‹ La femme et la guerreChapitre 20 sur 20 · K NAROi · texte numérisé non relu

K NAROi

nez, Beg-Meil, Mor-

gat, etc.. Il V a aussi dans la rtgion de grandioses rocheuses fPointes du Raz et de Peiîmarch, des églises <aux flèches élancées, des calvaires à nombreux personnages a liquement travaillés (Plougastel-Daoulas, Pleyocn, etc.); ej dans le département du Morbihan, curieux aussi par sa rner, rieure, se voit la plus riche profusion de monuments mégalith" (menhins et dolmens de Carnac «t Locmariaquer).

P'^TAMADOI-R.

On peut faire en Bretagne de charmantes traversées, par xemple de Quiberon à Belle-Ile, de Lorient à Groix, etc.

En Auvergne et dans les régions voisines, il existe de grandes ations thermales ou climatiques, La Bourboule, Le Mont-Dore, aint-Nectaire, Royat. Vic-sur-Cère, Le Lioran, Néris-les-Bains,

Évaux les-Bains, Miers, près Rocamadour, etc.. Ces stations sont en même temps des centres de tourisme de premier ordre. Les vallées, dans tout le pays, sont fraîches, gracieuses et les volcans qui existaient dans la région il y a des milliers de siècles y ont laissé les restes les plus curieux.

Sans être aussi élevées que celles des Pyrénées, les cimes des monts d'Auvergne se dressent fièrement dans les nues et se prêtent à de superbes et peu fatigantes ascensions. C est ainsi que l'on peut facilement gravir : le Puy-de-Sancy (1.886 m.), point culminant de la France centrale, le Plomb du Cantal (i.858 m.), le Puy Mary (1.787 m.), etc.. En outre, les' Gorges du Tarn, longues de 5o kilomètres, entaillées entre de gigantesques murailles parallèles et que l'on descend 1 barque, som une des merveilles naturelles de la France.

Entre la Loire et la Garonne, le Réseau d'Orléans dessert une rie de vieilles provinces françaises des plus attrayantes par le larme de leurs paysages (vales de la Creuse, de la Dor- 3gne, du Lot, etc.). On y voit jalement de grandes cathé- •ales comme celle de Bour- !S, l'un des plus magnifiques lifices ogivaux de la chréînté, ou celles de Bordeaux, ï Périgueux, de Cahors, Albi; aussi bien dans de andcs villes d'art comme ourges, Poitiers ou Touuse, que dans de vieilles jurgades comme Uzerche, ajac ou Rocamadour, au site lantastique avec ses sancaires accrochés au rocher, irchitccture civile a laissé iantité de brillants palais et î vieux logis sans nombre; s châteaux, les ruines y abondent également.

Quant aux Pyrénées, elles ont pour elles des cimes de plus de looo mètres, comme le Néthou (3.404 m.), le Balaïtous (3.146 m. . ! Marboré (3.253 m.), le Vignemale (3. 208 m.), etc., de majes-

AI.BI (la cathédrale).

ARCACMON

tueuses pyramides rocheuses comme le Pic du Midi d'Ossai (2.885 m.), le Pic du Midi de Bigorre (2.877 f"-)' '^ Canigoj {2.785 m.), de grunds glaciers comme ceux du Mont-Perdu, de Maladetta, etc.... des cirques grandioses comme ceux de Gavj

nie, d'Estaubé et Troumouse, des va lées profondes, cascades puissai' enfin un lieu de 1 rinage de renomr mondiale, Lourd!

On y trouve aussi grandes stations th< maies : Dax, Sali' de-Béarn, les Ea\ Bonnes, les Eï Chaudes, Cauteif Bagnères-de-Big^ Luz - Saint - Sauvt Barèges, Luchon, les-Thermes, Vernet-les-Bains, Amélie-les-Bains, etc..

Non loin de Toulouse, il faut voir la « Cité » de Carcassoï qui est une merveilleuse évocation du .moyen i.5oo mètres de remparts, coupés de tours et de portes foitifiées.

Il est aussi de grandes stations balnéaires ou hivernales : les unes dans le sud-ouest (Arcachon. Biarritz, Saint - Jean - de - Luz, Hendaye, Pau), fréquentées toute l'année par une foule mondaine et cosmopolite; les autres dans le Roussillon 'Argelès-sur- Mer. CoUioure, Banyul:.,, voisines de Port-Vendres d'où peut se faire in traversée la plus courte de France en Algérie.

A ses deux extrémités enfin la chaîne pyrénéenne a p jusque dans les fiots de l'Océan et de la Méditerranée de sants rameaux qui y forment de hautes falaises rocheuse pointes déchiquetées et trouées

>SS nE VERNET-LKR-nATN'S V'ONT SÉJOURNÉ.

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iMn ruiix -

la parure, les manèges habiles, les manières, les sous-entendus perfides, tout l'arsenal des séductions qui constituait au dire des couturiers et des psychologues l'arme et la parure de la Femme, toute la misérable comédie d'attifements, de déshabillés plus ou moins galants, de gestes, de regards qui galvaude en le compliquant l'amour, c'està-dire le sentiment le plus simple, le plus banal, et qui sous prétexte de le raffiner le vicie et le corrompt, l'homme a pu autrefois, dans la vie facile et fade de la paix, s'y complaire, y chercher un stimulant à son ennui, un dérivatif au besoin d'aventures toujours vivace en son cœur.

Mais l'aventure maintenant, il la connaît. Il en subit les fatigues, il en affronte les périls, il en mérite la gloire, il est prêt à en payer la rançon.

A côté de celle-là, dont l'onjeu est la patrie elle-même et qui sera citée dans les fastes historiques comme la plus formidable

dans toutes les époques, à côté de celle-là, que pèsent les autres? El par quelle aberration d'esprit s'obstiner à en évoquer l'image ridicule et enfantine?

Que demandera l homme quand il rentrera reprendre sa place au foyer maintenu intact par sa bravoure ?

D'abord l'oubli des souvenirs terribles dont la hantise lui fera mal, ensuite l'aide et le réconfort (|ue lui fournira la tendresse de celle qu'il va retrouver, qu'il ne quittera jamais plus, et qui lui deviendra sacrée, — puisqu'il a failli la perdre.

Sacrée, vous entendez bien ! Alors, un tel travestissement est-il de nature à lui plaire, à l'encourager, quand las et puudreuxj^ mutilé peut-être, il déposera les armes ai seuil du logis? Sera-t-il convenable et juste) et digne, d'imposer à l'aimé la tâche d<

parader auprès d'une poupée fardée dont les charmes, habilement, cruellement mis en valeur par la toilette, attireront les convoitises des autres, plus favorisés? Est-ce la façon de le récompenser pour son abnégation, sa bravoure? Il a eu la chance d'échapper à la mort, il est revenu sain et sauf, il est là, définitivement, il peut assister en personne au triomphe depuis si longtemps rêvé, il n'aspire après tant d'émotions qu'au repos; et c'est dans son foyer, dans son calme et tiède foyer qu'il veut le goûter, auprès de sa femme, devenue ou redevenue l'amie, la camarade des bons et surtout des mauvais jours.

Le foyer î c'est l'idée qui Ta soutenu, réchauffé, ragaillardi au cours de la longue et pénible campagne. C'est pour lui que l'homme des villes et Ihomme des champs, le riche et le pauvre, se sont battus comme des lions, — avec une rage sainte. La maison paternelle, un bout de prairie, des en-

ao4 LA FEMME ET LA GUERRE

fants en sabots, l'angelus qui tinte au clocher du village, voilà ce qui était constamment présent à la pensée. Certes, on a pu s'amuser au temps jadis, on a aimé les jolis minois, mais on était jeune, on n'attribuait pas d'importance à ces choses, — qui enontcependant.

Aujourd'hui c'est fini, bien fini. Les coquettes en seront pour leurs frais : il n'y a plus, il n'y aura plus que des épouses.

Voilà ce que l'homme demande.

La jeune fille, hier encore le craignait. Une défiance instinctive, irraisonnée, l'écartait de lui. Il apparaissait à ses yeux comme l'ennemi prêt à triompher de sa faiblesse. Son seul regard l'emplissait d'un trouble dont elle ne s'expliquait pas la cause. A part les quelques amis reçus à la maison et qui appartenaient à son monde, elle redoutait l'homme — parce qu'elle l'ignorait.

