RUE DE VERMCUIL , K° 1 DIS
AVERTlSSEMEiM
DU TRADUCï DR.
L'auteur de ce roman, dans une dédicace à Tun de ses arais , en explique ainsi l'origine :
"J'entendis, il a y vingt ans, dans un cercle, le récit de la vie d'un homme qui avait été terrifié dans son enfance par une vision effrayante, à l'époque de la peste de Moscou. Cette apparition était devenue sa compagne inséparable ; elle lui prédisait les événements heureux ou malheureux , les joies et les chagrins , la réussite ou l'insuccès de ses entreprises , et elle ne le quitta qu'après s'être offerte à lui comme une réalité.
Les épisodes , ainsi que les récits d'apparitions , de pressentiments et de prédictions , intercalés dans cette histoire , ne sont point de mon invention. Ils sont fondés sur des traditions verbales. »
Le traducteur citera dans le courant de ce roman, qui a obtenu le plus grand succès en Russie, les sources auxquelles l'auteur a puisé.
LA
Saint-Pétersbourg, 1796.
Dans les premiers jours de septembre , deux jeunes gens en habit bourgeois, mais qui appartenaient selon toute apparence à l'état militaire , étaient assis sur un banc dans la grande allée du jardin d'Été *. Un petit nombre d'habitants de la ville jouissaient de la sérénité d'une belle journée
* Jardin public à Saint-Pétersbourg. ,•
( Note du Traducteur. )
d'automne. L'un des deux jeunes gens regardait les passants , faisait des signes à ses amis, saluait ses connaissances ; l'autre «tait assis tranquillement, les yeux fixés à terre, et traçait quelque chose sur le sable avec sa petite canne.
•< Te voilà de nouveau pensif, prince ? » dit le premier à son compagnon.
Le prince ne répondit pas et parut même n'avoir pas entendu l'interpellation.
« Cesse donc de méditer ainsi , abandonne tes châteaux en Espagne, reviens à toi et souviens-toi de l'ami que tu as laissé sur terre ! »
Le prince le fixa , comme s'il voulait se rappeler où il était et ce qu'il faisait, et dit après une pause : « Pardon , mon cher ! Je ne sais vraiment pas. . . qu'y a-t-il donc ?
— Rien de particulier ! répondit l'ami , sinon qu'il est temps d'aller dîner. Tu sais qu'on ne nous attendra pas chez ta sœur, et si nous la trouvons à table , nous serons
obligés d'écouler un long sermon de ta belle-mère sur la perversité de la génération actuelle, qui dîne après midi.
— Tu as raison, dit le prince en se levant, partons. • Les deux jeunes gens se donnèrent le bras, sortirent du jardinet montèrent en voiture.
« Chez ma sœur , dit le prince.
— Chez Aleutine Michaïlovna*, » cria le faquais au cocher, en montant, d'un saut, derrière la voiture qui se dirigea vers le j:ardin de la Tauride.
Le prince garda le silence pendant le trajet comme auparavant; mais son ami en, fut bientôt ennuyé.
*'0n sait qu'il est d'usage, en Russie, d'ajouter au prénom de la personne à laquelle on parle ou à laquelle on écrit le prénom de son père. C'est ainsi que la sœur du prince est nommée ici Aleutine, fille deMichaël. Daas celte traduction, je chercherai, toutefois, à éviter autant que possible le retour de cette locution qui pourrait I)araî(re un peu fatigante aux lecteurs français.
(Noie lia Tradueftiir.)
« Si je ne te connaissais depuis ton enfance, et si je n'avais été témoin, déjà an corps des cadets , de ton humeur sombre et rêveuse, je croirais que tu es amoureux, mon cher prince; renonce à cette mauvaise habitude, je t'en prie. Tu jettes souvent le trouble parmi tes amis et tes connaissances. Au milieu d'une société bruyante, dans un cercle de joyeux camarades, tu te lais subitement , tu deviens pensif, tune vois ni n'entends plus rien. Au corps nous pensions que tu réfléchissais à des problèmes de calcul différentiel ou intégral. Me voilà de retour après une absence de cinq ans et je retrouve mon loup-garou et mon philosophe, comme nos camarades t'appelaient dans ton enfance.
— Qu'y faire ,^ Chvalinsky? répondit le prince; personne n'est maître de changer son caractère , quand ce caractère a reçu son impulsion dès les premières années de la vie. l'u sais que mon
onlancc s'est écoulée au milieu d'événemenls terribles, tu sais que, bien jeune encore, j'ai été témoin oculaire de choses que d'autres ne verront jamais de leur vie. Puis je devins orphelin , je restai seul dans le monde et je serais mort de douleur et d'ennui, si l'amitié ne m'avait soutenu. Ce sentiment s'éveilla dans nos cœurs à l'instant où l'on nous amena au corps des cadets auprès du comte de Balmen, toi de Pskof et moi de Simbirsk. T'en souvienslu ? Nous nous trouvions tous deux et toutà-coup loin de notre pays natal , au milieu d'étrangers, et à peine nos compagnons de voyage se furent-41s éloignés, que nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre en fondant en larmes.
— Je m'en souviens, je m'en souviens , dit Ghvalinsky avec émotion, quels doux souvenirs! Le temps les avait effacés en partie de ma mémoire, mais je vois que la tienne est plus fidèle. Ce que lu viens de
dire de notre enfance fait revivre en mon âme les images du passé, et il me semble que je me promène encore avec toi, comme jadis, dans le jardin du corps des cadets, d'abord en veste brune, puis bleue, et enfin en uniforme. Continue , continue , cher prince!
— Ces souvenirs me font aussi un plaisir inexprimable ! Toi seul , tu m'attachais à la vie! Il semblait que l'étourdi, le bruyant, l'impétueux Chvalinsky ne pourrait jamais être l'ami du sombre , du silencieux et quelquefois même insoutenable Kemsky ; il n'en fut cependant pas ainsi. Tu étais vif mais sensible, hardi et peu accommodant avec tes autres camarades, mais doux , facile et tendre avec moi. Nos deux lits étaient voisins. Te rappelles-tu encore comme, effrayé par un songe, je sautai un jour à bas de mon lit? Je me serais très certainement blessé si tu ne m'avais retenu.
— Oui , je te vois encore, tu étais pâle , tu tremblais, tu fixais des yeux égarés sur un coin de la chambre en criant : la voilà ! voilà la femme noire ! Je frissonne en y pensant.
-— Et moi aussi je frémis ; c'est dans cette même nuit que mourut mon père.
— C'est singulier, je ne me souviens pas de cette circonstance. Et c'est précisément dans la nuit de sa mort que tu eus ce rêve ? Allez donc raisonner avec les philosophes! Vraiment, je commence à croire qu'il y a en l'homme quelque chose que les savants de ce monde n'ont point défini et ne définiront jamais!
-— Certainement , dit le prince Kemsky , en serrant la main de son ami ; il existe des choses surnaturelles que chacun ne voit pas, auxquelles chacun n'ajoute pas foi.
— Et toi, tu y crois? dit Chvalinsky avec curiosité.
— J'en suis convaincu , répondit le prin-
ce, je ne puis expliquer ces apparitions, j'en ignore les causes , mais elles ont lieu. Est-ce une pensée que l'imagination revêt de formes visibles? Est-ce le souvenir d'événements passés , qui était assoupi dans l'âme et qui avait disparu de la mémoire? Je n'en sais rien, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il existe des visions qui s'offrent, non point à nos sens extérieurs, mais à notre vue intérieure, sous des formes visibles. Je le répète, les visions sont des faits.
— Tu parles de tout cela avec bien de l'assurance, dit Chvalinsky d'un ton de doute ; quant à moi je considère toutes ces choses comme de simples suppositions.
— Des suppositions , répondit le prince en souriant, des suppositions! Quand je te dis qu'il y a de ces apparitions, que j'en vois souvent, et jamais sans motif.
— Pourquoi les verrais-tu plutôt qu'un autre? Moi, par exemple, je n'ai jamais rien vu de ce genre, sinon pendant une cam-
pagne, on Pologne, après un bon dîner où il m'apparaissait parfois quelque folie.
— Je comprends , dit le prince , tu veux parler des visions produites par le jus de la treille. Mais il s'agit ici de tout autre chose; l'homme, en pleine possession de sa raison et de ses sens , a quelquefois des visions, et ces visions sont en rapport avec les mouvements de son âme dans le passé , le présent et l'avenir. Tu me demandes
^ V\ pourquoi ces visions ne s'offrent pas à tout
;;/r.'\>*e monde? Je te répondrai par la question
^ 1 3|uivante : Pourquoi chacun ne sent-il et jiie comprend-t-il pas la musique , la peinture et les autres arts qui servent à exprimer nos sensations intimes ? L'éducation ne peut suppléer à l'absence de cette faculté , il faut être doué pour cela d'une organisation particulière. Il y a des personnes qui apprennent la musique pendant toute leur vie , et n'y entendent jamais rien ; tandis que d'au ires ont dans leur àme un
écho pour le premiei* son d'harmonie qur semble y réveiller des sentiments assoupis jusqu'alors. Il en est de même de la voix d'un monde spirituel ; elle ne frappe que ceux qui ont la faculté de la comprendre. »■ Le prince se tut et retomba dans sa rêverie. Son visage était enflammé, ses yeux brillaient d'un feu extraordinaire. Chvalinsky le regardait avec étonnement, car il n'avait jamais vu son ami dans un pareil état d'exaltation. Il voulait lui demander une explication plus détaillée, mais la voiture s'arrêtant en ce moment devantî un perron , on ouvrit la portière et les deux amis en descendirent.
Nous savons que nos deux jeunes amis sont arrivés chez la sœur de l'un d'eux.
Aleutine , qui n'était pas la propre sœur du prince Kemsky, était fille du brave général Astionof qui fut tué dans la première guerre contre les Turcs. Sa mère , Prascovie Andréïevna * , avait épousé en secondes noces un veuf, le prince Kemsky , qui avait un fils , le héros de notre
* Prascovie , fille d'André.
histoire, et elle ne tarda pas à perdre son second mari. Sa fille Aleutine avait été élevée à la maison , et l'éducation de son beau-fils le prince Alexis Kemsky avait été faite aux corps des cadets. Il avait deux ans de moins que sa belle-sœur et il sortait à peine de l'enfance, qu' Aleutine brillait déjà à tous les bals et à toutes les fêtes de la capitale. Le général Astionof avait dépensé presque toute sa fortune au service , mais le prince Kemsky laissa après lui 4,000 âmes*, en instituant sa femme tutrice de son fils et en nommant sa belle-fille héritière des biens et du nom des princes Kemsky, si son fils mourait sans enfants. Le prince aimait donc tendrement sa seconde femme? On ne saurait l'affirmer , à moins de prendre pour règle invariable, qu'on aime toute personne qu'on craint.
* Les biens s'évaluent en Russie par le nombre de paysans ou d'âmes qui s'y trouvent.
( Note du Traducteur. )
Elleavait su s'emparer do l'esprit et delà volonté du faible vieillard, et lui avait fait faire son testament en faveur de sa fille, en lui assurant que par amour pour lui elle avait refusé sa main à un millionnaire qui, en l'épousant, avait voulu léguer tout son bien à Aleutine. Sur ces entrefaites, la jeunesse , la santé florissante et la constitution robuste d'Alexis Remsky ne laissaient pas que d'inquiéter la marâtre.
« Pauvre enfant, disait-elle en soupirant , quel dommage que nous ayons toujours la paix ! On n'a pas d'occasions de se distinguer. J'ai promis au défunt prince Fédor de faire entrer son fils au service militaire , et maintenant je ne sais vraiment si ce sera pour son avantage. Que signifie l'état militaire en temps de paix ? Pauvre garçon ! Et cependant, il brûle du désir d'exposer sa vie pour l'impératrice et pour la patrie. Quand il s'approche du portrait de feu mon premier mari, ses yeux
restent fixés pendant des heures entières sur sa croix de Saint-Georges * ; il est né pour devenir un héros ! »
La princesse Prascovie, qui, à cette époque, avait déjà plus de soixante ans , pouvait servir d'exemple vivant à cette assertion , que pour faire son chemin dans le monde on n'a besoin ni d'un esprit supérieur, ni d'une éducation distinguée, etque souvent ces qualités peuvent être remplacées par de la persévérance, de la prudence, de la dissimulation. Elle avait été élevée à l'ancienne manière , écrivait mal , n'avait jamais rien lu de sa vie, ne savait dire en français que bonjour et bonsoir , enchantée et au désespoir ; et elle était cependant parvenue à se marier avantageusement , et à tirer parti dans le monde du nom brillant de l'un de ses maris, et des richesses et du titre de l'autre. Elle ne s'aveuglait pas sur ce qui lui manquait ,
1 Ordre militaire.
et elle chercha à y suppléer par l'éducation, qu'elle fit donner à sa chère Aleutine , éducation aussi brillante que mondaine.
Elle parlait le français et l'italien comme si elle fût née à Blois ou à Florence, elle dansait comme la quatrième Grâce, jouait fort bien du piano et de la harpe, chantait comme un rossignol, dessinait sans le secours et les corrections de son maître. La nature l'avait aussi favorisée de tous ses dons ; fille d'une petite femme sèche et presque bossue, elle était grande, bien faite, gracieuse , et avait un port de reine. Ses grands yeux noirs étaient toujours soumis à ses calculs, et s'acquittaient à merveille du rôle qu'elle leur donnait. Ses mains étaient belles quoique un peu fortes; quant à ses pieds, personne ne les avait vus. Aleutine n'avait jamais pris goût aux robes courtes, bien que la mode, depuis son entrée dans le monde, eût livré plusieurs fois aux yeux des curieux les jolis pieds de
Sa
ses aimables prêtresses. Pendant que toutes les femmes portaient des robes très courtes , elle paraissait triste et souffrante ; mais à peine eut-elle vu , dans le journal des modes , les robes s'allonger , qu'elle redevint gaie et reprit ses belles couleurs. L'ovale de son visage était régulier ; sa bouche n'était pas petite, mais garnie de dents aussi blanches que bien rangées. Ce qu'elle avait de moins agréable, c'était l'organe; il était rude, hautain, impérieux. Elle avait hérité de l'esprit et du caractère de sa mère , mais elle les avait modifiés selon les exigences de l'époque et des circonstances. Tout aussi persévérante, aussi rusée et aussi dissimulée pour parvenir à ses fins, Aleutine avait rejeté le masque d'hypocrisie dont se couvrait sa mère. L'esprit rempli de romans et de dissertations sur le vice et sur la vertu , elle avait composé , à son usage, un système de morale tout particulier, l'avait revêtu de phrases bienpom-
peuses, et le proclamait tout haut à chaque occasion. La vertu, l'éternité, le néant des biens temporels, la sainteté de l'amitié et des liens de famille, la générosité, l'abnégation de soi-même , tous ces grands mots étaient constamment sur ses lèvres; et, chose étrange, les personnes qui l'entouraient, sans en excepter celles qui avaient une position entièrement indépendante d'elle, étaient pour ainsi dire subjuguées par son ton impérieux et qui ne souffrait pas de contradiction. Elles savaient très bien que son cœur n'était point d'accord avec sa langue ; elles Aboyaient que ses actions ne coïncidaient pas du tout avec ses paroles , et cependant elles se taisaient , se soumettaient et ne se permettaient que fort rarement quelque observation sur cet épouvantail de vertu.
Sous la direction d'une mère rusée, et à l'aide de ses dons naturels et acquis, Aleutine, la femme froide et sans cœur.
ne pouvait manquer de faire un bon parti. Il ne faut pas omettre de dire aussi que la vieille princesse, en qualité de tutrice, gérait les biens de son beau-fils et jouissait de ses revenus comme lui appartenant ; qu'elle considérait ses moissons et ses terres comme à elle , et disait à tout le monde que sa fille devait hériter de quatre mille paysans. Ses charmes , ses vertus , ses paysans lui attiraient un grand nombre d'adorateurs. Aleutine avait le choix , elle balança longtemps, et après avoir bien calculé le pour et le contre , elle donna enfin sa main au lieutenant-général Elimof, âgé de cinquante-deux ans. Tout le monde fut on ne peut plus surpris, en voyant cette jeune fille de dix-neuf ans, brillante et admirée de tout le monde, épouser un vieillard ! Mais elle savait ce qu'elle faisait. Ce mariage avec un homme d'un rang élevé, candidat au poste de gouverneur général de province , et portant le grand
cordon de saint Alexandre, oifrail une magnifique perspective à son ambitiom Elimof , de son côté , avait calculé que la belle fortune dont jouissait la mère reviendrait un jour à la fille. La beauté,, l'esprit:, les talents d'Aleutine n'ajoutaient, selon lui , rien à son mérite ; son caractère froid, impérieux et inconstant, n'y ôtait rien,non plus.
Elimof avait fait son chemin grâce à l'aveugle destin ; ayant mangé sa fortune qui n'était pas considérable^ il résolut de s'enrichir par un bon mariage. Tous deux s'étaient trompés dans leur calcul. Aleutine ne tarda pas à s'apercevoir que son mari était un homme sans esprit et sans considération dans le monde. Il était reçu dans les meilleures maisons, on l'invitait aux dîners et aux soirées, mais il jouait partout le rôle le plus insignifiant , et il y avait peu d'espoir qu'il pût obtenir de l'avancement dans sa carrière. Cette dé-
couverte faillit désespérer la jeune femme ; mais elle se consola en se rappelant qu'avec de la persévérance, de la patience et de l'esprit, on finit toujours par atteindre son but , et elle résolut de profiter du présent. Elimof, de son côté, apprit aussi, après son mariage, qu'il ne reviendrait qu'une petite partie de la fortune du prince Kemsky à sa femme , et que son véritable héritier vivait et se trouvait au corps des cadets. On se figurera aisément quelles furent les suites de ces découvertes ; il en résulta des explications , des querelles , des reproches , un refroidissement de part et d'autre. Les phrases ronflantes d'Aleutine sur la vertu et le désintéressement ne trouvèrent point d'écho dans l'àme d'Elimof ; il se moquait de sa morale et de son éloquence , visitait régulièrement le club anglais , faisait des parties de wist qui se prolongeaient fort avant dans la nuit et perdait autant qu'il pouvait. Il faut cepen-
dauLlui rendre une justice; aussitôt qu'il sut qu'Alcutine avait un frère orphelin, il alla le voir au corps , et sans s'arrêter à., l'idée que ce jeune homme était un obstacle à ses projets de fortune, il le traita avec amitié, finit par le prendre réellement en affection et ne cessa plus de défendre le pauvre orphelin contre les attaques ouvertes ou cachées de sa femme et de sa belle- mère. Elimof était un homme sans éducation et sans délicatesse ; mais le service militaire lui avait inspiré des sentiments d'équité et de bienveillance pour son prochain ; il s'était marié par calcul mais il n'aurait jamais eu la pensée de nuire aux intérêts de son beau-frère.
Six. années se passèrent ainsi; Elimof reçut l'ordre de se rendre à l'armée , qui se trouvait à cette époque en Pologne. 11 alla avec plaisir au devant des balles , afin de se reposer des orages domestiques , et , au bout d'un mois on reçut la nouvelle
qu'il était resté sur le champ de bataille. Aleutine restait veuve à vingt-six ans avec troisenfants. Toutes les cérémonies usitées en pareilles circonstances furent remplies avec la plus grande exactitude : à la réception de la lettre par laquelle l'aide-decamp du défunt , le capitaine van Drake , annonçait à son excellence, avec les égards dus à son rang, la perte qu'elle et la patrie venaient de faire , elle s'évanouit; et lorsqu'au bout d'un quart d'heure, à l'aide du médecin de la maison, elle eut repris connaissance , elle se fit saigner et se mit au lit. Trois jours après, quand son grand deuil fut confectionné , elle quitta sa chambre à coucher, et se mit à parler avec éloquence sur la fragilité de la vie humaine , sur l'immortalité de l'âme, sur les récompenses de l'autre vie, sur la patrie et sur le bonheur de mourir au champ d'honneur, etc.
Sa douleur fut oubliée avant la fin de
l'année de deuil; jeune el belle eneore, elle se vit bientôt libre de contraeter de nouveaux liens. Un grand nombre de ses anciens adorateurs se remit sur les rangs. Elle écoutait le récit de leurs souffrances, et levait les yeux au ciel en essuyant une larme.
« Qui voudrait se charger du sort d'une pauvre veuve avec trois enfants? disaitelle ; ces choses là ne se voient plus dans notre siècle! »
iir.
Au commencement de notre récit, une année venait de s'écouler depuis la mort du général Elimof.
Lorsque le prince Kemsky descendit de voiture , quelques domestiques qui se trou vaient au bas du perron l'accueillirent avec une joie sincère et sans mélange de servilité; ils voyaient en lui le véritable
héritier de leur vieux maître; ils étaient impatients de se trouver soumis à son autorité légitime, et affranchis de la tendre sollicitude de leurs vertueuses maîtresses. Le prince Kemsky leur rend leurs saints avec bonté , adresse quelques questions pleines d'intérêt aux plus âgés et monte l'escalier. Chvalinsky ne suivit son ami qu'après avoir promené son lorgnon de côté et d'autre, afin de s'assurer s'il n'apercevrait pas dans le nombre quelque joli minois féminin.
Les jeunes gens entrèrent au salon ; la vieille princesse, petite femme sèche et maigre , vêtue d'une simple robe blanche et portant un bonnet d'une forme antique, était assise sur un canapé devant un guéridon et faisait du fdet. Il y avait à ses pieds, sur des coussins brodés, deux vilains carlins, étouffant d'embonpoint. Au dessus du canapé on apercevait deux portraits, celui du général Astionof en grande
tenue, et celui de sa lenimc, coifléc à la mode de l'année 1770. Elle avait un sourire gracieux et tenait à la main une tulipe de couleurs variées. Les deux cadres étaient environnes d'une vingtaine de silhouettes de famille. L'appartement, meublé à l'ancienne manière , était peint à fresque avec une bordure dont les arabesques offraient des figures d'oiseaux qu'on eût cherchées en vain dans l'histoire naturelle. Au milieu du salon était suspendu un grand lustre en cristaux à facettes. Le meuble était en bois peint en blanc à filets bleus, et le dos des chaises était orné de petites fleurs; il y avait des rideaux de mousseline aux fenêtres , et sous les trumeaux à cadres dorés des consoles en marbre blanc sur des pieds également dorés. Ces consoles portaient des vases en porcelaine contenant du potpourri ; sur une cheminée carrelée se trouvaient les personnages d'une idylle de
Soumarokof; un berger en porcelaine se pâmait aux pieds de sa bergère de même matière, et deux magots de la Chine, placés aux extrémités de la cheminée, regardaient en louchant ce groupe arcadien.
Aleutine Michaïlovna dans un négligé élégant était assise dans un fauteuil près de la fenêtre et jouait à la roulette tout en se livrant à une profonde rêverie. Le capitaine vanDrake en uniforme, Tépéeau côté, et gardant un silence respectueux, tenait ses yeux fixés sur les siens et semblait prêt à lui dire : « Oui , oui , c'est cela même ; votre excellence a parfaitement raison! »
. On sera peut-être bien aise de savoir par quelle circonstance l'aide-de-camp se trouvait là. Ayant rendu les derniers honneurs à son général et ne se sentant nulle envie de suivre son exemple , il demanda un congé , sous le prétexte que sa pré-
scncc était indispensable à Pctersbourg pour arranger les affaires de service du général. Le commandant en chef ne fit point de difficultés pour le lui accorder et lui dit en présence de plusieurs officiers, lorsqu'il vint le remercier et lui faire ses adieux : « Je vous souhaite un bon voyage, mon cher capitaine! Le défunt a laissé de grandes affaires en souffrance; vous ne pourrez les terminer avant la fin de la campagne. Restez à Pétersbour g aussi longtemps qu'il vous plaira; nous tâcherons tant bien que mal de nous passer ici de votre présence. »
Tous les assistants se mirent à rire. Van Drake s'inclina respectueusement , sortit de la tente et répondit avec transport à un de ses camarades , qui lui demandait comment il avait été reçu par le commandant en chef :
« Comme son propre fils ! Je ne m'attendais pas à une si grande faveur , je trem-
biais comme s'il m'avait fallu marcher contre une batterie ennemie... et voilà qu'il me comble de grâces et de caresses ! C'est vraiment un grand homme! » C'est ainsi que van Drake était revenu à Pétersbourg et y avait repris ses anciennes fonctions, sans se douter de la belle destinée qui l'y attendait.
« Ah ! c'est toi , mon cher Alexis ! » s'écria la vieille princesse , en se levant de son canapé. Le prince lui baisa la main affectueusement en lui disant :
« Comment vous portez-vous, chère maman?... »
Chvalinsky s'approcha d'elle, à son tour, pour lui baiser la main et poussa en cachette, de sa botte pointue suivant la mode, l'un des carlins endormis. Celui-ci se mit à hurler et l'autre à aboyer.
« Paix, maudites bêtes! s'écria la princesse en les menaçant de sa tabatière; Dieu merci, mon chéri, je vais mieux.
Tyes f^oiitlos i\uo m'a données mon médecin onl lail disparaître mon indisposition d'hier. Je me sens seulement un peu fatiguée d'avoir assisté ce matin à une messe entière dans l'église de tous les Souffrants. Mais cela passera. Et toi, mon ange, comment te trouves-tu ? »
Le prince Alexis la remercia de l'intérêt qu'elle voulait bien lui témoigner et se tourna vers sa sœur. Chvalinsky lui fît ses salutations à son tour. La vieille dame était trop rusée pour ne pas avoir remarqué qu'il était la cause des souffrances et des hurlements de ses pauvres carlins; aussi ne répondit-elle qu'avec un visible dépit aux questions qu'il lui adressa.
« Bonjour , mon l'y ère, » dit en se soulevant madame d'Elimof , qui semblait sortir d'une profonde rêverie.
Le prince l'embrassa. « Qu avez-vous , ma chère? \\û dit le prince; vous êtes pensive?
— Ce n est rien, monclier *, » répondit-elle en cherchant à dissimuler l'émotion qui l'agitait. « Écoute, mon cher Alexis , dit la princesse , je vais te communiquer une nouvelle!» Aleutine rougit, frappa du pied et jeta un regard courroucé sur sa mère. La princesse rassura sa fdle par un geste significatif et continua ainsi : « La princesse Pélagie Wassilievna^ donne son fils à la fille d'un marchand qui lui apporte une dot d'un million et demi; voilà une femme qui a de Tesprit ! Son mari défunt avait perdu tout son bien sur le tapis vert ; mais elle sait parfaitement bien réparer ses sottises.
* Ces phrases soulignées sont en français dans l'original. On a en Russie la déplorable coutume de mêler, dans la conversation, le français et le russe et même de donner à la première de ces langues une préférence décidée. Il serait temps de rendre justice à la langue russe si riche et si sonore , et de s'en servir plus fréquemment en Russie.
2 Pélagie , fdle de Bazile. ( Note du Traducteur. )
— Je le savais, madame, répliqua en rianl Chvalinsky ; je compte me présenter un de ces jours chez la nouvelle princesse et lui offrir de l'excellente poudre dentifrice de Paris. Quant à du rouge et du blanc elle en a assez elle-même ^ »
La princesse regarda Chvalinsky avec un dépit toujours croissant, et chercha une réponse convenable. Sur ces entrefaites, van Drake, ne s'apercevant pas de l'orage qui était prêt à éclater, alla vers le prince Remsky et lui dit en lui faisant un profond salut : « Votre précieuse santé est toujours bonne , excellence ?
— Très bonne, et la vôtre, monsieur le capitaine? répondit le prince avec bienveillance.
— Comment pourrais-jeêtre malade? répondit-il en regardant humblement Aleu-
* Les femmes et filles de marchands russes se fardent et se servent de blanc de céruse pour embellir leur teint, ce qui noircit beaucoup leurs dents.
( Kote du Traducteur. )
tîne. Son excellence... » Aleiitine lui lança un regard irrité. « Oui, oui, c'est cela! » dit van Diaketout troublé et en balbutiant. Les jeunes gens remarquèrent qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire dans la maison , et que tout le monde paraissait embarrassé; il était évident qu'on cherchait à cacher quelque mystère qu'on serait pourtant obligé de découvrir. Nous ignorons quelle eût été la suite de cette conversation, si un petit maître-d'hôtel, à gros ventre et en frac gris, ne ftJt entré en ce moment , pour annoncer que madame était servie. La princesse se leva, et Alexis conduisit sa belle-mère à table.
Chvalinsky voulut offrir le bras à Aleutine, mais celle-ci fit semblant de ne pas s'en apercevoir et tendit la main à l'aîde-decamp, qui la prit en s'inclinant respectueusement. Notre jeune étourdi ne tarda pas a se consoler de cet échec fait à son amour- prepre en se rapprochant de la
jolie gouvernante qui avait amené les enfants, et il eut bientôt entièrement oublié ks deux dames de la maison.
Un profond silence régna pendant le dîner. Les deux princesses semblaient préoccupées d'un sujet important. Le prince Alexis était muet et pensif comme de coutume. Van Drake, qui occupait son ancienne place d'aide -de -camp en face de celle de son chef, servait la soupe, mais il oubliait ses habitudes cérémonieuses et semblait embarrassé. Ce silence finit par ennuyer Chvalinsky , et , s'adressant à l'estimable aide -de -camp : « Pourriezvous me dire, mon très honoré Iwan Yégorowitch, combien de degrés de chaleur nous avons aujourd'hui?
— Treize et demi à l'ombre, répondit van Drake.
— Et le baromètre que dit-il ?
— 11 a monté de trois lignes depuis hiei au soir.
— Quel vent fait-il aujourd'hui?
— Un vent doux de sud-ouest.
— A quelle hauteur est l'eau dans la Neva?
— Elle a baissé depuis hier d'un pouce et demi.
— C'est parfait, reprit Chvalinsky , et remarquant que cet entretien causait du dépit à Aleutine, il ajouta: «C'est admirable, c'est répondre comme un dictionnaire! Quel prodige d'aide-de- camp! Dites-moi, mon très honoré Ivv^an Yégorowitch , combien avez-vous mis d'oranges amères par bouteille dans ce bischoff? il est excellent ! »
Aleutine perdit patience. « Monsieur van Drake ne s'occupe point de cela , ditelle avec dépit. C'est un sincère ami pour moi et il remplace leur père auprès de mes enfants; ce n'est point de sa faute si les vertus modestes sont peu appréciées dans ce monde de folies et de frivolités. Mes enfants
— Ah! c'ost vrai, Alculiiie Mkhaïlovna!
Je n'ignore pas que l'estimable capitaine a une sollicitude toute particulière pour vos enfants. Voudriez-vous me dire, mon très honoré Iwan Yégorowitch , si Catinka a passé une bonne nuit? Je sais qu'elle fait des dents, et je suppose qu'elle ne vous aura pas laissé beaucoup de repos !
— Comment, que voulez-vous dire?...
répondit van Drake un peu confus; je ne saurais vous donner ces renseignements. . .
— Vous ne la bercez donc plus? »
Madame d'Elimof s'emporta. «Où avez-
vous pris, de grâce , qu'Iwan Yégorowitch berçait mes enfants?»
Chvalinsky se mit à rire et ne répondit, point.
«C'est que... cela vient, excellence...
dit van Drake , de ce qu'Alexandre Pétrowitch m'a vu un soir mettre votre petit Platon au lit, et il en conclut que...
— Mon sincère ami , bienfaiteur de mes
enfants! dit Aleutine d'une voix solennelle, laissons un monde pervers le juger selon ses idées corrompues! Je le comprends moi! » A ces mots, elle tendit la main par-dessus la table à van Drake , qui la saisit et la baisa avec effusion et respect.
Le prince Alexis regarda sa sœur avec surprise.
«Qu'est-ce que cela? dit Chvalinsky tout ébahi.
« C'est , répondit AleuUne d'un ton plein de méchanceté , que par vos plaisanteries déplacées vous me forcez à révéler devant vous, devant un étranger, un secret que je ne voulais faire connaître que dans le cercle intime de ma famille. Sachez donc, monsieur,
Le prince , voyant la colère croissante de sa sœur , l'interrompit doucement :
« Assez, ma chère sœur, ne vous fâchez pas contre Alexandre. Il aime à plaisanter, mais il ne veut offenser j)ersonne. Et vous.
iiioiisioui" van Drakc, je [>oiise que vous saurez compreiulre une plaisanterie anii- (;ale?
— Comment ne la comprendrais-jc pas?
Certainement, excellence, je pense que monsieur a voulu badiner.
— Et moi, je ne le souffrirai pas , » dit madame d'Elimof en se levant de table.
« Chaque chose a son temps. » Elle se tourna vers les saintes images, (it le signe de la croix, donna la main, par un mouvement rapide, à l'aide-de-camp et s'empressa de passer au salon ; les autres la suivirent en silence.
Le prince regarda Chvalinsky en lui faisant un signe d'improbation. Celui-ci lui répondit par un regard d'excuse tout en cherchant à réprimer son envie de rire, et la princesse sortit avec son beau-fils en marmotant quelque chose entre ses dents. Arrivés au salon , les hommes baivsèrent la main aux dames, selon l'usage
reçu en Russie, et puis on se plaça sur le canapé et sur les fauteuils qui l'environnaient. Van Drake s'assit également, après qu'Aleutine l'y eut engagé par un signe d'impatience. Dix minutes se passèrent encore clans un silence complet. Enfin, Aleutine toussa, se frotta les mains et commença son discours en ces termes :
0 Mon cher frère! je voulais vous faire part en tête à tête d'une affaire très importante pour moi , mais je suis décidée à vous en parler devant tout le monde ( et elle regarda en même temps Chvalinsky d'une manière significative) . Forte de mes principes de vertu et de religion, je ne crains point les mauvais propos, mais, comme femme et comme mère , je suis obligée de les éviter. Je viens donc vous annoncer que je me suis décidée à me remarier. » A ces mots van Drake se leva et salua respectueusement toute la compagnie. « Que le monde se laisse séduire par l'éclat exté-
rieur cl une gloire passagère; j'ai joui de tous ces biens, sans y trouver la satisfaction qu'ils semblaient promettre à mes sentiments et à mes idées intimes. Il y a des qualités qui effacent tout le faux clinquant de ce monde indigne et pervers. Il y a des hommes, qui, sous des dehors modestes, cachent un mérite réel, et qui, par leurs vertus, font taire la malveillance, Tenvie et la calomnie. Il y a des jouissances de l'âme qui sont supérieures à tous les vains plaisirs qu'offre le tourbillon du grand monde. J'ai trouvé un ami, un père pour mes enfants, et j'ai résolu de lier mon sort au sien pour toujours! Yoici mon futur époux ! » Elle prononça ces dernières paroles avec effort, et montrant van Drake elle fondit en larmes et se couvrit les yeux de son mouchoir.
Tout le monde était pétrifié. Yan Drake semblait interroger tous les assistants du regard. La vieille princesse plongeait et
replongeait ses doigls dans sa tabatière et regardait son cailin.
Le prince rompit enfin ce pénible silence. « Je ne puis qu'approuver votre choix , ma chère sœur,» dit-il, avec un trouble visible; « j'ai eu de tout temps de l'estime pour Iwan Yégorow^itch , pour sa probité, pour son zèle au service, pour sa déférence envers ses supérieurs, pour sa... » Ici le prince s'arrêta sans trop savoir comment continuer. « Mais , chère maman , » ditil enfin, « qu'en pensez-vous? »
— Dieu seul , » répondit la princesse en poussant un soupir et en portant un regard attendri vers le coin de l'appartement qui se trouvait à côté de la porte d'entrée*; « Dieu seul est le maître de nos destinées!
— Et que dit monsieur van Drake luimême? " reprit le prince , de plus en plus troublé.
* Une sainte image est toujours suspendue à cetkplace ilans les maisons russes. (Nofc du Traducteur.)
« Lui! s'écria AleiUine, lui? Celte Ame vertueuse m'a fait connaître ses sentiments. 11 m'aimait depuis longtemps... »
A ces mots van Drake se précipita à ses genoux et s'écria en joignant ses mains : « Souveraine de mon cœur ! »
Madame d'Elimof , redoutant à ce qu'il paraît une explication plus complète, se hâta de presser son tendre époux contre son sein; mais Chviilinsky acheva la phrase commencée en récitant tout bas à l'oreille du prince, qui n'était pas encore revenu de son étonnement. les vers du poète russe qu'on peut traduire ainsi : « Apprends tout ce que j'éprouve pour toi, sache combien je suis malheureux depuis que tu m'as rendu l'esclave de tes charmes! »
Vinrent alors les félicitations , les compliments , les embrassades et les larmes d'usage. Chvalinsky jouissait en lui-même du comique de cette scène imprévue; mais le prince élait très iirilé de la conduite
étrange d'Aleutine ; Chvalinsky était tout aussi embarrassé que le prince ; il ne savait comment interpréter cette passion subite et ardente d'une femme d'esprit pour ce mannequin de capitaine , et s'empressa de quitter la maison avec son ami. Sa voiture n'était pas encore arrivée et ils partirent à pied.
Chemin faisant, Chvalinsky se livra tout à son aise à l'envie de rire qu'il avait été obligé de réprimer pendant si longtemps. « Oh! le joli futur, oh! l'excellent mari. Et madame la générale, si fière de son rang, qui va plier sous le joug de l'hymen et épouser un capitaine! Elle va donc renoncer au beau titre d'excellence ! Amour ! amour! voilà les tours que tu nous joues!
— Tu en ris, dit le prince, mais moi je souffre. Voir Aleutine, la spirituelle , la prudente , la fîère Aleutine choisir cet imbécile pour mari ! et cela si subitement et d'une manière si imprévue ! je n'y conçois rien et en suis indigné. — Que t'importe? dit Chvalinski, ne t'est-elle pas tout-à-fait étrangère? Ton père a épousé sa mère; belle parenté , vraiment !
— Ce n'est point ma très proche, à la vérité , répliqua le prince, mais je n'en ai pas d'autre; d'ailleurs, je conserve un saint respect pour la volonté de feu mon père ; il a institué Aleutine et ses enfants héritiers de mon bien , si je meurs sans enfants. Cette disposition ne serait pas légalement assurée par testament , que je m'y conformerais encore de plein gré. J'aimais et j'estimais sincèrement le mari défunt d'Aleutine; c'était, il est vrai, un homme simple, sans éducation , et dont la rudesse approchait souvent de la grossièreté , mais c'était
qui avait un bon cœur et qui m'aimait comme un père! je dois rendre à ses enfants ce qu'il fit pour moi. Le croiraistu? je ne puis me défendre quelquefois d'une idée qui te paraîtra peut-être étrange; je pense quelquefois que je ne dois pas me marier , afin d'accomplir la volonté dernière de mon père ?
— Quelle folie! dit Chvalinsky. Feu le général Elimof n'aurait, certes, jamais fait un pareil sacrifice pour des enfants étrangers.
— Qui peut le savoir ? Tu connais sa conduite envers le fils de son ancien chef, le général Wétline. Ayant appris la mort de son bienfaiteur, tué sous les murs d'Ismaël, il s'empressa de se rendre auprès de sa veuve qu'il trouva morteen couches. Le bon Elimof prit le nouveau-né, l'emmena chez lui, et déclara à sa femme qu'il voulait que cet orphelin fût élevé dans sa maison
comme ses propres enfants. Sa femme et
sa belle-mère l'accablèrent de reproches, le traitèrent de prodigue , d'ennemi de son sang, etc., etc. ; mais il soutint le choc en brave guerrier, et persista dans sa résolution. L'enfant fut baptisé, etElimof fut son parrain. La cérémonie achevée, il baisa la croix et me dit d'une voix forte : « Sais-tu, prince Alexis, ce que signifie cebaisement de croix? Je viens de faire vœu, devant Dieu et les hommes, d'être le père, l'instituteur et le défenseur de ce malheureux enfant. Mais je ne puis vivre longtemps, et je n'aurai probablement pas la satisfaction de voir grandir mon filleul. Quand je n'y serai plus, tu paieras ma dette envers mon chef et mon bienfaiteur. » A ces mots, les traits rudes et presque sauvages d'Elimof brillèrent d'une expression inaccoutumée , et des larmes coulèrent sur les cicatrices de ses joues. Ce fut la première et la dernière fois que je le vis pleurer. Et moi, j'abandonnerais les enfants d'un homme;
quis'clail cliargosi gcnérciiscmcnldusoin d'un orphelin! Non! je ne formerai pas de vœu monastique; je ne veux pas renoncer entièrement à me marier ; mais les enfants d'Elimof me seront toujours chers. Il est vrai que ma sœur...
— Fais-moi le plaisir de ne plus donner le titre de sœur à cette femme insoutenable, et celui de mère à cette vieille hypocrite , à cette rusée princesse ; j'aimerais autant recevoir des coups de poignard! s'écria Chvalinsky. Que les enfants soient tes pupilles, je le veux bien; du reste, leur avenir ne m'inquiète pas. L'aîné, Grégoire, est filleul de feu le prince Potemkin ; le plus jeune, Platon...
— Ne préjugeons pas, Chvalinskyî personne ne saurait dire quel sera le sort de ses enfants.
— Certes, continua Chvalinsky d'un ton moqueur, sous la tutelle et sous la direction de M. Van Drake, ils ne peuvent manquer
de devenir de grands hommes. . . Mais c'est à Ion petit Serge , à l'enfant d'adoption du brave Elimof, qu'il faut penser, car on le rendrait bien malheureux dans cette maison. C'est un garçon plein de vivacité , plein de moyens ; son esprit et ses facultés se développent bien rapidement.
— Oui , grâce à la bonne Nathalie.
Quelle charmante personne! Si jeune en-core y remplir ses devoirs avec tant de zèle et de persévérance ! A sa place, je ne serais pas resté un quart d'heure dans cet enfer.
— Tu fais bien de parler d'elle. Je t'avouerai franchement que Nathalie seule m'attire dans la maison si ennuyeuse de la princesse. J'écoute patiemment les récits interminables de madame de Remsky sur le bon vieux temps, et les longues sentences d'Aleutine Michaïlowna sur la vertu et le désintéressement, dans l'attente du moment bienheureux où cette noble et séduisante créature enlicra au salon. Je n'ai
jamais été véritablement amoureux; mais quand je regarde les yeux noirs de Nathalie, quand je vois son sourire enchanteur, je mets la main sur mon cœur comme pour sentir s'il est encore là. Et puis que d'esprit! que d'instruction!
— C'est vrai , répliqua Alexis, c'est une des plus jolies personnes que j'aie vues de ma vie; mais je crois que la nature ne l'a douée de tant de bonté et de tant d'esprit qu'aux dépens de son cœur ; elle est froide, insensible et tière. Dans les premiers temps de son séjour chez ma sœur , je croyais avoir trouvé en elle une amie; elle causait avec moi sans contrainte, avec abandon et avec confiance; mais tout-à-coup ses manières changèrent complètement. J'avais fait la gaucherie de lui offrir, le jour de sa fête, une paire de boucles d'oreilles en diamants; je ne puis te dire que de maux ce présent m'attira; manière et ma sœur, qui n'avaient point d'aussi belles boucles d'o-
reilles , m'en voulurent ainsi qu'à elle ; et puis Nathalie fut tout autre envers moi. Elle n'avait pu refuser mon cadeau; mais elle le considéra comme une offense grave, pleura et ne me parla plus. Quel orgueil insoutenable ! Elle rougissait d'accepter un présent d'un étranger, et moi je le lui offrais comme une marque de reconnaissance pour ses tendres soins, sans lesquels mon fils adoptif eût sans doute succombé à une violente maladie d'enfance. L'espril et la beauté ne peuvent racheter, selon moi, l'orgueil et l'insensibilité dans une femme. Le cœur! le cœur! voilà la source de toutes nos vertus, l'origine de toutes nos joies et de toutes nos peines!
— Non, prince, tu es dans l'erreur, dit Chvalinsky avec un soupir presque imperceptible; Nathalie a un cœur, mais il ne bat pas pour nous, à ce qu'il paraît.
— C'est dommage, vraiment, qu'elle soit si iièrc, dit le prince.... Elle est bien rnlé-
rcssante ; cl cependant, cjuand elle entend raconter une bonne action , un trait d'abnégation de soi-même , ou bien quand il est question devant elle des souffrances de l'humanité, ses yeux et son visage prennent tant d'expression , qu'on jurerait qu'elle est douée d'une excessive sensibilité. Et dire que tout cela n'est qu'un masque, et que l'homme n'est qu'un tissu d'imposture !
— Quand il veut paraître meilleur qu'il n'est, répliqua Chvalinsky; mais il y a par contre des furies qui ne craignent pas de se montrer telles qu'elles sont. On ne dira pas de madame d'Elimof qu'elle dissimule quand elle s'emporte contre quelqu'un.
— Il faut cependant que tu saches qu'Aleutine a aussi son bon côté. Elle m'aime sincèrement, j'en suis convaincu; à la vérité, à sa manière : son affection l'entraîne quelquefois à une grande faiblesse envers ceux qu'elle aime ; mais, quand j'étais pe-
tit, on me laissait la plus grande liberté ; on me prodiguait l'argent, et les domestiques avaient reçu l'ordre de se soumettre aveuglément à toutes mes volontés. On cajolait et on comblait de présents mes instituteurs et mes chefs, en les priant de ne point me traiter trop sévèrement et de ne point me forcer à étudier, de peur que ma santé n'en souffrît. Je serais peut-être devenu le plus grand vaurien, si... »
Le prince se tût et redevint pensif.
« Et tu appelles cela de l'affection! s'écria Chvalinsky; mais c'est presque la haine la plus acharnée ! Fort heureusement que tu es né avec de bien bonnes dispositions, sans quoi je serais sans ami à l'heure qu'il est. Mais il parait qu'on a changé de système, car Aleutine te lance quelquefois de vrais regards de basilic.
— Cesse de me tourmenter, Alexandre.
ÎNous ne pouvons choisir notre parenté, et la Providence sait mieux que nous ce qui
nous convient. Tu as sans doute remarqué que la discorde règne bien moins fréquemment entre frères et sœurs qu'entre maris et femmes; cela vient de ce que c'est Dieu qui nous donne nos frères et nos sœurs, tandis que nous choisissons nous-mêmes nos femmes. Qu'y faire, si ma sœur n'a point d'aménité dans le caractère! Je vois qu'elle est ambitieuse et violente, et qu'elle ne sait pas toujours mettre un frein à sa cupidité et à son envie ; mais qui est exempt, ici bas, de défauts? Elle supporte mes faiblesses , ne faut-il pas que j'aie de l'indulgence pour les siennes? D'ailleurs n'est-ce point un devoir pour elle de chercher à conserver et à augmenter ce qu'elle possède! elle n'est pas riche, et elle a trois enfants.
