La femme et la coopération [microform]
La Femme et la Coopération : il y a deux questions dans ces deux mots. Qu’est-ce que la Femme peut faire
pour la Coopération ?
Qu’est-ce que la Coopération peut faire pour la Femme ?
Ce que la femme peut faire pour la Coopération ? Tout ! C’est d elle certainement que dépend son développement ou son avortement. Je ne parle, il est vrai, que de la coopération de consommation. Et pourquoi ? Parce que c’est la femme qui y fait les achats, soit elle-même, si son mari est ouvrier, soit par l’intermédiaire de la cuisinière, si son mari est bourgeois ou employé.
C’est donc de sa bonne volonté et de sa ponctualité à se servir au magasin cooi>ératif que dépend uniquement le succès de celui-ci. Vainement le mari sera le coopérateur le plus convaincu ; il ne le sera jamais assez ]>our prendre le panier à la main et aller lui-même acheter les j)rovision.s du ménage . Il n’a d’autre ressource que de catéchiser
sa femme et de tâcher de lui inculquer l’esprit coopératif.
Or, je dois dire que, jusqu’à présent, les femmes n’ont pas toujours montré un vif empressement à entrer dans cette voie. Sans doute, il y en a beaucoup qui le font, et la preuve c’est qu’il y a beaucoup de sociétés coopératives qui sont prospères et qui ne peuvent l’être, je le répète, que parce que les femmes veulent bien aller à leurs magasins !
Mais encore plus nombreuses les sociétés coopératives mourantes ou mortes par la faute des femmes, qui n’ont pas voulu les soutenir et ont préféré continuer leurs achats chez l’épicier du coin ou chez le boulanger, soit parce qu’elles le trouvent plus aimable que remployé de la coopéra, tiv© et parce que, comme il a plus de temps à perdre, elles peuvent faire avec lui des causettes plus longues, soit peut-être aussi parce qu’elles peuvent se donner avec lui le plaisir de marchander et la douce illusion de l’avoir « mis dedans » soit surtout peut-être parce que le marchand en ce monde est le grand tentateur et que les femmes, depuis Eve qui écouta le serpent, ont toujours aimé les tentateurs!
Ce sont surtout les cuisinières, dans les classes bourgeoises, qui opposent a la Coopération une résistance enragee.
On sait le motif de cette haine. J’ai connu des dames qui, pour la désarmer abandonnaient à leur cuisinière la part des bonis c/ui leur revenait.
Bienveillance inutile ! Cela ne leur faisait oas le même nlaisii^ oue de recevoir le sou par franc de la main du
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marchand. J’en parle avec quelque amertume parce que ce sont elles, les cuisinières, qui ont tué une société coopérative de Montpellier dont j’avais été un peu le parrain et qui avait brillamment débuté. Elles ont réussi à l’étrangler au bout de deux ans, et même il en est qui avaient fait vœu de m’empoisonner... Et, dans la bouche d’un « cordon-bleu », cette menace ne laisse pas que d’être inquiétante.
Non seulement il dépend des femmes que la Coopération vive ou meure, mais c’est d’elles encore que dépend son orienta, tioni, son programme, sa puissance de transformation sociale, la question de savoir si la Coopération restera une boutique ou si elle deviendra la Cité future.
Dans une conférence que M“® Yon- Lampérière a donnée l’autre jour au Musée social, pour la « Société du Progrès féminin », elle a parlé de la nécessité d’initier les femmes non seulement à la pratique mais à l’idéal de la coonération.
En effet, quand les femmes se décident à adhérer à une société coopérative, c’est seulement dans l’espoir de toucher des bonis à la fin de l’année, au prorata de leurs achats. Ceci, elles le comprennent assez vite et le goûtent fort. Mais quand on leur dit que l’idéal de la Coopération serait de distribuer le moins possible de bonis sous forme de répartition individuelle et d’en consacrer la plus grande partie à des œuvres sociales, de solidarité, d’éducation, de propagande, de transformation économique par la création d’ateliers coo-
pératifs, elles protestent. Et ce sont elles qui retiennent le plus grand nombre de sociétés dans l’ornière qu’on appelle bourgeoise mais qu’il vaudrait mieux appeler individualiste.
Quand j’ai demandé, avec Jaurès, au Congrès des sociétés de consommation, en 1900, d’exprimer le vœu que les coopératives réservent la plus grande part de leurs bonis à des œuvres d’utilité générale, les coopérateurs présents m’ont dit ; « Si nous l’appliquons, toutes nos femmes cesseront de se servir au magasin, et nos sociétés n’auront qu’à fermer boutique ». Et le vœu a été
Soit ! transigeons. Qu’on réserve une part des bonis pour les femmes et la famille et qu’elles nous laissent disposer du reste pour l’œuvre virile de l’émancipation sociale.
Il dépend donc des femmes de permettre à la Coopération de faire de grandes choses ou de petites :
La petite, qui est de procurer à ses membres quelque supplément de revenu.
La grande, qui est de réaliser peu a peu une Société nouvelle fondée sur la solidarité.