CONSEQUENCES POUR LA JEUNE PILLE 2o5

Dès son enfance^ les principes de Téducalion bourgeoise l'avaient en effet placée dans le clan des filles, opposé à celui des garçons. Avant même que les premiers symptômes de personnalité aient commencé à se manifester, ses parents, au lieu de la laisser se développer aux côtés de ses frères, l'avaient arrachée à cette camaraderie, pourtant si profitable, pour la soumettre à un régime spécial. Cela, sous prétexte de la soustraire à la brutalité des hommes et de la maintenir dans sa candeur primitive. Et l'écart, presque invisible au début, avait grandi d'année en année, au point de creuser un abîme intellectuel et moral entre la demoiselle confinée dans le souci de sa personne et devenue seulement un peu plus grande, et le jeune étudiant instruit, à la veille de conquérir ses diplômes et de se lancer dans la vie.

La crainte de l'homme, commencement de la sagesse !

Se tenir sur ses gardes, ne jamais pronon-

cer un mot ni esquisser un geste qui puissent sembler équivoques, rester constamment dans le domaine des banalités, éviter d'émettre des opinions personnelles.

La première qualité de la femme, c'est la pudeur. Elle ne vaut que par la réserve, la modestie, la discrétion. A aucun prix, quand bien même son bonheur est en jeu, elle ne doit trahir sa pensée intime. L'homme est l'ennemi, formidablement armé. C'est lui qui attaque et qui choisit son heure. On ne peut entrer en lutte avec lui et espérer le réduire qu'en jouant serré, sans oublier qu'il se tient sans cesse aux aguets, toujours prêt à utiliser la moindre faute d'altention.

Aujourd'hui les circonstances l'ont brusquement mise en contact avec l'homme. Et comment!

Celui qu'elle a vu, soigné, pansé, confessé, consolé, dont elle a élanchô la soif et calmé la faim et qui a versé des larmes sur ses mains blanches, celui-là n'appartient pas à

tel ou tel monde ; il appartient à la France, c'est le paysan, l'ouvrier de France sorti du sol natal, c'est le fruit savoureux et rude de la terre française. El l'officier, quelles que soient ses origines, est lui aussi un produit de la terre française, qui a souffert pour la naême cause et accompli avec le même entrain le même devoir.

Eh bien, l'homme redoutable, dont toute son éducation lui avait appris à se défier, elle le connaît maintenant. Comme on se trompait, comme il ressemble peu au portrait qu'on lui en traçait! Ce fauve qui jadis l'effrayait quand d'aventure elle le croisait sur une route déserte à la campagne, et dont la seule rencontre à la tombée de la nuit, lui eût arraché des cris, et devant qui elle se serait enfuie avec sa gouvernante au galop s'il s'était avisé de lui demander son chemin ; — ce fauve hirsute et malodorant, sentant la pipe et le vin, et qui souille tout ce qu'il touche de ses pattes sales, et qui ne

2o8 LA FEMME FT LA GUERRE

peut pas travailler dix minutes sans éprouver le besoin d'aller boire un coup, et qui parie argot ou patois, et qui a un mauvais regard oblique vers les bijoux et l'argenterie ; — ce fauve qui passe par l'escalier de service et qu'on congédie avec une étrenne pour qu'il n'ameute pas les voisins et qui en un mot « n'existe pas », — qu'il est doux et inoffensif en réalité, et combien reconnaissant des paroles tendres qu'on sait lui adresser !

On le jugeait, jusqu'à présenl, sur l'apparence, d'après la tenue, d'après les manières. Dame, le travail manuel laisse toujours des traces et ce n'est pas à l'atelier qu'on apprend les belles façons. L'ouvrier, le paysan, « l'homme du peuple », le bourgeois ne le connaissait pas ; il le tenait à l'écart, ne cherchait pas l'occasion de l'approcher, de provoquer ses confidences. Car il le redoutait vaguement, voyait en lui un ennemi, plus ou moins déclaré, de sa classe et capable

d'employer la force à l'appui de ses revendications grandissantes.

Evidemment, dans le nombre, il y en a des mauvais, comme partout. Il y a des fortes tètes qui essaient d'entraîner les camarades, il y a des paresseux, des ivrognes qui battent leurs femmes, mallraitent leurs enfants, condamnent à la misère le petit monde dont ils ont la charge. Mais ces cas sont rares . La masse, en son ensemble, est laborieuse, honnête, économe, attachée aux principes. Elle en donne journellement la preuve à l'univers stupéfait qui doutait de sa force morale, de sa docilité, de sa calme vaillance. Oui « l'homme du peuple », ce monstre, est en réalité plus doux qu'un enfant; il obéit, comme on dit, au doigt et à l'œil. 11 n'est que de savoir lui parler.

Qui, mieux que la femme, sait lui parler ; qui se donne, comme elle, la peine d'expliquerles choses, de les rendre simples,claires, faciles, accessibles à l'esprit ?

L'homme autrefois, quand il détenait seul la force, quand il se portail Inen, résistait malaisément à la lenlation d'abuser d>e son pouvoir. Alors c'était à la femm« d€ se tenir sur ses gardas, de comprendre la gravité d'4J« jeu dont il feignait d'ignorer ies -conséquences, &i lourdes pour «lie. Mais aufourd'hui, il a si vaillamment lutté contre l'envahissour, si paliemmont défewlii ie foyer, il est si faible, il a tant beso^in, à soîi tour, d'être défendu ! Les rôles sont changés. G'<3st à la femme, maintenant, d'aller v«rs lui sans crainte, sans arrière- pens^ée, vers celui qui, d'avoir été devant re^nnemi plus qu'un homme, — un héros, — est devenu devant la souffrance Bioins qu'un homme : — un enfant.

Peur? Allons doncl Pourquoi? Peor d^ qui? Elle marche la léle haute, sans surveiller son pas, sans rectifier son attitude. El ne se donne pas en speolacle. A'U contrai elle regarde, elle observe. Chaque passai

lui apparaît comme un membre de sa famille spirituelle, un parent proche. Peu importe sa condition, puisque chacun, de près ou de loin, directement ou indirectement, prend sa part du grand drame. Et puis, encore une fois ce ne sont plus des hommes pour elle, ce sont des enfants qui réclament des secours, des soins ou des consolations. Ce vieux, qui va la tête baissée, pense sans douteàson fils, à son petit-fils,dont le dé,part le laisse seul aux prises Avec les difficultés ; ce gamin «n extase devant le vol d'un aéropiano a peut-être son père là-bas, dans les tranchées; ce jeune homme pâle qui pose péniblement ses béquilles sur le soi, c'est un réformé...

Les hommes aujourd'hui assument seuls les responsabilités ; le sort du pays est entre leurs mains. Elle est plus forte qu'eux puisqu'elle ne va ,pas à la guerre, puisqu'il lui est permis de rester à l'abri, derrière le mur formidable des poitrines viriles. Elle se doit

toute au devoir qu'ils lui ont laissé. Elle se voit à leur chevet, leur prodiguant ses soins. Entre elle et les soldats il y a un lien sacré. Loin de détourner les yeux, comme jadis, crainte de s'exposer à être suivie ou maltraitée, elle regarde les gens bien en face, en toute simplicité, pour essayer de deviner ce qu'ils sont, ce qu'ils désirent. Car elle se sent parfaitement capable de leur rendre service, et si l'un d'eux venait subitement à tomber, vous pensez bien qu'elle ne se précipiterait pas pour aller chercher main forte. L'intervention immédiate de la petite inlirmière ne se ferait pas attendre, et elle ne laisserait à personne l'honneur de prodiguer les premiers soins.

L'homme, qu'on lui présentait sous ào= dehors si redoutables, elle l'a vu de près. Elle a pu constater son courage, sa ré.signalion,sa

CONSÉQUENCES POUR LA JEUNE FILLE 2l3

bonne humeur obstinée à narguer le mal. Elle sait avec quel entrain il assuma, pour la défense du pays, une tâche si rude k quoi ne le préparaient ni son éducation raffinée ni ses goûts pacifiques. Elle ne le craint plus, ne peut plus le craindre.