— Pauvre agneau! se dit Chvalinsky tout bas, on te tond sans miséricorde, et lu te félicites de ce qu'on allège ton fardeau!
— Tu te trompes en disant que je ne fus
gâté que pendant mon enfance. Plus tard on me laissa également jouir d'une liberté peut-être trop grande. La lecture d'ouvrages militaires, les récits de mon défunt beau-père, mes entretiens avec les officiers du corps qui avaient fait des campagnes, tout cela m'inspira une vraie passion pour la vie militaire, je veux dire pour le service actif en temps de guerre. Riche et de bonne famille, j'aurais pu entrer comme officier dans la garde , et tout le monde , sans en excepter le général Elimof , m'y engageait. Aleutine et la vieille princesse louaient seules mon dessein d'entrer dans l'armée et m'exhortaient à y persister : je le fis. Par la suite, quand il me fallut rester à Pétersbourg en qualité d'officier de l'armée , chargé de faire des plans , tandis que la garde marchait contre les Suédois, elles regrettèrent et se reprochèrent mutuellement de m'avoir laissé suivre mon inspiration. Que m'importent
leurs faiblesses et leurs dél'auls? elles me sont alliées, elles m'aiment, et quant au reste, que Dieu les juge !
— Mais lu viens d'acquérir un nouveau l)arent, M. le capitaine Van Drake, je t'en fais mon compliment bien sincère.
— C'est une chose incompréhensible, dit le prince avec humeur, que l'orgueilleuse, l'ambitieuse Aleutine épouse un être aussi nul. A la vérité c'est un homme d'une probité sévère; il pousse l'exactitude jusqu'à la minutie; il est poli, officieux, point querelleur ; cela fera peut-être un excellent mari. Mais quel avenir ce mariage peut-il offrir à Aleutine et à ses enfants? Je ne pense pas qu'elle se soit amourachée de cette poupée à ressort. . .
— Je ne devine pas plus que toi ce qui a pu la séduire en lui, reprit Chvalinsky ; mais je ne suis point inquiet de son sort; il parviendra, à force de courbettes et de bassesses. Cette espèce d'individus est faite pour
les places, comme les places pour elle. Il exécutera consciencieusement et sans réplique tous les ordres de son commandant, quelque absurdes qu'ils soient, et ne se permettra pas de penser que son chef puisse se tromper; il ne fera pas d'observations, car il n'a pas assez d'esprit pour cela; il ne divulguera point de secrets, car son dictionnaire commence par le mot oui, et se termine par les mots c'est cela même, c'est parfait; et tu verras qu'avec l'aide de sa femme et de sa belle-mère il ne tardera pas à s'élever de grade en grade et à se trouver tout au haut de l'échelle.
— Puisse le ciel lui accorder au moins cet avantagel » dit le prince en poussant un soupir.
Les étranges événements de cette journée, la résolution inattendue d'Aleutine, les tristes prévisions de l'avenir, tout cela avait assombri l'humeur du prince. Chvalinsky, qui était tendrement attaché à son ami , et qui connaissait la noblesse de ses sentiments, son esprit et sa raison, s'efforçait en vain de l'égayer. Le prince n'avait jamais été très causeur; mais quand il lui
survenait quelque contrariété, il devenait encore plus silencieux que de coutume ; Chvalinsky évitait surtout avec soin de ramener la conversation sur le sujet favori du prince , c'est-à-dire sur l'influence des puissances surnaturelles, et sur les visions; il lui semblait à la vérité fort étrange qu'un homme d'esprit et d'instruction comme le prince Kemsky pût ajouter foi à des choses reléguées par une saine philosophie dans le cerveau des bonnes femmes et des gens peu instruits; mais cette étrangeté même contribuait à piquer sa curiosité. « Il doit cependant y avoir quelque chose de vrai dans tout cela, se disait-il en lui-même, puisque mon bon Remsky, si plein de raison, et si versé dans l'histoire et dans la physiologie, n'hésite pas à y croire. Je vais laisser passer son accès d'humeur, et puis je saisirai la première occasion- qui s'offrira pour le ramener à son sujet de conversation favori.
Cette occasion ne tarda pas à se présenter; au bout de quelques jours , nos amis apprirent qu'un de leurs camarades du corps des cadets, le capitaine Wyschatine, se trouvait malade et alité dans un village près de la route de Wibourg , k son retour de Finlande. Un postillon maladroit s'était égaré à deux stations de Pétersbourg pendant une nuit sombre et orageuse, et avait versé la voiture dans un profond ravin, à une douzaine de werstes de la routée Wyschatine, qui était endormi, fut réveillé par le choc et par une violente douleur dans la jambe droite ; et quand son domestique l'eut tiré de dessous la voilure et qu'il voulut marcher, sa jambe foulée et démise refusa de le porter. Que faire ? On releva tant bien que mal la calèche et l'on vit que l'essieu de derrière était brisé : on appuya le train de la voiture sur le bran-
' Il faut quatre wersios pour faire une lieue.
card et on coucha Wyschatine sur les coussins. Deux heures après il faisait jour; Wyschatine se vit dans une jolie vallée de la Russie finlandaise; on apercevait à une petite distance, sur une hauteur, le village finois Serki, au pied duquel s'étendait un joli vallon arrosé par un ruisseau rapide. Mais le pauvre Wyschatine ne se souciait pas beaucoup dans ce moment de points de vue pittoresques. Ayant appris que ce village n'était habité que par des paysans, et qu'à huit werstes de là il y avait un presbytère, il résolut de s'y rendre.
Son domestique, qui était un garçon leste et adroit, eut bientôt fabriqué une espèce de litière, sur laquelle on établit Wyschatine; et quatre robustes Finois , comptant sur un bon pour-boire , le portèrent au village de Toxovo , lieu bien connu des Pétersbourgeois amateurs des parties de campagne. Là, on mit à sa disposition un
grand salon dans la maison en bois appartenant au sacristain , et où descendent habituellement les voyageurs de Pétersbourg , et le pasteur finlandais , homme poli et instruit, ne tarda pas à s'y rendre, à l'invitation de Wyschatine , accompagné d'un vieux médecin qui passait la belle saison chez lui. La luxation de la jambe se trouva être peu dangereuse , mais elle exigeait le plus grand repos pendant quelques semaines , et l'exacte observance des ordonnances de la Faculté. Wyschatine resta couché très tranquillement pendant deux ou trois jours ; mais quand la douleur se fut apaisée, quand les vertiges causés par la rapidité de sa chute et par sa frayeur se furent dissipés, il éprouva un ennui mortel.
« Auriez-vous quelques livres ? » dit-il au pasteur.
«Certainement, répondit celui-ci en souriant, mais ils sont en langue finlan- I. 6
daise ou suédoise; ma femme a des livres allemands.
— Par pitié, donnez- m'en au moins d'allemands! » dit d'une voix plaintive Wyschatine, qui n'était pas, du reste, grand amateur de littérature allemande. On les lui apporte. Que voit-il? La Cuisinière bourgeoise, un manuel de compliments et de style épistolaire, et le courtisan de Balthazar Gratien! Wyschatine fut sur le point de pleurer de dépit. Ayant pris patience encore pendant une journée, il eut l'idée d'inviter quelques-uns de ses camarades à venir le voir , et à cet effet il expédia son domestique à Pétersbourg sur une charette finoiseavec la circulaire suivante : « Wyschatine s'est démis une jambe en route et est couché à Toxovo sans pouvoir bouger. Ceux de ses anciens amis d'école , qui sont libres de leur temps, feront une bonne action en venant visiter leur camarade qui se meurt d'ennui , grâce aux vi-
sages finois, aux livres alleiiiands et aux onguents latins dont il est entouré. »
Le domestique alla d'abord trouver le prince Kemsky etChvalinsky , leur raconta les aventures de voyage de son maître et repartit avec la circulaire sur laquelle ils avaient tracé ces mots : « Nous avons lu et nous communiquerons l'avis à toute la compagnie et nous allons nous mettre en route pour Toxovo. »
Le prince Kemsky se réjouissait d'avoir trouvé une occasion de se distraire des scènes désagréables qu'il avait eues chez Aleutine; Chvalinsky se préparait d'avance à s'amouracher de toutes les jeunes finoises blondes et rousses ; tous deux obtinrent un congé de huit jours et partirent sans délai pour Toxovo. La route qui y conduit traverse une plaine marécageuse et couverte de broussailles , qui a dû être jadis le lit d'un grand lac qui s'étendait entre le rivage du golfe de Finlande, la contrée de
Duderhof , de Pulkowa , et les hauteurs de Pergola et de Toxovo. A environ douze werstes de Pétersbourg , le sol s'élève ; on aperçoit des collines, des forêts, et dans les vallées le miroir argenté de quelques lacs.
Le sombre aspect de cette contrée couverte de ses vêtements d'automne invita les deux amis à se livrer à la rêverie, chacun dans son genre : Chvalinsky , tout en regardant les feuilles jaunissantes, l'herbe flétrie , le ciel gris et nébuleux , songeait avec chagrin à la rapidité avec laquelle s'était écoulée la belle saison , et comptait les jours qui se passeraient encore avant les soirées d'hiver , où des milliers de bougies remplacent les rayons du soleil des longues journées d'été, et où les plaisirs du monde font oublier les jouissances de la nature. Quant à Kemsky , il contemplait les beautés de la campagne sur leur déclin avec le sentiment douloureux qu'inspire
la vue d'un ami mourant; il repassait dans sa mémoire le temps écoulé depuis l'hiver dernier, ses joies passées, ses espérances^ accomplies ou déçues; il voyait le monde, matériel sous ses yeux et le monde immatériel qui remplissait son âme se couvrir du linceul de la mort, et songeait qu'au bout du temps fixé par le destin le soleil du printemps viendrait ranimer la nature et la ferait briller d'un nouvel éclat.
« Que de tristesse l'automne répand sur le sol ! dit Clivalinsky ; on dirait un moribond , sur les traits duquel on voit la vie lutter avec une dissolution prochaine et lui disputer sa proie. Ce spectacle m'inspire toujours des pensers mélancoliques.
— Je suis plus heureux que toi, répondit Remsky ; les scènes de la nature, qu'elles soient paisibles ou orageuses, douces ou terribles, produisent toujours le même effet sur moi , car elles me font réfléchir à l'éternité, au pouvoir du Créateur, aux
bienfaits de la Providence, et à la sagesse du Tout-Puissant qui créa le monde. Ces feuilles jaunes, ces brins d'herbe flétrie ne meurent point ; ils se transforment en d'autres substances qui reçoivent une nouvelle vie ! Cette pensée me console de l'aspect de la terre épuisée en automne; elle me soulage près du chevet d'un ami mourant et rend moins pénible l'idée de l'instabilité de ma propre vie. '^
— Nous avons tout le temps de penser à cela, mon ami, éloignons ces idées si sombres. Je ne crains pas la mort sur le champ de bataille, ni même dans un hôpital militaire, mais je frémis en songeant qu'une sotte fièvre peut me conduire à la tombe, sans cause ni motif, à la suite d'un refroidissement. Je m'efforce d'éloigner ridée de la possibilité d'un pareil événement , et , Dieu merci , je me suis habitué à chasser de mon cerveau ces tristes pensées, comme autant de mouches importunes.
— Tu as lort, dil Kemsky ; il faut nous lainiliariser de bonne heure avec la mort et savoir l'envisager sous ses différents aspects ; nous devons nous habituer à l'attendre non -seulement avec indifférence , mais même avec une sorte de calme et de satisfaction. Quand je vois autour de moi des êtres qui souffrent et qui sont affligés, quand je réfléchis aux peines, aux misères et aux dangers qui menacent journellement tout homme à son réveil , quand je me sens moi-même courbé sous le poids d'idées mélancoliques , je me console avec la pensée que cela ne peut pas toujours durer; que tout n'est que songe et illusioni ici-bas, que l'heure de la délivrance, que les hommes aveugles appellent la mort, ne tardera pas à sonner , qu'alors ce monde disparaîtra avec ses souffrances physiques et morales, comme un pénible rêve, et que mon âme affranchie de ses liens ter-
restres se retrouvera avec bonheur au milieu de ses vrais amis.
— Tu es donc convaincu , Kemsky , que tu reverras dans l'autre monde les amis que tu as perdus?
— Je suis persuadé que tout ce qui doit arriver (ce qui vaut mieux que ce que je pourrais imaginer) arrivera; je veux dire, ce que ma faible raison ne saurait pénétrer à l'aide des organes dont elle est douée; ce que mon âme a rêvé quelquefois dans ses inexplicables visions! »
Chvalinsky n'attendait que le moment où la conversation aurait pris cette tournure. « Je ne puis comprendre, dit-il, ce qui t'a valu ces visions extraordinaires! Tu m'as promis un jour , je me le rappelle fort bien , de me raconter ce qui a éveillé en toi cette conviction de l'influence d'un monde spirituel sur notre existence temporelle.
— Je ne demande pas mieux , répondit Kemsky , mais comme cette conviction n'est pas chez moi l'effet d'une influence extérieure, ni l'impression produite par quelque lecture, ni une exaltation passagère , mais qu'elle se rattache à un événement de ma jeunesse , et qu'elle s'est fortifiée dans la méditation et par l'expérience de ma vie entière, je dois prendre mon récit d'un peu loin. Arme toi donc de patience pour écouter toute mon histoire. »
« Je suis né à Moscou. Tu as sans doute entendu parler de mon père : c'était un homme d'esprit , instruit, et d'une grande noblesse de sentiments, mais qui avait beaucoup de douceur, je dirai même de faiblesse dans le caractère. Il ne resta pas longtemps au service , se fixa à Moscou , et se contenta de visiter une fois par an ses terres, situées dans les gouvernements du
midi . Ma mère, dont je me souviens à peine, était un ange de beauté et de vertu ; elle était bonne, modeste , aimable, spirituelle. Elle aimait passionnément son mari et ses enfants, et n'avait d'autres désirs ici-bas que de voir se prolonger son bonheur domestique, mais elle n'en jouit pas longtemps. J'étais son premier enfant, l'objet de toutes ses pensées, de tous ses projets. Elle voulut me nourrir, m'instruire ellemême, et prit même des maîtres afin de se préparer à l'éducation qu'elle voulait donner à son fils. Délicate, sensible et nerveuse , elle détruisit sa santé à force de soucis et de tourments , mais elle puisa dans sa tendresse maternelle le courage et les moyens de remplir les devoirs qu'elle s'était imposés. Je crois la voir encore, comme en rêve, m'asseyant à côté d'elle sur le divan , m'apprenant à parler, à lire, corrigeant mes fautes, et se réjouissant comme un enfant de mes progrès. Mes,
premières années se passèrent au milieu des joies , des amusements et des leçons de ma mère bien-aimée.
«Tout-à-coup, tout s'assombrit autour de moi. Mon père était parti pour Simbirsk, et ma mère était restée seule avec moi à Moscou. J'avais trois ans; la gaîté de ma mère et mes amusements cessèrent , elle pleurait toujours, me pressait sur son cœur et disait avec douleur : « Pauvre enfant ! quel est le sort qui t'attend ! » Notre maison devint déserte , nous ne gardâmes que trois domestiques, les portes et les volets restèrent fermés ; le jour ne pénétrait plus que par les fentes. On n'entendait plus dans les rues ni bruit de voitures, ni voix du peuple , ni cris de revendeurs ; des gémissements et des plaintes sauvages retentissaient seuls au milieu de ce silence général , avec le roulement de je ne sais quels lourds chariots qui ébranlaient le pavé. Chaque fois que ces roues se faisaient
entendre, ma mère palissait, se mettait à pleurer, me prenait sur ses genoux et m'embrassait en tremblant. Ne pouvant comprendre ce qui se passait autour de moi , je demandai un jour à ma mère pourquoi nous étions maintenant toujours seuls et dans l'obscurité , et ce qui la faisait ainsi pleurer et gémir.
« C'est la peste, mon enfant , me répondit-elle; il meurt un grand nombre de personnes; celui qui touche un malade tombe lui-même malade et meurt. Nous nous sommes enfermés afin que personne ne nous apporte la peste. Elle parcourt tout Moscou , et il y a beaucoup d'enfants , comme toi , qui déplorent la perte d'un père ou d'une mère. Tu ne veux pas que je meure, n'est-ce pas?
— Non, non, maman, m'écriai-je en l'embrassant, ne meurs point, ne meurs point; et si tu meurs, prends-moi avec toi. » Ma mère ne répondit que par des larmes à
cette exclamation qui partait d'un cœur naïf.
« Je te répète que tout cela est maintenant un songe pour moi ; peut-être ce souvenir s'était-il entièrement effacé de ma mémoire, et n'ai-je recomposé ces quelques jours de ma vie que sur les récits de mon excellente bonne. Mais bientôt il arriva un événement qui est encore aussi vivant dans mon souvenir que s'il datait d'hier. Ma curiosité enfantine avait été excitée par tout ce que j'entendais raconter de la peste ; je me la figurais sous les traits d'une méchante magicienne, qui parcourait toute la ville sur un char et tuait tout le monde. Nous logions au deuxième étage. Elle ne pourrait nous atteindre , pensai-je , lors même que je regarderais par la fenêtre. Je veux voir ce que c'est que la peste. . .
« Étant assis un soir tout seul dans la chambre, j'entendis tout-à-coup ce bruit de roues qui m'était si familier, et la voiture
me sembla s'arrêter devant notre maison. Lorsque je levai les yeux vers les fenêtres, je vis une lueur extraordinaire qui pénétrait à travers les fentes des volets. Une curiosité invincible s'empara de moi. Après m'être convaincu qu'il n'y avait personne dans la chambre , je m'approchai de la fenêtre , je tirai le Verrou qui retenait la fermeture du volet, et celui-ci s'ouvrit avec fracas. Quel spectacle s'offrit alors à mes yeux ! Devant la porte cochère de la maison en face de la nôtre, se trouvait un grand chariot chargé de cadavres ; des hommes d'un aspect effrayant et couverts de guenilles se pressaient autour de cette voiture qui était éclairée par des torches- Une croisée s'ouvrit au deuxième étage, et on en précipita un corps mort enveloppé d'un drap de lit ; il tomba en travers sur les autres corps, et les terribles hommes le tournèrent à l'aide de longs crochets , et en poussant des éclats de rire sauvages.
La tête du cadavre se trouva ainsi suspendue derrière le chariot. Au même instant je vis ouvrir une seconde fois la fenêtre, et j'y aperçus une jeune femme en robe noire , les cheveux épars et tombant sur ses épaules, et la figure couverte d'une pâleur mortelle. Je vois encore ses traits sur lesquels se peignaient le chagrin et le désespoir; elle regardait le chariot et le corps qu'on venait d'y jeter. Le chariot se mit en mouvement, et au même instant la jeune femme se précipita du haut de la fenêtre en jetant un cri perçant, qui retentit encore aujourd'hui à mon oreille... J'ignore ce qui se passa ensuite ; je me trouvai dans mon lit. Ma mère me frottait les tempes en pleurant amèrement; ma bonne était à genoux devant elle et lui demandait pardon de m'avoir laissé seul un instant. Je revins enfin à moi à la grande joie de tout le monde... «C'est bon, ne te chagrine pas, dit ma mère à ma I. (5
bonne, Dieu te pardonnera, Alexis est re-venu à lui. Je restai couché quelques jours en proie à une fièvre violente, et il me fallut près de six semaines pour me rétablir entièrement. Ma santé revint enfin; mais, au fond de mon âme, je conservai je ne sais quelle triste et mystérieuse pensée, je ne sais quelle sensation pénible , s'offrant à moi sous la forme de la femme en robe noire , qui m'avait tant effrayé en se précipitant par la fenêtre. Je ne dis à personne ce que j'avais vu ce soir-là, et tout le monde crut que c'était l'aspect seul du chariot chargé de cadavres qui m'avait frappé à ce point. Quand j'étais menacé de tomber malade, cette femme se présentait à moi en songe et me regardait avec tristesse. Chaque fois que je l'avais vue en rêve, je m'attendais à une maladie^ et je ne me suis jamais trompé. Ne crois pas , toutefois, que ces maladies fussent la suite de la frayeur causée par ces rêves. Oh !
non ; je m'étais aroontumé à cette vision comme à l'apparition d'un ancien ami, et j'appris à la fin à lire, dans l'expression des traits de cette femme , ce que l'avenir me réservait. Quelquefois elle m'apparaissait triste et pensive et me regardait, les bras pendants ; souvent, avec un agréable sourire sur les lèvres, elle me faisait signe d'approcher ; d'autres fois elle avait un air mécontent, fâché, et semblait me menacer. Mon imagination faisait coïncider avec ces apparitions tous les événements de ma vie , et je m'habituai peu à peu à considérer cette circonstance comme inséparable de ma nature.
— Cette femme t'apparaissait en songe ? dit Chvalinsky.
— Pas toujours, répondit Kemsky. Danf les cas extraordinaires, quand je suis agité d'émotions vives , quand le passé et le futur se confondent dans les tourments du présent, je la vois tout éveillé... Je vais te
raconter un des événements les plus terri-blés de mon enfance. Mais attends un instant ; voici le crépuscule et il commence à faire froid. Permets-moi de faire entrer Mischa^ dans la voiture, le pauvre garçon grelotterait sur le siège. . .
- — Comme il te plaira; mais je te ferai observer que tu gâtes ton Mischa. Si nous n'étions pas dans une berline, tu serais capable de monter toi-même sur le siège et de céder ta place à ton valet-de-chambre. . .
— C'est possible, dit Remsky, en poussant un soupir , car cet homme m'est cher à plusieurs titres ; il est fds de ma nourrice ; sa mère pleure encore son second nourrisson , mon frère, et Mischa est un brave garçon, qui a le cœur bien placé; il m'aime...
— Et comment pourrait-on se défendre d'aimer un maître comme toi ! Quand j'aurai ma retraite, je briguerai moi-même la
*^ Diminutif de Michel.
placedevalel-de-chambrechez loi. Allons, appelle-le ! » Le prince fit arrêter et ordonna à Mischa de monter dans la voiture. Le domestique assura qu'il n'avait pas froid sur le siège ; mais comme son maître insistait, il obéit.
Les deux amis continuèrent leur entrelien en français.
« L'horrible fléau qui ravageait Moscou cessa bientôt. On ouvrit de nouveau les volets de notre maison ; le bruit des équipages et du peuple recommença à se faire entendre dans les rues ; notre salon se remplit de visiteurs. Moi seul je ne pus retrouver mon insouciante gaîté ; tout me faisait peur, et je pleurais de joie ou de chagrin à tout propos. A cette époque eurent lieu dans ma famille des événements bien malheureux ; la santé de ma mère devint languissante, et elle mourut au bout de deux ans, des suites d'un accouchement laborieux. D'un autre côté, mon père, qui ve-
nait de perdre en elle tout ce qu'il chérissait au monde, prit en aversion le séjour de Moscou , et partit avec mon frère et moi pour sa terre de Simbirsk. Là , le grand air et la liberté concoururent tellement au développement de mes forces , que je grandis bientôt d'une manière sensible ; mon esprit fût également soumis à cette salutaire influence; je redevins gai, et je me livrai avec ardeur aux plaisirs de mon âge ; je crois même que je ne fus point tourmenté pendant cet espace de temps par les visions qui m'obsédaient auparavant. Mais, hélas! cette trêve ne fut pas de longue durée ; la conjuration de Pougatchef éclata et fut une source de malheurs pour la contrée ; les villages furent incendiés , et des flots de sang innocent coulèrent dans cette province jusqu'alors si calme et si heureuse. La révolte et la guerre civile , pareilles à une lave adente , se frayèrent un passage jusqu'à nous. Mon père, comme
le propriétaire le plus considéré , se rendit au chef-lieu, sur l'invitation des fonctionnaires arrivés de Pétersbourg, afin de faire partie du conseil , et sans se douter du péril auquel il exposait ses enfants chéris. Il avait à peine quitté le village qu'une horde de brigands s'y précipita tout-àcoup , et environna la maison seigneuriale, en demandant à grands cris le propriétaire. Lorsqu'on leur dit qu'il était parti pour la ville, les révoltés répondirent que quelqu'un des siens était sans doute resté dans le château, et ils exigèrent que les paysans leur livrassent la femme et les enfants de leur seigneur. Nos bons serviteurs, qui aimaient leur maître comme un père, répondirent que leur maîtresse était morte depuis six mois , et que les enfants avaient suivi leur père. Mais ces monstres avides de sang, doutant de la fidélité de cette déclaration , se précipitèrent dans la maison. Alors ma
vieille bonne, qui voulait à tout prix m'airacher à un péril aussi imminent, me déshabilla à la hâte , et remplaça ma petite chemise de fine toile et mon joli pe~ tit habit, par une chemise de paysan toute sale, et une mauvaise ceinture à moitié usée. Je supportai patiemment les apprêts de ce déguisement , mais lorsqu'elle imagina de me barbouiller de suie la figure et les mains, je m'écriai : « Ma bonne, ma bonne ! pourquoi veux-tu me salir ainsi? je m'en plaindrai auprès de papa. » Mais la bonne femme s'efforçait de me calmer, et me suppliait de me taire , et de garder ce vêtement sale dont j'essayais en pleurant de me débarrasser. Au même instant la chambre se remplit de femmes et d'enfants qui venaient chercher asile et protection dans la maison seigneuriale; et chacun de me supplier, les larmes aux yeux , de me taire, mais en vain, quoiqu'on entendît déjà les pas des révoltés et leur voix mena-
çanle qui réclamait des victimes. Les deux battants de la porte de l'antichambre s'ouvrirent, et j'aperçus tout-à-coup la femme noire, ainsi que j'avais coutume de l'appeler en moi-même, vêtue comme je l'avais vue à l'époque de la peste , pâle et les cheveux épars ; elle s'arrêta sur le seuil, fixa sur moi des yeux sévères, et me menaça du doigt. Je me tus aussitôt, et me serrant contre ma bonne je cachai ma figure dans son sein. Mais un bruit inaccoutumé me força bientôt de relever la tête ; la chambre était pleine d'hommes ivres. « Où sont ces enfants de chien? criaient-ils; les avezvous cachés! vous le paierez cher! » Les femmes et les enfants se jetèrent aux pieds de ces monstres ; je m'y jetai moi-même. « Ils ne sont point ici , ils n'y sont plus , croyez -nous. — Prenez garde à vous, vociférèrent les brigands, en commençant leur recherche dans les appartements ; si nous en trouvons un seul, vous êtes tous
perdus. Dites plutôt la vérité pendant qu'il en est temps encore ! » Les pauvres femmes réitérèrent leurs protestations négatives. La horde effrénée se jeta dans les autres chambres, et ma vieille bonne, m'ayant pris sur ses bras , courut au village et me déposa sur le four dans la maison de son fils. Elle tremblait que je ne me remisse à crier de nouveau et à redemander mes habits ; mais à son grand étonnement et à sa satisfaction je demeurai tranquille et silencieux. Le trouble et le bruit durèrent toute la journée et ne s'apaisèrent que vers le soir ; mais on ne me laissa pas sortir de la chaumière, ni même descendre du four. A la fin , épuisé de frayeur et de fatigue, je m'endormis.
« Le lendemain on vit arriver un détachement de soldats dans le village, et les révoltés se dispersèrent. Mon père ne tarda pas à revenir et ma libératrice me reconduisit à la maison. Lorsqu'elle aperçut mon
père elle se jeta à ses pieds en lui disant : « Gracieux seigneur, voici ton fils, le prince Alexis ! Panlonne-moi de l'avoir haljillé comme un petit paysan ; les scélérats voulaient tuer nos jeunes maîtres, et le danger nous a inspiré cette ruse pour les sauver. Dieu nous a protégés , ne nous en veuille pas. »
« Mon père m'embrassa en versant des larmes de joie, et remercia ma bonne avec effusion; mais d'autres larmes devaient couler ce jour-là. Ma bonne^ préoccupée du danger qui menaçait son favori, oublia mon jeune frère qui n'avait que dix mois. Sa nourrice, au premier bruit, avait saisi l'enfant, et dans sa frayeur l'avait emporté dans le village, et de là dans la forêt. On la retrouva le lendemain à une dixaine de werstes, couchée sans connaissance dans un profond ravin , baignée dans son sang et couverte de contusions et de blessures. Lorsqu'elle fut revenue de son évanouisse-
ment, elle raconta qu'égarée par la frayeur elle avait couru sans savoir où ello allait ; qu'elle avait entendu tout-à-coup des cris autour d'elle, que dans son désespoir elle avaii déposé l'enfant dans des broussailles, qu'elle s'était mise à courir de plus belle, et que violemment frappée à la tète elle avait roulé sans connaissance dans le ravin. On chercha dans les broussailles en suivant ses indications, et l'on trouva sous un buisson un petit bonnet d'enfant, mais rien de plus. Toutes les démarches, toutes les investigations furent vaines; le pauvre enfant était perdu. Je ne dirai pas qu'il avait péri, et voici pourquoi. Mon père, accablé sous le poids de ce malheur , visitait souvent avec moi les lieux où mon frère avait été enlevé; il fît même faire, par la suite, un chemin qui y conduisait , et fit construire une maisonnette au bas du ravin. Cet endroit fut le théâtre des jeux , des amusements , des rêveries de mon enfance.*
« Deux ans après cet horrible événement, mon père m'emmena à Pétersbourg pour me mettre au corps des cadets. Le jour démon départ, nous allâmes dire adieu à notre maisonnette. C'était dans un aprèsmidi du mois d'août ; mon père , gardant un silence mélancolique et me tenant par la main, parcourut toute cette contrée comme pour chercher encore une fois l'objet de ses constants regrets; etlorsque le jour commença à baisser, il entra seul dans la petite maison où ma bonne avait préparé du thé , tandis que j'étais resté au bord du ravin. La pensée que j'allais quitter les lieux où ma mère avait vécu et où mon frère avait péri, me remplit d'une indicible tristesse. J'allai vers le buisson fatal, et, les yeux attachés sur les branches, je m'écriai : «Je t'ai donc perdu pour toujours , mon frère! » En ce moment je vis sortir du feuillage quelque chose [de 'sombre, et j'aperçus la femme noire ; elle n'avait pas son air sévère et me-
naçant; ellesouriail, au contraire, d'une manière aimable , et secouant la tête comme pour dire : Non , il n'est pas mort , elle me montra du doigt un sentier et disparut comme une légère vapeur dans le crépuscule du soir. »
Le prince se tut ; il regarda dans la campagne avec une expression de terreur mêlée de joie, contempla pendant quelques instants les noirs sapins qui bordaient la route , et soupira ensuite en souriant tristement.
Chvalinsky fixa ses regards du même côté, ne vit rien, et dit enfin : « As-lu quelque vision ?
— Non, répondit le prince, mais il se passe en moi quelque chose de singulier. Je suis poursuivi depuis quelques jours par une image qui n'appartient point à l'autre monde. » Le prince rougit en prononçant ces paroles.
« Ah! je devine, s'écria Chvalinsky, ton
cœur est blessé. Il en est temps, mon ami; mais ne veux-tu pas me prendre pour confident?
— Comment le pourrais-je, dit le prince d'un ton railleur , n'es-tu pas mon rival ? Mais non , tout cela n'est que folie ; c'est un jeu de mon imagination.
— Il te sera d'autant plus facile d'ouvrir ton cœur.
— Eh bien ! tu vas connaître la vérité, di t le prince en faisant un effort sur lui-même; je ne sais d'où cela vient, mais je crois voir constamment Nathalie devant mes yeux. Tu sais que je l'ai toujours estimée et appréciée, pour la noblesse de son caractère , pour son esprit et pour son instruction; mais je n'aurais jamais cru qu'elle m'inspirerait un sentiment plus tendre, car dernièrement encore je te disais combien sa froideur et sa fierté m'avaient blessé.
« J'étais assis, il y a quelques jours, dans
le salon de ma sœur; maman nous racontait je ne sais quoi de ses amoureux du temps de l'impéralrice Elisabeth. Je me tournai par hasard vers la glace et je vis que Nathalie, qui était assise dans l'autre pièce, avait les yeux fixés sur moi avec une expression de mélancolie. Quand nos regards se rencontrèrent, les siens brillèrent d'un nouvel éclat ; son visage se couvrit d'une pâleur inaccoutumée, et je crus découvrir les traits et la physionomie de mon apparition. Je la contemplai pendant quelques instants avec un sentiment de bonheur inexprimable ; mais se rappelant tout-à-coup que je la voyais, elle détourna ses regards de la glace, se leva et quitta l'appartement avec précipitation. Au bout d'une heure je la retrouvai au salon. Sa figure était toujours belle, riante, aimable, mais l'expression céleste que j'y avais admirée quelques instants auparavant avait disparu. Elle me répondit poliment, mais
li'oidement, comme do coiilumc, ot mes yeux, à leur tour, n'osèrent cxpiimer l'impression que j'avais éprouvée en surprenant son regard dans la glace. Depuis ce jour , son image , telle qu'elle m'est apparue dans le miroir , me suit partout. Je la vois, je puise une douce ivresse dans ses yeux, je me livre à mes transports ; mais cette vision s'évanouit quand je retrouve Nathalie, et je me dis: «Ce n'est pas elle ! »
— Yoilàlesamisî s'écria Chvalinsky, avec une expression comique de désespoir. Tu vas donc aussi marcher sur mes brisées? Je ne me serais jamais douté que j'aurais en toi un rival ; mais c'est peut-être un bonheur , car il y a folie de s'amouracher d'une fille pauvre, quand on n'a pas le sou soi-même. L'amour seul des deux côtés ne remplaça jamais la dot. Cependant, à tout prendre, il serait peut-être moins fâcheux pour moide devenir amoureux doNalhalie.
Tu es prince, lu es noble, tu descends d'une famille illustre, tu es riche et parconséquent l'objet des soupirs et des œillades de mainte grande dame; Nathalie est fille d'un pauvre chirurgien-major, petite fille de quelque sacristain , ou tout au plus de quelque pasteur de village ; cela ferait un couple bien assorti, vraiment! Moi, qui ne suis qu'un pauvre diable, je lui conviendrais infiniment mieux. La race des Chvalinsky ne brille point dans un livre de généalogie recouvert de velours , et si feu mon père n'avait point servi l'État fidèlement pendant quarante ans, je ne serais pas maintenant l'ami des comtes et des princes.
— Je t'envie ton bonheur! dit le prince Alexis. Tu n'as point reçu de ton père un nom lourd à porter , et qui impose une foule de devoirs et d'obligations dans le monde. Du reste , tu as bien plus l'air d'un prince que moi, qui suis sombre, morose, et qui ai les manières gauches et embar-
rassécs. La lille d'un chirurgien-major, je veux (lire d'un homme utile cl respectable , pourquoi ne deviendrait-elle pas princesse Remsky? Mais non, non! Pourquoi y penser? Elle me déteste, et, bien qu'une force irrésistible m'attireverselle, je sens que je ne pourrais jamais l'aimer. Je te le répète , je crois que c'est une femme sans cœur.
— C'est peut-être un avantage, dit Chvalinsky; tes soi - disant mère et sœur lui feraient un joli accueil ! Dieu veuille l'en préserver ! »
Le jour avait baissé pendant cette conversation; il était presque nuit.
« Nous sommes à Toxova î » s'écria Mischa, en ouvrant la portière et en sautant à bas de la voiture, afin de courir en avant à la recherche de la maison du sacristain.
vir.
Au bout de quelques minutes, Mischa cria au cocher : « Arrête , c'est ici ! » et les deux amis entrèrent dans une grande maison en bois qui paraissait ancienne, mais qui n'était pas encore revêtue de planches ^.
(J)Les Russes sont toujours si pressés de jouir, qu'ils habitent souvent leurs maisons avant quVlles ne soient achevées.
(Nete du Traducteur^)
« N'est-ce point ici qu'est descendu un officier malade? dit Chvalinsky.
— C'est ici , tonnez-vous la peiiie f entrer ! » répondit une petite F inoise aux cheveux ardents et aux yeux de lapin, qui conduisit les arrivants, par une antichambre, dans la grande salle. Un feu pétillant brillait dans l'àtre, et projetait sa clarté sur les murs en poutres non tapissées , où se dessinaient les ombres gigantesques des personnages réunis, pour causer, autour de la cheminée. Le jeune et beau Wischatine, enveloppé d'une élégante robe de chambre , était étendu sur un canapé de cuir noir; à côté de lui était assis un homme blond, d'un âge mûr, l'air calme et réfléchi, vêtu d'une redingote sans revers, et ayant une pipe à la bouche; on reconnaissait facilement en lui le pasteur du village. A côté du pasteur un jeune homme, qui occupait un vieux fauteuil, attirait les regards par l'expression de dou-
ceuret de bonté qui se mêlait sur son visage aux reflets d'une exaltation intérieure. Ses yeux, attachés sur la flamme , semblaient prendre un mélancolique plaisir à suivre ses progrès destructeurs sur le tronc qu'elle dévorait. De l'autre côté de la cheminée, le coude appuyé sur une petite table, était un vieillard grand, maigre, d'un extérieur plein de noblesse et de distinction. Il paraissait âgé d'environ soixante-dix ans; ses yeux, ombragés d'épais sourcils noirs , étaient animés par l'éclat d'un sentiment vif et profond ; des cheveux noirs, commençant à grisonner, et couvrant à peine un front élevé, un nez de forme grecque et parfaitement régulier, des joues qui n'avaient pas entièrement perdu toute la fraîcheur de la jeunesse, des lèvres sur lesquelles errait un doux sourire , un menton carrément dessiné ; tels étaient les traits qui composaient cette physionomie peu ordinaire et bien propre
à inspirer tout d'abord un sentiment de respect involontaire. Son costume était simple, il consistait en une redingote brune, de forme ancienne, et en un gilet de couleur sombre; mais tout ce qu'il portait avait un air de propreté et s'harmoniait parfaitement avec sa physionomie calme et spirituelle. En entrant dans la chambre, nos voyageurs interrompirent une conversation attachante. Kemsky jeta un regard rapide sur ce groupe intéressant, et fut frappé de son analogie avec les réunions fortuites des auberges où les romanciers introduisent souvent leurs lecteurs.
«Mes amis! s'écria Wyschatine, transporté de joie en les voyant entrer , soyez les bien-venus! Merci, toi, mon cher Plii- Losoplie, et toi Sautereitc, vous n'avez point oublié, je pense, vos sobriquets d'école , grand merci d'être venus voir votre pauvre camarade. Eh ! vite , qu'on serve le thé ! »
Après les premières questions provoquées par cette agréable rencontre , Wischatine présenta ses trois compagnons au prince et à Chvalinsky. L'un d'eux était, comme nous l'avons déjà supposé , le pasteur du lieu; il nomma le second Bérilof, et le désigna comme artiste; quant au troisième, il dit d'un ton respectueux : a Voilà Pierre Antonowitch Alimari, celui qui a soulagé mes souffrances, et qui m'a peut-être sauvé la vie. Ces messieurs ont charmé par leur société l'ennui de ma solitude; si vous m'aimez toujours comme autrefois, mes frères, sachez-leur gré de l'intérêt et de la bienveillance qu'ils ont bien voulu témoigner à un étranger. Mais c'est à cet homme respectable que vous devez la conservation de votre ami; » et comme pour lui exprimer de nouveau sa reconnaissance, il tendit la main au vieillard , qui se leva , s'approcha de lui„ et la serra avec une expression de bonté
qui laissait lire le plaisir qu'il avait trouvé lui-même à rendre service à un homme qu'il aimait.
Après les compliments d'usage, Kemsky dit au malade : « Je crois que notre arrivée a interrompu votre conversation , nous serions désolés que notre présence vous empêchât de la reprendre.
— C'est vrai , répondit Wischatine en riant, le sujet de notre conversation était un de ceux dont l'intérêt est si puissant qu'ils viennent d'eux-mêmes prendre place dans un cercle d'amis. Nous parlions de vtsions, de pressentiments, de prophéties, etc. J'avoue que je n'y ajoute aucune foi , et que je ne changerai probablement pas d'opinion à cet égard.
— Vous n'y croyez pas? » dit le vieillard d'un ton de voix tout à la fois doux et incisif, « vous n'y croyez pas? D'où vient donc que vous écoutez avec intérêt et curiosité les récits d'événements extraordi-
naires et surnaturels? Pourquoi nousavezvous raconté vous-même des anecdotes de ce genre? La f^udans le merveilleux n'est pas le résultat d'un raisonnement et d'une froide réflexion, mais l'effet d'un sentiment intime et indéfinissable.
— Il faut donc , selon vous , mon respectable ami , croire à tous les contes et à tous les radotages de vieilles femmes? Vous y croyez donc vous-même? répliqua Wyschatine avec chaleur.
— Pas du tout ! Que de fables en circulation dans le monde , auxquelles non-seulement les gens simples et crédules , mais même les personnes éclairées et instruites ajoutent foi ; et, cependant, ce ne sont que des fables. Mais le peu de fondement d'un fait isolé ne suffit pas pour donner un démenti à un sentiment qui existe dans toutes les âmes. Remarquez aussi qu'on n'oppose à la croyance des événements surnaturels et des visions qu'un simple refus de croire
On dit : cela ne peut pas être, et voilà tout. Le docteur Johnson affirme que les personnes qui nient des Lèvres la réalité des apparitions , la confessent par Leurs terreurs. On ne doit pas croire indistinctement tous les récits, mais il faut examiner les faits , et après cet examen discerner le vrai du faux. »
Alimari parlait d'un ton ferme et persuasif; les expressions russes dont il se servait appartenaient au style élevé. Sa prononciation n'était pas précisément étrangère, mais elle avait cependant quelque chose de peu ordinaire. Le mouvement de ses lèvres, la vivacité qui brillait dans ses yeux, sa voix harmonieuse et je ne sais quoi de particulier dans son accentuation prêtaient à ses discours une force et un charme tout nouveau. Remsky l'écoutait avidement et tenait ses yeux attachés sur le visage de cet étranger vers lequel il se sentait attiré malgré lui , à tel point qu'Ail
lO'J
mari, remarquant l'inlérèl dont il était l'objet , se tourna du côté du beau jeune homme qui l'observait si curieusement.
« Vous avez beau dire ! s'écria Wys-' chatine, je ne puis être d'accord avec vous. J'écoute avec intérêt, avec curiosité, je dirai même avec grand plaisir , les histoires de revenants et d'apparitions , mais y croire! non, c'est impossible! Et vous, Alimari, vous, un naturaliste, vous qui vous livrez à de fréquentes investigations de la nature, vous soutenez de pareilles choses? Vous m'étonnez au dernier point!
— C'est précisément parceque je suis naturaliste, que ces phénomènes m'inspirent de l'intérêt. Rien n'appartient au hasard dans la nature. Chaque brin d'herbe, chaque grain de sable a sa destination , son but; il en est de même des mouvements et des impressions de notre âme. Nous ne discernons pas les causes et les motifs de ce qui se passe en nous; nous en sentons
et nous en reconnaissons seulement le résultat.
— Mais nos yeux ne découvrent jamais rien! dit Wyschatine en l'interrompant.
— Pourquoi? répondit Alimari avec calme. Les phénomènes de l'électricité, du magnétisme et beaucoup d'autres ont étonné et consterné les peuples , pendant des milliers d'années, et semblaient des événements surnaturels aux gens les plus éclairés et les plus instruits. Aujourd'hui ces phénomènes expliqués ne sont plus des énigmes pour nous. Il en sera de même d'une foule d'autres prodiges de la vie physique et morale. Je le répète , nous voyons les effets, mais les causes qui produisent ces effets échappent à notre pénétration ; les siècles marcheront, on fera de nouvelles découvertes dans l'étude de la physiologie, la seule science universelle et vraie, et ce qui nous paraissait une merveille inexplicable nous ap-
paraîtra comme une conséquence toute simple et toute naturelle de l'ordre établi dans la création.
— Vous ne croyez donc pas aux miracles? dit Wyschatine d'un air triomphant.
— J'y crois et je n'y crois pas, c'est selon le sens que vous attachez au mot. Je ne crois pas que l'ordre des choses, institué par la sage Providence , puisse se trouver troublé ou changé sansla volonté expresse du Très-Haut; mais je crois que des miracles, c'est-à-dire des phénomènes et des effets qui surpassent l'intelligence de l'homme, et que sa raison infirme ne peut juger, s'accomplissent journellement. Et sans aller en chercher ailleurs des exemples , l'organisation et Texistence de l'homme ne sont-elles pas des merveilles incompréhensibles? Je n'ai jamais éprouvé un plus profond respect pour les lois de la divine Providence et une admiration plus vive, qu'en disséquant un corps hu-
main, cette dépouille mortelle qu'avait abandonnée sa céleste habitante. Chaque veine, chaque nerf est une merveille; l'esprit humain a découvert dans cette investigation plus d'une cause et plus d'un motif; mais que de secrets encore ! que de prodiges que l'œil admire et que l'esprit n'a pu pénétrer jusqu'à ce jour! C'est ainsi que dans l'organe de l'ouïe , par exemple , sa destination et l'utilité d'un grand nombre de ses parties sont expliquées et sont prouvées, autant que possible, par analogie; mais combien d'autres parties de ce même organe ne nous restent-elles pas inconnues? Elles sont cependant indispensables ; elles ont une destination et un but, puisqu'elles se retrouvent dans tout organe semblable; leur absence nous montrerait peut-être quelle est leur utilité, mais on n'a point encore remarqué celte absence depuis le commencement du monde; or, si nous ne pouvons pas même nous rendre
i-omple de i'utililc et du but des objets visibles et palpables, que le maître du logis y a laissés après l'avoir quitté, irons-nous discuter sur les qualités et sur les actions du maître lui-même , je veux dire de l'âme? Humilions-nous devant la Providence et convenons avec Shakespeare qu'il y a sous le soleil une foule de choses que notre philosophie n'a pas même rêvées !
— Nous voilà revenus à la philosophie!
s'écria Chvalinsky , ne pourrions - nous donc pas en être délivrés une bonne fois? Comment êtes-vous tombés sur ce chapitre? Pourquoi ne pas choisir un sujet de conversation plus simple et plus à la portée de notre gros bon-sens de soldats?
— Tel est aussi mon avis, dit l'artiste; car on a commencé à parler des revenants, et c'est une chose bien reconnue, qu'il y a des revenants ; qui n'en a pas vu?. . . et puis, on en est venu. Dieu sait à quoi...
du reste on n'avait pas commencé par les
revenants, mais bien par le serpent enflammé.
— Quel serpent? » dit Chvalinsky.
