène. La lui refiiserai-jc, demain matin? J'aimerais bien mieux compromcUre mes intérêts que les vôtres. Maintenant vous avez pris mon parti contre lui, et si je résiste encore, il en rejettera sur vous tout le blâme. Que ferons-nous donc?... Ob ! qu'il serait bon d'avoir un ami pour nous venir en aide et nous guider!... Un ami en qui nous pussions réellement avoir confiance...

L'amertume de son cœur s'exhalait en soupirs. Je voyais sur sa physionomie qu'elle pensait à Harlright; — je le voyais d'autant plus clairement, que ces dernières paroles m'avaient aussi fait songer à lui. Elle n'était mariée que depuis six mois, et déjà les services fidèles qu'il nous avait offerts, en nous disant adieu, nous faisaient faute à l'une et à l'autre. Combien j'étais loin de penser, autrefois, que nous dussions jamais en avoir besoin !

— Aidons-nous de notre mieux, lui dis-je. Parlons de tout ceci avec calme; — employons tout ce que nous avons de ressources dans l'esprit à choisir la meilleure voie...

Réunissant ce qu'elle savait des embarras de son mari elle fragment de conversation que j'avais pu surprendre entre ce dernier et l'homme de loi, nous arrivâmes à cette conclusion rigoureuse, que le parchemin enfermé dans la bibliothèque était un acte, rédigé d'avance, pour se procurer de l'argent par un emprunt, et que la signature de Laura était absolument indispensable pour qu'il pût servir aux projets de sir Percival.

La seconde question qui se présentait, relative à la nature du contrat légal au moyen duquel Temprunt pouvait se réaliser, et au degré de responsabilité personnelle que Laura pouvait encourir si elle donnait aveuglément sa signature, cette seconde question demandait, pour être résolue, plus desavoir et d'expérience que nous n'en avions à mettre en commun. Mes convictions personnelles m'amenaient à croire que les clauses mystérieuses du parchemin cachaient une transaction des moins avouables et des plus frauduleuses.

Je n'avais pas déduit ceci de ce que sir Percival se refu-

sait à montrer l'écrit ou à l'expliquer; car ce refus pouvait fort bien ne venir que de ses tendances obstinées et de son humeur dominatrice. L'unique motif que j'eusse de mettre sa loyauté en doute était le changement que j'avais constaté, à Blackwater-Park, dans son langage et ses façons d'être, changement par lequel il m'était démontré que, pendant tout son temps d'épreuve, à Limmeridge-House, il avait joué un rôle de comédie. Sa délicatesse affectée, cette politesse cérémonieuse qui s'adaptait si bien aux notions particulières de M. Gilmore, sa modestie par rapport à Laura, sa franchise vis-à-vis de moi, ses égards pour M. Fairlie; tout cela n'avait été que les ruses d'un homme sans honneur, dissimulé, brutal qui, parvenu au but, grâce à sa duplicité, s'était hâté de mettre bas son déguisement, et qui, ce jour-là même, dans la bibliothèque, venait de se révéler franchement à nous.

Je ne dis rien du chagrin que cette découverte me causait par rapport à Laura; je ne sais pas de mots qui le pussent exprimer. Et je n'en fais ici mention que parce que cette découverte me fit prendre le parti de m'opposer à la signature de l'acte, sans m'inquiéter des conséquences, à moins que ma sœur ne fût préalablement instruite de ce qu'il pouvait contenir.

Dans ces circonstances, nous n'avions plus qu'à nous munir pour le lendemain matin de quelque objection conU'e la signature; il fallait que cette objection fût assez bien fondée, légalement ou commercialement parlant, pour ébranler la résolution de sir Percival, et lui donner à penser que, toutes femmes que nous fussions, les exigences de la loi et les droits qu'elle donne nous étaient connus aussi bien qu'à lui-même.

Après avoir mûri celte idée, je résolus d'écrire au seul honnête homme que je jugeai capable, dans le cercle à notre portée, de prêter un utile et discret secours à notre abandon. Cet homme était l'associé de M. Gilmore. — M. Kyrie, — chargé de conduire le cabinet en l'absence de notre vieil ami, que sa santé débilitée avait contraint de quitter Londres. J'expliqnai à Laura que les recom-

mandations de M. Gilmore lui-même m'autorisaient à placer une confiance implicite dans l'intégrité et la discrétion de son associé, lequel, du reste, était parfaitement au courant des affaires de ma sœur; puis, avec l'approbation de celle-ci, je me mis immédiatement à rédiger la lettre convenue.

Je commençais par exposer à M. Kyrie, telle qu'elle était, notre situation critique, et je lui demandais ensuite son prompt avis, exprimé en termes clairs et nets, qui ne permissent aucune mauvaise interprétation, aucune méprise. Ma lettre était aussi courte que je pus la faire, et j'espère ne l'avoir allongée ni par d'inutiles apologies, ni par d'inutiles détails.

Au moment où j'allais écrire l'adresse sur l'enveloppe, Laura me signala un obstacle que ma préoccupation en écrivant, et l'effort de ma pensée, m'avaient empêchée d'apercevoir.

— Comment aurons-nous la réponse à temps? me demanda-t-elle. Votre lettre ne saurait parvenir à Londres avant demain matin; et le courrier ne vous rapportera celle de M. Kyrie que vingt-quatre heures après...

Pour parer à cette difficulté , nous n'avions qu'un moyen : c'était de nous faire adresser, par un messager spécial, la réponse de l'avocat. J'ajoutai donc cette requête dans un posl-scriptum, par lequel je demandai que le messager chargé de la réponse prît le train du matin, portant à onze heures; il arriverait ainsi à notre station vers une heure vingt minutes, et pourrait être rendu à Blackwater-Park sur les deux heures au plus tard. Il devait avoir pour consigne de me demander, de ne répondre aux questions de qui que ce lût, excepté aux miennes, et surtout de ne remettre qu'à moi la lettre dont il serait chargé.

— Dans le cas où sir Percival reviendrait demain avant deux heures, dis-je à ma sœur, ce que vous ^vez de mieux à faire est de vous promener toute la matinée dans l'enclos, avec votre livre ou votre ouvrage, et de ne paraître au château que lorsque le messager aura eu le le temps d'y être arrivé avec la lettre. Je Ta tiendrai ici

toute la matinée, afin d'être en garde contre n'importe quelle mauvaise chance ou n'importe quelle erreur. Moyennant la bonne exécution de ce plan, j'espère et je pense que nous éviterons d'être prisés au dépourvu. Et maintenant, descendons au salon. Nous ferions naître des soupçons, si nous demeurions trop longtemps enfermées ensemble.

— Des soupçons? répéta-t-elle. De qui pouvons-nous exciter les soupçons, maintenant que sir Percival n'est plus au château? Est-ce du comte Fosco que vous voulez parler?

— Peut-être bien, Laura.

~ Vous commencez, Marian, à ne l'aimer guère plus que je ne l'aime moi-même.

— Non; car vous avez pour lui une sorte de haine. Or la haine est toujours plus ou moins associée avec le mépris ; -— et je ne puis rien voir, chez le comte, qui mérite ce dernier sentiment.

-— Il ne vous fait pas peur, cependant, n'est-il pas vrai?

— Eh! mais... peut-être un peu.

— Vous le craignez, après cette intervention d'aujourd'hui qui nous a été si favorable ?

— Oui. Et cette intervention même m'a donné plus à craindre que la violence de sir Percival. Rappelez-vous ce que je vous disais hier dans la bibliothèque. Quoi que vous fassiez, Laura, gardez-vous d'avoir le comte pour ennemi!...

Nous descendîmes. Laura entra dans le salon, tan(^,is que je traversais le vestibule, ma lettre à la main, pour ia jeter dans la boîte accrochée au mur, en face de moi.

La porte du château était ouverte, et au moment où je passais devant, je vis le comte Fosco et sa femme causant ensemble, debout sur les degrés extérieurs, et la figure tournée de mon côté.

La comtesse entra sous le vestibule, peut-être un peu vile, et me demanda si je pouvais lui accorder cinq miiHiles de conversation particulière. Légèrement étonnée d'un pareil appel, à moi lait par celle froide personne, je

jelai ma lettre dans la boîte et me mis ensuite à sa disposition. Elle prit mon bras avec une cordialité, une familiarité inusitées, et au lieu de me conduire en quelque thambre vide, m'entraina doucement avec elle vers ce gazon qui l'orme ceinture autour du bassin de la cour.

Quand nous passâmes devant le comte, sur le perron, il salua, sourit, et rentra tout aussitôt dans la maison, poussant après lui, mais sans la fermer positivement, la porle du vestibule.

La comtesse me fit faire, à très-petits pas, le tour du grand bassin. Je m'étais attendue à quelque confidence extraordinaire, et m'étonnai de voir que la communication solennelle de madame Fosco se bornait à m'assurer poliment de la sympathie que je lui inspirais depuis la scène de la bibliothèque. « Son mari lui avait parlé de tout ce qui s'y était passé, et de la conduite insolente que sir Percival avait tenue envers moi. Elle en était si choquée, si peinée, pour mon compte et pour celui de Laura, qu'elle avait arrêté, si quelque chose de pareil arrivait encore, de marquer, en quittant le château, sa désapprobation des procédés de sir Percival. Le comte avait approuvé son idée; elle espérait bien que je l'approuverais à mon tour. »

Je trouvais la démarche assez singulière de la part d'une personne aussi remarquablement réservée que l'était madame Fosco, — et surtout après les paroles un peu vives que nous avions échangées, le matin même, durant la conversation tenue au bord du lac. Néanmoins, mon devoir était bien clairement d'accueillir avec une courtoisie affectueuse les avances cordiales et polies d'une femme plus âgée que moi. Je répondis en conséquence à la comtesse sur le ton qu'elle avait pris; et jugeant ensuite que, de part et d'autre, tout le nécessaire était dit, j'essayai de rentrer au château.

Mais madame Fosco paraissait résolue à ne point se séparer de moi, et, — ce qui m'étonna bien davantage, — résolue à bavarder. Elle, jusqu'alors la plus silencieuse des femmes, me poursuivait maintenant de lieux communs, abondamment développés, sur les rapports dos

femmes avec leurs maris, sur le désaccord de sir Percival et de Laura, sur son propre bonheur conjugal, sur la conduite que feu M. Faillie avait tenue vis-à-vis d'elle dans l'affaire du legs, et sur une demi-douzaine d'autres sujets, si bien qu'elle me retint à faire et à refaire le tour du bassin, pendant une bonne demi-heure au bout de laquelle j'étais aussi lasse qu'ennuyée. Soit qu'elle s'en aperçût ou non, — ce que je ne puis dire, — elle s'arrêta tout aussi soudainement qu'elle avait commencé , — jeta un regard vers la porte du château, — reprit en un instant ses manières glaciales, et d'elle-même lâcha mon bras, tandis que je cherchais encore un prétexte pour me débarrasser de ces confidences intimes.

En poussant la porte pour rentrer dans le vestibule, je me retrouvai tout à coup face à face avec le comte. Il mettait justement une lettre dans la boite. » L'opération terminée, il me demanda où j'avais laissé madame Fosco. Je le lui dis, et il sortit par la porte du vestibule, immédiatement pour aller rejoindre sa femme. Le ton qu'il avait pris en me parlant était si extraordinairement calme, je dirai presque abattu, que je me retournai pour le suivre du regard, me demandant s'il était malade, ou seulement de mauvaise humeur.

Pourquoi ma première démarche fut-elle ensuite d'aller tout droit vers la boite, d'en retirer ma lettre, et de l'examiner attentivement sous le coup d'une vague méfiance? Pourquoi ce second examen fit-il naître immédiatement dans mon esprit l'idée d'apposer, pour plus de sécurité, mon cachet sur l'enveloppe? — Ce sont là des mystères que je ne saurais comment approfondir. Le femmes, chacun le sait, agissent continuellement et vertu d'impulsions qu'elles ne pourraient s'expliquer à elles-mêmes; je me borne donc à supposer qu'une de ces impuisions fut la cause cachée de mon inexplicable conduite en cette occasion.

A quelque influence que j'eusse obéi, je dus me féliciter d'y avoir cédé, aussitôt que je m'apprêtai, revenue dans ma chambre, à sceller ma lettre. J'avais primitivement fermé l'enveloppe, ainsi que cela se fait, en humecln:r.

l'extrémité gommée et en l'appuyant sur le papier qu'elle recouvre, et lorsque je l'éprouvai du doigt, après trois grands quarls-d'heure écoulés, l'enveloppe s'ouvrit à l'instant, sans rester collée et sans se déchirer. Peutêtre ne l'avais-je pas suffisamment pressée? peut-être y avait-il quelque défaut dans la gomme destinée à produire l'adhérence des deux papiers?

Ou peut-être... — Non! cette conjecture qui s'offre à mon esprit me révolte, rien que d'y songer. Je n'aimerais pas à en souiller ces pages, sur lesquelles mon regard s'arrêtera plus d'une fois encore.

J'ai presque peur de demain, — tant il amènera d'incidents que ma prudence et mon sang froid peuvent seuls conduire à bonne fin. En tout cas, il y a deux précautions que je ne risque pas d'oublier. Il faut mettre un grand soin à garder vis-à-vis du comte les dehors de l'amitié, et il faudra bien faire le guet, au moment où arrivera le messager de M. Kyrie, apportant la réponse à ma lettre.

« 17 juin. » — Lorsque l'heure du diner nous a réunis de nouveau, le comte Fosco était rendu à ses bonnes dispositions ordinaires. Il s'elTorçait de nous intéresser et de nous amuser comme s'il eût eu à cœur d'effacer de nos souvenirs tout ce qui s'était passé, cette après-midi, dans la bibliothèque. Ses aventures de voyage vivement racontées, d'amusantes anecdotes sur les personnages remarquables qu'il a rencontrés à l'étranger, des comparaisons originales entre les coutumes sociales des diverses nations, et des exemples à l'appui, indifféremment empruntés à des hommes ou à des femmes de tous les pays d'Europe; les divertissantes confessions des innocentes folies de sa jeunesse, alors qu'il était l'homme à la mode d'une ville italienne de second ordre, alors qu'il écrivait d'absurdes romans , taillés à la française , pour une feuille italienne également de second ordre; tout cela se succédait sur ses lèvres avec tant de naturel et de gaieté, tout cela faisant un appel en même temps si

direct et si adroit à nos curiosités diverses, à rintércl dont chacune de nous était susceptible, que Laura et moi finîmes par l'écouter aussi attentivement, et, — voyez l'inconséquence ! — avec autant d'admiration que madame Fosco elle-même. Les femmes peuvent résister à l'amour d'un homme, à sa réputation, à ses avantages extérieurs, 'i sa prodigalité; mais non pas à la langue dorée d'un /lomme qui sait comment leur parler.

Après le diner, et tandis que l'impression favorable qu'il avait produite sur nous était encore dans toute sa vivacité, le comte se retira modestement pour aller lire dans la bibliothèque.

Laura proposa de nous promener dans l'enclos pour savourer les douceurs d'une longue soirée d'été. Les plus simples égards nous prescrivaient de demander à madame Fosco s'il lui plairait de se joindre à nous; mais, cette fois, elle avait sans doute sa consigne reçue d'avance, et nous pria de vouloir bien l'excuser :

— Le comte aura probablement besoin d'un nouvel approvisionnement de cigarettes, reniarqua-t-elle par manière d'explication ; et personne que moi ne peut les l'aire à son gré... — Ses yeux, d'un bleu froid, se réchaufaient presque, tandis qu'elle prononçait ces paroles; ■— elle semblait s'enorgueillir d'être l'intermédiaire à l'aide duquel son seigneur et maître pouvait se procurer le narcotique bien-être que donne le tabac !

Laura et moi sortîmes ensemble.

La soirée était lourde, chargée de brouillards. L'air avait je ne sais quoi de desséchant; les fleurs, dans le jardin, s'inclinaient sur leurs tiges. La rosée manquait au sol aride. Le couchant, que nous apercevions par delà les .arbres immobiles, était d'une teinte jaune pâle, uniforme et triste, et le soleil s'abîmait lentement derrière un voile de brumes. La pluie semblait devoir tomber bientôt : l'arrivée des ténèbres en donnerait probablement le signal.

. — De quel côté irons-nous ? dcmandai-je.

— Vers le lac, Marian, si vous voulez bien, réponditelle.

— Je ne m'explique pas, Laura, le goût que vous avez pour cel alTreiix lac.

— Pour le lac lui-même, non; mais pour le paysage qui l'environne. Les sables et la bruyèie, et les épicéas, sont dans cet immense domaine les seuls objets qui me rappellent Limmeridge. Pourtant, si vous le préférez,

..nous prendrons d'un autre côté.

— Je n'ai pas, à Blackwater-Park, de promenades favorites, bonne et chère enfant, L'une vaut l'autre à mes yeux. Parlons pour le lac ; — il fera peut-être plus frais dans ce grand espace ouvert qu'au milieu de nos bois clos de toutes parts...

Nous marchâmes en silence parmi les plantations oii le jour pénétrait à peine. La pesanteur de l'air du soir nous accablait toutes deux ; et, parvenues une fois à la petite hutte dont il a déjà été question, nous fûmes charmées de pouvoir y entrer pour nous asseoir et prendre un peu de repos.

Un brouillard blanc planait à quelques pieds au-dessus du lac : dominant cette vapeur, la bordure épaisse et brune des arbres placés sur la rive opposée semblnit comme une forêt naine flottant en plein ciel; ses terrains sablonneux — qui, de l'endroitoù nous étions, s'abaissaient en pente douce, —s'allaient perdre mystérieusement à la limite extérieure du brouillard. Le silence était horrible. Kl frémissements de feuilles, — ni chants d'oiseaux dans le bois, — ni gibier d'eau criant parmi les marécages du lac voilé. Les grenouilles mêmes, ce soir-là, suspendaient leur coassement monotone.

— Tout ceci est bien sombre, bien désolé, dit Laura; mais ici, plus que partout ailleurs, nous pouvons nous assurer d'être seules..-

Elle s'exprimait avec calme, laissant errer sur ce désert de sables et de brouillards ses yeux fixes et pensifs. Je pouvais deviner que sa pensée était trop absorbée pour subir ces pénibles impressions du dehors qui déjà pesaient sur la mienne.

— Je vous ai promis, Marian, commença-t-elle, de vous dire, au lieu de vous le laisser deviner, ce qu'a été mou

existence depuis que je suis mariée. Ce secret est le premier que jamais j'aiegardé vis-à-visde vous, chère aimée, et je me suis promis qu'il serait le dernier. C'est pour vous que je me taisais, comme vous le savez, — et peutêtre aussi, en même temps, un peu pour moi. Il est fort pénible, pour une femme, d'en être réduite à confesser que l'homme à qui elle a donné toute sa vie est celui de tous qui se soucie le moins de cet irrévocable don. Si vous-même vous étiez mariée, chère sœur, — et plus particulièrement si vous étiez heureuse en ménage, — vous auriez pour moi les sentiments de pitié que ne peut éprouver si sincèrement bonne qu'elle soit d'ailleurs une femme dans votre condition...

Quelle réponse pouvais-je trouver à ceci ? Je dus me borner à prendre sa main et à la contempler, autant que mes yeux humectés me le permirent, d'un regard où j'avais mis toute mon âme.

— Que de fois, continua-t-elle, que de fois je vous ai entendue plaisanter de ce que vous appeliez votre « pauvreté » ? Que de fois vous m'avez adressé d'ironiques félicitations sur mes « richesses y> ! Oh ! Marian, ne plaisantez plus jamais sur tout cela !... Remerciez Dieu d'être pauvre ; c'est ce qui vous a rendue maîtresse de vos destinées; c'est ce qui vous a préservée du lot fatal qui m'est échu...

Triste préface sur les lèvres d'une jeune femme, — triste, surtout, à cause de l'exacte vérité qu'elle exposait avec ce calme naïf. Le peu de jours que nous venions de passer ensemble à Blackwater-Park avaient bien sulfi \ oJi' me laisser voir, — pour laisser voir à tous — dans quelles vues son mari l'avait épousée.

— Je ne vous affligerai pas, conlinua-t-elle, en vous disant combien tôt commencèrent mes désappointements et mes épreuves, — ou même en vous racontant en détail ce qu'ils furent. Il est bien assez triste de les avoir à jamais dans mon souvenir. Je n'ai qu'à vous faire savoir comment fut reçu le premier et dernier essai de remontrance que je me sois jamais permis, pour vous donner une idée complète des procédés qu' « il » a toujours eus

vis-à-vis de moi. C'était à Rome, un jour où nous étions sortis ensemble, à cheval, pour aller au tombeau de Cecilia :»Ietella. Le ciel était calme et charmant; — la grande mine antique se montrait sous ses plus beaux aspects ; — et la pensée qu'autrefois la tendresse d'un époux avait consacré ce monument à la mémoire d'une femme adorée, venant tout à coup m'altendrir, me fit éprouver pour mon mari un sentiment dont jusqu'alors je ne m'étais pas crue capable : — Percival, lui demandai-je, me bàtiriez-vous un tombeau comme celui-ci ? Vous m'avez bien des fois parlé do voire amour, avant notre mariage, et, depuis lors, cependant... — Je ne pus rien ajouter. Marinai il ne me regardait même pas!... Je baissai mon voile, jugeant mieux de ne pas lui laisser voir mes yeux qui se remplissaient de larmes. Je croyais qu'il n'avait prêté aucune attention à mes paroles ; mais il les avait parfaitement entendues. — Partons ! me dit-il, riant en lui-même, tandis qu'il ine replaçait sur mon cheval. Il remonta sur le sien, et le mémo rire sardonique crispait encore ses lèvres au moment où nous partîmes. — Si je vous bàiis une tombe, ce sera bel et bien de votre argent, reprit-il. Je me demande si Cecilia Meteila était une héritière, et si sa dota payé son sarcophage... — Je ne répondis point;... et qu'aurai-je pu dire, pleurant derrière mon voile? — Ah! recommença-t-il, vous autres blondes, vous êtes toutes plus ou moins boudeuses. Que vous fautil, voyons ?.. . des compliments, des flagorneries ? Eh bien! je suis en bonne veine, ce matin. Veuillez regarder les compliments comme faits, et mettre vous-même en madrigaux tout ce que je pense de flatteur sur votre compte... — - Les hommes quand ils vous disent de ces duretés, savent peu quels longs souvenirs elles nous laissent, et oombien ces souvenirs nous font de mal. Il aurait mieux valu pour moi que j'eusse continué à pleurer; mais son mépris sécha mes larmes et endurcit mon cœur. A partir de ce moment, Marian, je ne me suis jamais reproché de penser à Walter Harlright. J'ai laissé renaître en moi, pour me consoler et m'alTermir, la mémoire de ces ournées heureuses où nous nous sommes tant aimés

sans nous le dire. A quelle autre source puiser des con solations? Si vous eussiez été là, vous m'en auriez peut être fourni de plus saines. Je sais que j'avais tort, m" chérie; mais dites-moi si ce tort était sans excuse... Je me vis contrainte à me détourner d'elle :

— Ne me faites point cette question, lui dis-je; est-ce que j'ai souffert comme vous? Quel droit ai-je donc à ''.'eus juger?