Certes, elle ne renonce pas au désir, très légitime et voulu par la nature même, de lui plaire. Mais ce ne sera plus avec les moyens classiques. Les armes féminines dont on lui inculqua le maniement et qui devaient lui assurer la victoire sur le terrain étroit où la confinaient ses évolutions restreintes, ces armes perfides, dangereuses, à double détente, commentoser les employer désormais contre celui qui a lutté pour la patrie, sur un autre terrain, avec d'autres armes ? On commence à se connaître maintenant, à s'estimer. Les barrières élevées par l'éducation bourgeoise subissent un furieux assaut qui les renverse une à une. Volontairement jetée dans le camp masculin au moment où, frappé

2l4 LA FEMME ET LA GUERRE

par le malheur, il réclamait du secours, ellf^ y ost restée, retenue par la conscience d( jouer un rôle utile et aussi par l'atmosphèr accueillante dont elle se sentit entourée.

Comme la réalité différait de ce qu'on lui avait annoncé ! Et dire qu^il avait suffi de cette occasion pour détruire d'un coup le système quiformaitla base de son éducation. Jamais, sans cette triste guerre, elle n'aurait pu le dissiper, ce fâcheux malentendu qui sépare l'homme de la femme, qui les oppose à travers les étapes succesives de la vie. comme deux adversaires constamment en conflit.

Des adversaires

Non, des camarades, des associés qui ne peuvent subsister l'un sans l'autre et qui ont besoin, pour vivre, de s'appuyer l'un sur l'autre.

Elle le sait, maintenant qu'elle n'a plus peur, qu'elle se meut sans crainte dans ce monde inconnu jadis. Car les relations au-

CONSÉQUENCES POUR LA JEUNE FILLE 2l5

jourd'hui ne ressemblent pas à celles d'hier, elles ont un point de départ, un objet différents. Aucune arrière pensée personnelle ne les inspire, ne les guide. Donc aucune gêne dans sa parole nette, son regard franc, son geste cordial, son discours net qui va droit au but. On n'est pas ici pour raconter des balivernes, mais pour se rendre service, s'instruire, travailler.

Et elle s'instruit. Quel apprentissage rapide, décisif, sous le couvert de cette camaraderie abandonnée qui ne cherche pas à tricher! Il serait vite remis à sa place, et gentiment, celui qui essaierait de mentir, de se composer une attitude, qui risquerait un mot déplacé, une allusion. Car si dans le domaine de la science elle est condamnée, par son manque de culture, à demeurer une écolière, son sens aigu, féminin, des réalités où ellebaigne depuis si longtemps lui confère dans le domaine pratique une incomparable maîtrise. Là, elle se trouve à son aise. Et puis, on parle

haut en sa présence, on ne prend aucune précaution : c'est une enfant.

On se trompe étrangement, on ne voit pas le changement profond qui s'accomplit de jour en jour en cet être dont seul le costume demeure pareil. On l'imagine, sous des dehors évidemment plus libres, aussi étroitement asservie aux préjugés, qu'elle raille avec affectation. On lui sait gré de jouer un rôle utile en des circonstances critiques. Mais on est persuadé qu'elle l'oubliera, comme elle l'apprit. En temps de guerre, quand chôment les plaisirs mondains, il faut bien chercher une occupation. Celle-là, en somme, est la plus digne. Quant à croire que les événements actuels doivent orienter la vie de ces demoiselles dans le sens du travail, c'est aller un peu loin, c'est attribuer à un geste, passager malgré son mérite, une

portée qu'il n'a point. Les modes en France^ passent vite.

Ici encore on se trompe. On la juge bien légèrement si on la croit assez sotte pour renoncer jamais aux acquisitions inestimables dont elle a pu s'enrichir. Jusqu'à présent, la peur paralysait ces mouvements. Ne sortant pas, elle ne voyait rien, et ne voyant rien elle ne connaissait rien. Force lui était donc d'accepter la vie qu'on lui imposait^ comme d'ailleurs à toutes ses compagnes. Maintenant, elle rejette de toutes ses forces cette conception absurde dont la fausseté s'est manifestée avec éclat à ses yeux. Qu'on ne vienne pas lui parler de l'homme qu'on doit craindre, qu'on doit séduire 1

Elle en a vu de toutes sortes. D'abord les blessés, des humbles pour la plupart. Ceux là sont, à proprement parler, des héros, simples, braves, naïfs malgré leur prétention « à la connaître » et doux sous leur écorce rude. Le peuple de France 1 Elle le salue bien

5l8 LA FEMME ET lA GUERRE

bas, comme nous-mêmes, car c'est à lu» que nous devons la victoire, à ces bons bourres qui « tiennent » depuis si long^temps là-bas, et qui « tiendront n jusqu'au triomphe définitif. Ces gens, elle se reproche de les avoir méconnus^ de n'avoir pas compati jadisà leur misère, de n'avoir pas deviné en eux les hautes qualités morales qui font la grandeur des nations.

Aussi, jamais plus une parole vive ne sortira de sa bouche à leur égard. Quel respect pour le labeur du paysan, de l'ouvrier! Toulo la poésie sauvage et délicate de leur existence est entrée à jamais dans son cœur. ouvert à la sympathie universt^le.

A côté des humbles, elle a vu les chefs, et les grands l'ont intéressée comme les petits. Ici, au lieu de sentir, elle a observé; c'est son esprit qui est intervenu, non son cœur.

Impressionnée d'abord par l'uniforme, l'appareil extérieur, l'atmosphère de déférence raide et sèche qui ré^nail autour d'eux.

elle n'a pas tardé à se ressaisir. Il ne s'agissait plus de blessés, d'êtres faibles ayant besoin de secours, il s'agissait d'êlres en parfaite santé, pleinement responsables, remplissant une tâche déterminée supposée adéquate à leurs talents, à leurs diplômes, à la ferveur de leur zèle envers la patrie. Elle pouvait donc regarder, elle le devait, ne fût-ce que imiter leur exemple , pour profiter de leur expérience acquise, déjà longue.

Eh bien, elle s'est rapidement rendu compte de cette vérité : Si l'homme est supérieur, ce n'est pas à son intelligence qu'il le doit, c'est à son instruction, c'est-à-dire à la culture de son intelligence.

Soumise à un même traitement, traitée d'après les mêmes mélhodes et mise en état de Irouver à son activité les mêmes débou-

220 LA FICMMR KT LA GUEnRF;

chés, la femme sans aucun doute, obtiendra le même résultat.

Voilà qui est net. L'homme, elle Ta vu à l'œuvre, de près, et ce qu'elle a observé, dans le raccourci saisissant et significatif de son hôpital ou de son ambulance, suffit pour ruiner de fond en comble, définitivement, le préjugé qui constitue la base même de la société.

Désormais, plus de phrases, plus de discours : elle n'est pas dupe des mots. Il n'y a plus que des faits.

Autrefois, elle s'inclinait comme chacun devant le signe qui à ses yeux, d'ailleurs distraits, représentait la cote du savoir. Elle ne se doutait pas que l'occasion lui serait fournie, un jour, d'approcher. Ce jour est venu. Les galons, les rubans, les croix ne l'impressionnent plus. Elle sait trop qu'ils ne représentent pas nécessairement la valeur de celui qui les porte. L'intelligence proprement dite n'est pas toujours en rapport avec

CONSEgUENCES POUR LA JEUNE FILLE 2UI

la capacité professionnelle, avec le caractère. Rarement le même individu possède,, alliées aux brillantes qualités intellectuelles, le faisceau solide des qualités morales. Tous les hommes ne s'équivalent pas, la chance ne se montre pas équitable envers tous. Comment certains médiocres sont-ils parvenus à de hautes situations et commandent-ils aujourd'hui à des gens cent fois plus capables mais restés^ faute de sou plesse ou d'énergie, dans les rangs inférieurs de la hiérarchie? En maintenant certains incapables dans des postes dus seulement à leur âge, à leurs relations ou à leur grade, en leur confiant des emplois au-dessus de leurs moyens, a-t-on vraiment servi l'intérêt supérieur de la nation, qui est de vaincre, de vaincre vite et bien, à bon compte? L'idée directrice, en ces heures tragiques, doit-elle être de se conformer aveuglément à des règles établies sur le papier, en temps de paix ou d'utiliser le mieux possible les forces vives du pays?