Bérilof voulut lui répondre, mais Wysrhatine s'empara de la parole : « M. Bérilof nous racontait tout-à-l'heure un singulier événement qui vient de se passer à Pétersbourg*. Tu sais que le comte Samoïlof a donné hier une fête en l'honneur de notre hôte illustre, le jeune roi de Suède. Au moment où l'impératrice arriva au perron, un globe de feu, ou, comme dit le peuple, un serpent enflammé, aurait passé au-dessus de la maison , du palais d'hiver , traversé la Neva , et serait allé tomber derrière la forteresse. Nous nous sommes mis à discuter sur ces sortes de météores y et, passant d'un sujet à l'autre, nous en sommes venus aux visions, aux
* Soumarokof , dans la biographie de Catherine II , place cet événement en septembre 1796.
pressentiments, etc. etc. Mais cela me rappelle que M. Alimari voulait nous raconter une aventure qui lui est arrivée dans sa jeunesse. Seriez-vous disposé, mon bon monsieur , à le faire maintenant ?
— Volontiers, répliqua Alimari. C'était en 1740, la dernière année du règne de l'impératrice Anna Iwanowna*. J'avais à cette époque dix-sept ans et je logeais chez le ministre du Danemarck, dans la maison où se trouve aujourd'hui l'hôtel de Paris, sur la place du Palais, au coin de la petite rue des Glaçons. Nous étions au mois d'août, et la nuit était sombre mais très chaude. Le résident, dont la musique charmait les loisirs, avait passé toute la soirée à son piano , et moi je chantais les plus jolis airs italiens de l'époque. Dix heures son-
(1) Jetiensd'uû témoin oculaire, mon ami, M. Schroeter, astronome et météorologue, qui mourut très âgé en 1810, le récit de cette singulière procession, qu'il vit aller de l'amirauté au palais d'hiver.
nèrent, je lui dis adieu et je montai dans ma chambre. Tout-à-coup je vis la porte cochère principale de l'amirauté, qui se trouve ©n face de la rue des Pois, brillamment éclairée. Une procession accompa-' gnée d'un nombre immense de torches s'avança lentement, et, tournant à gauche, se dirigea vers la place du Palais; les maisons situées en face de l'amirauté étaient éclairées par le reflet d'une vive lueur , et cette lueur s'approcha de plus en plus du palais avec la fantastique procession. Je regardais ce spectacle qui me frappa de surprise, lorsque le ministre me fit appeler. Je descends et je le trouve à la fenêtre avec tous les siens, contemplant cette inconcevable apparition. On se demande avec inquiétude quelle espèce de procession peut sortir de Tamirauté à cette heure de la nuit. Un serviteur intelligent est envoyé pour examiner de plus près et prendre des informations. Mais pendant ce temps la procession avait tourné le
coin du boulcvait de ramirauU', et s'clail dirigée vers la grande porte du palais où elle était entrée : les torches avaient disparu une à une, et, au bout de quelques instants, l'obscurité régna de nouveau. Le domestique revint et nous dit qu'il avait couru jusqu'au coin de l'amirauté, mais qu'il n'avait plus rien vu. Un grand vent qui s'était élevé lui avait arraché son chapeau et l'avait emporté jusque sur le quai. 11 avait couru après, l'avait rattrappé près des bords de la Neva et était allé tout auprès du palais. Le palais d'hiver dans ce temps-là était encore en bois ; tout y était parfaitement calme, et les soldats du poste faisaient tranquillement leur faction devant la grande porte d'entrée. Le domestique leur demanda quelle était cette procession qui venait de défder avec des torches et ce qu'elle était devenue. Les sentinelles étonnées lui répondirent qu'il rêvait sans doute, qu'il n'y avait point eu de
procession et qu'il n'avait qu'à passer son chemin; tout finit là. Toutes les personnes qui habitaient notre maison avaient vu cette singulière apparition^ mais aucune n'avait pu l'expliquer. On devine que par la suite, lorsque des événements politiques extraordinaires eurent lieu , chacun s'empressa de parler de cette vision comme d'un pronostic qui les avait précédés. Je ne pense point ainsi , mais je crois que nous pouvons voir des apparitions quand nous sommes éveillés , aussi bien que pendant notre sommeil.
— Et vous avez réellement vu ce que vous racontez ? dit Wyschaline d'un ton d'incrédulité.
— Bien certainement ! répondit Alimari ; je me rappelle même que le résident écrivit une relation de cet événement et la fit signer par tous les habitants de la maison.
— Malheureusement, reprit Wyschatine, ces témoignages authentiques finis-
sent par se perdre, cl il ne reste plus alors que des traditions verbales qui se dénaturent à la longue. Il ne serait peut-être pas facile de trouver un événement de ce genre, confirmé par quelque acte officiel.
— Pardonnez-moi! dit le pasteur en l'interrompant; je puis vous en citer un, confirmé par une pièce authentique. Si vous le désirez , je commencerai par vous raconter aujourd'hui l'événement, et demain je vous montrerai l'acte dont j'ai conservé la copie conforme. Êtes-vous disposés à m'entendre?
— Oh ! oui , nous vous en prions! répondirent toutes les voix.
— Mais comme il me serait trop difficile de m'exprimer en russe, je vous demanderai la permission d'avoir recours à la langue française, dit le pasteur; et je réclamerai encore votre indulgence, car si je pouvais vous parler en suédois, mon récit aurait plus de naturel et de vivacité. »
Nous nous rapprochâmes du narrateur, Wyschatine sourit et s'empressa de moucher les chandelles, afin de pouvoir mieux observer la physionomie du conteur.
Charles XI, père du célèbre Charles Xll, fut l'un des meilleurs rois de Suède. Il fixa les droits et les obligations des divers états du peuple suédois , et dota son royaume d'un grand nombre de lois utiles. C'était en outre un homme éclairé , brave , pieux, ferme, plein de sang-froid, et d'une imagination peu ardente. Il perdit son épouse, Ulriquc Éléonore, et bien qu'il l'eût trai-
tée avec dureté pendant sa vie, il parut la regretter sincèrement; depuis cette époque, son caractère devint morose et taciturne ; il ne chercha de distractions à son chagrin que dans les soins continuels des affaires de l'État. Pendant une soirée d'automne , il s'était assis en robe de chambre et en pantoufles devant la cheminée de son cabinet, au palais de Stockholm. Il avait auprès de lui le chambellan comte de Brahe, qui possédait sa faveur particulière, et son médecin Baumgarten, homme instruit, mais qui affectait les opinions des esprits forts, et voulait qu'on ne crût qu'à une seule chose, à la médecine. Le roi resta ce soir-là plus longtemps que de coutume au coin du feu ; il gardait le silence, et tenait ses regards attachés sur les charbons prêts à s'éteindre. Le comte de Brahe avait plusieurs fois tenté de lui rappeler qu'il était temps d'aller prendre quelque repos ; mais le roi avait re-
fusé d'un geste d'impatience, et quand le médecin entreprit, à son tour, de lui démontrer combien les veilles prolongées étaient pernicieuses à la santé, Charles lui dit à mi-voix : « Restez, je n'ai point encore envie de dormir. » Les deux courtisans entamèrent une conversation qui languissait, malgré tous les efforts qu'ils faisaient pour l'animer; enfln le comte de Brahe, pensant que le roi déplorait la perte de son épouse, regarda son portrait qui ornait le cabinet, et s'écria : « Quelle ressemblance! La grandeur et la douceur de cette belle âme se peignent dans ces traits! »
— Folie que tout cela! répondit le roî avec humeur. Le peintre l'a flattée, la reine n'était pas à beaucoup près aussi belle ! Puis, confus sans doute des paroles qui lui étaient échappées, il se leva et se mita marcher à grands pas dans l'appartement, afin de dissimuler le trouble qui l'agitait. Tout-à-coup il s'arrélii devant une croisée
qui avait vue sur la cour, la nuit était très sombre, et il n'y avait point de clair de lune. Le bâtiment du palais royal qui existe aujourd'hi n'était point encore terminé à cette époque, et Charles XI, qui l'avait commencé, habitait l'ancien palais au bout de Ritterholm, situé sur le lac Mêler. Le cabinet du roi se trouvait au bout de l'une des ailes de cet immense édifice qui forme un fer à cheval ; et presque en face était une grande salle dans laquelle se réunissaient les États du royaume, pour recevoir en communication les projets de loi. Dans ce moment, les fenêtres de cette salle brillaientd'uneviveclarté. Le roi en fut surpris, et crut d'abord que des valets de la cour la traversaient avec des lumières. Mais qu'aviiient-ils à faire dans cette vaste pièce fermée depuis longtemps? Était-ce un incendie qui y avait éclaté ? Mais on n'apercevait pas de fumée , les carreaux n'étaient pas brisés : tout était tranquille, et la salle
paraissait pliilùl s'illiiminor pour une fête. Le roi Chaiies contempla pendant quelque temps en silence les fenêtres éclairées, le comte de Brahe allait sonner pour appeler un page, et savoir de lui la cause de cette singulière illumination, mais le roi le retint. « Je veux aller moi-même dans cette salle, » dit-il. A ces mots il pâlit, et ses traits exprimèrent un sentiment de terreur mêlée de respect. Il marcha cependant d'un pas ferme vers la porte et sortit du cabinet. Le chambellan et le médecin le suivirent tous deux, portant chacun un tlambeau à la main.
Le concierge du palais, gardien des clefs, dormait déjà. Baumgarten le réveilla, et lui ordonna au nom du roi d'aller ouvrir la porte de la salle des États du royaume. Le concierge étonné s'habilla à la hâte, et se présenta devant le roi. Il ouvrit d'abord une galerie qui servait d^antichamlae. Charles y entra, et vit avec cons-
ternalion que tous les murs de l'appartement étaient tendus de noir.
« Qui a donné l'ordre de tendre ainsi cette pièce? dit le roi d'un son de voix courroucé.
— Je ne saurais le dire, » répondit le concierge épouvanté : la dernière fois que je fis balayer cette galerie , elle était garnie, comme de coutume, d'une boiserie en chêne. Je suis sûr que cette tapisserie n'a point été prise dans le garde-meuble de votre majesté. »
Le roi avait parcouru à grands pas une grande partie de la salle ; le comte et le concierge le suivaient. Baumgarten restait un peu en arrière, il craignait également de demeurer seul et d'accompagner les autres.
« De grâce , n'allez pas plus loin , sire ! s'écria le concierge; croyez-moi, les mauvais esprits font leur sabbat ici Et depuis la mort de sa majesté la reine, on dit
qu*elle revionl toutes les nuits, à cette heure, dans la galerie. Que Dieu ail pitié de nous!
— Arrêtez, sire, dit le comte, n'entendez-vous pas un bruit étrange dans cette salle? Dieu sait à quels dangers vous vous exposez !
— Très gracieux seigneur, dit en balbutiant Baumgarten , dont le vent avait éteint la bougie, permettez-moi, au moins, d'aller chercher une douzaine de vos gardes.
— Entrons, dit le roi d'une voix ferme, en s'arrêtant devant la porte de la grande salle. Concierge! ouvrez cette porte. » Il la frappe du pied , et ce bruit, répété par l'écho de la voûte, retentit dans la galerie comme un coup de canon.
Le concierge tremblait de tous ses membres, et cherchait en vain à placer sa clef dans le trou de la serrure.
« Tu as peur, vieux soldat! dit le roi
en haussant les épaules. Chargez -vous donc d'ouvrir cette porte , comte !
— Sire! répondit le comte en reculant d'un pas, commandez-moi de me jeter à la bouche d'un canon danois ou allemand, j'obéirai sans hésitation; mais ici nous avons affaire aux puissances infernales. »
Le roi arracha la clef des mains du concierge. «Je vois, dit-il avec dédain, que ce soin me concerne tout seul 1 » et, avant que les assistants eussent pu le retenir , la lourde porte en bois de chêne tourna sur ses gonds, et il entra dans la grande salle en disant : « Que Dieu me soit en aide! »
Ses compagnons, plus pressés encore par la curiosité que retenus par la peur , et peut-être aussi, honteux d'abandonner le roi , se décidèrent à le suivre.
Il faisait très clair dans la salle, et les anciennes tapisseries à personnages avaient été remplacées par des tentures noires. Le long des murs on voyait, comme aupara-
vant, les trophées remportés à la guerre pai" Gustave-Adolphe , et les drapeaux des ennemis de la Suède. Il y avait aussi des étendards suédois, couverts de crêpes funèbres.
«Les banquettes étaient occupées par une assemblée nombreuse , composée des représentants des quatre états du royaume : la noblesse , le clergé, la bourgeoisie et les paysans. Tous étaient vêtus de noir ; leurs figures étaient éclairées par la brillante lumière d'une immense quantité de bougies; mais le roi et ceux qui l'accompagnaient ne purent néanmoins distinguer dans cette foule un seul visage connu.
« Sur le trône élevé, d'où le roi prononce ses discours devant l'assemblée, se trouvait un cadavre en costume royal. A sa droite, se tenait un enfant avec une couronne sur la tète ; à sa gauche, et appuyé sur le siège du trône, était un homme vêtu d un manteau de pourpre, tel que le 1. 9
portaient jadis les régents de Suède avant que Wasa n'eût fait de cet état un royaume. Devant le trône , autour d'une table couverte de gros livres , de chartes et de diplômes en parchemin, étaient assis quelques hommes à l'air imposant et sévère, revêtus de longs manteaux noirs ; ils semblaient remplir les fonctions de juges.
Enfin, entre le trône et cette table, se voyait un billot tendu de noir, et à côté une hache de bourreau.
« Personne dans l'assemblée ne parut s'apercevoir de la présence de Charles et des serviteurs qui l'accompagnaient; seulement, à leur entrée dans la salle , ils entendirent un murmure confus dans lequel ils ne purent distinguer un seul mot. Cependant, le plus âgé des juges, selon toute apparence, le président, se leva et frappa trois fois de la main sur un in-folio ouvert placé devant lui. Il se fit alors un silence religieux ; la porte opposée à celle
par laquelle était entré Charles, s'ouvrit, et quelques jeunes hommes richement vêtus entrèrent dans la salle. Ils marchaient la tête haute et portaient autour d'eux des regards pleins d'assurance et de fierté. Leurs mains étaient attachées derrière leur dos, et l'extrémité des cordes qui les liaient était tenue par un homme robuste, vêtu d'un juste-au-corps de peau d'élan. Le captif qui marchait le premier, et qui paraissait le plus élevé en rang et en dignité, s'arrêta au milieu de la salle près du billot, et le regarda avec une expression d'orgueil et de mépris. Au même instant le cadavre tressaillit, et des flots d'un sang froid et vermeil coulèrent de ses blessures. Le jeune homme se mit à genoux et tendit la tête au bourreau. La hache fendit l'air avec un sifflement, et retomba avec bruit. Le sang coula par torrents jusqu'au trône, en se mêlant à celui du cadavre, tandis que la tête détachée du corps roula à terre jus-
qu'aux pieds de Charles, dont elle souilla la chaussure.
« Le roi , consterné , avait gardé le silence jusqu'à ce moment, mais à ce terrible spectacle il s'avança, et, s' adressant à l'homme en manteau rouge , il prononça hardiment la formule bien connue : « Si tu es de Dieu , parle ; si tu es de L'autre , Laisse-nous en paix. »
« Le fantôme lui répondit d'une voix lente et solennelle : « Roi Charles! ce sang ne sera point versé dans ton royaume ; mais ( ceci fut prononcé d'une manière moins intelligible ), après cinq règnes , malheur, malheur, malheur à la race de Wasa ! »
« Les nombreux personnages de l'étonnante assemblée commencèrent alors à disparaître; ils s'effaçaient comme des ombres et s'évanouissaient peu à peu complètement, et les lumières qui illuminaient la salle s'éteignant en même temps, les flambeaux que Charles et ses compagnons te-
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liaient à la main n'éclairèrent plus à leurs yeux que les anciennes tentures légèrement agitées par le vent. Pendant quelques instants on entendit encore un murmure confus , semblable tantôt au bruissement des feuilles, tantôt à la vibration d'une corde qui se casse lorsqu'on accorde une harpe. Cette scène avait duré environ dix minutes.
«La tenture noire, la tète tranchée , les flots de sang qui avaient souillé le plancher, tout avait disparu ; seulement, sur la pantoufle de Charles , une tache rouge resta , comme pour lui rappeler les événements de cette nuit , s'ils ne s'étaient pas profondément gravés dans sa mémoire.
«Quand le roi fut rentré dans son cabinet, il ordonna qu'on écrivît ce dont il venait d'être témoin ; il en fit faire une copie authentique par les serviteurs qui l'avaient accompagné, et la revêtit de sa signature. Quelque peine qu'on se donnai pour cacher l'existence de cet écrit, il ne tarda
pas à être connu, même du vivant de Charles XI. Beaucoup de personnes en ont vu l'original ; d'autres en possèdent la copie exacte *.
« Rappelez-vous maintenant la mort de Gustave III et la condamnation d'Ankarstroem, son assassin. Le cadavre représentait Gustave III, et le jeune homme décapité, Ankarstroem; le jeune enfant était Gustave IV, le roi actuel , et le vieillard en manteau rouge, le duc de Sudermanlandie, régent du royaume. Ils sont tous deux aujourd'hui à Pétersbourg. L'un de vous aura peut-être l'occasion de se trouver avec quelqu'un de leur suite ; tout Suédois vous confirmera l'authenticité de cette tradition. »
* Ce récit est tiré d'un document suédois , qui m'a été communiqué par M. P. G. Bukkoff.
( Note de Cauteur. j
«Le pasteur se lût. Tous les auditeurs se regardèrent d'un air de doute, et un sourire de satisfaction anima la figure d'Alimari.
« Je vous sais gré, monsieur le pasteur, dit-il, d'avoir bien voulu nous raconter cette aventure dont j'ai entendu parler, à diverses époques et par diverses personnes,
mais d'une manière contradictoire. Combien de narrateurs, en effet, à qui le merveilleux ne suffit pas, cherchent à embellir et à surenchérir, et finissent par dénaturer, sans scrupule, l'événement qu'ils ont à raconter ? Du reste , Messieurs , les Suédois sont riches en histoires de ce genre. J'ai connu, il y a quelques années, à Naples, un ambassadeur de Suède, homme aimable, spirituel et instruit, qui m'a raconté une aventure également digne d'intérêt. Il était secrétaire d'État sous le défunt roi de Suède Gustave III, et jouissait de sa faveur toute particulière. Un jour le roi le fit appeler après son dîner, et lui remit je ne sais quelle pièce diplomatique d'une grande importance , avec Tordre de préparer une réponse pour le rapport du lendemain. Le comte rentra chez lui, s'occupa de cette affaire , enferma les papiers dans le tiroir de son bureau , et sortit pour aller passer la soirée chez un de ses amis. De retour à
minuit, il voulut réunir les papiers poulie rapport du lendemain, mais ne put jamais retrouver celui qu'il avait reçu du roi , ni la réponse qu'il y avait faite. Il se souvenait parfaitement de les avoir serrés dans un tiroir de son bureau , mais ils n'y étaient pas plus qu'ailleurs. Il réveilla sa femme , interrogea tous les domestiques ; personne n'était entré pendant son absence dans le cabinet et cependant les papiers avaient disparu. La nuit se passa en recherches inutiles. Vers le matin, le comte, accablé de sommeil et malade d'inquiétude, se jeta dans un fauteuil, préoccupé de la pensée d'aller chez leroi pour lui faire part de ce malheureux événement, et lui demander pardon de sa faute involontaire. Son intendant, brave homme qui lui était très attaché , et qui l'avait aidé à chercher les papiers, s'approcha de lui :
« Me serait-il permis de proposer à votre excellence un moyen pour trouver les pa-
piers, un moyen infaillible? dit-il timidement.
— Quel est-il ? demanda le comte avec impatience.
— Si vous vouliez consulter une devineresse ? J'en connais une ; c'est une F inoise qui lit très bien l'avenir dans les cartes et dans le marc de café. »
« Le comte, qui s'attendait à un avis plus sensé, allait exprimer son mécontentement pour la sotte proposition de son intendant, lorsqu'un rayon de soleil pénétrant à travers les rideaux vint éclairer la pendule dont l'aiguille marquait quatre heures, et c'était à six heures qu'il devait se présenter devant le roi. Un homme qui se noie s'accroche à un brin de paille. « Eh quoi! pensa le comte , il ne peut i ien arriver de pis, les papiers sont perdus, et le diable ne se mêle-t-il pas de tout? la devineresse me tirera peut-être d'embarras. » Il dit à sa femme qu'après une nuit aussi agitée il
avait besoin (le prendre l'air, entra dans la chambre de son intendant , endossa son vieux surtout , prit un chapeau usé et une cravate grise, et se rendit à l'adresse qu'il lui avait indiquée. Arrivé chez la devineresse, il se fit passer pour un simple ouvrier, et la pria de lui dire où il pourrait trouver un objet qu'il avait perdu. La vieille le regarda en souriant et dit :
« Votre excellence a tort de vouloir me tromper. Vous êtes le comte ***, et vous voulez savoir ce qu'est devenu un certain écrit : il est tombé derrière le tiroir de votre bureau; ôtez le tiroir et vous le trouverez. »
« Le comte lui donna un ducat , retourna chez lui , et les deux papiers furent trouvés; vous ne pouvez vous figurer sa joie! A l'heure fixée il alla chez le roi et lui présenta son rapport. Le roi fut très content de son travail, mais il remarqua la pâleur du comte et son air abattu. Questionné
sur son indisposition , le comte avoua tout et raconta son aventure. Gustave III, qui était doué d'une imagination vive et poétique, voulut voir lui-même cette devineresse, et convint d'aller la visiter le soir même. A l'heure désignée, le roi et le comte s'habillèrent très simplement et allèrent chez la sy bille.
Quand le roi entra dans sa chambre, elle le reconnut aussitôt et le reçut avec le respect dû à son rang, et ce fut en vain qu'il voulut lui persuader qu'elle était dans l'erreur. Selon le désir du roi , elle disposa les cartes sur la table et lui dit qu'il succomberait dans une nombreuse assemblée, et que le premier homme qu'il rencontrerait le soir même en manteau rouge ^ se rendrait coupable de ce crime. Gustave , ayant généreusement récompensé la devineresse,
(1) Les manteaux de cette couleur étaient alors à la
mode on Suède. iï^otc du Iradadeur.;
la quilta avec son favori. Ils rencontrèrent chemin faisant beaucoup de monde, mais ils ne virent aucun manteau rouge. Cependant, quand ils furent tout près du palais, un homme ainsi velu sortit de la porte du rez-de-chaussée. Le roi et le comte le regardèrent en face et reconnurent le chambellan comte de L..., dont l'attachement et le dévouement pour la personne du roi n'étaient l'objet d'un doute pour personne; car tout le monde savait qu'au moindre signe il serait prêt à lui sacrifier sa vie. Nonobstant cela, Gustave commença dès ce moment à l'éviter, à l'éloigner de sa personne, et, dans l'intention de lui rendre son séjour à la cour désagréable, il le traita quelquefois avec injustice. Cette persécution non méritée blessa le comte qui chercha, cependant, à reconquérir la bienveillance du roi par un redoublement de zèle et de dévouement; mais, voyant qu'il faisait d'inutiles efforts,
il finit par se ranger du côté de l'opposition, et, se considérant comme offensé, devint l'ennemi déclaré du gouvernement.
Gustave III fut, comme l'on sait, assassiné dans un bal masqué , et son assassin , Ankarstroem , avoua dans l'interrogatoire qu'il avait été principalement poussé à cette action infâme par les plaintes et les propos du comte de L...
— C'est bien singulier ! dit le pasteur.
— C'est étrange en vérité! dit, tout bas, Chvalinsky.
— Je ne trouve pas cela étrange , reprit Alimari; la devineresse a pu désigner à tout hasard un homme en manteau rouge; la superstition et la crainte du roi ont tait le reste.
— Tout cela n'explique pas comment la devineresse a pu prédire les autres circonstances, dit Wyschatine, si toutefois, ajouta-t-il en souriant, le récit du comte est exact.
— Je ne saurais douter de sa véracité; c'est un homme honnête et franc.
Il habite aujourd'hui la Russie; vous le rencontrerez peut-être un jour dans le monde; interrogez-le sur cette aventure, et il vous répétera, sans doute, ce que je viens de vous raconter. Ne croyez point après cela à la divination !
— Folie! s'écria Wyschatine, je n'y crois pas, et je m'adresse encore une fois à vous, mon respectable ami. M. Alimari! dites, n'est-il pas absurde d'ajouter foi aux prédictions? Comment des hommes pourraient-ils deviner l'avenir, et savoir une chose qui n'est point encore arrivée, et qui est cachée dans les replis les plus secrets du cœur humain? Et n'est-il pas imprudent , d'ailleurs, de chercher à découvrir l'avenir, dont la Providence, dans sa sagesse, nous a fait un mystère; de se priver de l'espérance et de ses illusions, et de
concevoir d'avance la crainte de maux inévitables?
— Ceci est une question bien différente! répondit Alimari. Il ne faut point donner carrière à sa curiosité , il faut attendre avec patience et résignation les décrets de la Providence, rien de mieux; mais on ne saurait nier que certaines personnes ont la faculté de deviner, d'après l'expression et les traits de votre visage , d'après votre son de voix, et même dans la manière de poser vos questions, et au moyen de je ne sais quels indices dont elles ne pourraient peut-être point se rendre compte ellesmêmes, qui vous êtes, ce qui vous est arrivé , et aussi en partie ce qui peut vous arriver encore ; non-seulement c'est possible, mais cela existe. C'est un certain instinct, une sorte de pressentiment qu'on appelle, en Ecosse, le don de seconde vue.
« Permettez-moi, messieurs, de vous lire,
pour vous prouver ce que je viens d'avancer, quelques lignes écrites par un de mes amis, sous la dictée du célèbre critique Laharpe ; elles se trouvent par hasard dans mon portefeuille. »
Tous y consentirent avec plaisir, et Alimari lut ce qui suit :
«Au commencement de l'année 1788, je dînais à Paris chez un grand seigneur, aussi aimable que spirituel, qui était dans ce temps-là membre de l'Académie française. Le dîner était splendide et recherché; la société, qui était fort nombreuse, se composait de seigneurs et de dames de la cour, d'académiciens , de littérateurs et d'artistes. Tout le monde était disposé à une gaîté et à une causerie que les vins fins qu'on fit circuler au dessert ne firent qu'augmenter. Champfort lut, à la satisfaction générale, un de ses contes libres et impies, et les dames l'écoutèrent sans se cacher derrière leurs éventails. Cette lecture donna 1. 10
lieu à une foule de plaisanteries sur la re*ligion; l'un citait quelques vers du poème de Voltaire, un autre des passages favoris de Diderot. Tout le monde applaudissait. Un troisième convive s'étant levé, et ayant rempli son verre, s'écria : « Messieurs! je suis convaincu que Dieu n'a jamais existé, et qu'Homère n'était qu'un fou ! » La conversation prit ensuite une tournure plus sérieuse ; on parla des lumières qu'avaient répandues les œuvres de Voltaire, et on convint qu'il avait mérité une gloire immortelle ; il avait éclairé le siècle , et trouvé des lecteurs dans les salons comme dans les antichambres. L'un des canvives nous raconta , en riant de tout son cœur, que son perruquier, en le poudrant, lui avait dit : a Je ne suis qu'un pauvre artisan, monsieur, mais je suis aussi athée que les hommes d'esprits les plus nobles. » Tout le monde en conclut qu'il arriverait infailliblement une grande révolution, que la
superstition et le fanatisme céderaient le pas à la philosophie ; on se mit à calculer à quelle époque aurait lieu ce grand événement, et quels seraient ceux d'entre nous qui verraient le règne de la raison. I<es vieillards regrettaient de ne point vivre assez longtemps; les jeunes gens attendaient avec impatience ces jours de félicité; tous louaient l'Académie d'avoir préparé ce grand oeuvre, et d'être le centre, l'agent principal de la liberté de la pensée. Un seul des convives ne prenait point part au transport général et se moquait même des autres; c'était Cazotte, homme aimable et spirituel, mais malheureusement entaché des erreurs des illuminés. Il prit enfin la parole et dit d'un ton sérieux : « Réjouissez-vous, messieurs! vous verrez cette grande et belle révolution que vous désirez avec tant d'ardeur. Vous savez que je possède le don de prophétie; croyez-moi, vous la verrez. »
On lui répondit qu'il ne fallait pas une grande sagesse pour le prévoir.
«J'en conviens, reprit-il; mais écoutezmoi jusqu'au bout. Savez-vous ce qui arrivera pendant cette révolution, ce que vous deviendrez, quelles en seront les suites inévitables?
— Dites, dites! s'écria Condorcet, avec «ne raillerie mêlée d'impatience ; un phi* losophe est quelquefois bien aise de ren* contrer un prophète.
— Vous, M. Condorcet, vous mourrez sur le plancher d'un cachot , vous périrez par le poison que vous prendrez vous^ même, pour n'avoir pas à livrer votre vie au bourreau ; par le poison que vous porterez sans cesse sur vous dans ces temps bienheureux. »
Tous furent d'abord consternés; mais se rappelant que le bon Cazotte rêvait quelquefois tout éveillé, ils se mirent à rire plus fort qu'auparavant.
« M. Cazoltc, dit CoDclorcot, ce n'est pas tout-ù-fait aussi amusant que voir»
Diable Amoureux! Mais où donc avez-vous trouve le cachot, le poison et le bourreau? Qu'est-ce que tout cela peut avoir de commun avec la philosophie et le règne de la raison?
— C'est la vérité ! Vous mourrez au nom de la philosophie, de l'humanité et de la liberté, sous le règne delà raison. La raison aura, à cette époque, ses temples, et il n'y en aura pas d'autres en France.
— Je parierais, dit Champfort, avec son sourire sardonique, que vous ne serez pas grand-prêtre dans un de ces temples!
— J'espère bien que non. Mais vous , 1^. de Champfort, vous serez un digne ministre de cette divinité, vous vous ferez vingt -deux blessures avec un rasoir, et vous mourrez quelques mois après. » Tous se regardèrent et se mirent à rire de plus belle. « Vous, M. Vicq-d'Azirc, vous ne vous
ouvrirez pas les veines vous-même, mais vous vous ferez saigner six fois le même jour, dans un accès de goutte, et vous mourrez la nuit suivante. Vous, M. Nfcolaï, vous périrez sur l'échafaud, ainsi que vous M. Bailly, et vous M. de Malesherbes.
— Dieu merci , dit M. Roucher , il paraît que M. Cazotte se contente d'expédier l'Académie et qu'il nous fait grâce.
— Vous périrez aussi sur l'échafaud.
— Il a fait une gageure, s'écria-t-on de toutes parts; il a juré de nous farre périr tous.
— Non, ce n'est pas moi qui l'ai juré.
— Nous serons donc subjugués par les Turcs et les Tartares?
— Non, je vous l'ai déjà dit, vous serez gouvernés par la raison seule , par la philosophie seule. Ce seront les philosophes qui vous traiteront ainsi ; vos bourreaux répéteront ce que vous dites aujourd'hui ; ils professeront vos principes; ils citeront
dés passages de Voltaire et de Diderot.
— Ne voyez-vous pas qn'il a perdu l'esprit ? se disalenj les convives tout bas. Non, il plaisante, et vous savez qu'il aime à mêler lé merveilleux à ses plaisanteries.
— Oui, dit Champfort, mais ce merveilleux n'a rien de plaisant. Et quand tout cela arrivera-t-il ?
— Avant six ans.
— Trêve de merveilleux , dit La Harpe; et pourquoi ne dites-vous rien de moi?
— Il vous arrivera une chose tout aussi surprenante; vous deviendrez chrétien. »
Un grand éclat de rire partit de toutes parts. «Olî! dit Champfort, me voilà tranquille; si nous ne devons périr que lorsque La Harpe sera devenu chrétien , nous sommes immortels.
— Nous sommes bien heureuses, nous autres femmes , dit la duchesse de Grammont, de rester étrangères aux révolutions. A la vérité, nous nous mêlons quel-
quefois de politique, mais c'e^t sans au^ cune responsabilité,
— Votre sexe ne vous servira pas d'égide cette fois, madame, et'lors même que vous ne vous mêlerez de rien, on vous traitera comme les hommes.
— Mais que nous dites-vous donc là,^ M. Cazotte? est-ce la fin du monde que vous nous annoncez ?
— Je l'ignore. Je sais seulement, duchesse, je sais seulement qu'on vous eonîduira à la mort comme beaucoup d'autres dames, sur une charrette , les mains liées derrière le dos.
— Ah! j'espère qu'en ce cas j'aurai au moins une voiture tendue de noir.
— Non, madame, des dames d'un rang plus élevé encore iront aussi sur une charrette, les mains liées.
— D'un rang plus élevé que moi l Qui serait-ce? Des princesses du sang royal?
— Encore plus haut. »
A CCS mois, tous les convives Iressaiilirent et le front du maître de la maison se rembrunit. Tous trouvaient que ces plaisanteries passaient les bornes permises.
Madame de Grammont, désirant chasser ce nuage , cessa de demander des explications et dit du ton le plus léger : o Vous verrcis qu'il ne nous donnera pas même de confesseur.
— Non, madame, ni vous, ni personne n'aura de confesseur. Le dernier de ceux qui seront exécutés et auquel on accordera, par une faveur spéciale , un confesseur , sera... » Il s'arrêta un instant.
0 Eh bien! quel est l'heureux auquel on accordera ce privilège ?
— C'est le seul qui lui restera. Cet heureux, c'est le roi de France! »
Le maître de la maison se hâta de se lever de table, et ses convives suivirent son exemple. 11 s'approcha de Cazotte et lui dit avec inquiétude ; « Mon cher Ca-
zolte , cessez une plaisanterie aussi déplacée ; vous pourriez , du reste , nous attirerà tous des désagréments. »
Cazotte ne répondit rien et se préparait à sortir ; mais la comtesse de Grammont, continuant cette terrible plaisanterie :
« Monsieur le prophète, dit-elle, vous nous avez prédit à tous notre sort. Pourquoi ne nous dites-vous rien de vous-même? »
Il baissa les yeux, et, après un instant de silence, il répondit : « Avez-vous lu, madame, la description par Joseph du siège de Jérusalem ?
— Certainement! répondit-elle. Mais supposons que je ne l'aie pas lue.
— Pendant ce siège un homme marcha pendant sept jours sur les murailles de la ville, en vue des assiégants et des assiégés, en criant d'une voix forte et lamentable : Malheur à Jérusalem ! Le septième jour il cria : Malheur à Jérusalem, malheur à jttioi ! Au même instant une pierre énorme.
lancée du camp ennemi, l'atteignit et lui brisa le crâne*. » Après cette réponse, Cazotte s'inclina et sortit.
La lecture achevée, Alimarî plia son papier, et le remettant dans sa poche il ajouta ; « Tout ce que Cazotte a prédit s'est malheureusement accompli de point en point.
— Et quel était ce Cazotte? demanda Wyschatine; j'ai lu quelques-uns de ses ouvrages, maisje n'ai jamais entendu parler de lui.
— C'était un homme d'un esprit fin et cultivé, mais qui s'abandonnait un peu trop aux écarts de son imagination.
— Est-il donc surprenant qu'il ait pu prévoir quelques événements qui ont effectivement eu lieu plus tard? Du reste, il est possible que M. de La Harpe, en faisant cette description après ces événements, ait
* Celte prophétie de Cazotte est tirée de ses écrits.
embelli la vérité pour le plaisir et pour la plus grande utilité de ses lecteurs. Pour nous, nous n'avons pas parlé de nos devineresses ordinaires. Rappelez-vous que toutes les devineresses', sorcières et magiciennes sont toujours des femmes ordinaires , grossières et sans instruction. Comment voulez-vous donc qu'elles puissent disposer de cette puissance mystérieuse et l'employer de manière à confondre les hommes les plus sensés et les plus éclairés ?
— C'est précisément pour cela qu'elles en disposent, répondit Alimari; cette faculté n'est point artificielle, n'est point acquise; mais c'est, commeje l'ai déjà dit, je ne sais quel sentiment inné. Yous conviendrez que l'imagination chez la femme est plus vive et plus ardente que chez l'homme ; que l'éducation et la vie sociale enrichissent notre esprit de connaissances et d'expérience aux dépens et au détriment de nos facultés naturelles. Nous autres
Kuropecns, pouvons-noiis, par exemple, courir aussi rapidemcnl que les sauvages d'Amérique? Nous dansons en revanche des ballets. De même Derjavine écrit ses vers pleins d'inspiration, et en face de chez lui, dans une misérable mansarde, une laide Finoise ou une sale juive prédit l'avenir; voilà deux poésies, deux natures bien différentes ! Il est à regretter que nos Pythonisses modernes soient, en grande partie, Kles femmes intéressées et sans mœurs, car âl serait curieux d'étudier en elles celte faculté. Je conseille à qui veut se créer un sujet de surprise et d'étonnement, de ques^ ïionner une telle devineresse sur sa vie passée ; que de choses étranges lui seront racontées !
— Vous nous direz sans doute, après tout -ceci, que vous croyez aux astrologues?
reprit Wyschatine, d'un air moqueur.
— Je ne crois point aux astrologues, mais à l'astrologie, répondit Alimari avec
vin visage sérieux. Convenez que le globe terrestre reçoit du soleil sa vie, la vie de tout ce qui croît, respire et sent sur sa surface , que la distance de la terre au soleil et la réfraction des rayons agissent sur la terre ; que la lune exerce sur notre globe et en reçoit une influence réciproque; que le soleil est soumis à V influence des autres astres j des autres systèmes planétaires, que la terre est parconséquent également sujette à Yinflue?ice des étoiles et des comètes, comme tout homme est soumis à celle des personnes qui l'entourent. Il existe donc une science qui nous enseigne l'empire des astres du firmament sur notre grain de sable ; mais nos moyens si Bornés et l'incertitude de nos observations, ne nous ont pas encore permis d'en connaître I'a, b, g. Je pense que dans les temps primitifs, quand l'homme, dans son innocence, ressemblait à la fleur qui s'ouvre à la rosée du matin et s'en nourrit, la
connaissance de ces grands mystères de la nature devait lui être familière, mais cette science s'est perdue. Des sophistes et des imposteurs ont composé, avec le peu de traditions qui se sont conservées dans le monde, un système informe plein de subtilités et de sottises, et l'ont nommé asti^ologie. A mon avis, les connaissances que nous possédons n'ont que trois sources : la révélation de Dieu , l'étude de la nature et celle du cœur humain. Tout ce qui ne peut pas avouer une de ces trois origines, n'est qu'erreur ou mensonge !
— Vous avez beau dire! reprit Wyschatine; mais moi je ne croirai jamais que mes yeux et les vérités mathématiques.
Je vois que la flamme pétille dans cette cheminée et je dis : c'est du feu. Quand je compte ici quatre bûches, je sais qu'il n'y en a ni trois, ni cinq, et voilà tout!
— Vous vous contentez de bien peu de chose, en ce cas, répondit Alimari. A Pavie
j'avais un camarade , jeune hom me aimable et bien élevé, mais mathématicien comme vous, et qui ne voulait croire que ce qu'il voyait. C'est en vain que nous cherchions à le convaincre par des raisonnements, qu'il y a dans le monde des choses <jui, pour n'être pas visibles, n'en existent pas moins d'une manière certaine et aussi certaine que les vérités mathématiques ; i! perdit une sœur chérie, et ce malheur aussi terrible qu'imprévu le plongea dans le désespoir. Nous faisions tous nos efforts pour le consoler, en évitant de puiser nos motifs à une source à laquelle il n'avait pas foi, quand il s'écria tout-à-coup : «Non ! tout cela n'est que le vain bavardage de notre faible esprit ! Mon cœur me dit qu'il y a un Dieu, et que mon âme est immortelle; qu'il existe des vérités saintes que l'esprit ne peut saisir et qui ne trouvent de retentissement que dans notre cœur. Ma Carletta n'était pas seulement un corps périssable.
mis en inoiivenieiil pai un nitiveilleux mécanisme; non , c'était un esprit immortel , enfermé jusqu'à ce jour dans une dépouille terrestre et qui vient de s'affranchir de ses liens. Carletta, tu existes et je te reverrai! »
« Je ne vous souhaite pas une expérience de ce genre, mon cher ami, mais je suis convaincu que vous ne soutiendrez pas toujours vos vérités mathématiques.
— Mais à quoi tout cela me mènera-t-il? dit Wyschatine; à une superstition aveugle?
— A propos de superstition , reprit Alimari , en tirant de son portefeuille encore un papier: « J'ai lu quelques lignes sur ce sujet dans un livre français, et je les ai écrites aussi fidèlement que ma mémoire me l'a permis ; souffrez que je vous en fasse la lecture, et vous me direz ensuite ce que vous en pensez :
« Nous n'envisageons la superstition ,
dans le monde, que sous son côté ridicule ; elle a cependant jeté dans le cœur humain de profondes racines, et la philosophie, quand elle ne la prend pas en considération , mérite d'être qualifiée de superficielle et de présomptueuse. La nature n'a pas fait de l'homme un être exceptionnel, uniquement destiné à cultiver et à peupler la terre , ne devant avoir avec ses semblables que les relations inévitables et matérielles que la nécessité seule produit. Non, il existe des rapports importants et des influences réciproques entre tous les êtres. Quel est l'homme qui n'éprouve pas une émotion que la parole ne peut rendre, toutes les fois que sa vue embrasse un horizon sans bornes, ou qu'il se promène sur le rivage d'une mer agitée , ou seulement quand ses yeux contemplent le firmament? Ne croirait-on pas entendre des voix qui descendent du haut des cieux , qui préludent sur le sommet des rochers , qui mur-
murent avec l'eau des cascades, qui bruissent avec les arbres des forets, et s'élèvent du fond des précipices ? Il y a de la poésie dans le vol pesant du corbeau, dans le cri lamentable de l'oiseau de nuit , dans le rugissement lointain des bêtes féroces. Tout ce qui ne doit rien à l'art, tout ce qui n'est pas soumis au caprice de l'homme , parle à son cœur. Les choses seules qu'il a créées à son usage, sont silencieuses, parcequ'elles sont inanimées. Mais ces mêmes choses acquièrent une vie mystérieuse quand le temps en a détruit l'utilité. La destruction , en les touchant de son doigt puissant , rétablit leur rapport avec la nature. Les édifices nouvellement élevés ne disent rien à notre esprit, mais les ruines sont éloquentes ; le monde entier parle à l'homme un langage mystérieux , qui trouve un écho dans son cœur, dans cette partie de lui-même dont les sentiments et les pensées sont un autre prodige. Ne doit-
on pas en conclure que cette réaction de la nature visible sur l'âme humaine a une signification mystérieuse? Le tressaillement intérieur qui nous révèle un avenir dont les secrets échappent à la plus curieuse investigation, serait-il sans motif et sans but ? La raison toute seule ne saurait l'expliquer; mais ce sentiment secret, par cela seul qu'il échappe à l'analyse de la raison, appartient au domaine de la poésie. Embelli par l'imagination, il rencontre dans tous les cœurs des cordes que son moindre contact fait vibrer ; les divinations par les astres, les prédictions, les songes, les pressentiments, les ombres mystérieuses de l'avenir qui nous environnent, sont de tous les pays, de tous les siècles, de toutes les croyances. Quel est l'homme, sur le point d'entreprendre quelque affaire importante , qui ne prête l'oreille à la voix du destin? Chacun interprète cette voix en lui-même comme il
peut et coiiiiuu ii l'entend^ mais on n'en parle pas, parcequ'il n'y a pas de langage pour exprimer à d'autres ce qui n'existe que pour chaque homme en particulier. »
— C'est fort beau! dit Wyschatine. Mais d'où est-ce tiré ? Cela a été sans doute écrit par quelque vieux enthousiaste, quelque auteur de mélodrame !
— Vous êtes dans l'erreur, répondit Alimari; j'ai lu ce passage dans un ouvrage d'un jeune Suisse qui faisait ses études, il y a une dixaine d'années, au collège de Brunswick. Ce jeune homme s'est fait un nom, et si vous n'en avez pas encore entendu parler, cela ne tardera pas.
— Comment s'appelle-t-il ?
Benjamin-Constant de Rebecque.
— Benjamin-Constant! s'écria Wysohatine; j'ai lu, il n'y a pas longtemps, un livre écrit par lui sur la politique de nos jours, et je suis étonné qu'un homme de ce mérite nourrisse de pareilles idées sur la superstition! Du reste , je tiens à la parfaite liberté de la pensée ; que les autres croient ce qu'ils voudront, j'aurai toujours
pour leur foi la même indulgence que je réclame pour mes croyances. Je vous prierai cependant, messieurs, de ne pas me prendre pour un esprit fort; Dieu m'en préserve! Mais j'ai un parent, tu le connais, Chvalinsky !
— Certainement !
— Voilà un esprit fort! Voltaire n'est rien auprès de lui. Quand il se met à éplucher la Bible et la vie des saints , mes cheveux se dressent sur ma tète. J'ai plusieurs fois tenté de le ramener à la raison, ou de parler au moins à sa conscience afin qu'il n'influençât pas la jeunesse. Mais en vain , rien ne saurait l'ébranler.
— Il se convertira peut-être un jour de lui-même, dit Alimari, et deviendra avec le temps
— Un bon chrétien, jamais! dit Wyschatine.
— Non, pas un chrétien, reprit Alimari, mais un fanatique, un exalté, un
inquisiteur et un persécuteur acharné de tous ceux qui ne penseront pas comme lui. Souvenez-vous de ce que je vous dis, j'ai connu un grand nombre de membres zélés de l'inquisition en Italie et en Espagne, et j'ai cherché à me procurer des renseignements sur leur manière de voir autrefois ; ils avaient presque tous été des esprits forts et des athées dans leur jeunesse. Vous avez sans doute entendu parler de Lebon , ce héros sanguinaire de la révolution française , qui surpassa par sa cruauté et par les horreurs qu'il commit , Robespierre et Fouquier-Tinville eux-mêmes. Je l'ai connu dans sa jeunesse, il faisait ses études au séminaire des Oratoriens, et se distinguait par son dévouement fanatique au catholicisme.
— Vous avez connu Lebon ? dit Wyschatine étonné.
— Oui, reprit Alimari ; dans un voyage que je faisais d'Angleterre en France à
dix-huit ans, je fus forcé par des raisons de santé de m'arrêter à Arras, et après m'y être rétabli je fis connaissance avec quelques-uns des professeurs du séminaire. Ils me présentèrent Lebon comme un jeune homme distingué et qui promettait de devenir un savant et puissant défenseur du catholicisme. L'année dernière je me retrouvai à Paris, et, par un concours singulier de circonstances, je le revis dans une position bien différente.
— Vous êtes allé à Paris récemment ?
s'écria chacun des assistants.
— Oui!
— Eh bien! qu'en pensez-vous? comment croyez-vous que se termineront les troubles qui agitent la France? Le trône des Bourbons sera-t-il rétabli ou la république régnera-t-elle ?