— Je pensais à lui, répondit-elle, baissant la voix et se serrant contre moi, je pensais à lui quand Percival me laissait seule, le soir, pour aller se mêler aux gens de théâtre. Je me plaisais à chercher ce qu'eût été ma destinée s'il avait plu au ciel de me faire naître pauvre, et si j'étais devenue « sa » femme. Je me voyais d'ordinaire, alors, dans une petite robe pas bien chère, mais proprette, l'attendant au logis pendant qu'au-dehors il eût gagné notre pain, — assise à son foyer et travaillant pour lui, et l'aimant d'autant mieux que j'aurais eu à travailler pour lui; — le voyant revenir fatigué, lui retirant moi-même son chapeau, son habit; — et, Marian, le réjouissant de quelques petits mets bien simples que, pour l'amour de lui, j'aurais appris à préparer moi-même. — Oh 1 j'espère bien qu'il n'est jamais assez seul ni assez triste pour penser à moi, pour évoquer mon imn^o^ comme j'ai pensé à lui, comme la sienne m'est apparue 1...

Tandis qu'elle prononçait ces tristes paroles, sa voix avait repris la tendresse vibrante, son visage avait repris la frémissante beauté qui les caractérisaient jadis, et que j'avais pu croire perdues. Ses yeux s'arrêtaient sur la scène désolée, déserte, presque sinistre, qui était devant nous, avec le même regard d'amour que si, dans le ciel obscur et menaçant, ils eussent revu les collines aimée.' de notre cher Cumberland.

• —Ne me parlez plus de Walter, lui dis-je, dés que j'eus repris quelque empire sur moi-m.ême. Oh! désormais, Laura, épargnons-nous, à toutes deux, l'amertume de son souvenir!... Elle se releva, et me regardant avec tendresse :

— Plutôt que de vous causer un instant de peine, répondit-elle, j'aimerais mieux me taire à jamais sur lui.

— C'est dans votre intérêt, c*est pour vous, repris-je m'excusant, que je vous adresse celle prière. Si voire mari vous entendait...

— S'il m'entendait, ce serait sans le moindre étonnemcnt...

Celle étrange réponse me fut faite avec le calme froid d'un cœur las de tout. Et le changement survenu dans son attitude, tandis qu'elle parlait ainsi, m'étourdit presqu'îiutant que ses paroles elles-mêmes.

— Sans le moindre étonnemenl? répétai-je; Laura 1 songez à ce que vous dites !... Vous m'épouvantez!

— C'est pourtant la vérité, reprit-elle ; c'est ce que je voulais vous dire aujourd'hui, lorsque nous causions ensemble dans votre chambre. Quand naguère je lui ouvris mon cœur, à Limmeridge, mes aveux, limités comme ils l'étaient, ne pouvaient nuire à personne. — Vous-même, Marian, vous en aviez jugé ainsi. Je ne lui ai caché que le nom, — et ce nom, il l'a découvert...

Je l'entendais, mais la surprise me coupait la parole. Ses derniers mots venaient de tuer le peu d'espérance qui vivait encore en moi.

— (rest à Rome que ceci est arrivé, continua-t-elle, toujours aussi calme et toujours aussi froide. Nous assislions à une petite soirée donnée à la colonie anglaise par des amis de sir Percival, — master et mistress Markland. Celte dernière a la réputation de dessiner avec beaucoup d'habileté; quelques-uns des convives la décidèrent, par leurs instances, à nous montrer ses croquis. Nous lui en fimes tous compliment; — mais dans ce que j'avais dit, quelque chose attira particulièrement son attention : — Vous dessinez aussi! me dit-elle. —Autrefois, répondis-je, c'était un de mes plaisirs ; mais je n'étais qu'une écolière, et j'y ai complètement renoncé. ~ Si vous avez dessiné autrefois, me dit-elle, ce goût-là vous reviendra quelque jour ; et pour le cas oij ma prévision se réaliserait, j'aurais un professeur à vous recom-

mander. — Je ne répondis rien (vous savez pourquoi, Marian) et voulus changer de conversation. Mais mistress Marl<.land tenait à son idée. J'ai eu bien des maîtres, continua-t-elle ; le meilleur de tous, cependant, le plus intelligent et le plus attentif, était un certain M. Hartright. Si jamais vous revenez au dessin, essayez de lui. C'est un jeune homme très-modeste, très-bien élevé... je suis sûre qu'il vous plaira... Pensez à rellét de ces paroles, qui m'étaient adressées publiquement, ea présence d'étrangers, d'étrangers invités afin qu'on leur présentât les nouveaux mariés ! Je fis, pour me maîtriser, tout ce qui dépendait de moi... Pas un mot ne sertit de mes lèvres, et je me penchai sur les dessins, comme pour les examiner de plus près. Lorsque je me hasardai à relever la tête , mes yeux rencontrèrent ceux de mon mari, et je lus dans sa physionomie que mon visage m'avait trahie. —Quand nous retournerons en Angleterre, dit-il sans cesser de me regarder, nous verrons à trouver ce M. Hartright. Je le pense comme vous, mistress Markland, et... je crois qu'il ne saurait manquer de plaire à lady Glyle... La manière dont il avait souligné ces derniers mots fit monter le sang à mes joues, et je sentis mon cœur qui battait à m'étoullér. Rien de plus ne lut dit. — Nous nous retirâmes de bonne heure. En me ramenant à l'hôtel, en voiture, il ne prononça pas un seul mot. Il m'otïrit la main pour descendre et me suivit sur l'escalier, comme d'habitude. Mais, à peine arrivés dans le salon, il ferma la porte à clé, me poussa dans un fauteuil, et, les mains toujours appuyées sur mes épaules, sa tête penchée au-dessus de la mienne : — Je n'ai jamais cessé, dit-il, depuis le jour, où, à Limmeridge, vous me files cette confession audacieuse, de chercher à découvrir l'homme dont il s'agissait. Ce soir, votre visage me Ta révélé. Cet homme était votre professeur de dessin, et il se nomme Hartright. Vous aurez à vous en repentir, et il s'en repentira lui-même jusqu'à votre dernière heure à tous deux 1... Allez dormir, maintenant, et voyez-le dans vos rêves, si cela vous plait, les épaules labourées par ma cravache !... Depuis lors, toutes les fois qu'il est

irrité contre moi, il revient sur ce que je lui ai avoué en votre présence, tnntôt raillant, tnniôi menaçant. Je n'ai au«un moyen d'empêcher qu'il n'abuse de la confiance que j'ai m'se en lui, pour en faire la base de ses odieux soupçons. Je ne puis ni le forcer h me croire, ni lui fermer la bouche. Vous sembliez étonnée , aujourd'hui , quand vous l'avez entendu me dire que, l'épousant, j'avais fait de nécessité vertu. Vous ne serez plus étonnée, maintenant, quand vous l'entendrez, à son premier moment do colère, répéter cet abominable propos... Oh ! laissez, Warian ! laissez 1... vous me faites mal...

Je l'avais prise dans mes bras, et sous l'aiguillon, sous l'angoisse de mes remords, leur étreinte convulsive la tCQait à demi-étouffée. Oui ! mes remords I Le pâle désespoir empreint sur le visage de Walter, alors que, dans le pavillon d'été, à Limmeridge, mes cruelles paroles lui allaient au cœur, me réapparaissait comme un silencieux et insupportable reproche. J'avais montré de la main, à cet homme que ma sœur aimait, le chemin qui, pas à pas, le conduisait hors de son pays, l'éloignait de toutes ses affections. Entré ces deux jeunes cœurs, je m'étais placée, inflexible, pour les séparer à jamais l'un de l'autre,^— et, en témoignage de ce que j'avais fait alors, leurs deux existences gisaient, pour ainsi dire, à mes pieds, écroulées, perdues à jamais. Oui, j'avais fait tout ceci, et je l'avais fait pour sir Percival Glyde... Pour sir Percival Glyde !...

Je l'entendais parler encore, et devinais, au ton de sa voix qu'elle essayait de me consoler et de me rendre courage, — à moi qui ne méritais rien d'elle, si ce n'est un silence plein de reproches. Je ne saurais dire combien je fus de temps à maîtriser le désespoir où s'abîmaient mes pensées. J'eus d'abord conscience des baisers qu'elle me prodiguait; mes yeux, ensuite, semblèrent rendus tout à coup à la perception des objets extérieur^, et je compris que, machinalement, je regardais devant . moi dans la direction du lac.

— Il est tard, l'eniendis-ie murmurer à mon oreille. Il

fera noir dans la plantation... Elle rae secouait le bras, et répétait : — Marian, il fera noir sous les arbres.

— Accordez-moi une minute de plus, lui dis-je... une minute pour me remettre...

Je n'osais encore, me méfiant de mes émotions, la regarder au visage, et je tenais mes yeux fixés sur la scène que nous avions devant nous.

Il était tard, en eiïet. Le profil brun des arbres, qui naguère se découpait vivement sur le ciel, prenait peu à peu, dans l'obscurité croissante, le vague aspect d'une longue guirlande de fumées. La brume étendue au-dessus de nous, sur le lac, furtivement accrue et gagnant du terrain, avançait de notre côté. Le silence était aussi absolu que jamais, pourtant il avait perdu toute son horreur : il ne lui restait que la mystérieuse solennité de son calme profond.

— Nous sommes loin du château, reprit-elle à voix basse. Revenons-y sans plus tarder... Elle s'arrêta tout à coup, le visage tourné vers la porte de la hutte.

— Marian! dit-elle, prise d'un tremblement nerveux... Ne voyez-vous rien ?... Regardez !

— Où?

— Là-bas, au pied de cette hauteur...

Mes yeux suivirent la direction de sa main étendue pour me montrer ce qui l'effrayait; et alors je le vis, moi aussi.

Sur la bruyère déserte et dans l'éloignement, un être vivant se mouvait. Cette figure traversait alors le rayon de terrains sur lequel, de la hutte, planaient nos regards, et passait, se dessinant en noir, à la limite extérieure du brouillard. Elle s'arrêta, bien loin encore, en face de nous, — elle attendit, — et reprit sa marche, progressant avec lenteur, le long des vapeurs blanches qui semblaient l'escorter et planer sur elle; lentement, lentement elle avança ainsi, jusqu'à ce que, Tangle de la hutte où nous étions se plaçant entre elle et nous, elle cessât tout à coup d'être visible.

Nous étions toutes deux énervées par ce qui s'était passé entre nous ce soir-là. Quelques minutes s'écoulèrent

avant que Laura voulût se risquer dans les plantations^ et avant que je prisse sur nfioi de la reconduire au château.

— Était-ce un homme ou une femme? me demanda-t-elle tout bas, lorsque nous sortîmes enfin, et tandis que nous marchions dans l'humide obscurité de l'aip extérieur.

— Je ne sais au juste.

— Qu'en pensez-vous ?

— On eût dit une femme.

— Je craignais que ce ne fût un homme, enveloppé d'un long manteau.

— Peut-être est-ce un homme. A ces clartés douteuses, il est impossible d'établir une conjecture certaine.

— Un instant, Marian!... J'ai peur, je ne vois pas le sentier... Si cette figure nous suivait?

— Rien de moins probable, Laura; il n'y a réellement pas de quoi s'alarmer. Les bords du lac ne sont pas éloignés du village, et chacun est libre de s'y promener, le jour ou la nuit. Ce dont il faut s'étonner, c'est que nous n'oyions pas déjà rencontré par ici, jusqu'à présent, la moindre créature vivante...

Nous étions maintenant dans les plantations. Il y faisait sombre, — si sombre, qu'il nous était assez difficile de suivre le sentier. Je donnais le bras à Laura, et nous revenions au logis de notre pas le plus rapide.

Avant que nous eussions fait la moitié du chemin, elle s'arrêta tout à coup, et me força de m'arrêter avec elle. La tête penchée en avant, elle écoutait.

— Chut ! murmura-t-elle... J'entends quelque chose derrière nous.

— Des feuilles mortes, dis-je pour lui rendre courage^ ou quelques menus rameaux détachés des arbres par le vent.

— Nous sommes en été, Marian ; et il n'y a pas le 1 moindre souffle de brise. Ecoutez !.,.

J'entendais le bruit, moi aussi ; — on eût dit le pas ; léger de quelqu'un marchant sur aos traces.

-- N'importe quoi ou qui ce peut être, dis-je, avan^ çons toujours!... D'ici à deux minutes, si nous avons quelque sujet d'alarmes , nous serons assez près du château pour que nos cris y parviennent.

Nous marchâmes plus vite; — si vite que Laura était hors d'haleine, lorsque, ayant traversé les plantations, nous nous trouvâmes en vue des fenêtres éclairées.

Je fis halte un instant pour lui donner le temps de respirer. Au moment où nous allions reprendre notre marche, elle me retint encore, et, de la main, me fit signe qu'il fallait écouter une fois de plus. Nous entendîmes alors toutes deux, très-distinctement, derrière nous, dans la noire profondeur du bois, un soupir haletant et, pénible.

— Qui est là ? criai-je.

Pas de réponse.

— Qui est là ? répétai-je encore plus haut.

Suivit un moment où rien ne bougea, et nous entendîmes ensuite de nouveau ces pas légers, dont le bruit allait s'affaiblissant, — s'enfonçant peu à peu dans les ténèbres, ■— toujours de moins en moins distinct, — jusqu'à ce qu'il se fût absolument perdu dans le silence.

Nous nous élançâmes , du couvert où nous étions encore, sur la clairière ouverte devant nous; nous la traversâmes en courant; et aucune autre parole n'avait été échangée entre nous quand nous parvînmes au château .

Sous la clarté de la lampe qui éclairait le vestibule, Laura m'apparut, les joues blémies, les yeux effarés.

— Je suis à moitié morte de peur, disait-elle. Qui donc ceci pouvait-il être?

— Nous tâcherons de le deviner demain, répondis-je. D'ici là, pas un mot, à qui que ce soit, de tout ce que nous avons pu voir ou entendre?

— Et pourquoi tant de mystère?

— Parce que le silence est plus sûr; — et que nous avons, ici, besoin de sécurité...

J'envoyai immédiatement Laura dans sa chambre; — je pris une minute pour ôler mon chapeau et hsser mes

cheveux; — puis, sous prétexte de chercher un livre, j'entrai dans la bibliothèque, voulant y commencer immédiatement mes investigations. Le comte y était assis, occupant de son ampleur le plus vaste fauteuil du château; il fumait et lisait tranquillement, les pieds sur une ottomane, sa cravate en travers de ses genoux, le col de sa chemise ouvert et rabattu. Et madame Fosco y était assise, comme un bon petit enfant bien sage, à côté de lui sur un tabouret, fabriquant des cigarettes. On ne pouvait "soupçonner ni le mari ni la femme d'être sortis, ce soir-là, pour rester tard au dehors, ni d'être revenus précipitamment au château. A peine mes yeux étaient-ils tombés sur les deux époux, que ma visite dans la bibliothèque me parut n'avoir plus d'objet.

A mon entrée, le comte Fbsco s'était levé dans un trouble poli, et se hâtait de rattacher sa cravate.

— Oh! je vous prie, ne vous dérangez pasl luidis-je. Je viens tout bonnement chercher un livre.

— Tous les malheureux que le ciel a doués d'un embonpoint pareil au mien, pâtissent singulièrement de la chaleur, dit le comte, qui, du plus grand sérieux, se procurait un peu de fraîcheur au moyen d'un énorme éventail vert. Je voudrais pouvoir changer de tempérament avec mon excellente femme. Elle a aussi frais, darts ce moment, que les poissons de votre grand bassin...

La comtesse se laissa dégeler quelque peu, sous l'influencée de la comparaison grotesque dont l'avait honorée son mari: — C'est pourtant vrai, miss Halcombe; je n'ai jamais chaud, remarqua-t-elle, avec toute la modestie d'une femme, contrainte, après tout, de se reconnaître un mérite des plus rares.

— Est-ce que vous êtes sorties, ce soir, vous et lady Glyde? me demanda le comte, tandis que, pour sauver les apparences, je prenais je ne sais quel volume sur les rayons de la bibliothèque.

— Oui; nous sommes sorties pour prendre un peu l'air.

— Puis-je demander, sans trop d'indiscrétion, de quel côté vous êtes allées?

— Du côté du lac, et jusqu'à l'embarcadère.

— Ah ! ah! jusqu'à l'embarcadère?

Dans d'autres circonstances, sa curiosité m'eût laissé quelque rancune. Mais je l'ai accueiUie, ce soir, comme une preuve de plus que ni lui ni sa femme n'étaient mêlés en rien à la mystérieuse apparition du lac.

— Et, je suppose, pas de nouvelles aventures ? continua-t-il. Pas de nouvelles découvertes comme celle du chien blessé?...

Il fixait sur moi ses yeux gris, d'une profondeur insondable, qui avaient en ce moment cette splendeur froide, transparente, irrésistible, en vertu de laquelle je suis comme forcée de le regarder, si ma! à mon aise que je me trouve en le regardant. A ces moments-là, dominée par une sorte d'inexprimable soupçon, il me semble que son intelligence pénétrante fouille, pour ainsi dire, dans la mienne; — et telle fut alors ma pensée.

— Non, lui dis-je d'un ton bref, aucune aventure, aucune découverte...

Je voulus ensuite détacher mon regard du sien, et quitter la galerie. Si étrange que cela puisse paraître, je ne crois pas que j'y fusse parvenue sans l'aide involontaire que me prêta madame Fosco, en le forçant à se mouvoir et à regarder lui-même d'un autre côté.

— Comte, dit-elle, vous tenez debout miss Halcombe... Dès qu'il se futdétourné pour m'approcher un fauteuil,

je profitai de l'occasion, je le remerciai, —je m'ej^usai, — je m'éclipsai. . -

Une heure après, la femme de chambre de Laura se trouvant dans la chambre de sa maîtresse, je trouvai moyen de faire allusion à la chaleur de cette soirée, pour arriver ensuite à savoir comment les domestiques avaient passé leur temps.

— Vous deviez étouffer, en bas? demandai-je.

— Mais non, miss, répondit la soubrette. Ce que nous avons souffert est peu de chose.

— Je suppose, alors, que vous êtes allées respirer sous les arbres ?

— Quelques-uns de nous y pensaient, miss. Mais la

cuisinière a dit qu'elle transporterait son fauteuil dans cette petite cour si fraîciie, où est la pompe ; et, réflexion laite , tous les autres se sont décidés à s'y installer aussi...

Il ne restait plus qu'une seule personne dont il fallût scruter les loisirs; — c'était la femme de charge.

— Est-ce que mistress Michelson est déjà couchée t^ demandai-je.

— Je ne pense pas, dit la jeune fille en souriant. Je la croirais plutôt disposée à se lever qu'à se mettre au lit.

— Pourquoi donc? Que voulez- vous-dire ?... Est-ce que mistress Michelson est demeurée au lit pendant la journée?

— Non, miss, pas tout à fait, mais à peu de chose près. Elle a dormi toute la soirée sur le sopha de sa chambre. ^

Combinant ce que j'ai observé moi-même dans la bibliothèque, et le compte qui vient de m'être rendu par la femme de chambre de Laura, j'arrive inévitablement à la conclusion suivante : la figure que nous avons vue près du lac n'était ni celle de madame Fosco, ni celle de son mari, ni celle d'aucun des domestiques. Les pas que nous entendions derrière nous n'étaient ceux d'aucun individu appartenant au château.

Qui donc ce pouvait-il être?

Il semble inutile de chercher à le savoir. Je ne puis mêijie éclaircir positivement si cette figure était celle d'un homme ou d'une femme; — il me semble, pourtant, que c'était une femme.

« 18 juin. » — Ces angoisses de conscience que je souffris, hier soir, en écoutant ce que Laura me disait dans la cabane du lac, me sont revenues dans l'isolement de la nuit, et, pendant des heures, m'ont tenue éveillée, en proie au chagrin.

J'ai fini par allumer un flambeau, par recherciier, ,. dans mon ancien « Journal, » quelle a pu être au juste la part qui me revient dans la fatale erreur de son mariage, et ce que j'aurais pu faire autrefois pour la soustraire à cette union détestée. J'ai trouvé dans mes recherches quelque adoucissement à ma peine; car elles m'ont prouvé que si j'ai manqué de perspicacité et de renseignements suffisants, au moins ai-je toujours agi pour le mieux. En général, je ne pleure guère sans en souffrir; mais il n'en a pas été ainsi cette nuit. Je croirais plutôt que mes larmes m'ont soulagée. Je me suis levée co matin, avec une résolution bien arrêtée et un esprit plus calme. Sir Percival, désormais, ne pourra rien faire ou rien dire qui m'exaspère ou me fasse oublier, ne fût-ce qu'un moment, que je dois rester ici, — en dépit de toutes mortifications, insultes, ou menaces, — pour l'amour ou le service de ma sœur.

Les conjectures auxquelles nous aurions pu nous livrer ce matin, sur cette figure entrevue près du lac et sur ces pas qui nous suivaient dans la plantation, se sont trouvées suspendues par un futile incident qui a laissé do vifs regrets à I^aura, Elle a perdu la petite broche que je lui avais donnée, pour gage de souvenir, la veille de son mariage. Gomme elle l'avait sur elle lorsque nous sommes sorties hier au soir, il est à croire que ce bijou se sera détaché de son vêtement, soit dans la hutte près du lac, soit sur les chemins, au retour. Les domestiques ont été envoyés aux recherches, et sont revenus sans avoir rien retrouvé. Maintenant, Laura elle-même est partie pour explorer la plantation. Qu'elle retrouve ou non le bijou perdu, ceci doit servir à excuser son absence du château, si par hasard sir Percival revenait avant que la lettre de l'associé de M. Gilmore eût été remise en mes mains.

Une heure vient de sonner. Je me demande s'il vaut mieux attendre ici l'arrivée du messager qu'on a dû m'expédier de Londres, ou me glisser tranquillement hors de la maison, et le guetter à l'extérieur de la grille pour qu'il n'ait pas affaire au concierge.