Voilà ce que les femmes peuvpnt faire pour la Coopération. Et maintenant, qu’est-ce que la Coopération peut faire pour la Femme ?
Elle fera pour les femmes autant que les femmes auront fait pour elle. Elle leur rendra dans la mesure
où elles lui auront donné et même au centuple, car les idées, les œuvres, les institutions, sont moins ingrates que les individus / elles nous récompensent toujours — par le réconfort, par le renouvellement de nos forces et de notre foi — de ce que nous faisons pour elles. Quand Salomon dit ; « Jette ton pain à la surface des eaux », ce n’est pas du pain que nous donnons aux hommes dont il voulait parler, mais c’est du pain que nous donnons aux puissances invisibles, aux idées-forces qui font marcher le monde.
Eh bien ! là où les femmes s’occuperont de la Coopération, la Coopération leur donnera d’abord la place qui leur revient dans l’administration de la société elle^même, dans ses conseils. Il est absurde que les conseils d’administration de la plupart des sociétés coopératives ne soient composés que d’hommes.
Puisque la coopérative de consommation n’est qu’une sorte de ménage agrandi, il serait naturel que la femme dirigeât la société coopérative comme elle dirige le ménage : elle y aurait les mêmes aptitudes. Et, du. reste, un cas tout à fait exceptionnel qui vient de se produire le montre assez. C’est une femme, Duhamel, qui vient de relever la plus considérable et la plus déplorable société de consommation de France de l’abîme où elle s’était laissée choir. Elle a montré des capacités administratives et financières de premier ordre pendant les premiers mois qu’elle a passés au pouvoir... Hélas ! elle n’y est plus maintenant. Et il est à craindre que la société ne dégrinsfole de nou-
veau, aujourd’hui qu’elle est revenue au sexe fort !
Mais cet exemple devrait en susciter des milliers d’autres. Du jour où les femmes seront converties à la Coopération, nous demanderons que, dans les conseils de toutes les sociétés de consommation, un certain nombre de places soient réservées aux femmes socié-
taires. Et ainsi, la société coopérative 'sera^pour la femme la première ecole d’émancipation et de bo<nne division
du travail intersexuel.
La Coopération pourra aussi ouvrir aux femmes des voies nouvelles pour se faire ’du bien à elles-mêmes et a leurs enfants. Par exemple, créer des sociétés d’assistance maternelle pour les femmes enceintes et, après leurs couches, des sociétés pour l’allaitement des nourrissons, dites «Gouttes de Lait», des sociétés pour fournir aux jeunes ouvrières, dans 1.’ intervalle du travail, des salles de repos et des repas a iDon marché, et même, pour celles qui n ont pas de famille, des lo^^ements decents et ^ais; toutes œuvres qui existent déjà, il est vrai, mais qui existent sous forme philanthropique, chantable, et qu il faudrait maintenant créer sous forme coopérative, c’est-à-dire faire creer et administrer par les femmes mernes qui sont destinées à en bénéficier. Et que d’autres domaines encore dans lesquels elles pourraient trouver le moyen de
coopérer ! •
Qu’est-ce que coopérer ? C est s unir
Dour s’aider soi-même : mutual seLf-
help. Or. jusqu’à présent, les
n’ont pas trop aidé les femmes , voila
pourquoi elles feront bien de songer à chercher les moyens de s’aider ellesmêmes.
Voilà pourquoi nous devons saluer avec joie la constitution à Paris d’une Ligne française des Femmes pour la Coopération. Ce ne sera, du reste, qu’une imitation de ce qui a été fait en Angleterre, où existe une semblable association sous le nom de Guilde des Femmes. Elle a été fondée en 1833 et compte aujourd’hui plus de 14.000 membres. Elle s’occupe particulièrement de faciliter la coopération pour les pauvres gens, de créer des maisons de convalescents, et elle s’occupe aussi de l’éducation. Une page du journal anglais The Cooperative News lui est réservée chaque semaine.
Une Ligue de femmes pour la Coopération vient aussi de se fonder en Hollande ;déjà elle compte, d’après les renseia:nemràts fournis par sa vaillante inspiratrice Mme Treub, 230 membres.
En somme, il ne faut pas oublier que la première association humaine a été le ménage et que, malgré quelques déboires, les femmes n’y ont pas trop mal réussi. Elles ont su y prendre, en fait, sinon en droit, une influence considérable et parfois prépondérante. Peutêtre même y ont-elles trop bien réussi, puisque la plupart n’ont plus voulu
en sortir ! .
Mais leur activité doit rayonner désormais hors de cette petite association à deux pour s’exercer avec le mêrne succès dans toutes ces formes d’associations qui ne sont que les cercles
agrandis de la Famille et qui s appellent ; le Syndicat, la Mutualité, la Coopérative.
Ferdinand de Lesseps disait un jour que le succès du Canal de Suez avait été dû au concours des femmes françaises. Puissions-nous dire un jour que le succès de la Coopération est dû aussi au concours des femmes françaises !
Ch. Gide.