— C'est une question très difficile à résoudre! répondit Alimari; d'ailleurs, je n'ai passé à Paris qu'une quinzaine de
jours. Je me contenterai de vous raconter ce que j'ai vu. Je demeurais dans une rue voisine de la place de Grève. Un matin , c'était le 13 vendémiaire, il y a précisément un an , j'étais occupé à lire dans ma chambre. Tout-à-coup je fus attiré vers la fenêtre par un bruit extraordinaire dans la rue; c'était un grand rassemblement de peuple et des piquets de garde nationale qui avaient l'air d'attendre quelque chose , car tous les regards se portaient sur l'extrémité d'une rue; enfin, un murmure s'éleva et on aperçut au même instant une charrette traînée par de mauvais chevaux et renfermant cinq condamnés à mort. A leur aspect le peuple poussa des cris de joie : « Le voilà ! s'exclamait-on de tous côtés. Voilà le buveur de sang , le tigre , le féroce ! voilà Lebon ! mort au scélérat! » Je cherche des yeux les coupables, je les examine et je reconnais parmi eux Lebon que j'avais vu treize ans auparavant au séminaire
d'Arras. Dans ce temps-là, les jeûnes et les travaux intellectuels auxquels il s'était livré avaient pâli son visage ; aujourd'hui , ce même visage , couvert de taches rouges et violacées, exprimait les agitations infernales du désespoir. La charrette passa devant ma fenêtre, et ce terrible spectacle s'est gravé pour toujours dans ma mémoire. D'horribles pensées s'éveillèrent dans mon esprit, mais j'en fus à l'instant même distrait par le bruit du canon qui se fit entendre, et je sus bientôt que les habitants de plusieurs sections de la ville venaient de prendre les armes pour marcher contre la Convention nationale, et qu'on se battait avec acharnement près du Palais-Royal. Je m'habillai à la hâte et courus sur les lieux. L'affaire principale était terminée, et le poste le plus important, près de l'église de saint Roch , était abandonné par les bourgeois. Sur le perron se tenait avec son état-major le général coni-
inaiidant les troupes de la Convenliou. Je perçai la foule jusques aux degrés, je jetai un regard sur cet homme, et je ne sais quel tressaillement inconnu parcourut mon corps; je n'avais jamais vu une pareille physionomie. Je n'eus pas de peine à reconnaître en lui un compatriote, un Italien , et, qui plus est, un enfant de cette île d'où les Romains ne voulaient recevoir aucun esclave pour leur service. Il était jeune, petit de taille, assez mal fait, maigre et pâle ; il tenait ses bras croisés sur sa poitrine; son uniforme était celui d'un général ; il avait de longs cheveux tombant sur les tempes , et un petit chapeau enfoncé sur des yeux tels que je n'en ai jamais vus, que je n'en reverrai jamais. Ces yeux seuls trahissaient toute son âme; seuls ils commandaient, dirigeaient tous les mouvements ; ils produisaient un effet extraordinaire , incompréhensible sur tout ce qui se trouvait dans leur rayon magi-
que. Je ne pouvais m'arracher à la contemplation qui m'absorbait. Quel calme!
quelle assurance ! Sans l'expression de ce regard , cet homme eût semblé une statue antique. On arrivait à chaque instant vers lui pour prendre ses ordres; il répondait brièvement, mais toujours péremptoirement. Tout le monde s'adressait à lui avec l'expression du plus profond respect; le peuple de Paris, ordinairement si bruyant, était silencieux. Tout-à-coup on entendit plusieurs voix qui s'écriaient : « Place! place au représentant du peuple! » La foule se sépara et un homme , en écharpe tricolore, monta les degrés du perron. 11 s'approcha du général et voulut lui dire quelques mots, mais celui-ci le regarda avec mépris , et s' adressant à son aide-decamp : « Qu'on dirige encore un canon sur l'angle de Saint-Nicaise! » Puis, il demanda un cheval, sauta dessus et en s'écriant : « Qu'on me suive! » il s'élança le
long delà rue Saiiit-lionoré. Tout le inonde le suivit, et l'on entendit un murmure de surprise et de satisfaction. « Celui-là ou personne, pensai-je , celui-là ou personne sera le souverain de cette nation, si toutefois une balle ne l'arrête pas dans sa course. »
— Comment! s'écria Wyschatine, il deviendrait roi de France! Mais c'est impossible. Tous ont juré...
— Roi, dictateur, empereur, n'importe, pourvu qu'il soit chef suprême et qu'il ait une autorité illimitée. Les serments que prête le peuple français sont de peu d'importance : il abandonnera demain celui auquel il jure aujourd'hui de rester fidèle. Mon pressentiment commence à se réaliser; les campagnes de cette année ont déjà immortalisé mon héros; Montenolte, Lodi, Arcole...
— Ce général est donc... dit Wyschatine l'interrompant.
— Napoléon Bonaparte, » répondit Alimari.
La conversation avait changé de sujet; le fantastique avait fait place à la réalité; les fantômes avaient fui devant les hommes; aux rêveries de l'imagination avait succédé la politique. Kemsky seul ne prit aucune part à la conversation; son esprit parcourait le domaine habituel de ses rêveries. Il avait enfin trouvé un homme ( et c'était un homme éclairé ) qui ne rejetait pas la possibilité de certaines relations de l'âme avec le monde spirituel. Il contemplait avec respect et amour ce beau vieillard, si sensé , si profond et si sensible , dans lequel il voyait l'idéal de la sagesse; ce n'était point un faux exalté, qui veut briser avec violence les limites des facultés humaines , mais un paisible investigateur des vérités immuables , animé par une foi vraie , et pénétré d'un grand respect pour les vues impénétrables de la Providence.
On servit un souper simple et champêtre, mais assaisonné de vins fins que le sybarite Wyschatine avait eu soin de faire venir de Pétersbourg. Kemsky ne mangea point , Wyschatine et Chvalinsky firent honneur au repas avec l'appétit naturel à leur âge; le pasteur appréciait en connaisseur les diverses qualités des vins qu'on servit; l'artiste mangeait et buvait beaucoup , mais sans méthode ni discernement , car il se fit donner du kwass * avec du pain de seigle après le Bourgogne. Alimari ne prit qu'un morceau de pain blanc et un verre de vin de Bordeaux, ce que voyant, Wyschatine s'empara de la bouteille de vin de Champagne pour en verser à son ami qui lui dit en souriant :
« Vous voulez encore me faire boire , mais je suis obligé de vous refuser ; car, vous le savez , à mon âge tout excès abrège
* Boisson fort légère dont fait usage le peuple russe.
( Noie du traducteur. ) I. 11
la vie, et je voudrais vivre encore quelques années, ne fût-ce que pour voir l'accomplissement de ma prédiction au sujet du petit général français. »
Après le souper, le pasteur, Alimari et Tartistese retirèrent, et les jeunes gens s'apprêtèrent à passer la nuit ensemble.
Remsky eut beaucoup de peine à s'endormir. La pleine lune s'étant levée éclairait de sa pâle lueur le désordre poétique qui régnait dans la chambre ; les feuilles jaunissantes des tilleuls et des bouleaux , devant les fenêtres , avaient des reflets dorés; un léger vent d'automne agitait, de temps en temps , les branches des arbres et produisait un bruissement sourd et plaintif. Mais ce n'étaient là que des tableaux d'un monde matériel ; nulle vision ne vint troubler notre jeune rêveur, qui se trouva bientôt transporté dans le domaine de ses propres fantaisies.
Les rayons brillants d'un beau soleil levant réveillèrent Kemsky; pendant que ses amis étaient encore plongés dans un profond sommeil, il s'habilla sans bruit, prit son chapeau et sortit de la maison. Le hasard seul conduisant ses pas, il erra dans la cour du sacristain, prit ensuite à gauche , en se dirigeant vers une jolie petite maison dont les volets étaient encore fermés, marcha quelque temps encore, et se trouva tout-à-coup au milieu d'un pay-
sage ravissant, sur une hauteur qui descendait en pente douce jusqu'à un lac pittoresque entouré de montagnes bleuâtres.
Des arbres de mille nuances diverses , depuis le sapin d'un vert foncé jusqu'au bouleau au feuillage doré par l'automne , placés en amphithéâtre sur le penchant des collines, se miraient dans l'onde transparente du lac ; à d'autres endroits le rivage était aride et escarpé. Un brouillard léger et diaphane s'étendait au-dessus des arbres et des montagnes, et laissait percer les rayons du soleil. Rien ne troublait le silence profond qui régnait dans la campagne. Remsky se crut un instant dans une des solitudes du Canada. Il prit un sentier qui descendait vers le lac. A chaque pas, les sites changeaient d'aspect; quand il fut à moitié chemin il entendit les faibles sons d'une flûte qui partaient du haut de la montagne. 11 tressaillit; après un prélude brillant , une délicieuse mélodie empreinte
des sentiments doux et tendres particuliers aux contrées méridionales, une mélodie simple , mélancolique , expressive et portant le caractère d'un air national, le retint immobile à sa place. Ces notes devenues plaintives s'affaiblirent peu à peu et finirent par se perdre dans le lointain; on eût dit un vent léger qui répondait par son doux souffle aux sons mourants de l'instrument ; puis, un calme parfait se rétablit au-dessus du lac. Remsky resta longtemps à la même place , l'oreille attentive. Mais tout restant silencieux , il continua son chemin à pas lents, et arriva bientôt au bord de ce lac solitaire, dont la surface était unie comme un miroir. A droite du sentier, sur un rocher qui s'avançait dans l'eau , il aperçut un homme assis , et reconnut bientôt en lui l'artiste de la veille. Remsky s'approcha et vit qu'il dessinait une vue du lac, et que s'il paraissait regarder avec indifférence ce charmant pay-
sage, son travail ne laissait pas que de lui causer une satisfaction qui éclatait de temps en temps en transports et en exclamations joyeuses. La veille il avait été silencieux et modeste; il avait toujours parlé timidement et n'avait pas manqué d'ajouter Tépithète à'exceUence en s'adressant au prince; aujourd'hui, il avait repris son assurance, et en apercevant Remsky il s'écria gaiement :
« Vous avez bien fait de vous lever de bonne heure et de venir ici. Tout le gouvernement de Pétersbourg ne vaut pas ce paysage! Quelles charmantes teintes! quels beaux groupes d'arbres !
— Ce délicieux endroit est encore embelli par vos pinceaux , » dit Kemsky , s'attendant à voir l'artiste refuser un compliment trop flatteur, et croyant qu'il allait modestement donner la prééminence à la nature. Mais il n'en fut point ainsi.
« Sans doute, s'écria l'artiste! Qu'y
a-t-il là de merveilleux ? quelques centaines de tonnes d'eau stagnante, de la terre, de la boue et des pierres; çà et là des pins, des sapins et des bouleaux ; tout cela est bien éclairé si vous voulez , mais pas également bien partout. Quanta mon tableau, c'est différent; dans la nature, les objets se trouvent entassés pêle-mêle et au hasard; mais un tableau, c'est un ensemble bien combiné, bien ordonné et bien complet dans tous ses détails. » Ensuite, ilselivra à une longue série de comparaisons entre l'art et la nature, mais toutes à Ta. vantage de l'art.
Kemsky, voyant avec quelle opiniâtreté l'artiste soutenait son opinion , n'entreprit pas de la combattre. En ce momen t le soleil venait de s'élever , le brouillard s'était dissipé, et tous les objets étaient inondés d'une lumière pure et brillante.
« Voyez, monsieur, ce que signifie votre belle nature! ditBérilof. Qu'est devenu
le bel aspect d'une matinée d'automne! Il a disparu peut-être pour longtemps. Il est possible que demain le ciel se couvre de nuages, qu'il pleuve, et puis, quand on y pensera le moins, l'hiver sera là; ce lac se transformera en une surface glacée, tandis que mon tableau » Il regarda son esquisse avec un sentiment mêlé d'orgueil et d'attendrissement , puis il devint toutà-coup pensif, jeta un regard sur le lac, un autre sur le papier, prit un crayon et se mit à dessiner.
Kemsky se tint longtemps à côté de lui en suivant son travail , mais l'artiste ne le voyait plus , et continuait à dessiner en sifflant un air. Au bout d'un certain temps, il mit la main gauche dans la poche de son ample redingote, en sortit un mor- ^eau de pain sec, et se mit à le manger, sans s'interrompre autrement que pour chasser, de temps en temps, les miettes qui tombaient sur le papier. Il aurait pu ^
dans ce moment, servir lui-même de modèle à un peintre. Ses yeux étaient brillants d'inspiration , il avait le sourire sur les lèvres , ses traits exprimaient quelquefois la crainte et le doute , mais ce léger nuage ne tardait pas à disparaître.
Notre rêveur le regardait avec plaisir, disons plus, avec intérêt; il lui semblait que cette figure ne lui était pas inconnue ; il avait vu quelque part ces yeux, cette bouche, mais il y avait bien longtemps.
Enfin, l'artiste s'écria à haute voix : « C'est assez ! » Il jeta encore un regard sur le lac et sur son ouvrage, soupira, roula le papier, ferma sa boîte et se levait pour partir, quand il vit le prince à ses côtés : « Ah! votre excellence était encore ici ? pardon Je vous jure que je ne m'en doutais pas. Je suis vraiment confus mais
j'étais si préoccupé de mon travail. . .
— Allons auprès de notre blessé , dit Kemsky , il est levé , je pense.
— Je suis à vos ordres, prince, » répondit Bérilof en s'inclinant , et ils gravirent ensemble la montagne. Wyschatine et Chvalinsky prenaient leur thé quand ils arrivèrent.
Les souvenirs de l'agréable soirée qu'ils avaient passée la veille furent le premier sujet de leur entretien.
« Parle -moi, je te prie, Wyschatine, dit le prince, de monsieur Alimari; cet homme m'inspire un grand intérêt.
— Je ne sais rien de lui , répondit Wischatine; il est arrivé ici , il y a une huitaine de jours; il est descendu chez le sacristain, et il passe son temps à parcourir les montagnes et les marais pour herboriser ; ayant appris que j'étais retenu par un accident, et que je m'ennuyais dans ma solitude, il vint me voir en qualité de voisin. Ma jambe me faisait encore beaucoup souffrir. Alimari s'étant trouvé , un jour, présent au pansement , démontra au chirurgien que
son traitement ne valait rien , et me conseilla de jeter tous ses onguents; il cueillit lui-même je ne sais quelle plante dans le marais, en fit une compresse, et l'appliqua sur ma jambe malade. J'éprouvai dès le lendemain du soulagement ; depuis ce jour le mieux a été de plus en plus sensible. Hier il a changé son application, et m'a assuré qu'en trois jours je pourrais sortir et retourner en ville.
— Il est donc médecin? dit Chvalinsky.
— Je l'ai cru, répondit Wyschatine; mais il m'a assuré qu'il ne l'avait jamais été ; qu'il avait étudié et qu'il étudiait encore la nature par amour pour la science et pour l'humanité, et qu'il possédait quelques excellentes recettes qu'il avait recueillies dans toutes les parties du monde ; à son accent on le dirait italien, mais je le crois né en Russie. Du reste, je n'aurais pas osé me permettre de lui faire plus de questions. Il me suffit de savoir que c'est un
homme bon , spirituel , bien élevé et instruit.
— Et amateur d'objets d'art, ajouta Bérilof! J'ai vu chez lui un portrait, une vraie madone de Carlo Dolce, qu'il a toujours avec lui dans une petite caisse; c'est un chef-d'œuvre! Il le contemple pendant des heures entières en pleurant , à ce que m'a dit la servante du sacristain. Il doit être artiste lui-même, puisqu'il sent et comprend si bien l'art.
— C'est possible, dit Wyschatine; mais ce que je préfère en lui, c'est son caractère aimable et son humeur douce et égale. Quand il se trouve dans le cas de contredire les autres, c'est toujours avec modestie et ménagement qu'il le fait. Une seule fois, depuis notre connaissance, je remarquai chez lui une agitation extraordinaire. Nous causions de notre nature septentrionale, des granits merveilleux, des beaux lacs et des sites pittoresques
qu'on trouve dans ces contrées. Le pasteur fit observer en passant, que, selon l'avis de plusieurs géologues, la Finlande devait son aspect actuel aux effets d'un tremblement de terre. A ce mot, Alimari pâlit et tressaillit. Effrayés de le voir dans cet état, nous lui demandâmes ce qu'il éprouvait et s'il était indisposé, mais il répondit que ce n'était rien et nous quitta bientôt après. Depuis ce moment nous eûmes soin d'éviter ce sujet dans nos conversations , et , de son côté , il ne l'aborda jamais. »
Au même instant le valet-de-chambre de Wyschatine entra et lui présenta un billet d'Alimari; il lui exprimait ses regrets de ne pouvoir se rendre à son invitation à dîner, s'excusant sur l'obligation d'aller en ville où sa présence était indispensable; il conseillait à Wyschatine de continuer à employer les mêmes remèdes et lui assurait un prompt rétablissement. 11 terminait son billet en le remerciant des
agréables soirées qu'il avait passées dans sa société et le priait de faire ses compliments à ses amis. Ce contre-temps les attrista tous, car tous ils attendaient Alimari avec impatience et se promettaient de jouir de sa conversation.
« Quel dommage! dit Wyschatine consterné 5 quel dommage! Je me suis tellement habitué à la société de ce respectable vieillard, que je ne sais comment je pourrai passer sans lui la lin de ma quarantaine. Au reste , je me trouve beaucoup mieux et j'ai grande envie de retourner en ville aujourd'hui même. Le baromètre baisse, à ce que m'a dit le pasteur, et je ne voudrais pas me trouver embourbé dans les marais de la Finlande. Encore, si mon bon Alimari , mon sage , mon Socrate était ici !
— Mais ce Socrate est bien crédule, dit Chvalinsky; il est plein de préjugés, et croit aux revenants, aux diables, aux devins.
— Le vrai Socrate, dit Keinsky en l'interrompant avec un peu d'humeur, ne croyait-il pas aussi à son démon familier, et ne le consultait-il pas? Socrate vivait aussi parmi les sophistes qui rejetaient tout , et il enseignait aux hommes ce que lui inspirait son cœur et la contemplation de la nature. Socrate ne reniait pas les dieux de sa patrie, mais il savait distinguer la divinité de l'idole.
— Tel est aussi Alimari ! s'écria Wyschatine, je ne pense pas qu'il ajoute foi à toutes les traditions de l'église apostolique et romaine , mais il ne se met jamais à table sans faire le signe de la croix. Il ne lui est jamais échappé la plus légère attaque contre la sainteté de la religion , et quand il nous arrivait , au pasteur et à moi , de faire quelque plaisanterie sur le pape, il ne nous contredisait pas et se contentait de nous écouter en souriant. Non, mes amis, les hommes tels que lui sont rares
dans ce monde. Et si vous m'aimez, vous cesserez de vouloir jeter sur lui du ridicule. Quand même vous auriez raison, je vous avoue que je serais peiné d'entendre dire de lui autre chose que le bien qu'il mérite. Hé! Thadkai ! apporte-nous du vin de Champagne ! Buvons à la santé de celui qui m'a guéri , et puis ensuite nous gagnerons tant bien que mal nos quartiers d'hiver! »
Aussitôt dit , aussitôt fait. Wyschâtine régala pour la dernière fois le pasteur, monta en voiture avec l'artiste , et partit pour Pétersbourg. Kemsky et Chvalinsky le suivirent, et le silence ne fut interrompu pendant toute la route que par quelques courtes phrases, car Kemsky était enfoncé dans une profonde rêverie.
* DiraiDUtif de Thaddéus.
Un nouveau monde s'était ouvert aux yeux de notre penseur. Il n'avait pas encore rencontré jusqu'alors un homme qui l'eût compris, qui eût partagé ses impressions et ses sentiments, et qui, lui étant supérieur en esprit, en instruction et en expérience, eût pu lui expliquer ce qui lui paraissait inintelligible et obscur dans la I. 13
vie. La société de ses camarades ne satisfaisait pas l'inquiète curiosité de Kemsky ; les uns ne le comprenaient point, d'autres se moquaient de lui. Chvalinsky l'écoutait avec intérêt , mais il ne partageait pas ses idées et ses sentiments; toujours avide de jouir du présent, il oubliait le passé et ne songeait point à l'avenir. Wyschatine était un jeune homme spirituel et bien élevé , mais très mondain et par trop imbu des maximes qu'on appelait dans ce temps-là philosophie. Kemsky chercha un aliment pour son esprit auprès des littérateurs et des savants, mais n'y trouva rien non plus. L'un n'était qu'un professeur allemand ou pour mieux dire un pédant allemand , nommé conseiller de cour, à qui le gouvernement donnait mille roubles par an , pour lire , pendant deux heures par semaine , je ne sais quelle copie d'un livre imprimé; un autre répondait aux questions du jeune enthousiaste
par la nomenclalure des livres dans lesquels il pourrait trouver une solution satisfaisante, et qu'il ne lisait pas lui-même faute de temps; un troisième s'efforçait d'expliquer l'existence du monde en la comparant à une horloge en bois; le quatrième ne répondait que par un profond soupir et par quelque citation de la Bible. Tous les autres s'accordaient à attribuer les visions et les apparitions à une supercherie des sens, ou aux espiègleries de quelque mauvais plaisant , et ils qualifiaient les pressentiments de jeux de hasard, ou les regardaient comme le résultat d'une mauvaise digestion. Il s'était enfin rencontré un homme sensé , vertueux et éclairé, un homme capable de dissiper les doutes du jeune investigateur de la vérité, de l'éclairer, de l'instruire et de le calmer; mais cet homme avait paru et disparu comme un songe , comme les personnages qui s'offrent souvent à nous pendant
notre sommeil ; nous croyons retrouver un ami, nous le reconnaissons, nous nous réjouissons de le revoir, mais à peine éveillés, nous sommes convaincus qu'il n'a existé qu'au fond de notre âme ; cette image a peut-être été apportée par elle d'un autre monde, qu'elle a habité jusqu'au moment où elle a passé dans sa nouvelle demeure. Ce fut en vain que Remsky chercha son nouvel ami. Aucun des camarades du jeune homme ne le connaissait. Toutes les démarches furent inutiles. Notre pauvre rêveur ressemblait à un chevalier errant , qui cherche sa Dulcinée. Une seule fois le hasard parut vouloir le favoriser, mais cet espoir ne tarda pas à s'évanouir. Il était au théâtre Italien et l'on jouait son opéra favori, il Matrimonio segretto.
Il écouta la musique avec attention , mais pendant les récitatifs ses yeux s'étant arrêtés sur les premières loges , il y découvrit Aleutine; M. van Drake, raidecomme
un piquet, était assis sur la seconde banquette ; il regardait le spectacle sans comprendre ni parole, ni musique, et ne témoignait sa satisfaction, par un sourire banal , que lorsque le tambour se faisait entendre. Sur le devant de la loge , à côté de madame van Drake, était Nathalie. Passionnée pour la musique et jouant ellemême très bien du piano , toute son attention était fixée sur la scène; elle ne voyait pas le détesté Kemsky, ignorait même qu'il fût dans la salle, et se livrait tout entière à la jouissance de cette belle harmonie. Son beau visage, ses yeux expressifs étaient animés d'un plaisir vif et sans mélange. Kemsky était au troisième ciel , sa Galathée n*était plus de marbre. Le premier acte fini , tous les habitués des fauteuils^ se levèrent, mais Kemsky resta assis, de crainte de troubler ou de désen-
* Stalles au théâtre russe. (Note du traducteur.)
chanter par sa présence l'inexorable Nathalie. La lorgnette d'Aleutine parcourait toute la salle. Tout-à-coup «n de ses voisins s'adressant en italien à quelqu'un du parterre :
« Gomment trouvez-vous cela? dit-il.
— C'est admirable ! répond l'interlocuteur. Je me crois ce soir dans mon pays. »
Kemsky tressaillit ; c'était la voix d'Alimari. Il se leva, se tourna vers le parterre , mais la foule l'empêcha de découvrir celui qu'il cherchait ; il quitta précipitament son fauteuil, s'élança dans le parterre, le parcourut en tous sens; Alimari n'y était plus.
« N'avez-vous pas vu sortir un monsieur grand et maigre ? demanda-t-il à un des valets du théâtre.
— Je ne saurais vous le dire, répondit celui-ci; tant de personnes sortent pendant les entre-actes ! »
Kemsky retourna à sa place, désappoinié et attristé.
« Seriez-vous assez bon pour m*apprendre, monsieur, dit-il enfin au voisin qui avait causé avec Alimari , à qui vous avez parlé au commencement de Tentreacte?
— A monsieur Alimari, répondit celui-ci.
— Auriez-vous l'obligeance de me dire si vous le connaissez beaucoup, et où l'on pourrait le trouver ?
— J'ignore son adresse, je suis commis chez le banquier M. le baron Rail, et une maison de Venise a ouvert chez nous un crédit au nom de M. Pierre Alimari. Il vient quelquefois pour toucher de l'argent, je le salue quand je le rencontre, et nous parlons ensemble de la pluie et du beau temps.
— Vient-il chez vous à des époques déterminées? demanda Kemsky.
— Oh! mon Dieu, non! Nous restons quelquefois six mois sans le voir.
— Vous pourriez me rendre un grand service, dit Remsky ; ce serait, quand Alimari se présentera chez vous, de lui demander son adresse et de me la faire connaître. Voici la mienne, j'ai grand besoin de le voir.
— Volontiers! » répondit le jeune homme, en pi'enant l'adresse écrite à la hâte , au crayon , sur une carte de visite,
L*orchestre se fît entendre et le second acte commença.
Kemsky ne voyait et n'entendait rien de ce qui se passait sur la scène ; il pensait au mystérieux Alimari, et regardait sans cesse la séduisante Nathalie. Tout-à-coup il découvrit une certaine agitation dans ses traits et dans ses mouvements. Elle se tournait de tous côtés, et ses yeux ayant rencontré le fauteuil qu'occupait le prince Alexis, elle tressaillit, pâlit, et rougit
un instant, mais sa ligure reprit aussitôt son expression habituelle. Dès ce moment, la scène parut captiver seule l'attention de Nathalie qui n'en détourna plus ses regards. Kemsky, voyant qu'il avait été aperçu, cessa de la regarder, poussa un profond soupir et affecta de porter son attention sur un autre côté de la salle. A la sortie, il dit à son voisin :
« Je suis étonné que vous n'ayez pas cherché à faire plus intime connaissance avec M. Alimari, puisque vous en aviez l'occasion. C'est un homme recommandable, plein d'esprit et d'instruction.
— Je le crois ainsi ; mais nous autres commis de banquiers, nous n'avons guère le temps de causer avec ceux qui viennent au comptoir. Malheur à nous si notre patron nous voyait négliger notre travail, lui qui est si sévère! Un jour cependant, qu'Alimari était venu toucher de l'argent, et que le caissier ne se trouvait pas à son
poste, le baron lui-même m'ordonna d'aller tenir compagnie à cet étranger, et je causai avec lui pendant quelque temps.
11 me parut effectivement un homme aimable et fort instruit; mais excusez -moi si je vous dis que je le trouve un peu singulier. Figurez-vous qu'il croit au magnétisme , cette invention audacieuse du charlatanisme et de la cupidité; il a fait un voyage en France pour voir lui-même des exemples de cette puissance fictive et fabuleuse , et il a été sur le point d'envoyer un cartel à plusieurs membres de l'Académie des sciences de Paris, qui avaient prouvé la fausseté et l'absurdité du système de Mesmer. Il répondit à mes objections et à mes plaisanteries h ce sujet, avec politesse et modestie, et il me proposa d'essayer sur moi-même cette puissance, qui soumet un homme d'une manière invincible à l'influence morale et à la volonté d'un autre homme.
— Et vous l'avez éprouvée ?
— Oh ! non ; j'ai bien autre chose à faire, que de m'occuper de ces balivernes.
— Ne pourriez-vous pas, monsieur, dit Kemsky, avec l'expression d'une curiosité croissante, me communiquer ce moyen?
— Avec plaisir! répondit le jeune homme. M. Alimari assurait qu'on peut, par sa seule volonté , forcer une personne qui ne vous regarde pas, à se tourner et à vous répondre du regard. Il aflirme que pour cela il suffit de regarder fixement la personne pendant quelques secondes, ne fût-ce que par derrière, et penser à elle exclusivement. N'est-ce pas une folie?... Mais pardon , monsieur ! voici mon droschky 1, j'ai l'honneur de vous saluer. »
Le jeune homme quitta précipitamment le vestiaire du théâtre. Kemsky se rappela
* Petites voitures légères à quatre roues.
(Note du traducteur^).
ce qui s'était passé pendant la soirée, il se souvint que Nathalie avait éprouvé, malgré elle , l'influence de ses yeux animés , et qu'elle s'était vue obligée de le regarder.
« Si le magnétisme fait effet sur cette femme froide et insensible, se dit-il en lui-même, que ne produirait-il point sur une âme ardente et susceptible d'impressions vives et de passions fortes! »
xin.
La vie d'illusion et de rêverie de Kemsky fut troubléepar les grands événements qui se passèrent dans le monde positif. Catherine II mourut, et avec l'avènement au trône de l'empereur Paul Pétrovitch , commença, pour l'armée surtout, une ère nouvelle. Un grand nombre de camarades de notre prince se plaignaient de la sévérité et
delà minutiedes nouveaux chefs, des peines et des inquiétudes auxquelles le nouvel ordre de choses les soumettait; de la forme l'écemment arrêtée pour les uniformes, et de la coiffure prescrite , et contemplaient les séduisants fracs de l'immortel Kroll, qu'il fallait abandonner pour toujours! Ces changements, au contraire, firent grand plaisir à Remsky. Le service actif occupa désormais tous les instants de sa vie ; il devint moins triste, se livra plus rarement à ses rêveries , et après l'exercice et les heures de garde, pendant lesquelles il n'était plus permis de dormir, comme auparavant, sur un bon duvet, il jouissait d'un sommeil paisible et réparateur. Le costume militaire lui convenait aussi par sa simplicité; il n'aimait pas à s'occuper de sa toilette , il ne pouvait souffrir ni les caprices de la mode , ni d'être livré comme une victime à son tailleur , à son bottier et à son valet-de-chambre , qui , se trouvant
quelquefois, l'un ou l'autre, en arrière d'un mois, exposaient ainsi notre jeune homme du monde aux risées et aux plaisanteries de ses élégants camarades. Maintenant , il avait le temps de s'accoutumer à ses vêtements; ils lui étaient commodes et devenaient, pour ainsi dire, une partie de lui-même; jusqu'alors, il lui avait toujours semblé qu'il portait un habit étranger. Son exactitude et son infatigable zèle au service furent bientôt remarqués par ses chefs , et il ne tarda pas à être placé dans la garde, à la grande mortification d'Aleutine, qui ne tarit pas cependant en félicitations ampoulées.
Le soir même où parut l'ukase de lapermutation, il avait à peine eu le temps d'essayer son nouvel uniforme, qu'il reçut l'ordre de monter une garde de nuit au palais d'hiver, à la commission de deuil. II s'y rendit à onze heures du soir avec sa compagnie, sous le commandement d'un
capitaine des gardes, et fut détaché luimême pour veiller auprès du corps de la défunte impératrice. Tout cela s'était fait d'une manière si précipitée et si imprévue , qu'il ne put se reconnaître que dans la salle de deujl. Là, un spectacle solennel et plein de grandeur s'offrit à ses yeux. Au milieu d'une immense salle tendue de drap noir, il vit la grande Tsarine couchée, froide et inanimée, sur un lit de parade, et couverte de ses vêtements impériaux. La fumée des cierges planait au-dessus d'elle comme un nuage. Les dames et les officiers de service se tenaient immobiles et silencieux autour de ce lit de mort ; on n'entendait que le son des douces paroles de consolation divine que prononçait à voix basse le protodiacre lisant l'Evangile. Remsky, à la vue des nobles traits de la défunte , tomba dans une profonde rêverie. Minuit sonna, quelques-unes des personnes de service se retirèrent, les
personnes de service se retirèrent, les autres s'assirent dans des fauteuils placés le long des murs de la salle de deuil. La voix du prêtre s'affaiblit, les cierges ne répandaient plus qu'une lugubre clarté. Tout-àcoup la porte d'une salle adjacente s'ouvrit; un homme d'une taille élevée , en grand deuil, précédé d'un laquais de la cour, entra à pas lents, s'approcha de l'estrade, fit le signe de la croix , fléchit un genou , prononça, d'une voix émue, le nom de Catherine , et fondit en larmes. Après avoir prié en silence pendant quelques minutes, Alimari se leva, car c'était lui que Remsky venait de retrouver. 11 reconnut le prince , s'approcha de lui et lui serra la main.
« Vous venez aussi dire un dernier adieu à votre grande Catherine! dit Remsky.
— A votre Catherine? répondit Alimari avec sa douceur habituelle ; elle appartient à l'humanité tout entière, et I. 14
2iO
non à la Russie exclusivement. Moi qui ne suis point d'origine russe, j'ai aussi été l'un de ses sujets les plus dévoués; j'ai assisté à l'arrivée de l'impératrice en Russie -, j'ai eu occasion de la voir se livrer à l'étude des sciences et à celle de son pays d'adoption; je me trouvai sur l'escalier du palais d'hiver au moment où elle entrait dans son habitation impériale , le jour de son avènement au trône ; je la vis plus tard dans de brillants carrousels et dans des cérémonies solennelles ; je l'observai plus d'une fois , quand elle se promenait dans les allées de Tsarskoé-Sélo^, méditant sur la gloire et sur la grandeur de sa nation ; j'ai entendu, pendant la durée des trentequatre ans de son règne , le bruit de ses victoires et les douces bénédictions qui s'élevaient pour elle des modestes chaumières vers le trône du Tout-Puissant. Sa-
' Résidence impériale près de Pétersbourg.
vez-vous ce que c'est qu'un souverain tout à la fois bon , juste et grand ? Ce n'est point à tort que nous l'entourons ici-bas de splendeur, et que nous-mêmes, ses sujets, nous sommes fiers de sa gloire et de sa renommée ; des millions d'hommes doués d'une âme immortelle vivent dans ce monde sous l'égide et sous la protection d'un mortel comme eux , et ce mortel est leur souverain. Songez que le repos, le bien-être, la dignité morale de ces millions d'hommes dépendent de la volonté et de la sollicitude de ce souverain; rappelezvous que de ses actes dépend aussi le bonheur ou le malheur des générations à naître, et vous jugerez avec quel sentiment de respect nous devons nous approcher du lit de mort des monarques qui ont saintement rempli leur mission sur cette terre, et qui rendent compte aujourd'hui , devant le trône du Très-Haut, de leurs sentiments et de leurs actions.
— Pourquoi ne sonl-ils pas immortels?
dit Kemsky avec douleur.
— Parcequ'ils doivent régner sur des mortels, répliqua Alimari; pensez-vous qu'un ange immortel et immatériel pourrait habiter parmi les hommes qui sont sujets aux passions et aux vices ! Et puis tout homme, quelque grand qu'il soit, appartient à son siècle. Le siècle de Catherine est passé et son âme a quitté son enveloppe terrestre. Un nouveau siècle lui succède, siècle bien différent de celui dont elle fut le plus bel ornement ; mais le souvenir de Catherine restera sacré pour ses descendants; les noms glorieux de Kagoul et de Tchesma retentiront à côté des nouvelles gloires ; de nouvelles lois s'appuieront sur les ordonnances pleines de sagesse de la grande législatrice, et l'on verra surgir de nouveaux poètes, qui chanteront Catherine dans leurs vers pleins de mélancolie! Vous êtes jeune encore et
vous verrez la lulure génération. De grandes destinées sont réservées à la Russie au milieu des orages menaçants qui se rassemblent à l'Orient; votre patrie brillera d'une gloire éclatante, mais vos pelits-tils écouteront néanmoins avidement les récits que leur fera leur aïeul, contemporain deCatherine-la-Grande. Dites-leur que vousavez connu un républicain qui est venu chercher, quatre fois dans sa vie, protection et défense sous le sceptre de l'autocrate Catherine , et maudire la liberté de la florissante Venise sur les bords glacés mais hospitaliers de la belle Neva. » Alimari s'approcha encore une fois de l'estrade, s'agenouilla, fit le signe de la croix, se leva et sortit. Kemsky, dansée moment solennel , ne put songer à autre chose qu'à ce qui se passait sous ses yeux. Il avait de nouveau laissé échapper l'occasion de savoir où il trouverait Alimari, et il ne pouvait cette fois s'accuser de négligence. Le calme
se rétablit dans la salle , et Kemsky demeura pendant toute la nuit dans des réflexions pleines de tristesse...
Au commencement de l'année suivante, quelques excursions dans les provinces du midi, pour affaires de service, lui fournirent une agréable distraction. Il fut envoyé avec d'importantes dépêches dans les contrées de la nouvelle Russie , et trouva le printemps sur les bords de la Mer-Noire, dans la ville naissante d'Odessa. La rencontre de quelques anciens camarades du corps des cadets , et celle d'un ami de son père, dans la personne du gouverneur, rendirent son séjour tout-à-fait agréable. Une puissance incompréhensible, je ne sais quel attrait irrésistible l'engageait cependant à retourner chez lui ; il n'avait jamais aimé le séjour de Pétersbourg , et néanmoins il ne pouvait songer à la capitale du nord sans éprouver une vive émotion ; sa pensée ne pouvait s'y
l'eporter sans qu'il ressciilîl au fbiul de l'àme un ardent désir d'y retourner. Il fut agréablement surpris de trouver Chvalinsky à Odessa; il se rendait en mission dans le gouvernement de Cherson , et avait fait ce détour afin de rejoindre à Pétersbourg son bien-aimé Kemsky. Le prince se réjouit sincèrement de l'avoir pour compagnon de voyage, et lui raconta l'impatience avec laquelle il attendait le moment de son départ, car la chaleur du midi lui était devenue insupportable.
« Quel est donc ce pôle magnétique vers lequel se dirige sans cesse l'aiguille de ton cœur? lui diten souriant Chvalinsky.
— Je l'ignore moi-même, répondit Kemsky; mais je languis, je m'ennuie, j'étoulïe ici. Partons , partons au nom du ciel! » Son désir fut bientôt rempli. Les deux amis quittèrent Odessa et s'élancèrent sur la route de Pétersbourg.
Arrivés dans un petit village juif en
Russie blanche, ils furent obligés de s'arrêter pour une nuit dans une mauvaise auberge pour faire faire quelque réparation à leur voiture de voyage. On leur assigna un gîte derrière une cloison. Fatigués d'une longue route, ils s'endormirent tous deux sur de la paille fraiche ; mais vers minuit Remsky fut éveillé par un songe, et s'étant frotté les yeux il entendit parler et rire de l'autre côté de la cloison. Il prêta l'oreille : une vieille juive faisait les cartes à quelques soldats , et promettait à l'un , le grade de général ; à l'autre, son congé; à un troisième une jeune femme. Les militaires riaient et échangaient des plaisanteries.
« N'écoutez donc pas la vieille! dit une voix ; elle ne vous débite que des mensonges et des sottises! Gomment cette vieille sorcière pourrait-elle savoir ce qui nous est réservé ! Laissons la faire ses cartes à des conscrits!
— Non, Spiridonof, reprit une autre voix; il ne faut pas en rire ! le diable en personne parle par sa bouche. Encore si elle ne prédisait que l'avenir ! mais elle tient aussi le passé au bout de ses doigts. Elle m'a tout raconté : comment j'ai été fait soldat, comment j'ai été blessé par les Suédois et sur le point d'être fait prisonnier en Pologne; c'est une gaillarde! Eh bien, vieille sorcière! voici encore une pièce de dix kopecks 1 : serai-je bientôt sous-officier? »
Il y eut un moment de silence. On entendit ensuite un chuchotement de voix enrouée et des éclats de rire. Les joyeux propos et les plaisanteries se prolongèrent pendant quelque temps; enfin l'un des soldats rappela qu'il fallait retourner au quartier pour faire un somme avant de se remettre en marche. Son conseil fut suivi. Le bruit diminua peu à peu, et, au
1 Centimes.
bout de quelques instants, un silence complet, qui n'était interrompu que par la faible toux de la vieille, régna de nouveau dans l'auberge. Kemsky se leva, mit sa redingote et sortit de derrière la cloison. Il aperçut une vieille femme malpropre , en mauvais costume juif, assise dans une grande chambre à peine éclairée par un bout de chandelle, et occupée à rassembler des cartes tachées de suif, chargées de poussière et dont un long usage avait déchiré ou déformé les angles. Kemsky s'approcha d'elle , et jetant sur la table un rouble en argent, il lui dit : « Bonne mère ! je veux savoir mon avenir; où puis-je trouver le bonheur?»
La vieille le regarda, mêla ses cartes, les lui fit couper de la main gauche, découvrit le sept de pique, et prononça d'une voix lente et grave ; « Dans la tombe ! »
Le temps poursuivait sa course si lente pour les malheureux, si rapide pour les heureux ! Aleutine avait contracté les liens sacrés de l'hymen avec M. van Drake, et au bout de quelques mois , à force d'amis , de protecteurs, de visites et de grands dîners, elle était parvenue à l'élever au grade de lieutenant-colonel. Il fut jcnsuite
nommé inspecteur des bâtiments de la couronne. Il est juste de dire qu'il ne détournait pas un seul kopeck à son profit ; depuis le matin jusqu'au soir il visitait les bois de construction , veillait à la conservation des matériaux et à la bonne exécution des travaux. Mais les architectes s'enrichissaient, et les entrepreneurs se présentaient en foule aux enchères, et se disputaient les fournitures. Il se trouva par hasard que le chef construisant à la même époque une maison de campagne , on lui envoyait sans cesse des matériaux et des ouvriers. Les paiements s'effectuaient exactement , selon les comptes des architectes et des entrepreneurs. Mais qui faisait les rapports et les additions? C'était un homme, très habile et très expert en affaires de ce genre, que M. van Drake avait trouvé dans une circonstance dont nous allons parler.
Il avait été envoyé, peu, de temps après
sa nomination, clans le gouvernement de Simbirsk, pour y prendre des recrues; après avoir reçu l'argent pour les frais de route, une somme pour sa dépense, ses instructions et un registre , il partit pour sa destination. Il eût été impossible d'agir avec plus de zèle , de circonspection et de conscience que ne le fit van Drake ; il marchandait et se serait disputé pour un kopeck ; il portait scrupuleusement en compte toutes les sommes épargnées, et détaillait soigneusement à chaque surcroît de dépense les motifs qui les avaient provoquées. C'est ainsi qu'il économisa au profit de la couronne plus d'un tiers de l'argent qu'il avait reçu, et il se réjouissait d'avance de présenter à ses chefs un pareil résultat. A la dernière station, devant Pétersbourg, il rencontra un ancien camarade, qui amenait une autre partie de recrues de Smolensk. Tout en prenant leur thé, ils causé rent de leurs affaires de service.
« Saïdakof , dit van Drake à son ami , que te reste-t-il de l'argent qu'on t'a confié ?
— Ce qu'il m'en reste? Je n'en sais vraiment rien. Hé! Zwéroboyof, qu'avonsnous encore?
— Rien ! répondit le sergent. Votre Seigneurie a ajouté du sien.
— J'aurai donc encore quelque argent à réclamer du département des affaires de la guerre , dit Saïdakof.
— Mais, mon cher ami, reprit van Drake en tressaillant , qu'as-tu fait de tout l'argent que tu as reçu? montre-moi, je te prie, ton registre ?
— Volontiers , mon cher ! Zwéroboyof, donne ton livre. »
Le sous -officier le lui présenta. Van Drake l'ouvrit , tourna quelques feuillets et pâlit.
« Malheureux! tu es perdu! Le livre est en blanc !
— Je le sais, répondit Saïdakof en riant.
N'oublie pas, Zwéroboyof, quand nous serons arrivés à Pétersbourg, de m'amener le secrétaire, celui qui Tu sais bien.
— Oui, Seigneurie! »
Van Drake ne put dormir, tant il était préoccupé du malheureux sort qui attendait l'insouciant Saïdakof. Le lendemain les deux amis arrivèrent dans la capitale, et descendirent dans le même hôtel. Van Drake se leva à cinq heures du matin , et acheva de régler ses comptes; il additionna les dépenses , rectifia les totaux , recompta l'argent qui lui restait , et signa son rapport d'un air triomphant. Saïdakof ne se réveilla qu'à onze heures, il se fit servir son thé. Le Denstchik ^ ayant annoncé le secrétaire du collège de la guerre. :
« Fais entrer cet animal! » dit Saïdakof! Alors parut un petit homme dégoûtant, à
* Soldats attachés spécialement au service dos officiers. (\ote d(i fruducfntr.^
nez rouge, en habit crasseux et en cravate grise.
« Comment va la santé, Trépitzine?
J'ai amené un détachement de recrues; il me revient encore cent vingt-cinq roubles!
— J'entends, Seigneurie.
— Voilà mon livre et voici cinq roubles ; quand tu auras terminé cette affaire, je te donnerai encore un petit papier bleu *.
— Je remercie très humblement votre Seigneurie ; cela sera fait.
— Tu peux profiter de cette occasion, dit Saïdakof, en s'adressant à van Drake, pour envoyer tes comptes à la chancellerie; Trépitzine les remettra.
— Très volontiers, dit Trépitzine entre ses dents.
< On sait que le papier-monnaie a cours en Russie ; on a des papiers bleus qui valent cinq roubles , des papiers rouges qui en valent dix , des papiers blancs qui en valent vingt-cinq, cinquante, cent, etc,
(Note du tradncicur.)
— Non, Saïdakof, répondit van Drake d'un air d'importance , je dois avoir moimême l'honneur de présenter mes comptes, c'est une obligation de service.
— Vaine formalité! reprit Trépitzine; confiez-les moi, et je me charge de tout. Je vous jure que vous serez content.
— Non, mon cher! répéta van Drake; je connais mon devoir, je présenterai mes comptes moi-même.
— C'est comme il vous plaira, » dit Trépitzine en souriant ; et il partit.
Van Drake présenta ses comptes et l'argent qui lui restait, et revint au bout de quinze jours pour recevoir quittance. Il rencontra Saïdakof dans l'antichambre de la chancellerie.
«Eh bien, comment cela s'est-il passé?
demanda van Drake avec intérêt.
•— Parfaitement! On m'a payé mes avances; voici l'ordre au caissier de me
remettre l'argent. Viens dîner demain avec
moi, nous boirons à l'heureuse réussite de notre campagne. »
Van Drake remercia et s'apprêta à aller à l'audience.
« Où va votre Seigneurie? dit d'un air important Trépitzine, assis parmi ses sales confrères de chancellerie.
— Je vais retirer ma quittance.