Mes soupçons, dans lesquels j'enveloppe hommes et

choses, tout ce qui tient à ce château, me portent à préférer celle seconde alternative. Le comte est dans la salle à manger, je n'ai rien à craindre de lui. En montant l'escalier, il y a dix minutes, je l'entendais exercer ses canaris à leurs petits tours d'adresse : — Venez sur mon doigt, mes petits mignons! venez et montez l'escalier!... Une, deux, trois! — et en haut!... trois, deux, une, et en bas!... Une, deux, trois!... « touil-touit-touit-touit!... » — Les oiseaux s'abandonnaient, comme d'ordinaire, à leur extase chantante, et le comte gazouillait et sifflait pour eux, à son tour, comme si lui-même était un oiseau. La porte de ma chambre est ouverte, et, dans ce moment même, j'entends ces fredons, ces sifflotteries aiguës. Si je \eux réellement me dérober sans qu'on m'aperçoive, — voici le moment propice.

Quatre heures. » — Les trois heures écoulées depuis que j'ai tracé le précédent paragraphe, ont imprimé une nouvelle direction à la marche des événements qui s'accomplissent à Blackwater-Park. Si c'est pour noire bien ou pour notre mal, je ne puis et n'ose \& décider encore.

Revenons d'abord au point où j'ai laissé mon « Journal, » sans quoi je vais me perdre dans le désordre de mes pensées.

Je sortis, comme je l'avais résolu, pour aller attendre, au delà des portes, le messager qui devait m'apporter une lettre de Londres. Sur l'escalier, je ne vis personne. Sous le vestibule, j'entendis le comte donnant leur leçon à ses oiseaux. Mais en traversant la grande cour carrée, je rencontrai madame Fosco se promenant seule dans son cercle favori, tout autour du grand bassin. Je ralentis aussitôt le pas pour éviter d'avoir l'air pressée, et, par surcroît de précaution, j'allai jusqu'à lui demander si elle pensait sortir avant le lunch. Elle m'adressa le sourire le plus amical, — dit qu'elle préférait demeurer aux environs du château, — me fit un beau petit signe de tête, — et rentra sous le vestibule. Je regardai par-dessus mon épaule, et vis qu'elle avait refermé la porte avant que j'eusse ouvert le guichet pratiqué auprès de la

grande grille qui s'ouvre seulement pour livrer passage aux voitures.

En moins d'un quart d'heure, j'arrivai devant la loge du concierge, placée à la limite du parc.

Le petit chemin extérieur fait là un assez brusque détour sur la gauche, court ensuite tout droit pendant une centaine de mètres, et, tournant enfm une seconde fois, mais à droite, va rejoindre la grande route. Ce fut entre ces deux détours, — dont l'un me dérobait aux gens de la loge, et l'autre à ceux qui pourraient venir de la station, — ce fut là, dis-je, que je m'embusquai, me promenant de long en large. J'étais entre deux haies fort hautes, et pendant vingt minutes (à ma montre), je ne vis ou n'entendis quoi que ce fût. Au bout de ce temps, îe bruit d'une voiture frappa mon oreille, et comme j'avançais vers le second détour de la route, je rencontrai un des cabriolets du chemin de fer. Je fis signe au cocher qu'il arrêtât. Gomme il obéissait à cet ordre, un homme, convenablement vêtu, mit la tête à la portière pour voir de quoi il s'agissait.

— Excusez-moi, lui dis-je; mais me tromperais- je en supposant que vous allez à Blackwater-Park.

— J'y vais, en effet, madame.

— Et vous êtes chargé d'une lettre ?

— D'une lettre pour miss Halcombe; oui, madame.

— Vous pouvez me la donner ; c'est moi qui suis miss Halcombe...

Cet homme porta la main à son chapeau, descendit aussitôt du cabriolet et me donna la lettre.

Je la décachetai immédiatement, et pris connaissance des lignes suivantes. Je crois devoir les copier ici, ayan': jugé plus prudent de détruire l'original.

« Chère Madame '. — Votre lettre reçue ce matin, m's lait éprouver de vives inquiétudes. J'y répondrai en auss' peu de mots et aussi clairement que possible.

(i) On donne ce titre, en Angleterre, aux demoiselles de la classe « aris' tocratique, » dans le sens le moins étroit de ce mot. (N. du T.)

» En examinant avec soin l'exposé de faits que vous avez rédigé vous-même, et d'après ce que je sais de la position de lady Glyde, telle que la lui fait son contrat ds mariage, j'arrive à cette triste conclusion, qu'on se prépare à disposer, par voie de prêt, de l'argent remis en garde à sir Percival (en d'autres termes, à prêter tout ou partie des vingt mille livres sterling qui constituent le capital disponible de lady Glyde), et qu'on la fait intervenir à l'acte, comme donnant son approbation à cette violation flagrante du dépôt confié à son mari, afin de lui opposer sa propre signature, si plus tard elle voulait réclamer contre ce manque de foi. Aucune autre supposition n'expliquerait, dans la situation qui lui est faite, le besoin qu'on paraît- avoir de la faire participer à un acte quelconque.

» Lady Glyde venant à signer.un document tel que doit être, selon moi, l'acte en question, ses « trustées », — en d'autres termes, les personnes chargées, sous leur responsabilité propre, d'assurer la conservation du capital mobilier dont l'administration seule est confiée à sir Percival, ~ ces « trustées », dis-je, seraient parfaitement libres d'avancer à sir Percival, à titre d'emprunt simple, tout ou partie des vingt mille livres sterling qui appartiennent à sa femme. Si la somme ainsi prêtée ne venait pas à remboursement, et si lady Glyde avait plus tard des enfants, la fortune de ceux-ci se trouverait amoindrie de la somme plus ou moins forte qui aurait ainsi été avancée. En termes plus clairs encore, cette transaction, quoique puisse en penser lady Glyde, constituerait d'ores et déjà une manœuvre préjudiciable à ses enfants à naître, si tant est que le ciel doive lui en envoyer quelque jour.

a En de si sérieuses circonstances, je conseillerais à lady Glyde d'assigner pour motif à son refus de signer, qu'elle veut d'abord me soumettre l'acte comme au « soliciter » de sa famille (en l'absence de M. Gilmore). On ne peut rien objecter de raisonnable à cette demande, car si la transaction est honorable et légitime, je ne verrai naturellement aucune difficulté à lui accorder mon approbation.

» En VOUS assurant, en toute sincérité, de la bonne volonté que je mettrais, le cas échéant, à vous donner toute aide ou tout conseil dont vous pourriez avoir besoin, je demeure, madame, votre très-humble serviteur.

» WILLIAM KYRLE. x

Je lus avec une vraie reconnaissance cette lettre si nonne et si sensée. Elle fournissait à Laura, pour refuser ou ajourner sa signature, une raison irréfutable et que nous pouvions comprendre toutes les deux. Le messager attendait près de moi, pendant celte lecture, pour recevoir mes ordres quand elle serait terminée.

— Serez-vous assez bon pour dire que J'ai fort bien compris ce que l'on m'écrit, et que je suis très-obligée à la personne qui vous envoie. Il n'est besoin, quant à présent, d'aucune autre réponse...

Juste au moment où je prononçais ces mots, tenant encore à la main ma lettre ouverte, le comte Fosco débouchait à l'angle du petit chemin, le plus proche de la grande route, et il parut devant moi tout à coup, comme s'il était sorti de terre.

La soudaineté de sa venue, dans le dernier endroit du monde où je me fusse attendue à le voir, me prit complètement au dépourvu. Le messager me souhaita le bonjour et remonta dans son cabriolet. Je ne trouvai pas un mot à lui dire, — je ne pus même lui rendre son salut. La conviction que j'étais déjà découverte, — et par cet homme, encore, — m'avait littéralement pétrifiée.

— Est-ce que vous retournez au château, miss Halfombe? me demanda-t-il sans témoigner de son côté la moindre surprise, et sans même regarder- le cabriolet qui s'éloigna tandis que le comte m'adressait la parole.

Je me remis assez pour lui répondre par un signe affirmatif.

— Eh bien ! j'y retourne aussi, me dit-il, accordez-moi, je vous prie, la faveur de vous accompagner... Voulezvous accepter mon bras?... Vous semblez émerveillée de me voir ?

Je pris le bras qu'il m'offrait ainsi. Parmi les idées que son apparilion avait mises en fuite, la première qui |me revint fut celle q i m'avertissait de ne jamais, à aucun prix, encourir la haine de cet homme.

— Vous semblez surprise de me voir ? répéta-t-il, avec la calme obstination qui lui était propre.

-— Je croyais, comte, vous avoir entendu , dans la salle à manger, jouant avec vos oiseaux, lui rcpondis-jft aussi tranquillement , aussi posément que je pus le faire.

— C'est vrai. Mais, voyez-vous, chère lady, mes petits enfants emplumés ne ressemblent que trop à leurs col lègues d'une autre race. Ils ont leurs jours de perversité, et ce matin en commençait un. Ma femme est entrée au moment où je les remettais dans leur cage et m'a conté qu'elle venait de vous quitter, partant seule pour la promenade. Vous le lui aviez dit, n'esl-il pas vrai ?

— Certainement.

— Eh bien ! miss Halcombe, le plaisir de vous accompagner s'est trouvé pour moi une tentation irrésistible... A mon âge, n'est-ce pas, les aveux de cette espèce doivent être permis?... J'ai donc pris mon chapeau et suis venu m'ofirir à vous pour escorte. On a beau être vieux et pesant comme Fosco, celte escorte-là vaut encore mieux que rien, n'est-il pas vrai ? Je me suis trompé de route; — je m'en revenais, au désespoir ; — et me voici (puis-je m'exprimer de la sorte ?} parvenu au comble de mes vœux...

Il continua sur le même ton, surabondamment fleuri, de manière à ne m'imposer aucun autre effort que celui de ne pas lui rire au nez. Du reste, pas la moindre allusion, même la plus éloignée, à ce qu'il venait de voir sur le petit chemin, ou à la lettre que je tenais encore. Cette discrétion, de mauvais augure, servit à me convaincre qu'il devait avoir surpris , par- les moyens les moins avouables, le secret de la démarche que j'avais tentée, dans l'intérêt de Laura, auprès du « solicitor » de la famille, et qu'après s'être assuré de la voie par laquelle j'avais secrètement reçu la réponse de ce dernier, sachant

désormais tout ce qu'il voulait savoir, il ne travaillait plus qu'à dissiper les soupçons que sa conduite, il le sentait bien, n'avait pu manquer de faire nailre dans mon esprit. Je fus assez sage, en de telles circonstances, pour ne pas essayer de le tromper par des explications plus ou moins plausibles, — et assez femme, — nonobstant la peur qu'il me faisait, -- pour sentir comme souillée la main qm j'appuyais à son bras.

Sur la grande allée sablée qui passait devant la maison ^ nous rencontrâmes le « dog-cart », en route déjà du côté des remises. Sir Percival venait d'arriver. Il nous accueillit à la porte du château. Quels que fussent les autres résultats de son voyage, il ne me parut pas en avoir rapporté une humeur moins farouche.

— Oh! oh!... en voici toujours deux, dit-il d'un air renfrogné. Que veut dire cet abandon oii reste le château? Qu'est donc devenue lady Glyde?...

Je lui racontai la perte de la broche, ajoutant que Laura était allée la chercher dans les plantations.

— Broche ou non, — grommela-t-il, toujours maussade, — je la prierai de ne pas oubher le rendez-vous que je lui ai donné dans la bibliothèque pour cette après-i^^iidi. Je compte l'y trouver d'ici à une demi-heure...

Je retirai ma main passée au bras du comte, et montai lentement les degrés du perron. Il m'honora d'une de ses plus magnifiques révérences, et s'adressant ensuite gaiement au maitre de la maison, qui continuait à faire la moue :

' — Eh bien, Percival? dit-il, la tournée at-elle été bonne? Et votre jolie « Brown-Molly », cette bête si luisante, nous revient-elle très -fa liguée?

— Au diable Brown-Molly, et au diable la tournée!..» C'est mon lunch dont j'ai besoin.

— Et moi, Percival, répondit le comte, j'ai besoin d'avoir avec vous, tout d'abord, cinq minutes d'entretien. Cinq minutes d'entretien, mon bon ami, sur le gazon que voilà.

— Et à propos?...

— A propos d'affaires qui vous concernent particulièrement.

J'avais assez ralenti le pas, en traversant la double entrée du vestibule, pour entendre cet échange de paroles, ' et pour voir sir Percival fourrer ses mains dans ses poches avec un air d'hésitation malveillante.

— Si vous voulez m'assommer encore de vos infernau:;, scrupules, dit-il à son ami, ne comptez pas sur moi pour m'amuser à vous les entendre développer... C'est mon iunch dont j'ai affaire!

— Venez par ici causer avec moi, répéta le comte, toujours parfaitement impassible, et dont les- plus grossières paroles ne pouvaient déranger le sang-froid.

Sir Percival descendit le perron. Le comte le prit pardessous le bras, et l'entraina doucement. Je ne doutais pas que l'affaire dont il était question n'eût trait à la signature demandée. Ils parlaient certainement de Laura et de mol. Je me sentais faiblir sous l'inquiétude, et j'avais le cœur serré. Peut-être était-il fort essentiel, pour toutes deux, que nous vinssions à savoir ce que, dans ce moment-là même, ils se disaient l'un à l'autre. Or, de leur conversation, il était bien impossible que je saisisse un seul mot.

J'errai par la maison, de chambre en chambre, portant sur moi, bien cachée, la lettre de l'avocat (je ne l'aurais pas crue en sûreté, dans un moment pareil, même sons une triple serrure), et cela jusqu'à ce que le doute qui m'écrasait m'eût à moitié rendue folle. Rien n'annonçait que Laura fût rentrée, et je pensais à sortir pour voir ce qu'elle devenait. Mais j'étais tellement épuisée par les épreuves et les anxiétés du matin, que la chaleur du jour te trouva trop forte pour moi; et, après un vain essai pour gi\gner la porte du château, je me vis contrainte de retourner au salon, et de m'étendre sur le premier sofa venu, pour tâcher de me remettre un peu.

Je commençais à me calmer quand la porte s'ouvrit doucement, et le comte y passa la tête.

— Mille pardons, miss Ilalcombe! disait-il, je ne me permettrais pas de vous déranger, si je n'étais porteur de bonnes nouvelles. Percival , — qui met du caprice en toutes choses, comme vous savez, — a jugé bon de chan-

ger d'avis au dernier moment; et, jusqu'à nouvel ordre, l'affaire de la signature est mise de côté. Grand soulagement pour nous tous, miss Halcombe, ainsi que je m'en assure avec plaisir en vous regardant. Veuillez, quand vous mentionnerez à lady Glyde ce changement si heureux, lui offrir, en même temps, mes félicitations et mes respects...

Là-dessus, il me quitta, non remise encore de mon étonnement. On ne pouvait douter que celte modification extraordinaire dans les volontés de sir Percival au sujet de la signature, ne fût due à l'influence de cet homme; et que la double découverte qu'il avait faite, — tant de ma lettre d'hier que de la réponse reçue par moi, aujourd'hui,— ne lui eût fourni les moyens d'intervenir avec un succès assuré.

Tout ceci, je le sentais; mais mon esprit semblait participer à l'épuisement de mon corps, et je n'étais nullement en état de réfléchir assez sur ces vagues impressions pour en tirer quelque chose d'utile, soit au présents! rempli d'incertitudes, soit à l'avenir chargé de menaces.

J'essayai, une seconde fois, de sortir pour aller chercher Laura ; mais j'avais des étourdissements et mes genoux tremblaient sous moi. Il fallut donc y renoncer encore, et me laisser retomber sur le sofa, nonobstant les révoltes de ma volonté.

Le repos qui avait envahi la maison, et le bourdonnement en sourdine des insectes d'été qui m'arrivait par ja fenêtre ouverte, apportèrent quelque adoucissement à ja fièvre qui m'agitait. Mes yeux se fermaient d'euxmêmes, et je passai par degrés dans un état bizarre, qui n'était pas la veille, — car je ne savais rien de ce» qui se passait autour de moi, — et qui n'était pas le sommeil car j'avais conscience du repos ou je demeurais plongée. En celte condition, mon intelligence enfiévrée prit, pour ainsi dire, la clé des champs, tandis que la lassitude de mon pauvre corps le tenais forcément au repos, et, par une sorte d'hallucination, de rêve tout éveillé, de chimère, — je ne sais vraiment quel nom donner à ceci, — je vis apparaître devant moi Walter Hartright. Depuis

LA F KM. MIC lùN BLANC

mon réveil, ce jour-là, je n'avais pas songé à lui; Laura ne m'avait pas dit un seul mot qui, directement ou indireclemenl, eût pu me le rappeler, — et pourtant, je le voyais là, devant moi, aussi distinctement que si les jours passés fussent revenus, et que si nous étions encore réunis, tous les deux, à Limmeridge-House.

II m'apparut parmi un grand nombre d'autres hommes dont je ne pouvais clairement discerner les traits. Tous étaient étendus sur les degrés d'un vaste temple en ruines. La végétation colossale des tropiques, — troncs énormes, chargés de lianes infmies, et parmi leurs feuillages, leurs tiges mêlées, de hideuses idoles de pierre, faisant briller au soleil leurs masques grimaçants, — enveloppait le temple, dérobait l'azur du ciel, et jetait une ombre sinistre sur ces groupes d'hommes perdus dans le désert et entassés sur les marches de granit. . Du sol échauffé s'élevaient, en déroulant silencieusement leurs anneaux entrelacés, de blanches exhalaisons; pareilles à des nuages de fumée, elles se glissaient en muettes guirlandes vers ces hommes endormis; à mesure que l'un d'eux en était effleuré, on le voyait se raidir et demeurer sans vie à la place même où il s'était couché. Un élan de terreur et de pitié pour Walter délia subitement ma langue, et je le suppliai d'éviter ce destin : — Revenez, revenez! disais-je. Rappelez- vous « qu'elle » a, que « j'ai » aussi votre promesse! Reveneznous avant que la peste ne vous frappe et n.e vous étende mort comme les autres!

Il me regarda, la physionomie empreinte d'un calme surhumain : — Attendez, disait-il. Je reviendrai. Cette iiuit oii je rencontrai sur le grand chemin la femme égarée, celte nuit a marqué ma vie comme devant être l'instrument d'un dessein encore voilé. Perdu, ici, dans ie désert, ou bien revenu, là-bas, sur la terre natale, je n'en suivrai pas moins la route sombre qui me conduit, ainsi que vous, ainsi que la sœur de votre amour et du mien, à la rétribution inconnue, au but inévitable. Attendez et voyez! La peste qui touche les autres ne « me » louchera pas.

Je le revis. II était encore dans la forêt, et ses compagnons de périls étaient réduits à un fort petit nombre. Le temple, les idoles', avaient disparu. A leur place, parmi les arbres, on voyait tapis, comme pour un meurtre, je ne sais quels nains à peau brune, Tare en main, la flèche sur la corde. Une fois encore je craignis pour Walter, et criai, le mettant sur ses gardes. Une fois encore, il tourna vers moi sa figure empreinte d'un immuable calme : — C'est, disait-il, un pas de plus sur la route sombre. Attendez et voyez ! Les flèches qui frappen: les autres passeront à côté de « moi. »

Pour la troisième fois, je le vis sur un vaisseau naufragé dont la quille était prise dans les sables d'un récif désert. Les chaloupes chargées de monde s'éloignaient de lui, ramant vers la côte; lui seul restait à bord, desiiné à périr avec le vaisseau submergé. Je lui criai de héler la barque la moins éloignée, et de faire un dernier edbrt pour sauver sa vie. Le calme visage me jeta un regard, et la voix, que nulle émotion ne troublait, me renvoya cette réponse, toujours la même : — Encore un pas en avant. Attendez et voyez! La mer, qui va noyer les autres, m'épargnera, « moi. »

Je le vis pour la dernière fois. Il était agenouillé près d'un tombeau de marbre blanc, et l'ombre d'une femme voilée, s'élevant de dessous la pierre funèbre, était venue se placer près de lui. Le calme surhumain de son visage s'était changé en une douleur surhumaine. Mais l'assurance effrayante de ses paroles restait la même : — De plus en plus sombre, disait-il; en avant, toujours en avant! La mort enlève les braves, les belles, les jeunes^ — et la mort m'épargne. La peste qui corrompt, la flèche qui frappe, la mer qui noie, la tombe qui se referme sur l'amour et l'espérance sont autant de pas de plus, et m? rapprochent du but.

Mon cœur s'affaissait sous une crainte inexprimable, sous une douleur qu'aucunes larmes n'auraient pu soulager. L'obscurité enveloppa le pèlerin agenouillé près du lonibcau de marbre; elle enveloppa la femme voilée que la terre avait laissée sortir; elle enveloppa l'être livré

aux chimères qui les coaleinplait l'un et l'aulre. Je ne vis, je n'entendis plus rien...

Une main qui se posait sur mon épaule vint me réveiller. C'était celle de Laura.

Elle s'était laissée tomber à genoux près du sofa. Son Visfige, plus animé que d'ordinaire, trahissait une vive agitation, et ses yeux hagards venant à rencontrer les miens, leur expression égarée me fit tressaillir :

-- Qu'est-il donc arrivé? demandai-je. Qui a pu vous effrayer ainsi?...

Elle regarda par-dessus son épaule, du côté de la porte entr'ouverte, — approcha ses lèvres de mon oreille, — et répondit, murmurant à peine :

— Mariant — • la figure près du lac, — vous savez bien?... les pas que nous entendions hier soir, — je viens de la voir!... je viens de lui parler!

— Qui donc, pour l'amour du ciel?

— Anne Catherick!...

J'étais si troublée par l'agitation peinte sur le visage et dans les gestes de Laura, et tellement absorbée par les impressions du rêve que je venais de faire, que lorsque ce nom franchit les lèvres de ma sœur, je demeurai sous le coup de cette révélation subite, les pieds cloués au sol et la contemplant dans un silence effaré.

Laura elle-même était trop complètement perdue dans le souvenir de ce qui venait de lui arriver pour prendre garde à l'effel que sa réponse avait produit sur moi : — J'ai vu Anne Catherick; j'ai parlé à Anne Catherick, répéta-t-elle, comme si je n'avais pas dû l'entendre, Oh! Marian, j'ai tant de choses à vous dire. Venez, — nous pourrions être dérangées, ici. Venez sans retard, dans : ma chambre...