De ces forces vives, combien végètent, inemployées, ou confmées dans des places subalternes, partant vouées à l'obéissance passive ! On a mobilisé tous les hommes valides, on a pristout ce qu'on pouvait (jrendre dans le camp masculin, on a rappelé à l'activité une foule de vieillards rendus depuis des années à la retraite, donc jiigés improductifs.

Ce sont des hommes, et il est entendu qae le dernier des hommes est supérieur à la première des femmes.

Pourtant, il suftit dejelei'ies yeux autour de soi, pour constater quels immejiseii» services auraient rendus au pays, dans les affaires de pure adminielratioB, les ^alités féminines d'éconoimie, de sérieux, de ténacité, de dévouement. Gardienne du foyer, chargée de veiller à l'entretien et à l'éducation des enfants, de gérer les deniers de la communauté fournis mi mis en valeur ^lar le travail du mari, la femme appelée par ses

fonctions mêmes à vivre en contact avec les plus humbles réalités, est fatalement conservalrice. Bourgeoise ou grande dame, commerçante ou rentière , qu'il s'agisse de tenir une Loutique ou d'administrer les revenus d'une grosse fortune, la femme excelle à cette lâche de défense, d'épargne, si conforme à sa nature défiante, sans cesse tronblée par l'idée du lendemain .

Avec quel enthousiasme tant d-e créatures habituées aux questions d'ordre intérieur .n'auraient-elles pas apporté leur contri- 'bution à l'œuvre de défense et d'épargne, si l'on avait songé à en tirer parti !

Seulement, tout en reconnaissant leur bonne volonté, leur désir de s'employer utilement, on invoque leur étroitesse d'esprit, leur amour du galon, leur vanité puérile, leur jalousie. Elles ne peuvent ,pas rester vingt-quatre heures ensemble sans se déchirer, c'est 'le sentiment '«on la raison

qui les guide, elles sont coquettes, bavardes, vindicatives, etc., etc.

D'abord si ces reproches sont mérités, à qui la faute ?

AThomme. C'estlui qui, en les maintenant dans une position inférieure leur a donné co'^ défauts, les a rendus en quelque sorte inévitables, en a fait la conséquence même du régime qu'il leur imposait. La fonction, comme chacun sait, crée l'organe. Et puis, au fond, l'homme ignore-t-il la ruse, l'hypocrisie, le mensonge ? Est-il dépourvu df vanité, ne place-t-il pas son orgueil dans les petites choses ? Dédaigne-t-il le galon ? Plane-t-il comme l'aigle au-dessus de contingences ? En connaissez-vous beaucoup qui aient l'esprit large ? Tous s'en vantent. Eh bien, approchez les plus grands maîtres, ceux dont les noms sont universellement célèbres, ceux qui roprésenlent, aux yeux de l'étranger, le « génie français ». Agitez seulement pendant cinq minutes une ques-

tien qui les touche personnellement, et vous verrez combien ont vraiment l'esprit large. La vérité, répétons-la sans cesse : l'homme a cultivé des dons que la femme, disciplinée par lui, a laissés incultes. 11 a sur elle des siècles d'avance, simplement ; — et c'est pour cela qu'elle ne peut pas — actuellement — le suivre sur ce terrain.

Aussi, comme la jeune fille déplore ses capacités réelles sacrifiées au préjugé de l'éducation. L'instinct lui montre qu'elle aurait pu jouer un rôle efficace, intervenir utilement,au lieu d'assister en témoin impuissant et désolé au spectacle de fautes dont la critique — si elle lui était permise — ferait sourire.

Elle s'en console en pensant à celles qui

viendront plus tard et que son exemple

entraînera. Car elles viendront, c'est sûr.

Déjà, elles se lèvent...

is

Demain verra la fin, entrevue aujourd'hui, de ce long esclavage. On avait confiance parce qu'on ne savait pas. On sait maintenant que la supériorité de l'homme n'est pas un secret, on sait comment elle peut s'acquérir. A quoi bon s'incliner, quand on peut lever la tête?

Elle ne tient plus en place, elle parle, elle discute, elle explique. Son père l'écoute avec une surprise charmée, se demandant si on ne lui a pas changé sa fille. Evidemment son expérience personnelle l'a édifié depuis longtemps sur ces questions ; il voit, il entend, il lit les journaux. Mais comment cette novice a-t-elle pu percer à fond la vérité qu'il n'a jamais cru bon de lui révéler, pensant d'ailleurs que son mariage la renseignerait ' Oh a-t-elle puisé cette pénétration, cetl promptitude de jugement, celte élévation d'idées? Car elle lui fait la leçon, à lui qui s'imaginait être sans reproche et elle a raison contre lui, cette gamine!

Et la maison entière s'émeut. Les dames qui viennent en visite s'informent, n'osent pas déranger, demandent des nouvelles, discrètement. Pensez donc, on ne peut plus, comme jadis , disposer de sa personne : elle travaille. Aussi, qu'on ne s'inquiète pas, qu'on se mette à table sans l'attendre. Ne lui est-il pas permis d'arriver en retard : elle travaille.

Ainsi, cette petite mentalité de rien, considérée jusqu'à présent comme négligeable et d'ailleurs inutile, se dégage peu à peu de l'étau qui la comprimait, et s'épanouit, et se trouve à l'étroit dans le monde, tant le rayonnement de sa flamme est intense.

Le monde, ce n'est plus pour elle les quelques salons où sa mère la menait, en quête du mari, c'est-à-dire du libérateur.

Le monde, c'est le vaste, obscur, et lumineux univers oh elle se sent parfaitement capable de conquérir par ses seuls moyens une place à côté de l'homme — son cama-

rade et non son maître — son compagnon et non son guide.

Et c'est par centaines, par milliers qu'on les compte, ces émancipées. Où s'arrêtera leur élan?

Quel sera le sort de la femme après la guerre?

Nous avons, jusqu'ici, évolué sur un terrain solide, parmi des réalités certaines. 11 nous a donc été facile d'étayer notre raisonnement sur des observations, des constatations directes. La place dévolue par la société à la femme en temps normal, chacun de noua peut en vérifier l'importance et la dignité. Quant aux modifications profondes apportées par la crise actuelle, il suffit pour les voir d'ouvrir les yeux. S'il reste des gens qui ne les ont pas aperçues, qu'ils prennent la peine de regarder. Il en est temps encore, hélas.

a3o LA FEMME ET LA GUERRE

Loin de nous l'intention de bâtir des hypollièses que le premier venu peut réfuter, avec un haussement d'épaules, en disant : « Qu'en savez-vous? » Pourtant, le passé et le présent nous appartiennent, ils nous fournissent des éléments qu'il ne nous est pas défendu d'utiliser. Nous pouvons donc tirer des enseignements précieux des guerres précédentes, de la paix qui les suivit. Enfin, les spectacles quotidiens dont nous sommes les témoins et les victimes, ne nous donnentils pas le droit de présumer dans quel sens s'orientera l'avenir?

Les guerres, évidemment, ne se ressemblent pas. Elles varient selon l'époque, la puissance, la mentalité des belligérants. Il y a, entre les plus rapprochées, la différence d'un monde. Pareillemenl, les paix qui en résultent ne se ressemblent pas. Chacune reflète le caractère de son temps, comme nous-mêmes d'ailleurs — au point de former dans l'histoire une période distincte, ayant

sa manière d'être, son style, sa littérature, et qu'on étudie à part.

La question n'est pas là. Le point essentiel est celui ci : la paix qui suit une guerre n'est jamais pareille à celle qui la précéda.

Celle que le triomphe du droit va donner h l'univers n'échappera pas à la commune loi. Le cataclysme aura, en effet, si profondément bouleversé la société qu'elle ne retrouvera plus ses anciennes assises. Force lui sera donc de chercher, pour se reconstituer, des bases nouvelles. Et elle sera instinctivement amenée à les choisir différentes, plus solides, conformes aux exigences dont les événements lui auront montré la nécessité, mieux adaptées aux conditions qui vont désormais régenter la vie.

La France ne voulait pas la guerre. Surprise dans son œuvre pacifique, — et aussi dans sa confortable quiétude, — elle dut l'accepter, elle l'accepta, d'un cœur vaillant. Il serait fâcheux que la leçon fût perdue et

que noire pays ne profilât pas de l'occasion, si chèrement payée, pour se rajeunir, s'épurer, s'alléger, en jetant par-dessus bord certains préjugés, reconnus contraires à sa marche en avant.