— Veuillez attendre un instant ; il y a des erreurs, quelques incorrections, des prix trop élevés, des dépenses illégales, des totaux infidèles. Il faut rectifier tout cela ! »
Van Drake fut stupéfait. « Vous me surprenez au dernier point, mon cher! J'ai fait mes comptes avec une scrupuleuse exactitude. D'ailleurs, n'ai -je pas rapporté une somme considérable ? »
— C'est vrai ; mais si vous aviez soigné les intérêts de la couronne , en vous conformant aux instructions que vous avez reçues, il serait resté, sans doute, le double de cette somme.
— Comment cela? On a remis une quit tance à Saïdakof, qui avait cependant dépensé plus qu'on ne lui avait donné.
— C'est encore vrai; mais sa Seigneurie a présenté sur tous les points des explications et des preuves satisfaisantes. Le gouvernement est équitable; il paie l'excédant, s'il n'y a pas contravention aux règlements existants. Vous connaissez la sentence pleine de sagesse de notre tzar Pierre-le-Grand : A quoi bon faire des lois, si l'on ne s'y conforme pas ? »
Van Drake était au désespoir; il alla porter plainte à l'audience, et obtint pour toute réponse que la révision des comptes était confiée au bureau du régisseur de chancellerie Trépitzine, et que la décision qu'il prendrait serait , en temps et lieu , examinée, confirmée ou rejetée à l'audience. Il fallut bien que Van Drake se décidât à attendre la fin de cette affaire , il se présentait tous les jours à la chance!-
lerie , mais tous les jours Trépitzine trouvait de nouvelles inexactitudes dans son livre, et se préparait déjà à faire faire une enquête judiciaire. Enfin, la patience de l'infortuné solliciteur étant épuisée , il prit au bout d'un mois le parti d'obtenir, en audience privée , la protection de Trépitzine , et se rendit chez lui un matin à cinq heures , par un affreux temps d'au^ tomne.
Trépitzine, qui habitait un quartier très éloigné du centre de la ville, vint au-devant de lui enveloppé d'un manteau déchiré en guise de robe de chambre, et le fit entrer dans une pièce malpropre , éclairée par un seul bout de chandelle^ et d'où s'exhalait une odeur de goudron , de suif et de pourriture. Van Drake ne savait comment débuter, mais Trépitzine le mit luimême sur la voie.
« Je suis fâché que votre Seigneurie se donne si souvent la peine d'aller à la chan
cellerie; si elle veut me conlier le soin tle terminer cette affaire , je lui promets que dans une semaine tout sera arrangé à sa grande satisfaction et sans compromettre les intérêts de la couronne. Il faudra pour cela que je passe des nuits blanches; j'espère, en conséquence , que votre Seigneurie ne laissera pas mes peines et mon zèle sans récompense. Je vous jure que je n'ai que soixante roubles d'appointements par an.» Van Drake sortit de sa poche cinq roubles et les mit sur la table.
« Voyez-vous, mon cher monsieur, continua Trépitzine ; il m'a été facile de terminer en peu de temps l'affaire de M. Saïdakof; elle était claire, il n'y avait qu'à se mettre à l'ouvrage , à établir quelques comptes, et voilà tout; mais ici, il faut d'abord rectifier les erreurs, et puis coordonner le tout selon les règlements. C'est une double besogne , votre Seigneurie ne saurait en douter. »
Van Drake poussa un profond soupir et sortit de sa poche un second papier bleu.
«Je vois, dit Trépitzine, que vous êtes un excellent homme; c'est dommage, seulement, que vous soyez si neuf dans la partie des comptes, et si inexpert en fait de lois. Je suis tout disposé à vous être utile; revenez dans trois jours à la chancellerie, et vous trouverez tout en ordre.
— Comment, en trois jours? dit van Drake; mais aurez-vous le temps de ânir?
— Que votre Seigneurie ne s'en inquiète pas 1 Nous sommes gens actifs, nous arrangerons tout au gré de vos désirs. J'ai vos papiers ici, voyez-vous, les voilà , je vais m'en occuper à l'instant. »
Van Drake prit congé de lui. Trépitzine l'ayant accompagné jusque dans le vestibule , ouvrit la porte de la cuisine et s'écria :
« Dénisiévna ! fais fondre du suif dans un petit pot, dépêche-loi. »
— Que signilie cela? se dit Van Drake en sortant de la maison. Trépitzinese nourrirait-il de suif?»
Il s'arrêta dans la rue devant une des fenêtres de la chambre de l'homme d'affaires qu'il distinguait très bien, à travers les trous d'un rideau déchiré, et examina avec curiosité ce qui s'y passait. Trépilzine s'occupait en effet de son affaire ; il prit une liasse de papier, en tourna les feuillets les uns après les autres , sortit l'argent qu'on avait joint au rapport et le serra dans le tiroir d'une petite table. La vieille Dénisiévna apporta, en boitant, le pot qui contenait le suif fondu. Trépitzine y trempa tous les papiers , et après avoir étalé à terre les feuilles presque entièrement graissées , il s'assit à son bureau et se mit à écrire. Van Drake retourna chez lui en se creusant la tête pour deviner le but d'une pareille opération. Au bout de trois jours il se présenta à la chancellerie. Trépitzine
le salua froidement comme s'il le connaissait à peine , et se tourna ensuite vers le chef de division :
« Vous devriez bien avoir l'extrême bonté, monsieur, de décider M. l'exécuteur à avoir un chat dans la chancellerie ; on n'y tient plus avec la quantité de rats qu'il y a ; voilà encore un dossier mangé par ces maudites bêtes. » A ces mots il tire de dessous la table les débris des papiers et des comptes de Yan Drake ; toute la partie que Trépitzine avait trempée dans la graisse , était effectivement rongée par les rats.
«Est-il possible? dit le chef de division.
— On ne saurait en douter, voyez plutôt vous-même. »
Le chef s'approcha : « En effet! Et
comme ces vilaines bêtes ont rongé cela avec ordre! Il n'y a rien à faire, il faut avoir un chat.
— C'est très bien pour l'avenir, dit Trépitzine; quant à cette affaire, eWe est per-
due. Comme les documents n'existent plus, l'examen en devient impossible, il faut donner quittance à M. le lieutenant.
— Et l'argent que j'avais épargné ? dit Van Drake d'un ton plaintif.
— L'argent, monsieur ! quel argent ?
— Mais celui dont je fais mention dans mon rapport ?
— Les rats l'ont aussi mangé. Que faire ? l'intérêt de la couronne se trouve quelquefois sacrifié dans les occasions extraordinaires. Du reste, si votre Seigneuriele désire, nous ferons une enquête, nous irons aux informations dans tous les tribunaux et chez toutes les autorités avec lesquelles elle s'est trouvée en relation, lorsqu'elle a amené un détachement de recrues. Cela serait bientôt fait... Huit mois environ suffiraient. . .
— Non, non ! pour rien au monde! s'écria Yan Drake, donnez-moi ma quittance et que tout soit fini !
— Comme vous voudrez, répondit tranquillement Trépitzine; veuillez attendre quelques instants! »
Au bout d'une heure , Van Drake avait sa quittance , et , moyennant ses dix roubles, il avaiJ appris comment il fallait agir dans l'intérêt du gouvernement.
Dans les premiers jours d'exercice de ses nouvelles fonctions, la comptabilité et la correspondance le mettaient quelquefois au désespoir : et tandis que ses camarades le félicitaient d'avoir un poste aussi lucratif, il ne savait souvent pas oii donner de la tête pour joindre les deux bouts , à tel point, que lorsqu'arriva le moment de rendre ses comptes du premier mois, il fut obligé de combler le déficit avec ses propres deniers.
C'était le cas de se souvenir de Trépitzine! Il l'attira chez lui, le cajola et lui offrit la place de secrétaire , de teneur de livre et de caissier auprès de sa personne.
Le rusé défenseur des intérêts de la couronne accepta avec joie la proposition, entra au service de Van Drake et l'eut bientôt débarrassé de tout souci. Convaincu qu'il n'était point nécessaire de lire à l'avance, Van Drake signait chaque matin les affaires traitées par Trépitzine ; il inspectait ensuite les bâtisses et s'occupait des détails des travaux, qui lui étaient assez familiers. Tout allait bien : les devis , les comptabilités, les rapports étaient faits avec la plus grande exactitude, et suivant les règlements. Pour la rédaction , Trépitzine avait pris un jeune homme chassé du séminaire pour cause de mauvaise conduite; celui-ci faisait la correspondance à laquelle Trépitzine mettait les formes administratives. Le style et la régularité qui distinguaient les pièces sortant des bureaux de Van Drake leur attirèrent l'attention de l'administration supérieure et des hommes de loi. Mais Trépitzine ne briguait piis
un vain renom ; c'est le positif qu'il cherchait. Avec les économies qu'il sut faire sur son mince traitement , il construisit une petite maison dans le quartier neuf, et songea même à acheter un petit village ; il eût, sans nul doute, fini par faire cette acquisition si son rang lui eût permis de faire faire le diplôme d'achat en son nom; cet accroissement subit de fortune eût d'ailleurs pu exciter l'envie, la calomnie et les mauvais propos des malveillants; il jugea donc prudent d'attendre un moment plus favorable. Il s'était aussi opéré un grand changement dans la tournure et dans les manières de Trépitzine; il s'était peu à peu civilisé. La première fois qu'Aleutine Michailovna avait vu entrer cette espèce de monstre malpropre dans le cabinet de son mari, elle avait jeté un cri et supplié qu'on lui fermât la porte de sa maison ; mais elle ne tarda pas à céder aux bonnes raisons et aux arguments de Van
Drake, qui lui lepiésenla Trépitzine comme un homme unique dans son genre et indispensable pour conduire à bonne fin ses affaires de service et administrer les affaires de famille. Trépitzine avait senti que son âme , transportée dans une autre sphère, devait aussi revêtir un autre corps. Il se rasa deux fois par semaine et changea même de cravate et de manchettes; la poudre et la pommade remplacèrent la farine et la graisse ; ses cheveux furent noués par derrière et frisés en boucles sur ses tempes ; un habit et une culotte bleu de ciel , et , aux jours de fête , l'uniforme du gouvernement , à collet et à revers de velours , succédèrent au vieux surtout qui jusqu'alors avait semblé faire partie de lui-même. La boutique de tabac, au coin du pont Bleu, perdit en lui une excellente pratique : il n'acheta plus que du tabac en rouleau , et plus tard , du tabac de France; réforma sa modeste boîte en
écorce de bouleau ou en papier mâché avec l'image du sultan de Turquie, pour une tabatière en argent et même en or, pour les grands jours. On ne pouvait pas changer son ignoble extérieur et ses traits empreints de bassesse; mais on trouva moyen de les déguiser en les qualifiant autrement. Sa grossièreté passa pour un excès de probité, son effronterie et son audace pour de la franchise , ses chicanes et ses ruses furent appelées du zèle et de la déférence aux lois et une connaissance approfondie de la jurisprudence.
Doué par la nature d'une grande perspicacité, ce fils d'un cabaretier de Porkof ne tarda pas à s'apercevoir de ce qui lui manquait; il ne prenait part à aucune conversation en dehors de ses connaissances et au-dessus de sa capacité, mais aussitôt qu'il remarquait un côté faible dans une discussion entre deux personnes, il se rangeait du parti du plus fort, et donnait à
enlendro par un sourire significatif qu'il comprenait l'affaire et qu'il la jugeait aussi sainement que les gens les plus sensés et les plus éclaires, mais qu'il ne se mêlait pas de la dispute, ou par modestie, ou parcequ'il ne trouvait pas le sujet digne de son attention. Il conçut une haine irréconciliable pour les gens instruits et distingués; il suffisait de parler le français pour devenir à ses yeux un ennemi déclaré. Il savait, du reste , cacher cette haine sous une apparence de modestie et de soumission, sans négliger cependant les occasions d'en faire sentir les effets. Le dévouement et la confiance qu'il avait su inspirer à Van Drake étaient sans bornes, et ces deux sentiments durent s'accroître encore par l'obligation où se trouvait son chef, pour éviter la colère de sa femme, de lui emprunter de l'argent. Trépitzine tenait donc Van Drake entièrement sous son pouvoir, mais il se garda bien de le lui faire sentir^
et fit semblant de n'agir que d'après ses ordres ou ses désirs. Sur ces entrefaites la bienveillance d'Aleuline, qu'il ne pouvait manquer de mériter, fut pour lui comme une nouvelle récompense accordée à ses peines et à son zèle. Mais Kemsky et son ami Chvalinsky restaient en butte à la haine et à la méchanceté du secrétaire , qu'ils connaissaient et méprisaient. Kemsky savait se taire, Chvalinsky au contraire ne pouvait s'empêcher de s'amuser aux dépens de ce misérable et ne laissait échapper aucune occasion de lui dire des choses piquantes et de le rabaisser aux yeux d'autrui. On parlait, un jour, à table de la cherté des objets de première nécessité, comme on s'en plaint depuis Adam et comme on s'en plaindra probablement jusqu'au jour du jugement dernier.
« La faute en est à la mauvaise manière de conduire ses affaires! dit Chvalinsky ; moi, par exemple, j'ai trois mille roubles
de revenus et je ne puis arriver au bout de l'année sans augmenter mes dettes. Pourquoi cela? C'est parceque je n'ai ni ordre ni économie. Voyez au contraire M. Trépitzine , que voilà ! Il a , si je ne me trompe, quatre cents roubles d'appointements; eh bien ! son petit équipage n'est pas mal ; il s'est construit un petit palais qui est plein comme un œuf; il fait sa partie de boston à un quart de rouble la fiche , et tout le reste est à l'avenant. Tout cela vient de ce qu'il vit avec économie et qu'il sait proportionner ses dépenses à ses ressources. Mais nous autres soi-disant nobles, nous nous ruinons tout en vivant comme des malheureux. Vous devriez bien être assez bon, mon très honoré monsieur, pour m'enseigner le moyen de faire beaucoup avec rien. Quant à votre maison je l'ai reconnue au premier coup d'œil ; au bas de l'escalier, une troupe de fournisseurs, et au-dessus du rez-de-chaussée un 1- 16
écriteau avec l'inscription suivante : Ici on tond et on saigne. »
Aleutine était rouge de colère, Van Drake pâlit, Trépitzine était plus mort que vif. Kemsky eut beau tousser et pousser le coude à Chvalinsky; celui-ci continua sans s'émouvoir et à tel point , qu'après dîner Aleutine déclara ouvertement au prince qu'elle ne voulait et ne pouvait plus tolérer d'impertinents dans sa maison, et le chargea de prier Chvalinsky de ne plus se donner la peine de se présenter chez elle. Kemsky voulut , pour la centième fois, prendre la défense de son ami et le justifier, mais Aleutine lui ferma la bouche en lui disant qu'elle aimait à penser qu'il n'avait pas l'intention , pour faire plaisir à son ami , de la rendre elle-même malheureuse en l'exposant au courroux de son mari. La rendre malheureuse! le courroux de son maril tout cela s'accordait bien peu avec la douceur et la soumission
habituelles de l'ancien capitaine. C'était étrange, mais c'était cependant la vérité \ Van Drake était bon , doux et docile comme un agneau, mais il ne l'était que jusqu'à un certain degré. Il ne fallait pas le pousser à bout, car alors sa colère ressemblait à une espèce de démence; il devenait furieux comme une bête féroce et était capable de se porter à quelque extrémité. Aleutine avait éprouvé elle-même deux fois les effets de ses emportements et savait par expérience jusqu'à quel degré il était permis de contrarier, de tourmenter et de martyriser son infortuné mari ; mais à peine le voyait-elle pâlir et trembler , qu'elle changeait de ton , se mettait à le caresser , pleurait au besoin et se disait ingrate et bien indigne de posséder un tel ange , le modèle des maris. Van Drake se calmait à ces paroles, et l'orage était passé. Il en fut de même en cette circonstance; Van Drake avait supporté pendant long-
temps les remarques malicieuses , les caustiques plaisanteries de Chvalinsky; mais lorsque, dans sa verve satirique, il vint à attaquer Trépitzine, sa providence ici-bas, la patience lui échappa et il fut sur le point de témoigner son ressentiment de la manière la plus sensible et la plus offensante. Aleutine, par égard pour son frère, prévint cette explosion et pria le prince de la délivrer de la présence de Chvalinsky.
Le jeune étourdi fut très contrarié de cette aventure, d'abord parcequ'elle le privait des moyens de voir Nathalie, l'aimable, la spirituelle, la charmante Nathalie; ensuite parcequ'il se voyait forcé d'abandonner son amie aux vampires qui l'entouraient. Dès ce moment en effet ces trois personnes qu'unissait le même sentiment de cupidité purent se livrer sans crainte à leurs machinations, et Trépitzine devint l'instrument de toutes les ruses qu'on employa contre Remsky , car il pré-
voyait })ion qu'une lois débaiiassé du prince, l'administration de ses biens tomberait entre ses mains. Nous avons déjà dit qu'il haïssait Kemsky à cause de son attachement pour Chvalinsky et de son peu de déférence pour le secrétaire et conseiller de son beau-frère ; il avait un autre grief contre lui , il ne pouvait lui pardonner la noblesse de son origine, ses belles manières et sa fortune. Quand il arrivait que Van Drake, dans les moments assez rares où les scrupules de sa conscience se réveillaient, ne consentait pas immédiatement aux méchants projets de Trépitzine contre le prince, le rusé conseiller calmait ses doutes par d'insidieux raisonnements.
« De grâce, excellence, lui disait-il, ne gâtez pas ainsi ce jeune homme! Ce n'est pas une fortune acquise qu'il possède; elle ne lui a causé ni peine ni souci et il en jouit sans l'avoir méritée , tandis que nous, gens utiles au gouvernement, nous
gagnons chaque kopeck à la sueur de notre front et quelquefois à nos risques et périls. Si vous le négligez , un autre s'emparera de son bien. Il a des amis intimes, et qui plus est la manie de l'instruction. Voyez comme il donne de l'argent à tous les mauvais sujets et comme il en dépense en livres, en cartes de géographie, en tableaux et à mille autres balivernes! Quelle fortune y suffirait? Toute la sienne deviendra la proie des usuriers, et les enfants de madame votre épouse , ses propres neveux, se verront obligés de recourir à la charité publique. Ne serait-ce pas un crime que de laisser aller les choses ainsi? Votre excellence en pensera ce qu'elle voudra; mais , dans cette circonstance , la générosité serait tout-à-fait déplacée! »
Ce n'est pas Van Drake qui pouvait résister à de tels arguments! aussi répondait-il avec un sourire :
«Oui, c'est vrai! tu as raison, Trépitzine. Nous verrons. »
En attendant, Aleutine, sa mère et son mari, suivant les avis du bien-intentionné secrétaire, redoublèrent de politesse, d'attention et de caresses pour le jeune prince, et Remsky, enchanté de la confiance, de l'amitié et de la tendresse dont il était l'objet, se dit plus d'une fois : « Chvalinsky aurait dû se retirer plus tôt; car, depuis qu'il ne m'accompagne plus, je reçois un accueil parfait. »
Le rusé secrétaire a\ait remarqué le caractère ardent, sensible, et en même temps un peu faible de Remsky, et ne mettait pas en doute qu'une femme pourrait, sans beaucoup d'efforts, lui inspirer de l'amour, et qu'il ne lui faudrait peut-être même, pour se l'attacher, que lui laisser voir qu'il ne lui était pas indifférent. Plus d'une jeune
personne le regardait avec un tendre intérêt, et les mères avaient pour lui mille prévenances. Trépitzine fil part à ses protecteurs des craintes qu'il avait , et leur démontra que si le prince épousait sans leur coopération la fille de quelque homme mal intentionné , il pourrait fort bien oublier ce qu'il devait à ses parents, et changer ses dispositions à l'égard des enfants d'Aleutine. En conséquence , s'il devait se marier, il serait plus prudent de lui choisir une jeune personne qui fût sous la dépendance de Van Drake. Ce plan fut adopté dans le conseil de famille ; il ne s'agissait plus que de l'exécuter. Aleutine pensa à une de ses parentes éloignées du côté maternel, orpheline, n'ayant ni espoir ni asile dans le monde , et qui vivait à Moscou tour à tour chez ses divers parents. On la fit venir : c'était une demoiselle de trente ans qui n'en avait jamais que vingt-cinq; elle était grande , maigre, mais d'une figure
assez agréable. Tatiana Pétrovna n'avait pas reçu une mauvaise éducation; elle parlait français, ne dansait pas mal, etc., etc. Ayant entendu raconter quelques traits du caractère impérieux d'Aleutine, elle se présenta devant elle comme devant un juge sévère, en tremblant; mais l'accueil aimable, prévenant, et presque tendre qu'elle en reçut, ne tarda pas à dissiper ses craintes. Aleutine lui dit qu'elle avait l'intention de remplir un désir qu'elle nourrissait depuis fort longtemps, de la recevoir d'abord chez elle, puis, s'il se rencontrait un bon parti, de la marier comme sa propre fille. La vieille princesse la baigna de larmes , et parla des charmes de l'amour maternel et du tendre intérêt que lui inspirait l'orpheline. On lui destina un joli petit appartement, on mit une femme de chambre à ses ordres, on renouvela sa garde-robe. Tatiana fut d'abord étonnée de toutes ces bontés inattendues
et si peu méritées ; et coninie ceux qui les lui prodiguaient ne faisaient du bien à personne sans en retirer quelque profit , elle devina bientôt que cette conduite avait un motif caché. Elle était digne parente d'Aleutine , et si elle n'avait jusqu'alors employé toutes les ruses de son esprit qu'à plaire à des parents fortunés, elle allait avoir maintenant un champ plus vaste pour exercer sa duplicité. Tatiana prit la résolution de se soumettre, de se taire, et d'observer; elle s'aperçut sans peine des efforts que faisait Aleutine pour la rapprocher du prince, et quoiqu'elle ne se rendît pas compte du vrai motif de ces machinations, elle se livra néanmoins avec transport à l'idée de devenir princesse et riche, et se promit d'employer tous les moyens possibles pour atteindre ce but.
Que faisait, en attendant , Kemsky ? Son insouciance ne fut pas de longue durée. S'étant habitué à son nouveau service, et
n'étant plus tourmenté comme auparavant dans la maison de sa sœur, par des querelles et des disputes, il retomba dans ses anciennes rêveries. Il y avait en lui deux existences bien distinctes : la vie positive, réelle et pratique, vouée aux affaires journalières, aux devoirs du service, au commerce habituel avec les indifférents ; quand ces occupations remplissaient tous ses instants, il était content, et ne demandait rien de plus ; mais aussitôt qu'il avait un moment de loisir ou d'inaction, ce n'était pas l'ennui qui l'assiégeait, mais sa seconde vie qui se réveillait en lui , vie surnaturelle et idéale; alors, s'il vaquait à ses affaires, ses membres seuls et les facultés inférieures de son âme y prenaient part; mais son esprit et son imagination erraient dans un monde tout immatériel La moindre étincelle suffisait dans ce moment pour enflammer son âme. Ses amis et ses parents le croyaient malade, sans
toutefois s'inquiéter de le voir dans cet état, car ils savaient que si ces accès étaient fré quents chez lui , ils n'avaient aucune suite fâcheuse. Kemsky cherchait un homme à qui il pût faire part de son chagrin mystérieux, de ses doutes et de ses espérances. Il aimait sincèrement Chvalinsky et trouvait toujours auprès de lui des conseils dictés par l'intérêt le plus vrai , mais ils ne pouvaient lui être utiles que pour les affaires de la vie ordinaire. Quand Kemsky se laissait emporter sur les ailes de son imagination dans les régions éthérées, son ami l'écoutait d'abord avec attention , cherchait à comprendre ce que le prince lui racontait avec tant de persuasion , et qui lui paraissait cependant si insaisissable; mais son attention finissait par se fatiguer, il se mettait alors à bailler et pouvait rarement s*empêcher de l'interrompre par quelques remarques caustiques.
Kemsky ne se fâchait pas, il ne se plaignait
pas mêmej car il avait trop de droiture pour exiger que d'autres adoptassent complètement sa manière de voir, mais peu à peu il cessa d'entretenir son camarade de son sujet favori. Jl pensait avec bonheur à Alimari et se rappelait avec transport la conversation qu'ils avaient eue à Toksowa. Mais le mystérieux Italien avait disparu , et il était impossible de retrouver ses traces. Il avait sans doute quitté Pétersbourg.
Remsky pensait aussi avec plaisir aux personnes qui avaient pris part à cet entretien sous le charme duquel s'étaient si vite écoulées les heures d'une soirée , dont il avait conservé des souvenirs aussi doux que durables. Ayant un jour rencontré Bérilof dans la rue, il le salua comme une ancienne connaissance, et l'invita à venir le voir. Bérilof répondit avec une politesse timide et gauche aux avances du prince, et alla le voir de loin en loin; mais lorsqu'il eut appris à connaître sa
bonté et son caractère plein de franchise et de simplicité, il lui fit de fréquentes visites, Kemsky, de son côté, s'attacha à ce jeune homme, qui, malgré sa singularité, possédait un véritable talent. Bérilof était doux, modeste, et poli même à l'excès avec les gens riches et d'un rang élevé, tant qu'il n'était pas question de son art. Mais aussitôt que la conversation tombait sur ce sujet, ou qu'il avait sous les yeux un bon tableau, surtout s'il en était l'auteur, il prenait de la fermeté, de la hardiesse, je dirai même de l'audace; il s'emparait de la parole , soutenait son opinion avec une opiniâtreté qui dépassait quelquefois les bornes de la bienséance. Mais à peine avait-il roulé son dessin ou s'était-il détourné du Raphaël ou du Rubens, objet de la discussion, qu'il reprenait ses manières simples et modestes , et redevenait le très humble serviteur de toute personne qui voulait prendre de l'empire sur lui. Comme
il n'avait pas de parents à Pétersbourg, il vécut pendant quelques années seul, dans une mauvaise chambre mal tenue, qu'on oubliait souvent de chauffer, et il était la victime de la grossièreté et des friponneries de son domestique, qui le laissait tout seul pendant des journées entières , pour ne rentrer que le soir ivre, et chercher dispute à son maître pendant la nuit.
Quand Bérilof était à son ouvrage, il oubliait souvent de dîner, et se nourrissait du pain et du kwass que son insouciant Emélian avait laissé là par négligence. Ce genre de vie finit par altérer sa santé. Une bonne femme, sa voisine, qui s'occupait beaucoup plus des affaires d'autrui que des siennes propres, vit la position malheureuse de Bérilof, et après avoir tenté inutilement de lui faire entendre raison, elle pénétra par force dans sa chambre, en chassa, avec le secours de la police, le domestique ivrogne, et lui donna pour femme I. 17
de ménage sa propre belle-sœur, dont on pouvait dire ce que disait Ismaïlof dans une de ses fables d'un bon chien de bassecour : Aussi bon que méchant ! Nastasie Rodionovna nettoya , lava , récura ce réduit occupé parle génie; elle fît revêtir à son nouveau maître un costume convenable , lui apprit à prendre son thé et son café à des heures fixes , saigna sa nourriture, et serra son argent. Dans le commencement, son empire avait eu quelques velléités d'empiéter sur le domaine de l'art; mais Bérilof, si doux dans toute autre circonstance , lui déclara de la manière la plus formellequ'il ne souffrirait pas qu'une main sacrilège profanât ce sanctuaire. La bonne vieille en prit son parti, et il s'établit peu à peu, entre le jeune artiste et la ménagère de soixante ans, l'amitié la plus confiante . Il lui laissait plein pouvoir pour tout ce qui ne concernait pas le but principal de son existence, et il ne pouvait
assez s'étonner qu'Émélian, en dépensant le double , ne le nourrissait ni ne l'habillait aussi bien que Rodionovna. Elle, de son côté, s'était parfaitement accoutumée aux singularités de son maître, et ne le querellait plus que lorsqu'il peignait des femmes nues , ou qu'il prenait un izwostcliik * sans faire de prix pour la course.
On sera peut-être surpris d'apprendre queBérilof, d'un caractère si faible et d'un esprit si peu cultivé, que cet homme sans usage du monde, ait inspiré de l'amitié et de la confiance à un prince aussi éclairé et aussi distingué que Remsky. Mais que d'exemples de pareilles liaisons ne voyonsnous pas dans le monde? Ce n'est point alors à une conformité d'âme et de caractère qu'il faut attribuer ce résultat, mais à je ne sais quelle mystérieuse sympathie. Kemsky avait éprouvé les effets d'une at-
' Corher de louage.
( !\oie du Iraducletir.]
traction de ce genre qu'une circonstance particulière avait rendue plus puissante encore. Le prince avait trouvé en Bérilof un homme qui écoutait ses plaintes en silence, et supportait patiemment ses caprices ; un homme qui n'exigeait pas qu'on s'occupât sans cesse de lui , qui ne se fâchait pas, et ne semblait pas même remarquer que Kemsky restait quelquefois tout un jour sans lui adresser la parole. Quant à Rodionovna, elle était lîère de voir son protégé en si parfaite intimité avec un homme aussi considéré, une excellence, un prince, et elle cherchait à entretenir en lui de l'estime et de l'attachement pour ce nouvel ami, principalement parcequ'il n'était pas nécessaire de le régaler avec du punch . Dans ses moments de gaîté, Kemsky mettait la conversation sur les beaux-arts et prenait plaisir aux transports d'admiration de Bérilof; [il le plaisantait sur ses modèles favoris, sur les tètes rasées des
ligures de l'ancienne école italienne, et sur les formes charnues des Rubens, riait des anachronismes dont les plus grands maîtres se sont rendus coupables , et excitait ainsi toute l'impatience du jeune artiste. Un jour que Bérilof avait été poussé à bout par un outrage fait à la mémoire du Caravage , il s'écria .
« De quel droit insultez-vous ainsi les grands hommes? qu'êtes-vous vous-même?
qu'avez-vous produit? Vous avez appris à dessiner au corps des cadets, et c'est votre maître de dessin , Yékimof , qui a sans doute fait des yeux et des bouches pour vous lorsqu'il a fallu montrer votre ouvrage.
— Pardonnez-moi , répondit le prince avec une gravité comique , je ne me contente pas d'être amateur, je suis artiste moi-même. Voulez-vous voir de mes œuvres? A présent, jen'ai plus guère le temps, à la vérité , de m'occuper de dessin , mais jadis. . . Mischa , donne-moi le por-
tefeuille vert qui est dans mon cabinet.
Bérilof ouvrait de grands yeux. Les dessins furent apportés. Il s'y trouva dans le nombre quelques bonnes ébauches, mais rien n'était achevé. Notre artiste les examina avec beaucoup d'attention et de plaisir; ce qui le charmait surtout, c'était l'idée que le prince, qu'il estimait sous tant d'autres rapports, possédait aussi du talent.
— Cela n'est pas mal , je vous jure , dit-il; je veux être pendu si je suis capable de mieux dessiner cette perspective que voilà? Et cette petite tête? on pourrait la mettre à l'exposition! Qui aurait pu s'attendre à d'aussi belles choses d'un prince! C'est fort bien , vraiment! je regrette seulement qu'il n'y ait rien d'achevé !
— Je le regrette aussi, répondit Kemsky, mais ne suis-je pas moi-même un être incomplet ? Qu'y a-t-il donc d'étonnant si mes œuvres me ressemblent? Je suis surtout
fâché de n'avoir pu finir ce paysage ; j'ai voulu représenter un lieu où je jouais élanl enfant, où je me promenais avec mon père, manière, mon frère... » Des larmes étourtèrent ses paroles.
« Permettez-moi, prince, s'écria Bérilof avec joie, permettez - moi d'achever ce paysage. Mais je le ferai sur une plus grande échelle si vous ne vous y opposez pas : je sais comment m'y prendre. Ici, il faut plus d'ombre, là, dans le lointain... Je vois, je comprends; vous serez content- .,,^
— Et vous aussi, dit le prince.
— Que voulez-vous dire par là ? reprit Bérilof blessé. Songeriez- vous à m'olfrir un salaire? Je n'en ai nul besoin ; si je me faisais payer mes ouvrages ce qu'ils valent, je serais plus riche que l'économe de l'académie. Mais je nefais aucun casde l'argent, et je ne prendrais pas un kopek pour mes peines, si ce n'était Rodionowna etle marché Saint- And ré... Mon Dieu, conlinua-t-
il à demi voix , créer , travailler pour la postérité! et prendre de l'argent ! Qu'est-ce que l'argent ? de mauvais chiffons de papier, sur lesquels un écolier ne pourrait pas même dessiner une tête, etjeprendrais de l'argent pour ce paysage que je vois là, sur ce papier! Dieu m'en préserve! Oui , monsieur, je le vois, dit-il en se tournant vers le prince , je le vois dans ma pensée, et vous l'aurez bientôt sous les yeux,
Kemsky vit avec plaisir que l'artiste transporté avait oublié l'offre dont il avait été blessé, et il lui remit son esquisse. Bérilof la saisit avec empressement et courut chez lui. Pendant trois mois il ne dit pas un mot au prince de son travail, mais il le regardait de temps en temps d'un air satisfait. Enfin , un jour, profitant d'un moment où Kemsky n'était pas chez lui, il apporta son tableau, qu'il avait peint sur une très grande échelle, le plaça dans le cabinet du prince , l'éclaira d'après toutes
les règles de l'art, et recommanda aux domestiques de ne point prévenir leur maître à sa rentrée de ce qu'il allait trouver dans sa chambre, car il voulait causer une surprise à son ami.
Remsky , préoccupé tantôt de ses affaires de service, tantôt de ses rêveries, ne s'apercevait pas de l'orage qui s'amassait audessus de sa tête. Aleutine , aidée de ses dignes conseillers, marchait sans obstacles vers le but qu'elle s'était proposé. Il fallait éloigner de son frère toutes les personnes qui auraient pu entraver l'exéciilion de ses
projets. Enchantée d'apprendrequ'il voyait Chvalinsky moins fréquemment, elle chargea Trépitzine de savoir quelle était la société habituelle du prince. Trépitzine lui raconta qu'il était fort lié avec un certain peintre, homme simple et borné, et par conséquent fort peu dangereux , et que Chvalinsky n'allait le voir que de loin en loin , parceque ses nouvelles fonctions l'occupaient beaucoup. C'était tout ce qu'il avait pu savoir, car le serviteur de confiance du prince, son valet-de-chambre Mischa, ne causait pas volontiers de son maître et ne regardait pas d'un bon œil monsieur le secrétaire, économe et caissier, sous quelque prétexte qu'il se présentât.
« L'essentiel , excellence , disait Trépitzine à Aleutine (qui se faisait toujours donner son ancien titre par ses commensaux ) , l'essentiel est d'éloigner ce coquin de Mischa. Je tiens de bonne source qu'il vole son maître; mais le prince Alexis est
Irop ])on cl irop généreux pour s'en apercevoir. Il faut à tout prix éloigner ce drôle et l'envoyer assez loin pour qu'il ne puisse pas revenir. »
Au bout de quelques jours, Aleutine dit à Kemsky que la mère de Mischa, qui demeurait sur sa terre, près de Sembirsk , était dangereusement malade, et qu'elle désirait vivement voir son fils; elle ajouta que l'intendant, redoutant un refus de la part de son seigneur , s'était adressé à elle en la priant d'intercéder pour la pauvre femme. Le prince n'hésita pas un instant ; il rentra chez lui et fît part à Mischa de la maladie de sa mère et du désir qu'elle avait de le voir ; il ajouta qu'il lui permettait de partir et de rester au village aussi longtemps que sa présence y serait nécessaire. Le fidèle serviteur fondit en larmes, se jeta aux pieds de son bon maître et lui déclara d'abord qu'il ne voulait pas le quitter; mais quand lo prince lui eut fait
comprendre que ses devoirs envers ses parents passaient avant tout , il prit courage et se rendit dans la maison de madame Van Drake, d'où il fut expédié le soir même au village, avec un nouveau distillateur qu'on avait fait venir de Livonie.
Le prince regretta son domestique comme un fidèle ami ; Mischa avait, à défaut de naissance, la noblesse du cœur; il soignait son maître avec zèle , satisfaisait ses moindres caprices, ne le troublait pas dans ses moments d'accablement, et était la probité même. Aleutine plaça auprès de Kemsky le valet-de-chambre de son premier mari. Ce serviteur, nommé Médo7\ avait de la douceur dans le caractère , mais il était d'une bêtise extrême, ce qui n'empêche pas toujours de faire son chemin dans le monde. Chaque action, chaque pas de Remsky furent rapportés à Aleutine et à son complice. Elle lisait toutes les lettres
que Remsky écrivait ou recevait ; elle savait quels étaient les livres qu'il lisait ; en un mot elle employait tous les moyens pour tenir son frère dans sa dépendance. Tout autre, à sa place, en apprenant à connaître de plus près les vertus et les qualités de ce noble jeune homme, eût conçu pour lui de l'affection et de l'estime. Tous les actes , toutes les idées, tous les sentiments du prince avaient l'honneur et la morale pour mobile et pour but; tout en lui portait l'empreinte de sa belle âme, et ses rêveries même avaient une teinte religieuse. Mais cette découverte ne fit qu'exciter plus encore l'envie et la cupidité d'Aleutine.
Elle prévoyait que si Remsky faisait un mariage d'inclination , il s'attacherait sincèrement à sa femme, et que l'avenir de ses enfants dépendrait alors du bon vouloir de cette femme. D'un autre côté, la supériorité d'âme de son frère éveilla en elle une haine irréconciliable. Une re-
marque affligeante mais vraie , c'est qu'on pardonne plus volontiers à son prochain ses défauts et ses vices que ses vertus. Elle s'attacha surtout à savoir s'il n'avait pas quelque penchant et si son cœur n'était pas engagé. Pendant longtemps elle n'avait rien pu découvrir, lorsque quelques mots dans une lettre adressée à Wyschatine, qui se trouvait alors à Moscou, vinrent éveiller ses soupçons.
« Toutes mes recherches ont été vaines jusqu'à ce jour ; je ne puis trouver Alimari ; cet être mystérieux n'a fait que m'apparaître et a laissé dans mon esprit et dans mon cœur une profonde impression. Mais je ne désespère pas; je continuerai mes recherches, et j'espère qu'une fois réunis, aucune puissance ne pourra plus nous séparer. »
Je l'ai, je le tiens! s'écria Aleutine , et elle s'empressa de communiquer sa découverte à Tatiana Pétrovna et à Tré-
pilzine. La jalousie et la niéfianee voicnf double ; à eux trois ils eurent bientôt bâti tout un roman ; ils étaient convaincus que le prince était amoureux d'une étrangère nommée Alimari , qui se cachait, sans doute, par quelque calcul de coquetterie , et qu'il était bien décidé à l'épouser. Quelle triste découverte! Aleutine voulut employer encore un moyen pour s'assurer de la vérité de ses soupçons. Quelques jours après, pendant que Kemsky et plusieurs autres personnes se trouvaient autour de sa table à thé, elle amena adroitement la conversation sur le théâtre italien, et quand la discussion fut bien établie, elle y prit part comme parhazard.
« La chanteuse qui me plaît le plus, dit-elle, c'est... comment l'appelez -vous donc? Saporetti,Gasparini? non, Alimari, je crois ? »
A ce nom, Kemsky regarda sa sœur avec
surprise, rougit et allendit la suilo.
Ce fut assez. L'un des convives styant (lit que ce devait être la Gasparini , elle fut de son avis et continua la conversation avec indifférence et sans avoir l'air d'avoir remarqué l'émotion de son frère. Lui aussi pensait que personne ne s'était aperçu de son trouble ; mais il n'avait échappé à aucune des femmes présentes. La vieille princesse , Tatiana Pétrovna et même la modeste Nathalie , avaient remarqué que ce nom d'Alimari avait produit sur le prinfce un effet magique.
« Il n'y a pas de temps à perdre !» s'écria Aleutine; aussi déclara-t-elle à Tatiana qu'elle lui était tellement attachée, qu'elle désirait lui faire épouser son frère; qu'il était d'ailleurs convenable de le détourner d'une intrigued'amour avec Dieu sait quelle étrangère^ que cette aventurière avait disparu, et qu'il fallait profiter de son absence pour la lui faire oublier tout-à-fait. Tatiana comprit parfaitement le projet et
les vues de sa respectable bienlaitrice , et lui promit de. la seconder de tous ses moyens; mais elle résolut intérieurement d'agir pour elle-même et de se servir d'Aleutine comme d'un instrument pour atteindre plus facilement son but.
XVIÏ.
Si tous les hommes, à quelques exceptions près, venaient au monde avec une seule et même faculté ; s'ils faisaient de son emploi l'objet et le but de toute leur vie ; s'ils s'exerçaient journellement à la perfectionner; à quel haut degré ne parviendraitelle pas, soit en théorie, soit en pratique? Qu'on se rappelle à présent que la nature
a doué les femmes de tous les moyens de plaire , que toute leur éducation consiste à perfectionner ces moyens , que toute leur vie est consacrée à Tusage de ces dons naturels développés par l'éducation ; et qu'on ne s'étonne plus que cet art ait été porté dans le monde à son plus haut point de perfection ! Qu'on ne s'étonne plus de voir des hommes sensés, éclairés et expérimentés tomber souvent dans les pièges que leur tendent des femmes d'un esprit borné , qui ont reçu peu d'éducation et qui sont inhabiles dans toute autre circonstance. Le bon Remsky, qui avait beaucoup de noblesse dans les sentiments, mais dont le cœur était facile à enflammer, ne sut pas se préserver des séductions d'une femme dont les ruses de deux hommes avaient contribué à assurer le succès. Tatiana, qui avait entendu parler de son penchant pour le ^lerveilleux et le surnaturel, l'entretint comme par hasard, de son sujet favori, et
parvint à (activer son altciUion. \i\\c lâchait de lire les ouvrages qu'il lisait , et trouvait moyen d'occuper son esprit et son imagination. Quand ses connaissances et son jugement étaient en défaut, elle employait les subterfuges ordinaires , elle se taisait, souriait d'une manière significative, ou laissait échapper un soupir involontaire. Kemsky trouva bientôt de l'agrément à su copversatiop ; il chercha à oublier ses défauts et ses imperfections , et finit par 4écouvrir dans Tatiana des qualités et des vertus. Sa bejle-mère et sa sœur la prônai^nt à l'envi l'une de l'autre; elle^ ne cessaient de vanter son bon cioeur , sa belle âme, et de dire que cette pauvre orpheline, qui avait eu une jeunesse pénible, serait une excellente ménagèi-e et rendrait un mari bienheureux. Nathalie seule gardait Je silence sur sqn compte. Kemsky attribua cette conduite à sa froideur et à son indiffé/ience habituelles; de temps en temps
seulement , il nul remarquer dans ses yeux une expression de compassion et même de douleur. Cependant l'idée que Tatiana pouvait devenir la compagne de sa, vie, qu'elle comprendrait et partagerait sa manière de voir et de sentir, prit peu à peu de la consistance dans son âme. En voyant que des femmes aussi envieuses et aussi malveillantes envers leur prochain que l'étaient la vieille princesse et Aleutine, lui rendaient justice, il conclut que c'était une personne d'un mérite extraordinaire , et aurait déclaré sur-le-champ ses intentions à son égard, s'il n'avait pas été retenu par je ne sais quel sentiment invincible. Un jour, après avoir passé toute une soirée chez sa sœur, à causer avec elle et Tatiana, il rentra excessivement troublé. Il avait réuni tout son courage et s'était déjà tourné vers Aleutine pour couper court à ses incertitudes , lorsque la voix enchanteresse de Nathalie se fit entendre dans l'appartement
voisin; il se troubla et se tut. Do retour chez lui et s'étant couché, il prit, selon son habitude, un livre, et l'ayant ouvert, il en vit tomber un billet cacheté mais sans adresse. Kemsky l'ouvrit et lut les lignes suivantes écrites en français :
« Tenez- vous sur vos gardes. Vous êtes au bord d'un précipice; peut-être un jour voudrez-vous racheter au prix de votre vie la faute que vous aurez commise , mais alors ce sera trop tard. C'est un ami qui vous avertit de ce danger.
Alimari. »
Ce 8 octobre 1798.
Kemsky fut pétrifié. Il relut plusieurs fois ces lignes, appela enfin Médor, et lui demanda si quelqu'un avait envoyé un billet, ou s'il avait vu entrer quelque étranger dans sa chambre. Médor jura que personne n'était venu, et il disait vrai. Kemsky
le crut et tomba dans une profonde rêverie. Alimari était donc à Pétersbourg? AUmari l'avait donc trouvé ? Alimari m'avertit de je ne sais quel danger, se disait-il, et il m'évite. Quel est donc ce danger qui me menace , ce malheur qui me poursuit ? Je ne pense pas que mes chefs aient des reproches à m adresser pour mon service, et je n'ai point d'ennemis, car je ne vois que mes parents. Les suppositions se succédaient dans l'esprit du pauvre prince et le tourmentaient sans relâche. Il ne put fermer l'œil de toute la nuit; aussitôt qu'il s'assoupissait, d'horribles visions le réveillaient et l'agitaient. Le lendemain matin, épuisé de fatigue et de veille, il se rendit à la parade et de 1^ (chez sa sœur. Tout le monde fut effrayé en le voyant aussi pâle et aijssi défait. Us redojublèrent tous desoins et de prévenance pour lui, et Nathalie elle-même, la froide et insensible Nathalie parut évidemment troublée en
voyait l'état du prince. On s'informa de la cause de sa souffrance; il répondit qu'il avait lu la veille au soir une terrible histoire , qui lui avait fait faire des rêves effrayants et avait troublé son sommeil.
Aleutine lui témoigna la sympathie la plus affectueuse , et fit tomber peu à peu la conversation sur les ennuis d'une existence solitaire, sur les joies qui attendent un homme vertueux dans l'intimité d'une heureuse union, et l'amena insensiblement à lui avouer son désir d'épouser Tatiana. Enchantée de ce choix, elle feignit d'en être surprise, et promit à son frère d'en parler à sa parente. La vieille princesse versa des larmes , et donna sa bénédiction à son beau-fils, qui, après ce pénible aveu, était demeuré plongé dans ses réflexions. Mais levant les yeux vers la porte ouverte du salon qui n'était point éclairé, il pâlit, fut saisi d'un tremblement subit, et s'écria : «La voilà! c'est elle! »
En prononçant ces mots il quitta l'appartement avec précipitation et se jeta dans sa voiture qui se dirigea rapidement vers l'hôtel !
Aleutine, sa mère, Tatiana Pétrovna, Van Drake, toutes les personnes de la maison, furent extrêmement étonnées et effrayées de cet incident. Aleutine chargea tout de suite son mari de se rendre chez le prince, et de tâcher de savoir, s'il était possible , le motif de sa brusque disparition, de lui demander s'il était malade, et en ce cas, de l'engager à venir s'installer dans leur propre maison , où il serait plus facile de lui prodiguer les soins nécessaires. Van Drake regarda Trépitzine d'un air interrogateur, comme pour le consulter sur ce qu'il devait faire.