Tout en me pressant ainsi, elle m'avait prise par la 1 main, et, me faisant traverser la bibliothèque, elle me I conduisit dans la pièce, à l'extrémité du rez-de-chaussée, qui avait été disposée, je l'ai déjà dit, pour son usage [ spécial. Là, sauf sa femme de chambre, aucun tiers in- [ discret n'avait le moindre prétexte pour venir nous S surprendre. Elle me fil passer devant elle, ferma la

porte au verrou, et tira les rideaux de perse qui la masquaient à l'intérieur.

La bizarre sensation d'étourdissement qui s'était emparée de moi persistait encore. Cependant une conviction sans cesse croissante que les difficultés contre lesquelles j'avais toujours pensé que nous aurions à lutter, elle et moi, se pressait tout à coup autour de nous, commençait à pénétrer dans mon esprit. Je n'aurais pu l'exprimer par des paroles; — c'est à peine si j'en avais en moi la perception encore obscure : — Anne Catherick, murmurais-je intérieurement, sans que ce nom, répété en vain, m'offrît une idée plus distincte... Anne Catherick!...

Laura m'avait attirée sur le siège le plus proche, une ottomane qui occupait le milieu de la pièce : — Voyez I voyez ceci!... et du doigt elle me montrait le corsage de sa robe.

Je vis alors (je ne m'en étais pas encore aperçue) que la broche perdue était de nouveau fixée à son ancienne place. Il y avait là quelque chose de réel, de tangible, qui sembla fixer, arrêter le tourbillon confus de mes idées, et servit à me calmer un peu.

— Où avez- vous retrouvé votre broche?... Les premières paroles qui me vinrent aux lèvres, en ce moment critique, furent celles qui formulaient cette question si insignifiante.

— C'est elle qui l'a trouvée, Marian.

-Où?

— Sur le plancher du vieil embarcadère... Oh! par où commencer? Comment vous raconter tout cela?... Elle m'a tenu un langage si singulier... eile avait l'air si malade... elle m'a quittée si brusquement!...

A mesure que ses souvenirs lui revenaient en tunuiltc sa voix s'élevait à son insu. La méfiance invétérée qui, nuit et jour, dans ce château, pèse sur mon esprit assiégp , de soupçons, me poussa tout à coup à l'en prévenir, — . tout comme, le moment d'avant, l'aspect de sa broche m'avait suggéré la question que j'ai dite.

— parlez bas! inlerrompis-je. La croisée est ouverte, • et l'allée du jardin passe au-dessous. Commencez par le

LA FIÎMMH: en blanc 3^9

commencement, Laura l Dites-moi, mot pour mot, ce qui s'est pnssé entre cette lemme et vous.

— Faut-il. auparavant fermer la fenêtre?

— iNon; seulement, parlez basi Rappelez-vous, sans plus, qu'il est dangereux, sous le toit de votre mari, de prononcer le nom d'Anne Gatherick... Où l'avez-vous rencontrée d'abord ?

— - A l'embarcadère, Marian. J'étais sortie, vous le savez, pour chercher ma broche, et j'ai d'abord suivi le sentier qui traverse les plantations, pas à pas, regardant à terre avec soin. Je suis arrivée ainsi, après un long trajet, jusqu'à la vieille hutte au bord du lac; et dès que j'y lus entrée, je me mis à genoux pour explorer la plancher. J'y cherchais encore, le dos tourné vers le porte, lorsque j'entendis derrière moi une voie inconnue, d'une extrême douceur : — Miss Fairhe ! disait celte voix.

— Miss Fairlie?

— Oui, mon ancien nom, ce nom cher et familier que je croyais ne devoir plus m'étre jamais donné. Je me relevai en sursaut, non pas effrayée, — car cette voix était trop douce et trop bonne pour faire peur à qui que ce soit, — mais vérilablenient très-surprise. Là, debout, sur le seuil d'où elle me comtemplait, je vis une femme dont le visage m'était complètement inconnu.

— Quel vêtement avait-elle?

— Elle portait une robe blanche, propre et bien faite, et, par-dessus, un misérable chàle de couleur foncée, presque transparent à force d'être usé. Son chapeau était de paille brune, aussi misérable, aussi fatigué que le chàle. Je fus frappée de cette différence de sa robe avec le reste de son ajustement; elle vit sans doute que j'y avais pris garde. — Ke regardez pas mon chapeau et mon chàle, dit-elle, parlant à mots pressés, saccadés,

t comme hors d'haleine; lorsque je ne puis porter du blanc, peu m'importe ce que je mets sur moi. Regardez ma robe tant que vous voudrez. Délie, au moins, je n'ai pas honte... Singulier langage, n'est-il pas vrai? Avant que j'eusse pu dire quoi que ce lût pour m'cxcu-

3r;0 LA FEMME EN BLANC

ser, elle me tendit une de ses mains, et cette main tenait ma broche perdue. Reconnaissante et charmée, je me rapprochai d'elle pour lui dire à quel point je l'étais: -^ Me savez-vous assez de gré, me demanda-t-elle, pour m'accorder une petite faveur? — Oui, vraiment, lui répondis-je. Je serai heureuse de vous complaire en tout ce qui dépendra de moi. — Eh bien! puisque c'est moi qui l'ai retrouvée, permettez que je rattache moi-même cette broche sur votre poitrine... Sa demande était si imprévue pour moi, Marian, de plus elle y mettait une ardeur si extraordinaire, que je reculai d'un pas ou deux, ne sachant trop que décider: — Ah! dit-elle, votre mère m'aurait laissée rattacher celte broche!... Dans sa voix, dans sa physionomie, aussi bien que dans cet appel à ma mère, lait avec l'accent du reproche, il y avait quelque chose qui me rendit honteuse de ma méfiance.

— Vous avez connu ma mère? lui dis-je. Y a-t-il bien longtemps de cela? Vous ai-je, moi, jamais vue avant aujourd'hui?... Ses niains étaient occupées à fixer la broche; elle s'arrêta, et les laissant sur ma poitrine: — Vous ne vous rappelez pas, me dit-elle, par une belle journée de printemps, à Limmeridge, votre mère descendant le petit chemin qui mène à l'école, avec une petite fille à chacune de ses mains? Depuis lors, je n'ai guère eu autre chose à penser, et je me rappelle bien cette journée. Vous étiez une des deux petites filles, et j'étais l'autre. La joUe, la spirituelle miss Fairlie, et Anne Catherick, la pauvre idiote, étaient plus près l'une de l'autre, alors, qu'elles ne le sont aujourd'hui!...

— Vous l'êtes-vous rappelée, Laura, quand elle vous a dit son nom?

— Oui;... je me suis rappelé qu'à Limmeridge, vous m'aviez questionnée au sujet d'Anne Gatherick, en me disant qu'autrefois on lui trouvait une grande ressemblance avec moi.

— Et dites-moi , Laura , qui vous a rappelé tout ceci?

— C'est elle-même qui me l'a rappelé. Pendant que je la regardais, tandis qu'elle était si proche de moi, il m'est

lotit à coup venu à l'esprit que nous nous ressemblions l'une à l'autre. Son visage était pâle, amaigri, fatigué,

— mais la vue de ce visage me causait une sorte de tressaillement : c'était comme si je me fusse regardée au miroir en relevant d'une longue maladie. Cette découverte, — je ne sais pourquoi, — me donna une telle secousse, que pendant un moment il me devint impossible de lui parler.

— Parut-elle blessée de votre silence ?

— Je crains bien qu'elle ne l'ait été quelque peu : — Vous n'avez, me dit-elle, ni le visage ni le cœur de votre mère. Le visage de votre mère était d'une couleur sombre; mais son cœur, miss Fairlie, était le cœur d'un ange. — Croyez, répondis-je, que je suis très-favorablement disposée pour vous, quoique hors d'état, en ce moment-ci, de vous exprimer ce que je sens. Mais pourquoi m'appelez-vous miss Fairlie?... — Parce que j'aime le nom de Fairlie, tandis que j'abhorre le nom do Glyde, s'écria-t-elle avec une violence subite. Jusqu'alors je^n'avais rien vu en elle qui donnât l'idée de la folie; mais, à l'expression de ses yeux, il me sembla qu'elle était en ce moment sous le coup de quelque accès. — ' Je me figurais, lui dis-je, .•— me rappelant l'étrange lettre qu'elle m'avait écrite à Limmeridge, et tâchant de l'apaiser, — je me figurais que vous ignoriez peut-être mon mariage... Avec un amer soupir et se détournant de moi :

— Ignorer votre mariage? répéta-t-elle. Je suis ici parce que vous êtes mariée. Je suis ici pour vous servir de victime expiatoire, avant de me retrouver avec votre mère dans les régions au-delà du tombeau... Tout en parlant ainsi, elle reculait et reculait encore, s'écartant do moi, jusqu'à ce qu'elle se trouvât à l'extérieur de la hutte, et là promenant ses regards de tous côtés, elle semblait écouter avec attention. Lorsque après un instant

[ de silence, elle voulut de nouveau m'adresser la parole, au lieu de revenir près de moi, elle demeura sur le seuil de la porte, s'appuyant des mains aux deux montants :

^ — Hier au soir, dit-elle, me vîtes-vous près du lac? m'entendîtes-vous quand je vous suivais dans le bois?

J'ai attendu bien des jours l'occasion de vous parler seule à seule; — j'ai quitté, la laissant inquiète, effrayée sur mon compte, l'unique amie que j'aie ici-bas; —j'ai couru le risque d'être reconduite dans cet hôpital de fous;^ — et tout cela, pour l'amour de vous, miss Fairlie, pour l'amour de vous!... Ces paroles m'alarmaient, Marian; et pourtant il y avait dans leur accent quelque chose qui m'allait au cœur. C'était de la pitié, une pitié sincère à coup sûr, car elle me donna le courage de demander à cette malheureuse créature si elle voulait bien rentrer dans la hutte et s'asseoir à côté de moi.

— Le tit-elle ?

— Non, Elle secoua la tête, disant qu'il lui fallait rester où elle était, faire le guet, prêter l'oreille, afin qu'aucun tiers ne pût venirnous surprendre. Et, jusqu'à la fin de Tentrevue, elle est restée là, sur le seuil de la cabane, une main appuyée sur chaque montant de la porte; parfois, se penchant tout à coup pour me parler; parfois se retirant tout à coup pour jeter autour d'elle un regard inquiet : — J'étais hier ici, me dit-elle, avant que les ténèbres ne se fissent; j'ai entendu votre conversation avec la dame qui vous accompagnait. Je vous ai entendue dire que vous ne pouviez vous faire croire de lui, ni le forcer à se taire. Ah ! je savais bien ce que ces mots voulaient dire 1 Ma conscience me les expliquait à mesure qu'ils tombaient dans mon oreille. Pourquoi ai-je donc jamais souffert qu'il vous épousât? Oh! mes craintes, — ces craintes mauvaises, misérables, folles!... Elle enfouit, à ces mots, son visage dans les plis usés de son châle, et là, murmurait encore contre elle-même. Je commençais à craindre quelque terrible éclat de désespoir que ni myi ni elle ne pourrions maîtriser : — Tâchez de tous calmer, lui dis-je; tâchez de m'expliquer comment vous auriez pu empêcher mon mariage. Elle retira le châle qui voilait sa figure, et promenant sur moi un regard vague : — J'aurais dû, répondit-elle, avoir assez de cœur pour rester à Limmeridge. Je n'aurais pas dû nie laisser effrayer ainsi par la nouvelle de son arrivée. J aurais dû vous avertir, et vous préserver avant qu'il

fût trop tard. Pourquoi me suis-je à peine trouvé le courage de vous rcrire celte lettre? Pourquoi n*ai-je fait que du mal, qunnd je ne désirais et ne voulais faire que le bien? Oh I mes craintes... mes craintes insensées, misérables, criminelles!... Pour la seconde fois, elle répéta es paroles, el, pour la secofide fois, ramena sur son visage les plis de son pauvre petit châle. Elle était effrayante à voir, effrayante à entendre.

— Vous lui aurez sûrement demandé, Laura, quelles étaient ces craintes sur lesquelles elle revenait avec taat d'insistance?

-- Oui, je lui ai fait cette question.

— Et qu'a-t-elle dit?

— Elle m'a demandé, par manière de réplique, si jo n'aurais pas peur, « moi », d'un homme qui, après m'avoir fait renfermer dans une maison de fous, serait encore disposé, en ayant le pouvoir, à m'y emprisonner de nouveau? — Le craignez-vous encore? lui dis-je. Vous ne seriez pas ici, bien certainement, si vous aviez cette appréhension? — Non, dit-elle; maintenant, je n'ai plus peur... —Je lui demandai ce qui la rassurait. Elle se pencha tout à coup en avant, et me dit : — Ne sauriezvous le deviner?... Je lui fis signe que non : — Regardez-moi, continua-t-elle. Je lui dis alors que j'étais peinée de lui voir l'air si triste et l'aspect si souffrant. Pour la première fois, elle sourit : — Souffrant répétât-elle, oh ! c'est mieux que cela... Vous savez maintenant pourquoi je n'ai plus peur de lui... Et, dites-moi, croyez-vous que je trouverai votre mère dans le ciel?... S'il en est ainsi, me pardonnera-l-e-le ?... J'étais si émue, si étonnée, que je ne pus répondre. — J'ai pensé à cela, continua-t-elle, durant tout le temps où je me dérobais à votre mari, tout le temps oii je suis restée malade. Mes pensées m'ont conduite ici de force... Je veux expier ma faute ;... je veux annuler autant que possible le mal que j'ai fait autrefois... — Je la suppliais, avec toute l'ardeur imaginable, de me dire ce qu'elle entendait par là. Elle me couvrait toujours de son regard distrait et fixe. — Est-ce moi, se disait-elle avec l'accent du doute; est-ce

moi qui annulerai ce mal? Vous avez des amis qui prendront votre défense. Si vous connaissez son secret, il aura peur de vous; il n'osera pas vous traiter comme il m'a traitée. Il vous ménagera dans son propre intérêt, s'il a peur de vous et de vos amis. Que s'il vous ménage, et si c'est à moi que vous le devez... — J'attendais impatiemment la fm de sa phrase; mais, sur ces mots elle s'arrêta.

— Vous avez sans doute essayé d'obtenir qu'elle continuât.

— Sans doute; mais elle s'écarta de nouveau, et alla s'appuyer, de la figure et des bras, contre une des parois de la hutte: — Ohl l'entendais-je dire avec un attendrissement insensé qui m'effrayait, que seulement je puisse reposer dans la même fosse à côté de votre mère ! que je puisse m'éveiller près d'elle, lorsque sonnera la trompette des anges, et lorsqu'à ce signal de résurrection, la tombe rendra ses morts!... Marianl je tremblais de la tête aux pieds,... il était horrible de l'entendre parler ainsi : —Mais ceci n'est point à espérer, reprit-elle, se détournant un peu comme pour me regarder encore^ une pauvre étrangère comme moi n'a pas droit à un si beau privilège. Je ne reposerai pas sous la croix de marbre que j'ai lavée de mes propres mains, et que, poup l'amour d'elle, j'ai faite si blanche et si pure... Obï^ non... oh! non! La pitié de Dieu, non celle de l'homme,, me conduira vers elle, là où les méchants cessent de poursuivre, là où les fatigués trouvent du repos... E1I(? prononça ces derniers mots tranquillement, tristement, avec un pénible soupir, symptôme d'un inconsolabL' désespoir; puis elle se lut un instant. Un grand troubU se lisait sur son visage; elle semblait penser, ou du moins essayer de penser : — Que disais-je donc tout à l'heure? demanda-t-elle après une pause. Quand votre mère im ,vient à l'esprit, elle en chasse toute autre idée. Que disais-je donc? que disais-je?... Avec autant d'égards e de douceur que je pus, je remis la pauvre fille sur la; 'voie de ses propres pensées : — Ah! oui, oui, reprit-elle,

1 toujours perdue en ses vagues perplexités. Vous éUs

sans secours, en face de voire méchant mari... Oui, c'est bien cela... et il me faut accomplir ce pourquoi je suis venue ici; il faut que je répare le tort que je vous ai fait en reculant, jadis, devant les révélations qui vous eussent sauvée. — Quelle est cette chose que vous avez à me dire? lui demandai-je. — C'est, répondit-elle, le secret dont votre cruel mari a si grand'peur. Je l'ai jadis menacé du « secret », et je l'ai fait trembler; vous l'en menacerez à votre tour, et il tremblera devant vous, comme il a tremblé devant moi... Je la vis alors prendre une physionomie plus sombre, et une sorte d'effarement irrité se peignit dans ses yeux. Elle étendit sa main vers mois par un geste distrait, ininteUigible : — Ma mère connaît le secret, disait-elle; il a pesé sur elle, il a flétri la moitié de sa vie... Un jour, quand je fus grande, elle m'en dit quelque chose, à « moi », et, le lendemain, votre mari....

— C'est cela, c'est cela... poursuivez m'écriai-je involontairement, que vous a-t-elle dit de votre mari?...

— Arrivée là, Marian, elle s'arrêta de nouveau....

— Et ne dit rien de plus?

— Elle se mit à écouter avec avidité: — Chut! murmura-t-elle, dirigeant vers moi sa main par ce même geste vague et flottant, chut!... — Elle s'écarta obliquement de la porte, lentement, à petit bruit, pas à pas, jusqu'à ce que l'angle du mur l'eût dérobée à mes yeux.

— A coup sûr, vous l'avez suivie?

— Oui, mes anxiétés me donnèrent le courage de me lever et de la suivre. Juste au moment où j'arrivais sur le seuil, elle reparut tout à coup, du côté opposé à celui par lequel je l'avais perdue de vue; elle avait fait le tour de la hutte : — Le secret? lui dis-je tout bas... Restez, et dites-moi le secret!... Elle me saisit le bras, et me jeta un regard insensé, plein de terreur ; — Pas à présent, dit-elle; nous ne sommes pas seules... On nous guette. Venez ici, demain, à la même heure!... et venez seule 1... Entendez-vous?... venez seule!... Elle me repoussa dans la huile par un brusque mouvement, et je cessai de la voir.

— OhîLaura, Laura !...encoreune chance perdue! Que j'eusse été près de vous, et certes elle ne vous eût pas échappé. De quel côté l'avez- vous vue disparaître ?

— Vers la gauche, là où le sol fléchit tout à coup, où le bois est le plus épais.

— Vous étes-vous élancée au-dehors 1 l'avez-vous appelée ?

— Comment l'aurais-je fait? La peur me tenait immobile et muette.

— Mais, enfin, quand vous avez pu bouger, quand vous êtes sortie ?..

— Je suis revenue ici en courant, pour vous dire ce qui était arrivé.

— Avez-vous vu, avez-vous entendu quelqu'un dans la plantation ?

— Non... quand je l'ai traversée, tout y était tranquille et silencieux...

Je m'arrêtai un moment pour réfléchir. Cette troisième personne, qu'on supposait avoir assisté secrètement à l'entrevue, était-ce une réalité ou une création chimérique évoquée par les alarmes d'Anne Catherick? Il était impossible de le savoir. Une seule chose demeurait certaine, c'est que, sur le point même de tout découvrir, nous venions d'échouer encore, d'échouer absolument, irrévocablement, à moins qu'Anne Catherick ne fût exacte au rendez-vous qu'elle avait donné, pour le lendemain, dans la hutte, au bord du lac.

— Etes-vous bien sûre de m'avoir dit tout ce qui s'est passé? m'avez-vous répété, mot pour mot, tout ce qui s'est dit! demandai-je à ma sœur.

— Je le crois, répondit-elle. Je n'ai pas votre mémoire, Marian; mais j'étais si fortement impressionnée, intéressée à ce point, qu'aucune circonstance un peu essentielle n'a pu m'échapper.

— Ma chère Laura, les plus insignifiantes bagatelles ont leur importance, lorsque Anne Catherick s'y trouve mêlée. Réfléchissez encore... Ne lui serait-il pas échappé par hasard, quelque allusion à l'endroit où elle réside actuellement.

— Aucune dont je me souvienne.

— N'aurait-elle pas fait mention d'une compagne, fl'une amie?... d'une femme qu'on appelle mistress Cléments?

— Oh! oui! oui!... J'oubliais ce détail. Elle m'a dit que mistress Cléments se plaignait de ne pas l'accompagner au lac pour veiller sur elle, la priant et la suppliant de ne pas se hasarder seule dans ces environs.

— Est-ce là tout ce qu'elle a dit de mistress Cléments?

-- Oui, c'est tout.

— Et n'a-t-elle rien ajouté sur l'endroit où elle se réfugia quand elle quitta Todd's- Corner?

— Rien. J'en suis 'parfaitement sûre.

— Ni sur les résidences qu'elle a eues depuis? ni sur ce qu'a été sa maladie?

— Non, Marian, pas un mot. Dites-moi, je vous en prie, ce que vous pensez de tout ceci. Je ne sais qu'en penser moi-même; je ne sais que faire.

— Voici, sœur aimée, ce que vous ferez : vous irez demain à l'embarcadère, ainsi qu'il a été convenu. On ne saurait dire de quel intérêt peut être votre seconde entrevue avec cette femme. Vous ne serez pas, cette fois, abandonnée à vous-même. Je vous suivrai à bonne distance; personne ne me verra, mais, en cas d'accident, je me tiendrai à portée de votre voix. Anne Catherick échappa naguère à Walter Hartright; hier encore, elle vous a échappé. Quoi qu'il arrive, elle ne m'échappera pas, à « moi »...

Les yeux de Laura lisaient attentivement dans les miens.

— Vous croyez, dit-elle, à ce secret dont mon mari aurait peur? Supposons, Marian, qu'il n'existât, après tout, que dans l'imagination d'Anne Catherick; supposons qu'elle désirât seulement me voir et me parler, en vertu de ces vieux souvenirs qui lui semblent chers? Son attitude était si étrange, qu'elle m'a presque donné des méfiances. Est-ce que, sur d'autres points, vous vous en rapporteriez à cette femme ?

-- Je ne m'en rapporte à rien, Laura, si ce n'est à mes propres observations sur la conduite de votre mari. Je juge les paroles d'Anne Galherick d'après les actions de sir Percival... et je crois à l'existence d'un secret...