Quel sera le sort de la femme dans ce remaniement forcé qui intéresse également toutes les pièces de l'organisme social ?

Deux solutions peuvent se présenter. Vat-elle, après la tourmente, reprendre, au point où elle l'avait laissée, son évolution traditionnelle momentanément suspendue par les événements et se plier derechef aux règles qui, depuis des siècles, la gouvernent ; — ou bien une créature nouvelle sorlira-telle rayonnante des ruines, et, forte des leçons de l'expérience, conservera-t-elle l'élan acquis pour achever aux côtés de l'homme son émancipation complète ?

Une chose est certaine : la situation de

la femme, dans la bourgeoisie, est fâcheuse. A première vue, quand on l'aperçoit dans son intérieur, dans les salons, dans la rue, à travers les multiples manifestations de la vie intime ou mondaine, on se prend à envier cette jolie chose fine, habillée selon le goût du jour, fraîche et pimpante, et qui semble uniquement destinée à mettre un rayon d'idéal sur les laideurs du monde. Du moins les poètes l'affirment, qui s'y connaissent. Rien ne paraît manquer à cette grande enfant gâtée. Les parents, après l'avoir soigneusement tenue à l'abri des contacts vulgaires, l'ont insensiblement menée à un mariage conformée leur situation de fortune, à leurs origines, à leurs désirs. Exemptée de toute responsabilité par son nouveau protecteur choisi avec soin dans une élite, elle est devenue une dame, et n'a d'autre souci que de tenir gentiment sa maison, d'élever ses enfants — si elle en a — de voir ses amies et de se promener, pendant que son mari,

invisible, s'acharne, dans l'ombre, au travail.

Que demander de plus? N'esl-elle pas, à tous égards, une privilégiée ?

Les hommes persislenl en effet à croire que la femme, généralement, est heureuse, etdans les moments d'abandon, à l'issue d'un bon dîner par exemple, ils vont même, en contemplant des épaules blanches, jusqu'à l'affirmer. Il ne faudrait pas toutefois les prendre au mot et leur demander s'ils consentiraient à changer. Sûr qu'ils s'empresseraient de renier ces propos de table et répondraient : non, d*une seule voix, sans se consulter. Et cette répulsion quasi-instinctive, est profondément ancrée dans la nature masculine. Demandez à un garçon s'il est une fille, offrez-lui une poupée ; et vous verrez comment il vous recevra.

Si personne, pas même l'enfant, ne veut troquer son sort contre le sien, c'est que, apparemment, le sien ne vaut pas grand cil ose.

Les apparences, en dépit de leur éclat — exagéré à dessein précisément pour dissimuler la réalité — sont trompeuses.

La femme, incontestablement est à plaindre. Et pourquoi ?

Parce qu'elle occupe dans le monde une situation anormale.

La société, par la voix de l'homme, lui attribue en efifel un rôle dont elle lui rend l'exécution difficile, quasi impossible. Le mariage, qui lui est assigné comme le but unique, ne dépend pas d'elle; et quand les circonstances ne lui permettent pas de l'atteindre, on ne lui accorde, en guise de juste dédommagement, aucun moyen de se mouvoir seule dans le monde et d'y occuper la place qui lui revient de droit.

On lui dit: Mariez-vous! Et l'on ne fait rien pour lui procurer un mari.

On lui dit : Vivez ! Et on la laisse dans l'ignorance la plus complète de la vie.

En somme, la femme est toujours con-

236 L\ FEMMR ET L\ GUFRRE

damnée à vivre en tutelle. Ce qui ne la garantit pas nécessairement contre tous les périls. Ses parents, en effet, peuvent et doivent disparaître avant elle et la laisser seule; le mari peut ne jamais se présenter. Alors, qui la protégera?

Elle n'est pas exigeante pourtant. Elle ne se plaindrait pas si ses parents qui la gardent sous leur toit jusqu'au mariage, étaient en mesure de lui offrir une existence conforme à ses goûts, el si elle était certaine de les conserver pendant toute sa vie. Elle se plaindrait encore moins si le « Destin » voulait bien, répondant à son ardente prière, lui envoyer un époux tendre et bon, qui la rendrait heureuse, et qui, naturellement, lui survivrait.

Mais ces éléments échappent à sa volonté. Ce serait folie que de compter sur leur concours.

La femme se sent donc ligoltée, enchaînée, tenue en bride comme un être incapable de discernement^ et qu'il faut défendre contre lui-même. Alors que l'infaillible instinct la pousse vers les réalités peu à peu révélées, il lui faut rester là, oisive, triste, désemparée, guettant la chance. Que dirait-on d'un médecin qui s'aviserait de clouer au lit, d'enfermer à la chambre, un individu bien portant dont la santé réclame l'exercice physique, le grand air ? Autant ce traitement serait sage, appliqué à un malade qui d'ailleurs le demanderait de lui-même, autant il est absurde, criminel, quand il comprime, atrophie, mutile des facultés parfaitement saines, appelées désormais, faute d'épanouissement, à se flétrir.

C'est ainsi, pourtant que la Société se comporte, en assimilant, sans examen, la femme aux vieillards, aux infirmes, aux enfants.

Pourquoi?

•yôS LA FBMME ET LA GUERRE

Une femme jeune est-elle une vieille ?

Une femme bien portante est-elle une infirme ?

Une femme capable d'avoir des enfants est-elle une enfant ?

Il y a, dites-vous, un sexe fort et un sexe faible....

Vraiment ? Oh voyez-vous cela? Dans la nature? Allons donc, c'est une invention humaine. 11 y a des êtres forts et des êtres faibles, simplement, comme il y a des êtres intelligents et des êtres inintelligents, des bons et des méchants.

L'organisation sociale repose sur un principe faux. Elle estime en effet que l'homme seul doit travailler et que son gain, calculé d'après cette obligation formelle, est destiné à le nourrir lui, sa femme et ses enfants. Son rôle à elle — inscrit d'ailleurs dans le livre même de la nature — est de vivre à ses côtés, dans l'ombre, en se consacrant aux soins du ménage.

Or, nous savons que bien des hommes — égoïstes ou prudents, qu'importe — se soucient médiocrement de partager les profits d'une situation péniblement conquise, et restent célibataires, condamnant ainsi au célibat les jeunes filles qui leur étaient destinées. Voyez d'ici la cruelle déception de la victime, forcée d'attendre indéfiniment, rivée au sol par les préjugés de l'éducation, celui qui théoriquement doit l'entretenir, et qui occupé ailleurs — et fort agréablement — ne vient pas. La voilà donc réduite à vivre aux crochets de ses parents, bien heureuse encore quand ils ont de quoi.

Nous savons également que certains hommes, une fois mariés, peuvent tomber malades, se voir contraints d'abandonner leur emploi, disparaître prématurément, sans avoir eu le temps d'assurer l'avenir des enfants. Et voilà des veuves subitement privées de leur seul appui, et des orphelins qui

24o LA FEMME ET LA GUERRE

dépendent maintenant d'un être désarmé.

11 y a aussi des maris qui, sur un coup de tête, abandonnent le foyer conjugal, à cause d'une femme qui s'est retournée. Il y a des maladroits qui compromettent par des spéculations la fortune dont ils ont la garde, il y a des malheureux qui jouent, qui se ruinent

El la femme assiste, impuissante, à l'écroulement de son bonheur qu'elle n'est pas en étal de défendre.

D'où nous pouvons conclure : même en supposant que chacune trouve à point nommé son chacun ; en supposant l'homme exclusivement guidé dans son choix et dans sa conduite par le désir de rendre la femme heureuse et de l'associer pleinement aux avantages de sa situation, bref en supposant l'idéal, le système pèche par la base. Il est opposé aux règles les plus élémentaires de l'harmonie, de l'équilibre, (l'est miracle quand il se tient debout.

Réfléchissez, Quelle faute, quel crime d'aller sciemment au devant du danger, de lancer dans la vie — dans la lutte — des êtres désarmés I Les soldats que la patrie envoie contre l'ennemi ne sont-ils pas équipés? Leur bravoure aurait-elle pu accomplir les exploits dont l'univers s'étonne si elle n'était soutenue par la force effective des armes ?

Que se passe-t-ildansle monde bourgeois?