« Allez, allez, monsieur , dit Trépitzine, et tâchez de persuader à son excellence de venir demeurer ici ; il sera comme dans le giron d'Abraham. »
Van Drake s'empressa de s'acquitter de sa commission. S'étant rendu de toute la vitesse de ses chevaux à la demeure du prince, il entre dans la salle à manger, dans le salon; il ne trouve personne; il pénètre enfin dans le cabinet, et voit Kemsky couché, évanoui sur le parquet, et Médor sanglotant et cherchant à le rappeler à la vie. Son cabinet était très éclairé. Tout le mur du fond était occupé par un tableau qui représentait un site champêtre, et que Van Drake n'avait point encore vu. Médor s'empressa de lui raconter avec émotion que son maître était arrivé, il y avait un quart d'heure, pâle, défait, et qu'étant entré dans son cabinet et ayant aperçu ce ta bleau, que le peintre avait apporté pendant son absence, il s'était écrié : « Qu'est-ce que cela? où suis-je?» et était tombé à terre, sans connaissance.
« De grâce, seigneur, ajouta Médor, expliquez-moi, au nom de saint Nicolas, ce qui lui est arrivé.
— Ce n'est rien, répondit Van Drake, sinon qu'il a perdu l'esprit ; et ce sont ses maudits tableaux et ses livres qui en sont la cause. Est-il convenable qu'un bon gentilhomme , qu'un prince , s'occupe de pareilles choses? Mais aide-moi, Médor, à le transporter dans ma voiture ; Aleutine Michaïlovna m'a bien recommandé de le conduire chez elle, en cas de maladie; elle en prendra soin.
— Certainement. Pour qui son excellence serait-elle plus tendre et plus gracieuse que pour son frère! Elle s'en inquiète comme de son propre enfant. Quand on vient chez elle , elle fait mille questions : « Qui est venu le voir ? où est-t-il allé luimême ? se porte-t-il bien ? n'a-t-il pas eu de mauvais songes? quelles lettres a-t-il reçues? en a-t-il expédié? Elle veut même savoir quels sont les livres qu'il lit; tout l'intéresse. C'est vraiment touchant !
— Mais prends garde à toi, Médor, si
lu dis uno syllabe de loul cela au prinfce.
— Votre Seigneurie n'a rien à craindre! Comment pourrais-je agir contre les ordres exprès de mon maître. D'ailleurs, c'est pour son bien que je vous dis tout ce qu'il fait. Il est bien trop jeune pour se diriger lui-même. »
Pendant ce dialogue , on enveloppa le prince dans une pelisse, on le transporta dans la voiture, et Van Drake l'emmena. Il était toujours sans connaissance. Aleutine, la vieille princesse et Tatiana allèrent au-devant de lui tout en larmes. On le porta dans une chambre séparée , on le déshabilla et on le coucha. Il donna bientôt signe de vie , mais sa raison ne revint pas. Aleutine fit aussitôt appeler les mé- . decins les plus distingués par leur rang et par les ordres dont ils étaient décorés.
— Qu'était-il donc arrivé à Remsky?
Pendant son entretien avec Aleutine, il
avait éprouvé une douloureuse agitation ,
je ne sais quel pressentiment pénible , et quand il lui eut dit cequ'il avait depuis longtemps sur le cœur, et qu'il se fut ainsi soulagé d'un grand poids, il jeta involontairement un regard vers la porte de la salle qui était obscure, et y vit la Femme Noire. Elle le regarda tristement, secoua la tête, comme si elle n'approuvait pas sa conduite , et disparut. Ne pouvant rester en place, il était sorti précipitamment, et sans trop savoir cequ'il faisait, s'était jeté dans sa calèche pour rentrer chez lui. Il passa rapidement dans son cabinet et fut frappé tout-à-coup de la représentation fidèle d'un endroit qui lui rappelait de précieux souvenirs. Bérilof , par je ne sais quelle mystérieuse puissance , avait deviné ce paysage et l'avait rendu avec autant d 'exactitude que s'il l'avait fait d'après nature. Le prince, déjàtroublé parla vision qu'il venait d'avoir , ne se rappela pas sur-le-champ que c'était le tableau qu'il attendait depuis
longtemps, et s'imagina qu'il était réellement transporté dans ce lieu toujours présent à sa mémoire; ses pensées devinrent confuses, et son cœur ne suffisant plus à ses émotions , il perdit connaissance.
Les symptômes d*une violente lièvre nerveuse se déclarèrent bientôt. Pour tous ceux qui l'entouraient, Remsky était sans connaissance , cependant il conservait en lui un sentiment confus de son existence. Quand il faisait jour, il croyait entendre des voix discordantes, il lui semblait qu'on lui faisait avaler du poison et des flammes;
ses souffrances redoublaient d'intensité; elles devenaient insupportables et il les exprimait par des gémissements et des plaintes; mais quand il faisait nuit, toutes ces voix qui le tourmentaient se taisaient en même temps ; il se croyait alors transporté dans un autre monde; il lui semblait que le bras d'un ange soutenait sa tête brûlante et lui présentait un breuvage céleste, après lequel il jouissait d'un sommeil doux et fortifiant ; aussi, était-ce toujours avec impatience qu'il attendait ces moments de soulagement , et pendant ses heures de souffrances, on l'entendait souvent crier d'une voix plaintive : « 0 douce nuit! viens vite! car le jour est un cruel tourment! » Enfin, toutes ces sensations se confondirent et se transformèrent en un engourdissement général. Il ne put savoir s'il était resté longtemps dans cet état; mais lorsqu'il revint à lui, il se sentit couché sur quelque chose de dur, et il entendit
parlei' auloiir de lui^ il voulut ouvrir It'S yeux , il ne le pouvait; se soulever, il n'en avait pas la force; étendre l'un de ses bras croisés sur sa poitrine , il ne parvenait pas à le remuer; proférer une parole, aspirer de l'air, la respiration lui manquait. Peu à peu sa connaissance lui revint; il se rappela le passé, s'efforça de deviner ce qui lui était arrivé, et se convainquit enlin qu'il était tombé en léthargie et que l'ayant cru mort on l'avait placé dans un cercueil. Il avait repris l'usage d'une partie de ses sens; son ouïe et sa vue recevaient les impressions extérieures ; mais tous ses autres organes étaient encore engourdis. C'était en vain qu'il faisait tous les efforts imaginables pour sortir de cet état d'immobilité , et pour donner, du geste ou de la voix, le plus léger signe de vie. Que se passait-il pendant ce temps dans son âme? Il éprouvait ce sentiment de bien-être qu\'prouve un convalescent qui vient ie
se livrer à un sommeil réparateur. La pensée du danger qu'il courait d'être enterré vivant, n'était rien à côté de l'espoir de pouvoir bientôt tirer de leur erreur les personnes qui l'entouraient. Il repassait dans sa mémoire les événements qui avaient précédé ; il pensait à Chvalinsky, à Bérilof, à Tatiana, à Nathalie, et croyait se rappeler qu'il avait été transporté dans son pays natal.
Le bruit et l'agitation qui régnaient autour de lui interrompirent sa rêverie. Il entendit sangloter derrière sa tête et reconnut presqu'au même instant la voix d'Aleutine dans cette brusque apostrophe : « Allons, c'est assez pleurer ! on ne réveille pas les morts. Médor, emmène le petit Serge auprès de Nathalie Wassiliévna , et demande-lui pourquoi elle a laissé sortir ce petit drôle de sa chambre. On a bien autre chose à faire que de s'occuper de lui !
— Ouij madame. Venez, mon jeune mai
Ire! votre cher oncle ne se lèvera plus. Que Dieu lui accorde la paix éternelle! » L'enfant se mit à sangloter encore plus fort et sortit avec le domestique.
a Non , il ne se lèvera plus, dit Aleutine , il jouit enfin du repos céleste. Quant à moi, j'ai fait tout ce que j'ai pu et ma conscience n'a rien à me reprocher devant Dieu. J'ai appelé quatre médecins ; on changeait jusqu'à huit fois par jour de prescription, et ce n'était pas un valet qui allait à la pharmacie, mais bien l'un des médecins luimême. Il a été soigné en prince, mais Dieu n'a pas voulu exaucer nos prières. Que sa sainte volonté soit faite! On ne peut changer le passé ! Me voilà maintenant seule et unique maîtresse et héritière, et mon fils aîné est investi de tous les droits du défunt. Trépitzine, écrivez au bureau héraldique afin de demander pour lui la confirmation dn nom et des armoiries des princes Kemsky. Ehbien! Demka n'est point encoie r**-
venu de chez la couturière? Tant que je n'aurai point mon deuil, je ne pourrai rien faire. Il faut apprendre à vivre à ces drôles, et surtout à ce scélérat de Mischa^ c'est lui qui a causé la mort du défunt par ses friponneries. Je vous prie, mon cher Van Drake, d'écrire sans retard à notre intendant, afin qu'il le tienne sous^ sa férule.
En ce moment un valet entra dians la salle et annonça madame la comtesse Hanikof.
« Qu'on dise que je n'y suis pas !
— C'est impossible, madame. Stéphane a déjà dit que votre excellence est chez elle et madame la comtesse me suit !
— Ah ! coquins que vous êtes! je suis au désespoir, j'ai des spasmes , je vais m'évanouir ! Mon frère vient de mourir j et je n'ai pas mon deuil ! Comment puis-je recevoir ?»
On entendit le frôlement de la robe
(Je satin de la comtesse qui entrait.
Aleutine se jeta dans un fauteuil et se mit à sangloter tout haut. Le prince entendit la vieille comtesse offrir des consolations à l'inconsolable Aleutine , et employer, mais sans succès, tous les lieux communs usités en pareil cas pour donner plus de force à ses paroles. Les sanglots d'Aleutine ne firent que redoubler, mais la comtesse ne se tut qu'après avoir épuisé toute son éloquence. On entendit le bruit des baisers d'adieu au milieu des sanglots et des gémissements, et un nouveau frôlement de la robe de satin annonça son départ. Aleutine changea subitement de ton. « Qu'on ne laisse plus monter personne! cria-t-elle, ces visites me fatiguent, me tuent, Yan Drake »
Bientôt un léger bruit de pas et quelques oui prononcés d'un ton humble et soumis frappèrent les oreilles du prince, puis quelqu'un entra dans la salle. La voix
sonore d'Aleutine retentit encore une fois. «Que signifie cela, mademoiselle? pourquoi avez-vous pris le deuil? vous vous êtes bien pressée !
— N'était-il pas mon fiancé, chère tante? répondit la voix de Tatiana.
— Voilà du nouveau ! Y pensez-vous ?
votre fiancé ! Vous êtes capable de demander la septième part de l'héritage. Folie que tout cela, mademoiselle! je vous prie de quitter ces vêtements.
— Mais, ma tante, reprit Tatiana, ne me suis-je pas sacrifiée pour obéir à votre volonté? Quel bonheur pouvais- je espérer de ce mariage? D'un moment à l'autre on aurait été dans le cas de mettre mon mari dans la maison Jaune ^. J'ai renoncé pour lui, je veux dire pour vous, à un jeune homme sensé et fort beau gai'çon , qui aspirait à ma main à Moscou. C'est vous qui m'avez persuadée. «Épouse-le, Tatiana, di-
* Hôpital des fous à Pôtersbonig. (Xvtedu traducteur.)
siez-vous; il est d'une santé délicate, il ne tardera pas à quitter ce monde, et puis nous partagerons en sœurs. Dieu l'a appelé avant le temps, et je vous suis à charge maintenant. Est ce ma faute, si vous vous êtes trompée dans votre calcul ? N'oubliez pas que j'ai couru pour vous le risque d'être unie à un homme à moitié timbré , qui a battu la campagne pendant toute sa vie comme s'il avait la fièvre chaude.
— L'ingrate ! s'écria Aleutine , elle a perdu le souvenir de tous mes bienfaits! sortez à l'instant de ma maison! Calomnier ainsi mon défunt frère, cet ange de bonté! à moitié timbré! qui a battu ta campagne ! on t'apprendra à parler ainsi, girouette moscovite! Va rejoindre ton imbécile d'amoureux. Cette merveille de beauté osera bientôt nous dire qu'on se bat pour ses beaux yeux. Allons , sortez , et qu'on ne vous voie plus ici ! »
Tatiana se mil à pleurer à chaudes lar-
mes et sortit de la salle. Aleutine se tournant alors vers Trépitzine : « Je vous prie^ mon cher, de renvoyer, au plus tôt , cette belle demoiselle à Moscou : voilà la récompense de mes bontés ; que Dieu la conduise ! Je ne lui souhaite point de mal. Donnez aussi des ordres pour qu'on se hâte d'achever le deuil des enfants; qu'on fasse les pleureuses * du prince Grégoire plus larges que celles des autres. Il est inutile de gâter Serge ; il se passera de deuil ; il a assez rogné le bien de mes enfants durant la vie de son protecteur ; aujourd'hui c'est moi qui suis maîtresse dans la maison. Et vous , mon cher Van Drake, allez au monastère, et commandez un enterrement digne de notre rang. Vous savez que je n'épargne pas l'argent dans les grandes occasions. Quand il s'agit des obligations de parenté et de l'honneur de la famille , l'é-
' Batiste blanche qui borde les habits de deuil pendant les six premières semaines. {\oic du traducteur.)
conomie serait déplacée. » Aleiitine sortit de la salle, tout le monde la suivit et le plus parfait silence régna dans l'appartement; mais le prince était agité de sentiments douloureux. Le voile qui avait couvert jusqu'alors ses yeux venait de tomber; il voyait dans toute leur nudité la cupidité, l'ingratitude, l'astuce et la méchanceté de sa sœur, ainsi que la bassesse de ses affidés; il voyait que Tatiana avait joué un rôle appris, et il s'étonnait seulement de ne pas s'en être aperçu plus tôt. Et sous quel aspect révoltant le cœur et l'esprit d'Aleutine ne venaient-ils pas de se montrer à lui! Dans ses relations sociales elle savait se contraindre , et même dans ses explosions de colère il ne l'avait jamais entendue s'exprimer que comme une femme bien élevée doit le faire; mais aujourd'hui qu'elle ne voyait plus la nécessité de s'observer, elle s'était abaissée jusqu'au point de se répandre en invectives
dont sa femme-de-chambre elle-même eut rougi. Remsky avait oublié, dansées horribles moments, sa position désespérée, et désirait presque la mort. Les tourments d'un amour-propre blessé venaient augmenter encore ses souffrances; on ne l'avait aimé, caressé, estimé que pour sa fortune. Le petit Serge seul le pleurait sincèrement ; mais c'était un enfant ; une fois grand , il deviendrait sans doute aussi égoïste et aussi hypocrite que les autres. Le cerveau du malheureux Remsky se troubla de nouveau ; des visions confuses se pressèrent dans son imagination, et il retomba dans un état d'insensibilité complète.
Cette insensibilité ne ressemblait pas toutefois à un engourdissement léthargique. La forte secousse morale qu'il avait éprouvée avait déterminé une crise salutaire. Il était plongé dans un sommeil aussi calme que réparateur. Quand il se réveilla au bout de quelques heures , il faisait sombre autour de lui ; sa figure était cou-
verte d'une gaze transparente ; près de sa tête il vit un cierge allumé qui ne répandait qu'une faible lueur, et il entendit une voix qui lisait tout bas des psaumes. Kemsky reprit peu à peu ses esprits, se rappela ce qui s'était passé et où il se trouvait ; il se sentait ranimé et fortifié; il respirait plus librement ; il entendait son cœur battre , et il sentait qu'il pourrait faire quelque mouvement, mais il craignait, en don nant le moindre signe de vie, d'effrayer la personne qui lisait près de lui. Tout-àcoup la porte s'ouvrit et la voix de la femme de charge se fit entendre : « Wolodimiritchi, venez souper, et puis vous ferez un somme.
— Impossible , bonne mère , répondit l'ecclésiastique , je ne puis quitter le défunt.
— Balivernes que tout cela, mon petit père! Madame a ordonné elle-même de
(1) Fils de Wladiniil'. (Note du Iradtuleur.)
vous faire manger et dormir. A quoi sert votre lecture? il fait nuit. On congédiait aussi les médecins pour la nuit, et on ne lui faisait prendre des remèdes que pendant le jour. Demain il faudra que vous marchiez derrière le corbillard jusqu'au monastère, et c'est une fameuse corvée. Je vous engage donc à venir manger et dormir afin de prendre les forces nécessaires. Je vous éveillerai de grand matin; venez, ne craignez rien.
— Ainsi soit-il , » dit le chapelain qui ferma son livre et sortit en emportant le cierge.
Le prince demeura seul dans une obscurité complète : il ne savait trop que faire. Rester dans le cercueil et souffrir du froid pouvait lui être nuisible ; d'un autre côté, s'il se levait, il épouvanterait toute la maison ; et d'ailleurs aurait-il la force d'aller jusqu'aux appartements habités? Il sonna en ce moment une heure ; de légers pas se
firent entendre, et un rayon de lumière pénétra à travers le trou de la serrure de la porte qui donnait dans le corridor. Son cœur battit d'espoir. On tourne la clé, la porte s'ouvre et il voit entrer une femme en robe noire, les cheveux épars sur les épaules et une bougie à la main . Remsky crut, en voyant cette apparition qui lui était familière, qu'elle venait lui annoncer l'approche de sa dernière heure ; mais elle ne s'arrêta pas à une certaine distance comme de coutume ; elle s'approcha à pas lents et en regardant de tous les côtés, posa la lumière sur la petite table qui se trouvait à la tète du cercueil, et se tourna vers Remsky. Celui-ci reconnut aussitôt Nathalie.Pâle et les yeux rouges, elle se jeta à genoux auprès du défunt et appuya ses lèvres brûlantes sur sa main. Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux et des sanglots l'oppressèrent.
« Maintenant je puis te l'avouer, dit-elle
d'une voix à peine intelligible, je t'ai aimé avec passion ! Je te jure que je n'aimerai plus personne dans ce monde comme toi ! » Ses larmes l'empêchèrent de continuer.
Kemsky était stupéfait; son cœur était transporté de joie. Il fut sur le point de presser Nathalie dans ses bras ; mais la crainte de lui causer une frayeur mortelle, le retint; il s'efforça de ne pas donner le plus léger signe de vie, de ne pas respirer. . . Il aurait voulu arrêter les battements de son cœur ! Nathalie se releva, s'éloigna de quelques pas, s'assit sur une chaise et fixa, dans une silencieuse extase, ses yeux languissants sur son bien-aimé. Au bout de quelques minutes la porte de la salle s'ouvrit de nouveau et une auti'e jeune demoiselle, qui demeurait dans la maison d'Aleutine, entra. « Que faites- vous, Nathalie Wassiliévna? dit-elle d'un ton de compassion; vous vous chagrinez et vous ne réveillez pas le mort. Dieu vous garde, si Aleutine
Michajilovna apprend que vous êtes venue lui dire adieu*.
— Laissez - moi , Hélène, dit Nathalie d'une voix languissante, laissez-moi le regarder tout à mon aise; demain, dans quelques heures, on l'emportera pour toujours.
— Cessez de vous chagriner ainsi, continua la jeune personne; n'avez -vous pas fait assez pour lui ? Voilà trois semaines que vous ne fermez pas l'œil afin de veiller au chevet de son lit. Et votre père ne l'a-i-il pas soigné comme un fils? Mais il paraît que Dieu n'a pas voulu que le prince se rétablît. Cessez, au nom du ciel, de vous tourmenter ainsi. »
Nathalie déclara positivement qu'elle était décidée à rester aussi longtemps que possible auprès du corps de celui qui lui était plus cher que la vie. Hélène ne renouvela pas ses instances , mais elle ne voulut
* Il est d'usage en Russie d'aller baiser la main aux morts, en signe d'adieu. (Note du traducteur.)
pas la quitter. Kemsky apprit par leurs discours que Nathalie avait pressenti, dès les premiers jours de sa maladie, que le traitement, à l'exécution duquel on semblait attacher tant d'importance, aurait bien peu de succès; que pendant le jour il y avait une foule de médecins, de chirurgiens et de sous-chirurgiens qui s'empressaient autour de son lit, mais que la nuit il demeurait seul et sans aucun secours, car Aleutine avait expressément défendu à ses gens de rester la nuit auprès du malade, sous le prétexte qu'il avait besoin de repos. Nathalie avait profité do cette circonstance, était allée chez son père , lui avait expliqué la position du prince, et l'avait supplié de venir en aide à cet infortuné qui allait périr victime de la cupidité de ses héritiers. Le docteur Pavlenko, homme aussi consciencieux que médecin habile , se rendit aux prières de sa fille, sans se douter que l'intérêt que lui inspirait le sort
du jeune prince prît sa source ailleurs que dans l'amour du prochain. Un vieux et fidèle serviteur, qu'on avait mis dans la confidence, introduisit chaque nuit le respectable docteur, qui étudia la maladie, goûta les potions qu'on prescrivait, et,, quand il les trouvait contraires aux besoins du malade (ce qui arrivait souvent), lui en donnait d'autres. Un traitement aussi incomplet ne pouvait pas avoir un heureux résultat ; il ne servait guère que de palliatif aux souffrances du malade, et Kemsky serait assurément devenu la victime de ces deux systèmes opposés, si sa constitution robuste n'avait pas prévalu.
« Que faire , dit enfin Hélène ; votre conscience peut-elle ne pas être en repos ? vous avez fait tout ce qui était en votre pouvoir pour le sauver. Que ceux qui ont causé sa mort s'adressent des reproches.
— Non, ma chère Hélène, répondit Nathalie avec douleur et désespoir , ma con-
science n'est point en repos. Cette idée est affreuse pour moi, mais je ne puis m'em* pêcher de penser que je suis en partie cause de sa mort. C'est moi qui, par excès d'amour, me suis permis une action qui lui a sans doute coûté la vie. J'avais depuis longtemps pénétré les horribles projets de madame Van Drake; j'avais vu que cette méchante femme tendait un piège à son malheureux et trop crédule frère ; j'avais deviné que, désespérant de lui survivre , elle avait résolu d'empoisonner son existence en lui faisant épouser une femme indigne de lui. Tatiana n'était pas faite pour comprendre le prince et pour le rendre heureux ; je crois même qu'elle le haïssait ; mais le désir d'être riche et de porter un beau nom fut plus fort que la haine, et elle résolut de profiter de l'occasion qui s'offrait à elle pour satisfaire son ambition. Il était surle bord duprécipice. J'en conviens, mon amour pour lui, un amour sans espoir
et sans consolation me faisait souffrir tous les tourments de !a jalousie. Cependant, si j'avais pensé qu'il pût trouver dans son union avec une autre le bonheur qu'il méritait, j'aurais tout supporté en silence; mais le voir malheureux, voir qu'on allait causer sa perte en liant son sort pour toujours à celui d'une femme sotte , coquette et sans cœur ! Je ne pus envisager cet avenir, et je me décidai à lui faire connaître le danger qui le menaçait. J'écrivis un billet dans lequel je cherchai, en peu de mots, à lui montrer le sort qui lui était réservé ; je mis ce billet dans un livre que Médor avait apporté à Aleutine Michaïlovna pour qu'elle le parcourût. Le prince ouvrait tous les soirs ce volume et je suis sûre qu'il a trouvé mon billet.
— Eh bien ! quel mal peut-il y avoir à cela? dit Hélène; il me semble, au contraire , que vous n'avez fait que remplir un devoir.
— Vous auriez raison, répondit Nathalie avec quelque hésitation, si je m'étais contentée d'écrire tout simplement ce billet. Maisc'est l'amour et lajalousiequi m'avaient suggéré ce stratagème. J'en conviens à ma honte, ma jalousie me poussa à y ajouter un nom qui, je le vois bien, a frappé le malheureux prince. J'avais remarqué qu'un nom italien, le nom de je ne sais quelle chanteuse , le faisait rougir quand on le prononçait par hasard devant lui , et je le mis au bas de mon billet. Il vint le lendemain. Je remarquai qu'il était très agité, qu'il paraissait souffrant, et tout-àcoup il lui prit une attaque. Je suis convaincue que ce nom a rouvert une secrète blessure de son cœur, et que je l'ai tué. »
Il est plus facile de se figurer que de dépeindre ce qu'éprouvait à ce récit le malheureux Alexis, qui se trouvait cependant bien heureux en ce moment. Une seule femme en ce monde lui avait paru digne
de son amour ; mais il l'avait évitée , parcequ'il pensait qu'elle était froide , insensible, et qu'elle le haïssait , et cette même femme l'aimait d'un amour aussi tendre que passionné, et avait tout sacrifié pour le»sauver.
Les paroles de Nathalie furent interrompues par un bruit de pas dans le corridor» tt C'est votre père, dit Hélène avec tristesse; nous n'avons pas songé à le prévenir de la catastrophe, il vient visiter le malade. Cet événement va bien l'affliger ! »
Au même instant la porte s'ouvrit et un petit vieillard d'un aspect vénérable et habillé à l'ancienne mode entra dans la salle. « Mon père ! s'écria Nathalie, en se précipitant à sa rencontre. Tout est fini! il n'est plus!
— Je sais , je sais , dit-il , d'une voix douce ; je suis venu pour lui dire adieu. »
Il s'approcha du cercueil et fit le signe delà croix. Nathalie enleva la gaze qui lui
couvrait la figure , et le vieillard posa ses lèvres sur la bouche du défunt, et le soulevant en même temps , il s'écria : « Eh! mon Dieu , il n'est pas mort.
— Il n'est pas mort ? demandèrent d'une seule voix les deux jeunes femmes.
— Paix ! paix ! dit Pavlenko qui sortit de sa poche un petit flacon d'éther et se mit à lui en frotter les tempes. » Kemsky fut ravi de pouvoir donner signe de vie sans causer d'épouvante. Il soupira fortement et leva la main. « Il vit ! il vit ! s'écrièrentelles. » Hélène courut chercher des domestiques ; on sortit le soi-disant défunt du cercueil } on le transporta dans sa chambre et on le coucha dans un lit chaud. Il voulut parler, mais Pavlenko le pria de ne point s'agiter, et un sommeil bienfaisant ne tarda pas à fermer ses paupières appesanties.
II faisait jour quand il fut éveillé par un grand bruit. La chambre était pleine de monde. Pavlenko , assis à son chevet ,
lui serrait la main. Nathalie était debout au pied de son lit et tenait les yeux fixés sur lui. Ils ne prêtaient aucune attention à Aleutine qui se démenait au milieu de son état-major. M. Van Drake était raide comme un piquet et regardait sa femme de l'air le plus soumis. Trépitzine réglait le compte du chapelain. Un peu plus loin on voyait Hélène , Médor et l'infortuné domestique qui avait introduit Pavlenko chez le prince. De temps en temps le rideau de la porte vitrée était tiré, et Tatiana jetait un regard dans la chambre. « Qui s'est permis d'ouvrir ma maison à des étrangers ! C'est toi, scélérat deTimothée! on va t'envoyer au village pour garder les bestiaux. Et vous, mademoiselle Hélène , je vous prie de quitter ma maison dès aujourd'hui ; on vous apprendra à recevoir, Dieu sait qui , sans ma permission. Et où avez-vous pris que mon frère est vivant ? avez-vous tous perdu l'esprit ? — Voyez plutôt vous-même, madame ,
dit Pavlcnko avec doucour , le prince revient à lui. »
Aleuline s'approcha du lit, vit que son frère ouvrait les yeux et pâlit de dépit; mais elle se ravisa aussitôt et voulut se jeter à son cou. « Cher frère! mon ange! Dieu t'a donc rendu à moi ! » Kemsky la repoussa doucement et dit d'une voix faible : « Laissez-moi en repos, Aleutine. Permettez...... je sais ce que vous voulez dire.
Je suis dans votre maison, mais c'est malgré moi; je vous délivrerai de ma présence aussitôt que cela se pourra. Ce malheureux événement m'a fourni les moyens de connaître mes vrais amis. Nathalie Wassiliévna , je vous dois une vie qui vous appartient désormais. Vous et votre père vous êtes mes seuls parents. Pas un mot, Aleutine. Je vous prie aussi de ménager ces gens, ils sont à moi, ils n'ont de compte à rendre de leurs actions qu'à moi seul.» Aleutine était furieuse , mais elle garda
le silence. Van Drake tremblait de tous ses membres. Trépitzine eut la hardiesse de rompre le silence. « Votre Excellence n'ignore pas que d'après le texte du testament de feu monsieur son père. . .
— Qu'on se taise! dit Remsky en se mettant sur son séant; sors d'ici , misérable!
— Au nom du ciel ! calmez-vous , lui dit Pavlenko; c'est vous, ajouta-t-il en se tournant du côté de Van Drake, c'est vous, monsieur, qui eri répondrez devant la justice si vous mettez obstacle à sa guérison. Il lui faut du repos ; vous êtes le maître ici ; faites retirer tout votre monde.» Van Drake se tourna vers Aleutine et lui fît signe de se soumettre. Elle quitta précipitamment la chambre et tout le monde la suivit, à l'exception du médecin et de sa fille.
Le prince se rétablissait à vue d'œil.
Quelle est la maladie qui résiste aux soins réunis de l'amour et de l'amitié !
Il apprit bientôt à connaître celle qui devait faire le bonheur de sa vie. Nathalie Pavlenko, ayant perdu sa mère dans son enfance, avait été élevée en petite Russie dans une grande maison où son père
était médecin, et y avait reçu une éducation brillante. Elle avait un cœur ardent , un esprit juste ; et forcée de vivre parmi des étrangers, elle apprit de bonne heure à se conduire avec prudence et à sacrifier souvent, selon les circonstances , ses penchants et ses désirs. Son père, appelé à Pétersbourg pour y exercer un emploi , l'emmena avec lui ; mais ses fonctions ne lui permettant pas de rester constamment dans la capitale, il désira de pouvoir laisser sa fille dans quelque maison recommandable.
Aleutine fit par hasard sa connaissance et lui offrit de la prendre chez elle, auprès de ses enfants. Nathalie y consentit pour faire plaisir à son père. Elle ne tarda pas à juger le caractère et les principes d'Aleutine, ainsi que l'hypocrisie de sa mère; mais elle s'était attachée à l'orphelin Serge et à la jeune enfant d' Aleutine , et ne put se décider à les quitter. Une autre affection vint bientôt se joindre à celle-ci, affection
qu'elle iiil longtemps à s'avouer à ellemême, c'est-à-dire le sentiment que Kemsky lui inspirait. Le noble, l'aimable rêveur avait gagné le cœur de Nathalie. Elle appréciait son caractère, ses qualités, ses vertus, mais elle ne croyait pas l'aimer. Il eut l'idée, un jour, de lui faire un cadeau qui s'adressait à l'institutrice de son fils adoptif. Cette circonstance avait blessé son orgueil, avait réveillé la passion qui se cachait dans les plus secrets replis de son cœur, et lui avait montré en même temps le peu d'espoir que cet amour devait lui inspirer. Elle résolut donc d'étouffer cette passion, en témoignant de la froideur , de la rudesse et de la hauteur à celui dont le regard était tout son bonheur et toute sa consolation. Plusieurs fois même elle songea à quitter la maison d'Aleutine, mais ce sacrifice était au-dessus de ses forces : elle souffrit et garda le silence. Tant que l'amour régna seul dans son cœur, elle put
conserver de l'empire sur elle-même; mais qaand il vint s'y joindre une autre passion, la jalousie, sa compagne ordinaire, la dissimulation et le silence qu'elle s'était imposés lui devinrent insupportables. Personne dans la maison ne s'aperçut des agitations de son âme ; Hélène seule la comprit, car elle aussi avait éprouvé dans sa vie les transports et les tourments d'un amour malheureux.
La jalousie et l'amour avaient décidé Nathalie à s'exposer dans l'intérêt du prince, carie danger qui menaçait ses jours lui avait inspiré de l'héroïsme. Elle avait plusieurs fois fait entendre à Aleutine que le traitement qu'on faisait subir à Remsky ne valait rien, et chaque fois il lui avait été répondu que cela ne la regardait aucunement, et que les médecins savaient ce qu'ils avaient à faire. Quand la maladie empira, elle supplia son père de donner ses soins à l'infortuné prince, passa elle-même les nuits au-
près de son chevet, et ce n'était qu'au premier rayon du soleil qu'elle s'éloignait en pleurant pour laisser son bien-aimé entre les mains de ses ennemis et de ses bourreaux. L'amour triompha; Remsky fut sauvé; il sut à qui il devait la vie; et dans ce moment où, d'un côté, la reconnaissance envers une femme adorée, et de l'autre la joie d'avoir sauvé l'objet de toutes ses pensées , eurent applani les difficultés, leurs bouches prononcèrent simultanément, et presque à leur insu , l'aveu d'un amour mutuel et le serment d'y être fidèles jusqu'au tombeau.
Aussitôt que sa santé le lui permit, Remsky retourna chez lui. Ce ne fut plus un sentiment de frayeur et d'épouvante qu'il éprouva , mais il versa de douces larmes d'attendrissement en revoyant cette fois le tableau qui réveillait le souvenir des jeux et des illusions de son enfance. Pavlenko vint demeurer dans la maison du
prince pour lui prodiguer les soins les plus assidus. Remsky écrivit à Aleutine un billet conçu en termes froids mais polis , pour lui annoncer son rétablissement et l'intention d'épouser Nathalie , et pour la prier de lui envoyer son pupille , le petit Serge. Aleutine, désirant blesser l'amourpropre de Nathalie , la chargea , en qualité de gouvernante, de conduire l'enfant, et elle arriva chez le prince au moment où celui-ci faisait au respectable vieillard l'aveu de son amour pour sa fille , et lui demandait sa bénédiction.
« Eh quoi ! ma fille, dit-il en petit-russien (pour les affaires de cœur il avait coutume de se servir de ce dialecte, comme de la langue latine pour les ordonnances ), estil vrai que tu consens à épouser le prince ? et puis il ajouta le refrain de sa chanson
favorite :
Et tu veux abandonner ton vieux père !
— Non , non , je ne vous abandonnerai
jamais ! s'écria Nathalie en se jetant à son cou."
— C'est bien, c'est bien, dit-il en essuyant ses larmes , épouse-le et sois heureuse. C'est un homme vraiment bon ; aime-le de tout ton cœur, et je viendrai manger mon bersclitch et mes varéniki chez vous*. N'oublie pas non plus nos airs petits-russiens. Je n'ai plus personne dans mon pays ; il ne me reste qu'une sœur, qui ne compte plus parmi les vivants , car elle est dans un monastère où elle déplore les chagrins de sa vie passée. Je renonce à ma chère Ukraine; je ne veux plus d'autre patrie que votre maison, mes enfants.»
* Mets du la petite Russie.
L'hiver s'était écoulé. Depuis quelques mois Nathalie était princesse Remsky , et son mari le plus heureux des mortels. Jamais il n'avait éprouvé un tel calme, une liberté d'esprit aussi parfaite ; ses rêveries, ses idées mystiques, ses visions avaient disparu. 11 avait expliqué à Nathalie quel était cet Alimari qui avait excité sa jalou-
sie, et quelque plaisir qu'il eût eu, sans doute, à le revoir, il ne s'affligeait plus de son absence. Nathalie s'était accoutumée sans peine et sans efforts à sa nouvelle position, et elle s'acquittait à merveille de son rôle de princesse. N'attachant aucun prix au vain orgueil des parures, elle portait ses diamants et ses cachemires avec cette simplicité pleine d'aisance qui l'avait toujours distinguée. Ses manières nobles, son bon ton et son esprit distingué la rendaient agréable à tout le monde , et sa modestie et sa bienveillance inspiraient un sentiment d'affection, même àceux qui auraient voulu s'amuser aux dépens de la nouvelle princesse. Son premier soin fut de réconcilier le prince avec Aleutine. Elle y parvint facilement. Le prince ne savait garder rancune à personne ; son cœur ne s'était jamais ouvert à la haine, et il fut enchanté de trouver une occasion de complaire à son amie; Aleutine, de son côté, était bien aise
(le couper court , en reprenant son ancienne intimité avec son frère , aux bruits fâcheux qui couraient en ville au sujet de sa conduite envers lui. La vieille princesse, qui , dans toutes les circonstances, avait des larmes à sa disposition, en répandit en abondance lorsque les jeunes mariés vinrent lui faire leur première visite. VanDrake s'approcha avec un respect cérémonieux de la jeune princesse pour lui baiser la main, et la gratifia à chaque parole du titre d'excellence. Aleutine l'accueillit avec les témoignages de la plus tendre amitié , et ne négligea rien pour lui faire oublier le passé. De temps en temps, toutefois, elle n'avait pas la force, malgré tout son talent pour la dissimulation, de vaincre les impulsions de sa méchanceté et de sa haine, et dans ces moments elle profitait de toutes les occasions pour tâcher de blesser son ancienne protégée. Mais ces dards empoisonnés glissaient sur le bouclier impéné-
trahie que leur opposaient le sang-lroid et la dignité de Nathalie. C'est ainsi qu'un jour où il y avait chez elle une nombreuse réunion, on vint à parler de la singulière maladie et de la miraculeuse guérison du prince ; une vieille dame, qui désirait vivre longtemps, dit à madame Van Drake:
« Dites-moi donc , je vous prie, Aleutine Michaïlovna, où vous êtes allée chercher ce médecin tout-puissant qui ressuscite ainsi les morts? qui a guéri votre frère, ma chère? et que vous a coûté ce miracle? Ces maudits docteurs estiment si haut leurs soins, aujourd'hui ! »
Aleutine fit semblant de se troubler et jeta un regard de compassion sur la jeune princesse. Mais Nathalie, sans se déconcerter le moins du monde, prit la parole : « Permettez-moi , madame , de répondre moi-même à votre question. Ce médecin bienheureux , c'est mon père. Nous lui devons tous deux la vie, mon mari et moi. »
A ces mois elle se leva de son fauteuil, courut vers le prince, qui était assis à quelque distance, et l'embrassa tendrement. Tout le monde fut touché de cette petite scène, qu'on craignait de voir finir autrement , et Aleutine elle-même essuya furtivement une larme.
La maison de Remsky était devenue l'asile de l'amour, de l'amitié et du bonheur domestique. Chvalinsky se présenta avec quelque crainte chez les jeunes mariés : il redoutait la vuedeNathalie, enverslaquelle il s'était quelquefois conduit un peu cavalièrement avant qu'elle ne fût princesse Kemsky ; mais elle le reçut avec politesse, et lui témoigna l'amitié et l'estime que lui inspirait l'ancien ami de son mari. Chvalinsky se réjouit sincèrement de voir son ami uni à une femme aussi séduisante que spirituelle et vertueuse , et s'avoua luimême indigne d'un pareil trésor. « Te souviens-tu de la prophétie de la vieille juive
dans l'auberge de la Petite-Russie r dit-il un jour en souriant à Remsky.
— Quelle prophétie? demanda Nathalie effrayée ; car elle craignait que cette question ne rappelât les anciennes rêveries et les agitations de son mari.
— Ce n'est rien, dit le prince en l'embrassant; cette prédiction s'est accomplie et j'en bénis le ciel. On m'avait prédit que je trouverais le bonheur dans la tombe; si je ne l'y ai pas trouvé, il est venu m'y chercher, et cela revient au même. »
Bérilof , qui n'avait jamais vu la princesse, fut frappé de sa beauté, de sa dignité et de sa belle âme qui se peignait sur sa figure expressive. Il fut d'abord, comme à son ordinaire, gauche et timide; mais Nathalie ayant fait tomber la conversation sur les beaux - arts , l'artiste fut bientôt à son aise , parla avec chaleur et passion , entama une discussion avec la princesse, fut enchanté de son esprit, de son instruc-r
lion, de son goût et de sa modestie; et deux fois dans son transport il la nomma par distraction Nathalie Rodionovna. Rien, du reste, ne fut changé pour l'artiste dans ses relations d'amitié avec le prince.
Combien de souffrances et de contrariétés l'homme n'éprouve-t-il pas ici-bas?
combien , au contraire , l'histoire de son bonheur est courte et simple! Persécuté par le destin, il se prépare au combat avec toute la force qu'il a reçue d e la nature , et soit qu'il succombe dans cette lutte, soit qu'il en sorte victorieux, il offre à ses semblables un spectacle aussi touchant que terrible ; tandis que le bonheur réel qui se réfugie au fond de l'âme répand sur tout l'extérieur de l'homme un air de calme et de contentement, et lui donne , aux yeux d'autrui, je ne sais quelle apparence de froideur et d'indifférence qui enlève à sa vie tout intérêt dramatique. Mais qu'il est
rare cet avant-goût des joies célestes, et qu'il est petit le nombre des âmes d'élite auxquelles il est réservé !
Remsky était aussi heureux qu'on peut l'être en ce monde. Il ne formait qu'un seul désir, celui de voir arriver le mois de septembre pour prendre, à cette époque, un congé et se rendre avec sa femme dans ses terres, situées dans le gouvernement de Simbirsk, et lui montrer, en réalité, le site qui lui causait, en peinture, tant d'émotion et de plaisir.
Un matin, Remsky reçut de son colonel un billet conçu en ces termes :
« Monsieur le lieutenant ,
«J'ai reçu l'ordre d'envoyer à Gatchina ^ l'un des meilleurs officiers de mon régiment; je vous prie, en conséquence, de
* Résidence impériale à 44 verstes (environ 1 1 lieues) de Pétersbourg. ( Noie du traducteur. )
vous y rendre sans délai et de vous présenter avec l'écrit ci -joint chez M. le général-adjudant*". »
Cet ordre n'était rien de nouveau pour Kemsky, et cependant la vue de ce billet le pénétra d'un pressentiment inexplicable.
L'ayant lu, il tressaillit et pâlit. Nathalie s'aperçut de son trouble. « Qu'as-tu, mon ami ? lui dit-elle avec un tendre intérêt.
— Ce n'est rien, répondit-il en cherchant à cacher son émotion sous un calme affecté ; c'est une affaire de service qui m'oblige à m'absenter; seulement j'aurais préféré que cela fût venu dans un autre moment.
— Qu'y faire? reprit sa femme, après avoir lu le billet qu'il lui tendait ; tu partiras aujourd'hui et tu reviendras demain.
— C'est un jour de perdu, dit-il avec tristesse.
— Demain, à ton retour, je te dirai un secret, une nouvelle qui te fera peut-être plaisir. Mais non, j'aime mieux que ce soit
Xi?
mon père qui te l'apprenne, » ajouta-t-elle en rougissant et en se jetant à son cou.- L'ànie de Kemsky fut pénétrée d'une douce émotion. Il devina le sens des paroles de sa jeune et timide épouse ; il comprit que les joies de l'amour paternel l'attendaient, et il pressa Nathalie avec effusion sur son cœur. Au bout d'une heure sa voiture l'emportait vers le lieu de sa destination. A Gatchina il se présenta chez le généraladjudant***. «Il paraît, monsieur le lieutenant, que vous avez de grandes protections à la cour, lui dit le général avec humeur.
— Je vous assure, mon général, que je n'ai que de simples connaissances ou des supérieurs, répondit Kemsky.
— C'est bon: laissons cela, reprit le général. On vous prépare une mission fort agréable; vous allez être envoyé en Italie pour remettre au commandant en chef de notre armée des dépêches de la plus haute importance. Je vous avouerai que j'avais
pioposé à cet effet mon neveu, mais vos amis l'ont emporté et ils ont si bien arrangé l'affaire qu'on croirait que le choix du colonel est tombé tout naturellement sur vous. On va vous confier les dépêches, et vous vous mettrez immédiatement en route. »
Le général le salua, rentra dans son cabinet, et Kemsky resta dans le salon de réception comme frappé de la foudre. Le devoir et l'amour, l'honneur et l'attachement conjugal se livraient une lutte en son âme. D'un côté la guerre, la gloire, un voyage en Italie lui offraient l'accomplissement de ses plus chers désirs. D'un autre côté, la pensée de se séparer de celle qui lui était plus chère que la vie, le désespérait. Il tomba dans une profonde rêverie; des images confuses, semblables à des nuages noirs, se pressaient dans son cerveau ; il lui semblait que sa tête et son cœur ne pourraient supporter les agitations auxquelles il était
en proie. Le bruit d'une voiture sur le pavé interrompit ses réflexions.
« Voici notre télègue*, lui dit le courrier de cabinet, qui s'était tenu jusqu'à ce moment immobile et silencieux devant lui.
— Vous m'accompagnez donc ?
— Si votre excellence veut bien le permettre, mon lieutenant. J'ai reçu l'ordre de vous remettre en dix jours au quartier-gé néral ; mais peut-être ne vous souciez-vous pas de voyager en télègue. Si vous voulez, nous prendrons votre calèche, votre domestique s'en trouvera bien aussi.
— Ce sera comme il vous plaira , « dit Remsky.
Le courrier sortit avec empressement et revint après avoir transmis ses ordres au cocher. Il était suivi d'un autre courrier de cabinet.
* Petite char(!tte non suspendue que les offlciers prennent de préférence à cause de sa légèreté. On y attèle trois chevaux.
« Votre excellence n'a-t-elle pas de com^ missions à donner à mon camarade? dit le premier; il part à l'instant même pour Pétersbourg.
— Ah! c'est bien, dit Kemsky : je voudrais faire savoir à ma femme... Ne voudriez-vous pas m'accompagner dans un hôtel? je pourrais y écrire un mot pour elle.
— C'est impossible , luij'épondit l'autre courrier, en dialecte servien ; j'ai l'ordre de remettre les papiers que voici en deux heures à M. le procureur-général, et le courrier Sokolovitch nes'est jamais trouvé en retard . . . Mais à quoi bon tous ces discours ! Voici de l'encre et une plume ; je pense que nous trouverons aussi un peu de papier. » En disant ces mots, il arracha la moitié d'une feuille qui était sur la table et qui servait à inscrire les noms des visiteurs des classes inférieures, qui n'avaient pas le droit de laisser des cartes.
Keiiisky s'assit à la table et écrivit quelques lignes à Nathalie, sans trop savoir ce qu'il faisait. 11 plia le papier, y mit l'adresse, et n'ayant rien de ce qu'il fallait pour le cacheter, le confia ainsi au bon Servien. Celui-ci lui dit, en lui serrant la main : « Soyez assuré que Sokolovitch remettra fidèlement votre petit billet, et ne vous inquiétez pas de le lui donner ouvert : il en est toujours ainsi chez nous. En Servie, on écrit rarement et l'on ne cacheté jamais. On n'y connaî t pas même l'usage de la cire d'Espagne. Je vous souhaite un bon voyage, mon lieutenant !