Je n'en dis pas davantage, et me levai pour quitter la chambre. Certaines pensées me troublaient, que j'aurais pu lui révéler si nous eussions causé plus longtemps ensemble, et dont la connaissance aurait eu des dangers pour elle. L'influence du rêve terrible auquel elle m'avait arraché projetait je ne sais quelle ombre sinistre sur chaque nouvelle impression que les incidents, successivement racontés par elle, avaient produite dans mon esprit. Je sentais se rapprocher l'avenir annoncé par tant de sombres présages ; ils me glaçaient d'un inexprimable ellroi; ils m'imposaient, de force, la conviction que d'impénétrables desseins présidaient à ce long enchaînement de complications qui, maintenant, nous enveloppait de ses nœuds. Je pensais à Hartright tel que je l'avais vu, des yeux du corps, quand il était venu me dire adieu, tel que je l'avais vu dans mon rêve, des yeux de l'esprit, — et je commençais, moi aussi, à me demander si nous ne progressions pas, les yeux bandés, vers un but fixe et inévitable.

Tandis que Laura montait toute seule, je sortis pour m'aller recueillir dans les allées voisines du château. La manière dont Anne Catherick s'était séparée d'elle m'avait donné le vif désir, que je gardai secret, de savoir comment le comte Fosco passait son après-midi; elle me faisait me méfier des résultats de ce voyage soUtaire d"où sir Percival était revenu peu d'heures auparavant.

Après les avoir cherchés de tous côtés sans rien découvrir, je rentrai au château, oii j'explorai, l'une après i'autre, toutes les pièces du rez-de-chaussée. Aucune qui ne fût vide. Je revins dans le vestibule, et montai Icscalier pour me rendxe auprès de Laura. Comme je passais le long du couloir, madame Fosco ouvrit sa porte, et je fis halte pour lui demander si elle savait ce qu'étaient devenus son mari et sir Percival. Elle me répondit affirmativemenii. Moins d'une heure auparavant, elle les avait vus

LA FEMME EJ^ BLANC .'KiO

tous les deux de sa lenctre. Le comte avait levé les yeux vers elle avec sa bonté ordinaire, et, toujours attentif comme il l'était pour les moindres choses, il l'avait prévenue qu'il sortait avec son ami, projetant une longue promenade...

Une longue promenade ! Depuis que je les voyais ensemble, jamais pareille partie n'avait été concertée entre eux. Sir Percival n'aimait pas d'autre exercice que l'équitation, et le comte (quand il m'escortait, c'était pure politesse), n'avait de goût pour aucune sorte d'exercice.

Revenue prés de Laura, je m'aperçus qu'en mon absence, elle avait débattu avec elle-même cette question imminente de la signature de l'acte, à laquelle nous avions omis de songer, emportées par l'intérêt de l'entretien relatir à son entrevue avec Anne Catherick. Ses premières paroles, quand je la revis, m'exprimèrent la surprise qu'elle éprouvait à ne pas se voir mandée dans la bibliothèque, pour y comparaître devant sir Percival.

— Vous pouvez vous rassurer à cet égard, lui dis-je. Pour le présent, au moins, ni votre résolution, ni la mienne ne seront mises à une nouvelle épreuve. Sir Percival a modifié ses projets. L'affaire de la signature est ajournée.

— Ajournée? répéta Laura stupéfaite. Qui vous l'a dit?

— J'en ai la parole du comte Fosco; et je crois que nous sommes redevables à son intervention du brusque changement survenu dans les idées de votre mari.

— Ce que vous me dites là, Marian, me semble impossible. Si, comme nous le supposons , ma sign-ature n'est réclamée que pour procurer à sir Percival un argent dont il a le plus pressant besoin, comment la question peut-elle être ajournée?

— Je crois, Laura, que nous avons en mains de quoi résoudre cette question. Avez-vous oublié la conversation entre sir Percival et son avocat, que naguère j'ai surprise sous le vestibule?

^ Non; mais je ne me souviens pas...

— Moi, je me souviens. Deux alternatives furent propo-

3G0 LA ï^EMME EN BLANC

posées. L'une consistait à vous faire signer le parchemin; l'autre à gagner du temps, en souscrivant des billets à trois mois. Cette dernière ressource est évidemment celle à laquelle on a recours aujourd'hui, et nous pouvons nous abandonner à l'espérance que, d'ici à quelque temps, nous n'aurons plus le contre-coup des embarras de sir Percival.

— 0ht Marian, vos pronostics sont trop favorables pour être vrais !

— En vérité, mon aimée?... Tout à l'heure encore, vous me comphmenliez sur ma bonne mémoire et vous semblez maintenant vous en méfier. Je vais aller chercher mon « Journal » et vous verrez si j'ai tort ou raison...

Je sortis et rapportai immédiatement le volume.

En nous référant au paragraphe relatif à la visite de l'avocat, nous constatâmes que je m'étais fort exactement rappelé les deux alternatives soumises au choix de son client. L'assurance que ma mémoire m'avait servie, en cette occasion tout aussi fidèlement que de coutume, soulagea mon esprit presqu'autant que celui de Laura. Dans l'incertitude périlleuse de notre situation actuelle, il serait difficile de dire quels intérêts d'avenir peuvent dépendre de la régularité avec laquelle mon « Journal » est tenu, et du plus ou moins de confiance que je puis avoir dans la fidéUté de mes souvenirs au moment où je les y transcris jour par jour.

La physionomie et l'attitude de Laura m'indiquèren que cette dernière considération l'avait frappée aussi bien que moi-même. En somme, pourtant, ce n'est qu'un détail peu essentiel, et j'ai presque honte de le mentionne? ici, tant il jette une triste lumière sur i'isolemenl el l'abandon où nous sommes. Il faut vraiment avoir à compter sur bien peu de chose, pour que celte découverte de la confiance que je puis placer dans ma niL-moire soit presque saluée comme le serait celle d'un nouveau protecteur!

Le premier coup du diner nous sépara. Il venait à peine de sonner, quand sir Percival et le comte rentrèrent de leur promenade. Nous entendîmes le maître du château

l'aire pleuvoir sur les domestiques une grêle de reproches parce qu'ils étaient en retard de cinq minutes; et son hôte s'interposait/ comme d'ordinaire, pour prêcher le sangfroid, la patience et la paix.

La soirée est maintenant terminée. Il n'est rien survenu d'extraordinaire. Mais, dans la conduite de sir Percival et" du comte, j'ai remarqué certaines particularités qui m'ont fait rentrer chez moi, fort inquiète sur le compte d'Anne Catherick et sur les résultats que peut amener la journée de demain.

J'en sais assez, à l'heure qu'il est, pour être certaine que, des aspects divers sous lesquels se montre sir Percival, le plus trompeur, et par conséquent le moins favorable, est celui où il déploie le plus de courtoisie. Or, il est revenu de cette longue promenade avec son ami beaucoup plus poli qu'il ne l'était depuis longtemps, plus particulièrement vis-à-vis de sa femme. Elle se montra surprise, et moi je fus secrètement alarmée quand m'appela par son petit nom, lui demandant si elle avait eu, dans ces derniers temps, des nouvelles de son oncle, s'informant de l'époque où mistress Vesey serait invitée par elle à venir à Blackwaler-Park; bref, multipliant les petites prévenances, les attentions délicates, de manière à nous rappeler l'époque haïssable où, à Limmeridge- House, il sollicitait la main de Laura. C'était pour commencer, un mauvais signe; et je trouvai d'un présage plus mauvais encore qu'il fît semblant, après le diner, de s'assoupir dans un coin du salon, et que son regard sournois nous suivît pourtant, moi et ma sœur, quand il put croire que ni l'une ni l'autre, nous ne soupçonnions sa ruse. Je n'ai jamais douté que cette soudaine excursion qu'il a faite, à lui tout seul, n'eût eu pour but d'aller à Welmingham questionner mistress Catherick; — mais ce qui s'est passé ce soir m'a donné à craindre que l'expédition n'ait pas été entreprise en vain, et qu'il se soit procuré les renseignements dont, à coup sûr, il était

en quêle. Si je savais oii trouver Anne Catlierick, je me lèverais demain à l'aurore pour aller l'avertir.

Tandis que je ne devinais que trop bien comment l'attitude présente de sir Percival devait être interprétée, le comte, en revanche, m'apparaissait sous un jour entièrement nouveau pour moi. Ce soir, pour la première fois, il m'a permis de l'entrevoir dans le rôle d'un homme sensible; — je ne raille pas; car, autant que je puis croire, ies sentiments dont je parle étaient réels, et non joués.

Par exemple, il était* calme et un peu abattu; ses yeux, sa voix exprimaient une compassion dont il contenait l'élan. Il portait (comme en vertu de quelque rapport caché entre son élégance la plus voyante et ses sentiments les plus profonds) le plus magnifique gilet dans lequel nous l'eussions vu encore, — étoffe de soie d'un vert de mer très-pâle, délicatement ornée de belles tresses d'argent. Sa voix descendait aux inflexions les plus tendres; son sourire trahissait une admiration, une préoccupation toutes paternelles chaque fois qu'il s'adressait à Laura ou à moi. Il pressa, sous la table, la main de sa femme, dans un moment oii elle le remerciait de quelques menues prévenances qu'il avait eues pour elle. Ils échangèrent un toast conjugal : — A votre santé, à votre bonheur, cher ange ! disait-il avec un regard humide et tendre. Il ne mangeait presque rien, et il soupirait, et il répondait: « Mon bon Percival! » quand son ami se moquait de lui. Après le dîner, il prit Laura par la main, et lui demanda si elle voudrait bien « lui procurer la douceur d'entendre un air joué par elle? Par pur étonnement, elle céda. Il s'assit près du piano, tandis que sa chaîne de montre reposait en plis nombreux, ' comme un serpent aux écailles dorées, sur la verte protubérance de son gilet. Sa tête énorme penchait languis» samment d'un côté, et deux de ses doigts d'un blanc jaunâtre battaient doucement la mesure. Il apprécia hautement le choix de la musique, et admira le jeu de ma sœur, non, comme le pauvre Harlright, avec un innocent plaisir puise à la source de la mélodie, mais avec le goût, la science pratique d'un vrai connaisseur, apte à so

rendre compte d'abord du mérite de la musique qu'on lui joue, et, en second lieu, delà mnnière dont elle est exécutée. Comme la nuita|)pro(^liait, il demanda avec instance « que les cbnrniaiilos lueurs du jour mourant fussent respectées », et (lu'on n'apporlùt pas encore les lampes. De ce pas muet qui me fait horreur, il vint me trouver, à la fenêtre éloignée oii je restais debout afin de n'être pas sur sa route, afin même de pas le voir, — - et me pria d'appuyer sa protestation contre les lampes. Si sculemet l'une d'elles avait pu le consumer sur la place, Je serais descendue la chercher moi-môme à la cuisine.

— Vous devez aimer, j'en suis sûr, disait-il doucement, ce crépuscule anglais, tremblant et modeste. Ah ! je l'aime, moi. Cette admiration innée que j'ai pour tout ce qui est noble, grand et bon, je la sens, durant une soirée comme celle-ci, purifiée par le souffle du ciel. La nature a pour moi tant de charmes impérissables, tant d'attendrissements inextinguibles! Je suis bien vieux, malheureusement; bien vieux et bien gras : des épanchements qui siéraient à vos lèvres, miss Halcombe, ressemblent, sur les miennes, à je ne sais quelle ironique.plaisanterie.il est pourtant dur d'être ainsi ridiculisé dans mes accès de sensibilité, comme si mon âme avait, elle aussi, pris des années et du ventre. Remarquez, chère lady, cette clarté rose qui meurt à la cime des arbres. Est-ce qu'elle ne pénètre pas votre cœur comme elle pénètre le mien?. .

Il s'arrêta, — leva les yeux sur moi, — et récita les fameux vers de Dante sur la « Première heure du soir » avec une émotion, une mélodie, qui semblaient ajouter leur propre charme à ceux de cette poésie incomparable.

— Bahl s'écria-t-il tout à coup, lorsque la dernière cadence de ces immortelles strophes eut expiré sur ses lèvres; je rends ma vieillesse absurde, et ne réussis qu'à vous fatiguer tous! Fermons donc la fenêtre ouverte sur mon cœur, et revenons au monde tel qu'il est, c'està-dire exigeant et positif. Je vote, Percival, l'admission des lampes. Lady Glyde, — miss Halcombe, — Eléanor, ma bonne femme, — laquelle de vous aura la bonté de faire ma partie aux dominos ?...

3G'f LA F E Al ME EN DLANC

H s'adressait à nous toutes; mais il regardait spécialement Laura.

Elle avait appris à partager la crainte que me causait l'idée d'oiTenser cet homme, et accepta immédiatement sa proposition. C'était plus que je n'eusse pu faire en ce moment. Aucune considération ne m'aurait pu réduire à m'asseoir à la même table que lui. Ses yeux, à travers l'obscurité du crépuscule, toujours plus épaisse, semblaient pénétrer au fin fond de mon âme. Les vibrations de sa voix, passant sur chacun de mes nerfs, me donnaient chaud et froid. Mon rêve, dont les mystérieuses terreurs m'avaient hantée par intervalles durant toute cette soirée, écrasait maintenant mon esprit sous le poids de pressentiments intolérables et d'une angoisse difficile à rendre. Je revis la blanche tombe, et la dame voilée perçant la pierre funèbre pour venir se placer à côté d'Hartright.

Au. plus profond de mon cœur, la pensée de Laura jaillit comme une source et vint l'inonder d'une amertume qu'il n'avait jamais connue. Au moment où, se rendant à la table de jeu, elle passait devant moi, je saisis sa main et j'y posai mes lèvres, comme si cette soirée devait à jamais nous séparer. Tandis qu'ils me regardaient tous fort étonnés, je m'élançai dans le jardin par la portefenélre ouverte devant moi, fuyant leurs regards, et voulant ainsi me dérober à moi-même.

Nous nous séparâmes, ce soir-là, plus tard qu'à l'ordinaire. Vers minuit, le silence qui nous entourait fut rompu par les frémissements mélancoliques d'une brise sourde qui se ghssait parmi les arbres. Nous avions tous senti l'atmosphère se refroidir soudainement; mais le comte iut le premier qui prit garde à ce vent furtif dont It soulïle s'élevait. Tandis qu'il allumait une bougie pour moi, il s'arrêta tout à coup, et marquant ses paroles du geste :

— Écoutez bien! me dit-il... il y aura domain du changement...

t 19 juin. » — Les incidents d'hier tri'averlissaient de fîie tenir prête, plus lot ou plus tard, aux chocs les plus rudes. La présente journée dure encore, et a déjà vu se produire ce qui pouvait arriver de pis.

Les calculs les plus exacts que j'eusse pu faire avec Laura nous amenaient à penser qu'Anne Catherick avait dû arriver à la hutte du lac, hier dans l'après-nnidi, vers deux heures et demie. En conséquence, nous convînmes que Laura ferait une simple apparition aujourd'hui à la table du lunch, et qu'elle saisirait la première occasion pour se glisser hors du château; j'y resterais après elle pour sauvegarder les apparences, et je la suivrais aussitôt que je pourrais m'échapper avec quelque sécurité. Si quelque obstacle imprévu ne venait pas se jeter à la traverse, l'adoption de celte marche la mettrait ^. même de se rendre, avant deux heures et demie, au vieil embarcadère; et, quittant la table à mon tour, je me trouverais, avant trois heures, embusquée en lieu sûr, vers la limite des plantations.

Le changement de temps que la brise de la nuit dernière nous avait fait prévoir se manifesta dès le matin. Il pleuvait à verse quand je me levai, et la pluie continua jusqu'à midi; les nuages alors se dispersèrent; le 3iel reprit son azur, et le soleil, brillant de nouveau, nous apporta la promesse d'une belle après-midi. Le désir que j'avais de savoir au juste comment sir Percival et le comle emploieraient le commencement de cette journée, ne se trouva guère apaisé en ce qui concernait le premier des deux, quand je l'eus vu nous quitter immédiatement après le déjeuner, et sortir seul malgré la pluie. Il ne nous dit ni où il allait ni à quelle heure il serait de retour. Nous le vimes passer rapidement sous

les (enêlres de la salle à manger, avec ses bottes de chasse et son « waterproof », et ce lut tout.

Le comte mena tranquillement la matinée, sans mettre le pied dehors; tantôt, par instants, dans la.bibliothèque, tantôt dans le salon, où il essayait sur le piano quelques fragments de musique, et se fredonnait à lui-même quelques cantilènes. S'il fallait ne tenir compte que des apparences, le côté sentimental de son caractère persistait encore à se révéler. Il était silencieux, susceptible d'attendrissement, et tout prêt, pour peu qu'on l'y provoquât, à soupirer, à languir en masse, comme seuls les hommes très-gras peuvent et languir et soupirer.

L'heure du lunch arriva, et sir Percival n'était pas revenu. Le comte prit à table la place de son ami, — dévora d'un air plaintif les trois quarts d'une tarte aux fruits, arrosés par lui d'un grand bol de crème, — et quand il eut fini, nous expliqua la portée méritoire du haut fait qu'il venait d'accomplir : — Le goût des douceurs, nous disait-il avec son accent et ses gestes les plus attendris, est l'instinct le plus innocent de la femme et de l'enfance. J'aime à l'avoir en commun avec eux; — c'est un hen de . plus entre vous et moi, chères ladies...

Laura quitta la table au bout de dix minutes. J'étais vivement tentée de l'accompagner. Mais si nous étions sorties toutes deux ensemble, le soupçon ne pouvait manquer de naitre; et, ce qui aurait été pire encore, si Anne Gatherick venait à voir Laura sous l'escorte d'une personne qui lui était inconnue, nous devions, selon toute probabilité, à partir de ce moment, perdre sa confiance, et la perdre pour jamais.

J'attendis donc, aussi patiemment qu'il me fût possible, l'arrivée du domestique qui venait enlever le couvert. Lorsque je quittai la salle, aucun symptôme, soit hors du château, soit au-dedans, n'avait encore annoncé le' retour de sir Percival. Je laissai le comte ayant un morceau de sucre entre ses lèvres, vers lequel s'élevait avec effort, tout le long du gilet magnifique, le perroquet aux penchants vicieux, pendant que madame Fosco, assise devant son mari, contemplait ce drame à deux personnages

avec autant d'attention que si, de sa vie, elle n'eût jamais rien vu de pareil. En cheminant vers la plantation, j'évitai avec grand soin de me trouver en vue des fenêtres de la salle à manger. Personne, elTectivemont ne m'aperçut, et personne ne me suivit. Il était alors, à ma montre, trois heures moins un quart.

Une fois parmi les arbres, je pris une rapide allure, pendant environ la moitié du chemin. A partir de ce moment, je ralentis le pas, et n'avançai plus qu'avec précaution, — mais je ne vis personne et n'entendis aucune voix. Petit à petit, j'arrivai en vue du chevet de rembarcadère; —je m'arrêtai pour écouter; —puis, continuai de marcher jusqu'à me trouver presque tout contre la muraille du fond, ce qui devait me permettre d'entendre toute personne causant à l'intérieur. Le silence pourtant restait le même : ni de près ni de loin, aucun indice ne m'arrivait qui attestât la présence d'un être vivant.

Après avoir exploré le bâtiment sur ses deux côtés, sans rien découvrir, je me permis d'en faire compéltement le tour et de regarder dans l'intérieur... La hutte était vide.

J'appelai : « Laural » d'abord doucement, puis de plus

^en plus haut. Personne ne répondit et personne ne parut.

Pour autant que je pusse voir ou entendre, en fait de

créatures vivantes aux environs du lac et de la plantation,

j'étais absolument seule.

Mon cœur se mit à battre avec violence; mais je gardai mon sang-froid, ei j'explorai d'abord la hutte, puis ses entours et surtout le devant du petit édifice, cherchant quelques traces qui pussent me dire si, oui ou non, Laura était parvenue jusque-là. A l'intérieur du bâtiment, aucun signe qu'elle y lut entrée; mais, au-dehors, des pas marqués sur le sable m'apprirent qu'elle avait passé ea cet endroit.

Je découvris les traces de deux personnes; — de larges empreintes qui semblaient être celles d'un pied d'homme, puis des empreintes plus petites — dont je pus constater les dimensions en y insérant moi-même mon pied, — et qui, je m'en tins pour assurée, devaient être les traces de

3GS LA FEMME EN lîLANC

Laura. Le sol, devant la hutte, était ainsi marqué dans tous les sens. Sur un des côtés du bâtiment, fort prés du mur, abrité par la projection du toit, je découvris aussi un petit trou dans le sable, — pratiqué de main d'homme, on n'en pouvait douter. Je ne fis que le remarquer en passant, et me détournai ensuite immédiatement pour suivre ies traces, aussi loin [que je le pourrais, et marcher dans la direction qu'elles viendraient à m'indiquer.

Elles me conduisirent, à partir du côté gauche de la hutte et le long de la hmite des arbres, à une distance que j'évalue être de deux à trois cents « yards », — et une fois là , le sol sablonneux n'en laissait plus voir aucun vestige. Comprenant que les personnes dont je suivais la piste devaient nécessairement être rentrées sous la plantation à cet endroit même, j'y pénétrai, moi aussi. Tout d'abord, je n'y pus découvrir aucun sentier, — mais je finis par en trouver un, à peine indiqué parmi les arbres, et je le suivis. Il me conduisit, pendant quelque temps, dans la direction du village, jusqu'à un point où un autre sentier le croisait , et où je dus faire halte. Les broussailles croissaient, épaisses, des deux côtés de ce second sentier. J'hésitai, arrêtée et y plongeant mes regards, ne sachant trop quel chemin j'avais à prendre; en ce moment, je vis sur une branche d'épine quelques fragments de frange arrachés d'un chàle de femme. En examinant de plus près cette frange, il fallut bien me convaincre qu'elle avait appartenu à un chàle de Laura; et, à l'instant même, je m'engageai dans le second sentier. Celui-ci m'amena finalement, et j'en fus très-soulagée, sur les derrières du château. Je dis que j'en fus trèssoulagée, attendu la conclusion que j'en tirai que Laura, pour quelque motif inconnu, avait dû revenir avant moi en suivant cette route indirecte. Je rentrai par la bassecour et les communs. La première personne que je rencontrai, en traversant le vestibule des domestiques, fut mistress Michelson, la femme de charge.

— Savcz-vous, lui demandai-je, si lady Glyde est ou non revenue de sa promenade?

— Milady est rentrée, il y a peu de temps, avec sir

Percival, rôpondil la tbimne de charge. Je crains, miss ïlalcombe, qu'il ne soit arrivé quelque chose de bien malheureux...

Le cœur me manqua tout à coup : — Ce n'est pas d'uû accident que vous voulez parler ? lui dis-je d'une voix affaiblie.

— Non, non, — Dieu merci! aucun accident. Mais my- :ady est remontée chez elle, tout en larmes; et sir Percival m'a enjoint de donner congé à Fanny, qui doit quitter la maison d'ici à une heure...