Une jeune fille se marie. C'est une privilégiée, on l'envie. Le seul fait d'avoir réussi là où tant d'autres échouent,la rend heureuse et fière. Il ne lui reste plus présentement qu'à s'installer dans son bonheur, pour le savourer à loisir. Elle ne pense pas que ce bonheur, tout flambant neuf, est en réalité bien fragile, puisqu'il repose tout entier sur son mari. Ce n'est pas à cette innocente, soulevée de joie et absorbée par les délices

du présent, de prévoir des clioses que rien n'annonce, qui ne se réaliseront jamais, ou dans un avenir si lointain. Personne ne parle de cela dans son entourage, ses parents marquent une satisfaction sans mélange. Ils ont l'expérience, ils adorent leur enfant. Se réjouiraient-ils de la sorte s'ils la savaient exposée au danger V

Ah 1 il serait bien reçu celui qui se permettrait la moindre réserve touchant la perfection d'une union si bien assortie, qui risquerait la plus discrète allusion à la félicité sans nuages qui attend le jeune couple. Regardez comme ils s'accordent bien, ils devaient se rencontrer, ils sont faits l'un pour l'autre! Si plus tard, — ce qu'à Dieu ne plaise ! — quelque désaccord se glissait entre eux, ce serait par leur faute.

J£t nul n'oserait mettre en cause la société elle-même, seule responsable pourtant de celte œuvre, légèrement construite.

Donc, rien ne trouble lasérénité première.

CONCLUSION a43

Plus lard, s'il y a des mauvais moments, il y en a de bons. Les seconds compensent les premiers. Le mari ne parle jamais de ses affaires, au besoin il dissimulerait sous un sourire, ses angoisses. D'ailleurs, elle n'esl pas curieuse à cet égard. Elle ne s'inquiéterait que s'il s'agissait de quelque aventure galante menaçant l'intégrité du foyer. Le reste peut s'arranger.

Certes, jusqu'au jour de la catastrophe. Quel désastre! La voilà seule. Plus rien; ni mari, ni situalion, ni relations!

On s'est ingénié à en faire une femme d'intérieur. Grand merci! Elle risque fort, désormais, de n'en plus avoir, d'intérieur.

Et les parents assistent, impuissants, au drame qu'ils n'ont pas su prévoir. Quel chagrin pour ces braves gens ! Ils s'imaginaient avoir tout combiné, tout calculé, tout prévu, ils comptaient quitter ce monde en laissant derrière eux un édifice solide, bâti selon les règles, avec des matériaux choisis. El ils se

a44 LA FEMME ET LA GUERRE

trouvent aujourd'hui en présence d'une ruine — une ruine neuve I

Mieux que ces cas isolés, la guerre est venue mettre brutalement en relief la situation équivoque de la femme. Pendant que les hommes en état de porter les armes allaient rejoindre leur poste, le clan féminin devenait un immense troupeau incapable de subsister sans appui.

Cet appui, l'Etat l'accordait sous forme d'allocation. Bon nombre de femmes n'ont pas cru, par pudeur, devoir l'accepter. Cela se conçoit. Une personne qui, la veille encore, vivait dans le rayonnement que lui conférait la situation de son mari, s'accommode malaisément de la charité.

La charité 1 C'est en etîel tout ce que la société, parvenue à un si haut degré de civilisation, a su trouver.

Pourquoi ? La femme est-elle donc vraiment inférieure à l'homme? Ne possédé-telle pas les qualités suffisantes pour lui permettre de vivre par soi-même?

Certes, elle les possède ; seulementl'homme les a laissées en friche pour la maintenir sous sa domination, pour lui enlever toute prétention à la conduite des affaires, pour la rendre « inoffensive ». Admirez la cruelle ironie de ce mot. Inoffensive! Elle ne doit pas pouvoir attaquer, prendre l'offensive ; son rôle est purement défensif. Pauvre être, si mal défendu ! Et l'on s'étonne quand on en rencontre qui savent se garder, et qui griffent, et qui se montrent rusées, méchantes, vindicatives, coquettes, et « perfides comme l'onde )),et l'on déclare, chaque fois qu'un fils de famille se laisse aller à commettre une infamie : « Cherchez la femme ! » C'est bientôt dit....

Qui l'a faite ce qu'elle est ? Qui l'a forcée, en lui enlevant des armes loyalesel franches,

246 LA FEMMB ET LA GUIÎKRE

à ramasser dans la boue des armes empoisonnées? Qui a développé en elle ces vilains défauts, que l'homme aime tant d'ailleurs, et qu'il inventerait s'ils n'existaient pas, parce qu'ils lui apparaissent la caractéristique de (( l'éternel féminin » ? La femme parfaite ! Dieu nous préserve de ce lléau. L'univers serait inhabitable....

Eh bien! un tel état de choses est un défi à la logique, à la justice, à la bonté. 11 n'a que trop longtemps privé l'humanité de la moitié de sa force. L'heure est venue de réviser celte navrante erreur, de reconnaître, d'utiliser les qualités de la femme, atrophiées jusqu'à ce jour. El vous verrez si ces qualités innées^ enfin épanouies, ne remplaceront pas les vilains petits travers, conséquence fatale de la situation inférieure qu'on lui impose.

Le progrès ne sérail qu'un vain mot si, étant capable d'améliorer à l'infini les conditions de la vie matérielle, il continuait à ignorer volontairement, à laisser dépérir, faute de soins, celui des deux rouages de Thumanilé qui, étant le plus utile au maintien de l'espèce, a précisément le plus besoin d'être secouru.

Nous sommes sans cesse en admiration devant les trouvailles du génie humain, nous restons éblouis par les mirifiques perspectives que l'avenir réserve à nos descendants. Eh bien, ne nous contentons pas d'être des jouisseurs, ne ramenons pas l'idéal à la satisfaction des appétits grossiers. Occupdnsnous enfin du bonheur, qui est une conquête morale, non une conquête scientifique.

Nous parlons constamment de l'humanité.

Ce grand mot, quand nous le prononçons, signifie invariablement : l'homme. C'est l'homme seul qui est en cause, c'est lui qui agit, qui lutte, qui gouverne, qui écrit — qui

parle, hélas! De la femme il n'est jamais question, car elle n'a point de personnalité, point de nom. Elle n'existe que par rapport à lui, dans son sillage, pour tenir sa maison et lui « faire » des enfants — quand il en veut.

Il est temps que la société cesse de considérer la femme comme une simple spectatrice admise à vivre sa vie sans pouvoir la rectifier selon ses aspirations, légitimes pourtant. La vie n'est pas un roman, ni un spectacle. La vie n'est pas une chose qu'on regarde, qu'on écoute, qu'on lit, qu'on déguste. La vie n'est rien en soi, elle vaut seulement par ce qu'on y met. La femme demande à vivre.

Elle veut vivre, prendre conscience de sa personnalité, secouer le joug de cette écrasante servitude imposée par l'homme sous prétexte de protéger sa '< faiblesse. »

Cette excuse est mauvaise.

La femme n'est pas faible. Qu'une occasion s'offre de montrer sa force, et alors on

est fixé. L'occasion, c'est le travail qui la lui fournira. Elle renonce sans regret, avec plaisir, aux vaines prérogatives accordées à son sexe et qui servent uniquement à masquer la dureté de l'homme. Elle veut être traitée sur le même pied. Peu lui importe qu'on se précipite pour ramasser son mouchoir ou qu'on s'efface pour la laisser passer la première, si on lui marchande la récompense méritée par son talent et qu'on accorde à l'homme. Plus de fleurs; de la juslice I Elle n'a pas seulement des bras comme lui, elle a un cerveau pareil au sien, fait de la même matière subtile et sacrée, et capable, comme le sien, de réfléchir l'infini. Elle est en relard , certes. Elle a besoin de se former, de se perfectionner avant d'être en étal de produire un travail équivalent. Hien de surprenant. Elle n'a jamais été développée en ce sens. Elle a des années, des siècles d'effacement, de servitude, à racheter. Mais il y a un commencement à tout. La joie de

25o LA FEMMK ET LA GHERRE

pouvoir agir enfin décuplera ses facultés. L'âme fénainine es! si riche en persévérance, en ténacité, elle est si curieuse, si docile aux conseils de Famour-propre, si féconde en ressources multiples, insoupçonnées. Ce sera un plaisir que d'apporter à la lutte dételles armes. On verra!