— Vous verrez ma femme; allez-y vousmême , mon ami , dit Kemsky ; diteslui... » Il fondit en larmes et retomba sur son siège.
« Etes- vous fou? dit Sokolovitch entre les dents, en prononçant un juron servien; vous pleurez pour une femme, quand notre grand tsar réclame vos services ? Calmez-
vous, prince! je me garderai bien dédire à la princesse ce qu'il vous en a coûté pour vous séparer d'elle : laissons-la dans l'idée qu'elle a un bon gaillard pour ami , et que le sang slavon, dans toute sa pureté, coule dans ses veines. »
Kemsky entendit ces paroles comme à travers un songe. On vint le demander de la part du général.
« Tenez , lui dit celui-ci , voici des papiers adressés au comte Souwaroff. Vous ne vous êtes peut-être pas muni d'argent pour ce voyage imprévu ; permettez-moi de vous en offrir , monsieur ; madame de Kemsky pourra me le rendre. » Il lui présenta en même temps quelques rouleaux de ducats. Ses yeux exprimaient le regret qu'il éprouvait de ce qu'il avait dit dans leur premier entretien , car il s'était convaincu que le prince ne le trompait pas : on ne saurait méconnaître l'accent de la vérité. Kemsky accepta son offre avec recon
Mi
naissance , et proiila do celle occasion pour envoyer encore un adieu à sa bien-aiinée. Le général lui proniil de remeltie sa lettre. Kemsky sentit qu'il était temps de partii-. 11 prit congé de son chef, et au bout de quelques minutes sa calèche passa devant la colonne qu'on aperçoit sur le Connétable*. Il traversa rapidement Wilna, Cracovie, Brunn et Vienne. Il lui iallut quelques jours pour comprendre sa position ; il tâchait de se persuader que cette cruelle séparation ne durerait pas ; il calculait le temps qu'il lui faudrait pour rester en Italie et en revenir; il se figurait le bonheur du retour.. . Mais ces moments de douce illusion se changeaient souvent en amère douleur. Il retombait alors dans son ancienne mélancolie, et le nuage noir que laissaient jadis après elles ses terribles vi-
' Élévation près de Gatchina ; la colonne se Jrouve à l'cmbranehenient de la grande route et de l'avenue du château .
sions, se formait et s'agrandissait de nouveau dans son imagination. Il arriva à Vienne dans les plus tristes dispositions; mais quand il se présenta chez l'ambassadeur de Russie, qu'il vit les égards avec lesquels on l'accueillait, lui, officier des gardes russes, le respect qu'on témoignait aux héros qui allaient combattre sous les drapeaux russes, une noble fierté et un sentiment d'orgueil national lui firent oublier pour quelques instants son chagrin et sa douleur. Ce fut de Vienne qu'il écrivit à Nathalie sa première lettre raisonnable. Jusque là il ne lui avait adressé que des fragments remplis d'exclamations. Dans cette lettre il lui exprima son désir de profiter des circonstances pour servir activement son pays , et il lui parla de la félicité qu'il aurait à la rejoindre après avoir rempli les devoirs que lui imposait sa double qualité de citoyen et de soldat. La glorieuse perspective qui s'offrait à
lui affaiblit un moment, sans les anéantir, les sentiments intimes qui agitaient son âme, et des rêves d'ambition s'emparèrent pendant quelque temps de ce cœur que l'amour seul , avec ses souvenirs , ses espérances et ses félicités, avait jusqu'alors rempli tout entier.
En Lombardie, un beau soleil du midi éclairait, vers la fin de juillet, un site pittoresque sur les rives de l'Adda. L'air pur et léger se ressentait encore de la fraîcheur de la nuit; un ciel bleu foncé s'étendait sur un horizon bordé de bosquets verdoyants; sur le penchant d'une colline qui descendait jusque sur les bords de la rivière, on
apercevait une maison de paysans, blanche et isolée, dont les murs étaient tapissés de vignes. Kemsky se tenait appuyé contre sa calèche qui était à moitié renversée, et dont l'essieu était brisé, et il jouissait du tableau ravissant qu'il avait sous les yeux, tout en aspirant à longs traits les délicieuses senteurs qui s'exhalaient de cette terre favorisée du ciel. On n'entendait que ce doux bruissement de l'air qui annonce le réveil de la nature. « Nathalie! » dit à voix basse le prince livré à un sentiment de bonheur passager. Ce nom exprimait tout ce qui remplissait son âme, tout ce qui lui arrachait des larmes d'attendrissement ou de regret. Tout -à -coup il tressaillit, se redressa et prêta l'oreille. Au bas de la montagne, sur le bord même de la rivière, se firent entendre les sons d'une flûte qui semblait d'abord fort éloignée, et qui finit par se rapprocher. Ces sons enchanteurs et connus trouvèrent un écho dans l'âme
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do KeiHsky ; il les avait déjà entendus quelque part. Mais où;' La flûte se tut et ses notes furent répétées par les rochers qui bordent l'Adda. Kemsky se rappela alors la barcarolle qui était restée dans sa mémoire depuis la matinée d'automne qu'il avait passée sur les hauteurs de Toksowa. C'était la même mélodie, le même jeu, la même expression. Un tel souvenir lui retraça vivement le passé et remplit son cœur d'émotion. Il fut surpris du singulier hasard qui lui faisait entendre, sur les bords pittoresques de l'Adda, un air qui avait déjà frappé ses oreilles près d'un lac solitaire de la Carélie. Au même instant il entendit, à sa droite, des pas de quelqu'un qui gravissait le rivage escarpé. Kemsky se tourna de ce côté et aperçut Alimari. A cette vue notre pauvre voyageur fut saisi; il pâlit et se jeta avec transport dans les bras du nouvel arrivé, en s'écriant en russe : « Ah! c'est vous, Pierre Antonovitch! »
Alimari reconnut aussi tôt le jeune prince qui lui avait inspiré tant d'intérêt à leur première entrevue, et dont le souvenir s'était gravé dans sa mémoire. Il avait deviné, au costume de courrier qu'il portait, la circonstance qui les réunissait; mais Remsky ne songeait point à lui demander par quel heureux hasard il le rencontrait ainsi sous le beau ciel de la Lombardie ; il ne pensait qu'à jouir du plaisir de retrouver un homme qui le connaissait et le comprenait, et avec lequel il pouvait parler russe. Son compagnon , le courrier de cabinet, Yarlikoff, savait aussi le russe, mais sa conversation ne roulait que sur le cambouis, la graisse, les essieux, les roues, les fers à cheval, les brancards et les harnais. Le but de son existence était de remettre tel ou tel envoyé à tel endroit, dans le plus court délai. Du reste , cette société convenait à Remsky, précisément à cause de sa nullité. Yarlikoff gardait habituellement
le silence; son éloquence ne se réveillait qu'au moment où la voilure s'arrêtait devant une station de poste, et aussitôt qu'elle reprenait son mouvement, il redevenait muet. On peut se figurer combien la société d'Yarlikoffeût été, en effet, désagréable au prince s'il se fût avisé de causer, de raisonner, de conseiller ou de consoler.
Alimari et Kemsky ne pouvaient assez s'étonner du hasard qui les avait amenés tous deux, au même instant, sur les bords de l'Adda, et leur conversation se passa d'abord en questions, en réponses et en exclamations sans suite. Mais peu à peu elle prit une allure plus calme, et Kemsky raconta tout ce qui lui était arrivé depuis leur séparation. Il parla de ce qui le concernait avec le plus grand abandon , et ce ne fut qu'à la fin de son récit qu'il se rappela tout-à-coup qu'il n'avait jamais été lié avec Alimari, et qu'ils ne s'étaient vus que deux fois en passant ; et maintenant il
le traitait en ami intime, en proche parent. II sourit à cette réflexion et la communiqua à Alimari qui répondit avec empressement : « Ne croyez-vous donc point à l'union sympathique qui lie certaines âmes, comme à l'afïînité qui existe entre certains .corps inanimés? N'avez-vous pas appris, dans la physique expérimentale, que lorsqu'on brise un vase de verre, un autre vase, construit sur un même diapazon, se brise au même instant, sans le moindre contact? Dès notre première entrevue à Toksowa, je me suis senti pour vous un penchant invincible; j'ai éprouvé le désir de me lier avec vous et de mériter votre amitié ; mais le lendemain nous fûmes séparés par des circonstances indépendantes de ma volonté, et il me fut impossible de vous revoir.
— Vous habitiez Pétersbourg ?
— Je demeurais près de Pétersbourg, et j'allais fort rarement à la ville. Mais nepro-
«liguons point les courts instants que nous avons à passer ensemble. J'ai vu dans le village un courrier de cabinet qui s'occupait des réparations à faire à votre calèche, et ayant appris de lui qu'il était avec un voyageur russe , je suis allé à votre rencontre. Vous ne pourrez partir que demain matin ; mettons donc ce temps à profit. La chaleur va devenir insupportable : entrons dans cette petite maison, dont je connais les maîtres. »
Remsky suivit son ami. Ils entrèrent dans cette habitation champêtre, asile de la pauvreté, du travail et de la vertu. Ils furent reçus par l'hôtesse, jeune et jolie femme aux yeux noirs, au regard ardent, au teint orangé , tenant un bel enfant sur les bras. Alimari lui adressa la parole en patois du pays, tout- à-fait inintelligible pour un étranger , quelque versé qu'il fût dans la langue de Métastase et d'Alfiéri. L'Italienne lui répondit avec un sourire bien-
veillant et fit entrer les deux voyageurs dans une chambre qui se distinguait, par sa propreté, des habitations ordinaires de la classe inférieure en Italie. Kemsky fut frappé de la beauté instinctive qui régnait dans tous les objets qu'il apercevait dans cette habitation simple et modeste. Il avait voyagé jusqu'alors sans s'arrêter et en se donnant à peine le temps de respirer et de prendre quelque nourriture à la hâte. Là, il put observer pour la première fois la vie intérieure en Italie. Il communiqua cette remarque à son compagnon.
« Vous avez raison, dit Alimari. En Italie et en Grèce, le sentiment du beau domine partout. Notre ancienne gloire , notre richesse, nos lumières ont disparu avec les siècles passés ; mais sous le lichen et sous la mousse qui couvrent les ruines, dans les chaumières habitées par la misère et l'ignorance , partout on aperçoit ces belles formes qui semblent naturelles à
ces contrées. Ici et en Grèce on peut se croire transporté dans le passé ; dans une simple paysanne on peut chercher une beauté grecque ou romaine , et une simple cruche est un vase étrusque , qui n'a besoin que d'avoir un millier d'années de plus pour briller dans un musée. »
Les amis s'installèrent à une fenêtre d'où la vue s'étendait sur un paysage ravissant. Des branches de vigne qui retombaient en festons les mettaient à Tabri de l'ardeur du soleil. Kemsky se sentit ranimé. Pour la première fois depuis qu'il avait quitté Nathalie, il se sentit vivre, il comprit qu'il pouvait encore penser et communiquer ses idées, et qu'il existait un être qui sympathisait avec lui. Alimari partageait son ravissement, et les heures s'écoulèrent bien vite dans ce doux entretien.
« Mon ami , dit Remsky , n'allez pas croire qu'une vaine curiosité dicte mes questions, et ne me refusez pas d'y répon-
die. Dites-moi, de grâce, qui vous êtes, et comment il se fait que vous soyez Russe et Italien en même temps, que la Finlande et les bords de l'Adda vous soient également familiers? Quelle est votre véritable patrie et où est votre famille ? Qui vous a révélé ces connaissances, ces idées dont je n'ai pas été seul frappé ? Initiez-moi dans le secret de votre vie , je le garderai religieusement , si vous l'exigez ; mais au moins, je vous connaîtrai et je pourrai serrer pour jamais les liens d'une amitié qui a pris naissance entre nous à l'instant où le son de votre voix frappa pour la première fois mon oreille.
— Vous savez sans doute, mon prince, dit Alimari en souriant, ce que répondit un membre des états-généraux de Hollande, quand on le réveilla dans l'assemblée et qu'on lui demanda s'il était d'avis qu'on livrât la ville au roi de France : « Mais le roi l'a-t-il demandée? » Je dirai de même.
Vous pensez que je vous cache ce que je suis; me l'avez- vous jamais demandé?
Je n'aime pas l'indiscrétion ; chacun ne se soucie pas d'entendre le récit des aventures d'autrui, quoiqu'il trouve, sans doute, sa propre histoire plus intéressante que celle de Cyrus ou d'Alexandre. Mais puisque vous le désirez, je vais vous communiquer quelques-unes des particularités de ma vie; je dis quelques-unes , car il m'est arrivé des choses que je ne voudrais nonseulement pas dire à d'autres, mais que je suis à peine en état de me rappeler moimême. » Aces mots, la voix ordinairement si ferme d'Alimari devint tremblante , et des larmes remplirent ses yeux ; mais il se remit aussitôt et commença son récit en ces termes.
« Mon père était Vénitien et ma mère d'origine morlaque. Leur naissance était obscure et leur fortune très médiocre. Mon père était habile dans l'art de construire des écluses et des jets d'eau, et il trouvait dans Venise, cette ville bâtie au milieu des Ilots, tous les moyens possibles d'exercer son industrie. Un jour (c'était, je crois,
en 1715, et il avait vingt-cinq ans), il était occupé à réparer, dans sa ville natale , les conduits d'eau d'un riche palais. Tout en travaillant avec ardeur au bord du canal, il regardait de temps en temps une jolie jeune fille en costume slavon , qui vendait aux passants des petits pâtés chauds d'un aspect appétissant. Or, les yeux bleus de la belle pâtissière rencontraient si souvent les regards enflammés du jeune ouvrier, que le doux sentiment auquel les yeux servent d'interprète ne tarda pas à prendre naissance. Cette conversation muette durait depuis quelques jours. Antonio voyait avec regret que son travail touchait à sa fin, et qu'il serait bientôt obligé de quitter ce lieu et la charmante Slavonne qui y avait établi sa boutique ambulante. Il tâcha de faire durer son travail plus longtemps , afin de prolonger le bonheur de la voir. Il lui semblait que la jeune Slavonne le voyait aussi avec peine quitter un lieu qui lui était
devenu si cher. Celle pensée l'occupait tout entier quand il voit sortir du palais un jeune homme richement vêtu, dont la démarche et les beaux traits expriment l'orgueil , l'audace et l'effronterie. Il s'approche de la jeune marchande, prend de la main gauche un petit pâté et de la droite lui frappant légèrement sur la joue, lui demande le prix du petit pâté et lui dit en même temps quelque chose tous bas à Toreille. Elle rougit et veut se soustraire à ses caresses; le jeune homme devient plus hardi et la saisit des deux mains ; elle jette un grand cri. . . Il ne s'était pas écoulé deux secondes, et le jeune audacieux précipité, la tête la première, plongeait dans le canal,, avec les petits pâtés chauds de la jeune fille. Antonio se jeta avec elle dans la première gondole ; ils débarquèrent à Maistre et louèrent un voiturier jusqu'à Trévise. Le jeune ouvrier y avait un frère chanoine, homme bon et compatissant.
Les deux fugitifs allèrent le trouver et lui avouer , les larmes aux yeux , le motif de leur fuite. A Trévise , le bruit s'était déjà répandu que le neveu du doge avait été précipité dans \q canal, et qu'on l'en avait retiré sans connaissance. On se mit à la recherche de l'auteur de ce malheureux événement. On remarqua que l'ouvrier qui travaillait sur le rivage avait disparu et on envoya de tous côtés à sa poursuite. Le chanoine donna à la jeune fille, que personne ne soupçonnait d'avoir pris part à cette voie de fait, le sage conseil de retourner à Venise , et à Antonio , celui de passer les frontières des états Vénitiens. Ils avaient déjà consenti à cet arrangement et avaient baissé les yeux en soupirant; mais les ayant relevés pour se dire adieu, ils ne purent résister à l'impulsion de leur cœur, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre , et déclarèrent au frère d'Antonio qu'ils ne se sépareraient jamais. Le chanoine, qui n'a-
vait embrassé l'état ecclésiastique que par désespoir de la perle d'une femme qu'il adorait , les comprit si bien qu'une heure après ce fidèle serviteur des autels bénissait celte union du cœur, dans une modeste chapelle , et apprenait à Antonio le nom de sa compagne : Elizabelh. Le chanoine lui donna tout ce dont il put disposer, les accompagna lui-même sur la route qui conduit en Suisse, leur dit adieu, et leur donna encore une fois sa bénédiction. Ils eurent bientôt passé la frontière, et après avoir franchi les Alpes , ils se trouvèrent en France. Antonio résolut de se rendre à Paris ; car , dans les petites villes, il ne pouvait exercer son industrie. Ils arrivèrent dans la capitale et se rendirent à Versailles , où l'on avait besoin d'ouvriers habiles pour l'entretien des beaux jets d'eau qui ornent le parc. Antonio s'établit avec sa femme dans le village du Port- Marly , non loin de la machine hydrau-
lique qui sert à conduire les eaux à Versailles; il travailla avec ardeur et succès, et oubliait chaque soir auprès de sa chère compagne la fatigue de sa journée. La musique était leur passe-temps favori. Antonio jouait des barcaroles vénitiennes sur sa flûte et sur sa guitare. Elizabeth, qui n'avait jamais eu pour maîtres que les inspirations de la nature, et un goût sûr et délicat, chantait de beaux airs morlaques. Le temps s'écoulait pour eux sans qu'ils s'en aperçussent, et Elizabeth n'exprimait d'autre regret que celui d'oublier sa langue maternelle. Antonio, pour lui faire plaisir, apprenait quelques mots slavons. Un jour, c'était pendant l'été de 1717, Antonio, travaillant à la grande machine de Mari y, vit s'approcher quelques étrangers. L'un d'eux , vêtu plus simplement que les autres, se distinguait par son beau port et son air noble. Il s'informa avec intérêt de tous les détails de la machine,
voulut savoii' cxaclemenl quels étaient les principes qui avaient servi de base à cette construction , et examina toutes ses parties. Il se servait d'un interprète, mais Antonio, comprenant une grande partie de ce qu'il disait , prévenait par ses réponses la traduction des questions.
« D'où es-tu ? lui dit l'étranger , avec un sourire gracieux.
" — Je suis né à Venise, signore, répondit-il.
— Comment se fait-il donc que tu comprennes mes paroles ?
'—Ce n'est pas étonnant, répondit mon père, vous vous servez d'un dialecte slavon qui ressemble à la langue de ma femme ; elle est Morlaque slavonne, et elle vous entendra encore mieux que moi.
— J'aurais plaisir avoir ma compatriote la Slavonne, dit l'étranger avec un intérêt toujours croissant : où est ta femme?
— Nous demeurons non loin d'ici, et si le signore veut bien ne pas dédaigner notre modeste repas, nous le régalerons de petits pâtés slavons, tels que le régent lui-même ne pourrait lui en offrir.
— Volontiers, dit l'étranger, l'heure de l'amirauté a sonné, et j'accepte avec plaisir ton invitation-, allons.
— Non, dit Antonio, votre heure a sonné, mais non pas la mienne. Je ne peux quitter l'ouvrage avant la cloche. »
L'une des personnes qui accompagnaient l'étranger dit à Antonio, en français, qu'il pouvait bien s'éloigner avant le moment fixé, pour complaire à ses visiteurs; mais l'étranger ne voulut pas le souffrir, donna des éloges à l'exactitude du maître, et mit lui-même la main à l'œuvre afin d'abréger le temps. Enfin la cloche de midi sonna ; mon père serra ses outils et invita son hôte à le suivre. Ses compagnons voulurent
en faire autant, mais il leur ordonna d'attendre son retour, et se rendit dans la modeste habitation.
Ils trouvèrent Elisabeth sur le seuil de la porte; elle se jeta dans les bras de son mari , et sans faire attention au nouveauvenu, l'embrassa et essuya la sueur qui inondait son visage.
« Vois , Elisabeth , dit mon père , je t'ai amené un convive, un compatriote; il dînera avec nous.
— Vous êtes Slavon, Morlaque, dit Elisabeth, toute joyeuse.
— Je suis Slavon, sinon Morlaque, répondit l'étranger en la baisant au front; je suis Russe, Moscovite, et dès-lors je ne dois pas être un étranger pour toi. As-tu entendu parler des Russes ?
— Certainement! s'écria Elisabeth; on dit que c'est un peuple bon et aimable, et qu'il veut délivrer mes compatriotes du joug des Turcs ; et quant à leur tsar , j'ai
entendu dire que c'est un homme plein d'esprit et qui a les vues les plus élevées. Soyez le bienvenu, monsieur le Moscovite, ayez de l'indulgence pour notre simple nourriture slavonne; nous vous l'offrons de bon cœur et avec toute l'affection que vous semblez mériter. »
Ils se mirent à table. L'étranger mangea avec appétit et ne put assez vanter les petits pâtés faits par sa jolie hôtesse.
« Écoute , dit-il à Antonio , notre tsar aime les ouvriers habiles et laborieux , ne voudrais-tu pas entrer à son service ? Tu serais bien traité en Russie, et ton Elisabeth se trouverait comme dans son pays.
Rien ne vous retient ici ; faites vos réflexions, et si vous y trouvez votre avantage , venez demain à la demeure du tsar, à Paris . à côté de l'arsenal , et demandez Pierre Michaïlof. En attendant, je parlerai de cette affaire au tsar, et je suis persuadé qu'il ne refusera pas votre demande. »
Les deux jeunes époux n'étaient pas encore revenus de leur surprise, que l'étranger avait déjà pris congé d'eux et était sorti de la maison. Il n'y avait pas de longues réflexions à faire. Le lendemain ils allèrent à Paris, se mirent à la recherche de l'Arsenal et reconnurent facilement l'habitation du tsar à la quantité d'équipages qui stationnaient à la porte du palais. Ils demandèrent Pierre Michaïlof et furent introduits dans un salon richement décoré , où ils aperçurent leur visiteur de la veille au milieu d'une foule de courtisans russes et français. Ils n'eurent pas de peine à deviner quel était le personnagequ'ils avaient reçu. Pierre les embrassa cordialement, et sans perdre un instant leur donna une lettre pour Menschikoff, dans laquelle il lui ordonnait de leur délivrer un passeport et de leur remettre l'argent nécessaire pour le voyage. Au bout d'un mois ils étaien t à Pétersbourg. Mon père et un autre
compatriole furent employés à la construction des écluses sur les rivières d'Ijora et d'Ouwéra. L'empereur, à son retouren Russie, alla voir le maître éclusier dans sa nouvelle demeure, lui demanda s'il était content de sa position, mangea des petits pâtés préparés par Elisabeth, la plaisanta sur ce qu'elle n'avait pas d'enfants et leur fit promettre de le prendre pour parrain au premier fils qui leur naîtrait. C'était aussi le souhait, le plus vif désir de mes parents ; mais il ne s'accomplit pas tout de suite, car je ne vins au monde que vers la fin de l'année 1724. Mon père m'amena à Pétersbourg, et le grand souverain me tint sur les fonds baptismaux, deux mois avant sa mort. C'est lui qui passa à mon cou cette croix d'or qui me suivra dans la tombe. » Alimari sortit la croix de son sein , la baisa avec émotion et continua son récit.
« Vous voyez que quoique italien d'origine et catholique de religion, je suis slavon par ma mère et russe de naissance. J'étais à peine au monde, que le bonheur de mes parents fut troublé par les larmes qu'ils ne tardèrent pas à répandre sur les restes inanimés de leur bienfaiteur. Cette perle fut cruelle pour eux. Aussi allèrent-
ils plus d'une fois sur la tombe de mon parrain adresser de ferventes prières à Dieu et y puiser de nouvelles forces pour supporter les peines et les chagrins de la vie. J'avais sept ans quand mon père mourut; son frère, qui était devenu évêquedeTrévise, engagea ma mère à m'envoyer dans la patrie de mon père. Elle y consentit, mais ne put se décider pour me suivre à quitter les lieux où était enterré son bien-aimé Antonio.
J'arrivai chez mon oncle qui me combla de caresses et de bienfaits. Je restai pendant quelque temps chez lui et fus placé ensuite dans une école de jésuites. Mon oncle désirait que j'embrassasse l'état ecclésiastique; quant à moi, je ne savais pas trop quelle était ma vocation, mais je m'appliquai à l'étude avec succès. A l'âge de quinze ans, je reçus une lettre de ma mère, qui me disait qu'elle était malade, qu'elle désirait ardemment de me voir , car sentant sa fin s'approcher elle voulait me
donner sa bénédiction. Le vénérable évoque n'hésila pas un instant, et me (it partir pour Pétersbourg en m'autorisant à y rester aussi longtemps que je voudrais. Je revis ma mère , dont mon cœur n'avait conservé qu'un souvenir obscur et embelli par un sentiment de reconnaissance et d'amour filial. Elle était très faible et me supplia de ne pas la quitter , et moi aussi je n'aurais pu me résigner à une seconde séparation. Nous fîmes part à mon oncle de cette résolution; il l'approuva de bonne grâce, me fit parvenir de l'argent et me conseilla de tâcher de continuer mes études à Pétersbourg. J'en trouvai bientôt les moyens. Un soir, selon notre habitude, j'avais conduit ma mère sur la tombe de mon père , qui reposait de l'autre côté de la Neva, près de l'église de Samson ; et tandis qu'elle se livrait à la prière sur ces cendres chéries, jeparcourusle cimetière en lisant les épitaphes françaises ,
italiennes et latines. Je remarquai bientôt que j'étais suivi d'un homme grand, pâle et triste, qui écoutait mes lectures avec attention ; mon amour-propre se trouva excité au point qu'ayant découvert sur une pierre funéraire une inscription en vers latins, je me mis à la lire tout haut en observant strictement le rythme. La physionomie de l'étranger exprima une satisfaction visible; il s'approcha de moi, me prit la main avec bonté, et me demanda en latin qui j'étais. Je lui dis mon nom et lui montrai ma mère. « Sa douleur est sacrée, dit-il avec intérêt, il ne faut pas la déranger. Tu me plais, jeune homme! je voudrais faire plus ample connaissance avec toi. Si tu le peux , viens au monastère d'Alexandre Nefsky et demande Sellius, maître au séminaire. » Il me serra de nouveau la main et s'éloigna. J'avais toujours eu un grand penchant pour le merveilleux, pour le surnaturel ; cette connaissance, faite dans un
cimetière et dans une langue morte, eut quelque chose de piquant pour moi. 4e me rendis deux jours après au monastère €t je trouvai Sellius dans une modeste cellule , entouré de manuscrits et de livres ; non-seulement il n'était pas moine, mais il était protestant russe, et son séjour dans un monastère n'avait d'autre cause qu'un amour excessif pour la Russie, les croyances grecques et l'étude. 11 fut mon maître, mon guide, mon ami; je me rappelai sans peine avec lui la langue russe , que j'avais entièrement oubliée en Italie, mais je ne pus jamais la parler aussi couramment que ma langue paternelle ; Sellius m'enseigna aussi l'allemand, me perfectionna dans la connaissance des langues anciennes, m'initia aux mystères de l'étude de la nature, me rendit l'histoire de la Russie familière, etsutm'inspirer une grande aversion pour le monachisme catholique, sans cependant me parler jamais delà religion que je pro~
fessais, ni se permettre la moindre observation sur les pratiques et les dogmes du catholicisme. C'est ainsi que se passait mon temps à l'âge de dix-huit ans, entre ma bonne mère et l'étude. C'est de cette époque que date mon premier chagrin réel, car ma mère me fut ravie. »
Alimari garda le silence pendant quelques instants et essuya ses larmes.
« Sellius connaissait ma position; à la mort de ma mère, la pension qu'elle recevait du tsar s'éteignant avec elle , je restai seul, sans espoir et sans secours, en Russie. Il me conseilla de me rendre à l'invitation de mon oncle qui me rappelait auprès de lui. Je versai des larmes sincères sur la tombe de mes parents, j'embrassai pour la dernière fois mon respectable instituteur, et je partis pour l'Italie. L'évéque me reçut avec son ancienne tendresse , se réjouit de mes progrès, écrivit de sa propre main une lettre de remerciement à
mon insliluleur, et voulut lui faire un présent; mais moi qui connaissais mon ami , je l'en empêchai ; car Sellius l'aurait infailliblement refusé au risque d'offenser mon oncle. J'entrai à l'Université dePavie, où je me livrai avec passion à l'étude. Les merveilles de la nature, les facultés de l'homme, sa destinée, les recherches sur l'antiquité, furent les principaux sujets de mes investigations. En vain mon oncle chercha-t-il àdiriger mon attention vers les études ecclésiastiques, en me montrant en perspective le chapeau de cardinal; docile et soumis en toute autre circonstance , je susdemeurerinébranlablesurce seul point:
je lui déclarai respectueusement, mais avec fermeté, que je voulais rester laïque. Il fut si blessé et si irrité de mon refus, que dans sa colère il me manifesta l'intention formelle de me déshériter. Ce n'était pas la fortune que je regrettais; une autre affliction plus grande et plus profonde remplit
mon cœur; j'appris la mort de Sellius; c'était dans l'année 1746. C'est alors. . . »
Alimari se leva, fît quelques tours dans la chambre, et après avoir rassemblé ses forces il reprit ainsi :
« Dix ans après, je reçus, h. Badajoz, la nouvelle de la mort de mon oncle. Sa menace s'était bornée à de simples paroles ; j'héritai d'une somme considérable, placée à la banque de Venise, avec l'injonction qu'au moindre péril dont la république serait menacée, ce capital fût transporté en Hollande ou en Angleterre. Cet ordre fut exécuté quatre ans avant que l'armée française s'approchât des frontières de Venise. Quarante ans se sont écoulés depuis cette époque ; je vis isolé dans ce monde, je m'occupe de sciences et de beaux-arts, je voyage d'une contrée à l'autre , j'aime à demeurer en Italie, mais je me sens quelquefois attiré par une force invincible vers le nord; je visite alors la Russie, ce pays si
beau, si hospitalier, si calme, si grand, et je vous avoue que mon désir serait d'être enterré auprès de mon père et de ma mère, car je n'ai pas dans ce monde d'autres tombes plus chères. Dans ce moment je parcours l'Italie, je sers d'interprète à des Russes, à des Français, à des Italiens; et je cherche à me rendre utile, autant que possible, aux sciences et aux arts. Et c'est ici, cher prince, que le destin nous a de nouveau réunis. Et dans quel moment! Partout le sang coule, partout les passions infernales sont en lutte! Les Français et les Italiens, les partisans de l'ancien ou du nouvel ordre dechoses se déchirent les uns les autres comme des tigres altérésde sang. Vous autres , bons Russes, vous êtes venus pour trancher le nœud gordien. Les vues de votre empereur sont grandes et généreuses. Votre commandant a compris sa mission et l'a remplie scrupuleusement. Mais ils ont tous deux affaire aux deux plus
terribles passions , à la superstition et à la vengeance. Du reste, quel que soit le résultat de cette guerre, de quelque côté que penche la balance, les Russes ont acquis une gloire immortelle, non -seulement par leur bravoure, mais encore par la noblesse de leurs procédés. Je puis en parler comme témoin oculaire. Je me trouvais sur l'une des îles de Venise prises aux Français par les forces réunies des Russes et des Turcs. C'était un spectacle curieux de voir des Russes et des Musulmans, leurs ennemis jurés, combattant dans les mêmes rangs et pour une seule et même cause. Mais ce qu'il y avait de plus curieux encore, c'était de voir l'espèce de lutte qui régnait entre ces nouveaux alliés. Les Turcs ne peuvent se décider à renoncer à leur ancien usage de couper les têtes à leurs prisonniers , et les Russes ne peuvent leur faire comprendre que c'est agir contre les lois de la guerre ! Que font donc vos compatriotes?
Ils rachètent aux Turcs leurs prisonniers et leur sauvent ainsi la vie. Je vis de mes propres yeux le major d'un régiment de marine, Sokoloff, retenir le sabre levé par un soldat turc sur la tète d'un officier français.
— Que te donnera-t-on pour sa tête? lui dit-il, par l'entremise d'un interprète.
— Un ducat.
— En voici deux , lâche-le. »
Les officiers n'étaient pas les seuls, car les soldats sauvaient aussi un grand nombre de ces malheureux. Dieu veuille conserver à votre nation cette clémence envers les vaincus, ce dévouement envers le souverain et cet amour pour la patrie, et la Russie s'élèvera au-dessus de tous les royaumes d'Europe, plongés aujourd'hui dans les malheurs et les vices produits par l'oubli des lois divines ! Je suis né en Russie, j'espère y mourir ; la gloire et la prospérité de ma terre natale sont chères à mon cœur. »
XXVÏ.
Alimari prononça ces dernières paroles avec l'expression d'un sentiment profond. Kemsky lui serra la main affectueusement, mais il garda le silence comme pour lui dire qu'il attendait la suite de son récit. Alimari le comprit. «Je vois, lui dit-il, que ma narration n'a pas satisfait toute votre attente. Je ne sais pourquoi beaucoup de
personnes ont imaginé que je dois être un homme extraordinaire, énigmatique. Ne serait-ce pas parcequ'on me voit apparaître dans un pays, et disparaître comme Apollon de Thyane ?
— J'en conviens, répondit Kemsky , et moi aussi je pensais que vous n'êtes pas de notre sphère, et qu'on ne doit pas vous confondre avec le vulgaire. Je le crois encore, et je ne sais quelle puissance incompréhensible m'attire vers vous: mais je sens que votre conversation , votre société, je n'ose dire votre amitié, me rendraient bien heureux. Votre instruction , votre manière toute particulière de voir et de comprendre le monde matériel et le monde spirituel, toutcelam'a attiré et m'attire encore vers vous avec une force irrésistible; et maintenant que j'ai entendu votresimple récit, je suis plus que jamais convaincu que j'aurais de la peine à trouver un autre homme semblable à vous.
— Qu'il estfacile,(lit Alimari ensourianl, qu'il est facile de passer dans le monde pour un homme extraordinaire ! L'on me voit depuis trente ans à peu près le même, c'est-à-dire que mes cheveux n'ont plus blanchi; mon corps n'a plus maigri, parceque rien depuis cette époque n'a pu me faire blanchir ou maigrir; et parceque personne ne m'a vu malade, parceque j'ai guéri beaucoup d'individus par des moyens très simples , on m'a déclaré invulnérable , inaccessible à la douleur et presque immortel. Je n'ai jamais emprunté de l'argent à personne; j'ai eu quelquefois le bonheur de secourir les autres ; on m'a fait passer pour un millionnaire, pour un alchimiste. Je m'occupe de l'étude de la nature, on dit que je suis un prophète , un visionnaire , un sorcier.
— Et moi, répondit Kemsky, je suis du nombre de ceux que vous étonnez. Je n'ai jamais entendu raconter à personne des
choses aussi intéressantes sur les événements importants et terribles dont la vie est semée, bien que je n'aie causé avec vous que pendant deux heures. Et vous voulez rester dans les rangs des hommes ordinaires ?
— Il faut y voir un résultat, dit Alimari, de l'étude approfondie que jai faite de la nature, depuis que, secouant la poussière de l'école , j'ai dédaigné les plaisanteries des esprits-forts et les doctrines audacieuses du dix-huitième siècle , pour chercher à connaître la nature, non dans les livres, mais dans les impressions de mon âme. Ne croyez pas toutefois que je possède seul ces connaissances ou les moyensdelesacquérir.
Au milieu des terribles orages de la guerre et de la révolution, il surgit une école de naturalistes philosophes qui ont commencé l'étude de la nature par la connaissance de Dieu, source de toutes choses, anciennes et nouvelles. Ils sont encore eux-mêmes sur
les bancs de l'école, mais bientôt le monde recueillera le fruit de leurs travaux. Ayant commencé les investigations de la nature * à la source même de ses forces, quand nous serons au bout de nos recherches, nous remonterons à cette source et nous composerons ainsi un système qu i sera fondé sur des lois éternelles et immuables. Les principes pernicieux et les idées de matérialisme dis-t paraîtront ; l'esprit de tolérance et d'humanité commencera une ère nouvelle , et les hommes, se tournant de nouveau avec un cœur pur vers le Tout-Puissant , créateur de l'univers , l'adoreront comme ils l'ont adoré dans les premiers jours de leur enfance. C'est leur éducation qui seule engendre ces erreurs; celle qu'ils recevront aujourd'hui est basée sur les lois invariables et éternelles de la sagesse et de la raison. »
A ces mots les yeux d'Alimari brillèrent d'un feu extraordinaire; sa voix devint
plus sonore, plus pénétrante ; des larmes d'attendrissement coulèrent sur ses joues; Kemsky demeura saisi.
« Et c'est par suite de vos études, dit-il après quelques minutes de silence, que vous croyez à l'existence dés esprits.
— Et vous , dit Alimari, vous qui êtes philosophe et chrétien , niez-vous l'existence d'un monde spirituel? mais vous vous êtes peut-être mal exprimé ; vous avez sans doute voulu me demander si je croyais aux visions et aux apparitions d'esprits dans ce monde terrestre et matériel, n'est-ce pas ? Jevous répondrai par une question: Croyezvous à l'existence des figures que retrace une lanterne magique sur un mur blanchi? Pensez-vous que ce soit un simple jeu de votre imagination? non, c'estune réfraction artificielle des rayons de la lumière produite selon les lois de l'optique. Un aveugle, avec son tact délicat, ne trouverait rien sur ce mur uni. Il en est de même des visions;
elles n'existent pas en réalité, elles ne sont pas palpables ; de même que les couleurs produites par les rayons de la lumière, les sons de la flûte qui ébranlent notre ouïe n'existent pas; mais nôtre âme renferme ces visions; elles sont l'image de ses mouvements intérieurs; elles représentent le passé qui se cache dans les secrets replis de notre âme sous la forme d'obscurs souvenirs, et quelquefois le futur, par sa liaison mystérieuse avec le monde spirituel , comme dans la nature les oiseaux pressentent le mauvais temps. Notre âme, ainsi que le dit votre grand poète Derjavine, n'est qu'en passant sur cette terre; renfermée dans sa prison, le corps humain, elle joue et se meut dans ses liens ; elle ne peut sortir de cet asile où elle se trouve à l'étroit et dans les ténèbres ; mais ses forces ne sont qu'assoupies dans cet état de captivité , et elles se montrent dans tout leur éclat quand elle recouvre enfin la liberté.
— Mais ce ne sont là que des conjectures? dit Remsky avec une curiosité toujours croissante ; qui a vu l'âme hors de sa prison ? qui a vu les effets de ses organes invisibles?
— J'ai dit qu'elle est assoupie ; mais elle se réveille aussi quelquefois, répondit Alimari. Il y a des situations dans lesquelles elle agit par des organes qui ne sont pas invisibles ; cela arrive pendant le sommeil naturel et le sommeil magnétique. Avez-vous réfléchi quelquefois aux songes ? avez-vous cherché à comprendre cette puissance qui veille en nous quand toutes les autres sommeillent ? avez-vous cherché à comprendre ce monde de poésie et de merveilles, qui se lève et brille en nous quand le monde matériel se livre au repos dans les ténèbres ? c'est un sommeil naturel. Remarquez que nous ne nous souvenons que des songes que nous avons eus immédiatement avant notre réveil. Que serait-ce si nous
pouvions nous rappeler et nous représenter tout ce qui se retrace à notre imagination lorsqu'elle est plongée dans un oubli complet du monde extérieur ! Et le somnambulisme ? et le sommeil magnétique ?
et l'état de clairvoyance ? »
A cesmots, Remsky ne put s'empêcher de s'écrier : « Eh quoi ! vous aussi, vous ajoutez foi à l'existence et à la puissance magnétique? vous êtes persuadé que le magnétisme n'est point un mensonge, une jonglerie?
— J'en suis aussi persuadé , reprit Alimari d'une voix ferme, que de la lumière du jour, et je vous le prédis, cher prince, le temps n'est pas éloigné où le magnétisme animal, cette faculté merveilleuse de notre être, qui nous révèle tant de mystères de notre âme, prendra la place qui lui appartient dans les rangs des prodiges de la nature , que l'esprit humain sait employer aux besoins des intelligences et des
corps, de même que l'électricité, l'aimant et les autres puissances ignorées des anciens ; car l'examen dont le magnétisme a été l'objet, a porté la lumière sur cette découverte encore dans son berceau , alors qu'il n'y avait point encore en faveur du système de Mesmer ces expériences qui étonnent la raison et commandent la confiance; etpuis, pourquoi ne l'avouerai ton pas? Mesmer eut le tort d'entourer sa grande découverte d'un charlatanisme dont elle se serait d'autant plus facilement passée, que tout en elle est merveilleux.
« Voici en quoi consistent mes investigations , mes études. Je ne cherche point les moyens de les rendre publiques ; mais je ne cache pas aux personnes sensées et consciencieuses ce que j'ai pu apprendre. Un scepticisme savant , en lutle avec un charlatanisme méprisable , dérobera encore , pendant quelque temps , sous un épais nuage cette admirable faculté
aux regards humains; mais un moment viendra où les rayons de la vérité dissiperont les ténèbres des passions et des préjugés ! Je vais vous signaler encore une autre circonstance digne de fixer votre attention. Danscesièclequitoucheàsafin, alors que des esprits audacieux se sont soulevés contre tout ce qui est sacré pour l'homme, lorsqu'ils ont voulu lui enlever j usqu'à l'immortalité de son âme et l'espoir d'une vie éternelle, et le ravaler à l'état de machine, n'agissant que par l'impulsion d'un instinct purement animal ; alors que l'existence d'un Dieu créateur et conservateur du monde a été niée; l'âme s'est repliée sur elle-même et a reconquis ce qu'on voulait lui enlever; elle a reconquis la foi en son existence , en son immortalité.
Quand les hommes se taisent , les prières deviennent éloquentes; quand celui qui veille se livre à l'erreur, la vérité ap-
paraît à celui qui dort ; quand les vivants refusent leur témoignage, la voix prophétique des morts se fait entendre. »
Alimari se tut. Kemsky garda également le silence en fixant des regards attendris sur le visage de son ami, dont les traits brillaient du feu d'une exaltation intérieure. « Je voudrais bien , dit-il enfin , m'assurer par mes propres yeux , par mes propres oreilles, de la vérité de ce que vous dites, quoique l'estime que je vous porte ne me permette pas d'en douter.
— Il faut attendre qu'une occasion se présente , répondit Alimari ; je pourrais vous procurer sans peine un sommeil magnétique, car il dépend de notre volonté ; mais un sommeil naturel et prophétique est chose rare. Si je ne puis vous le donner , je puis au moins vous en raconter un exemple dont j'ai été moi-même témoin occulaire , et qui peut vous être confirmé
par vos compatriotes, les officiers de deux régiments : le fait s'est passé il n'y a pas longtemps et non loin d'ici. »
Dans mes excursions sur le théâtre de la guerre, je passai une soirée à Vérone.
J'entendis dans une auberge des éclats de rire, des cliquetis de verres et des exclamations russes. « Voilà des nôtres , pensai-je avec satisfaction, et le désir de revoir des compatriotes me fit entrer.
Une demi -douzaine d'officiers d'artille-
rie russe soupaient à la russe, c'est-àdire avec bruit et gaîté. Je m'assis avec eux, et j'eus bientôt fait connaissance. «Amusez-vous, livrez-vousàla joie, jeunes gens, » leur dis-je quand l'un d'eux, qui présidait au repas , crut devoir me demander pardon pour le bruit qu'ils faisaient.
«Vous êtesplus jeunes que moi, mais je ne suis pas aussi près que vous du danger et de la mort. Nous ignorons ce que l'avenir de demain nous réserve.
— Jouissons donc gaîment du présent, et ne parlons pas des dangers, dit un jeune officier, beau et joli garçon ; ils viendront sans que nous les invitions; causons plutôt de notre patrie, des amis et des parents que nous avons laissés en Russie.
— Tu ne ferais pas mal, Alexandre, de songer aussi à l'éternité, dit un autre aux yeux noirs et au sourire malin.
— Moi! dit le premier; pourquoi moi, plutôt qu'un autre?
— Parreque, parccque je l'ai rêvé.
— C'est charmant! s'écrièrent-ils tous; il l'a rêvé ! Devinsky l'a rêvé! excellent prophète! »
Tous se mirent à rire et Devinsky comme les autres.
« Plaisanterie à part, dit-il, j'ai eu, la nuit dernière, un songe étrange. Je l'avais entièrement oublié ; mais tout-à-l'heure , en regardant Ladine, tous les détails m'en sont revenus à la mémoire. Ecoutez , je vais vous le raconter... Vous vous rappelez bien notre promenade favorite près de Vicence ?
— Certainement , s'écria l'un d'eux, la bell e allée de châtaigniers qui mène à l'antique monastère, et où, plus d'une fois, nous avons joui du son des cloches et du crépuscule d'une belle soirée d'été, qui nous faisaient éprouver à tous, à l'exception de Ladine, une certaine émotion !
— Précisément, dit Devinsky. Je rêve
donc que je me promène dans cette allée, que je m'approche du monastère, que je vois les portes ouvertes et une foule se presser dans l'enceinte; j'y entre, la porte de l'église est ouverte, des cierges brûlent dans l'intérieur du temple. Je pénètre dans l'église et je vois devant le jubé un cercueil lilas.
— Lilas! s'écria l'un des officiers, voilà une nouvelle mode!
— Autour du cercueil se tenaient des officiers de cuirassiers qui m'étaient inconnus , à l'exception toutefois de notre colonel Yeltsoff. Je m'approche du cercueil, je regarde le défunt, c'était Ladine, pâle, défiguré ; l'effroi me réveilla. Mais tout cela était si clair et si distinct à mes yeux, que je pourrais en faire le dessin. J'ai été bien heureux de m'assurer que ce n'était qu'un rêve!» Tout le monde garda le silence; Ladine devint pensif.
— Quelle folie! dit un officier plus âgé
que les autres; cet étourdi a vu des hèlises en songe, et nous voilà tous tristes et abattus. N'y pensons plus, messieurs! buvons à la santé de notre général en chef, et souhaitons que nos balles puissent bientôt siffler aux oreilles de nos ennemis. Notre vie est dans la main de Dieu , mais tant que nous respirerons, nous serions bien fous de nous créer des chagrins et surtout à l'occasion d'un songe qui n'est peut-être que le résultat d'une digestion laborieuse. »
D'autres sujets de conversation effacèrent bientôt cette impression de tristesse passagère. Le souper se termina gaîment. Je pris congé des officiers et je retournai à mon logis. Le lendemain , j'étais encore au lit, quand le bruit des tambours m'annonça le départ de mes nouveaux amis pour l'armée. Quinze jours après je me trouvais à Vicence. J'allai un matin me promener hors de la ville, et je remarquai
que je marchais dans l'allée dont avait
parlé Devinsky. Le souvenir de cette soirée et du songe se réveille en moi; je continue ma promenade ; j'aperçois les murs du monastère noircis par le temps ; les portes sont ouvertes ; le peuple en foule se presse dans l'enceinte et dans le parvis de l'église. J'entre dans le cloître, je pénètre dans l'église et je vois un cercueil lilas placé sur une estrade au milieu de la nef; il était entouré d'officiers de cuirassiers russeS; parmi lesquels je distinguai un seul officier d'artillerie. Je m'approchai du défunt, je le regardai, c'était Ladine. Saisi d'épouvante, je me retirai dans un coin de l'église de peur que mon agitation ne troublât le silence religieux qui y régnait. A défaut de prêtre russe, la cérémonie funèbre était faite par des moines catholiques. M'étant recueilli, je m'approchai de l'artilleur et lui demandai quel était l'officier auquel ils rendaient les derniers honneurs et s'il n'était pas mort de ses bl^s^u^es.