Fanny était la femme de chambre de Laura; une bonne et afïeclionnée jeune fille qui était auprès d'elle depuis des années; — la seule personne , dans le château , sur le dévouement et la fidéhté de qui nous pussions compter.

— Où est Fanny? demandai-je.

~ Dans ma chambre, miss Halcombe. Cette jeunesse est tout à fait bouleversée ; je l'ai fait asseoir là pour qu'elle lâche de se calmer un peu.

J'allai dans la chambre de mistress Michelson, et j'y trouvai Fanny qui pleurait amèrement dans un coin, sa malle déjà -fermée à côté d'elle.

Elle ne put aucunement m'expliquer son brusque renvoi. Sir Percival avait ordonné qu'on lui payât un mois de gages à la place du temps qu'on lui devait, et qu'elle partit sans retard. Aucune raison n'avait été donnée, aucun reproche élevé contre elle. Il lui avait été interdit d'en appeler à sa maitresse, interdit même de la voir un instant pour prendre congé. Elle devait s'en aller, sans explication ni adieux, — et s'en aller immédiatement.

Lorsque j'eus consolé la pauvre jeUne fille par quelques paroles amicales, je lui demandai où elle se proposait de passer la nuit. Elle me répondit qu'elle songeait à se retirer dans la petite auberge du village, l'hôtelière étan' une femme respectable, bien connue des domestiques d.^. Blackwaler-Park. En partant de bonne heure, le lendemain, elle pourrait retourner directement chez ses amis du Cumberland, sans s'arrêter à Londres où elle n'avait jamais mis le pied.

Je pressentis, à l'instant, que le départ de Fanny nous oITrait, pour communiquer avec Londres et avec Limmeridge-House, un moyen sûr qu'il pouvait être très-important de saisir. Je lui dis, en conséquence, qu'elle devait s'attendre à recevoir dans la soirée quelque message de sa maîtresse ou de moi, et pouvait compter que nous tâcherions toutes deux de lui venir en aide dans l'épreuve, peut-être provisoire, qu'elle allait subir en nous quittant. Ces paroles dites, je lui offris une poignée de main, et montai au premier étage.

La porte par laquelle on arrivait à la chambre de Laura était celle d'une antichambre donnant sur le couloir. Quand je voulus l'ouvrir, je m'aperçus que le verrou intérieur était poussé.

Je heurtai aussitôt, et la porte fut ouverte par cette lourde et grosse servante dont l'insensibilité, digne d'une bûche, avait mis ma patience à une si rude épreuve le jour où je trouvai le chien blessé.. Depuis, j'avais découvert qu'elle s'appelait Margaret Porcher, et qu'elle était la plus maladroite, la plus sordide, la plus entêtée de nos femmes de service.

La porte ouverte, elle se plaça aussitôt sur le seuil, et se tint devant moi dans un silence obstiné, grimaçant je ne sais quel sourire.

— Pourquoi restez-vous là? lui dis-je. Ne voyez-vous pas que je veux entrer.

— Ah! oui, mais il ne faut pas... Ce fut toute la réponse que j'obtins, avec une autre grimace plus accentuée encore que la première.

— Comment osez-vous me parler ainsi? Faites-moi" place à l'instant!... •

Elle étendit de chaque côté, comme pour me barrer le passage, un gros bras orné d'une main rouge, et, de sa tête slupide, elle m'adressait lentement un geste négatif.

— Ce sont les ordres de monsieur, disait-elle, toujours en branlant la tête.

J'eus besoin de tout mon empire sur moi-même pour m'empêcher de discuter l'affaire avec elle, et pour me remettre en mémoire que toute parole sur ce sujet devait

èUo dorciiavaiU adressée à son maître. Je tournai le dos à celte péronnelle , et descendis immédiatement pour chercher ce digne patron. Je le dis à regret, ma résolution de conserver mon sang-froid malgré tous les motifs d'irritation que sir Percival pourrait me donner, cette résolution si sage était, en ce moment, aussi complètement oubliée que si je ne l'eusse jamais prise. Du reste, — après tout ce que j'avais souffert et contenu, dans cette maison, — je trouvais un véritable bien-être à me sentir si en colère.

Le salon et la salle du déjeuner étaient vides l'un comme l'autre. Je me rendis dans la bibliothèque ; et là je trouvai, avec madame Fosco, sir Percival et le comte. Tous trois étaient debout, fort près l'un de l'autre, et sir Percival tenait à la main une petite bande de papier. Au moment oîi j'ouvris la porte, j'entendis le comte qui lui disait : — Non!... mille fois non !...

J'allai droit au maitre du château, et, le regardant bien en face :

— Dois-je comprendre, sir Percival, lui demandai-je, que l'appartement de votre femme est une prison, et que cette prison a pour geôlière la fille de service- chargée de vos ordres ?

— Oui, c'est là justement ce qu'il vous faut comprendre, me^ répondit-il. Et prenez garde que ma geôlière ne reçoive double consigne ! prenez garde que votre chambre aussi ne se change en prison 1

— Prenez garde, vous, à vos procédés envers votre femme!... et prenez garde à vos menaces contre moi ! disjo, éclatant tout à coup dans le premier feu de ma»colère 1/Anglelerre a des lois qui protègent les femmes contre i'in suite et la cruauté. Si vous faites tomber un cheveu de la tête de Laura, si vous osez empiéter sur ma liberté, advienne que pourra, j'en appelle immédiatement à ces lois 1

Au lieu de me répondre, il se tourna vers le comte.

— Que vous disais-je? demanda-t-il. Et, maintenant, qu'en dites-vous ?

— Ce que j'en ai déjà dit, répondit le comte : Non, encore une fois.

Même absorbée comme je l'étais par ma véhémente indignation, je sentais, à ce moment, ses yeux gris, calmes et froids, arrêtés sur mon visage. Ils se détournèrent de moi, aussitôt qu'il eut parlé, pour jeter à sa femme un regard significatif. Madame Fosco vint immédiatement se placer à côté de moi, et, une fois là, interpellant sir Percival^ avant que lui ou moi eussions pu reprendre la parole :

— Veuillez m'accorder un instant d'attention, lui dit-elle, de sa voix claire et froidement contenue. J'ai à vous remercier de votre hospitalité, sir Percival, et à vous dire que je ne compte pas en profiter plus longtemps. Je ne saurais séjourner dans une maison où les dames sont traitées comme l'ont été, aujourd'hui, votre femme et miss Halcombe!...

Sir Percival recula d'un pas, et, dans un silence de mort, la contempla de ses yeux grands ouverts. La déclaration qu'il venait d'entendre, — déclaration que madame Fosco, il le savait aussi bien que moi, ne se serait jamais permise sans l'autorisation de son mari, — semblait le pétrifier d'étonnement^ Le comte, toujours debout à côté de sa femme, la contemplait avec l'admiration la plus enthousiaste.

— Elle est sublime! se disait-il à lui-même. Tout en parlant, il se rapprochait d'elle, et lui prenant la main, la passait sous son bras : —Je suis à votre service, Eléanor, continua-t-il avec une dignité tranquille que je ne lui avais jamais vue auparavant. Je suis également au service de miss Halcombe, si elle me fait l'honneur d'accepter toute l'assistance que je puis mettre à sa disposition.

— Par le diable! que voulez- vous dire?... s'écria sir Percival, au moment oîi le comte, sa femme au bras, s'acheminait tranquillement vers la porte.

— La plupart du temps, je veux dire ce que je dis; mais, cette fois, je veux dire ce que dit ma femme, répondit l'impénétrable Italieu. Nous avons, pour le moment, changé de rôles, et je pense exactement comme.,, madame Fosco...

Sir Percival froissa le papier qu'il tenait dans sa niain, et venant se placer, avec un autre blasphème, entre le comte et la porte :

— Gomme vous voudrez... dit-il à demi-voix, avec Taccent de la rage déçue. Comme vous voudrez, et nous A'crrons ce qui en arrivera... Sur ces mots, il quitta 1» oibliolhèque.

j Madame Fosco interrogea son mari du regard : — Il s'en est allé bien soudainement, dit-elle. Qu'est-ce que cela signifie?

— Gela signifie qu'à nous deux nous venons de rappeler à la raison le plus mauvais caractère des Trois-Royaumes, répondit le comte. Cela signifie, miss Halcombe, que lady Glyde ne sera plus soumise à un traitement indigne, et que l'impardonnable insulte dont vous avez été l'objet ne se renouvellera plus. Laissez-moi vous exprimer mon admiration pour voire courageuse conduite dans un moment des plus critiques.

— Admiration sincère, insinua madame Fosco...

— Admiration sincère, répéta le comte, écho docile de sa moitié. i

Je n'avais plus, pour me soutenir, cette force que je puisais naguère dans ma résistance à l'injustice, à l'outrage. L'inquiel besoin que j'éprouvais de revoir Laura ; de savoir ce qui s'était passé à l'embarcadère, le sentiment de l'impuissance à laquelle j'étais réduite, faute de connaître au juste les incidents qui venaient d'avo'.r lieu, tout cela pesait sur moi d'une manière intolérable.

Je' tâchai de sauver les apparences, en parlant au comte et à sa femme sur le ton qu'eux-mêmes venaient d'adopter vis-à-vis de moi. Mais les paroles expiraient sur mes lèvres; — la respiration me manquait, — mes yeux se tournaient involontairement du côté de la porte. Lp comte, qui comprenait mon anxiété, ouvrit cette porte et sortit, ayant soin de la tirer après lui. Au même moment, sir Percival descendait bruyamment l'escalier. Je les entendais se parler tout bas au dehors, tandis que madame Fosco, de son accent le plus calme et avec toutes les

formes de l'étiquette, m'assurait de là joie qu'elle éprouvait, pour le compte de tous, de ce que la conduite désir Percival ne les avait pas obligés, elle et son mari, à quitter Blackwater-Park. Elle parlait encore, lorsque la porte se rouvrit, et le comte, y passant la tête •/

— Miss Halcombe, dit-il, je suis heureux de vous informer que lady Glyde a repris dans cette maison l'autorité qui lui appartient. J'ai pensé que vous aimeriez mieux apprendre de moi que de sir Percival la nouvelle de cet heureux changement; — c'est pourquoi je suis revenu tout exprès vous l'annoncer.

~ Délicatesse admirable!... dit madame Fosco, remboursant au comte, en même monnaie et avec le même accent, le tribut d'admiration qu'il lui payait naguère si volontiers. Il sourit, s'inclinant, comme s'il répondait ainsi au compliment de quelque étranger courtois, et recula pour me laisser passer.

Sir Percival attendait debout dans le vestibule : comme je m'élançais sur l'escalier, je l'entendis appeler avec impatience le comte resté dans la bibliothèque.

— Qu'attendez- vous là? disait-il... J'ai à vous parler

— Et j'ai à réfléchir, moi, pendant quelques instants... Attendez Percival, attendez !... nous causerons de cela un peu plus tard...

Ni lui, ni son ami n'en dirent plus long. Parvenue au palier du premier étage, je pris ma course le long du couloir, et, dans ma précipitation, je laissai ouverte la porte de l'antichambre; — en revanche, je fermai, dès que j'y eus pénétré, celle de la chambre à coucher.

Laura était assise tout au fond de cette pièce; ses bras reposaient sur une table et sa ligure était cachée dans semains. Elle se releva comme en sursaut, poussant un cr. de joie dès que je parus à ses yeux.

— Comment êtes-vous ici? me demanda-t-elle... Qui vous a permis d'entrer ? Ce n'est pas sir Percival, j'imagine ?...

Inquiète, avant tout, de savoir ce qu'elle avait à me raconter, je ne pus d'abord lui répondre... Les questions que j'avais à lui poser m'occupaient trop exclus. vîmcnt.

Mais Lauro, de son côlc, tenait tellement à savoir ce' qui s'élail passé en bas, qu'il devint impossible de résister à sa curiosité. Elle répétait sans cesse sa question.

— Naturellement, c'est le comte, lui répondis-je avec mpaticnce. Qui donc aurait, dans le château , assez

d'influence?...

Elle m'interrompit avec un geste de dégoût.

— Ne me parlez point de lui,'s'écria-t-elle, le comte est la plus vile créature qui soit au monde! Le comte n'est qu'un misérable espion!...

Avant que ni elle ni moi n'eussions articulé une parole de plus, deux ou trois petits coups, frappés doucement à la porte de la chambre à coucher, vinrent nous causer une vive alarme.

Je n'étais pas encore assise, et je courus d'abord vérifier qui ce pouvait être. Au moment où j'ouvris la porte, madame Fosco se. trouva devant moi, tenant mon mouchoir dans sa main.

— Vous avez laissé tomber ceci au bas des degrés, miss Halcombe, me dit-elle, et j'ai cru qu'en retournant chez moi, je pouvais vous rendre le service de vous le rapporter... Sa figure, naturellement pâle, était, en ce moment, d'une blancheur de spectre, si bien que je ne pus m'empécher de tressaillir en la voyant. Ses mains ordinairement si sûres et si posément adroites, tremblaient avec violence; ses yeux qui, par-dessus mon épaule, allaient chercher Laura au fond de la chambre, semblaient ceus d'une louve affamée.

Avant de frapper, elle avait écouté !... Je lisais ceci sut son blême visage, dans le tremblement de ses mains, dans l'expression des regards quelle jetait sur ma œur.

Après un instant d'attente, elle se détourna de moi, sans mol dire, et se relira lentement.

Je refermai la porte : — Oh! Laura! Laura! m'écriai-je, nous paierons bien cher, toutes deux, le jour où il vous a plu de dire que le comte était un espion!

— Vous-même, Marian, sachant ce que je sais, vous lui auriez donn'' ce nom. Anne Catherickne se trompait pas.

une tierce personne nous guettait, en elïet, hier dans la plantation; et cette tierce personne...

— Êles-vous sûr que c'était le comte?

— J'en ai la certitude absolue. Il est l'espion de sir Percival. Il s'était chargé de le renseigner; c'est lui qui a posté sir Percival, et lui a fait faire le guet toute la matinée pour nous surprendre, Anne Catherick et moi.

— Est-ce qu'Anne est découverte? L'avez- vous vue près du lac?

— Non.. Elle a dû son salut à ce qu'elle n'y est pas venue. Lorsque j'arrivai à l'embarcadère, personne encore n'était là.

— Vraiment? vraiment ?.

— J'y entrai, puis j'attendis, assise pendant quelques minutes. Mais l'inquiétude où j'étais me fit me relever bientôt pour marcher auxentoursde la hutte. Comme j'en franchissais le seuil, je vis, tout proche de la façade, quelques marques tracées sur le sable. Je me baissai pour les examiner, et finis par reconnaître un mot écrit en gros caractères. Ce mot c'était : Regardez !

— Et vous avez écarté le sable pour creuser dessous?

— Comment le savez-vous, Marian?

— J'ai vu moi-même cette cavité, en suivant vos trace:. jusqu'à la hutte. Mais continuez., continuez!

— Eh l^jenl oui, j'écartai le sable à la surface du sol, et j'arrivai bientôt à découvrir, sous ce sable, une bandelette de papier qui portait des caractères écrits. Ce manuscrit était signé des initiales d'Anne Catherick.

— Où est-il?

— Sir Percival me l'a pris.

— Pourriez- vous vous rappeler ce qu'il contenait? Pensez-vous que vous seriez en état de me le redire?

— Pour ce qui est de la substance, je m'en charge, Marian. Il était très-court. Vous vous le seriez rappelé mot pour mot, vous.

— Tâchez de me dire, avant de passer outre, le sens général de cet écrit...

Elle fit ce que je lui demandais. Je transcris ici, exac-

temenl comme elle me les dicta, les lignes suivantes :

« J'ai été vue avec vous, hier, par un vieillard de grande taille et de forte corpulence; il a fallu courir pour me dérober à lui. Heureusement qu'il n'était pas assez agile pour me gagner de vitesse, et il a perdu ma trace parmi les arbres. Je n'ose pas risquer de revenir ici, aujourd'hui, à la^ même heure. J'écris ceci pour vous en avertir, et je le cache dans le sable, à six heures du malin. La première fois que nous reparlerons du secret de votre méchant mari, ce sera dans un endroit sûr, ou pas du tout. Tâchez d'avoir patience. Je vous promets que vous me reverrez, et cela bientôt. »

L'allusion au « vieillard de haute taille et de forte corpulence » (expression que Laura était certaine de m'avoir exactement répétée) ne laissait aucun doute sur l'identité de l'indiscret témoin. Je me rappelai avoir dit à sir Percival, en présence du comte, le jour d'avant, que Laura était allée à l'embarcadère, en quête de sa broche perdue. Très-probablement, le comte l'y avait suivie, selon ses habitudes officieuses, afin de la rassurer au sujet de la signature, aussitôt après m'avoir annoncé, dans le salon, que sir Percival avait changé de projet. Le cas échéant, il n'avait pu arriver dans le voisinage de l'embarcadère qu'au moment même oij Anne Gathel'ick l'avait découvert; sans nul doute, aussi, c'était en la voyant quitter précipitamment Laura, et prendre la fuite, qu'il avait cru devoir courir après elle; poursuite vaine, comme on l'a vu. Il n'avait pu rien entendre de la conversation antérieure à ce moment. La distance qui séparait le château du lac, et l'exacte comparaison de l'heure à laquelle il m'avait quittée dans le salon, avec celle où Laura et Anne Gaiherick avaient eu leur premier entretien, ne nous laissaient pas, 'à-dessus, le moindre doute.

Arrivée, sur ce point du moins, à une conclusion bien établie, ma curiosité portait ensuite, en première ligne, sur les découvertes que sir Percival avait pu faire, une

fois en possession des renseignements fournis par le comte Fosco.

— - Comment en êtes-vous venue à vous laisser enlever ]a lettre? demandai-je. Qu'en fites-vous lorsque vous l'eûtes retirée du sable où elle était enfouie?

— Après l'avoir parcourue d'un bout à l'autre, répondit-elle, je l'emportai avec moi dans la hutte, pour m'as seoir et la relire plus à mon aise. Pendant que cette lecture m'absorbait, une ombre se projeta tout à coup sui le papier. Je levai les yeux; et je vis sir Percival qui, de bout sur le seuil, m'examinait.

— N'avez- vous pas essayé de cacher la lettre?

— J'essayai, comme vous dites,... mais il m'arrêta : — Ne vous donnez pas tant de peine, disait-il, j'ai déjà lu ce papier... Je ne pouvais, intimidée,- que le regaider; et, du reste, je ne trouvais rien à dire : — Vous comprenez, j'espère? continua-t-il : j'ai lu ce papier. Il \ a deux heures que je l'ai déterré; c'est moi qui l'ai enfoui de nouveau, prenant soin de récrire le mot destiné à vous le signaler, afin que ce précieux document ne manquât pas d'arriver dans vos mains. Aucun mensonge, cette fois, ne vous tirera de la nasse. Hier, secrètement, vous avez vu Anne Catherick; et, dans ce moment même vous avez en main la lettre qu'elle vous a écrite. Je ne la tiens pas encore, « elle »; mais « vous », je vous tiens. Donnez-moi cette lettre!... Il s'approcha de moi; j'étais seule avec lui, Marian, — que pouvais-je faire? — Je lui remis le papier.

— Que dit-il, quand vous le lui eûtes donné?

— - Tout d'abord, il ne disait rien. Il me prit par le bras, me conduisit hors de la hutte, et promena son regard autour de lui, de tous côtés, comme s'il craignait qu'on eût pu le voir ou l'entendre. Puis, étreignant mdn bras de sa main, et me parlant à voix basse : — Que vous a dit, hier, Anne Catherick? me demanda-t-il... Je veux re savoir à un mot près, et d'un bout à l'autre.

— Et vous le lui avez dit?

— J'étais seule avec lui, Marian;... sa main cruelle meurtrissait mon bras;... que pouvais-je faire?

— Voire bras en porle-t-il encore la nfiarque?... Laissez-moi la voir!

— Pourquoi celte curiosité?

— Je veux la voir, Laura, parce que notre patience doit avoir un terme, et parce que, dès aujourd'hui, notre résistance doit commencer. Celte marque est une arme dont on peut se servir contre lui... Montrez -la -moi suric-champ! -- Je puis avoir, un jour, dans un avenir quelconque, à prêter serment que je l'ai vue.

— Oh! Marian , quel regard!... ne parlez pas ainsi! ijfion bras ne me fait plus mal, maintenant!

— Montrez-le-moi!...

Elle me montra les marques. Il n'y avait pas à s'affliger, à pleurer à gémir sur elles. On dit généralement que nous sommes ou pires ou meilleures que les hommes. Si la tentation vengeresse que quelques femmes ont rencontrée sur leur route, et qui s'est trouvée trop forte pour elles, s'était, en ce moment, offerte à moi... Dieu en soit loué, mon visage ne révéla rien dont la femme de sir Percival pût jamais se prévaloir!... Celte douce créature, toute innocence, toute affection, crut que je tremblais, que je m'affligeais pour elle, — et ne devina pas, autre chose.

— N'y attachez pas trop d'importance, Marian! dit-elle simplement en baissant la manche qu'elle avait relevée. je vous assure qu'à présent mon bras ne me fait plus mal.

— J'essaierai pour vous complaire, chère sœur, de me résigner à tout ceci... C'est bien! c'est très-bien!... Et vous lui avez révélé afars tout ce que vous avait dit Anne Catherick, tout ce que vous m'aviez raconté à moimême.

— Oui, tout. Il le voulait absolument;... j'étais seule avec lui;... qu'aurais-jc pu lui déguiser? '

— Quand vous eûtes fini, dit-il quelque chose?