Car les femmes ne demanderont qu'à être jugées sur leur mérite. Des examens, des concours affirmeront officiellement la valeur de chaque candidate forcée de surmonter des épreuves communes avant de remporter le diplôme convoité. On devineles féconds résultats de cette émulation. A ce jeu l'étiage des capacités s'élèvera rapidement, car stimulées par la perspective d'un succès propre à leur assurer définitivement une arme solide et sûre, édifiées enfin sur leur véritable rôle dont la noblesse et l'utilité leur apparaîtront de jour en jour plus certaines, mises en confiance par la prime immédiatement attribuée au talent, les femmes se jetteront avec

ardeur dans le travail fécond en joies et en profits, et cela d'autant plus qu'elles seront opposées à un adversaire déjà entraîné, partant plus libre de ses mouvements.

En effet, — les tristes événements actuels le montrent bien^ — la femme ne peut plus raisonnablement se fier à un être qui, même animé des meilleures intentions, non seulement n'est pas assuré de lui survivre, ainsi qu'il lui plaisait de le croire, mais encore est plus expo<é qu'elle aux dangers, étant grevé, de par son sexe, d'une servitude supplémentaire : l'impôt du sang. Déjà, en temps normal, les risques dévolus à l'homme par son genre d'existence, incomparablement plus mouvementée, compensaient largement ceux delà maternité. La guerre a montré du jour au lendemain ce qu'on s'était constamment refusé d'admettre : le plus fragile des deux, c'est lui.

Mariée ou non, la femme a ses intérêts dans le pays à qui elle appartient. Elle de-

mande à puiser dans son pays sa propre subsistance. Il est donc légilime qu'elle tienne à être armée pour affronter utilement et dignement la lutte. Elle veut vivre de son travail, non du travail de Ihomme.

Et les responsabilités, direz-vous?

Certes, elle est prête à les assumer, à la condition qu'elle soit libre dans ses mouvements. Elle ne veut plus être esclave, elle ne veut plus de prison, môme dorée. Elle accepte les yeux fermés , avec enthousiasme, toutes les difficultés de cette liberté, qu'elle préfère, en dépit de ses risques, à la molle et dégradante quiétude de l'esclavage.

Déjà dans les circonstances graves de la vie ne prend-elle pas, allègrement, une grosse part de responsabilités ? Quand elle reste veuve, qui donc, sinon la mère, s'occupe des enfants sortis de son sein ?

L'homme qui, sur un coup de tête, abandonne son foyer, emmène-t-il ses petits avec lui?

Songe-t-il même, en s'en allant, à laisser une part de son gain pour assurer la subsistance de Ceux que sa défection laissera sans ressources ?

11 ne s'embarrasse pas de tels scrupules. Il s'en va, parce que la vie commune lui pèse, parce qu'il a trouvé mieux ou simplement parce que son indépendance lui permettra de trouver mieux. Il s'en va parce qu'il veut et peut s'en aller. Quand il a décidé de rompre, il rompt — et ni les cris ni les larmes ne le retiennent au seuil de la trisle maison que son départ condamne à la misère.

L'âme delà famille dans tous les milieux, chez tous les peuples, l'organe essentiel qui après l'avoir créée de sa chair la nourrit, l'éduque, la soigne, la pare, c'est la femme — la mère. Elle est l'origine et l'aboutissant de tout.

La société le sait. Mais elle feint de l'ignorer. Et c'est de celle ignorance systématique que vient tout le mal.

La femme veut donc pouvoir se créer une place par son travail à côté de l'homme. Pour y parvenir, une arme lui est nécessaire. A qui la demander?

Tout en nous adressant aux pouvoirs publics, dont le nom seul révèle la puissance, allons droit vers les intéressés eux-mêmes — les parents.

Chacun est maître chez soi, je suppose. Point n'est besoin de solliciter la permission des autorités pour élever sa famille à son gré. Les parents connaissent leurs devoirs, leurs droits. Ils adorent leurs enfants, ils sont bons, généreux, pitoyables, prêts aux plus durs sacrifices. Et pourtant, que de fautes commises, malgré les meilleures intentions du monde I Le moment est grave :

Il n'y a pas une minute à perdre pour arrêter, dans la génération de demain, les

conséquences des fautes dont ils souffrent depuis si longtemps eux-mêmes, sans le savoir, et que la guerre a mises à vif.

Qu'ils élèvent leurs enfants sans s'inquiéler de leur sexe et qu'ils s'occupent, — dès aujourd'hui, — de les préparer à une profession, c'est-à-dire à l'indépendance. Qu'ils se gardent bien d'invoquer la tradition, qui a causé déjà tant de mal.

Qu'ils se figurent simplement ceci :

l'homme a complètement disparu de la terre, et la responsabilité d'entretenir et de défendre le pays incombe à la femme seule.

Le père, attaché d'instinct aux privilèges masculins transmis par les aïeux, reste avant tout chef de famille. Il ne s'est pas dérobé à son devoir, il a fondé un foyer, constamment entretenu par son labeur régulier. Il nous est donc acquis d'avance. Ses nombreuses -ccupations ne lui permettent pas de s'attarder aux détails de cette noble lâche. Eh bien, qu'il laisse librement s'épanouir, sans la

conlrarier l'influence plus directe, plus profonde, de la mère.

Conabien mieux renseignée que lui ! Elle est passée par là, elle a connu ces angoisses, elle a parcouru les étapes successives, sans en omettre une seule.qui mènent au mariage. Kt même si elle appartient au clan, si réduit hélas, des privilégiées qui ont pu épouser l'homme de leur choix, elle n'est pas sans avoir vu d'innombrables victimes. A quoi lui serviraient les leçons de la vie, sinon à défendre ses Glles contre les déception^ qui lui furent imposées à elle-même? N'a-t- 1 elle pas le droit de donner son opinion, d'agir, elle, une épouse si digne, qui a constamment soutenu, réconforté son mari aux heures difficiles?

La mère étant présentement la maîtresse de la situation, l'avenir dépend uniquement d'elle et ce serait lui faire injure que de la croire fermée aux bienfaisantes leçons des événements actuels.

Sans aucun doute, elle est réveillée de sa longue torpeur, elle voit clair, elle voit loin, elle n'est plus dupe aujourd'hui des sophismes. Elle exècre les rhéteurs; les belles phrases n'ébranlent plus sa raison ferme, durcie au contact de la vie. Elle sait maintenant à quoi tient la supériorité réelle des hommes. Elle sait ce que vaudra demain, une fois éduquée, la femme. Elle sait que la distinction entre les sexes est arbitraire. Elle sait qu'il y a des forts et des faibles dans l'un et l'autre camp.

Elle a placé son fils parmi les forts, pourquoi s'obstiner à placer sa fille parmi les faibles? Pourquoi ?

Ici, l'objection classique. Vous ne trouverez pas un homme sur cent, sur mille, qui ne vous interrompe pour vous dire triomphalement :

— Eh bien, et le ménage, et la famille, qui donc s'en occupera? Madame n'emmènera pas ses mioches au Palais ou chez les

258 LA FEMME KT LA GdERRE

clients. Malgré son aclivilé, il lui sera quelque peu difficile de surveiller la cuisinière entre deux consultations et de compter It^ linge tout en cherchant les arguments décisifs d'une plaidoirie. El le reprisage des chaussettes, généralemont considéré comme une des principales fonctions féminines, qui l'assumera? Vous ne voudriez pas cependant que le mari... C'est à cela pourtant que vous aboutirez. Car la gourmande, pour avoir voulu trop embrasser, sera forcée ou bien d'abandonner les enfants à son époux, ou bien de sacrifier complètement à son métier ses devoirs les plus sacrés, ses devoirs de mère.