« Non, mônsieiiT, répondit-il, mon pauvre caniaradeest mortd'une maladie contie laquelle les secours de l'art lui ont manqué. Il se rendait avec sa compagnie à l'armée. Ayant dépassé Vérone, il fut envoyé à ma rencontre avec des ordres (j'arrive de Vienne avec des armes de réserve ) ; il tomba malade, Dieu sait de quoi , à deux étapes d'ici , et mourut au bout de deux jours. J'ai été obligé de faire faire l'inhumation; elle ne put avoir lieu selon les rites de l'église orthodoxe , et je me suis même vu forcé de faire tendre le cercueil de satin lilas, car on n'en a pas trouvé de cramoisi 1 dans toute la ville » La cérémonie s'acheva ; nous descendîmes le cercueil du jeune officier dans l'asile de la paix éternelle.
Je racontai alors au colonel Yeltsoff (car <3'était lui-même ) ma rencontre à Vérone
* Les oenueilsdes personnes non mariées, en Russie, sont tendus d'étoffe rouge. ( Wotedu iraductem'.)'-^'^''^'^^^
avec ses officiers, et le songe prophétique de Devinsky. Nous ne pûmes assez nous étonner de ce singulier événement, et ne fûmes d'accord que sur... *
En ce moment on entendit dans la rue du bruit et la voix de Yarlikoff qui criait : « Tout est prêt ; votre excellence peut monter en voiture. » Les amis sortirent de la maison et virent la calèche qui s'arrêtait devant la porte.
« Adieu, mon ami, dit Kemsky avec émotion, adieu, peut-être pour toujours !
— C'est impossible, répondit Alimari, nous nous reverrons et cela dans ce monde. Maintenant, dit-il en français, faites-moi un plaisir, acceptez un souvenir, un objet qui pourra vous devenir très utile. »
A ces mots, il tira de son portefeuille un morceau de papier, y inscrivit quelques
* Ce songe et cet événement ont eu lieu , mais en l'année 1 821 , pendant une marche des gardes dans le gouvernement de Witepsk. {Note de l'auteur. )
lignes au crayon, le plia ri W lendit à Kemsky. « Prenez cela; vous vous trouverez dans des batailles...
— Je ne le pense pas, dit Kemsky en l'interrompant, car je suis chargé de dépêches, et j'en aurai probablement d'autres pour mon retour.
— Mais la chose peut arriver; qui saurait prévoir l'avenir ? Prenez ce papier, et si vous vous trouvez dans un péril imminent, lisez les mots que je viens d'y tracer; loia de pouvoir vous nuire, cela vous sera probablement utile. Je n'ai pas le temps de vous expliquer ce que c'est ; je vous prie seulement de croire que je ne suis point un magicien, mais bien votre sincère ami. » Alimari sourit à travers ses larmes. Kemsky de son côté ne put retenir les siennes; ils s'embrassèrent sans parler, et Kemsky se jeta dans sa calèche, qui descendit rapidement le versant de la montagne.
XXYIII.
Pendant que le jeune prince se dirigeait vers le lieu de sa destination, la fidèle Nathalie éprouvait to^^s les tourments qui peuvent agiter une âme sensible. Le départ imprévu et subit de son mari l'avait si cruellement affligée que son chagrin ressemblait quelquefois à du désespoir ; l'avenir se peignit à son imagination sous les
couleurs les plus sombres; elle voyait son bien-aimé blessé, fait prisonnier ou tué; elle croyait entendre une voix mystérieuse qui lui disait tout bas, dans ses moments d'accablement et de chagrin : Tu ne le reverras plus! Ses souÊErances étaient si cruelles qu'elle appela plus d'une fois la mort, qu'elle adressa plus d'une fois à Dieu la fervente prière de la rappeler à lui avant l'entier accomplissement du sort dont elle était menacée. L'espérance même, ce doux sentiment qui ne cesse de consoler et d'abuser les mortels , n'aurait pu la soutenir, si un autre sentiment , plus élevé et plus sacré, ne lui eût donné des forces pour supporter le poids de ses chagrins; elle éprouvait déjà les obligations que lui imposait le doux nom de mère.
Mais au moment où l'amour maternel si fécond en prodiges donnait à cette faible femme le courage de lutter avec le malheur de sa position, le coup tCxTible qui
vint la frapper pouvait lui sembler un effrayant avant coureur des tourments plus affreux que l'avenir lui réservait. Une mort subite et inattendue lui ravit son excellent père. Elle était assise un matin à sa petite table à écrire, pour épancher ses chagrins et trouver quelque consolation à en parler ; sa plume couvrait des expressions d'un amour passionné la feuille de papier qui devait les porter bientôt à l'ami de son cœur, à l'objet de toutes ses pensées, quand tout-à-coup sa femme de chambre arrive en courant à son boudoir et lui dit d'une voix entrecoupée, qu'on venait d'envoyer un domestique de M. Pavlenko pour prier madame Kemsky de venir bien vite chez son père qui était très malade. Nathalie, saisie de frayeur,y courut; il avait été frappé d'une attaque d'apoplexie. Elle le trouva couché, privé de l'usage de la parole, ne respirant plus qu'avec peine et faisant seulement le geste d'appeler quel-
qu'un. Lorsqu'il vit sa fille., il sembla reprendre un peu ses esprits, et dit d'une voix presque inintelligible :
« Nathalie ! adieu ! . . . . Ton mari ! . . . . Ma sœur au couvent!... Nathalie! adieu!... »
Il étendit les bras vers elle avec effort; ce fut son dernier mouvement. Quelques minutes après, le calme de la mort s'était répandu sur les traits de l'homme juste et du bon chrétien.
On aurait dû croire que ce nouveau malheur redoublerait la tristesse de Nathalie et la pousserait au désespoir, mais non! La nature a ainsi organisé le cœur humain, qu'il y a place pour chaque douleur, que tout nouveau chagrin qui vient se joindre à l'ancien, au lieu de l'augmenter, semble au contraire l'apaiser. Nathalie pleura amèrement son bon père, mais les larmes que lui arrachait cette perte irréparable étaient pour elle une sorte de consolation, surtout à la pensée de son mari absent.
« Alexis est loin (le moi, mais il vil; il songe à moi, il m'aime! » disait-elle en relisant ses lettres passionnées.
Aleutine prenait le plus vif intérêt au sort de Nathalie; elle allait la voir tous les jours, s'informait affectueusement tle sa santé, lisait les lettres de son frère avec transport et les arrosait de ses larmes.
« Ce sont les larmes d'un repentir sincère, pensait la bonne Nathalie; elle regrette d'avoir cédé à l'impulsion, assez excusable du reste, de son amour maternel, et de s'être réjouie d'une manière prématurée et inconsidérée de son héritage supposé. Dieu soit loué! puisque tout s'est ainsi terminé! Le temps la corrigera de ses défauts et elle renoncera à toutes ses intrigues et à toutes ses méchancetés, quand elle sera convaincue qu'elles sont sans but et qu'elles ne font de tort qu'à elle-même.
Mais un hasard imprévu ne tarda pas à lui dessiller les yeux. Quelques jours après
renterremeiil de son père, Nathalie se trouvait chez Aleutine, qui cherchait à lui prouver par les attentions les plus délicates l'intérêt qu'elle lui portait , parlait du défunt avec estime, ne tarissait pas en éloges sur son frère absent. Nathalie l'écoutait en silence. Aleutine fut bientôt au bout de la leçon qu'elle avait étudiée; M. Van Drake se crut alors obligé de proliter de cette pause pour confirmer les paroles de sa femme. « Vous ne sauriez croire, princesse Nathalie, comme nous aimons votre mari , et comme nous nous donnons de la peine pour lui. Le voilà sur le chemin des honneurs et de la fortune, et le désir qu'il avait depuis longtemps de se distinguer à la guerre va être accompli. Il attendait avec impatience cette occasion. Mais ce n'était pas chose facile que d'obtenir pour lui une aussi flatteuse mission. Des hommes appartenant aux ]>remières familles briguaient la faveur
d'èlio envoyas en Italie ! mais avec l'aide de Dieu nous avons réussi à les supplanter. » Nathalie changea de visage et laissa tomber son ouvrage. Aleuline qui causait avec sa mère n'avait pas tout entendu, mais elle devina ce qui s'était passé et se mit à tousser en jetant sur son mari des regards courroucés. Il se troubla et balbutia son oui! oui! oui!
La pauvre Nathalie, réunissant tout son courage, dit d'une voix tremblante : « Apprenez-moi , au nom du ciel , ce que cela signifie? Cet ordre de départ n'était donc pas l'effet du hasard? cette séparation,... c'est donc vous?... Malheureux Alexis! tu es perdu et moi aussi ! » s'écria-t-elle avec l'accent du désespoir et en se précipitant vers la porte. Tous la suivirent. Aleutine lui protesta qu'elle ne savait rien ; qu'elle ignorait à quelle source son mari avait pu puiser ces détails; elle pleura, elle sanglota ; sa mère se préparait déjà à décro-
cher du mur l'une des saintes images ^ Van Drake, pâle de frayeur, affirmait qu'il ne savait rien, et qu'il avait seulement voulu plaisanter et consoler son excellence !
— Taisez-vous, monsieur, s'écria Aleuline, vous me perdez par vos fanfaronnades; de quelles prétendues liaisons avec des gens bien en cour parlez-vous ? Avezvous perdu l'esprit? Retirez-vous à l'instant même, ou bien Dieu seul peut savoir combien de sottises vous ferez encore ! »
Nathalie se calma, mais sans adresser la parole à Aleutine ni à sa mère, fît avancer sa voiture, et après avoir pris congé par un salut plein de froideur, elle rentra chez elle. Une mélancolie profonde l'attendait dans son isolement. Elle se jeta à genoux devant une sainte image qui lui avait été
1 II est d'usage de faire prêter serment , en Russie , sur les saintes images qui se trouvent dans un angle de la première pièce, et devant lesquelles s'incline tout arrivant. (Noie du iradiiclciir.) -
donnée par sa lanto, cl chercha dans une fervente prière la force de résister au désespoir.
Aleutine était donc réellement la cause du départ de Kenisky ? Cette femme intrigante n'avait donc point renoncé à ses ruses et à ses projets intéressés? Serait-il possible que le spectacle attendrissant du bonheur de son frère ne l'eût pas touchée ? Ce n'était que trop vrai. Le soleil suit sa marche invariable ; la lune change de phases à des époques déterminées ; le lion s'abreuve de sang ; la tourterelle se dévoue pour ses petits; la vie du méchant n'est qu'un enchaînement de mauvaises actions; il considère tout obstacle qui s'oppose à l'accomplissement de ses désirs, comme un échelon qui mène au but qu'il s'est proposé. Telle est la loi de nature.
Au camp, près de Novi.
Le soleil allait disparaître derrière la Bocchetta , lorsque Remsky, plongé dans une profonde rêverie, approcha du lieu de sa destination. La route passait par un chemin creux , et gravissait une colline élevée , d'où l'on apercevait une vaste plaine, d'un aspect ravissant et pittoresque tout à la fois. Une foule de tentes blanches se dessinaient dans le lointain sur un tapis
de gazon vert foncé, le long d'un ruisseau limpide , dont l'onde argentée serpentait entre des bords escarpés. Un calme peu ordinaire régnait en ce moment dans ce séjour accidentel de quelques milliers d'hommes. De loin en loin notre voyageur entendait le refrain de quelques airs russes, dont la plaintive mélodie lui faisait l'effet d'une harpe éolienne et remuait toutes les fibres de son cœur. Des larmes coulèrent des yeux de Remsky , des larmes d'une douce tristesse, d'une indéfinissable mélancolie, et qui semblaient alléger le poids de son chagrin. Lecteur russe, si tu t'es jamais trouvé en pays étranger, isolé parmi des hommes auxquels ta langue était inconnue, et si dans l'un de ces moments une brise bienfaisante a apporté , à l'improviste, à ton oreille, des sons qui te sont familiers , quelque refrain d'un air national, tu comprendras les larmes de mon héros.
Il faisait nuit quaiul Keinsky arriva au quartier-général. Les aides- de- camp du commandant en chef, après lui avoir appris que le comte s'était couché et qu'il ne donnerait audience qu'à cinq heures du matin, conduisirent le nouvel arrivé dans leur tente. La connaissance est bientôt faite entre compatriotes, surtout entre jeunes militaires. Au boutd'unedemi-heure, Kemsky se trouvait au milieu d'un cercle d'amis. Il leur raconta des nouvelles de Pétersbourg, de Moscou , écouta le récit des nouveaux exploits de nos braves guerriers, et le temps s'écoula rapidement. Quand les jeunes officiers furent sur le point de se quitter , une ordonnance entra dans la tente et présenta un paquet à Fofficier le plus élevé en grade. «Delà part du général de division,» dit le soldat d'un ton respectueux, mais avec une inflexion de voix particulière. Kemsky en fut frappé, et s'approchant pour le regarder de plus près, il reconnut, avec
surprise, dans la personne du jeune soldat, son bon, son fidèle domestique Mischa! Le soldat se tourna vers lui, ses yeux se remplirent de larmes, et se jetant à genoux, il s'écria : « Ah! mon cher maître, est-ce bien votre excellence que je vois ? »
Le prince le releva et le serra dans ses bras. Après s'être livré pendant quelques instants au plaisir d'avoir retrouvé son serviteur favori, Remsky expliqua aux officiers étonnés de cette scène que ce soldat n'était rien moins que le fils de sa nourrice, l'ami et le compagnon de son enfance.
« Comment se fait-il donc que tu sois soldat? lui demanda Remsky d'un air de surprise et de compassion.
— Mais c'est d'après votre ordre , » répondit Mischa tristement.
Remsky pâlit. « Comment as-tu pu croire cela ? tu l'as rêvé ! moi , te faire soldat !
— C'est pourtant ainsi. Votre excellence
m'avait accordé la permission de partir avec le distillateur pour aller voir ma mère; mais à notre arrivée dans un de vos villages avant celui qu'elle habite, le Sotsky ^ nous arrêta ; il fit partir le distillateur, et m'ayant mis des menottes, il m'envoya avec d'autres recrues dans la ville du district. Je me débattis, je pleurai , je suppliai qu'on m'expliquât au moins ce que cela signifiait. On me répondit qu'on avait reçu depuis longtemps, de votre part, l'ordre de me raser la tête et de me faire soldat aussitôt que je serais arrivé sur vos terres, pour me punir de ma mauvaise conduite, de mes supercheries, et j'ose à peine le dire, de mes vols. Cet ordre fut ponctuellement exécuté, et tous mes efforts pour me justifier furent vains; j'eus beau m'en rapporter à vos bontés, à vos faveurs : « Il paraît, me répondit le Sotsky, que lu as
* Paysan chargé do la surveillance de cent maisons.
f I^ulc du traduclcin;)
fait de belles choses, puisqu'un aussi bon maître que le prince Alexis Fédorowitch te condamne à être soldat. On mesure la farine selon les actions^.
— Mais as-tu vu mon ordre ? lui demanda le prince.
— Oui , excellence , on me le montra.
L'ordre écrit en votre nom et en celui de madame votre sœur, était signé par M. Trépitzine.
— Les scélérats! dit tout bas le prince indigné.
— On me fit aller avec un convoi sur la
frontière en Volhynie.
— Et pourquoi ne m'as-tu pas écrit? répondit le prince d'un ton de reproche.
— Je n'en eus pas le courage, excellence.
— Et tu as pu penser que j'étais la cause de ton malheur !
— Mon seul malheur était de me trouver séparé de votre excellence et de ne point
V Proverbe russe.
avoir vu ma vieille mère; mais j'ai appiis, du reste, qu'elle se porte bien et qu'elle n'avait jamais été malade, Dieu merci; tout cela avait été inventé. Quant à être au service de l'empereur, le malheur n'est pas grand. Il n'y a qu'un moujik^ insensé qui puisse s'en plaindre, à moins qu'il ne soit père de famille. Je ne demande pas mieux quede servir mon tsarcomme j'ai servi mon maître. Seulement, votre excellence... »
Des larmes l'empêchèrent de continuer.
Le prince assura Mischa qu'il n'avait jamais songé àTéloigner de sa personne , et lui persuada que tout cela avait été tramé par le méchant intendant ; car il ne pouvait se décider à accuser ses parents. Mischa fut ravi devoir que son bon maître n'avait rien à lui reprocher, et il pria le prince de le garder auprès de sa personne , en qualité d'ordonnance, tant que durerait la campagne. « Rien n'est plus facile, dit l'un des
* Paysau.
aides-de-camp ; il n'y a qu'à en écrire au colonel. »
Remsky se retira dans une tente qu'on lui assigna et s'y livra sans contrainte aux sentiments contradictoires qui agitaient son cœur. L'âme d'Aleutine s'était révélée à lui dans toute sa noirceur ; et Nathalie est en sonpouvoir ! se disait-il en frémissant.
A cinq heures du matin il se dirigea vers la tente du général commandant en chef l'armée russe. On eût dit qu'il était midi , à en juger par le bruit et le mouvement qui y régnaient. Ses nouveaux amis l'entourèrent et lui prodiguèrent les témoignages d'un tendre intérêt ; car si la scène de la veille avec Mischa les avait tous attendris, la douceur et la bonté d'âme de Kemsky les avait captivés. Ils étaient encore dans l'âge où nous sommes susceptibles d'éprouver de l'enthousiasme pour les actions nobles et généreuses ; oii notre sensibilité n'est pas encore émoussée par
une cruelle expérience ; où nous trouvons encore quelque chose au-dessus du sangfroid, de l'égoisme el de la raison. Le colonel de Mischa s'y trouvait aussi; il consentit avec plaisir à détacher Silautiéf (c'est le nom qu'on avait donné à Mischa dans le régiment), et à le placer auprès du lieutenant Remsky pour tout le temps qu'il resterait au quartier-général.
« Vous êtes prié de vous rendre auprès de M. le comte, dit à Kemsky un des officiers qui sortait de la tente. » Kemsky y entra saisi d'un tremblement involontaire.
Il vit un petit vieillard maigre, aux cheveux blancs et portant une veste de soldat. Lorsqu'il aperçut Remsky, il s'approcha de lui, reçut ses dépêches sans dire un seul mot, les décacheta et commença à les parcourir. Remsky craignait que le comte, selon son habitude, ne se mît à le plaisanter, à dire des folies et à lui faire des questioi^s oiseuses. Point du tout; après avoir exa-
miné les papieis, le corn le appela son valetde-chambre Proschka, et lui ordonna de faire entrer le maigre brigadier^ puis attachant sur Kemsky son regard perçant, il lui adressa quelques questions sur Pétersbourg, Vienne et les affaires publiques. Le jeune prince , qui avait eu le temps de recueillir ses esprits , lui répondit d'un ton ferme et assuré, qui plut au comte. Il l'interrogea alors sur sa famille et voulut savoir si aucun des siens n'avait servi dans l'armée.
— Mon beau-frère, le lieutenant-général Elimof, a eu le bonheur de servir sous vos ordres en Pologne, mon général, et il a péri sur le champ de bataille.
— Je sais, je m'en souviens, répondit aussitôt Souwaroff ; c'était un brave, qui ne raisonnait pas beaucoup, qui ne faisait pas de beaux discours, mais quand il s'agissait d'exposer sa vie pour notre mère l'impératrice, on pouvait compter sur lui^
que Dieu lui accorde la paix éternelle ! » Dans le même moment on vit entrer dans la tente un homme grand et maigre, revêtu d'un uniforme particulier. « Tiens , mon cher diplomate, dit le général, prends ces papiers, débrouille-les, nous les reverrons ensuite ensemble. Voici un parent de notre braveElimof.» Puis, s'adressant à Remski : «Va, mon cher, te reposer des fatigues du voyage, et que Dieu te protège! »
En disant ces mots il fit le signe de la croix sur le jeune homme et l'embrassa. Kemsky quitta la tente le cœur tout joyeux; il venait de voir le héros russe sur lequel étaient fixés les regards de tout l'univers ; il l'avait vu face à face , en tête-à-tête, et non pas lorsqu'il s'enveloppait du manteau de Diogène. Cette journée s'écoula pour Kemsky comme un songe rapide. Le mouvement, le bruit du camp l'intéressèrent et occupèrent tous ses instants. Il allait d'un régiment à l'autre, cherchait et ren-
contrait d'anciens camarades du corps des cadets et se livrait, avec abandon, au plaisir de causer avec eux.
Le soir, il se tenait au milieu d'un cercle d'officiers non loin de la tente du feld-maréchal. Quand on battit la retraite, le comte parut, accompagné de généraux russes, autrichiens, et de quelques généraux français qui avaient été faits prisonniers. Ayant aperçu Kemsky, il s'approcha de lui et luidit d'un air goguenard : « Combien d'oncles avez -vous à Pétersbourg, vaillant prince?
— Pas un , répondit le prince, pensant qu'il plaisantait.
— C'est impossible, s'écria le feld-maréchal, vous en avez par douzaines! Si ce ne sont pas des oncles ou des tantes , ce sont des grand'-mères, des cousines, des frères chambellans ! On est bien heureux d'avoir des parents aussi serviables, c'est le moyen d"êlre bientôt général ! » Kemsky se troubla.
— Quant à raicle-de-camp de votre beaufrère, je ne puis me souvenir de son nom , celui-ci a su se tirer d'affaire sans le secours d'une grand' -mère. C'était un brave et pacifique officier! » A ces mots, il se détourna, adressa la parole à un des généraux et continua son chemin. Kemsky était livré à la plus violente agitation; cette manière de lui parler, si différente de l'accueil qu'il en avait reçu le matin, lui causait autant de surprise que d'inquiétude. Le secrétaire qu'il avait vu dans la tente, et qui s'aperçut du trouble de Kemsky, trouble dont il connaissait la cause, s'approcha de lui et lui dit avec intérêt : « Je suis fâché, mon prince, de voir que vous ayez pris un si mauvais moyen. Pourquoi donc cette quantité de lettres de recommandation? Une heure après votre audience, le comte reçut son courrier et fut surpris de vous voir un si grand nombre de protecteurs. Est-ce qu'on ne le
connaît donc pas encore! Il est tellement ennemi de tout patronage, qu'il suffit qu'on lui adresse des lettres de recommandation, pour qu'il fasse le contraire de ce qu'on lui demande. Il s'imagine que vos protecteurs veulent vous préserver des balles et qu'ils espèrent que le comte vous renverra à la première occasion à . Pétersbourg avec la nouvelle d'une victoire.
— Je vous donne ma parole d'honneur, dit Kemsky avec dépit, que je ne sais rien de toutes ces lettres, que je n'y comprends rien. On m'a fait partir pour l'armée à mon insu et presque contre mon désir; je n'ai pas même pu dire adieu à ma femme. . . »
Sa voix trembla.
— Je vous crois de tout mon cœur, lui répondit le secrétaire ému et convaincu par son air de sincérité , mais ces lettres sont entre mes mains, et comme elles ne contiennent point de secrets, vous pouvez les lire vous-même. En attendant ,
il faut làchei' de réparer le mal qu'elles ont fait. Je prierai le prince Bagration de vous employer à la première affaire qui aura lieu , et le feld-maréchal verra alors que vous n'avez pas besoin de recommandation... »
On flt en ce moment le commandement de la prière. Le prince ôta son chapeau et serra la main à son bon défenseur. Après la retraite ils entrèrent dans la tente du secrétaire, et là, Kemsky vit effectivement cinq ou six lettres des amis ou des parents de Souwaroflf, lui recommandant tout particulièrement l'officier des gardes, prince Remsky, envoyé en mission en Italie. Les uns le priaient de ménager ce jeune homme, dernier rejeton d'une illustre famille, qui était d'une santé délicate et le seul soutien de sa sœur et de ses neveux. Kemsky demeura stupéfait. Parmi ces nombreux protecteurs, il reconnut quelques amisd'Aleutine ; les autres lui étaient entièrement
étrangers. « Quelle insoutenable manie de se mêler des affaires d'autrui ! s'écria-t-il , et de vouloir obliger les gens malgré eux ! Au nom du ciel, aidez-moi à effacer cette impression désavantageuse de l'esprit du comte. Je ferais volontiers le sacrifice de ma vie pour que ce grand homme n'eût pas une fausse opinion de moi. » Le secrétaire le lui promit. Le prince retourna dans sa tente où l'attendait le bon Silauiiéf. Il lui raconta ce qui s'était passé, et lui dit qu'il était décidé à laver de son sang cette tache honteuse. «Croyez moi, lui dit Silautiéf , ce n'est pas par amour et par intérêt pour votre excellence qu'Aleutine Mïchailovna s'est mise en quête de tous ces protecteurs ; c'est. . .
— Tais-toi , Mischa , cria Kemsky avec chaleur, garde-toi de prononcer une chose que je ne voudrais pas même penser. 0 humanité ! . . . »
Cela se passait dans les derniers jours de juillet. Souwaroff, impatienté des entraves que le conseil de guerre lui avait imposées jusqu'alors, après avoir battu Macdonald sur la Trebbia , se préparait à tomber comme un lion irrité sur Joubert qui, enivré de gloire, d'amour et d'espérance, descendait les Alpes pour aller à la rencon-
tre de l'Annibal du nord. Les deux armées brûlaient d'en venir aux mains. On crut d'abord que les Français feraient la première attaque ; mais l'avis du prudent Moreau avait prévalu dans le conseil ; il résolut d'occuper une forte position sur le penchant des montagnes et d'attendre des renforts. Le prince Bagration , qui commandait l'avant-garde russe, reçut l'ordre le lendemain d'attaquer l'ennemi par le flanc gauche aussitôt qu'il entendrait sur le flanc droit la canonnade du général autrichien baron Rray. Avant de se mettre en marche, il fit appeler Remsky et lui dit qu'ayant appris le désagrément qu'il avait eu, il le prenait pour aide-de-camp.
«Permettez-moi, mon général, répondit le prince, de combattre dans les rangs de votre brave avant-garde. Il ne me suffit pas de me trouver à une affaire ; je veux m'y distinguer.
— Volontiers, dit le général avec un gra-
cieux soiniio, votre désir sera accompli. » Une heure après on vint dire à Remsky qu'il ferait partie du régiment de chasseurs du prince Bagration, et qu'il devait se rendre immédiatement à son nouveau poste.
Brûlant d'impatience d'effacer l'outrage de la veille, il ne perdit pas un instant, n'alla voir que le bon secrétaire du comte, et partit avec son fidèle Silantief. Il lui semblait que tous les officiers , tous les soldats savaient la mauvaise opinion qu'avait conçue de lui Souwaroff ; il lui semblait que tout lemonde le raillait et qu'onle montrait au doigt.
L'avant-garde s'était rangée devant un village. Le général, à cheval et l'air pensif, parcourait les rangs. Remsky se présenta et reçut l'ordred'entrer dans la compagnie du chef. Chacun gardait le plus profond silence. Tout-à -coup un Cosaque arrive à franc étrier et annonce au général qu'on entend une canonnade aux piquets avan-
ces. Quelques minutes après, les coups de canon devinrent plus distincis du côté droit, puis on entendit un feu de peloton.
« Il est temps maintenant, ditlegénéral; en avant, les volontaires! » Il s'agissait d'envoyer un détachement en reconnaissance. On avait besoin de trente hommes, et il en sortit des rangs environ trois cents. On tira au sort, et ceux qu'il désigna avancèrent gaîment. Kemsky supplia le commandant du bataillon de lui confier le commandement de cette petite troupe.
« C'est impossible, répondit celui-ci. Capitaine Léonof, c'est votre tour, » dit-il en se tournant vers la ligne. Un jeune homme se présenta. Kemsky reconnut un ancien camarade du corps, et s'adressant à lui : «Léonof, lui dit-il, cède-moi ta place!
— Ah ! te voilà, Kemsky ^ s'écria Léonof avec une surprise mêlée de joie; c'est donc toi l'officier des gardes dont j'ai entendu parler ce matin. Mon cœur me disait bien
que ce brave ofïicier, si avide de combats, devait être un de nos cadets. Je suis bien content de te voir; voilà quinze jours que j'attends mon tour; adieu. » Il se mit à la tête du détachement, rendit les honneurs militaires au général et fit avancer les soldats.
Au bout de quelques minutes, cette poignée de braves disparut derrière les broussailles; l'avant-garde suivit plus lentement. Il ne se passa pas une demi -heure sans qu'on entendît des coups de fusils. L'avantgarde doubla le pas; elle rencontra un ravin dans lequel le détachement s'était trouvé aux prises avec l'ennemi. Les Français fuy a ient vers le bois; les nôtres faisaient aussi un mouvement rétrograde. Des trente hommes il n'en restait plus que douze. Ils conduisaient trois prisonniers et emportaient un officier tué ; c'était Léonof. Le plus ancien sous-officier fît son rapport au général et lui dit qu'à leui- «ntrée dans ce ra-
yin ils avaient été assaillis par la cavalerie française. Les nôtres avaient d'abord tenté de se retirer en faisant feu sur eux, mais ils virent tomber quelques-uns des leurs, et à cet acpect la rage avait fait taire la raison. Au lieu de se défendre ils attaquèrent- Un général français, un colonel et une vingtaine d'hommes étaient tombés sous les coups des Russes. Mais une balle vint frapper Léonof , et tout le détachement se voyait condamné aune mort inévitable, lorsque le bruit des tambours de l'avant-garde russe qui arrivait avait engagé les Français à quitter le champ de bataille. Un frissonnement involontaire parcourut tous les membres de Remsky, quand il regarda le pâle visage de Léonof naguère encore si brillant de fraîcheur et de santé. La pensée de Nathalie traversa son àme avec la rapidité de l'éclair; mais le bruit du canon, le désir de la vengeance, la voix de l'honneur ne tardèrent pas à étouffer ce léger murmure de l'amour.
L'avant-garde marcha. Les rangs ennemis se montrèrent bientôt, et une affaire très vive s'engagea. Kemsky fut envoyé en avant avec des tirailleurs, et inspiré par je ne sais quelle puissance surnaturelle, il donna à ses camarades et à ses inférieurs l'exemple de la bravoure la plus brillante. Sa ligne harcelait toujours les Français qui se retiraient en combattant bravement. Au fort de l'action il se sentit frappé au bras droit; il se retourna et vit Mischa à côté de lui. «Votre excellence est blessée, s'écria le fidèle serviteur.
— Non, mon cher, tu te trompes.
— Je vous le jure; regardez plutôt votre bras. » Kemsky y porta les yeux, vit que toute sa manche était ensanglantée et commença à éprouver une vive douleur.
— C'est vrai, lui dit le commandant des tirailleurs, vieux capitaine de la ligne, qui était enchanté du courage du jeune guerrier ; votre blessure n'est peut-être pas
dangereuse; mais comme vous perdez beaucoup de sang, vous vous affaibliriez ; il est prudent que vous alliez vous faire panser et vous reviendrez ensuite.
— Oh! oui, dit Mischa d'une voix suppliante, je conjure votre altesse de suivre ce conseil. » Kemsky y consentit et se rendit au quartier-général , suivi de son fidèle serviteur.
— Je vousfélicite de votre fortune, lui ditle général. Je pense que vous en avez assez vu.
— Non, mon général! répondit Remsky; ce n'est que dans les duels ordinaires qu'on cesse au premier sang ; mais entre nous et l'ennemi c'est un duel à mort. Veuillez donner des ordres pour que mon bras soit pansé, puis laissez-moi retourner à mon poste. »
Le chirurgien , ayant examiné la blés- , sure, la déclara peu dangereuse, et se mit en devoir de la panser. Au même instant on entendit en avant de la ligne des excla
mations bruyanlcs et joyeuses qui étouffèrent le bruit de la mousquetterie.
a Qu'est-ce que cela? dit Kemsky au chirurgien.
— Ce n'est rien, répondit celui-ci tout en disposant ses appareils : c'est sans doute le vieux feld-maréchal qui passe. »
C'était en effet Souwaroff à cheval, avec un casque de grenadier autrichien, son uniforme et son cordon bleu passé sur sa chemise.
«Voilà qui est bien. Dieu nous soit en aide! cria-t-il aux troupes : en avant, mes braves! à quoi bon ménager ces infidèles? faites le signe de la croix et puis en avant les baïonnettes! >^ On ne lui répondit que par de nouvelles acclamations. Le général s'approcha du feld-maréchal et lui fit son rapport sur les avantages qu'on avait remportés. Souwaroff l'écouta avec attention et puis il se tourna avec un sourire de satisfaction vers Kemsky, dont on pansait la
blessure dans un des espaces qui séparaient les rangs. Le regard perçant et bienveillant du héros aux cheveux blancs ranima le jeune guerrier et lui fit éprouver une douce émotion , car il vit que la fâcheuse méprise de la veille était oubliée. Le feld-maréchal continua sa revue, et Remsky retourna à son poste.
Le combat devenait toujours plus opiniâtre. La canonnade répétée par les échos des montagnes voisines n'était interrompue que par les coups de fusil. Le sol s'ébranlait sous les pieds des combattants. L'ennemi recevait des renforts. Le général Bagration voulut aussi en faire venir , mais il n'en eut pas le temps. Une forte colonne de Françaisparut tout-à-coup ; on entendit le commandement: en avant, à la baïonnette ! Les Russes se précipitèrent sur l'ennemi, rompirent ses rangs serrés et le dispersèrent; mais ils furent assaillis aussitôt pardeux escadrons français qui rompirent
les premières lignes, et à la suite desquels on vit paraître de nombreux bataillons d'infanterie. Les Russes étaient perdus, sans le secours inattendu qui leur arriva. Le corps de Derfelden parut sur les hauteurs , et un détachement commandé par le brave Miloradowitch se joignit bientôt aux bataillons affaiblis de Bagration.
L'ennemi fit feu de vingt pièces, mais tous ses efforts furent vains. L'arrivée de ces troupes fraîches décida l'affaire. Les Français furent ébranlés, firent un mouvement rétrograde, et bientôt ce fut un sauve-qui-peut général. La nuit vint interrompre le carnage et étendit sur les fuyards ses voiles protecteurs. Les Russes s'arrêtèrent pour prendre quelque repos, accablés qu'ils étaient par la chaleur du jour , la fatigue du combat, l'ardeur de la vengeance et la joie de la victoire. Leurs rangs s'étaient éclaircis; on fit l'appel des survivants et on vit avec chagrin quo
Kemsky manquait. Une journée avait suffi pour lui acquérir l'estime et la confiance générales. Les officiers de la ligne, avec leurs uniformes couverts de poussière et usés par les exercices du camp, avaient d'abord regardé avec défiance et dépit le jeune officier des gardes, qui se distinguait par sa tournure élégante , ses manières du monde et son uniforme brillant ; ils pensaient qu'on ne l'avait envoyé à l'armée que pour le punir de quelque tour de jeunesse; mais quand ils le virent sur le champ de bataille s'exposer volontairement au feu; quand ils virent qu'il ne voulait pas profiter du prétexte que lui offrait sa blessure pour s'éloigner du combat, un sentiment sincère d'estime et d'affection remplaça les préventions qu'avaient conçues contre lui ces braves militaires. Ses camarades allèrent, mais sans succès, à la recherche de son corps , auquel ils voulaient rendre des honneurs particuliers. Après maintes informations,
on découvrit un ( hassoui- lilossé , qui se trouvait dans le détachement de Kemsky.
Ce chasseur déclara que son officier était en avant avec les tirailleurs quand parut la cavalerie ennemie; qu'il avait voulu se retirer et joindre les siens, mais qu'il n'en avait pas eu le temps, car la retraite lui avait été coupée. Des dragons français avaient tout massacré en poussant des cris sauvages. Ce chasseur avait vu tomber le prince Kemsky; il ajouta que, quanta lui , ayant été blessé précédemmeut , il s'était caché dans un buisson, et s'était retrouvé, il ne savait lui-même comment, le seul de tout son détachement parmi les siens.
Un soupir de regret fraternel et une courte prière adressée à Dieu pour l'àme d'un brave camarade, telle fut l'oraison funèbre de Kemsky.
Remsky n'avait pas péri. Surpris et non pas épouvanté de se voir attaqué par la cavalerie, et séparé des siens, il avait formé le carré avec son détachement et avait commandé de faire feu. Les Français étaient tombés sur lui avec une rage féroce. « Point de grâce! point de merci! criaient-ils. Les Autrichiens ont tué Joubert!
— Et vous notre
— Oui, c'est vous, nous reconnaissons vos uniformes. Mort, mort aux chasseurs russes! »
Les nôtres, livrés à un sombre désespoir, ne comprenaient pas ces cris, mais se battaient et succombaient. Silantief tomba l'un des premiers, en saisissant un pan de l'habit de son maître. Kemsky vit qu'il n'y avait pas de salut à espérer et résolut de mourir. 11 se sentait blessé en plusieurs endroits; déjà brillaient tout près de lui les sabres ennemis; déjà tombaient les derniers de ses braves chasseurs, quand tout-àcoup une balle vint le frapper dans la poitrine et brisa le portrait de Nathalie qu'il portait dans son portefeuille. La pensée de sa femme lui rendit le sentiment et l'amour de la vie. Il mit la main dans son sein, en tira son portefeuille afin de contempler encore une fois des traits chéris et l'ouvrit avec empressement ; il en vit tomber un
petit papier et il aperçut les mots qui avaient été tracés par son ami Alimari au moment de leurs derniers adieux. Ne sachant lui-même ce qu'il faisait, il prononça ces mots à haute voix. C'étaientdes paroles françaises, mais il ne s'en rendit pas compte au premier abord . Il sentit au mémemoment un coup de sabre sur l'épaule et entendit dans les rangs ennemis une voix qui criait : « Arrêtez , ne le tuez pas ; au nom de la république, il est mon prisonnier ! » Les sabres retombèrent, les coups de fusil cessèrent, les dragons firent un pas en arrière. Le colonel français s'approcha de Kemsky, le prit par la main et l'emmena avec lui avant qu'il eût eu le temps de se recueillir. a Nous vous abandonnons le prisonnier , disaient les dragons, en marmotant entre leurs dents , mais son argent et ses effets nous appartiennent.
— Silence ! s'écria le colonel d'une voix sévère, ses effets et sa personne sont à moi.
— Ils ont raison, dit Kemsky, je vais leur donner tout ce que j'ai.
— Non , mon camarade, lui dit le colonel d'un ton amical, vous êtes blessé, vous êtes prisonnier.
— Prisonnier! répéta Kemsky avec douleur.
— Que faire ? telles sont les chancBs de la guerre, reprit le colonel, vous avez besoin de votre argent , et si vous n'en avez pas assez, disposez de moi.
— Homme généreux ! lui dit Kemsky , touché de cette offre bienveillante, je n'ai pas besoin d'argent , mais si vous voulez me rendre un service. . .
-— Parlez , parlez, s'écria le colonel ; les moments sont précieux ; il faut que je retourne à mon poste.
— J'avais dans mon détachement un homme qui m'était cher; jel'ai vu tomber, mais peut-être vit-il encore. Je vous en supplie, faites-le chercher sur le champ de bataille.
— Très volontiers; mais comment le reconnaître ? c'est sans doute un olïicier ?
— Non, répondit Kemsky, il est simple soldat; je vous avouerai même qu'il est ce que vous appelez mon serf; mais il a grandi avec moi : c'est mon ami. Du reste, il sera facile à reconnaître, car tous mes chasseurs avaient des collets verts, et lui seul en portait un rouge.
— Je vous le promets, répondit le colonel ; nous le trouverons certainement , soyez sans inquiétude. »
Dans la chaleur de l'action, Kemsky n'avait presque pas senti ses blessures, mais la nature ne tarda pas à reprendre ses droits. A peine arrivé à la première ambulance française, ses forces l'abandonnèrent ; un nuage s'étendit devant ses yeux; ce qu'il se rappelait seulement c'est que le colonel l'avait remis entre les mains d'un officier de santé, petit vieillard d'un extérieur prévenant ; qu'on l'avait fait entrer dans une
chaumière à moitié détruite, qu'on l'a v^^it étendu sur un banc, et puis tout s'était évanoui.
Au boutde quelques heures il recouvra ses sens; la plus profonde obscurité régnait autour de lui. Quelqu'un gémissait couché à terre près de son banc : « Qui est là ? » demanda-t-il en français. On ne lui répondit pas. Il renouvela sa question en russe. «C'est moi , monsieur , dit alors une voix faible.
— Mais qui cs-tu?
— Je suis Silantief, du régiment des mousquetaires de Baranof ; j'ai perdu le bras gauche.
— Mischa! s'écria Remsky tout joyeux.
— Excellence! c'est vous! dit Silantief ravi. Je rends grâces à Dieu qu'ils m'aient apporté prèsde vous; mais je ne puis me lever.
— Comment te trouves-tu ici ?
— Je l'ignore moi-même. Excellence. Quand je fus blessé je tombai près de vous et
je perdis bientôt connaissance. Toul-à-coup j'enlendis fouiller autour de moi, j'ouvris les yeux et je vis des Français. Voici ma dernière heure, pensai-je, en me préparant à adresser à Dieu mes prières; mais, au contraire, ceux-ci parurent contents de me voir, me soulevèrent, me placèrent sur un cheval et m'amenèrent ici, dans la cour de celte chaumière. Le chirurgien-major examina mon bras, m'ôta mon habit, retroussa ses manches et procéda à l'amputation. Je voulais m'y opposer, mais je fus tenu par deux dragons. Le chirurgien, sans plus de façon, me scia l'os, pansa la plaie, m'étend i t sur le gazon , et la nuit on me transporta ici. Je soufl're cruellement, mais c'est une grande consolation pour moi d'être auprès de votre Excellence ! »
On entendit du bruit à la porte, et l'on aperçut une lumière qui précédait deux officiers français blessés qu'on apportait dans la chambre.
« Faites place, s'écria le sous-officier qu les accompagnait, faites place à des officiers républicains. »
Kemsky voulut se soulever, mais il n'y parvint pas.
« A bas de ce lit, maudit Cosaque î » cria le sous-officier encore plus haut, en se préparant à tirer le blessé pour le jeter en bas du banc. En ce moment le chirurgien entra en courant et dit au sous-officier : « Que faistu, citoyen? ces prisonniers sont sous la sauve-garde des lois.
— Fariboles que tout cela! répondit l'autre , ce sont des ennemis ; je ne fais pas de mal à des hommes désarmés, mais je ne veux pas non plus leur céder une place qui revient de droit à des Français. A bas!
— Arrête, citoyen , s'écria le chirurgien, sais-tu qui me l'a confié?
— Qui donc? Fusse la république eiî personne , que le diable les emporte !
— Non, c'est le colonel Oudet.
— Le colonel Ouclct, répéta le sous-ofllcier en baissant la voix ; que ne me le disais-Ui plus tôt, citoyen chirurgien ? Mais je pense que le colonel ne veut pas que nos blessés soient couchés comme des chiens , en plein air; permets-moi, au moins, de les déposer ici, sur le plancher. »
En ce moment on entendit des cris ; on entendit aussi des coups de fusil, dont l'éclair sillonnait de temps en temps l'obscurité delà nuit. «Les ennemis! les Russes! les Cosaques ! sauve-qui-peui î
— Diable! dit le sous-officier ; allons, mes amis , empoignez-moi ces blessés ; il faut que nous tâchions de ne pas tomber entre les mains des ennemis. » A ces mots on enleva les malheureux Français et on les emporta à la hâte.
« Il faut aussi que nous nous sauvions d^icij dit le chirurgien. Levez-vous, monsieur l'officier.
— Laissez -moi, dit Komsky, et fuyez
seul; je ne crains pas vos ennemis; au contraire, je me réjouis de les voir.
— Comment , monsieur ! s'écria le chirurgien d'une voix lamentable, voulezvous causer ma perte? si je vous laisse vous échapper, je serai fusillé. Vous ne connaissez pas le colonel Oudet. » Les coups de fusil se rapprochèrent. Le chirurgien, sans attendre la réponse, sortit à la hâte et revint avec quelques soldats. Ils enlevèrent les prisonniers et les déposèrent sur une charrette couverte de paille. Le chirurgien se plaça à coté du charretier, on fouetta les chevaux et on partit au grand galop. Mais bientôt on n'entendit plus la fusillade, et, à la prière de Kemsky, la voiture ne marcha plus qu'au pas.
« De grâce, dit-il au chirurgien, quel est ce colonel Oudet, auquel je dois la vie?
— Comment! vous ne le connaissez pas; vous n'avez pas même entendu parler de lui ? Mais c'est un homme qui n'a pas son
pareil dans toute notre armée. Il est brave connnc son épée; il a de l'esprit comme un démon, et il est entêté comme un Bieton. Et quels yeux! Quand il vous regarde, vous voudriez vous cacher dans un trou de souris! C'est le seul homme en France auquel Bonaparte même ne résisterait pas. Quelle tète! Il discutait un jour ( c'était à Milan ) avec notre médecin en chef sur une blessure, et prétendait qu'elle n'était pas mortelle. Le docteur le réduisit au silence par quelques termes scientifiques. Le lendemain le colonel renouvela la discussion et battit complètement le docteur par des preuves fondées sur la connaissance la plus approfondie de l'anatomie.
« Pourquoi ne lui avez-vous pas répondu hier? demandai-je au colonel.
— Hier, dit-il avec un sourire naïf, j'ignorais encore ce que j'ai dit aujourd'hui. » Figurez -vous, qu'à la suite de leur première discussion , il avait acheté
un Manuel d'anatomie et l'avait étudié pendant la nuit. C'est un vrai sorcier! Mais il n'ira pas loin; cette espèce d'hommes n'est pas aimée chez nous. Bonaparte se trouvait à l'étroit en France, il est allé en Egypte ; mais à eux deux, lui et le colonel Oudet, ils se trouveraient gênés sur le globe entier. »
Le chirurgien continuait encore ses réflexions, que Kemsky et Silantief , fatigués des cahots de la charrette, s'étaient endormis.