— Il me regarda, et se prit à rire en lui-même, avec ^ une sorte d'amertume ironique : — Je prétends que vous ne gardiez rien par devers vous, me dit-il; il me faut le feste... Vous m'entendez bien? ». le reste... — Je lui dé-

clarai, solennellement, que je lui avais révélé, sans réserve, tout ce que je savais : — Allons donc î répondit-il; vous êtes mieux au courant qu'il ne vous plaît de le dire. Vous ne voulez point parler ? on vous y forcera bien! Ce que je ne puis obtenir, ici, de vous, je me charge de vous l'arracher, une fois rentré chez moi... Il me conduisit à travers les plantations, par un sentier C[ueje ne connaissais pas, — un sentier où je ne pouvais espérer de vous rencontrer, — et il n'ouvrit plus la bouche 1 que lorsque nous arrivâmes en vue du château. S'arrêtant alors : — Si je vous offre une seconde chance, me dit-il, saurez-vous en profiter? Voudrez-vous , mieux I inspirée, me dire le reste?... Je ne pus que lui répéter mes premières assurances. Il maudit mon entêtement, reprit sa marche, et me fit rentrer au château : — Vous ne pouvez me tromper, disait-il; vous en savez plus que vous n'en voulez dire. Je vous arracherai votre secret, et je l'arracherai tout aussi sûrement à cette sœur qui s'est constituée votre complice. Désormais, plus de chuchottages et de complots entre vous. Vous ne vous reverrez plus que vous n'ayez confessé la vérité. Je vous ferai surveiller jour et nuit jusqu'à ce qu'elle soit sortie de votre bouche... A tout ce que je pouvais dire, il restait sourd. Il me fit monter l'escalier, et me conduisit tout droit à mon appartement. Fanny y était installée, travaillant pour moi, et il lui enjoignit de sortir à l'instant même : — Je m'arrangerai pour que vous ne •joyez pas mêlée à la conspiration, lui dit-il. Vpus quitterez la maison aujourd'hui même. Si votre maîtresse veut une femme de chambre, je me charge de la lui choisir... Il me poussa dans l'appartement, et ferma la porte sur moi; — il mit en sentinelle cette espèce d'idiote;^ Marian ! il avait l'air et le langage d'un fou ! Vous pouvez avoir peine à le comprendre, mais, en vérité, c'est comme je vous le dis.

— Je le comprends, Laura; il est réellement fou; les terreurs d'une conscience coupable lui font littéralement perdre la tête. Dans tout ce que vous m'avez dit, je puise la certitude, la certitude bien positive, que lorsque Anne

CallicricU vous quiUii liier si brusquement, vous étiez sur le point de découvrir un secret qui aurait pu être la ruine de votre méprisable époux. Or, il s'imagine que vous l'avez découvert. Rien de ce que vous pourrez dire ou l'aire ne tranquillisera la méfiance que lui donne le sentiment de ses fautes, et ne convaincra de votre sincéiité celte àme perfide. Je ne dis pas ceci pour vous inquiéter, chère belle. Je le dis pour vous ouvrir les yeux sur votre position, et vous bien convaincre qu'il est absolument nécessaire que vous me laissiez agir de mon mieux en vue de vous protéger contre lui, tandis que la chance est encore en notre faveur. L'intervention du comte Fosco m'a procuré les moyens d'arriver jusqu'à vous; mais demain, peut-être, cette intervention nous sera refusée. Sir Percival a déjà renvoyé Fanny, parce que cette fille a de l'esprit et vous est affeclueusement dévouée; il a choisi pour la remplacer, une femme qui n'a aucun souci de vos intérêts, et que son intelligence obtuse place au niveau du chien de garde attaché dans votre cour. On ne saurait dire à quelles mesures violentes il pourra maintenant avoir recours, à moins que nous ne profitions de nos avantages tandis qu'ils nous restent encore

— Que ferons-nous, Marian? Oh! si seulement nous pouvions quitter cette maison et ne la revoir jamais !

— Suivez mes conseils, chère aimée,... et figurez-vous bien que vous ne serez jamais sans appui, tant que je demeurerai ici avec vous.

— Je le veux croire,... je le crois... Mais, tout en vous occupant de moi, n'oubliez -pas la pauvre Fanny! Elle

■aussi a besoin de secours et de consolations.

— Je ne la perdrai pas de vue. Je lui ai parlé avant dt monter ici, et il est convenu que, ce soir, elle aura de mes nouvelles. Les lettres qu'on met dans la boîte, à Blackwater-Park, n'y sont pas tout à fait en sûreté ; — ['en ai deux à écrire, aujourd'hui, dans votre intérêt; elles ue passeront pas, certainement, par d'autres mains que celles de Fanny.

— De quelles lettres s'agit-il?

— Je veux d'abord, Laura, écrire à l'ossocié de M. Gil-

more; vous savez qu'il nous a promis son aide en toute dilTiculté qui pourrait survenir. Si peu versée que je puisse être dans la connaissance des lois, je suis certaine qu'elles doivent protéger une femme contre des traitements comme ceux que ce misérable nous a Infligés aujourd'hui. Je n'entrerai dans aucun des détaila relatifs à cette Anne Catherick, parce que je n'ai pas de renseignements certains à donner. Mais l'avocat saura que votre i)ras a été brutalement froissé ; il saura que, dans cette chambre même, vous avez été indignement violentée... Avant que je m'endorme, ce soir, ma révélation sera partie.

— Songez, Marian, à l'éclat que vous allez faire !

— Cet éclat même, selon moi, doit nous servir. Sir Percival doit le redouter bien autrement que vous. La perspective d'un éclat, plus que toute autr^, chose, peut l'amener à composition...

A ces mots je me levais; mais Laura me supplia de ne point la quitter.

— Vous le pousserez au désespoir, me disait-elle, et vous décuplerez nos périls...

Je sentais la vérité, —la décourageante vérité, — de ces sages paroles. Mais je ne pus me résoudre à en convenir vis-à-vis de ma sœur. Dans la position redoutable où nous étions placées, il n'y avait pour nous de ressources et d'espérances qu'à risquer les plus grands malheurs. Tout en mesurant mes termes, je le lui dis. Elle accueillit ma déclaration par un soupir amer, mais sans engager là-dessus aucune discussion. Elle s'in- Ibrma seulement de la seconde lettre que je voulais ♦-crire; elle désirait savoir à qui ce'.te lettre devait être .^dressée.

~ A M. Fairlie, lui répondis-je : votre oncle est votre plus proche parent, et le chef de la famille. Il doit intervenir, il faut qu'il intervienne...

Laura secoua la tête assez tristement.

— Je sais, je sais,, continuai-je : votre oncle est un homme du monde, faible, égoïste, calculateur. Mais ce n'cji'. pas, après tout, un sir Percival Glyde ; il n'a pas

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auprès de lui des amis comme le comte Fosco. Je n'allends rien de sa bonté ni dos sentiments affectueux qu'il peut nous porter, à vous ou à moi. Mais il fera tout au monde pour dorloter sa paresse et assurer le repos de sa chère personne. Si, seulement, je parvenais à lui persuader que son intervention actuelle pourra lui épargner dans l'avenir des dérangements inévitables, des ennuis, une responsabilité quelconque, j'obtiendrais bien de lui que, dans son propre intérêt, il se mêlât de nos alTaires. Je sais comment il faut le prendre, Laura ! J'ai la pratique de ce caractère à part.

Obtenez seulement de lui que, pour quelque temps, il me laisse retourner à Limmeridge, et vivre là, bien tranquillement avec vous. J'y serai, je le sens, presque aussi heureuse qu'avant mon mariage... .

Ces paroles donnèrent un nouveau cours à mes pensées Pourrions-nous placer sir Percival devant ce dilemme : ou de s'exposer au scandale de l'intervention légale destinée à protéger sa femme contre lui ; — ou de la laisser, sous prétexte d'une visite à son oncle, jouir provisoirement de tous les bénéfices d'une séparation à l'amiable ? Et pourrait-on s'assurer que, réduit à choisir» entre ces deux alternatives, il dût nécessairement opter pour la seconde ? La chose était douteuse, plus que douteuse. Et pourtant, si peu d'espoir qu'offrît une pareille épreuve, encore méritait-elle d'être tentée. Aussi, faute de savoir ce que je pourrais faire de mieux, je pris le parti de la risquer.

— Votre oncle, dis-je, sera informé du désir que vous venez d'exprimer; et en même temps je demanderai, à ce sujet, l'avis de notre jurisconsulte. Il peut en résulter, il en résultera, j'espère, quelque bien...

Je me levai encore une fois, après ces paroles, et Laura, de nouveau, voulut me faire rasseoir.

— Ne me quittez pas!... disait-elle, avec un malaise évident. Mon bureau est sur cette table... Pourquoi n'écririez-vous pas ici?...

Il m'allait au cœur de lui refuser quoi que ce fût, même dans son propre intérêt. Mais il y avait déjà trop

longtemps que nous étions enfermées tête-à-téte. Exciter de nouveaux soupçons, c'était peut-être nous enlever l'unique chance que nous eussions de nous revoir encore. Il était grand temps de me montrer, tranquille et comme si de rien n'était, parmi les misérables qui, dans ce moment-là même, au rez-de-chaussée, s'occupaient et s'entretenaient de nous. J'expliquai à Laura cette déplorable nécessité, que je l'amenai à comprendre aussi bien que moi.

— D'ici à une heure, ou peut-être moins, lui dis-je, vous me verrez revenir, chère petite. Pour aujourd'hui, le plus mauvais est passé. Tenez-vous tranquille, et ne craignez rien!

— La clef est-elle sur la porte, Marian? Puis-je m'enfermer ?

— Oui, sans doute; voici la clef. Poussez le verrou, et, jusqu'à ce que je remonte, n'ouvrez à personne!...

Je l'embrassai, en la quittant. Ce fut un vrai soulagement pour moi, tandis que je m'en allais, d'entendre grincer la clef dans la serrure, et de savoir ma sœur libre d'ouvrir ou de fermer sa porte.

t 19 juin. » -- J'étais à peine arrivée sur le palier, quand ce bruit de porte fermée me suggéra la précaution de clore aussi ma chambre, et de ne jamais en sortir sans en emporter la clef avec moi. Mon « Journal » était déjà mis à l'abri, avec d'autres papiers essentiels, dans le tiroiide ma table; mais mille petits articles de bureau demeu raient à la libre disposition des allants et des venants. EntrG autres, un cachet portant la devise, assez commune, do deux colombes qui boivent dans la même coupe, et quelques feuilles de papier brouillard sur lesquelles se trouvait l'empreinte des dernières lignes que, la nuit dernière, j'avais tracées ici même. Grossies par les soupçons

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qui, dûsonuais, luisaient parlie de moi-même, ces bagatelles me semblaient dangereuses à laisser sans gardien; — et le tiroir lui-même, tout fermé qu'il lut, ne me paraissait pas sulfisamment garanti en mon absence, tant que je n'en aurais pas soigneusement interdit /approche.

Aucun indice ne m'apprit qu'il lut enlro quelqu'un dans la chambre pendant que je causais avec Laura. Mes alTaires de bureau (que le domestique avait ordre de ne jamais mettre en ordre) étaient éparpillées sur la table comme à l'ordinaire. Le seul détail, à elles relatif, qui m'étonnât quelque peu, fut que mon cachet se trouvait très-bien rangé, dans la même petite auge de laque où je place mes crayons et ma cire. Or, il n'est pas dans mes habitudes, assez peu ordonnées (j'en conviens à regret), de le loger en cet endroit; et je ne me rappelais pas, en effet, l'y avoir mis. Mais comme, d'autre part, je n'avais aucun souvenir de la place exacte où je l'avais négligemment jeté, et comme je pouvais bien aussi, pour une fois, machinalement et par hasard, l'avoir posé où il devait être, je ne voulus pas ajouter, aux perplexités dont es événements de la journée m'avaient rempli l'esprit, une préoccupation quelconque à propos de cette bagatelle. Je fermai la porte, mis la clef dans ma poche, et descendis sans plus de retard.

Madame Fosco était seule sous le vestibule, occupée à contempler le baromètre.

— Il baisse encore, disait-elle ; j'ai bien peur qu'il ne faille s'attendre à de la pluie... Son visage avait repris son expression habituelle, sa nuance normale. Mais la main dont elle me montrait le cadran du baromètre semolait encore frémir quelque peu.

Avaitrelle déjà conté à son mari qu'elle venait d^ surprendre Laura le traitant, en ma présence, de « vi! espion? » Le soupçon, très-fortement enraciné en moi, qu'elle avait dû lui signaler cette injure ; la crainte (d'autant plus irrésistible qu'elle était plus vague) des conséquences que pouvait avoir une pareille dénonciation; la conviction que m'avaient laissée mille petites révélations

involontaires, échappées à madame Fosco, et qui me prouvaient qu'en dépit de sa civilité de commande, elle en voniait encore à sa nièce de se trouver à l'état d'obstacle vivant, entre elle et le legs de dix milles livres sterling; — toutes ces idées firent en même temps irruption ■dans mon esprit; toutes me poussaient à parler dans le vain espoir d'atténuer par mon influence, par mon éloquence plus ou moins persuasive, l'imprudente offense de Laura.

— Puis-je espérer que vous m'excuserez, madame Fosco, si je me permets d'aborder avec vous un sujet particulièrement pénible?...

Elle croisa ses mains devant elle, puis, solennellement, inclina la tête sans prononcer une parole, et, pendant quelques instants sans détourner ses regards des miens.

— Lorsque vous avez été assez bonne pour me rapporter mon mouchoir, continuai-je, je crains beaucoup que le hasard ait fait arriver jusqu'à vos oreilles quelques mots prononcés par ma sœur ; ces mots, je ne veux ni les répéter ni les défendre. Je me permettrai d'espérer que vous ne les avez point jugés assez importants pour en entretenir le comte.

— Leur importance, en effet, est nulle à mes yeux, repartit madame Fosco, avec une brusqueWe significative. Mais, ajouta-t-elle, prompte à reprendre son attitude glaciale, même quand il s'agit de bagatelles, je n'ai pas de secrets pour mon mari. Lorsqu'il a remarqué, tout à l'heure, que j'avais l'air peinée, mon devoir était, je le regrette, de ne pas lui cacher la cause de mon chagrin ; et je vous avouerai franchement, miss Halcombe, que je Ja lui ai fait connaître.

J'avais pressenti le coup; et, cependant, lorsqu'elle prononça ces paroles, je me sentis, de la tête aux pieds, envahir par un froid mortel.

— Souffrez que je vous supplie, madame Fosco,... et que je supplie le comte, avec toute l'ardeur dont je suis capable,... de faire la part de la triste position où ma sœur est placée. Elle parlait tout à l'heure sous le coup des insultes, des injustices que son mari lui a fait subir,

et quand elle laissait échapper ces expressions téméraires, j'affirme qu'elle avait cessé d'être elle-même. Puis--je espérer qu'elles lui seront sagement et généreusement pardonnées?

— Vous le pouvez en toute assurance, dit derrière mo la voix du comte, toujours calme et grave. Avec son allure féline, il s'était glissé hors de la bibliothèque, son livre à la main; et, sans que je m'en fusse doutée, se trouvait à deux pas de nous.

— Lorsque lady Glyde s'est permis ces paroles irréfléchies, continua-t-il, elle a commis envers moi une injustice que je déplore. — et que j'excuse. Ne revenons plus jamais sur ce sujet, miss Halcombe. Accordons-nous pour la laisser tomber dans l'oubli, à partir de ce moment même.

— Vous êtes bien bon, lui dis-je; vous me soulagez au-delà de...

J'essayai de continuer, mais il avait les yeux sur moi. Cet implacable sourire, dont il masque toutes ses pensées, était répandu, inflexible et dur, sur sa face large et polie. La méfiance que m'inspirait son insondable perfidie, jointe au sentiment que j'avais de m'être dégradée en m'abaissant devant sa femme et devant lui, pour nous les concilier, me troubla et me fit perdre contenance à ce point que, parfaitement incapable d'achever ma phrase, je restai devant eux debout et muette...

— Je vous supplie à genoux de ne rien ajouter, miss Halcombe; je suis vraiment honteux que vous ayez cru nécessaire .d'en dire si long... En achevant ces paroles courtoises, il me prit la main. — Oh ! comme je m'en veux et me méprise! oh! comme j'y trouve peu de consolation, même en me di-sant que j'ai souffert tout cela pour l'amour de Laura! — Il me prit la main, qu'il porta jusqu'à ses lèvres venimeuses. Jamais jusqu'à ce moment, je n'avais bien connu toute l'horreur qu'il m'inspirait. Cette innocente familiarité me tourna le sang comme si elle eût été la dernière insulte qu'un homme pût se permettre envers moi. Pourtant, je lui cachai mon dégoût, — jessayai de sourire, ~ et moi, jadis impitoyable dans

mon mépris pour la trompeuse humeur des autres femmes, je fus aussi fausse que la pire d'entre elles, aussi fausse que le Judas dont les lèvres venaient de toucher ma main.

Je n'aurais pas pu conserver ce sang-froid dégradant, — et la certitude que j'en ai me relève seule à mes propres yeux, — s'il avait persisté plus longtemps à tenir ses^ yeux attachés sur mon visage. La fauve jalousie dé Su femme vint à mon secours au moment où il s'emparait de ma main, et détourna forcément l'attention de ce redoutable scrutateur. Les yeux bleus de madame Fosco, ses yeux si froids, s'illuminèrent de clartés nouvelles; ses joues, d'un blanc terne, se teignirent de vives couleurs : en une seconde, elle rajeunit de plusieurs années.

— Comte, dit-elle, vos formes de politesse étrangère ne fjont point appréciées par les Anglaises.

— Pardon, mon ange ! la meilleure Anglaise, et la plus aimée qui soit au monde, sait parfaitement les apprécier... A ces mots, il laissa retomber ma main, et, au lieu d'elle, il porta tranquillement à ses lèvres celle de sa femme.

Je remontai précipitamment pour me réfugier chez moi. Si j'avais eu le temps de la réflexion, mes pensées, quand je me retrouvai seule, m'auraient amèrement fait souffrir. Mais ce n'était pas l'heure de m'abandonner à de vaines rêveries. Fort heureusement pour le calme et le courage qu'il me fallait conserver, c'était l'heure d'agir, d'agir sans repos ni trêve.

Mes lettres à l'avocat et à M. Fairlie n'étaient pas encore écrites, et sans hésiter un moment, je m'occupai de leur rédaction.

Je n'avais pas l'embarras du choix entre mille ressources; — et du moins pour le début de la lutte, je ne pouvais compter que sur moi-même. Sir Percival n'avait, dans le voisinage, ni parent ni amis dont je pusse tenter de réclamer l'intercession. Il était dans les termes les plus froids, — et, pour quelques-unes, dans les plus mauvais termes, — avec les familles de son rang qui résidaient près de lui. Quant à nous, pauvres femmes, nous n'avions

ni père ni frère pour venir dans ce château prendre notre cause en main. Il ne restait donc qu'à écrire ces deux ieltrcs d'une portée si douteuse, — ou à mettre Laura dans son tort, ainsi que moi, et à rendre impossible pour l'avenir toute négociation pacificatrice, en nous échappan secrètement de Blackwaler-Park. Pour légitimer cette seconde alternative, il ne lallait rien moins que les dangers personnels les plus imminents. On devait, avant tout, tenter l'épreuve des lettres; c'est ce qui me les fit écrire.

Je ne parlai point d'Anne Catherick à M. Kyrie, parce que (je l'avais insinué à Laura) ce sujet se trouvait compliqué d un mystère que je n'avais encore pu éclaircir, et dont il eût été par conséquent^ inutile d'entretenir un homme d'afTaires. J'abandonnai à mon correspondant le soin d'attribuer, s'il le voulait, à de nouvelles disputes sur les questions d'argent, l'avilissante conduite de sir Percival; et je le consultai simplement sur la protection que les lois pourraient offrir à Laura, dans le cas où son mari ne voudrait pas permettre qu'elle quittât provisoirement Blackwater-Park et revînt à Limmeridge avec moi. Je le renvoyai à M. Fairlie, pour les détails accessoires de cette dernière combinaison; je lui donnai l'assurance que j'étais autorisée à lui écrire au nom de Laura, et je terminai en le suppliant de faire pour ma sœur , — comme la représentant, et sans perdre une minute, — tout ce qui lui serait humainement possible.

La lettre à M. Fairlie m'occupa immédiatement après. En invoquant son appui, je fis valoir principalement les motifs que j'avais indiqués à Laura comme les mieux faits pour le tirer de son éternelle torpeur; je lui envoyai copie de ma lettre à l'avocat, pour lui bien prouver qu'il s'agissait de choses sérieuses; et je lui présentai notre reiraile à Limmeridge comme le seul compromis capable d'empêcher que le péril et le chagrin actuels de Laura n'aboutissent inévitablement, et dans un assez bref délai, à mettre son oncle de moitié dans les embarras qui la viendraient assiéger.

Quand j'eus fini, cacheté, les deux enveloppes, mis les deux adresses, je retournai chez Laura, lui portant les deux lettres pour la bien convaincre qu'elles étaient écrites.

— Quelqu'un vous a-t-il dérangée? lui demandai-je, quand elle m'ouvrit la porte.

— Personne n'est venu frapper, répondit-elle ; mais, dans la première pièce, j'ai entendu quelqu'un.

— Un homme ou une femme?

— Une femme. J'ai entendu le bruit de sa robe.

— Le bruit que fait la soie?

— Précisément; le « frou-frou » du taffetas... Madame Fosco était bien évidemment venue monter sa

garde. Le mal qu'elle pouvait nous faire directement ne m'inspirait que fort peu de crainte. Mais celui qui pouvait nous venir d'elle, comme instrument zélé des projets de son mari, était trop redoutable pour n'en pas tenir compte. -— Qu'est devenu, le bruissement de cette robe quand vous avez cessé de l'entendre dans votre antichambre? demandai-je à ma sœur. Ne s'en est-il pas allé rasant la muraille tout le long du couloir?

— Oui; je restais immobile, l'oreille tendue, et c'est ce qui est arrivé.

~ De quel côté allait-il?

— Du côté de votre chambre...

Je me mis à réfléchir de plus belle. Ce bruit n'avait pas frappé mes oreilles. Mais j'étais alors profondément absorbée par ma correspondance; de plus, j'ai la main assez lourde, et me sers de plumes d'oie qui grattent bruyamment le papier. Madame Fosco devait entendre le grattemont de ma plume bien plus probablement que je ne devais distinguer le frou-frou de sa robe. Encore une bonne raison (si j'en avais eu besoin) pour ne pas risque:mes lettres dans la boîte du vestibule.

Laura me vit pensive : — Encore des difficultés, ditelle avec accablement. Encore des diflicultés, des périls 1

— Point de périls, répondiâ-je. Quelques petits embarras, c'est possible. Je songe au moyen le plus sûr

Je faire passer mes doux lettres dans les mains de Fanny.

— Vous les avez donc écrites, ces lettres? Oh ! Marian, ne vous exposez pas ! Je vous en supplie, ne courez pour moi aucuns risques !

— Non, non, — n'ayez pas peur!... Quelle heure est-il, maintenant?...

Il était six heures moins un quart. J'avais le temps d'aller à l'auberge du village, et de revenir avant le dîner. Si j'attendais jusqu'au soir, je pourrais fort bien ne pas trouver une seconde occasion de' quitter en toute sûreté le château.