— D'ailleurs, se mariera-l-elle? Une fois prise dans l'engrenage des études, habituée à celte belle vie fiévreuse de travail, de libres discussions, ne craindra-t-elle pas, en entrant dans les cadres réguliers, de s'embourgeoiser, de perdre tout le bénéfice de son indépendance pour devenir une dame pareille à

tant d'autres,astreinle aux visites, aux réceptions, aux multiples corvées en vigueur dans le monde, et dont il faut s'acquitter. Cette émancipée, qui a secoué le jong des conventions ne risque-t-elle pas de devenir une révoltée? La société est bâtie sur un ensemble de principes que la tradition, entretenue par les malins, nous impose comme sacrés, intangibles. Le jour oti l'esprit, affranchi par un travail personnel, s'aperçoit que ces principes sont en réalité des préjugés et que rien, vous entendez : rien ne résiste à un examen approfondi, ce jour-là, c'est l'aube d'une ère spirituelle définitivement libérée, parce que consciente. Tout, désormais, devient odieux, insupportable; on se sent pris de dégoût contre ceux qui nous ont tenus pendant si longtemps dans l'erreur, et de honte contre soi-même, contre son aveuglement, sa docilité, sa veulerie. C'est l'ignorance qui engendre l'obéissance.

La femme n'obéit que parce qu'elle ignore.

Où s'arrêtera sa nature impulsive, passionnée, quand elle saura? »

Rassurex-vous! Elle est capable de s'instruire sans se griser, de devenir savante sans cesser d'être jolie. Ne lui prêtez pas ces idées. Sachez qu'elle a un cœur qui n'abdiquera aucun de ses droits en face du cerveau. Elle se mariera. Elle ira au mariage avec joie, comme un candidat bien préparé affronte un concours. Seulement, au lieu d'attendre ce grand événement en courant les bals et en s'occupant de chiffons, elle continuera de travailler comme s'il ne devail jamais se produire; et ainsi la meilleure façon de trouver un mari sera de n'en point chercher.

Qu'il vienne, il sera le bienvenu, on l'aimera de toutes ses forces — car il n'est pas besoin, pour éprouver ou inspirer l'amour, d'être bête — ; s'il ne vient pas, tant pis, on poursuivra sa carrière dignement, avec la satisfaction de se suffire à soi-même et de

ne rien devoir à personne. Ne possède-t-elle pas une arme conquise par son talent et que nul ne peut lui ravir?

Si elle se marie, elle accomplira comme les autres ses devoirs si doux, d'épouse et de mère. Rien ne l'oblige, en effet, à utiliser son arme que sa nouvelle condition lui permet de mettre provisoirement ou définitivement de côté. Si le malheur lui enlève son mari, elle la retrouvera, du jour au lendemain, là où elle l'avait laissée, toute prête à la défendre, elle et ses enfants. Et il n'y aura aucun bouleversement dans sa situation matérielle.

Donc l'instruction de la femme, — c'est-àdire son aptitude à se mouvoir seule dans la vie sans attendre le bon plaisir de l'homme — ne l'empêchera ni de se marier, ni, une fois mariée, d'être la plus aimante et la plus dévouée des mères. Non seulement elle ne craindra pas lesenfants — comme les oisives qui redoutent ce genre de complications

262 LA FBMMK BT LA GUERRE

— mais elle les désirera, les appellera.

En effet, ce qui arrête la plupart des parents, c'est la question des filles. Des garçons, tant qu'on voudra, c'est une force, une main-d'œuvre. Les filles, c'est une charge. On le sait, on a peur de donner la vie à dos êtres sacrifiés d'avance, qui risquent d'être malheureux eux-mêmes el de causer le malheur de leur entourage. Et comme tout en déplorant cet état de choses on le croit inhérent à la nature humaine, donc indéracinable, on s'abstient.

Cette erreur, qui pèse si lourdement sur les destinées de la France, disparaîtra, le jour ou l'égalité d'éducation entre les enfants deviendra la règle générale. Ainsi se rétablira l'équilibre voulu par la sage et prévoyante nature, et dont la société, pour son malheur, a commis la faute de s'écarter. Alors du jour où la naissance d'une fille sera une promesse de bonheur et de sécurité aussi certaine que la naissance d'un garçon, quelâ

parents se refuseront cettejoie,la plusnoble et la plus pure de celles que peuvent goûter les humains pendant leur court passage sur cette terre?

Edifiée par son propre exemple de la valeur que l'instruction peut donner à la femme, la jeune maman sérieuse n'hésitera pas à pousser sa fille dans la voie qui la conduisit au bonheur. Elle fera pour son enfant ce que sa mère a fait pour elle, et avec plus d'assurance encore. N'est-elle pas la preuve manifeste que la vie appartient aux forts?

El c'est ainsi que, indirectement et sans qu'il y paraisse, le grand problème de la dépopulation — dont la P"'rance a tant souffert — trouvera sa solution la plus simple.

Donner des avantages aux familles nombreuses, imposer les célibataires, demi-mesures, et comme telles, vaines.

La fille est une non-valeur : on la craint. Conférez-lui une valeur : on la désirera. Et

quand les enfants seront, au même titre, une force, il y en aura.

C'est donc par l'élévation du niveau intellectuel et moral de la femme que le pays retrouvera force et puissance. La crise douloureuse que nous subissons, en remuant jusque dans ses fondations le vieil édifice social, aura montré la fragilité de sa base et expliqué, mieux que de longs discours, les causes du malaise intime qui accable depuis si longtemps l'humanité. Elle aura plus contribué à l'émancipation de la femme — de la moitié du genre humain, — que des siècles de paix, de discussions puériles, de luttes intestines.

Il faudra de longues années, certes, pour cicatriser tant de plaies. Mais ce qui est sûr, c'est que, de tout ce mal, sortira un grand bien.

Et maintenant, résumons en quelques

lignes les idées essentielles qui se dégagent de ce livre.

1" Que les parents, dès aujourd'hui, sans tenir compte de la barrière élevée par la vieille et sainte tradition entre les garçons et les filles, les conduisent ensemble vers le but idéal de la vie : l'indépendance par le travail.

2* Que le père de famille, pénétré de ces sages principes, se souvienne qu'il est électeur, et qu'il utilise tous les moyens pour assurer le triomphe de la cause la plus chère à sa tendresse : le bonheur de ses filles.

3° Les pouvoirs publics, impressionnés par les revendications féminines si nettes, si pressantes et, au fond, si justes, comprendront qu'il est impossible de continuer à maintenir dans l'ombre, systématiquement, la moitié de la population. N'ayant été jusqu'à présent 'que l'émanation d'un suffrage « demi-universel », ils auront à cœur, en appelant les femmes au vote, de deve-

nir enfin l'expression, sincère el loyale, du suffrage vraiment « universel ».

4° Les femmes, grâce à leur élévation morale et intellectuelle, seront en état do porter un coup décisif aux deux vices qui rongent l'humanité : l'alcoolisme et la prostitution.

En retrouvant dans toul son éclat la dignité inhérente à leur nature, elle forceront le respect de l'homme. Quant à sa confiance, ne l'ont-elle pas déjà gagnée par la façon dont elles ont su se suhstituer aux combattants el remplir allègrement leur lâche si lourde ?

5° Enfin, ne devons-nous pas associer nos chers absents à l'œuvre commune? Ils représentent la force et l'espoir iïa pays entier. Les longues h<'ures de séparation leur ont depuis 'ongtemps révélé la vériloble personnalité de la femme français»'. Revenus victorieux du champ de bataille, ils continueront à s'acquitter envers la patrie, et,

dans le mariage, —qui seul confère la sécurilé, — ils sauront lui donner les enfants qu'elle réclanaiera pour se reconstituer et se défendre.

Ainsi, la France grandira, se fortifiera, s'arnoiera contre la destruction, la déchéance et la misère. Nous savons, hélas, ce que signifient ces mots.

Est-il nécessaire, en terminant, de déclarer que nous écartons délibérément toute objection relative à une « concurrence » éventuelle entre l'homme et la femme?

La France en effet aura besoin, plus que jamais, pour réparer ses ruines, de travailleurs. Elle aura perdu de nombreux enfants fauchés par la mort; d'autres, mutilés ou malades, ne formeront qu'un triste camp d'infirmes, qui réclameront des soins. Lin tervention de la femme est donc indispensa

ble aujourd'hui. Elle ne cessera pas de l'être demain.

A-t-on décemment le droit de traiter en <« concurrente » celle qui a si simplement accompli son devoir?

Non! La femme déleste la solitude, elle désire ardemment l'affection ; d'instinct elle est mère avant d'être épouse... C'est donc de grand cœur qu'elle cédera la place le jour où elle pourra réaliser son rêve.

Et il ne restera plus, comme redoutables « concurrentes m, que les pauvres isolées, qui ne trouveront personne pour les nourrir el qui auront besoin de vivre, — quand même.

FIK

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