— Laissez la clef dans votre serrure, dis-je à Laura, et n'ayez pour moi aucune crainte. Si vous entendez demander où je ^uis, appelez à travers la porte, et dites que je suis allée prendre l'air!

— Quand serez-vous de retour?

— Sans faute, avant le diner. Courage, ma chère belle. D'ici h demain nous aurons, agissant pour vous, un brave homme dont les idées sont nettes et les intentions sincères. Après M. Gilmore lui-même, notre meilleur ami est certainement l'associé de M. Gilmore...

Un moment de réflexion, dès que je fus seule, me convainquit que je ferais mieux de ne pas me montrer dans mon costume de promenade avant de m'être assurée de ce qui se passait à l'étage inférieur du château. Je ne m'étais pas encore informée de sir Percival, et il fallait savoir s'il était sorti ou non.

Le ramage des canaris dans la bibliothèque, et l'odeur de tabac qui filtrait à travers la porte restée entr'ouvertc, m'apprirent immédiatement où était le comte. J'y jetai, en passant, un coup-d'œil. par-dessus mon épaule, et m'aperçus, à mon grand, étonnement, qu'il faisait pour la femme de charge, avec toutes les recherches de sa po~ litesse obséquieuse, une exhibition complète de ses oiseaux si bien appris.

Il avait dû tout spécialement l'inviter à les venir voir; d'elle-même, en effet, jamais elle n'eût osé pénétrer dans

la bibliothèque. Or les moindres actions de cet homme ont, au fond de chacune d'elles, un mobile parl'aitement défini. En ceci, quel pouvait être son but ?

Ce n'était pas le moment de chercher à pénétrer ses aiotifs. Je me mis en quête de madame Fosco, et la trouvai, selon sa coutume, s'adonnant à sa promenade gyratoire tout autour du grand bassin.

Je ne savais guère quel accueil je recevrais d'elle, à la suite de la crise jalouse dont j'avais été l'innocente cause si peu de temps auparavant. Mais, dans l'intervalle, son mari avait de n'ouveau apprivoisé la tigresse. Elle m'adressa la parole tout aussi poliment qu'à l'ordinaire. Mon seul projet, en l'abordant, était de m'informer si elle savait ce que sir Percival avait pu devenir. Je réussis à faire indirectement tomber la conversation sur ce sujet, et, après quelques minutes d'escrime de part et d'autre, elle finit par me dire qu'il était sorti.

— Lequel de ses chevaux a-t-il pris? demandai-je négligemment.

— Aucun, répondit-elle. Sir Percival s'en est allé à pied, il y aura bientôt deux heures. Autant que j'ai pu le comprendre, il s'agissait de commencer une nouvelle enquêie au sujet de cette femme qu'on appelle Anne Catherick. Le vif désir qu'il parait avoir de ^retrouver ses traces me paraît excéder un peu les bornes de la raison. Sauriez- vous par hasard, miss Halcombe, si la folie de cette femme est réellement dangereuse ?

— Je l'ignore, madame la comtesse.

— Est-ce que vous rentrez?

— Mais, oui.... pourquoi pas! Je suppose qu'il sera bientôt temps de s'habiller pour le diner...

Nous rentrâmes ensemble dans le château. Madame Fosco se traîna paresseusement jusqu'à la bibliothèque dont elle referma la porte derrière elle. Je courus sans retard prendre mon chapeau et mon chàle. Il n'y avait pas une minute à perdre si je voulais aller chercher Fanny dans son auberge, et revenir à temps pour le dmer.

Lorsque je traversai le vestibule, il était absolument désert, et les oiseaux avaient cessé de gazouiller dans la bibliothèque. Je ne pouvais pas m'attarder à de nouvelles investigations, mais tout au plus m'assurer que la route était libre, et quitter alors le château avec les deux lettres bien en sûreté au fond de ma poche.

Une (bis lancée vers le village, je me préparai à la chance de rencontrer sir Percival. Tant que je n'aurais alTaire qu'à lui seul, j'étais bien certaine de ne pas perdre ma présence d'esprit. Et toute femme, maîtresse d'ellemême, peut tenir tête, en n'importe quelle circonstance, à un homme dominé par son humeur. Sir Percival ne m'effrayait pas comme le comte. En me faisant connaître le 'but de sa dernière sortie, la comtesse, au li(;u de m'agiter, m'avait calmée. Tant que le désir de retrouver Anne Gatherick serait chez lui le souci dominant, nous pourrions, Laura et moi, espérer quelque trêve à l'activité de ses persécutions. Aussi était-ce pour nous tout comme pour Anne elle-même, que j'espérais voir échouer les poursuites auxquelles il s'acharnait contre elle. Je l'espérais, dis-je, et c'était l'objet de mes ferventes prières.

Je parvins, d'un pas aussi rapide que la chaleur le permit, au chemin de traverse conduisant vers le village ; je regardais derrière moi, de temps en temps, pour m'assurer que je n'étais pas suivie.

Rien ne me parut avancer dans la même direjiîtion que moi, durant tout ce trajet, si ce n'est un chariot de paysan qui rentrait à vide. Le bruit de ses roues massives ne laissait pas de me gêner un peu; et quand je m'aperçus que ce chariot prenait, de mêjne que moi, le chemin du village, il me parut à propos de m'arrêter pour le laisser passer, et de le suivre de loin lorsqu'il m'aurait devancée. En le regardant avec plus d'attention que je n'avais fait encore, il me sembla que j'apercevais, par intervalles, les pieds d'un homme qui le suivait de fort près; le charretier, au contraire, marchait devant, à côté de ses chevaux. Le chemin de traverse, dans la portion que

je venais de franchir, était si étroit, que le chariot, venant après moi, rasait, à droite et à gauche, les arbres et les buissons; et, pour vérifier si j'avais ou non élé trompée par la vague impression dont je viens de fendre compte, il me fallut attendre qu'il fût passé devant moi. J'avais mal vu, selon toute apparence, car lorsque le chariot eut défilé sous mes yeux, je n'aperçus absolument personne sur le chemin.

J'arrivai à l'auberge sans avoir rencontré sir Percival, et sans avoir pu noter aucun autre incident. L'hôtesse, et j'en fus charmée, avait reçu Fanny avec toute la cordialité possible. Cette bonne fille était installée dans une petite pièce, à l'écart de celle où les buveurs viennent faire tapage, et on lui avait assigné, dans le haut de la maison, une chambre à coucher très-propre. En m'apercevant, elle se remit à pleurer, disant avec assez de vérité, la pauvre enfant, qu'il était « terrible » de se voir ainsi rejetée à travers le monde, comme si elle avait commis quelque faute impardonnable, lorsque personne n'avait rien à lui reprocher, — pas même le maître qui ' l'avait chassée.

— Tâchez, ma fille, de vous résigner, lui dis-je. Votre maîtresse et moi nous vous restons atiachées, et nous prendrons soin que votre réputation n'ait pas à souffrir de tout ceci. Écoulez-moi, maintenant. J'ai fort peu de temps à perdre, et je vais vous confier un message de grande importance. Vous veillerez avec le plus grand soin sur ces deux lettres. Celle oii j'ai mis un timbre doit être jetée à la poste, demain, dès votre arrivée à Londres. Quant à l'autre, adressée à M. Fairlie, vous devez la remettre vous-même en ses mains, aussitôt que vous serez rentrée chez vous. G3rdez-les toutes deux sur vous, et ne les confiez, même pour un moment, à qui que ce soit : elles sont de la dernière importance pour les intérêts de votre maîtresse...

Fanny plaça les lettres dans le corsage de sa robe : — Elles resteront là, miss, dit-elle, jusqu'à ce que vos instructions aient pu être suivies de point en point.

LA FEMME EN IÎL-\NG ?,0r>

— Prenez soin, demain malin, de ne i)as arrivc^r li'op tard i{ la station, conlinnai-je. Et quand vons verrez la femme de charge de Limmeiidgc, dites-lui, tout en la complimentant de ma part, que vous êtes à mon service jusqu'à ce que lady Glyde ait pu vous reprendre au sien. iS'ous nous retrouverons peut-être plus tôt que vous ne pensez. Ainsi donc, gardez bon courage, et ne manquez pas le train de sept heures.

— Merci, miss, merci mille fois! D'entendre votre bonne voix, cela vous remet le cœur. Veuillez présenter mes respects à milady, et lui dire que, pour le temps qui m'b été laissé, j'ai mis les choses en aussi bon ordre que possible... Oh! mon Dieu! mon Dieu!... qui donc l'habillera aujourd'hui pour le dîner?... Tenez, miss, quand j'y pense, cela me navre...

Lorsque je rentrai au château, il|ne me restait guère plus d'un quart d'heure, et pour ma toilette du diner, et pour échanger, avant de descendre, quelques mots avec Laura.

— Les lettres sont dans les mains de Fanny, lui dis-je tout bas, en passant devant sa porte... Comptez-vous diner avec nous?

— Oh ! non, non, — pour rien au monde !

— Serait-il arrivé quelque chose?... Quelqu'un vous aurai l-il encore effrayée?

— Oui, tout à l'heure; sir Percival...

— Est-ce qu'il est entré chez vous ?

— Non, il m'a fait peur en heurtant à la porte : — Qui est là ! ai-je demandé. — Vous le savez, m'a-t-il répondu. Vous déciderez-vous à me dire le reste? Il le faudra bien !... Tôt ou tard, je vous arracherai ce secret... Vous savez où est présentement Anne Catherick! — En vérité, en toute vérité, je l'ignore. — Vous le savez, a-t-il répliqué. Mais, prenez garde! je viendrai à bout de voire entélemenll Je vous arracherai ce que je veux savoir!... |^ Sur ces mots, il s'en est allé... Il s'en est allé, Marian, il y a tout au plus einq minutes...

:iOC, LA FEMME EN BLANC

Donc, Anne n'était pas découverte! Pour ce soir encore, nous étions sauvées. Sir Percival n'avait pas retrouvé la trace perdue.

— Vous descendez, Marian?... Revenez me voir dans la soirée*

— • Oui, certainement. Si je remonte un peu tard, n'allez pas vous inquiéter... Il me faut prendre garde de les blesser en les quittant de très-bonne heure...

Le dernier coup sonna et je partis en toute hâte.

Sir Percival conduisit madame Fosco dans la salle j manger, et le comte m'offrit son bras. Il avait très-chaud, il était très-rouge, et ne paraissait pas avoir donné à sa toilette les soins habituels dont il était si prodigue. Étaitil donc sorti, lui aussi , avant le diner, et son retour avait-il été retardé? ou bien souiïrait-il seulement de la chaleur un peu plus qu'à son ordinaire ?

Quoi qu'il en fût, il était, sans aucun doute, en proie à quelque ennui secret, à quelque anxiété cachée que, nonobstant toute sa décevante habileté, il ne pouvait dissimuler absolument. Pendant toute la durée du repas, il ne parla guère plus que sir Percival lui-même, et, de temps en temps, il jetait du côté de sa femme des regards où se peignait une inquiétude furtiye que je remarquais en lui pour la première fois.

La seule obligation de société que ce qu'il gardait de sang-froid lui permit de remplir avec sa courtoisie habituelle, fut celle de se montrer toujours obstinément civi et attentif à mon égard. Quel dessein perfide il poursul ainsi, je n'ai pu encore le découvrir; mais quel que soi son but, depuis qu'il a mis le pied dans ce château, le moyens dont il s'est résolument servi pour arriver à se^ fins, ont été une invariable politesse envers moi, une in variable humihté envers Laura, et une invariable résistance (coûte que coûte) aux brutales violences de sir Percival. Je soupçonnais déjà ceci lors de sa première intervention en notre faveur, le jour où l'acte fut présenté dans la bibliothèque à la signature de Laura; maintenant, je fais mieux que le soupçonner : — j'en suis certaine.

Lorsque madame Fosco et moi nous nous levâmes pour quitter la table, le comte, se levant aussi, parut vouloir nous accompagner au salon.

— Pû< rquoi vous on allez-vous ? demanda sir Percival... C^1 à « vous » que je parle, Fosco !

— Je m'en vais, parce que j'ai dîné assez, et assez bu, répondit le comte. Veuillez, Percival, excuser l'habitude étrangère que j'ai conlraclcede m'en aller en même temps quelesdamcs, toutcomme j'arrive en même temps qu'elles.

— Laissez donc !... un autre verre de « claret * ne vous fera pas de mal... Reprenez séance comme un bon Anglais... Je voudrais causer tranquillement avec vous, pendant une demi-heure, à côté de ces bouteilles.

— Causer tranquillement. Percival ? je ne demande pas mieux; mais pas à présent, et pas à côté des bouteilles... Un peu plus tard, si vous voulez bien... un peu plus avant dans la soirée.

— Voilà qui est poli, dit sir Percival avec emportement... C'est agir de bien bonne grâce, sur mon âme, que de traiter ainsi quelqu'un dans sa propre maison!...

Je l'avais vu, plus d'une fois, pendant le dîner, regarder le comte d'un air inquiet, et j'avais remarqué que le comte, en revanche, s'abstenait soigneusement de le regarder. Cette circonstance, combinée avec le désir exprimé par le maître de la maison d'un entretien tout à fait intime, et le refus obstiné que lui opposait son hôte, me )remit en mémoire la vaine insistance que sir Percival ^avait mise quelques heures auparavant, à réclamer de son ami un entretien particulier hors de la bibliothèque. Le comte avait ajourné dans l'après-midi cette première requête; il l'ajournait encore à l'issue du dîner. Quel que pût être le sujet qu'ils étaient appelés à discuter ensemble, il était évident que sir Percival lui accordait une grande importance ; — et peut-être le comte l'envisageait-il comme dangereux au même degré, s'il fallait en juger par la répugnance qu'il manifestait à l'aborder.

Ces reflexions s'offrirent à moi pendant notre traversée de la salle à manger au salon. L'irritation avec laquelle sir Percival venait de commenter la retraite désobli-

géante de son ami n'avait pas produit le plus léger elTet sur ce dernier. Le comte nous accompagna obstinément jusqu'à la table à thé, — perdit une ou deux minutes à rôder autour de nous, — puis, passant dans le vestibule, il en revint avec la boîte aux lettres dans ses mains. Il était alors huit heures, — l'heure à laquelle on expédiait régulièrement le courrier de Blackwater-Park.

— N'avez-vous rien pour la poste, miss Halcombe ? me demanda-t-il, s'approchant de moi et me présentant la boîte ouverte.

Je vis madame Fosco qui faisait le thé, s'arrêter tenant la pince à sucre, pour écouler ma réponse.'

— Non, monsieur le comte ; je vous rends grâces. Je n'ai pas de lettres à faire partir aujourd'hui...

Il remit la boîte au domestique qui venait d'entrer dans l'appartement; puis il s'assit au piano, et joua deux Ibis de suite l'air de cette joyeuse chanson des rues de Naples: « La mia Carolina ». Sa femme, qui d'ordinaire était la personne la plus posée dans tous ses mouvements, expédia le thé aussi promptement quej 'eusse pnlo (a ire moi-même, — avala sa tasse en deux minutes, — et se glissa hors du salon sans le moindre bruit.

Je me levai pour en faire autant, — moitié parce que je la soupçonnais de vouloir pratiquer là-haut quelque trahison à l'égard de Laura; moitié parce que j'étais bien résolue à ne pas rester seule dans la même pièce que son mari.

Avant que j'eusse pu gagner la porte, le comte me rappela pour me demander une tasàe de thé. Lorsqu'il fui servi, je tentai une fois encore de m'échapper. Une fois encore, il m'arrêta, en retournant au piano et me provoquant tout à coup à m'expliquer sur une question musicale, dans laquelle il affirmait que l'honneur de son pays était en jeu.

Vainement plaidai-je mon ignorance absolue en fait de musique, et les déplorables défaillances de mon goût en cette matière, il n'en appelait pas moins à mon jugement, de pius belle, avec une véhémence qui coupait court à toutes mes protestations : — Les Anglais et les Aile mands

(c'est ainsi qu'il donnait cours à son indignation) persistaient à reprocher aux Italiens leur impuissance à traiter en musique les genres les plus élevés. Les premiers parlaient sans cesse de leurs oratorios, les seconds, sans cesse de leurs symphonies. Les uns et les autres devaient-ils donc oublier son immortel ami et compatriote^ l'illustrissime Rossini? Qu'était donc le « Mosè » sinon un oratorio sublime, exécuté sur le théâtre au lieu d'être froidement chanté dans une salle de concçrls? Qu'était l'ouverture de « Guillaume Tell », sinon une symphonie pseudonyme? Avais -je entendu jamais le « Moïse eu Egypte »? A supposer que je connusse tel ou tel opéra (il m'en nomma trois ou quatre) il prendrait la liberté de me demander si jamais rien déplus sublime et de plus grandiose a été trouvé par le génie d'un homme? Puis, sans attendre un seul mot ou d'approbation ou dobjection, ne me quittant jamais du regard, il promenait à grand bruit sa main sur le piano, et chantait avec un enthousiasme orgueilleux les morceaux qui devaient enlever mon suffrage. Pour toute interruption, de temps en temps, il me criait d'une voix farouche les titres de ces morceaux : — « Chœur des Egyptiens livrés à la plaie des ténèbres », miss Halcombe ! — « Récitatif de Moïse apportant les tables de la Loi ! » — « Prière des Israélites au passage delà Mer rouge! »— Ah! ah!... Est-ce de la musique sacrée? Est-ce sublime, oui ou non?... — Le piano tremblait sous ses mains puissantes, et les tasses à thé vibraient sur la table, tandis que tonnait sa forte bassetaille et que son pied lourd battait la mesure sur le parquet.

Il y avait quelque chose d'horrible, quelque chose de féroce et de vraiment diabolique dans les éclats de la joie que son chant et sa musique semblaient lui faire éprouver, cocnme aussi dans l'air de triomphe avec lequel il constatait l'espèce de fascination exercée sur moi, tandis qu'intimidée et comme asservie, je me rapprochais vainement de la porte sans oser jamais en franchir le seuil. Je fus enfin délivrée de cette obsession, non par mes propres efforts, mais par l'entremise de sir Percival. Il

m LA FEMME EN BLANC

ouvrit la porte de la salle à manger, et appela pour demander ce que signifiait «ce tapage d'enfer ». Le comte quitta aussitôt le piano : — Ah ! dit-il, si Percival arrive, adieu la mélodie, adieu l'harmonie!... La Muse du chant, miss Halcombe, va s'enfuir épouvantée; et moi, vieuxménestrel chargé d'embonpoint, 11 me faudra exhaler au grand air le reste de mon enthousiasme!... Il passa, disant ceci, sous la verandah, mit ses mains dans ses poches, et reprit c sotto voce t>, dans le jardin, le récitatif de « Moïse ».

J'entendis sir Percival qui, des fenêtres de la salle à manger, appelait son ami. Mais celui-ci n'y prit point garde; il semblait décidé à faire la sourde oreille. Cette « causerie tranquille » après laquelle le maitre de la maison soupirait vivement, elle était encore ajournée, comme elle l'avait déjà été tant de fois, par la despotique et capricieuse volonté du comte.

Depuis le départ de sa femme, il m'avait retenue dans le salon pendant près d'une demi-heure. Comment avaitelle utiHsé ce laps de temps?

Je montai pour m'en enquérir, mais ne fis, à cet égard, aucune découverte; et lorsque je questionnai Laura, il me fut démontré qu'elle n'avait rien entendu. Personne n'était venu la déranger; et la robe de soie n'avait frémi ni dans l'antichambre, ni dans le couloir.

Il était alors neuf heures moins vingt. Après être allée chercher mon « Journal » dans ma chambre, je m'installai chez Laura, et restai à lui tenir compagnie, tantôt écrivant, tantôt m'interrompant pour causer avec elle. Personne ne vint rôder autour de nous, et il ne se passa rien que de très-ordinaire. Nous demeurâmes ensemble jusqu'à dix heures. Je la quittai alors, après quelques paroles d'encouragement et lui souhaitant une bonne nuit. Elle referma sa porte derrière moi, lorsque nou« fûmes bien convenues que je viendrais la voir, le lendemain matin, avant toute autre démarche.

J'avais encore, avant fle me livrer moi-même au sommeil, quelqnes lignes à écrire dans mon « Journal » ; et en descendant au salon, lorsque j'eus définitivement

quille Laura, je résolus de n'y taire qu'une apparition, simplement pour offrir mes excuses, et de me retirer ensuite chez moi, une heure plus tôt qu'à l'ordinaire.

Sir Percival, ainsi que le comte et sa femme, y tenait séance. Le premier bâiilait dans un grand fauteuil; le comte lisait; madame Fosco agitait un éventail autour de son front. Par un phénomène étrange, elle était cette fois très-rouge. Elle qui se vantait de n'être jamais incommodée par la chaleur, en souffrait évidemment, ce soir- là.

— Je crains, madame la comtesse, lui dis-je, que vous ne soyez pas tout à fait bien portante.

— C'est justement, répondit-elle, la remarque que j'allais vous adresser. Vous êtes pâle, ma chère...

« Ma chère » ! c'était la' première fois qu'elle employait, vis-à-vis de moi, cette expression familière, ! Elle avait aussi sur le visage, en articulant ces mots, un sourire insolent.

— Je souffre de la tête, ainsi que cela m'arrive souvent, répondisje d'un ton froid.

— Ah! vraiment. Faute d'exercice, je suppose? Une promenade, avant le diner, voilà justement ce qu'il vous eût fallu... Elle avait prononcé le mot « promenade » d'un ton singulièrement emphatique. M'aurait-elle, par hasard, vue sortir? Au fond, cela m'importait peu. Les lettres, maintenant, étaient saines et sauves entre les mains de Fanny.

— Venez fumer, Fosco 1 dit sir Percival, qui se levait, regardant son ami avec une sorte d'inquiétude

— Volontiers, Percival, quand ces dames se seront retirées, répondit le comte.

— Excusez-moi, comtesse, de vous donner l'exemple, dis-je à mon tour. Pour un mal de tête comme le mien, il n'est tel remède que le lit...

Je pris congé d'un chacun. Sur le visage de cette femme, au moment où nous nous donnâmes la main, reparut le même insolent sourire. Sir Percival ne m'accordait aucune attention. Il regardait avec impatience madame Fosco, \aquelle ne semblait pas S8 disposer à partir en même

temps que moi. Le comte, derrière son livre semblait se sourire à lui-même. A cette « causerie tranquille », sollicitée par sir Percival, un obstacle s'offrait encore; — et l'obslacle, cette fois, c'était la comtesse.

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